COMPLAINTE DE DIDON A ENEE
Et quand Neptune appaisé
plus aizé Se promettroit à la fuite, Sur l'eau mille autres malheurs
De douleurs Traînent une longue suite.
Celuy qui a parjuré
Asseuré Dessus la mer ne doit estre :
La mer doit estre la peur
Du trompeur Qui a démenti sa dextre.
Mesme ayant ozé fascher
L'enfant cher De Venus : car Cytheree Qui sur les eaux a crédit
Comme on dit, Est fille de la marée.
Je crains nuire à qui me nuit:
Et destruit Ne veux voir qui m'a destruite, J'ay peur que mon ennemi
Soit parmi Les flots de la mer despite.
Yy, je te pri', car mes yeux
Ayment mieux Pour la seule absence tienne, Que pour ta mort faire dueil,
Toy donq seul Seras cause de la mienne.
Feins (Dieu t'en gard'toutefois)
Que tu sois Surpris d'un soudain orage :
Quel esprit te demourra
Que dira Le secret de ton courage ?
Tu viendras à resentir
Le mentir De ton parjure artifice :
Et Didon qu'aura desfait
Le forfait De la Troyenne malice.
Mille furieux remors
Viendront lors Représenter à ta veuë Les cheveux s'esparpillans
Et sanglans De ton épouse deceuë.
J'ay par mon iniquité
Mérité Tout ceci, et la empeste Dont ce navire est batu
(Diras-tu) Ne menace que ma teste.
Donne espace à la rigueur
De ton cœur, Et de la mer violente Ton cours, qui seur se fera
Ce sera L'usure de ton attente.
Ne prends point de moy pitié.
L'amitié D'Iule sans plus t'émeuve.
C'est bien assez que le tort
De ma mort En tes beaux filtres se treuve-
Que t'a Iule mesfait ?
Qu'ont forfait Les Dieux familiers de Troye :
Ceux qu'arracher on a veu
Hors du feu, Seront des ondes la proye.
Mais ils ne sont avec toy,
Cœur sans foy, Quoy que tu en faces mine, Ni eux, ni ton père aagé
Ont chargé Ta laborieuse eschine.
Tout est faux, ta langue aussi N'a ici Sa belle science apprise, A tes mielleux appas
Je n'ay pas Eâté la première prise