DE VIRGILE LE QUATRIÈME ET SIXIÈME
AU SEIGNEUR /AN DE MOREL Ambrunois , gentilhomme ordinaire de la maison de la Royne
Je n'avoy jamais expérimenté la douceur des bonnes lettres (cher amy Morel) sinon depuis que la fortune m'a voulu préparer tant de calamitez que je ne seray jamais las de remercier celuy, qui m'a donné la grâce de les pouvoié supporter jusques icy. Je ne diray, par quelle diversité de malheurs s'est jouée de moy cette cruelle arbitre des choses humaines :comme celuy qui n'ignore telles complaintes estre aussi usitées: comme les occasions en sont ordinaires. Je diray seulement, que parmy tant de malheurs (contre lesquels je ne sens ma raison si forte qu'elle m'eust peu armer de suffisante patience) le non moins honneste que plaisant exercice poétique m'a donné tant de consolation, que je ne puis encore me repentir d'y avoir perdu une partie de mes jeunes ans. Ce qui fait que je porte moins d'envie à la félicité de ceux, qui pour destourner le cours de leurs fascheries, ou n'ayans (peut-estre) autre occupation, passent le temps en je ne sçay quels exercices, dont pour le mieux ils ne peuvent recueillir, qu'un bref plaisir suivy d'un longue repentance.
Voilà toute la gloire que pour cette heuée je pretens donner à la poésie: à fin que je ne soy'veu trop haut louer l'artifice où j'ay employé une portion de mon industrie. Vray est que n'ignorant combien le champ de poésie est infertile, et peu fidèle à son laboureur, auquel le plus souvent il ne rapporte que. ronces, et espines, j'avoy occasion de n'y despendre mon labeur, si après la gloire de celuy, qui départ ses grâces où bon luv semble, et ne les veut estie inutiles, je me fusse proposé autre fin, que l 'honneste contentement de mon esprit, accompagné d"un je ne sçay quel désir (je n'auray honte de confesser mon ambition en cest endroit) de tesmoigner à la postérité que j'ay quelquefois, et non
du tout ocieusement, vescu. Je me laisseroy encor' abuser d'une si douce folie, que de penser, mes petits ouvrages avoir trouvé quelque faveur en l'endroit de ceux, dont le jugement a bien ceste autorité de donner (s'il faut ainsi parler) droit d'immortalité à mes labeurs. Je diroy d'avantage, que ce m'est une des moindres félicitez, dont les hommes se puissent vanter, que d'avoir peu en quelque libéral exercice faire chose aggreable aux Princes. Et quand la conscience dé mon peu de mérite m'auroit du tout retranché l'espérance d'un si grand bien, si est-ce (cher amy) que pour le droit de nostre amitié je prendray ceste hardiesse de me glorifier (en ton endroit seulement) d'avoir quelquefois par la lecture de mes escripts donné plaisir aux yeux clair-voyans de cette tant rare perle, et royale fleur des Princesses, l'unique "Marguerite de notre aage : au divin esprit de laquelle est par moy, des longtemps consacré tout ce qui pourra jamais sortir de mon industrie. Ce sont les principales raisons, qui m'ont donné courage de continuer jusques ici en l'étude des choses que j'ay suivies, non tant de ma propre élection, que pour ne laisser mon esprit languir en oisiveté : lequel je sentoy (à mon géand regret) assez mal préparé à l'estude des lettres plus sévères. C'est pourquoy les moindres occupations que me puissent présenter mes affaires domestiques, me retirent facilement de ce doux labeur, jadis seul enchantement de mes ennuis : et qui maintenant de jour en jour se refroidit en moy par l'injure de ceste importune, qui m'ayant desjà par une infinité de malheurs privé de toute autre consolation, tasche encor' de m'arrascher des mains ce seul plaisir, demeuré le dernier de moy, comme l'espérance en la boiste de Pandore. A l'occasion de quoy ne sentant plus la première ardeur de cest Enthousiasme, qui me faisoit librement courir par la carrière de mes inventions, je me suis converty à retracer lés pas des anciens, exercice de plus ennuyeux labeur, que d'allégresse d'esprit ; comme celuy, qui pour me donner du tout en proye au soin de mes affaires, tasche peu à peu à me retirer du doux estude poétique. Toutefois pour n'abandonner si tost le plaisir, qui durant mes infortunes m'a tousjours pourveu de si souverain remède, je veux bien encor' donner à nostre langue quelques miens ouvrages, qui seront (comme je pense) les derniers fruicts de nostre jardin, non du tout si savoureux, que les premiers, mais (]>eut-estre) de meilleure garde. Et à fin que le tout puisse rencontrer quelque plus grande faveur, je eommeneerav, non par œuvres de mon invention, mais par la translation du Quatriesme livre de l'Eneïde, qu'il n'est besoin de recommander d'avantage, puis que sur le front elle porte le nom de Virgile. Je diroy seulement qu'œuvre ne se trouve en quelque langue que ce soit où les passions amoureuses sovent plus vivement dépeintes, qu'en la personne • le Did'on. Parquoy si un poème, pour estre plaisant et profitable, doit contenter les lecteurs de bon esprit, je crois que cestuy-ci ne leur devra