‹ Translations, inscriptions et poésies diversesChapitre 71 sur 72 · LA NYMPHE · texte numérisé non relu

LA NYMPHE

Pleurez, Nymphes, pleurez, et vous coustaux bossus, Prez, monts, jardins, et fleurs, et vous antres moussus, Accompagnez ma voix, et ma juste complainte: Seine retient tes pas, si que ton eau contrainte Renforce de souspirs sous le marbre glissant De ton peuple escaillé le mouvoir languissant.

Pleurez, Nymphes, pleurez et portez la nouvelle De la funèbre nuict, ô nuict trois fois cruelle, Jusqu'aux flots escumeux des rives de la mer : Puis les souspirs des vents le soufflent parmi l'air, L'air le pleuve çà-bas, pour pleurer la mémoire De l'honneur Angevin, et des Nymphes du Loyre,

Il est mort Du-Bellay, Du Bellay que les Dieux Avoyent transmis du ciel, pour estre en ces bas lieux Le mignon d'Apollon, et des denses la grâce Eh le plus rare honneur de son antique race : Las ! il nous est ravi, n'ayant parfait le cours Qu'à demi seulement du plus beau de ses jours.

Comme le laboureur, d'une espérance vaine, S'attend à la moisson d'avoir sa grange pleine, Ne voyant seulement que les sillons couvers D'une espèce vesture, et de fourments tous verds : Puis ne restant sinon la dent de la faucille, Une gresle survient qui renverse, et qui pille, Qui froisse le tuyau, et qui le plus souvent Emporte la moisson et l'espérance au vent : Lors triste et tout honteux, l'œil bas, baisse la teste. Va recueillant après l'outrageuse tempeste, Ce qui reste espandu çà et là grain à grain, Pour le mettre au grenier, d'une soigneuse main : Ainsi nous a deçeu l'attente tromperesse Que nous avions de luy pour sa docte jeunesse. Ainsi, Pasteurs, cueillez et recueillez encore Le reste de l'orage, et le riche trésor De ces vers doux coulans, qui vivront d'aage en aage Pendant que le François n'oublira son langage, Et pendant qu'Apollon aura quelque souci De l'honneur de ses Soeurs^ et de son luth aussi, Pendant qu'à flots ondez les coulantes rivières Dresseront dans la mer leurs humides carrières. Hà Loire trop heureux d'avoir dessus tes bords Reçeu les doux accens et les graves accords Du pouce Vandomois, et la touche argentine Des fredons animez de la lyre angevine. Or' face maintenant la puissance des Dieux, Qu'ell' puisse accompagner celle qui luit aux cieux, Et l'autre, or qu'elle soit veusve de sa compagne, Sans jamais s'engourdir, que tousjours accompagne

2l6 ŒUVRES COMPLÈTES DE J. DU BELLAY

La majesté des Rois, enyvrant le souci Des bergers attristez, de son trait addouci.

Pleurez, Nymphes, pleurez, et en pleurant, à force De main et de poinçon engravez sur l'escorce De ces ormeaux feuillus, ce desastre malheur, Tesmoins à l'advenir de ma triste douleur.

Couppe tes blonds cheveux, Apollon est desnuë Les filets ordonnez de. ta lyre cornue : Redoublez vos sanglots, et versez larmes d'yeux Satyres chevrepiez, Faunes, et Demi-dieux, Nymphes aux beaux sourcis, Déesses des Orcades Abandonnez vos monts, et vous belles Nayades Le cristal refrizé de la doux-coulante eau, Et venez larmoyer autour de ce tombeau, De ce tombeau muet, tombeau qui tient enserre Ce que le ciel gai doit de gentil sur la terre. .

Et vous, Muses, troublez vos argentins ruisseaux Et le parlant cristal de vos coulantes eaux, Puis de face honteuse et de bouche craintive Laschez la bride au dueil, haussez la voix plaintive, Jusqu'au ciel azuré si que l'astre mutin Cognoisse son forfait, accusant le destin, D'avoir ravi l'honneur de vostre bande heureuse Pour estre le jouet de la Parque orgueilleuse1 : Luy qui par l'univers vostre nom espandoit Et qui devant les Rois immortel le rendoit.

Froisse ton arc Amour, et à plumes pendante* Frappe ton estomach, tes sagettes bruyantes Languissent sur ta corde et ton ardent flambeau La guide de ces yeux, soit guide à son tombeau. Que de rayons dorez le sourci des montagnes Ne soit plus embelli, que les vertes campagnes D'un voile noir obscur, brunissant leurs couleurs, Facent porter le dueil aux plus vermeilles fleurs : Une éternelle nuict, une horreur solitaire Me soit le clair flambeau de la lampe ordinaire. Et mesme que les feux qui redorent les nuicts Sillent mes yeux couvers d'une nuë d'ennuis!

Que le fier estomach des roches plus hautaines Destrempe son orgueil aux plus humbles fontaines: Soit morte] Amaranthe, et de la Rose peint De brunette couleur, le pourpre et le beau teint.

Qu'on aye des oyseaux les gorgettes sereines Ramollir en pitié les plus chaudes aleines Des Zéphirs animez au bransle des cerceaux, De leurs dos enlassé dedans ces verds rameaux.

Double et double la voix, et les plaintes modestes Peintes dessus l'esmail de tes lettres funestes Hyacinth', et te plaignant fay plaindre avecques toy Narcisse, en se mirant trop amoureux de soy. Qu'on n'entende par l'air que le chant de l'orfraye, Au lieu d'espics crestez, qu'il ne naisse qu'yvraye: Que des lauriers sacrez les cheveux verdoyans Eschangent leur couleur en cyprez larmoyans, Comme des lys froissez la teste blanchissante Se penche contre bas peu à peu languissante, Ou comme dans les prez à l'ardente chaleur On voit l'herbe fanir, et perdre sa couleur.

La céleste rosée et la pluye menue Qui tombe au mois d'avril, en larmes se transmue, Et les pipeaux moyteux des pasteurs attristez Soyent animez de plaints et de pleurs irritez.

Que le miel doucereux dans la ruche ecclissee Se destrempe en aigreur, et la fleur amassée Au lever du soleil, des fillettes du ciel, Ne se puisse confire en la douceur du miel. Et bref que l'univers pleure ce saint Poëte, Qui n'est plus qu'ombre vain sous la cendre muette, Rien plus qu'un masque feint, luy qui par l'univers Nostre France honorant faisait bruire ses vers.

Sus donc, larmes, sortez, sortez, et faictes place A mes souspirs enclos sous une espèce glace, Qui tient serré mon cœur, et re.nglasse mes os, Sans donner à mes yeux ni trêve ni repos : Car à fin que ma pi aye immortelle apparoisse Je veux de jour en jour qu'en empirant ell' croisse : Or puisse donc ma vie estre éternelle, à fin Que ma triste langueur ne puisse prendre fin. Entre les durs rochers Echo toute esploree Ne va plus imitant ta bouchette sacrée : Les bois ne parlent plus, les pastoureaux sont sourds, Et leur pipeau muet qui chantoit les amours. Jamais des arondeaux la querelleuse trouppe Ne mena si grand dueil dessus la longue crouppe

Des sommets sourcilleux, ni plus de passions Dessus les bords marins n'eurent les alcyons :

Jamais pour douze enfans passez au fil des armes Niobe ne jetta plus justement des larmes, Larmes qu'on voit encor en un marbre pleurant : Ni Priame d'Hector, pour l'avoir veu mourant, Ni l'oyseau de Memnon es secrettes vallées De l'Oriant perleux, à petites volées Qui se bat à l'entour d'un malheureux cercueil, Du fils Tithonien ne mena si grand dueil, Que de compagnes Sœurs la trouppe non mortelle Doit aigrement porter ceste playe cruelle, Despitant le malheur, le destin et le sort, Et la meurtrière main de l'importune mort.

A tant se teut la Nymphe, et toute eschevelee S'eslance dans la grotte, en un fond recelée, Tirant à longs souspirs de la bouche un helas, Qui la vapeur suivant, et talonnant ses pas Jusque dedans le creux, où vieillir délibère A jamais, de langueur, et d'ans, et de misère.

Lors Thoinet et Bellin tous deux la larme à l'œil, Tous deux noirs de souspirs, tous deux noyez en dueil A pas mornes et lents vont à l'urne sacrée, Et de cresme et de vin et de manne sucrée, De roses et d'encens vont parfumant le lieu, Disant à leur ami un éternel adieu.

Mois pour trop souspirer ne se pouvant entendre, Entaillèrent ces vers dessus l'escorce tendre, De ces jeunes ormeaux à fin qu'a l'advenir En croissant, de ce'rMT^PoJsé^te'fcsouvenir.

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