‹ TravailChapitre 3 sur 9 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Dans sa promenade au hasard, Luc Froment, en sortant de Beauclair, avait remonté la route de Brias, qui suit la gorge où coule le torrent de la Mionne, entre les deux promontoires des Monts Blouses. Et, comme il arrivait devant l'Abime, nom que portent dans le pays lesAciéries Qurignon, il aperçut, à Tangle du pont de bois, peureusement rasées contre le parapet, deux figures noires et chétives. Son cœur se serra. C'était une femme à l'air très jeune, pauvrement velue, la tète à demi cachée sons un lainage en loques; et c'était un enfant, de six ans environ, à peine couvert, la face pâle, qui se tenait daîis ses jupes. Tous les deux, les yeux fixés sur la porte de Tusine, attendaient, immobiles, avec la patience morue des désespérés.

t LES QUATRE ÉVANGILES

Luc s'était arrêté, regardant lui aussi. 31 allait être six heures, le jour baissait déjà, par cette humide et lamentable soirée du milieu de septembre. On était au samedi, et depuis le jeudi, la pluie n'avait pas cessé. Elle ne tombait plus, mais un vent impétueux continuait à chasser dans le ciel des nuages de suie, des haillons d'où filtrait un crépuscule sale et jaune, d'une tristesse de mort. La route, sillonnée de rails, aux gros pavés disjoints par les continuels charrois, roulait un fleuve de boue noire, toutes les poussières délayées des houillères prochaines de Brias, dont les tombereaux défilaient sans cesse. Et ces poussières de charbon, elles avaient noirci de leur deuil la gorge entière, elles ruisselaient en flaques sur Tamas lépreux des bâtiments de l'usine, elles semblaient salir jusqu'à ces nuages sombres qui passaient sans fin, ainsi que des fumées. Une mélancolie de désastre soufflait avec le vent, on eût dit que ce crépuscule frissonnant et louche apportait la fin d'un monde.

Comme Luc s'était arrêté à quelques pas de la jeune femme et de l'enfant, il entendit ce dernier qui disait, d'un air avisé et décidé déjà de petit homme :

— Ecoute donc, ma grande, veux-tu que je lui parle, moi? Peut-être que ça le mettrait moins en colère.

Mais la femme répondit :

— Non, non, frérot, ce n'est pas des affaires pour les gamins.

Et ils se remirent à attendre, silencieux, de leur air de résignation inquiète.

Luc regardait l'Abîme. Il l'avait visité, par une curiosité d'homme du métier, lorsqu'il avait une première fois traversé Beauclair, au dernier printemps. Et, depuis les quelques heures qu'un brusque appel de son ami Jordan l'y ramenait, il avait eu des détails sur l'affreuse crise que venait de traverser le pays : une terrible grève de deux mois, des ruines accumulées de part et d'autre,

inAYAlLi

Tusine ayant beaucoup souffert de Tarrêt du travail, les ouvriers étant à demi morts de faim, dans la rage accrue de leur impuissance. C'était ravant-veille, le jeudi seulement, que le travail avait fini par reprendre, après des concessions réciproques, furieusement débattues, arrachées à grand'peine. Et les ouvriers étaient rentrés sans joie, inapaisés, comme des vaincus qu'enrage leur défaite, qui ne gardent au cœur que le souvenir de leurs souffrances et l'àpre désir de les venger.

Sous la fuite éperdue des nuages de deuil, TAbîme étendait Tamas sombre de ses bâtiments et de ses hangars. C'était le monstre, poussé là, qui avait peu à peu élargi les toits de sa petite ville. A la couleur des toitures dont les nappes s'étalaient, se prolongeaient dans tous les sens, on devinait les âges successifs des constructions. Maintenant, il tenait plusieurs hectares, il occupait un millier d'ouvriers. Les hautes ardoises bleuâtres des grandes halles, aux vitrages accouplés, dominaient les vieilles tuiles noircies des installations premières, beaucoup plus humbles. Par-dessus, on apercevait de la route, rangées à la file, les ruches géantes des fours à cémenter, ainsi que la tour à tremper, haute de vingt-quatre mètres, où les grands canons, debout et d'un jet, étaient plongés dans un bain d'huile de pétrole. Et, plus haut encore, les che* minées fumaient, les cheminées de toutes tailles, la forêt qui mêlait son souffle de suie à la suie volante des nuages, tandis que les minces tuyaux d'échappement jetaient, à des intervalles réguliers, les panaches blancs de leur haleine stridente. On eût dit la respiration du monstre, les poussières, les vapeurs, qui s'exhalaient sans cesse de lui, qui lui faisaient une continuelle nuée de la sueur de sa besogne. Puis, il y avait le battement de ses organes, les chocs et les grondements qui sortaient de son effort, la trépidation des machines, la cadence claire des marteaux cingleurs, les grands coups rythmés

4 LtS giîATRE EVÂSGlLf5

des marlcaux-pilons, riisonnaiil comme des cloclies, et dont la IciTC Ireinblail. Et, |>lus près, au liord de la roule, au fond d'un petit bùliiTiL'nl, une sorte de cave où le premier Qurignoii avait forgé le fer, on entendait la danse violante ci acharnée de deux martinets, qui li^iltaicnt là coranjo le pouls même du colosse, dont loiis les fours flambaient à la fois, dévoraletirs de vies.

Dans lu brume crépusculaire, rouss3.trectsi désespérée, qui noyait peu à peu l'Abîme, pas une lampe électrique n'éclairail encore les cours. Aucune lumière ne luisait aux fenélres poussiéreuses. Seule, sortant d'une des çnindcs halles, par un portail liéanl, une flamme intense trouait l'ombre, d'un long jet d'astre en fusion. Ce devait être un maître puddieur qui venait d'ouvrir la porte de son four. El rien autre, pas même une étincelle perdue, ne disait l'empire du feu, le feu grondant dans cette ville assombrie du travail, le feu intérieur dont elle était tout entière embrasée, lu feu dompté, asservi, pliant et ftçonnant le fer comme unecire molle, donnant à l'homme la royauté de la terre, depuis les premiers Vulcains qui l'avaient conquis.

Mais l'horloge du polit beffroi, dont la charpente surmontait le bâtiment do l'administration, sonna six heures. Et Luc entendit de nouveau l'enfant pauvre disant de sa Toix claire :

— Ecoule donc, ma grande, les voilà qui vont sortir.

— Oui. oui, je sais bien, répondit la jounc femme. Tiens-loi tranquille.

Dans le mouvement qu'elle avait fait pour le retenir, le lainage en loques s'était un pou écarté de sa face, et Luc rcsia surpris de la délicatesse de ses traits. Elle n'avait sûrement pas vingt ans, des cheveux blonds en désordre, une pauvre pclite figure mince qui lui parut laide, avec des veux bleus meurtris de larmes, une bouche pùle.

aïiière de souffrance. Et quel corps léger de fillette sous la vieille robe usée ! et de quel bras tremblant et faible elle serrait dans ses jupes Tenfant, le petit frère sans doute, blond comme elle, bien mal peigné aussi, mais d*air plus fort et plus résolu! Luc avait senti sa pitié grandir, tandis que les deux tristes êtres, méfiants, commençaient à s'inquiéter de ce monsieur, qui s'était arrêté là, qui les examinait avec tant d'insistance. Elle, surtout, semblait gênée de cette attention d'un garçon de vingtcinq ans, si grand, si beau, avec des épaules carrées et des mains larges, avec un visage de santé et de joie, dont les traits fermes étaient dominés par un front droit en forme de tour, la tour des Froment. Elle avait détourné les yeux, devant les yeux bruns du jeune homme, franchement ouverts, qui la regardaient bien en face. Puis, elle s'était risquée encore, d'un coup d'œil furtif ; et, l'ayant vu alors qui lui souriait avec bonté, elle avait reculé un peu, dans le trouble de sa grande infortune.

Il V eut une volée de cloche, un mouvement se fit dans l'Abîme, et la sortie commença des équipes de jour, que les équipes de nuit allaient remplacer; car jamais la vie dévorante du monstre ne s'arrête, il flambe et forge jour et nuit. Pourtant, les ouvriers lardèrent à paraître, la plupart avaient demandé une avance, bien que le travail n'eût repris que depuis le jeudi, tant la faim était grande dans les ménages, après les deux mois de terrible grève. Et on les vit enfin qui sortaient, qui défilaient, un à un ou par petits groupes, la tête basse, sombres et pressés, serrant au fond de leur poche les quelques pièces blanches, si chèrement gagnées, qui allaient donner un peu de pain aux petits et à la femme. Et ils disparaissaient, par la route noire.

— Le voilà, ma grande, murmura l'enfant. Tu le vois bien, il est avec Bourron.

— Oui oui, tais-toi.

G LES QUATKE ÉVANGILES

Deux ouvriers venaient de sortir, deux compagnons puddleurs. Et le premier, celui qui était avec Bourron, avait sa veste de drap jetée sur l'épaule, âgé de vingt-six ans à peine, roux de cheveux et de barbe, plutôt de petite taille, . mais de muscles solides, le nez recourbé, sous un front proéminent, les mâchoires dures et 'les pommettes saillantes, pourtant de rire agréable, ce qui en faisait un mâle à conquêtes. Tandis que Bourron, de cinq ans plus âgé, serré dans sa vieille veste de velours verdâtre, était un grand diable sec et maigre, dont la face chevaline, aux joues longues, au menton court, aux yeux de biais, exprimait la tranquille humeur d'un homme facile à vivre, toujours plié sous la domination de quelque camarade.

D'un coup d'oeil, ce dernier avait aperçu la triste femme et l'enfant, de l'autre côté de la route, à l'angle du pont de bois; et il donna un coup de coude au compagnon.

— Vois donc, Ragu.La Josine etNanet sont là... Méfietoi, si tu ne veux pas qu'ils t'embêtent.

Ragu, rageur, serra les poings.

— Sacrée fille! J'en ai assez, je l'ai fichue à la porte... Qu'elle me cramponne, tu vas voir!

Il semblait un peu ivre, comme la chose arrivait, les jours où il dépassait les trois litres, dont il disait avoir besoin pour que le brasier du four ne lui desséchât pas la peau. Et, dans cette demi-ivresse, il cédait surtout à la vantardise cruelle de montrer à un camarade comment il traitait les filles, quand il ne les aimait plus.

— Tu sais, je vas te la coller au mur. J'en ai assez !

Josine, avec Nanet dans ses jupes, s'était avancée doucement, peureusement. Mais elle s'arrêta, en voyant deux autres ouvriers aborder Ragu et Bourron. Ceux-là faisaient partie d'une équipe de nuit, ils arrivaient de Beauclair. Le plus âgé, Fauchard, un garçon de trente ans, qui en paraissait quarante, était un arracheur, ruiné

déjà par le travail vorace, la face bouillie, les yeux brûlés, son grand corps cuit et comme noué par Tardeur des fours à creusets, d'où il tirait le métal en fusion. L'autre, Fortuné, son beau-frère, un garçon de seize ans, à qui l'on en aurait donné à peine douze, tant il était de chair pauvre, le visage maigre, les cheveux décolorés, semblait n'avoir plus grandi, hébété, mangé par sa besogne machinale de manœuvre, assis à la manette de mise en marche d'un marteau cingleur, dans l'ahurissement de la fumée et du vacarme qui l'aveuglait et l'assourdissait..

Fauchard avait au bras un vieux panier d'osier noir, et il s'était arrêté, pour demander aux deux autres, de sa voix sourde :

— Est-ce que vous avez passé?

Il voulait savoir s'ils avaient passé à la caisse, s'ils venaient de toucher une avance. Et, lorsque Ragu, sans répondre, eut simplement tapé sur sa poche, où des pièces de cent sous sonnèrent, il eut un geste d'attente désespérée.

— Tonnerre de bon Dieu! dire qu'il faut que je me serre le ventre jusqu'à demain malin, et que, cette nuit, je vais encore crever de soif, à moins que ma femme, tout à l'heure, ne fasse le miracle de m'apporler ma ration !

Sa ration, à lui, était de quatre litres par journée ou par nuit de travail, et il disait que ça suffisait bien juste à lui humecter le corps, tellement les fours lui tiraient l'eau et le sang de la chair. Il avait eu un regard désolé sur son panier vide, où ne ballottait qu'un morceau de pain. Quand il n'avait pas ses quatre litres, c'était la fin de tout, l'agonie noire dans le travail écrasant, devenu impossible.

— Bah ! dit complaisamment Bourron, ta femme ne va pas te lâcher, il n'y a pas sa pareille pour décrocher le crédit.

Mais tous les quatre, arrêtés dans la boue gluante du chemin, se lurent et saluèrent. Lue venait de voir s'avancer sur le trolloir, assis au fond d'une petite voilure qu'un domeslique poussait, un vieux monsieur à la face large, aux grands traita réguliers, encadrés de longs cheveux hiancs. Et il avait reconnu Jérôme Qurignoii, monsieur Jérôme comme tout le pays l'appelait, le ftls de Biaise Qurignon, l'ouvrier étireur, fondateur de l'Âblme. Très âgé. devenu paralytique, il se faisait ainsi promener, par tous les temps, sans une parole.' Ce soir-là, comme il passai! devant l'usine, pour rentrer chez sa lille, k la Guerdache, une propriété du voisinage, il avait d'un simple signe donné l'ordre au domestique de ralentir ; et, de ses yeux restés clairs, vivants et profonds, il regardait longuement le monstre en travail, les ouvriers de jour qui sorlaieni et les ouvriers de nuit qui entraient, sous le louche crépuscule tombant du ciel livide, sali de la fuite éperdue des nuages. Puis, son .regard s'arrêla sur la maison du directeur, une bâtisse carrée au milieu d'un jardin, qu'il avait lui-même fait construire qu.trante ans plus 161, et où il avait régné eu roi conquérant, gagnant des millions.

— Ce n'esl pas monsieur Jérôme qui est embarrassé pour son vin de ce soir, avait repris Bourron en ricanant, 1 voix plus basse.

Ragu haussa les épaules.

— Vous savez que mon arrière-grand -père était le camarade du père de monsieur Jérôme. Deux ouvriers, parfailement! et qui éliraient ici le fer ensemble, et la fortune pouvait tout aussi bien venir à un R.igu qu'à un Qurignon. C'est la chance, quand ce n'est pas le vol.

— Tais-loi donc, murmura de nouveau Bourron, tu Tas te faire arriver des histoires,

La crànerie de Ragu tomba, et comme monsieur Jérôme, en passant devant le groupe, regardait les quatre

hommes de ses grands yeux fixes et limpides, il salua d% nouveau, avec le respect peureux de l'ouvrier qui veut hien crier conlro le patron, mais qui a le long esclavage dans le sang, et qui tremble devant le dieu souverain, dont il attend tonte vie. Lentement, le domestique poussait toujours la petite voilure, et monsieur Jérôme disparut, par la roule noire conduisant à Beauclair.

— Bah ! conclut philosophiquement Fauchard, il n'est pas si heureux, dans sa roulante; et puis, s'il comprend encore, ça n'a pas été si drôle pour lui, les affaires qui se sont passées. Chacun a ses peines... Ah ! tonnerre de bon Dieu! pourvu seulement que Natalie m'apporte mon vin !

Et il entra dans l'usine, emmenant le petit Fortuné, qui, l'air hél>élé, n'avait rien dit. Leurs épaules déjà lasses se perdirent dans l'ombre croissante, dont le flot noyait les bî\limenls; tandis que R.igu et Bourron se remettaient en marche, l'un débauchant l'autre, l'emmenant vers quelque cabaret de la ville. On pouvait bien boire un coup et rire un peu, après tant de misère.

Alors, Luc, qu'une curiosité apitoyée avait fait rester là, adossé au parapet du pont, vit Josine marcher de nouveau à petits pas chancelants, pour barrer la route à Ragu. Un instant, elle avait dû espérer qu'il prendrait le pont et rentrerait chez lui; car c'était la route directe du vieux Beauclair, un amas sordide de masures où habitaient la plupart des ouvriers de l'Abîme. Mais, lorsqu'elle eut compris qu'il descendait vers le beau quartier, elle • fut envahie par la certitude de ce qui allait arriver, le cabaret, la paye bue, la soirée passée encore à attendre, mourante de faim avec son petit frère, au vent aigre de la rue. Et la souffrance, la colère brusque lui donnèrent un tel courage, qu'elle vint se planter, elle si chétive et si lamentable, devant l'homme.

— Auguste, dit-elle, sois raisonnable, tu ne peux pas nie laisser dehors.

10 LES QUATRE ÉVAKCILE3

Il ne rëpd'iKlit pas, voulut passer outre.

— Si lu ne rentres pas tout de suite, donne-moi an moins la cler... Depuis ce malin, nous sommes à la rue, nous n'avons pas mangé une bouchée de pain.

Du coup, il éclata.

— Fiche-moi la paix, hein ! As-lu fini -de me cramponner?

— Pourquoi as-lu emporté la clef, ce malin ?... Je ne te demande que de me donner la clef, tu rentreras quand tu voudras... Voici la nuit, tu ne veux pas que nous couchions sur le trolloir.

— La clef! la clef ! je ne l'ai pas, et je l'aurais que je ne te la donnerais pas... Comprends donc que j'en ai assez, que je ne te veux plus, que c'est trop d'avoir crevé deux mois la faim ensemble, et que tu peux aller voir ailleurs si j'y suis !

Il lui criait cela dans la figure, violemment, sauvagement ; et elle, la pauvre petite, frémissait toute sous l'injure, tandis qu'elle s'obstruait avec douceur, avec l'acharnement résigné des misérables qui sentent la terre s'abîmer sous eux.

— Oh! tu es méchant, lues méchant... Ce soir, quand tu rentreras, nous causerons. Je m'en irai demain, s'il le faut. Mais aujonrd'hui, aujourd'hui encore, donne-moi la clef.

Alors, l'homme fut pris d'une rage, il la bouscula, la jeta de côté d'un geste brutal.

— Sacré bon Dieu ! la route n'est donc plus à tout le monde !... Va te faire fiche où tu voudras ! Je te dis que c'est fini !

El, comme le petit Nanet, en voyant sa grande sœur éclater en sanglots, s'avançait de. son air décidé, avec sa tête rose, aux blonds cheveux embroussaillés :

— Ah ! le môme à présent, toute la famille sur mes bras ! Attends, vaurien, je vas le mettre mon pied quelque part 1

Vivement, Josine avait ramené Nanct contre elle.

, Et tous deux restèrent là, plantés dans la boue noire, grelottants de leur désastre, tandis que les deux ouvriers continuaient leur route, disparaissaient au milieu des ténèbres accrues, du côté de Beauclair, dont les lumières commençaient à s'allumer une à une. Bourron, brave homme au fond, avait eu un mouvement pour intervenir;

- puis, par forfanterie, sous Tascendant du camarade beau mâle et noceur, il avait laissé faire. Et Josine, après avoir hésité un instant, s'être demandé à quoi bon les suivre, se décida, quand ils eurent disparu, s'entêta en désespérée. Lentement, elle descendit derrière eux, traînant son petit frère par la main, filant le long des murs, prenant toutes sortes de précautions, comme s'ils avaient pu la voir et la battre, pour l'empêcher de s'attacher à leurs pas.

Luc, indigné, avait failli se jeter sur Ragu et le corriger. Ah ! cette misère du travail, l'homme changé en loup par la besogne écrasante, injuste, par le pain si dur à gagner et que la faim se dispute ! Pendajit les deux rnois de grève, on s'était arraché les miettes, dans l'exaspération vorace des querelles quotidiennes ; puis, au jour de la première paye, l'homme courait à l'étourdissemenl de l'alcool retrouvé, laissait dehors la compagne de souffrance, femme légitime ou fille séduite. Et Luc revivait les quatre années qu'il venait cfe passer déjà dans un faubourg de Paris, dans une de ces grandes bâtisses empoisonnées, où la misère ouvrière sanglote et se bat à tous les étages. Que de drames il avait vus, que de douleurs il avait tenté vainement d"apaiser ! L'effrayant problème des hontes et des tortures du salariat s'était souvent posé à lui, il avait sondé à fond l'iniquité atroce, l'effroyable chancre qui achève de ronger la société actuelle, passant des heures de fièvre généreuse à rè^er an remède, se brisant toujours contre le mur

d'airain des réalités existaïUes. El voilà (jne^ le soir même du jour où il revenait à Beauclair, amené par un brusque incident, il retombait sur cette scène sauva^^e, cette triste et pâle créature jetée à la rue, mourante de faim, par la faute du monstre dévorateur, dont il enlend.iit le feu intérieur gronder et s'échapper en fumée de deuil, sous le ciel tragique !

Une rafale passa, quelques gouttes de pluie volèrent, dans le vent qui se lamentait. Luc était resté sur le pont, la face tournée vers Beauclair, lâchant do reconnaître le pays, à la lueur mourante tombée des nuagi^s de suie. A sa droite, il avait l'Abùne, dont les hàlimcnls bordaient la route de Brias; sous lui, roulait la Mionne, tandis que plus haut, sur un remblai, à sa gaucho, passait le chemin do fer de Brias à Magnolles. Et tout le fond de la gorge était ainsi occupé, entre les dei-niers escarpements des Monts Blouses, à Tendroit où ils s'élargissaient, pour s'ouvrir sur Timmonso plaine de la Boumagne. C'était dans celle sorte d'estuaire, au débouché du ravin sur la plaine, que Beauclair étageait ses maisons, une misérable bourgade de masures ouvrières, que prolongeait, en terrain plat, une petite ville bourgeoise, où étaient la sous-préfoclure, la mairie, le tribunal et la prison, tandis «jue l'église, ancienne, dont les vieux murs nionacaienl de crouler, se trouvait achevai entre la cilé neuve et le vieux bourg. Ce chef-lieu d'arrondissement no comptait guère que six mille âmes, sur lesquelles près de cinq mille étaient de pauvres âmes obscures, dans des corps de souffrance, broyés et déjetés par l'inique travail. Et Luc acheva de se reconnaître, lorsqu'il aperçut, au delà de l'Abîme, le haut fourneau de laCrôchorie, à mi-rampe du promontoire des Monts Blouses, et dont il distinguait encore le profil sombre. Le travail, le travail! qui donc le relèverait, qui donc le réorganiserait, selon la loi naturelle de vérité et d'équité, pour lui rendre son rôle de toute-

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puissance noble et régulatrice en ce monde, et pour que les richesses de la terre fussent justement réparties, réalisant enfin le bonheur dû à tous les hommes!

Bien que la pluie eût de nouveau cessé, Luc finit par redescendre, lui aussi, vers Beauclair. Des ouvriers sortaient encore de TAbîme, il marcha parmi eux, dans celte reprise rageuse du travail, à la suite des désastres de la grève. Une telle tristesse de révolte et d'impuissance l'avait envahi, qu'il serait reparti le soir, àTinstanl même, s'il n'avait craint de fâcher Jordan. Celui-ci, le maître de la Crêcherie, était dans un grand embarras, depuis la mort subite du vieil ingénieur qui dirigeait son haut fourneau ; et il avait écrit à Luc, l'appelant, pqur qu'il examinât les choses et qu'il lui donnât un bon conseil. Puis, comme le jeune homme accourait, par affection, il venait de trouver une autre lettre, où Jordan lui contait toute une catastrophe : la brusque fin tragique d'un cousin, à Cannes, qui l'obligeait à partir sur-le-champ, à s'absenter trois jours, avec sa sœur. Il le suppliait de les attendre jusqu'au lundi soir, de s'installer dans un pavillon qu'il mettait à sa disposition, où il vivrait comme chez lui. Luc avait donc deux jours à perdre encore, et désœuvré, jeté ainsi dans cette petite ville qu'il connaissait à peine, il était sorti pour flâner ce soir-là, il avait même dit au domestique chargé de le servir qu'il ne rentrerait pas dîner, se proposant de manger n'importe où, dans quelque cabaret, passionné toujours des mœurs populaires, aimant à voir, à comprendre et à s'instruire.

Des réflexions nouvelles l'envahirent, pendant que, sous la tempête eiïarée du ciel, il marcliait dans la boue noire, au milieu du lourd piétinement des ouvriers harassés et silencieux. Il eut honte de sa faiblesse sentimentale. Pourquoi donc serait-il parti, lorsqu'il retrouvait là, si poignant, si aigu, le problème dont la solution le han-

tait? Il ne devait pas fuir le combat, il amasserait de» faits, il découvrirait peut-être enfin la voie certaine, dans l'obscure confusion où il se cherchait encore. Fils de Pierre et de Marie Froment, il avait, comme ses (rois frères, Mathieu, Marc et Jean, appris un métier manuel, en dehors de ses études spéciales d'ingénieur; il était tailleur de pierres, architecte constructeur, bâtisseur de maisons; et, s'élant plu h travailler de son état, aimanta faire des journées dans les grands chantiers parisiens, il n'ignorait rien des drames du travail actuel, Il rêwtit fraternellement d'aider au triomphe pacificateur du travail de demain. Mais que faire, où porter son effort, par quelle réforme commencer, comment accoucher de la solution imprécise et (loltante dont il se sentait gros? Plus grand, plus fort que son frère Mathieu, avec son visage ouvert d'homme d'action, avec son front en forme de tour, son haut cerveau toujours en gésine, il n'avait jusque-là em- ' brassé que le vide, de ses deux grands bras, impatients de créer, de construire un monde. Un brusque coup de vent passa, un vent d'ouragan qui l'empiit d'un frisson sacré. Etait-ce donc en Messie qu'une force ignorée le faisait tomber dansce coin depays douloureux, pour la mission rêvée de délivrance el de bonheur?

Lorsque, relevant la tête, lue se dégagea de ces réflexions vagues, il s'aperçut qu'il était rentré dans Beauclair. Quatre grandes voies, aboutissant à une place cenrale, la place de la Mairie, coupent la ville en quatre parties à peu près égales; et chacune de ces rues porte le nom de la cité voisine, où elle conduit: la rue de Brias an nord, la ruedeSainl-Cronàl'ouest, laruedeMagnolles & l'est, la rue de Formeries au sud. La plus populaire, la plus encombrée, avec ses boutiques débordantes, est la rue de Brias, dans laquelle il se trouvait. Car toutes les fabriques sont là, voisines, dégorgeant à chaqae sortie le flot sombre des travailleurs. Justement, comme il arrivait.

la grande porte de la cordonnerie Gourîer, appartenant au maire de la ville, s'ouvrit, lâcha la bouscnlade de ses cinq cents ouvriei*s, parmi lesquels on comptait plus de deux cents femmes et enfants. Puis, c'étaient, dans des rues à côté, l'usine Chodorge, où l'on ne fabriquait que des clous, l'usine Hausser, une forge qui livrait plus de cent mille faux et serpes par an, l'usine Mirande, une maison qui construisait spécialement des machines agricoles. Toutes avaient souffert de la grève de l'Abîme, où elles s'approvisionnaient de fer et d'acier, la matière première. La détresse, la faim avaient passé sur toutes, et la population hâve et maigiie dont elles inondaient le pavé boueux, gardait des yeux de rancune, des bouches de muette révolte, dans l'apparente résignation du troupeau qui se pressait et piétinait. La rue en était noire, sous les rares becs de gaz, dont les flammes jaunes vacillaient au vent. Et ce qui achevait de barrer la circulation, c'étaient les ménagères, ayant enfin quelques sous, courant chez les fournisseurs, se donnant le régal d'un gros pain et d*un peu de viande.

Luc eut cette sensation qu'il se trouvait dans une ville assiégée, au soir de la levée du siège. Des gendarmesallaient etvenaient parmi la foule, toute une force armée, qui surveillaient de près les habitants, comme dan? la crainte de la reprise des hostilités, d'une brusque fureur,, renaissant des souffrances cuisantes encore, achevant de saccager la ville, en une crise dernière de destruction. Le patronat, l'autorité bourgeoise avait pu avoir raison des salariés; mais les esclaves domptés restaient si menaçants,'dans leur silence passif, qu'une affreuse amertume empoisonnait l'air et qu'on y sentait souffler tout reffroi des vengeances, des grands massacres possibles. Un grondement indistinct sortait de ce troupeau qui défilait, écrasé, impuissant; et l'éiclair d'une arme, les galonsd'un uniforme, çà et là, dans les groupes, disaient la peur

1S LES QOATEtE ËVANGILES

inavouée des maîtres, suant de leur victoire, derrière les épais rideaux des maisons oisives. La loule noire des travailleurs, des meurt-de-faim, défilait toujours, se bousculait, se taisait, la létc basse.

Tout en continuant sa flânerie, Luc se mêlait aux groupes, s'arrêtait, écoulait,, étudiait. El il (il ainsi une halle devant une grande boucherie, largement ouverte au plein air de la rue, et dont tes bccS de gaz flambaient, parmi les viandes saignantes. Dacbeux, le mailre boucher, un gros homme apoplectique, aux gros yeux à fleur de tète, dans une face courte el rouge, était là, sur le seuil, à surveiller la marchandise, empressé avec les bonnes des maisons cossues, soupçonneux dès qu'une ménagère pauvre entrait. Depuis un instant, il guellail, à la porte, une grande blonde mince, l'aJr misérable, pâle et dolente, d'une jeunesse couperosée, flétrie déjà, qui traînait un bel enfant de quatre à cinq ans, et qui avait au bras un lourd panier, d'où sortaient les goulots de quatre liires. Il avait reconnu la Faucliard, qu'il était las de décourager dans ses continuelles demandes de petits crédits. El, comme elle se décidait à entrer, il lui barra presque le passage.

— Que voulez-vous encore, vous?

— Monsieur Dachcux, bégaya Nalalie, si c'était un effet de votre bonté... Vous savez que mon mari est renlré à l'usine, il touchera demain matin un acompte. Alors, monsieur Cafliaux a bien voulu m'avanccr les quatre litres que j'ai là; et, si c'était un effet de votre bonté, monsieur Dacbeux, de m'avancer un peu de viande, rien qu'un peu de viande.

Le boucher s'emporta, tempêta, dans le flot de sang qui lui monta au visage.

— Non, je vous ai déjà dit que non !... Votre grève, elle afailli me ruiner. Comment serais-je assez bgte pour être avec vous autres ? Il y en aura toujours de trop des

ouvriers fainéants qui empêchent les honnêtes gens de faire leurs affaires... Quand on ne travaille pas assez pour manger de la viande, on n'en mange pas.

Il s'occupait de politique, était avec les riches, les forts, très redouté, borné et sanguinaire; et ce mot « la viande » prenait dans sa bouche une importance considérable, aristocratique : la viande sacrée, la nourriture de luxe réservée aux heureux, lorsqu'elle devrait être à tous.

— Vous êtes déjà en retard de quatre francs, de Tété dernier, reprit-il. Il faut bien que je paye, moi !

Natalie s'effondrait, insistait, d'une voix basse, éplorée. Mais il se passa un fait qui acheva sa déroute. Madame Dacheux, une petite femme laide, noire et insignifiante, qui, disait-on, arrivait quand même à faire son mari abominablement cocu, s'était avancée avec sa fillette Julienne, une entant de quatre ans, saine, grasse, d'une gaieté blonde épanouie. Et, les deux enfants s'étant aperçus, le petit Louis Fauchard avait commencé par rire, dans sa misère, tandis que l'opulente Julienne, amusée, n'ayant sans doute pas encore conscience des inégalités sociales, s'approchait, lui prenait les mains. Si bien qu'il y eut un brusque joujou, dans l'enfantine allégresse de la réconciliation future.

— Sacrée gamine ! cria Dacheux hors de lui. Elle est toujours dans mes jambes... Veux-tu bien aller t'asseoir !

Puis, se fâchant contre sa femme, il la renvoya brutalement à son comptoir, en lui disant qu'elle ferait mieux . de veiller sur sa caisse, pour qu'on ne la volât pas, comme on l'avait volée l'avant-veille.-Et il continua, s'adressant à toutes les personnes qui se trouvaient dans la boutique, hanté par ce vol, dont il ne cessait de se plaindre et de s'indigner depuis deux jours.

— Parfaitement! une espèce de pauvresse qui s'était

introduite et qui a pris cent sous dans la caisse, pendant que madame Dacheui regardait rire les mouches... Elle n'a pas pu nier, elle avait encore les cent sous dans la main. Et ce que Je vous l'ai fait coffrer! elle est à la prison... C'est effrayant, effrayant ! on nous volera, on nous pillera bientôt, si nous n'y mettons pas bon ordre.

Et ses regards soupçonneux surveillaient la viande, s'assuraient que des mains d'affamées, d'ouvrières sans travail n'en volaient pas des morceaux à l'étalage, comme elles voleraient l'or précieux, l'or divin, dans la sébile des changeurs.

Luc vil alors la Faucbard prendre peur et se retirer, avec la vague crainte que le boucher n'appelât un gendarme. Un moment, elle resta immobile, avec son petit Louis, au milieu de la rue, dans la bousculade, devant une belle boulangerie, ornée de glaces, gaiement éclairée, qui se trouvait là, en face de la boucherie, et dont une des vitrines, ouverte, libre, étalait sous le nez des passants des gilleaux et de grands pains dorés. La mère et i'enfani, tombés en contemplation, regardaient les pains ~ et les gâteaux. El Luc, les oubliant, s'intéressa â ce qui se passait dans la boulangerie.

Une voilure venait de s'arrèlerà la porte, un paysan en était descendu, avec un petit garçon de huit ans et une lilletle de six. Au comptoir, était la boulangère, ta belle madame Mitaine, une forte blonde restée supej'be à trentecinq ans, et dont tout le pays avait élé amoureux, sans qu'elle cill cessé d'être fidèle à son mari, un homme maigre, silencieux et blême, qu'on voyait rarement, toujours à son pétrin ou à son four. Près d'elle, sur la banquette, son fils Evariste se trouvait assis, un garçonnet de dix ans, déjà gî'and, blond comme elle et d'un visage aimable, aux yeux tendres.

— Tiens! monsieur Lenfant! Comment allez-vous?...

Et voilà votre Arsène et votre Olympe. On n'a pas besoin de vous demander s'ils se portent bien.

Le paysan, âgé de trente et quelques années, avait une face large et calme. Il ne se pressa pas, finit par répondre de son ton réfléchi :

— Oui, oui, la santé est bonne, ça ne va pas trop mal,. aux Combettes... C'est la terre qui est la plus malade. Je ne pourrai pas vous fournir le son que je vous avais promis, madame Mitaine. Tout a coulé. Et, comme je suis venu à Beauclair, ce soir, avec la voiture, j'ai voulu vous prévenir.

Il continua, dit toute sa rancœur, la terre ingrate qui ne nourrissait plus le travailleur, qui ne payait même plus les frais de fumier et de semence. El la belle boulangère, apitoyée, hochait doucement la tête. C'était bien vrai, il fallait maintenant beaucoup de travail pour pas beaucoup de contentement. Personne ne mangeait plus à sa faim. Elle ne s'occupait pas de politique, mais que les choses tournaient mal, mon Dieu ! Ainsi, pendant cette grève, cela lui crevait le cœur de savoir que de pauvres gens se couchaient, sans avoir seulement un& croûte, lorsque sa boutique était pleine de pains. Mais le commerce était le commerce, n'est-ce pas? On ne pouvait pas donner la marchandise, d'autant plus qu'on aurait l'air d'encourager la révolte.

Et Lenfant approuvait.

— Oui, oui, chacun son bien. C'est légitime, qu'on gagne sur les choses, quand on a pris de la peine. Mais, tout de même, il y en a qui veulent gagner trop.

Evariste, que la vue d'Arsène et d'Olympe inléressait^ s'était décidé à quitter le comptoir, pour leur faire les honneurs de la boutique. Et, en grand garçon de dix ans, il souriait avec complaisance à la fillette de six, dont la grosse tête ronde et gaie devait l'amuser.

— Donne-leur donc à chacun un gâteau, dit la belle

W LES QUATRE EVANCILES

madame Mitaine, qui gàlail beaucoup son fils et qui l'élevail tendrement.

El, 4!omme Evarîstc commençait par Arsène, elle serécria, elle plaisanta.

— Mais on est galant, mon chéri, on donne d'abord aux dames!

Alors, Evarisie et Olympe, confus, s'égayèrent, tout de suite camarades. Ab! ces chers petits, c'était ce qu'il y avait de meilleur dans l'existence ! S'ils étaient sages, un jour, ils ne se dévoreraient plus, comme les gens d'aujourd'hui. Et Leiifant s'en alla, en disant qu'il espérait tout de même apporter le son, mais plus tard. Madame Mitaine, qui l'avait accompagné Jusqu'à la porte, le regarda monter en voiture et redescendre la rue de Brias. Ce fut à ce moment que Luc remarqua madame Faucliard, tout d'un coup résolue, traînant son petit Louis, osant aborder la boulangère. Elle balbutia quelques mots qu'il ne put entendre, la demamîe d'un nouveau crédit sans doute, car tout de suite la belle madame Milaine rentra, avec un geste de consentement, et lui remit un grand pain, que la malheureuse se hâta d'emporter, serré contre sa maigre poitrine.

Dacheux, dans son exaspération soupçonneuse, venait de suivre la scène, de l'autre trottoir. II cria :

— Vous vous ferez voler. On vient encore de voler des boites de sardines, chez Gafflaux. On vole partout.

— Bah! répondit gaiement madame Mitaine, revenue sur le seuil de sa boutique, on ne vole que les riches.

Lentement, Lue continua de descendre la rue de Brias, dans le piétinement de troupeau, sans cesse grossi. II lui semblait maintenant qu'une terreur passait, qu'un souffle de violence allait emportercette foule assombrie et muette.' Puis, comme il arrivait k la place de la Mairie, il retrouva la voilure de Lenfant, arrêtée au coin de la rue, devant une quincaillerie, une sorte de bazar, que tenaient les

époux Laboque. Et, les portes s'ouvrant en larges baies, il entendit un violent marchandage, entre le paysan et le quincaillier.

— Ah! bon sang! vous les vendez au poids de Tor, vos bêches... Voilà encore que vous augmentez celle-ci do deux francs !

— Dame! monsieur Lenfanl, il y a eu cette maudite grève, ce n'est pas notre faute, à nous, si les usines n'ont pas travaillé, et si tout a renchéri... Je paye les fers plus cher, et il faut bien que je gagne dessus.

— Que vous gagniez, oui! mais pas que vous doubliez le prix des choses... Vous en faites un de commerce ! On ne

. pourra bientôt plus acheter un outil.

Ce Laboque était un petit homme maigre et sec, au nez et aux yeux de furet, très actif; et il avait une femme de sa taille, vive, noire, d'une âpreté au gain prodigieuse. Tous deux avaient commencé dans les foires, colportant, traînant dans une voiture des pioches, des râteaux, des scies. Et, depuis dix ans qu'ils avaient ouvert là une étroite boutique, ils étaient parvenus à l'élargir d'année en année, ils se trouvaient maintenant à la tête d'un vaste commerce, intermédiaires entre les usines du pays et les consommateurs, revendant avec de ,gros gains les fers marchands de l'Abîme, les clous des Chodorge, les faux et les serpes des Hausser, les machines et les outils agricoles des Mirande. Toute une déperdition de force et de richesse s'engouffrait chez eux, dans leur lionnêteté relative de commerçants, qui volaient selon usage, avec la JQie chaude, chaque soir, lorsqu'ils faisaient leur caisse, de l'argent ramassé, prélevé sur les besoins des autres. Des rouages inutiles, qui mangeaient de l'énergie, et dont grinçait la machine, en train de se détraquer.

Alors, pendant que le paysan et le quincaillier se querellaient furieusement, à propos d'un rabais de vingt sous, Luc remarqua de nouveau les enfants. Il y en avait

»9 LES QUATRE ÉÏANCILBS

deux dans la boutique: nn grand garçon de douze ans, Auguste, t'air réfléchi, qui était en train d'apprendre une leçon; et une fillette de cinq ans k peine, Eulalie, très sagement assise sur une petite chaise, l'air grave et doux, comme si elle eût Jugé les gens qui passaient. Dés la porte, elle s'était intéressée à Arsène LenTant, le trouvant ù son goût sans doute, l'accueillanl de son air de petite personne bienveillante. Et la rencontre fut au complet, lorsqu'une femme entra, en amenant un cinquième enfant, la femme du puddleur Bourron, Babette, toute ronde et toute fraîche, dans sa gaieté que rien n'entamait, et qui avait à la main sa fillette Marthe, une bambine de quatre ans, aussi grasse, aussi réjouie qu'elle. Tout de suite, d'ailleurs, celle-ci lui lâcha la main, courut à Auguste Laboque, qu'elle devait connaître.

Babette coupa court au marchandage du paysan et du quincaillier, qui tombèrent d'accord, en partageant les vingt sous. Elle rapportait une casserole, achetée la veille.

— Elle fuil, monsieur Laboque. Je m'en suis aperçue en la mettant sur le feu. Je oe puis pourtant pas garder une casserole qui fuit,

El, pendant que Laboque l'examinait, maugréant, puis se décidait à faire l'échange, madame Lahoque parla de ses enfants. De vrais pots, qui ne bougeaient pas de la journée, l'une sur sa chaise, l'autre le nez dans ses livres. Bien sdr qu'on aurait raison de leur gagner de l'argent, car ils ne ressemblaient guère à leurs père el mère, ils ne partaient pas pour en gagner beaucoup. Sans entendre, Auguste Laboque souriait à Marthe Bourron, Eulalie Laboque tendait sa petite main à Arsène Lenfant, tandis . que l'autre Lenfant, Olympe, achevait d'un air songeur le gâleau que le polit Mitaine lui avait donné. Et cela était très gentil, très doux, une bonne et fraîche odeurd'espoir en demain, dans le souflle cuisant de haine et de lutte qui embrasait la rue.

ii\AVA.iu za

— Si vous croyez qu'on gagne, avec des histoires pareilles, reprit Laboque, en remettant une autre casserole à Babette. Il n'y a plus de bons ouvriers, tous sabotent la besogne... Et ce qu'il y a de coulage, dans une maison comme la nôtre ! Entre qui veut, on est comme à la foire d'empoigne, avec ces étalages sur la rue... Cet aprèsmidi, on nous a encore volés.

Lenfant, qui payait lentement sa bôche, s'étonna

— Alors, c'est vrai, ces vols dont on parle?

— Comment, si c'est vrai! Ce n'est pas nous qui volons, ce sont les autres qui nous volent... Ils sont restés deux mois en grève, et n'ayant pas de quoi acheter, ils volent ce qu'ils peuvent... Là, tenez, dans cette case, il y a deux heures, on m'a volé des couteaux et des tranchets. Ce n'est guère rassurant.

Et il eut un geste de soudaine inquiétude, une pâleur, un frisson, en montrant la rue menaçante, emplie de la sombre foule, comme s'il avait craint une brusque ruée, un envahissement qui l'aurait dépossédé, en balayant le marchand et le propriétaire.

— Des couteaux et des tranchets, répéta Babette avec son continuel rire, ça ne se mange pas, qu'est-ce que vous voulez qu'on en fiche?... C'est comme Caffiaux, en face, qui se plaint qu'on lui a volé une boîte de sardines. Quelque gamin qui aura voulu y goûter !

Elle était toujours contente, toujours certaine que les choses finiraient bien. Ce Caffiaux, en voilà un que les ménagères auraient dû maudire ! Elle venait d'y voir entrer Boùrron, son homme, avec Ragu, et c'était pour sûr une pièce de cent sous qu'il allait casser là. Mais, quoi! il était naturel qu'un homme s'amusât un peu, après avoir tant peiné. Et elle reprit la main de sa fillette Marthe, elle s^en alla, heureuse de sa belle casserole neuve.

— Voyez-vous, continua d'expliquer Lâboque au paysan, il faudrait de la troupe. Moi, je suis pour q.u*eH donne

U LES QUATRE ËVANGILëS

une bonne leçon à tous ces révolutionnaires. Nous avons besoin d'un gouvernemenl solide, qui lape dur, afin de faire respecter ce qui est respectable.

Leufaul hochail la têle. Son bon sens soupçonneux hésitait à se -prononcer. Il parlil, emmena Arsène et Olympe, en disant:

— Pourvu que ça ne finisse pas très mal, ces histoires entre bourgeois et ouvHers !

Depuis un instant, Luc examinai! la mai.so:i Cafliaux, qui occupail, en face, l'autre coin de la rue de Crias et de la place de la Mairie. Les Carfiaux n'avaient d'ubofd tenu là qu'une boutique d'épicerie, très prospère -aujourd'hui, avec son étalage de sacs ouverts, de boites de conserves empilées, de toutes sortes de comestibles entasses, que des filets protégeaient contre les mains agiles des maraudeurs. Puis, l'idée leur était venue d'y joindre un commerce de vin, ils avaient loué la boutique d'à càtè pour y établir un débit de vin restaurant, où ils l'aisaient des affaires d'or. Les usines voisines, i'Abime surtout, consommaient une quantité d'alcool effroyable. Un défilé ininterrompu d'ouvriers ne cessait d'entrer, de sortir, surtout les samedis de paye. Beaucoup s'y oubliaient, mangeaient là, n'en sortaient qu'ivres morts. C'était le poison, l'antre empoisonneur où les plus forts laissaient leur tête et leurs bras. Aussi Luc eut-il tout de suite l'idée d'entrer, pour savoir ce qui s'y passait; et c'était bien simple, il n'avait qu'à y dîner, puisqu'il devait dÎLicr dehors. Que de l'ois, à Paris, sa passioLi de connaître le peuple, de descendre au fond de toutes ses misères et de toutes ses souffrances, l'avait fait s'attarder des heures dans les pires bouges !

Tranquillement, Luc s'installa devant une des petites tables, près du vaste comptoir d'étain. La salle était grande, une douzaine d'ouvriers consommaient debout, tandis que d'autres, attablés, buvaient, criaient, jouaient

aux cartes, dans l'épaisse fumée des pipes, où les becs de gaz ne faisaient plus que des taches rouges. Et, dès le premier rei^ard, il reconnut à une table voisine, Ragu et Bourron, face à face, se pariant violemment dans le nez. Ils avaient dû commencer par boire un litre ; puis, ils s'étaient fait servir une omeleltej des saucisses, du fromage; de sorte que, les litres se succédant, ils étaient trèfe ivres. Mais ce qui intéressa surtout Luc, ce fut la présence de Caffiaux, debout près de leur table, causant. Lui, avait commandé une tranche de bœuf rôti, et il mangeait, ilécoutait.

Ce Caffiaux était un gros homme, gras et souriant, à la face paterne.

— Quand je vous dis que, si vous aviez résisté trois jours de plus, vous auriez eu les patrons à votre merci, pieds et poings liés !... Sacré bon Dieu! vous n'ignorez pas que je suis avec vous autres, moi! Ah! oui, ce ne sera pas trop tôt, lorsque vous m'aurez fichu par terre tous ces bougi*es d'exploiteurs.

Ragu et Bourron, très excités, lui tapèrent sur les bras. Oui, oui! ils le connaissaient, ils savaient bien qu'il était un bon, un solide. Mais, tout de même, c'est trop dur à supporter, la grève, et il faut toujours que ça finisse par Unir.

— Les patrons seront toujours les patrons, bégaya Ragu. Alors, quoi? faut bien les accepter, en leur en donnant le moine possible pour leur argent... Encore un litre, père Caffiaux, vous allez le boire avec nous.

Caffiaux ne dit pas non. Il s'installa. 11 était pour les idées violentes, parce qu'il avait remarqué que son établissement, après chaque grève, s'était élargi. Rien n'altérait comme les querelles, l'ouvrier exaspéré se jetait dans l'alcool, l'oisiveté rageuse habituait les travailleurs au cabaret'. Et, d'ailleurs, en temps de crise, il savait être aimable, il ouvrait de petits crédits aux ménagères, il ne

refusait pas tm verre de vin aux liommcs, certain qu'il serait paye, se créant un réputation de brave cœur, poussant à l'exécrable consommation du poison qu'il débitait. Certains disaient pourtant que CafQaux, avec ses allures cafardes, était un traître, un mouchard des patrons de l'Abîme, qui l'auraient commandité pour faire causer les hommes, en les empoisonnant. El c'était la perdition futaie, le salariat misérable, sans plaisir ni joie, qui néci-ssilait le cabaret, et le cabaret qui achevait de pourrir le salariat. Un mauvais homme, un mauvais lieu, une boutique de misère à raser et à balayer.

Luc fut un instant distrait de la conversation voisine, en voyant la porle intérieure de l'épicerie s'ouvrir et une jolie fille d'une quinzaine d'années paraître. C'étaîtHonorine, la fille desCaffiaux, petite, brune, fine, avec de beaux yeux noirs. Elle ne restait jamais dans le débit de vin, elle servait à l'épicerie. Et elle se contenta d'appeler sa mère, qui était au grand comptoir d'étain, une grosse femme souriante et paterne, comme son mari. Tous ces commerçants si âpres, tous ces fournisseurs égoïstes et durs, avaient de bien beaux enfanls. Et ces enfants deviendraient-ils donc éternellement aussi âpres, aussi durs et égoïstes?

Soudain, Luc eut comme une vision délicieuse et irisle, Au milieu des odcurscmpeslées,dans la fumée épaissiedes pipes, dans les éclats d'une rixe qui venait d'éclater d&< vant le comptoir, Josinc était là, debout, tellement vague et noyée, qu'il ne la reconnut pas d'abord. Elle avait dil entrer furtivement, en laissant Nanct à ta porle. Tremblante, hésitante encore, elle se tenait derrière Ragn, qui ne la voyait pas, ayant le dos tourné. Et Luc put l'exami«er un instant, si frêle dans sa pauvre robe, te visage si doux, si perdu d'ombre, sous le fichu en loques. Mais un détail qu'il n'avait pas remarqué, lâ-4ias, devant l'Abîme, le frappa : la main droite s'était dégagée

TKAVAIL Z/

des jupes, et elle apparaissait fortement bandée d'un linge, emmaillotée jusqu'au poignet, sans doute un pansement à quelque blessure.

Josine, enfin, prit tout son courage. Elle avait dû descendre jusque chez Caffiaux, regardera travers les vitres, -apercevoir Ragu attablé. Et elle s'avança de son petit pas défaillant, elle lui posa sa petite main de fillette sur l'épaule. ^Mais lui, dans l'ivresse qui le brûlait, ne la sentit même pas; et elle finit par le secouer, jusqu'à ce qu'il se retournât.

— Tonnerre de Dieu, c'est encore toi ! Qu'est-ce que tu viens fiche ici?

Il avait donné un tel coup de poing sur la table, que les verres et les litres dansèrent.

— Il faut bien que j'y vienne, puisque tu ne rentres pas, répondit-elle, très pâle, fermant à demi ses grands yeux épeurés, devant la brutalité qu'elle pressentait.

Mais Ragu n'écoutait même plus, s'enrageait, gueulait pour la galerie de camarades.

— Je fais ce qu'il me plaît, je ne veux pas qu'une femme me moucharde. Tu entends, je suis mon maître, et je resterai ici, tant que ça me fera plaisir.

— Alors, dit-elle éperdue, donne-moi la clef, pour que je ne passe pas au moins la nuit sur le trottoir.

— La clef! laclef! hurla l'homme, tu demandes la clef? Et, d'un mouvement de sauvagerie furieuse, il se leva^

l'empoigna par sa main blessée, la traîna au travers de la salle, pour la jeter dehors.

— Quand je te dis que c'est fini, que je ne te veux plus!... Va donc voir si elle est dans la rue, la clef!

Josine, égarée, trébuchante, jeta un cri perçant de douleur.

• — Oh! tu m'as fait du mal!

Dans la violence du geste, le pansement de la main droite venait d'être arraché, le linge rougit tout de suite

K LES QUATRE ËVANGILES

d'une large tacliu de sang. Ce qui n'empÉcha pas i'homroe, aveuglé, fou d'alcool, d'ouvrir toute grande la f orie, de pousser la rejume au trottoir. Puis, quand il fut revenu s'asseoir lourdement devant son verre, il bégaya avec un rire épais:

■ — Ah bien ! si on les écoulait, on en aurait du plaisir I ■ Hors de lui, Luc fermait les poings, pour tomber sur Itagti. Mais il vil la rixe, une bataille avec toutes ■ces brutes. Et, éloulTanl dans cet abominable lieu, il se liàla de payer; tandis que Caffiaux, qui avait pris la place de sa femme au comptoir, tftchail de raccommoder les choses, en disant de son air paterne qu'il y ,-ivait tout de même des femmes bien maladroites. Qu'est-ce que vous voulez obtenir d'un homme qui a bu un coup? Sans répondre, Luc s'élança au deliors, respirant avec soulagement l'air frais de la rue, regardant de tous c6lés, fouillant la foule; car il n'avait eu qu'une idée en sortant si vite, celle de retrouver Josine, de lui venir en aide, de ne pas la laisser mourante de faim, sans pain, sans asile, par celle nuit sombre de terapêle. Mais il eut beau remonter la rue de Brias au pas de course, revenir sur la place de la Mairie, galoper parmi les groupes : Josine et Nanet avaient disparu. Sans doute, sous la terreur d'une poursuite, ils s'élaienl terrés quelque part, et les ténèbres de pluie el de vent les avaient repris.

Quelleaffreusemisère, quelle souffrance exécrable, dans te travail gâché, corrompu, devenu le fermenthonteux de toutes les déchéances! Et Luc, le cœur saignant, le cerveau assombri des plus noires prévisions, se remit à «rrer au milieu de la cohue louche et menaçante, qui augmentait dans la rue de Brias. 11 retrouvait là ce souffle de terreur indistinct, qui passait sur les têtes, venu de la récente lutte de classes, lutte jamais finie, dont on sentait dans l'air le prochain recoram

La reprise du travail n'était qu'une paix menteuse, la résignation des travailleurs avait un grondement sourd, un besoin muet de revanche, des yeux de cruauté mal éteints, prêts à flamber de nouveau. Aux deux côtés de la rue, les cabarets regorgeaient, l'alcool dévorait la paye, exhalait son poison jusque sur la chaussée, tandis que les boutiques des fournisseura ne désemplissaient pas, prélevaient sur le maigre argent des ménagères l'inique et monstrueux gain du commerce. Partout, les travailleurs, les meurl-de-faim étaientexploilés, mangés, broyés sous les rouages de la machine sociale grinçante, dont les dents étaient d'autant plus dures, qu'elle se détraquait. Et, dans la boue, sous les becs de gaz effarés, Beauclair entier tournoyait là, avec son piétinement de troupeau perdu, comme s'il allait aveuglément au gouffre, à la veille de quelque grande catastrophe.

Dans la foule, Luc reconnut plusieurs des personnes qu'il avait vues déjà, lors de son premier passage à Beauclair, au dernier printemps. Les autorités étaient là, sans doute dans la crainte de quelque aventure. Il vit passer ensemble le maire Gourier et le sous -préfet Ohâtelard : le premier, gros propriétaire irfquiel, aurait voulu de la troupe ; mais l'autre, plus fin, aimable épave de Paris, avait eu la sagesse de se contenter des gendarmes. Le président du tribunal, Gaume, passa également, ayant avec lui le capitaine retraité Jollivet, qui allait épouser sa fille. Et, devant chez Laboque, ils s'arrêtèrent, pour saluer les Mazelle, d'anciens commerçants que leurs rentes, vite gagnées, avaient fini par faire recevoir dans la belle société de la ville. Tout ce monde parlait bas, la mine peu rassurée, avec des coups d'œil obliques sur le lourd défilé des travailleurs, fêtant le samedi. Comme il passait près d'eux, Luc entendit les Mazelle, qui, eux aussi, parlaient de vol, ayant l'air de questionner le président et le capitaine. Les commérages couraient de

30 LES yUATBE BVANGlLEv

bouche en bouche, la pièce de cent soue prise dans le comptoir de Daclieux, la boite de sardines enlevée à l'ûtalage de Cafliaux. Mais, surtout, les tranchets, volés à Laboque, soulevaient les plus graves coramenlaires. La terreur epandue gagnait les gens sages, était-ce donc que les révolutronn aires s'armaient, qu'ils avaient projeté quehjue massacre pour la nnit, cette nuit d'oiiragan qui pesait si noire sur Beauclair? La grève désastreuse avait tout désorganisé, la faim faisait se ruer les misérables, l'alcool des cabarets leur soufllait la démence dévastatrice et meurtrière. Et c'était ainsi, par l'immonde chaussée boueuse, le long des trottoirs gluants, tout l'empoisonnement et toute la dégradation du travail inique du plus grand nombre pour la jouissance égo'isle de quelques-uns, le travail déshonoré, exécré, maudit, l'effrojable misère qui en résulte, le vol et la prostitution qui en sont comme les végétations monstrueuses. Des filles blêmes passaient, des ouvrières de fabrique séduites pur quelque galant, puis glissées au ruisseau, de la basse clL;iir à plaisir, sordide et douloureuse, que des hommes ivres emmenaient dans les flaques enténébrées des chantiers voisins, pour quatre sous, '

Une pitié croissante, une révolte faîte de colère et de douleur, envahissait .Luc. Où donc, élail Josine ? dans quel coin d'ombre affreuse était-elle allée tomber, avec le petit Nanel? El, tout d'un coup, il y eut des clameurs, une rafalcscmblapassersurla cohue, la fit tourbillonner, l'emporta. On put croire que c'était l'assaut donné aux boutiques, la mise à sac des provisions étalées aux deux bords de la rue. Des gendarmes se précipitèrent, il y eut des galopades, des bruits de bçtteset de sabres. Qu'était-ce donc ? qu'était-ce donc ? Et les questions se pressaient, volantes, balbutiantes, dans la terreur accrue, et les réponses se croisaient, affolées.

Puis, Luc entendit les Mazellequi revenaient, en disant :

— C'est un enfant qui a volé un pain.

Maintenant, la foule violente et hargneuse remontait la rue, au galop. L'événement avait dû se produire plus haut, vers la boulangerie Mitaine. Des femmes criaient, un vieillard tomba, qu'il fallut ramasser. Un gros gendarme courait si fort, au milieu des groupes, qu'il renversa deux personnes.

Luc lui-même s'était mis à courir, emporté dans le coup de panique général. Et il passa près du président Gaume, qui disait de sa voix lente au capitaine Jollivet :

— C'est un enfant qui a volé un pain.

La phrase revenait, comme scandée par le galop de la foule. Mais on se bousculait, on ne voyait toujours rien. Les marchands, sur le seuil de leurs boutiques, pâlissaient, prêts à fermer les volets. Déjà un bijoutier enlevait les montres de sa vitrine. Il y eut un grand remous autour du gros gendarme qui jouait des coudes.

El Luc, près duquel couraient aussi le maire Courier et le sous-préfet Châtelard, surprit de nouveau la phrase, le murmure dolent et grandissant, avec son petit frisson :

— C'est un enfant qui a volé un pain.

Alors, Luc qui arrivait devant la boulangerie Mitaine, dans le sillon du gros gendarme, le vit se ruer pour prêter main forte à un camarade, un gendarme maigre et long, qui tenait fortement par le poignet un enfant de cinq à six ans. Et Luc reconnut Nanet, avec sa tête blonde ébourifTée, qu'il portait quand même très haute, de son air résolu de petit homme. Il venait de voler un pain, à l'étalage de la belle madame Mitaine : le vol était indéniable, car il tenait encore le grand pain, presque aussi haut que lui ; et c'était donc bien ce vol d'un enfant qui venait de soulever, de bouleverser ainsi toute la rue de Brias. Des passants, l'ayant aperçu, l'avaient dénoncé au gendarme, qui s'était mis à courir. Mais l'enfiint filait vile, disparaissait au milieu des groupes, et le gendarme

31 LES QDATHE ËVAKGILES

acharné, dëchainani un bruit d'orage, aurait fini par

ameuter Beauclair entier. Mainlenanl, il triomphait, il ramenail le coupable sur le lieu de son vol, pour le confondre.

— C'est un enTanl qui a volé un pain, répétaient les voix- Madame Mitaine, étonnée d'un tel vacarme, était venue,

elle aussi, sur le seuil de sa boutique. Elle resta toute saisie, lorsque le gendarme, s'adressani à elle, dit :

■ — Tenez, madame, c'est ce vaurien qui vient de vous ¥oler ce gros pain-tà.

Et, secouant Nanel, il voulut le lerrifier.

— Tu sais que lu vas a[4er en prison... Dis, pourquoi as-tu volé un pain?

Mais le pclil ne se troublait guère. Il répondit clairemenl, de sa voix de flûte :

— J'ai pas mangé depuis hier, ma sœur non plus.

Cependant, madame Mitaine s'était remise. Elle regardait le gamin de ses beaux yeux, si pleins d'une indulgente bonté. Pauvre petit bougre! et sa sœur, oùl'avait-)! donc laissée ? Un instant, la boulangère hésita, tandis qu'une rougeur légère montait à ses joues. Puis, avec son rire aimable de belle Temme que toute sa clientèle courtisait, elle dit d'un air gai et paisible :

— Vous faites erreur, gendarme, cet enfant ne m'a pas volé un pain. C'est moi qui le lui ai donné.

Béant, le gendarme se tenait devant elle, sans lâcher Nanet. Dix personnes avaient vu celui-ci prendre le pain à l'élalage et se sauver. El, loul d'un coup, le boucher Dacheux, qui avait traversé la rue, intervint, avec une passion furieuse.

— Mais je l'ai vu, moi !... Justement, je regardais. Il s'est jeté sur le plus gros, puis il a galopé... Aussi vrai' qu'on m'a volé ceni sous avant-hier, et qu'on a volé aujourd'hui encore chez Laboque et chez Cafliaux, celte

vermine d'enfant vient de vous voler, madame Mitaine... Vous n'allez pas dire non.

Toute rose de son mensonge, la boulangère répéta doucement :

- Vous vous trompez, mon voisin, c'est moi qui ai donné le pain à cet enfant. Il ne l'a pas volé.

Et, comme Dacheux s'emportait contre elle, en lui pré disant qu'avec cette belle indulgence elle finirait par les faire tous piller et égorger, le sous-préfet Châlelard, qui avait jugé la scène de son coup d'œil d'homme prudent, s'approcha du gendarme, lui fit lâcher Nanet, auquel il souffla d'une voix de Croquemitaine :

— Sauve-toi vite, gamin !

Déjà la foule grondait, se fâchait. Puisque la boulangère affirmait qu'elle l'avait donné, ce pain ! Un pauvre petit gars, haut comme une botte, qui jeûnait depuis la veille ! Des cris, des huées s'élevèrent, une voix brusque et tonnante se dégagea, domina tous les bruits.

— Ah! tonnerre de Dieu! c'est donc les mômes de six ans qui doivent aujourd'hui nous donner l'exemple?... Il a eu raison, cet enfant. Quand on a faim, on peut tout prendre. Oui, tout ce qui est dans les boutiques est à nous, et c'est parce que vous êtes des lâches que vous crevez de faim !

La cohue s'agita, reflua, comme lorsqu'un pavé est jeté dans une mare. Des questions s'élevaient : « Qui est-ce ? qui est-ce? » Et des réponses tout de suite coururent: « C'est le potier, c'est Lange, c'est Lange ! » Luc, alors, au milieu Jes groupes qui s'écartaient, aperçut l'homme, un homme petit et trapu, de vingtTcinq ans à peine, à la tête carrée, embroussaillée de barbe et de cheveux noirs. D'aspect rustique, les yeux brûlant d'intelligence, il parlait, les mains Jans les poches, avec les rudes envolées d'un poète mal dégrossi, criant son rêve.

— Les provisions, l'argent, les maisons, les vêtements,

3i LES QUATRE EVANGILES

c'est à nous qu'on a loul volé, c'est nous qui avons le droit de tout reprendre! Et pas demain, mais ce soir, nous devrions rentrer en possession du sol, des mines, des usines, de Beauclair entier, si nous élîons des hommes! Et il n'y a pas deux mojens, il n'y en a qu'un, flanquer d'uu coup rédilice par terre, détruire partout l'autorité à coupsdo hache, pour que le peuple, à qui tout appartient, puisse tout reconstruire enfin !

Des femmes prirent peur. Les hommes eux-mêmes, devant la véhémence agressive de ces paroles, se taisaient maintenant, recalaient, inquiets des suites. Peu comprenaient, le plus grand nombre n'en étaient pas à cette révolte exaspérée, sous l'écrasement séculaire du salariat. A quoi bon tout ca? on n'en crèverait pas moins de faim, et on irait en prison.

— Je sais, vous n'osez pas, continua Lange, d'un atr de goguenardise terrible. Mais il y en a bien qui oseront un jour... Votre Beauclair, on le fera sauter, à moins qu'il ne tombe lui-même de pourriture. Vous n'avez guère de nez, si vous ne sentez pas, ce soir, que tout est gàlé et que ça einpoisotinc la charogne! Tout ça. n'est plus que fumier, et il n'y a vraiment pas besoin d'être grand prophète pour annoncer que le vent qui souille emportera la ville et tous les voleurs, tous les assassins, nos maîtres... Que tout croule et que tout crève ! à mort, à itiort !

Le scandale devenait tel, que le sous-préfet Ch&telard, bien qu'il fût pour l'indifférence, se vit forcé de sévir. Il fallait arrêter quelqu'un, trois gendarmes se Jetèrent sur Lange et l'emmenèrent, par une rue transversale, sombre et déserte, où le bruit de leurs bottes se perdit. D'ailleurs, il n'y avait eu, dans la foule, que des mouvemenls contraires et comme indistincts, vite apaisés. Et l'attroupement se trouva dispersé, le piétinement recommença, lent et silencieux, dans la boue noire, d'un bouta l'autre de la rue

Mais Luc avait frémi. La menace prophétique éclatait comme l'effroyable conséquence de ce qu'il voyait, de ce qu'il entendait, depuis la tombée du jour. Tant d'iniquité et de misère appelait la catastrophe finale, que lui aussi avait senli venir du fond de Thorizon, telle qu'une nuée vengeresse qui brûlerait, qui raserait Beauclair. Et il souffrait, dans son horreur de la violence. Quoi! le potier aurait-il raison? faudrait-il la force, faudrait-il le vol et le meurtre, pour rentrer dans la justice? Bouleversé, il avait cru, au milieu de dures et sombres faces de travailleurs, voir passer les faces pâles du maire Gourier, du président Gaume et du capitaine Jollivet. Puis, c'étaient les deux visages des Mazelle, suant la peur, qui repassaient devant lui, dans l'effarement d'un bec de gaz. La rue lui fit horreur, il n'eut plus qu'une idée de pitié et de consolation, rattraper Nanet, le suivre, savoir dans quel coin de ténèbres était tombée Josine.

Nanet marchait, marchait, de tout le courage de ses petites jambes. Et Luc, qui l'avait vu filer par le haut de la rue de Brias, du côté de l'Abîme, le rattrapa cependant assez vite, tant le cher enfant avait de la peine à traîner son grand pain. Il le serrait sur sa poitrine, de ses deux bras, dans la crainte de le perdre, et sans doute aussi dans celle qu'un méchant homme ou qu'un gros chien ne le lui arrachât. Lorsqu'il entendit le pas pressé de Luc derrière lui, il dut être pris d'une peur affreuse, il s'efforça de courir. Mais, s'étant retourné, ayant reconnu, à la lueur d'une des dernières boutiques, le monsieur qui leur avait souri, à lui et à sa grande, il se rassura, il se laissa rattraper.

— Veux-tu que je le porte, ton pain? lui demanda 1« jeune homme.

— Oh! non, je le garde, ça me fait trop plaisir.

Maintenant, on était sur la route, en dehors de Beauclair, dans l'obscurité du ciel bas et tumultueux. Seules, à quelque distance, commençaient à luire les lumières de

3e LES QUATRE ÉVANGILES

l'Abîme. Et l'on ciilcndaît le pclJl cliipolis de l'enfanl diUis la boue, liindis que, d'une étreiule |ilus courte, iï relevait le pain biuii liaul, pour ne pus le Siilir.

— Tu sais où tu vas?

— Bien sur.

— Et c'est loin, où tu vas?

— Non, c'est quelque part.

Une crainte v;igue devait reprendre Nanet, il ralentissait le pas. Pourquoi donc le monsieur clicrdiait-il à savoir? Le petit hoinnic, qui se sentait l'unique protecteur de sa graJide sœur, cliercliait à ruser. Mais Luc, comprenant, voulant lui montrer qu'il était un ami, joua, l'enleva d'une brusque embrassade, au moment où l'enfant, avec ses courtes jambes, manquait de culbuter dans une flaquc-

— Iloup là! mon bonhomme, faut pus mettre de la conlilure sur ton pain !

Conquis, ayant senti la bonne cluileur de ces grands bras fraternels, Sanel éclata de sun rire insoucieu» d'onTance, tutoyant du coup son nouvel ami.

— Dh ! tu es fort et iicnlil, toi I

Et il continua de trotter, sans s'inquiéter davantage. Mais où donc avait pu se terrer Josine? La roule se déroutait, Luc croyait la reconnaître, attendant, dans l'ombre immobile de chaque tronc d'arbre. On approchait (le r.Vbîme, les coups du marteau-pilon ébranlaient déjà le sol, tandis qui^ les aLmtours s'étlairaienl de la nuée embrasée des vapeurs, que traversaienl de grands rajons éleclriques. Et Nanet, sans dépasser l'usine, tourna, prît le pont, traversa lu Mionne. Luc se trouvait ainsi ramené au point même de sa première rencontre, le soir. Puis, soudain, l'enfant galopa, et il le perdit, il l'entendit qui disait, repris d'un rire joueur :

— Tiens, ma grande ! liens, ma grande I vois donc ca t e'estfaqui est beau!

ilULYAlLi ai

Au bout du pont, la rive s'abaissait, et un banc était là^ dans l'ombre d'une palissade, en face de l'Abîme, fumant et soufflant à l'autre bord de la rivière. Luc s'était heurté à la palissade, lorsqu'il entendit les rires du gamin se . changer en cris et en larmes. Et il s'orienta enfin, il comprit, en apercevant Josine étendue sur le banc, épuisée, évanouie. C'était là qu'elle était venue tomber de faim et de soufl'rance, laissant repartir son petit frère, n'ayant pas même bien saisi ce qu'il complotait, dans sa hardiesse d'enfant du pavé. L'enfant la retrouvait toute froide, comme morte, et il se désespérait, avec de gros sanglots.

— Oh ! ma grande, réveille-toi ! Faut manger, mange donc, pi^isqu'il y en a maintenant, du pain I

Des larmes aussi étaient montées aux yeux de Luc. Tant de misère, une si affreuse destinée de privations et de douleurs, pour des êtres si faibles, si braves et si charmants! Il descendit vivement jusqu'à la Mionne^ trempa son mouchoir, revint l'appliquer sur les tempes de Josine. La nuit, tragique, n'était heureusement pas froide. Il prit ensuite les mains de la jeune femme, les frotta, les ranima dans les siennes ; et elle soupira enfin, elle parut se réveiller d'un rêve noir. Mais, dans l'accablement de sa longue inanition, rien ne l'élonna, il lui sembla tout naturel que son frère fût là, avec ce pain, et qu'il fût accompagné de ce grand et beau monsieur, qu'elle reconnaissait. Peut-être comprit-elle que c'était le monsieur qui avait apporté le pain. Ses pauvres doigts xtfîaiblis ne pouvaient en briser la croûte. Il fallut qu'il l'aidât, il rompait lui-même le pain en petits morceaux, les lui passait un à un, lentement, pour qu'elle ne s'étouiïât pas, dans sa hâte à calmer la faim atroce qui l'étranglait. Alors, tout son triste corps, si fluet, se mit à trembler, et elle pleura, elle pleura sans fin, mangeant toujours, trempant chaque bouchée de ses larmes, d'une

3S LES QUATRE EVAHGILKS

voracité, d'une maladresse ^relouante d'animal battu, qui ne sait même plus avaler, et qui se presse. Doucemenl, le cœur meurtri, éperdu, Luc lui arrêtait les mains, continuait à lui passer les petits morceaux qu'il rompait, un à un. Jamais plus il ne devait oublier cetle communion de souHrance et de bonlé, ce pain de vie donné à la pins misérable et à la plus délicieuse des créatures.

Nanel, cependant, se taillait sa part, mangeait en petit goulu, fier de son exploit. Les larmes de sa grande l'âtonnaieiil, pourquoi donc pleursil-clle encore, puisqu'on faisait la noce? Puis, quand il eut mangé, étourdi d'un tel rep:'s, il se blottit contre elle, il fut comme assommé par un brusque sommeil, l'heureux sommeil des tout petits riant aux anges. Et Josîne, de son bras droit, le serrait contre elle, remise un peu, adossée au banc, tandis que Luc restait assis à son côté, ne pouvant se résoudre à la laisser seule dans la nuit, avec cet enfant ensommeillé. Il avait fini par comprendre que, si elle s'était montrée maladroite, cela venait aussi de sa main blessée, autour de laquelle elle avait renoué tant biec que mal le linge taché de sang. Et 11 causa.

— Vous vous êtes donc fait du mal ?

— Oui, monsieur, une machine à piquer les bottines qui m'a cassé un doigt. Il a fallu le couper. Mais c'était (le ma faute, à ce qu'a dit le contremaître, et monsieur Gourier m'a fait donner cinquante francs.

Elle parlait d'une voix un peu basse, très douce, qu'une sorte de honte faisait trembler par moments.

— Alors, vous travailliez à la cordonnerie de monsieur Gourier, le maire.

— Oui, monsieur, j'y suis entrée à quinze ans, et j'en ai aujourd'hui dix-huit... Ma mère y a travaillé pendant plus de vingt ans, mais elle est morte. Je suis toute seule, je n'ai plus que mon petit frère Nanet, qui a six ans. Moi, je me nomme Josine.

Et elle continua à dire son histoire, et Luc n*eut plus qu'à poser encore quelques questions, pour tout savoir. C'était l'histoire banale et poignante de tant de pauvres filles : un père qui s'en va, qui disparaît avec une autre femme ; une mère qui reste avec quatre enfants sur les bras, qui n'arrive pas à les nourrir, bien qu'elle ait la chance d'en perdre deux ; et, alors, la mère meurt de la besogne trop rude, la fille devient la petite maman de son frère, dès l'âgé de seize ans, se tue à son tour de travail, sans parvenir à toujours gagner du pain pour elle et pour lui. Puis, c'est le drame inévitable de l'ouvrière jolie, le séducteur qui passe, ce Ragu beau mâle, bourreau des cœurs, au bras duquel elle a eu le tort de se promener chaque dimanche, après la danse. Il faisait de si belles promesses, elle se voyait épousée, ayant un joli chez-elle, élevant son frère avec les enfants qui lui viendraient. Sa seule faute est de s'être abandonnée, un soir de printemps, dans un bois, derrière la Guerdache. Même elle ne sait plus bien jusqu'à quel point elle était consentante. Il y a. six mois de cela, elle a commis la seconde faute de vivre chez Ragu, qui ne lui a plus parlé de mariage. Puis, son accident lui est arrivé à la cordonnerie, elle n'a pu continuer son travail, juste au moment où la grève rendait Ragu si terrible, si méchant, qu'il s'est mis à la battre, en l'accusant de sa misère. Et ça s'est gâté de plus en plus, et maintenant voilà qu'il la jetait au trottoir, qu'il ne voulait même pas lui donner la clef, pour qu'elle rentrât se coucher, avec Nanet.

Une pensée obsédait Luc.

— Si vous aviez un enfant, cela l'attacherait peut-être, il se déciderait à vous épouser.

Elle se récria, eut un geste de crainte.

— Un enfant avec lui, ah! grand Dieu, ce serait le dernier des malheurs!... Comme il le répète, pas de fil à la patte! Il n'en veut pas, il a bien soin de s'arranger

pour ca... Son idée est que, lorsqu'on se met ensemble, c'est simplement du plaisir pour les deux, et puis, lorsqu'on en a assez, bonjour, bonsoir, on se quitte.

Et le silence relomba, ils ne parlèrent plus. Celte certitude qu'elle n'était pas mère, qu'elle ne serait pas mère de cet homme, avait apporté à Luc, dans sa pitié douloureuse, une douceur singulière, une sorte de soulagement, qu'il ne s'expliquait pas. Des sentiments confus montaient en lui, tandis que, les yeux errants au loin, parmi les choses obscures, il retrouvait celte gorge de Brias, entrevue au crépuscule, noyée de ténèbres à cette beure. Aux deux c6tés, les Monts Bleuses dressaient leurs rampes de rochers, dans un épaississement d'ombre. Derrière lui, par instants, à mi-côte, il entendait passer le grondement d'un train, qui sifilait et se ralentissait, en entrant en gare. A ses pieds, il distinguait la Mionne glauque, bouillonnant contre l'cslacade de bois, dont les madriers portaient le pont. Et c'était ensuite, à sa gauche, le brusque élargissement de la gorge, les deux promontoires des Monts Bleuses s'écartant dans l'Immense plaine de la Roumagne, où la nuit de tempête roulait en une mer noire et sans fin, au delà de l'ilot vague de Beauclair, éclairé, constellé de petites clartés, pareilles à des étincelles. Mais ses yeux revenaient toujours, en face de lui, à l'AbJme, d'un aspect d'apparition farouche, sous les fumées blanches, que les lampes électriques des cours incendiaient. Par des baies grandes ouv<r:es, on apercevait, à de certains moments, des gueules ardentes de four, des jets aveuglants de métal en fusion, de vastes embrasements rouges, toutes les flammes de l'enfer intérieur qui était l'œuvre dévoralrice et lumultuctise du monstre. Le sol tremblait aux alentours, la danse claire des martinets ne cessait pas, sur le sourd rondement des machines et les coups profonds des grands marteaux, semblables à une canonnade eutendue au loin.

Et Luc, les yeux emplis de cette vision, le cœur meurtri par le destin de cette Jo3ine,si abandonnée, si misérable, sur ce banc, à son côté, se disait qu'en cette malheureuse retentissait toute la débâcle du travail mal organisé, déshonoré, maudit. C'était à cette suprême souffrance, à ce sacrifice humain de la triste enfant, que toute sa soirée aboutissait, les désastres de la grève, les cœurs et les cerveaux empoisonnés de haine, les duretés égoïstes du négoce, l'alcool devenu l'oubli nécessaire, le vol légitimé par la faim, toute la vieille société craquant sous l'amas de ses iniquités. Et il entendait encore la voix de Lange prophétisant la catastrophe finale qui emporterait ce Beauclair pourri et pourrisseur. El il revoyait surtout les pâles filles errantes du trottoir, cette basse chair à plaisir des villes industrielles, ce gouffre dernier de la prostitution où le chancre du • salariat jette les jolies ouvrières des fabriques. N'était-ce point là que Josine allait? Séduite, puis poussée à la rue, puis ramassée par les ivrognes, la pente descendait vite à la boue. 11 la sentait une soumise, une amoureuse, une de ces tendresses adorables qui sont à la fois le courage et la récompense des forts. Et la pensée de l'abandonner sur ce banc, de ne pas la sauver du destin mauvais, le souleva d'une telle révolte, qu'il n'aurait plus vécu, s'il ne lui avait pas tendu une main secourable et fraternelle.

— Voyons, vous ne pouvez pourtant pas coucher ici, avec cet enfant. Il faut que cet homme vous reprenne. Nous verrons après... Où demeurez-vous?

— Près d'ici, dans le vieux Beauclair, rue des Trois- Lunes.

Elle lui expliqua les choses. Ragu habitait un petit logement de trois pièces, dans la môme maison qu'une sœur à lui, Adèle, que tout le monde nommait la Toupe, sans qu'on sut bien pourquoi. Et elle soupçonnait que, si

tt LES QUATRE ËVANGILES

réellement Ragu n'avail pas sa clef Eur lui, il devait

l'avoir remise à la Toupe, qui ëtail une terrible femme,

dure aux pauvres filles. Puis, comme il parlait d'aller

tranquillement demander la clef à cette mégère, elle

frissonna.

— Oh! non, pas i elle. Elle m'eiécre... Si encore on était sûr de tomber sur son mari, qui est un brave homme. Mais je sais qu'il travaille cette nuit à l'Abtme... C'est un maitre puddleur qui s'appelle Bonnaire.

— Bonnaire, répéta Luc, frappé d'un souvenir, mais je l'ai vu, au dernier printemps, lors de ma visite à l'Abîme. J'ai même causé longuement avec lui, il m'a eipliqué le travail. C'est un garçon intelli},'enl, et qui, en effet, m'a paru être tin brave homme... C'est bien simple, je vais aller tout de suite arranger votre affaire avec lui,

JosJne eut un cri d'ardente gratitude. Elle tremblait toute, ses pauvres mains se joignirent, dans un élan de son cœur.

— Oh! monsieur, que vous êtes bon, que je vous remercie!

Un rougeoiement sombre venait de l'Abîme, et Luc la vit celte fois, la tète nue, le lainage en toques tombé sur les épaules. Elle ne pleurait plus, ses yeux bleus luisaient de tendresse, sa bouche petite retrouvait son jeune rire. Mais surtout, mince, très souple, très gracieuse, elle avait gardé une expression d'enfance, joueuse encore, simple et gaie. Ses longs cheveui blonds, d'un blond d'avoine mûre, presque dénoués sur sa nuque, en faisaient une lillette, restée candide dans son abandon. Et lui, pénétré d'un charme infini, pris peu à peu tout entier, était dans un étonnement ému devant la délicieuse femme qui se dégageait de celle sorte de pauvresse qu'il avait rencontrée, mal vêtue, épeurée, en pleurs. Puis, elle le regardait avec une telle adoration, elle se donnait à lui si ingénument, de toute son âme de pauvre 6tre

xxi.rk.irk.iu <#u

enfin secouru, aimé! Si beau, si bon, il lui apparaissait comme un dieu, après les brutalités de Ragu. Elle aurait baisé la trace de ses pas, elle restait devant lui les mains jointes, sa main gauche serrant la droite, la mutilée, au linge taché de sang. Et quelque chose de très doux et de très fort se nouait entre eux, un lien d'infmie tendresse, d'amour infini.

— Nanet va vous conduire à l'usine, monsieur. Il en connaît tous les recoins.

— Non, non, je sais mon chemin... Ne le réveillez pas, il vous tient chaud. Attendez-moi là tranquillement tous les deux.

Il la laissa sur le banc, avec Tenfant endormi, dans la nuit noire. Et, comme il la quittait, une grande lueur illumina le promontoire des Monts Blouses, à droite, audessus du parc de la Crécherie, où se trouvait l'habitation de Jordan. On aperçut le profil sombre du haut fourneau, au flanc de la montagne. C'était une coulée, et toutes les roches voisines, toutes les toitures de Beauclair ellesmêmes s'en trouvèrent éclairées, comme d'une rouge aurore.

Bonnaire, le maîlre puddieur, un des meilleurs ouvriers de l'usine, avait joué un grand rôle dans la dernière grèye. Lisant les journaux de Paris, esprit juste que les Iniquités du salariat révoltaient, il y puisait toute une instraclion révolutionnaire, dans laquelle il y avait bien des lacunes, mais qui avait fait de lui un partisan assez net de la doctrine collectiviste. D'ailleurs, comme il le disait fort sagement, avec son bel équilibre d'homme laborieux etsain, c'était là le rêve qu'on s'efforcerait d'atteindre un jour; et, en attendant, il s'agissait d'obtenir le plus de justice tout de suite réalisable, pour que les camarades souffrissent le moins possible.

La grève, depuis quelque temps, était devenue inévitable. Trois ans plus t6l, l'Âbime ayant périclité aux mains de Michel Qurignon, le fils de monsieur Jérôme, son gendre Doisgelin, un oisif, un beau monsieur de Paris, qui avait épousé sa lille Suzanne, s'était avisé de racheter l'usine, d'j mettre les débris de sa fortune, fort compromise, sur les conseils d'un cousin pauvre à lui, Delaveaa, lequel avait pris l'engagement formel de faire rendre le trente pour cent au capital engagé. Et, depuis trois ans, Delaveau, ingénieur adroit, travailleur adharné, tenait sa promesse, par une organisation, par une direction énergiques, veillant aux moiiidres détails, exigeant de tous une discipline absolue. Une des causes des mau-

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vaises affaires de Michel Qurignon était tout un désastre qui s'était produit sur le marché métallurgique de la contrée, depuis que la fabrication des rails et des grandes charpentes de fer avait cessé d'y ôlre rémunératrice, à la suite de la découverte d'un procédé chimique qui, dans le Nord et dans l'Est, permettait d'utiliser à vil prix de vastes gisements de minerais, jusque-là trop défectueux. Les Aciéries de Beauclair ne pouvaient plus lutter de bon marché, c'était la ruine certaine, et le coup de génie de Delaveau fut alors de comprendre qu'il devait changer la fabrication, abandonner les rails et les charpentes, que le Nord et l'Est donnaient à vingt centimes le kilo, s'en tenir aux objets fins et soignés, aux obus et aux canons, par exemple, qu'on vend de deux à trois francs. La prospérité était revenue, l'argent mis par Boisgelin dans l'affaire lui rapportait des rentes considérables. Seulement, il avait fallu un outillage nouveau, des ouvriers plus soigneux, plus attentifs à leur besogne, et par conséquent mieux payés.

En principe, la grève n'avait pas eu d'autre cause que ce relèvement des salaires. Les ouvriers étaient payés aux cent kilogrammes, et Delaveau admettait lui-même la nécessité de nouveaux tarifs. Mais il voulait rester le maître absolu de la situation, ne pas surtout paraître obéir aux ordres de ses ouvriers. Intelligence spécialisée, très autoritaire, très entêté sur ses droits, tout en s'efforçant d'être loyal et juste, il traitait particulièrement le collectivisme de rêve destructeur, il déclarait que de telles utopies mèneraient droit à d'effroyables catastrophes. El la querelle, entre lui et le petit monde de travailleurs sur lequel il régnait, s'était aggravée, le jour où Bounaire avait réussi à mettre à peu près debout un syndicat de défense; car, si Delaveau admettait les caisses de secours et de retraites, même les coopérations de consommation, en reconnaissant qu'il n'était pas défendu à l'ouvrier d'à-

le LES QUATRE ËVAKGILES

. mëliorcr son sori, il se prononçait violemmenl contre les syndicats, les groupements d'intérêts, armés pour l'action collective. Dès lors, ce fut la lutte, il montra la plus mauvaise ^ràceà liirmincr la revision des tarifs, il crut devoir s'armer lui aussi, dËcrétcren quelque sorte à l'Abîme l'étal de sièpe. Depuis qu'il sévissait, les ouvriers se plaignaient de ne plus avoir de liberté individuelle. On tes surveillait étroitement, dans leurs actes, dans leurs pensées, en dehors même de l'usine. Ceux d'entre eux qui se fuisnicnt humbles et flatteurs, espions peut-être, gagnaient les tendresses de l'administration, tandis que les fiers, les indépendants, étaient traités en hommes dangereux, El, comme le cher, conservateur, défenseur instinctif de ce qui existait, voulait ouvertement ne plus avoir que des hommes à lui, tous les sous-ordre, les ingénieurs, les contremaîtres, les surveillanls renchérissaient, se montraient d'une sévérité implacable sur l'obéissance cl sur ce qu'ils appelaient le bon esprit.

Donnaire, blessé dans son besoin de liberté et de justice, se trouva naturellement à la têle des mécontents. Ge fut lui qui se rendit chez Delaveau, avec quelques camarades, pour lui faire connailre leurs réclamations. 11 lui parla très nettement, l'exaspéra, sans obtenir l'augmentation des salaires demandée. Delaveau ne croyait pas à la possibilité, chez lui, de la grève générale, car les ouvriers métallurgistes sont lents à se fâcher, il n'y avait pas eu de grève à l'Abime, depuis des années, tandis qu'il en éclatait d'incessantes, parmi les ouvriers mineurs, dans les houillères de Brias. Et, lorsque celle grève générale se produisit, malgré ses prévisions, lorsqu'un matin deux cents hommes à peine sur mille se présentèrent, et qu'il dut fermer l'usine, il en conçut une telle colère contenue, que dès lors il s'entêta, intraitable.il commença par jeter % la porte le syndicat et Donnaire, le jour où desdëlégués ib hasardèrent à le venir trouver. Il était le maître chez

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lui, la querelle était entre ses ouvriers et lui, et il entendait la régler avec ses ouvriers seuls. Bonnaire retourna donc le voir, accompagné uniquement de trois camarades. Mais ils n*en tirèrent que des raisonnements, des calculs, aboutissant à ce fait, qu'il compromettrait la prospérité de l'Abîme, s'il augmentait les salaires. On lui avait confié des fonds, on lui avait donné une usine à diriger, et son strict devoir était que l'usine restât prospère, que les fonds rendissent les intérêts promis. Certes, il voulait bien être humain, mais il se croyait un parfait honnête homme, en tenant ses engagements, en tirant de l'entreprise qu'il dirigeait le plus de richesse possible. Le reste n'était que rêve, espoir fou, avenir utopique et dangereux. Et c'était ainsi, en s'entêtant de part et d'autre, après plusieurs entrevues semblables, que la grève avait duré deux mois, désastreuse pour le salariat comme pour le capital, aggravant la misère des travailleurs, tandis que l'outillage chômait et s'endommageait. Puis, on avait fini par se faire quelques concessions mutuelles, on s'était entendu sur les nouveaux tarifs. Mais, une semaine encore, Delaveau avait refusé de reprendre certains ouvriers, ceux qu'il appelait les meneurs, et parmi lesquels se trouvait Bonnaire. Il gardait rancune à ce dernier, bien qu'il le reconnût comme un de ses ouvriers les plus adroits et les plus sobres. Enfin, quand il céda, quand il le reprit avec les autres, il déclara qu'on lui forçait la main, qu'on l'obligeait à faire un acte contre son cœur, uniquement pour avoir la paix.

Ce jour-là, Bonnaire se sentit condamné. D'abord, il ne voulut pas d'un oubli ainsi offert, il refusa de rentrer avec les camarades. Mais ceux-ci, dont il était très aimé, ayant déclaré qu'ils ne rentreraient pas non plus, s'il ne venait pas reprendre le travail en même temps qu'eux, il avait paru se résigner, très noblement, pour ne pas être la cause d'une nouvelle rupture. Les camarades avaient

us LES QUATRE EVANGILES

assez soulTcrt, sa résolution élatl prise, il entendaitêirele seul siicrifié, sans que nul aulre portât la peine de la dcmi-ïicloil'e remportée. Et c'ùlaît pourquoi il avait fini par rentrer le jeudi, en se promellant de s'en aller le 'di m lin elle, dans la conviction que sa présence à l'Abîme n'était pins possible. Il ne s'était confié à personne, il avait tout bonnement prévenu l'adniinistralion, le samedi malin, qu'il s'en irait le soir; et, s'il se trouvait encore à r.Abinie, ectle nuit-lfi, c'était qu'il y avait un travail commencé à terminer, II voulait disparaître diserèlemenl, lionnèlcinenl.

Luc, après s'être nommé au concierge, demanda s'il pouvait p;ir!er tout de suite aumailrepuddleur Bonnaire; et le concierge se contenta de lui indiquer d'un geste la halledes fours à puddler et des laminoii-s, au fond de la deuxième cour, â gauche. Ces cours, trempées par les dernières pluies, élaienl de véritables cloaques, avec leurs pavés défonci-s, leur enchevélrement de rails, parmi lesquels passait une voie de raccordement, de l'usine à la station du Beauclair. Sous les clartés lunaires des quelques lampes électriques, au travers des ombres que jetaient les hangars, la tour à tremper tes canons, les fours à cémenter, indistincts, pareils aux construelions coniques de quelque culte barbare, une petite locomotive évoluait doucement, laiifail des coups de sifflet aigres, pour n'écraser personne. Mais, dès le seuil, c'étaient surtout les martinets qui assourdissaient les visiteurs, les deux martinets installés dans une sorte de cave,donton voyait les grosses têtes, des lêtes de bfite vorace, battre le fer d'un rythme funeux, le mordre, l'étirer en barre, sous racharnemenl de leurs dents de métal. Les ouvriers qui étaient là, les étireurs, vivaient calmes, silencieux, ne parlant que par restes, dans ce vacarme el dans ee tremblement continuels, lit Luc, après avoir longé un bâtiment bas, où i'autres martinets faisaient rage, prit à gauche, traversa

la deuxième cour, dont le sol ravagé était encomoré de pièces de rebul, dormant dans la boue, attendant d'être remises à la fonte. Des hommes chargeaient sur un wagon une grosse pièce de forge, un arbre de torpilleur, terminé le jour même, que la petite locomotive allait emporter. Et, comme elle arrivait en sifflant, il dutTéviter, suivit une allée entre des tas symétriques de gueuses de fonte, la matière première, et se trouva enfin dans la halle des fours à puddler et des laminoirs.

Cette halle, une des plus vastes, retentissait le jour du terrible grondement des laminoirs en marche. Mais, à cette heure de nuit, les laminoirs dormaient, plus d'une moitié de Timmcnse hangar était plongée dans une obscurité profonde. Et, sur les dix fours à puddler, quatre seulement flambaient, que desservaient deux marteaux cingleurs. Çà et là, une maigre flamme de gaz vacillait au vent, de grandes ombres noyaient l'espace, on distinguait à peine, en haut, les grosses charpentes enfumées qui soutenaient la toiture. Des bruits d'eau sortaient des ténèbres, la terre battue qui servait dp sol, crevassée, bossuée, se détrempait ici en boue fétide, n'était h côté qu'une poussière de charbon, un amas de détritus. C'était partout la crasse du travail sans soin, sans gaieté, le travail exécré et maudit, dans l'antre empesté de fumées, souillé de saletés volantes, noir, délabré, immonde. Aux clous de sovtes de huttes, en planches grossières, étaient pendus les vêtements de ville des ouvriers, mêlés à des cottes de toile, à des tabliers de pe.au. Et toute cet4e misère sombre ne se dorait d'un flamboiement que lorsqu'un maître puddleur ouvrait la porte de son four, d'où sortait alors un jet aveuglant qui perçait les ténèbres de la halle entière, comme d'un rayon d'astre.

Quand Luc se présenta, Bonnaire achevait de brasser une dernière fois le métal en fusion, les deux cents kilogrammes de fonte, que le four et le travail allaient trans-

50 LES QtliTKE EVANGILES

former en acier. L'opûration entière demandait quatre heuriis, et la dure besogne était ce brassage, après les preiniëiX'S heures d'attente. Tenant des deux mains un riiijçaril de cinquante livres, le maître putidieur, dans la cuisante réverbération, brassait pendant vingt minutes la malière incandescente, sur la sole du four. A l'aide du crocbet, il en raclait le fond, pétrissait l'énorme boule pareille à un soleil, que lui seul pouvait regarder, avec ses yeux durcis à la flamme, sachant où en était le travail, selon la couleur. Et, quand il le retirait, le ringard était rouge, fleuri d'étincelles.

D'un geste, Bonnaire donna l'ordre à son cbauffeur d'activer le feu, tandis que l'autre ouvrier, le compagnon puddleur, prenait un ringard, pour «faire un crocbet > à son tour, selon le terme en usage.

— Vous êtes bien monsieur Bonnaire? demanda Luc, qui s'était approché.

Surpris, l'ouvrier répondit affirmativement, d'un signe de léte. Vêtu d'une chemise et d'une simple cotle, il était superbe, le cou blanc, la face rose, dans l'effort vainqueur et dans l'ensoleillement de la besogne. Agé de trentecinq ans à peine, c'était un colosse blond, aux cheveux coupés ras, à la face large, massive et placide. Et, de sa grande bouche ferme, de ses gros yeux tranquilles, énia~ naienl de la droiture et de la bonté.

— Je ne sais si vous me reconnaissez, continua Lue. Je vous ai vu ici, l'été dernier, j'ai causé avec vous

— Parfaitement, répondit enfin le maître puddleur. Vous êtes un ami de monsieur Jordan.

Mais, lorsque le jeune Iiomme, un peu gêné, lui eut expliqué le motif de sa visite, ses rencontres, ce qu'il avait vu, la misérable Josine à la rue, la bonne actionque , lui seul pouvait faire sans doute, l'ouvrier retomba dans son silence, l'air embarrassé, lui aussi. Tous deux se taisaient, il j eut une attente, que prolongea la danM -

«laire du marteau cingleur qui se trouvait là, pour les deux fours adossés. Puis, quand il put enfin se faire entendre, le maître puddleur dit simplement :

— C'est bon, je ferai ce que je pourrai... Dès que je vais avoir fini, dans trois quarts d'heure, j'irai avec vous.

Luc, bien qu'il fût près de onze heures déjà, résolut d'attendre, et il s'intéressa d'abord à une cisaille mécanique, qui, dans un coin d'ombre, coupait l'acier en barre, sorti des fours à puddler, avec une tranquille aisance, ' comme si elle eût coupé du beurre. A chaque^ coup de mâchoire, un petit morceau tombait, le tas s'amoncelait vite, qu'une brouette emportait aux cases de la chambre des charges, où l'on composait chaque charge de trente kilogrammes dans une caissette, pour la porter ensuite à la halle des fours à creusets. Et, afin d'occuper son temps, attiré par la grande lueur rose dont elle était éclairée, Luc passa dans cette halle, qui était voisine.

C'était une vaste et haute salle, aussi mal tenue, aussi délabrée et noire, dans laquelle s'ouvraient, au ras du sol bossue, encombré de déchets, six batteries de fours, divisés en trois compartiments chacun. Ces sortes de fosses ardentes, étroites et longues, dont les massifs de briques occupaient tout le sous-sol, étaient chauffées par un mélange d'air et de gaz enflammé, que le maître fondeur réglait lui-même, à l'aide d'une vanne. Et c'étaient ainsi, rayant la terre battue de la salle ténébreuse, six fentes ouvertes sur l'enfer intérieur, sur le volcan en continuelle activité, dont grondait le brasier souterrain. Des couvercles en forme de dalles allongées, des briques prises dans une armature de fer, étaient posés en travers des fours. Mais ces couvercles ne se touchaient pas, une intense lumière rose jaillissait de chaque intervalle, il y avait là comme autant de levers d'astre, de grands rayons naissant du sol, qui partaient

en gerbe, jusqu'aux viLres poussiéreuses de la loiture. Et, lorsqu'un ouvrier, pour les besoins du Iravaîl, ùlait un des couvercles, on eût dit que l'asiru éiuergeait en cntiei des oljslacles, toute la salle s'allumait d'une clarté d'aurore.

Justement, Luc put suivre l'opiiraiion. Des ouvriers chargt'aiciil un four, il les vît deseeudre les creusels de terre rL'Iractaire, préulablcment rougis, puis y verser, à l'aide d'un enluunoir, le niélaugc des caissellcs, une caissette de ircute kilogrammes par chaque creuset. Pendant trois on quatre lieurcs, la fusion allait se Taire. Ensuite, ce suraicjil li's creusels enlevés el vidés, l'an-acUagû el le coulage, la besogne nieurlriére. El, comme il s'approcliail d'un aulre four, où les aides, armés de longues liges, veuaicnl de s'assurer que la Tusion était complète, il recounut Faucliard dans l'arracheur chargé de relirer les creusels. Blême, desséché, la face maigre cl cuile, l'auebard avait gardé des jambes cl des hras d'iicrcule. Déforiiié physiquement parla terrible besogne, toujours pareille, qu'il faisait depuis quatorze ans déjà, il avait plus soiifferl encore dans son intelligence de ce rôle de macbiue, aux gestes élcniellement semblables, sans pensée, sans aciion iiidividuelle, devenu lui-même un élément de lulle avec le feu. Ce n'éUiil pas assez de ses lares physî()ues, les épaules remontées, les membres bypcrlro|diiés, les \c\i^ brûlés, pMls à la flatntne, il avait la conscience de sa déchéance intellectuelle; car, pris à seize ans par le monstre, après une inslruetion rudiuientaire, brusquement arrêtée, il se souvenait d'avoir été intelligent, d'une intelligence qui vacillait el s'éteignait â celle heure, sous la meule implacable qu'il tournait en bêle aveuglée, sous l'écrasement du métier empoisonneur cl destructeur. El il n'avait plus qE'uu besoin, qu'une joie : boire, boire ses quatre litres, par journée ou par nuit de travail, boire pour que le four

ne brûlât pas comme une vieille écorce sa peau calcinée, boire pour ne pas tomber en cendre, et pour avoir une félicité dernière, et pour achever sa vie dans Thébétement heureux d'une continuelle ivresse.

Cette nuit-là, Fauchard avait bien craint de laisser le feu lui cuire encore un peu de son sang. Mais il avait eu, dès huit heures, la surprise heureuse de voir Natalie, sa femme, lui apporter ses quatre litres, pris à crédit chez Caffiaux, et sur lesquels il ne comptait plus. Elle s'excusa de n'avoir pas un bout de viande à lui donner, car Dacheux s'était montré impitoyable. Dolente, dans son continuel découragement, elle s'inquiétait de savoir comment ils mangeraient le lendem>ain. Mais il était trop content d'avoir son vin, il la renvoya en lui promettant de demander, cojnme les camarades, une avance à l'administration. Et une croûte de pain lui avait suffi, il buvait, il était d'aplomb. Quand le moment de l'arrachage fut venu, il vida encore d'un trait un demi-litre, il trempa d'eau, dans le bassin commun, le grand tablier de loiie dont il était enveloppé. Puis, les pieds chaussés de gros sabots, les mains couvertes de gants mouillés, armées de la longue pince de fer, il enjamba le four, posa le pied droit sur le couvercle qu'on venait d'écarter, le ventre et la poitrine dans le coup d'effrayante chaleur qui montait du volcan entr'ouvert. Il apparut un moment tout rouge, flambant lui-même en plein brasier, ainsi qu'une torche. Ses sabots fumaient, son tablier et ses gants fumaient, toute sa chair semblait fondre. Mais lui, sans hâte, de ses yeux habitués à la flamme, cherchait le creuset au fond de la fosse embrasée, se penchait un peu pour le saisir avec la longue pince; et, d'un brusque redressement des reins, en trois mouvements rythmiques et souples, l'une des mains s'écartant, glissant le long de la tige, jusqu'à ce que l'autre vînt la rejoindre, il arracha le creuset, sortit d'un geste aisé, à bout de bras, ce poids de cinquante ki-

ô; les quatre ëvangiles

lo^rammcs, pince et creuset compris, le déposa par terre, tel qu'un morceau de soleil, d'une blancheur aveuglante, qui tout de suite devint rose. El il recommença, et il (ira les creusets un à un, duns l'incendie accru de ces masses de feu, avec plus d'adresse encore que de force, allant et venant parmi ces braises incandescentes sans jamais se brûler, sans paraître même en sentir l'intolérable rayonnement.

On allait fondre de petits obus, de soixante kilogrammes. Les lingotiéres, en forme de bouteille, étaient rangées sur deux files. Alors, quund les aides eurent écrémé les creusets de leurs scories, à l'aide d'une tige de fer, qui ressortait fumante, avec des baves pourpres, le maître fondeur saisit vivement les creusets, de sa grande tenaille aux mâchoires rondes, en vida deux dans chaque lingoticre; et le métal coulait d'un jet de lave blanche, à peine rosée, dans un pétillement de fines étincelles bleues, d'une délicatesse de fleurs. On aurait dit qu'il transvasait de. claires liqueurs pailletées d'or, tout cela se faisait sans bruit, avec des gestes précis et légers, d'une beauté simple, dans l'éclat et la chaleur du feu qui changeait la halle entière en un brasier dévorant.

Luc, qui manquait d'habitude, élouffa, ne put rester U davantage. A quatre ou cinq mètres des fours, son visage grillait, une sueur brûlante trempait son corps. Les obus l'avaient intéressé, il les regardait se refroidir, en sa demandant où étaient les hommes qu'ils tueraient peutêtre un jour. Et, comme il passait dans la halle voisine, U se trouva dans hi halle des marteaux-pilons et de la presse k forger, endormie à cette heure, avec ses monstrueux outils, sa presse d'une force de deux mille tonnes, ses marteaux de forces moindres, échelonnées, qui avaient, au fond de la demi-obscurité, des profils noirs et trapus de dieux barbares. Là, précisément, il retrouva les obus, d'autres obus qu'on j avait, le jour même, forgés en ma-

trice, sous le plus petit des marteaux-pilons, au sortir de la lingotière, après un recuit. Puis, ce qui l'intéressa, ce fut un tube d'un grand canon de marine, d'une longueur de six mètres, tiède encore d'avoir passé sous la presse, où les lingots d'acier d'un millier de kilogrammes s'allongeaient, se façonnaient, tels que des rouleaux de pâte molle; et le tube attendait, enchaîné, prêt à être enlevé et chargé par les grues puissantes, pour être porté à l'atelier des tours, qui se trouvait plus loin, après la halle du four Martin et du moulage d'acier.*

Alors, Luc alla jusqu'au bout, traversa aussi cette halle, la plus vaste de toutes, où les grosses pièces étaient fondues. Le four Martin permettait déverser l'acier en fusion par quantité considérable, dans les formes de fonte; tandis que deux ponts électriques roulants, à huit mètres de hauteur, transportaient avec une sorte de douceur huilée, sur tous les points, des pièces géantes, pesant plusieurs tonnes. Et Luc entra dans l'atelier des tours, un immense hangar fermé, un peu mieux tenu que les autres, développant sur deux lignes d'admirables outils d'une délicatesse et d'une puissance incomparables. Il y avait là des raboteuses pour les blindages de navires, qui façonnaient le métal comme le rabot d'un menuisier façonne le bois. Il y avait surtout des tours, d'un mécanisme compliqué et précis, jolis comme des bijoux, amusants comme des jouets. La nuit, quelques-uns seulement étaient en marche, éclairés chacun par une seule lampe électrique, ne faisant qu'un petit bruit, un ronflement doux, dans le grand silence. Et il retrouva les obus encore, un obus dont on avait coupé la chute de tête et la chute de fond, au sortir de la matrice, puis qu'on avait fixé à un tour, pour le calibrer extérieurement, d'abord. Il tournait avec une vitesse prodigieuse, et des copeaux d'acier volaient sous la fine lame immobile, pareils à des frisures d'argent. On n'aurait plus qu'à le forer intérieurement, à le trem-

su LES QUATRE ÉVANGILES

pcr, il lo finir; et où élaient les liuinines qu'il tuerait, quand on l'aurait chargé? Luc, dis tout cet héroïque travail liitiiiaiii, du feu dompic, asservi, pour la royauté de riionimo, vainqueur des forces [lalurulles. vit se dresser une vision de massacre, la folie rouge d'un champ de bataille. Il s'éloigna, il tomba plus loin sur un grand tour, où tournait un canon, pareil à celui dont il venait de voir le tube forgé; mais celui-ci était déjà calibré è l'extérieur, d'un éclat de monnaie neuve. Sous la conduite d'un Jeune hojume, presque un enfant, attentif, penché sur le mécanisme, ainsi qu'un horloger sur celui d'une montre, il tournait, il tournait sans (iu, avec son ronHement doux, t:indis que le couteau, à l'iiilérieur, le forait, d'une précision telle, que l'écart n'était pas d'un dixième do millimètre. Et, quajid ce canon aus!>i serait trempé, jeté dans un bain d'huile de pétrole, du haut de la tour, sur quel champ de dé:^astre irait-il tuer des hommes, quelle Mioii^soii atroce de vies irait-il faire, lui qui était forgé de cet acier dont les hommes fraternels n'auraient dû fabriquer que des rails et des charrues?

Luc poussa une porte, s'échappa un instant au dehors. La nuit ét:iil d'une tiédeur humide, il respira largement, '. heureux du venl qui soufflait. Il leva les yeux, n'aperçut pas une étoile, sous la course effarée des nuages. Mais les globes des lampes puissantes, de loin en loin, dans les cours, remplaçaient la lune submergée; et il revit les cheminées parmi les fumées blêmes, un ciel sali de charbon, que coujiaient de partout, pareilles à une toile d'araignée géante, les volées de fils, pour le transport de la force électrique. Justement, lus machines qui la produisaient, deux machines d'une grande beauté, foiiction'naicnl là, dans une construction neuve. 11 j avait encore une briqueterie, pour la fabrication des briques et des creusets en terre réfractaire ; une menuiserie, pour les modèles et les emballages; des magasins nombreux, poar

les aciers et les fers de commerce. Et Luc, s'étant perdu, au travers de cette petite ville, heureux d'y avoir rencontré des refuges déserts, des coins de cour noirs et paisibles, où il se sentait revivre, se retrouva tout d'un coup, rentra dans Teufer, en s'apercevant qu'il était revenu à la halle des fours à creusets.

On y exécutait une autre manœuvre, soixante-dix creusets y étaient arrachés à la fois, pour la fonte d'une grosse pièce de forge, qui devait peser dix-huit cents kilos. Dans la halle voisine, le moule, avec son entonnoir, attendait, debout au fond de la fosse. El, vivement, le défilé s'organisa, tous les aides des équipes s'y mirent, deux hommes pour un creuset, le soulevant à l'aide de la double pince, l'emportant d'un pas allongé et souple. Un autre, puis un autre, puis un autre, les soixante-dix suivirent, en une procession éclatante. On eût dit un ballet de fête, des lanternes vénitiennes, d'un rouge orangé, que des danseuses vagues, aux légers pieds d'ombre, promenaient deux à deux; et la merveille était la rapidité extraordinaire, la sûreté parfaite des mouvements si bien réglés, qui les montraient jouant ainsi au milieu du feu, accourant, se frôlant, s'en allant, revenant, comme s'ils eussent jonglé avec des étoiles en fusion. En moins de trois minutes, les soixante-dix creusets furent versés dans le moule, d'où montait une gerbe d'or, un bouquet grandissant d'étincelles.

Lorsque Luc revint enfin à la halle des fours à puddler et des laminoirs, après sa promenade d'une grande demiheure, il trouva Bonnaire en train d'achever sa besogne.

— Monsieur, je suis à vous à l'instant.

Déjà, sur la sole incendiée du four; dont la porte ouverte flamboyait, il avait à trois reprises isolé un quart du métal incandescent, cinquante kilos de matière, qu'il roulait et façonnait en une sorte de boule, à l'aide du ringard; et les trois, l'une après l'autre, s'en étant allées

58 LF-S QUATRE ÉVANGILES

SOUS le marleau ciiigkiir, il se mettait à la quatrième et dernière. Depuis vingt minutes, il était ainsi devant celte gueule Torace, la poitrine craquant dans la fournaise, les bras manreuvrant ie lourd crochet, les ycui voyant clair i bien mener Je travail, parmi l'èblouissunle flamme. Il regardait fixement, au milieu du brasier, la boule d'acier en feu qu'il roulait, d'un mouvement continu, il apparaissait grandi, tel qu'un fabricateur d'astres, créant des mondes, dans l'ardente révei-bération qui dorait son grand corps rose, sur le fond noir des ténèbres. El ce fut fini, il retira le ringard enflammé, it livra au compagnon les derniers cinquante kilos de la charge.

Le chauffeur était là, avec le petit chariot de fêr, attendant. Armé de la pince, le compagnon saisit la boule, l'espèce do grosse éponge embrasée, poussée au flanc de quelque caverne volcanique; et il la sortit d'un effort, la jeta dans le chariot, que le chaufTt^ur poussa vivement jusqu'au marleau cingleur. Déjà, un ouvrier forgeron l'avait reprise avec ses lonaiilcs, pour la porler et la retourner sous le marteau, qui, tout d'un coup, entra en danse. Ce fut un éfourdisscment, un éblouissement. Le sol trembla, des volées de cloches passèrent, tandis que le forgeron, ganté et ceinturé de peau, disparaissait dans un ouragan d'étincelles. Par moments, les craches étaient si grosses, qu'elles éclataient dans tous les sens comme des boîtes à mitraille. Impassible au milieu de cette fusillade, il retournait l'éponge, la présentait sur toutes les faces, pour en faire le massiau, le pain d'acier, qui sérail ensuite livré aux laminoirs. El le marteau lui obéissait, tapait ici ou tapait là, ralentissait ou accélérait les coups, sans qu'il parlât, sans qu'on put même surprendre les ordres qu'il donnait d'un signe au pilonnier, assis en l'air, dans sa lof^elte, la main au levier de mise en marche.

Luc, qui s'était approché, pendant que Bonnaire changeait de vêtements, reconnut le petit Fortuné, le beau-

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frère deFauchard, dans le pilonnier, ainsi perché, immobilisé durant des heures, ne vivant plus que par le petit geste machinal de sa main, au milieu de l'assourdissant vacarme qu'il déchaînait. Le levier à droite pour que le marteau retombât, le levier à gauche pour qu'il se relevât, et c'était tout, et la pensée de l'enfant tenait là, dans ce court espace. Un instant, à la lueur vive des étincelles, on put le voir, si frêle et si mince, avec sa face blême, ses cheveux décolorés, ses yeux troubles de pauvre être dont le travail de brute, sans attrait, sans libre choix, arrêtait la croissance physique et morale.

— Si monsieur veut bien que nous partions, je suis prêt, dit Bonnaire, comme le marteau cingleur se taisait enfin.

Luc vivement se retourna, et il se trouva en face du maître puddleur, vêtu d'une coite et d'une veste de grosse laine, tenant sous le bras un petit paquet, ses vêtements de travail, de menus objets à lui, tout son déménagement^ puisqu'il quittait Tusine pour n'y plus revenir.

— C'est cela, filons vile.

Mais Bonnaire s'attarda encore. Comme s'il avait pu oublier quelque chose, il donna un dernier coup d'oeil dans la hutte en planches, qui servait de vestiaire. Puis, il regarda son four, le four qu'il avait fait sien depuis plus de dix ans, vivant de sa flamme, y conquérant par milliers de kilogrammes l'acier qu'il envoyait aux laminoirs. S'il partait de sa propre volonté, dans l'idée que tel était son devoir, pour les camarades et pour lui, l'arrachement n'en était que plus héroïque. Et il refoula l'émotion qui le serrait à la gorge, il passa le premier.

— Prenez garde, monsieur, cette pièce est encore chaude, elle mangerait votre soulier.

Ni l'un ni l'autre ne parlèrent plus. Ils traversèrent les deux cours vagues, aux clartés lunaires, ils passèrent devant les constructions basses où les martinets faisaient

eO LES OUATRE ÈVANGILKS

rago. El, dès qu'ils fnrenl sortis de l'AMme, la nuit noire les reprit, ils sentirent derrière eux décroître les flammes et les grondements du inoti.slre. Le vent soufllatl toujours, un vent <]ui emportait nu ciel le vol déciiiré des nuages. De l'autre côté du pont, la berge de la Mionne était déserte, pas une ûme.

Lorsque Luc eut retrouvé là, sur le banc où il l'avait laissée, Josine immobile, les yeux grands ouverts dans l'ombre, tenant contre son maigre liane la tète de Nanet endormi, il voulut se retirer, car il estimait que sa mission était remplie, puisque Lonnaire maintenant se chargeait d'assurer un glle à la triste créature. Mais ce dernier lui parut brusquement embarrassé, pris d'inquiétude à l'idée de la scène affreuse qui l'attendait au logis, quand sa femme, la Toiipe terrilile, le verrait rentrer avec c cette gueuse ï. D'autant plus qu'il ne lui avait pas encore annoncé sa résolution do quitter l'jsine, et qu'il prévoyait une grosse querelle, quand elle le saurait sans travail, volontairement sur le pavé,

— Voulez-vous que je vous accompagne? proposa Luc. J'expliquerai les choses.

— Ma foi, monsieur, répondit-il, soulagé, ce serait peut-être une bonne alTaire.

11 n'y eut pas une parole échangée entre Bonnaire el Josine. Celle-ci semblait honteuse devant le maître puddieur; et, s'il la prenait en une sorte de pitié paternelle, dans son indulgence de brave bomme, sachant d'ailleurs ce qu'elle soulTrait avec Ragu, il n'était pas sans la blâmer d'avoir cédé à ce mauvais garçon. Doucement, en voyant revenir les deux hommes, elle avait réveille Nanel; puis, sur un encouragement de Luc, elle" et l'enfant s'étaient mis à les suivre, marchant dans leur ombre, en silence. Et tous quatre, filant à droite, le long du remblai du chemin de fer, ils étaient entrés dans le vieux Beauclair, dont les masures, au sortir de la gorge

ItlAVAlLi Ol

des Monts Bleuses, s'étalaient sur les terrains plats, en une espèce de mare nauséabonde, jusqu'au quartier neuf de la ville. C'était un enchevêtrement tortueux d'étroites rues, sans air, sans jour, toutes empuanties par un ruisseau central, que seules lavaient les pluies d'orage. On ne pouvait comprendre un pareil entassement de population misérable, en un espace si resserré, lorsque la Roumagne déroulait en face l'immensité de sa plaine, où les libres haleines du ciel soufflaient comme sur une mer. II fallait l'âpreté des luttes de l'argent et de la propriété, pour mesurer si chichement à des hommes le droit au sol, un peu do la mère commune, les quelques mètres nécessaires à la vie de toutes leis heures. Des spéculateurs s'en étaient mêlés, un siècle ou deux de misère avaient abouti à ce cloaque de logements à bon marché, d'où les expulsions étaient quand même fréquentes, si bas que fussent les loyers de certains taudis, dans lesquels on n'aurait pas fait coucher des bêtes. Au hasard des terrains, les petites maisons borgnes avaient ainsi poussé, des plâtras humides, des nids à vermine et à épidémies, et quelle tristesse, à cette heure de nuit, sous le ciel lugubre, que cette cité maudite du travail, obscure, étranglée, immonde, telle qu'une végétation affreuse de l'injustice sociale!

Bonnaire, qui marchait le premier, suivit une ruelle, tourna dans une autre, arriva enfin à la rue des Trois- Lunes. C'était une des plus étroites, sans trottoirs, pavé,e de cailloux pointus, ramassés dans le lit de la Mionne. La maison, dont il occupait le premier étage, noire, lézardée, s'était un jour tassée si brusquement, qu'il avait fallu en étayer la' façade, â l'aide de quatre grosses poutres; et Ragu occupait justement avec Josine les trois chambres du second, dont le plancher dévalait, soutenu par ces poutres. En bas, l'escalier, d'une raideur d*éehelle, partait du seuil même de la porte, sans vestibule.

G! LES QUATRE ËVANG1LRS

— Alors, monsieur, dit enlin Boniiairc à Luc, vous allez me Ttirc lu plaisir de inoiilcr avec moi.

De nouveau, il ËEait emliarrussé. Josiue comprit qu'il n'osiit l'introduire cliez lut, dans la craiiile de quelque avanie, tout en souffrant de la laisser encore à la rue, avec l'enriiul. Et elle arrangea les choses, de son air de douceur resijçjiée.

— Nous n'avons pas besoin d'entrer, nous autres. Nous allons attendre dans l'escalier, sur une marche, en haut.

Tout de suite, Bonnaire accepta.

— C'est CL'la, patientez un moment, assevez-vous, et si j'ai la clef, je vous ta montent!, vous pourrez vous couclier.

Déjà, Josine et Nanet avaient disparu dans les ténèbres ëpai>ses de l'escalier. On n'entendit même plus leur soufUe, ils étaient terrés quelque part, lù-haut. Et Bonnaire passa ensuite, guidant Luc, l'avertissant de la liiiuluur des marches, lui recommandant de se bien tenir à la corde î;rasso qui servait de rainpc.

— Là, monsieur, nous y sommes, fte boupez plus. Ah ! dame, les paliers ne sont pas larges, et si l'on tombait, on ferait une rude cuihute.

11 ouvrit la porte, il le fit entrer le premier, par politesse, dans une pièce assez grande, qu'une petite lampe à pétrole éclairait d'une lueur jaune. Malgré l'heure avancée, la Toupe travaillait encore prés de cette lampe, raccommodant du linge; tandis que son père, le vieux Lunol, noyé d'ombre, s'était assoupi, sa pipe éteinte ans gencives. Et, dans un lit, qui occupait un des coins, dormaient les deux enfants, Lucien et Antoinette, l'un de six ans, l'autre de quatre, très forts, très beaux pour leur âge. Le lostemeni, en dehors de cette salle commune, où l'on r:iisait la cuisine, où l'on mangeait, ne se composai! que du deux autres pièces, la chambre du père Lunot el celle du ménage.

Stupéfaite de voir rentrer son mari à cette heure, la Toupe, qui n'était pas prévenue, avait levé la léte.

— Comment, te voilà!

II ne voulut pas engager la grosse querelle, en lui apprenant tout de suite qu'il quittait TAbîme, préférant régler d'abord le cas de Josine et de Nanet; et il répondit évasivement :

— Oui, j'ai fini, je rentre.

Puis, sans lui laisser le temps de poser une autre question, il lui présenta Luc.

— Tiens! voici un monsieur, un ami de monsieur Jordan, qui est venu me demander quelque chose et qui va l'expliquer ça.

De plus en plus surprise, défiante, la Toupe s'était tournée vers le jeune homme, qui put remarquer alors sa grande ressemblance avec son frère Ragu. Petite et rageuse, elle avait la face accentuée, avec d'épais cheveux roux, le front bas, le nez mince, les mâchoires dures. Son teint éclatant de rousse, dont la fraîcheur la rendait encore agréable, l'air jeune, à vingt-huit ans, expliquait seul le goût très vif qui avait décidé Bonnaire à l'épouser, bien qu'il la sût de caractère exécrable. Et l'événement s'était accompli, elle désolait le ménage par ses continuelles colères, il devait plier devant elle, sur tous les petits détails de la vie quotidienne, pour avoir la paix. Caquette, dévorée de l'unique ambition d'être bien mise, d'avoir des bijoux, elle ne redevenait douce que lorsqu'elle étrennait une robe neuve.

Luc, mis en devoir de parler, sentit le besoin de la gagner d'abord par un compliment. Dès son entrée, là pièce lui avait paru très propre, grâce aux bons soins de la ménagère, dans le dénuement des pauvres meubles qui la garnissaient. Et il s'approcha du lit, il se récria.

— Oh! les beaux enfants, ils dorment comme des anges I

U LES QUATRE ËVAHGILES

La Toupc avait souri, mais elle te regardait Axement, elle attendait, ayant bien conscience que ce monsieur ne se serait p:is dérunt'é, s'il n'avait pas eu quelque chose de considérable à obtenir d'elle. Lorsqu'il dut en venir au fait, lorsqu'il raconta cohiincnl il avait trouvé Josiue snr un banc, mourant de Taint, abandonnée dans la nuit, elle eut un geste de violence, ses dures mâchoires se serrèrcnl. Et, sans mi>ine répondre au monsieur, elle se retourna vers son mari, ruricusc.

— Quoi ? qu'csl-ce que c'est encore que cette histoire? Est-ce que ça me regarde?

Itonnaire, forcé d'intervenir, lâcha de l'apaiser, de son air de bonté conciliante.

— Tout de même, si Ragu l'a remis la clef, il faut la donner â cette malbciirense, puisqu'il est lit-bas cliez Calïiaux, ou il est capable de passer la nuit. On ne penl pas laisser une l'emme et un enfant coucher dehors.

Alors, la Toupe éclata.

— Oui, j'ai ta clef ! oui, Ragu me l'a remise, et justement pour que celle gueuse-là ne vienne pas se réinstaller cbe:! lui, avec soji vaurien de frère! Mais je n'ai rien à savoir de toutes ces saletés, moi ! Je ne sais qu'une cbuse, c'est Ilagu qui m'a donné sa clef, et c'est à Pagu que je lu rendrai.

Puis, comme son mari tenlail encore deTapiloycr, elle lui imposa viulennnent silence, elle reprît avec un emportement croissant :

.'-, — A la fin, est-ce que tu v.is m'obliger à faire la camarade avec les maîtresses do mon frère? En voilà une qui peut liien aller crever plus loin, puisqu'elle a été assez dévergondée pour se laisser prendre!... C'est propre, n'est-ce pas? ce petit frère qu'elle traîne partout, et qui coucliait là-hant, dans un cabinet nuir, à edié d'elle et de Itagu... Non, non! chacun pour soi, et qu'elle reste au

Et il ne put coDtinuer, dire son idée enlière, car BouiTon, qui s'ûtiiit ittissé lomber sur une cliuise, riant sans cause, maigre et ciicvalin, de sou air d'éternelle bulle humeur, disait à Bunnaire :

— Alors, dis donc, c'est vrai, tu quittes l'usine?

La loupe se retourna, avec un sursaut, comme si un eoupde feu éclatait derrière clic.

— Comment, il quille l'usine 1

Il y eut un silence. Puis, Bonnaire, courageusement, prit sa décision.

— Oui, je quille l'usine, je ne peuspas faire autre- .. nient.

— Tu quilles l'usine, tu quittes l'usine! clama-t-elle, rageuse, éperdue, en venant se piauler devant lui. Ça ne Euflit doue pus que tu te sois mis sur les bras cette sale grève, qui, peiulant deux mois, nous a forcés k manger toutes nos économies ? Il faut encore, maintenant, que ce soit toi qui payes les pots cassés... Alors, nous allons mourir de faim, et moi, j'irai toute nue !

Sans se fâcher, il rCpoudit doucement :

— C'est possible, lu n'auras peut-être pas de robe neuve au jour de l'an, et peut-être que nous devrons nous serrer le ventre..'. Mais je te répète que je fais ce que je dois faire.

Elle ne lùcha pas, elle se rapprocha, lui cria dans la face :

— Âh! ouichel si tu crois qu'on t'en sera reconnaissant I Déjà les camarades ne se génenl pas pour dire que, sans la grève, ils n'auraient pas crevé la faim pendant deux mois. Et sais-tu ce qu'ils diront, quand ils sauront que tu quilles l'usine? ils diront que c'est bien fait, et que lu n'es qu'un imbécile... Jamais je ne te laisserai faire une pareille bêtise. Entends-tu! tu retourneras au travail demain.

Bonnaire la regardait fixement, de son regard clair et

A xirm. V x&Amj

droit. S'il cédait d'habitude sur les points de police domestique, s'il la laissait régner despotiquement dans le ménage, il devenait de fer, quand une question de conscience était en jeu. Aussi, sans élever le ton, d'une voix de maître qu'elle connaissait bien, se conlénta-t-il de lui dire :

— Tu vas me faire le plaisir de te taire... C'est des histoires à nous, les hommes, auxquelles les femmes comme toi ne comprennent rien, et dont il vaut mieux qu'elles ne s'occupent pas... Tu es très gentille, mais tu feras bien de te remettre à raccommoder ton linge, si tu ne veux pas que nous nous fâchions.

Et il la poussa vers la chaise, près de la lampe, la força à s'y rasseoir. Domptée, tremblante d'une colère qu'elle savait désormais impuissante, elle reprit l'aiguille, elle affecta de se désintéresser des questions dont on l'écartait si nettement. Réveillé par le bruit des voix, le père Lunot, sans s'étonner de voir tout ce monde, rallumait sa pipe, écoutait d'un air de vieux philosophe désabusé. Et, dans leur petit lit, les enfants eux-mêmes, Lucien et Antoinette, tirés de leur sommeil, ouvraient de grands yeux, semblaient tâcher de comprendre les choses graves que disaient les grandes personnes.

Bonnaire, maintenant, s'adressait à Luc, toujours debout, comme pour le prendre à témoin.

— Voyons, monsieur, chacun a son honneur, n'est-ce pas?... La grève était inévitable, et si elle était à refaire, je la referais; je veux dire que, de tout mon pouvoir, je pousserais les camarades à obtenir justice. On ne peut pourtant pas se laisser manger, le travail doit être payé son prix, à moins qu'on ne se résigne à être de simples esclaves. Nous avions si bien raison, que monsieur Delaveau a dû céder sur tous les points, en acceptant notre nouveau tarif... Maintenant, je m'aperçois que cet homme est furieux, et qu'il faut, comme dit ma

68 LES QtlATfti: ËVANGILl!:S

feninie, que quelqu'un paye les pots cassés. Si je ne m'en ailuis pas de bon gré aujourd'hui, il trouverait un prék-xle pour me Jctor dehors demain. Alors, quoi? vais-je m'culOler à rester, pour èlre un couUuuel sujet de qucruUe?Non, non! ca retomberait sur les camarades en ennuis de toutes sortes, ce serait très mal de ma part... J'ai fait semblant de rentrer, parce que les camarades parlaient de continuer la grève, si je ne rentrais pas. Mais, à présent que les revoilà au travail, bien tranquilles, j'aime mieux disparaître, puisqu'il tu faut. Ça arrange tout, pas un ne bouî;era, et moi j'aurai fait ce que je dois faire... C'est mon honneur, monsieur, chacun a le sien.

Il disait ces choses avec une grandeur simple, d'un air si aisé et si brave, que Luc fut profondément ému. i)e cet ouvrier qu'il avait vu noir et muet, œuvrant si durement devant son four, de cet homme qu'il venait de voir doux et bon, d'une totérajice conciliante dans son ménage, se levait un héros du travail, un de ces lutteurs obscurs qui ont donné tout leur être à la justice, et qui sont fraternels, jusqu'à s'immoler en silence pour les autres.

Violemment, sans cesser de tirer l'aiguille, la Toupe répéta :

— Et nous crèverons de faim!

— Et nous crèverons de faim, c'est Lien possible, dit Bonnaire. ïlais je dormirai tranquille.

Ragu se mil à ricaner.

— Oh! crever de faim, c'est inutile, ça n'a jamais servi à rien. Ce n'est pas que je défende les patrons, une fameuse clique! Seulement, puisiju'oii a besoin d'eux, faut toujours finir par s'entendre et faire il peu près ce qu'ils veulent.

Il continua, plaisanta, sortit toute son âme. C'était l'ouvrier moyen, ni bon ni mauvais, le produit gâté du salariat, tel que le faisait l'actuelle organisation du tra-

lUAVAlL 01>

vail. U criait bien contre le régime capitaliste, il se fâchait contre récrascment du travail imposé, il était même capable d'une courte révolte. Mais le long atavisme Tavait courbé, il avait au fond une âme d'esclave, en respect devant la tradition établie, en envie devant le patron, maître souverain, possesseur et jouisseur de toutes choses, ne nourrissant que la sourde ambition de le remplacer un beau matin, pour posséder et jouir à son tour. L'idéal, en somme, était de ne rien faire, d'être le patron pour ne rien faire.

— Ah ! ce cochon de Delaveau, je voudrais bien être huit jours à sa place, tandis qu'il serait à la mienne. Ça m'amuserait d'aller le regarder faire la boule, l'aprèsmidi, en fumant de gros cigares. Et vous savez, tout arrive, nous pouvons devenir tous des patrons, dans le prochain chambardement.

Cette idée amusa prodigieusement Bourron, qui bâillait d'admiration devant Ragu, quand ils avaient bu ensemble.

— C'est bien vrai, ah ! bon sang! quelle noce, lorsque nous serons les maîtres !

Mais Bonnaire haussait les épaules, plein de mépris pour celte basse conception de la victoire future des travailleurs sur les exploiteurs. Lui, avait lu, avait rélléchi, croyait savoir. Et il parla de nouveau, excité par tout ce qu'on venait de dire, voulant avoir raison. Luc reconnut l'idée colleclivisle, telle qu'elle était formulée par les intransigeants du parti. D'abord, il fallait que la nation reprit possession du sol et des instruments du travail, pour les socialiser, les rendre à tous. Ensuite, le travail serait réorganisé, rendu général et obligatoire, de façon à ce que la rémunération fût proportionnelle aux heures de besogne fournies par chacun. Où il s'embrouillait, c'était sur la façon pratique d'arriver, par des lois, à cette socialisation, c'était surtout sur le libre fonctionnement

n LES QUiTRE ÉVANGILES

du système, lorsqu'il serait mis en pratique, toule nne macliitic coinpIiqiiéftilcUireclionet de contrôle, qui Qéccssiterait uni' police dEl^il vexatoire et dure. Et Luc, qui n'allait point encore Jusque-là, dans son besoin linmanilaire, lui ityant fait des olijiïClions, Itonjialrc lui répondit, aïcc la trauquilh' foi du croyanl :

— Tout nous appartient, nous reprendrons tout, pour que chacun ait sa jui^le part de travail et de repos, de peine et de Joie. 11 n'y a pas d'autre solution raisonnable, l'injustici; et lu souffrance sont devenues trop grandes.

Ragu et Bourron eux-mêmes en tombèrent d'accord. Est-ce que te salariat n'avait pas tout corrompu, tout empoi)>ouué?C'était lui qui soufflait la colère et la haine, en décljatuanl la lutle des classes, la longue guerre d'extermination que se livraient- le capital et le travail. C'était par lui que l'homme était devenu un loup ponr l'homme, dans ce conflit des égoïsmes, dans cette mons* Irueuse tyrannie d'un état social basé sur l'iniquité. La misère n'avait piLs d'autre cause, le salariat était le ferment mauvais qui engendrait la faim, avec toutes ses conséquences desasIreusL'S, le vol, le meurtre, la prostitution, l'homme cl la femme déchus, rebelles, jetés hors de l'amour, lanci^s comme des forcus perverties et dcstruclives, au travors de la société marâtre. Et il n'y avait qu'une guérisou possible, l'abolition du salariat, qu'on rr:inplaccr,ii[ par l'élat nouveau, l'autre chose, la chose rêvée, dont demain gardait encore le secret. Là, commenipait la dispute des systèmes, chacun croyait détenir le bonheur du siècle futur, l'àpre mêlée politique n'était faite que du choc dus partis socialistes, qui s'efTorçaienl d'imposer chacun sa réorganisation du travail, sa répartition équitable de la richesse. Uais le salariat, dans sa forme actuelle, n'en était pas moins condamné partons; et rien ne le sauverait, il avait fait son temps, ildisparai- Irait, coin jue avait disparu autrefois l'esclavage, lorsqu'une

des périodes humaines s'était accomplie, par suite de la continuelle marche en avant. 11 n'était plus qu'un organisme mort, qui menaçait d'empoisonner le corps tout entier, et que la vie des peuples allait éliminer, sous peine d'une fin tragique.

— Ainsi, continua Bonnaire, ces Qurignon qui ont fondé l'Abîme, n'étaient point de méchantes gens. Le dernier, Michel, dont la fin a été si triste, s'était efforcé d'améliorer le sort de l'ouvrier. C'est à lui qu'on doit la création d'une caisse de retraites, dont il a donné les cent premiers mille francs, en s'engageant à doubler ensuite chaque année les sommes que les participants verseraient. Il a fondé également une bibliothèque, une salle de lecture, une infirmerie où il y a des consultations gratuites deux fois par semaine, uji ouvroir et une école pour les enfants. Et monsieur Delaveau, bien qu'il soit moins tendre, a du naturellement respecter tout ça. Voilà donc des années que cela fonctionne, mais que voulez-vous? c'est en fin de compte, comme on dit, un vrai cautère sur une jambe de bois. C'est de la charité, ce n'est pas de la justice. Ça peut fonctionner des années et des années encore, sans que la faim cesse, sans que la misère finisse jamais. Non, non ! il n'y a pas de soulagement possible, il faut définitivement couper le mal dans sa racine.

A ce moment, le père Lunot, qu'on croyait rendormi, dit, du fond de l'ombre :

— Les Qurignon, je les ai connus.

Luc se retourna, l'aperçut sur sa chaise, tirant à vide des bouffées de sa pipe éteinte. Il avait cinquante ans, il était resté près de trente ans à l'Abîme, arracheur- Petit, gros, la face bouffie et blafarde, on aurait dit que le feu l'avait enflé, au lieu de le dessécher. Peut-être était-ce l'eau dont il s'inondait, fumant en vapeur, qui lui avait donné des rhumatismes. Pris de bonne heure par les

7f LES QCATHE ÉVASCll.ES

jambes, il ne marchait plus qu'avec peine. El, n'étant même \y,is dans les conditions voulues pour obtenir la pension di^risoîre de trois cenls fiancs par an que les nouveaux ouvriers loucheraient plus lard, il serait mort de f;tim sur le pavé, comme une vieille b^le de somme abattue, si la Toupc, sa lîlle, n'avait bien voulu le recueillir, sur le conseil de Bonnaire, ce qu'elle lui faisait payer d'ailleurs en reproches continuels et en privations de toutes sortes.

— Ah! oui, r(ip6ta-I-il lentement, je les ai connus, les Qnrignon !... Il y a eu monsieur Michel, mort aujourd'hui, qui avait cinq ans de plus que moi. EDt il y a encore monsieur Jérôme, sons lo([uci je suis entré à l'usine, à dixhuit ans, lorsqu'il en avait déjii quarante-cinq, ce qui ne l'empêche pas de vivre toujours... Mais, avant monsieur Jérûme, il y a en monsieur iiiaise, le fondateur, celui qui est venu s'installer h l'Abîme, avec ses deux martinets, voilà près de quatre-vingts ans. Celui-là, je ne l'ai pas connu, moi. C'est mou père, Jean Ragu, et c'est mon jrrand-pôre, Pierre Ragu, qui ont travaillé avec lui ; et on peut même dire que l'ierrc Ragu était son camarade, puisqu'ils étaient ouvriers élirenrs tous les deux, sans un sou en poche, lorsqu'ilsse sont misa la besogne ensemble, dans la gorge des Monts Rieuses, alors déserte, sur ce bord de la Mioune, ou se trouvait une chute d'eau... Les Qurignon ont fait une grosse Torlune, et me voici, moi, Jacques Ragu, toujours sans un sou, avec mes mauvaises jambes, et voilà mon fils, Auguste Ragu, qui ne sera pas plus riche que moi, après trente années de travail, sans parler de ma fille ni de ses enfanli-., tous menacés de crever de faim comme les Ragu en crèvent depuis cenl ans bientûll

Il disait ces choses sans colère, de son air résigné de vieille bête fourbue. Un instant, il regarda sa pipe, surpris de n'en plus tirer de fumée. Puis, voyanIqucLae

récontait avec un intérêt pitoyable, il conclut en haussant les épaules :

— Bah ! monsieur, c'est notre sort à nous autres, pauvres bougres. 11 y aura toujours des patrons et des ouvriers... Mon grand-père et mon père ont été comme mç voilà, et mon fils sera comme je suis. A quoi bon se révolter?chacun tire son lot en naissant... Tout de même, ce qu'on pourrait désirer, ce serait, quand on est vieux, d'avoir de quoi s'acheter du tabac à sa suffisance.

— Du tabac ! cria la Toupe, tu en as encore fumé pour deux sous aujourd'hui. Est-ce que tu crois que je vais t'entretenir de tabac, maintenant que nous n'allons même plus pouvoir manger de pain?

Elle le rationnait, c'était le seul désespoir du père Lunol, qui essaya en vain de rallumer sa pipe, où il ne restait décidément que de la cendre. Et Luc, le cœur envahi d'une pitié croissante, continuait à le regarder, tassé sur sa chaise. Le salariat aboutissait à cette lamentable épave, l'ouvrier fini, mangé à cinquante ans, Tarracheur, toute sa vie arracheur, que sa fonction, devenue machinale, avait déjeté, hébété, réduit à l'imbécillilé et à la paralysie. Rien ne survivait dans ce pauvre être, que le sentiment fataliste de son esclavage.

Mais Boiinuire protesta superbement.

— Non, non! cela ne sera pas toujours ainsi, il n'y aura pas toujours des patrons et des ouvriers, un jour viendra où il n'y aura plus que des hommes libres et joyeux... Nos (ils peut-être verront ce jour-là, et ça vaut vraiment la peine que, nous, les pères, nous ayons encore de la souffrance, si nous devons leur gagner le bonheur de demain.

— Fichtre! s'écria Ragu en rigolant, dépêchez-vous,

je voudrais bien en être. C'est ça qui m'irait, de ne plus

rien foutre, et d'avoir du poulet à tous mes repas !

71 LES QUATRE ËVANGILES '

— Et moi aussi ! el moi aussi ! appuya Bourroo, extasié. Je retiens ma place.

D'un geste désabusé, le père Lunol les fit taire, pour dire encore :

— Laissez doue, c'est quand on est jeune qu'on espère (a. Onalatële pleine de Tolics, on s'imagine qu'on va changer le monde. El puis, le monde continue, on est balayé avec tes autres... Moi, je n'en veux à personne. Des fois, lorsque je peux me traîner dehors, il m'arrive de rencontrer monsieur Jérôme, dans sa petite voiture^ que pousse un domestique. Je le salae, parce que ça se doit, à un homme qui vous a fait travailler et qui est si riche. Je crois qu'il ne me reconnaît pas, car il se contente de me regarder, de ses yeux qu'on dirait pleins d'eaa claire... Les Qurignon ont gagné le gros lot, ça-vaut bien qu'on les respecte, il n'y a plus de bon Dieu possible, si l'on tape sur ceux qui ont l'argent.

Alors, Bagu raconta que, le soir même, à la sortie de l'usine, Bourron el lui avaient vu passer monsieur Jérôme, dans sa petite voilure. On le saluait, c'était en eCfet naturel. Comment agir autrement, sans être impoli? Mais, tout de même, un Ragu à pied, dans la boue, le ventre vide, saluant un Qurignon, cossa, le ventre enveloppé d'une couverture, qu'un domestique promenait comme un bébé trop gras, c'était enrageacl, ça donnait des idées de flanquer ses outils à l'eau et de forcer les riches à partager, pour ne plus rien faire i son tour.

— Ne plus rien faire, non, non! ce serait la mort, reprit Bonnaire. Tout le monde doit travailler, et ce sera le bonheur conquis, l'injuste misère vaincue enfin... Ces Qurignon, il ne faut pas tes envier. Quand on nous les donne en exemple, en nous disant : t Vous voyez bien qu'un ouvrier peut arriver à une grosse fortune, avec de l'intelligence, du travail et de l'économie ï, (a m'irrite un

pfeii, parce que je sens que tout cet argent n'a pu être gagné qu'en exploitant les camarades, en rognant sur leur pain et sur leur liberté ; et ça se paye un jour, cette vilaine chose-là. Jamais le bonheur de tous ne s'accommodera avec la prospérité exagérée d'un seuL.l Alors, il faut donc attendre, si Ton veut voir ce que l'avenir nous réserve à chacun. Mais mon idée, à moi, je vous l'ai dite : c'est que ces deux gamins, qui sont couchés et qui nous écoutent, soient un jour plus heureux que je ne l'aurai été ; et c'est encore que leurs enfants soient à leur tour plus heureux qu'ils n'auront pu l'être euxmêmes... Pour ça, il n'y a qu'à vouloir la justice, à nous entendre comme des frères et à la conquérir, même au prix de beaucoup de misère encore.

En effet, Lucien et Antoinette ne s'étaient pas rendormis, l'air intéressé par tout ce monde qui causait si tard, leurs têtes roses de beaux enfants immobiles sur le traversin, ouvrant de grands yeux songeurs, comme s'ils avaient compris.

— Plus heureux que nous un jour, dit sèchement la Toupe, oui ! si demain ils ne crèvent pas de faim, puisque tu n'auras plus de pain à leur donner.

Le mot tomba ainsi qu'un coup de hache. Bonnaire chancela, frappé dans son rêve par le froid brusque de la misère qu'il avait voulue, en quittant l'usine. Et Luc sentit alors passer le frisson de cette misère dans la vaste pièce nue, où fumait tristement la petite lampe à pétrole. N'était-ce pas la lutte impossible, le grand-père, le père et la mère, ainsi que les deux enfants, condamnés à une mort prochaine, si le salarié s'entêtait à sa protestation impuissante contre le capital? Un lourd silence régna, une grande ombre noire glaça la pièce, assombrit un instant les visages.

Mais on frappa, il y eut des rires, e\ ce fut Babette qui entra, la femme à Bourron, avec sa figure poupine qui

s'égayait toujours. Ronde et fraîche, blanche de peaa, coiiïée de lourds cheveux, couleur de blé, elle était un élerucl printemps. Et, ne l'ayant pas trouvé chez Carflaux, elle venait chercher son mari, sachant qu'il avait de la peine à rentrer, quand elle ne le ramenait pas elle-même. D'ailleurs, elle était sans gronderie, l'air . amusé au contraire, comme si elle eût trouvé très bien que son homme, eût pris un peu de plaisir.

— Ah! le voilà, père la Joie! s'écria -t-el le gaiement, en l'apercevant. Je me doutais bien que lu o'avais pas quitté Ragii et que je le trouverais ici... Tu sais, mon gros, il est tard. J'ai couché Marthe et Sébastien, et c'est toi maintenant qu'il faut que je couche.

Jamais non plus Bourron ne se fâchait, tant elle mettait de bonne grâce à l'enlever aux camarades.

— Ah! elle est forte, celle-là! Vous entendez, c'est ma femme qui me couche... Allons, Je veux bien, puisque ça doit toujours finir comme ça.

Il s'était levé, et Babette, voyant alors, à la figure assombrie de tout le monde, qu'elle tombait dans uae grosse tristesse, dans une querelle peut-être, tâcha d'arranger les choses. Elle, dans son ménage, chantait du matin au soir, aimant son homme, le consolant, lui contant de triomphantes histoires d'avenir, lorsqu'il était découragé. La miscrc, la souffrance exécrable o& elle vivait depuis l'enfance, n'avait pas même pu entamer sa continuelle belle humeur. Elle était parfaitement convaincue que les choses s'arrangeraient très bien, elle partait sans cesse pour le paradis.

— Qu'esl-ce que vous avez donc tous? Est-ce que les enfants sont malades?

Puis, comme la Toupe éclatait de nouveau, lui contait que Bonnaire quittait l'usine, qu'ils seraient tous morts de faim avant une semaine, que du reste Beauclair entier allait y passer, car on était trop malheureux, on ne poa-

▼ait plus vivre, Babette protesta, annonça des jours prospères, ensoleillés, de son air de confiante allégresse.

— Mais non, mais non! ne vous faites donc pas de mauvais sang, ma chère î Vous verrez que tout s'organisera. On travaillera, on sera très heureux.

El elle emmena son mari, en le divertissant, en lui disant des choses si drôles et si tendres, qu'il la suivait docilement, plaisantant lui aussi, dans son ivresse domptée, devenue inoffensive.

Luc se décidait à partir, lorsque la Toupe, en train de ranger son ouvrage sur la table, y trouva la clef qu'elle avait jetée à son frère, et que celui-ci n'avait pas encore prise.

— Eh bien! la prends-.tu à la fin? Montes-tu te coucher?... On t'a dit que ta vaurienne t'attendait quelque part. Tu peux bien la ramasser encore, si ça t'amuse.

Ragu, ricanant, balança un instant la clef, au bout de son pouce. Toute la soirée, il avait crié dans la face de Bourron qu'il n'entendait pas nourrir une fainéante, qui avait eu la bêtise de se laisser manger un doigt par une machine, sans se le faire payer ce qu'il valait. 11 l'avait eue, cette fille, comme il en avait eu tant d'autres, toutes celles qui veulent bien qu'on les ait. C'était simplement du plaisir pour les deux, et quand on en avait assez, bonjour, bonsoir, chacun s'en retournait tranquillement chez soi. Mais, depuis qu'il était là, il se dégrisait, il ne retrouvait pas son obstination méchante. Puis, sa sœur l'exaspérait, à toujours lui dicter sa conduite.

— Bien sûr que je la reprendrai, si ça me plaît de la reprendre... Après tout, elle en vaut d'autres. On la tuerait, qu'elle ne vous dirait pas une mauvaise parole.

Et, se tournant vers Bonnaire silencieux :

— Elle est bête, Josine, d'avoir toujours peur... Où

donc s'est-elle fourrée ?

— Elle attend dans l'escalier, avec Nanet, dit le maître puddieur.

Alors, Ragu ouvrit la porte toute grande, pour appeler violemment :

— Josinel Josinel

Personne ne riipondît, aucun soufQe ne vint des. ténèbres épaisses de l'escalier. Et, dans la faible lueur que la lampe à pétrole projetait sur le palier, on ne vil que Nanet, debout, qui semblait guetter et attendre.

— Âh I te voilà, toi, bougre de mioche ! cria Ragu. Qu'est-ce que tu (iclies là?

L'enfunt ne se déconcerta pas, n'eut pas même an mouvement de recul. Se redressant dans sa petite taille, haut comme une botte, .il répondit bravement :

-— Moi, j'écoutais, pour savoir. *

— El ta sœur, où est-elle? pourquoi ne répond-elle pas, quand on l'appelle?

— Ma grande, elle était en haut avec moi, assise sur une marche. Mais, lorsqu'elle t'a entendu entrer ici, elle a eu peur que tu ne montes la battre, et elle a préféré redescendre, pour filer à l'aise, si tu étais méchant.

Cela fil rire Ragu. La crànerie de l'enfant l'amusait.

— Toi, tu n'as donc pas peur ?

— Moi, si tu me touches, je vas crier si fort, que ma grande sera avertie et qu'elle filera.

Complètement radouci, l'homme alla se pencher, poar appelcrdc nouveau.

— Josine ! Josine I... Voyons, monte, ne fais pas la béte. Tu sais bien que je ne vais pas te tuer.

Le même silence de mort régna, rien ne bougea, rien ne monta des ténèbres. El Luc, dont la présence, n'était plus nécessaire, put congé, en saluanl la Toupe, qni, les lèvres pincées, inclina sèchement la tète. Les enfants avaient fini par se rendormir. Le père Lunot, sa pipe

éteinte à la bouche, venait, en s'appuyant aux murs, de gagner Tétroite chambre où il couchait. Et Bonnaire, tombé à son tour sur une chaise, muet au milieu de la pièce désolée, les yeux perdus au loin, dans Tavenir menaçant, attendait d'aller se mettre au fit, à côté de sa terrible femme.

— Bon courage, dit Luc en lui serrant vigoureusement la main.

Sur le palier, Ragu continuait d'appeler, d'une voix qui se faisait suppliante.

— Josine ! allons, Josine !... Quand je te dis que je ne suis plus fâché !

El, comme les ténèbres restaient mortes, il se tourna versNanet, qui ne s'en mêlait pas, laissant sa grande libre d'agir à sa guise.

— Elle s'est peut-être sauvée.

— Oh ! non, où veux-tu qu'elle aille?... Elle a dû se rasseoir sur une marche.

Luc descendait, s'aidant de la corde grasse, tâtant du pied les marches raides et hautes, avec la crainte de culbuter, tellement l'obscurité était profonde. Il lui semblait s'enfoncer dans le noir d'un gouffre, par une mince échelle, entre deux murs humides. El, à mesure qu'il descendait, il croyait entendre de gros sanglots étouffés, venant d'en bas, du fond douloureux de l'ombre.

En haut, la voix de Ragu reprit, résolue :

— Josine ! Josine !... Si lu ne montes pas, c'est donc que tu veux que j'aille te chercher !

Alors, Luc s'arrêta, sentant la venue d'un petit souffle. C'était comme une douceur tiède qui s'avançait, un léger frisson vivant, à peine deviné, d'une tremblante approche. Et il s'effaça contre le mur, car il comprenait bien qu'une créature allait passer, invisible, reconnaissable seulement au discret frôlement de son corps.

80 LES QDATRË ÉVANGILES

' — C'est mot, Josine, dit-il très bas, pour qu'elle De s'effrayât point.

Lo petit soufdc montait toujours, et il n'y eut pas de réponse. Mais, en un effleurement à peine sensible, la créature de détresse et de mystère passa. Et une petite main fiévreuse saisit la sienne, uoe bouche brûlanle se colla sur sa main, la baisa ardemment, en un élan de gratitude infinie, en un don de tout l'être. Elle le remerciait, elle se donnait, ignorée, voilée, d'une enfance délicieuse. Pas une parole ne fut échangée, il n'y eut que ce baiser muet dans l'ombre, trempé de larmes chaudes.

Déjà, le petit souffle était passé, l'àme légère montait toujours. Et Luc resta bouleversé, possédé jusqu'au fond de sa chair, par cet effleurement de songe ; car le baiser de cette bouche qu'il n'avait pas vue, lui était allé au cœur. Un charme doux et fort lui avait coulé dans les Tcines, il voulut se croire simplement heureux d'avoir enfm réussi à ce que Josine eût retrouvé un toit, pour dormir cette nuit-là. Mais pourquoi pleurait-elle, assise sur ta dernière marche, au seuil de la rue ? pourquoi avait-elle tant tardé à répondre aux appels de l'honame, en haut, qui lui rendait un gîte ? Etail-ce donc qu'elle avait de mortels regrets, qu'elle sanglotait de quelque rêve impossible, et qu'elle cédait, en finissant par monter, à la nécessité de reprendre la vie qu'elle était condamnée h vivre?

En haut, la voix de Aagu se fit une dernière fois entendre.

— Ah! te voilà, ce n'est pas malheureux... Allons, grosse bêle, viens te coucher. On ne se mangera pas

Et Luc s'enfuit, si désespéré, qu'il clierclia les raisons de l'amertume affreuse où il tombait, fendant qu'il retrouvait avec peine son chemin, dans le dédiile obscur des immondes ruelles du vieux Beauclair, il discutait.

s'attendrissait. Pauvre fille ! elle était la victime du milieu, elle n'aurait jamais cédé à ce Ragu, sans Técrasement, sans la perversion de la misère ; et de quel labour profond il faudrait retourner Thumanité, pour que le travail redevînt un honneur et une joie, pour que l'amour sain et fort pût refleurir, dans la grande moisson de vérité et de justice ! En attendant, le mieux était évidemment que la triste fille restât avec ce Kagu, s'il voulait bien ne pas trop la maltraiter. Au ciel, le vent de tempête avait cessé, des étoiles apparaissaient, entre les lourds nuages immobiles. Mais quelle nuit noire, et dans quelle mélancolie immense les ténèbres noyaient le cœur !

Puis, tout d'un coup, Luc déboucha sur la berge de la Mionne, près du pont de bois. En face de lui, l'Abîme, toujours en travail, grondait sourdement, avec la danse claire des martinets, que coupaient les coups plus profonds des marteaux cingleurs. Des feux par moments trouaient l'ombre, de grandes fumées livides faisaient à l'usine un horizon d'orage, en passant au travers des rayons électriques. Et celte vie nocturne du monstre, où les fours ne s'éteignaient jamais, lui fil revoir le travail meurtrier, imposé ainsi qu'en un bagne, payé surtout de défiance et de mépris. La belle figure de Bonnaire passa, il l'aperçut tel qu'il l'avait laissé, dans la pièce assombrie, terrassé comme un vaincu devant l'avenir incertain. Ensuite, sans transition, ce fut un autre souvenir de la soirée, le profil perdu de Lange, le potier, jetant sa malédiction avec la véhémence d'un prophète, annonçant la destruction de Beauclair, sous l'amas de ses crimes. Mais, à cette heure, Beauclair, terrorisé, s'était endormi, n'était plus, à l'entrée de la plaine, qu'une masse confuse, ténébreuse, où ne luisait pas une lumière. Et il n'y avait toujours que l'Abîme, avec sa vied*enfer sans répit, où roulaient de continuels bruits de foudre ,

S! LES (iClTRE ÉVITSGILES

OÙ les ilammes iacesiaules dévoraient des vies

d'hommes,

Mi.iuil sonna dans l'ombre, à une horloge loînIainD. El Luc alors reprit le ponl, redescendit la roule de Brias, pour rentrer à la Crêcheric, où son lit l'attendail. Comme il allait y arriver, une grande lueur éclaira brosquement le pays entier, les deux promontoires des Monts Bleuses, les toits ensommeillés de la tille, jusqu'aux champs perdus de la Roumagne. C'était encore, à mi-cMe, une coulée du haut Tourneau, dont le profil noir apparut, ainsi que dans un incendie. Et Lue, levant les yeux, eut de nonveaa la .«cnsalion d'une rouge aurore, le lever d'astre promis à son rêve d'une bumanité nouvelle.

Le lendemain, dimanche, Luc venait de se lever, lorsqu'il reçut une lettre amicale de madame Boisgelin, qui | rinvitait à déjeuner, à la Guerdache. L'ayant su à Beauclair, et n'ignorant pas que les Jordan ne devaient rentrer que le lundi, elle lui disait combien elle serait heureuse de le voir, de causer un peu de leur bonne intimité de Paris, quand ils menaient ensemble, dans le quartier pauvre du faubourg Saint-Antoine, de grosses affaires de charité, dont ils ne parlaient à personne. Et Luc, qui avait pour elle une sorte de vénération affectueuse, accepta tout de suite, en répondant que, dès onze heures, il serait à la Guerdache.

Un temps superbe avait succédé à la semaine de fortes pluies qui venaient de noyer Beauclair. Un soleil radieux s'était levé dans un ciel d'un bleu pur, comme lavé par les averses, un de ces clairs soleils de septembre, si chaud encore, que les routes étaient déjà sèches. Aussi Luc fut-il heureux de faire à pied les deux kilomètres qui séparaient la Guerdache de la ville. Lorsque, vers dix heures un quart, il traversa celle-ci, la ville neuve qui s'étendait de la place de la Mairie aux premiers champs de la Roumagne, il fut surpris de la gaieté blonde de ce quartier pimpant, il évoqua l'affreux deuil du quartier pauvre qu'il avait vu la veille. C'était dans la ville neuve que se trouvaient la Sous-Préfecture, le Tribunal, une belle Prison, dont les plâtres étaient frais encore.

Quant à l'église Saint-Viacent, à cheval entre la vieille cité et la cité nouvelle, une église élégante du seizième siècle, elle venait d'être réparée, en partie, le clocher ayant menacé de s'effondrer sur les fidèles. Et le soleil doi'.nit les maisons cossues des bourgeois, la place de la Mairie elle-même, au bas de la populeuse riie de Brias, en était égayée, avec son vieui et vaste bâtiment qui servait à la Tois d'ildtei de Ville et d'Ecole.

Mais Lur gagna bientôt les champs, par la rue de Formcrii'S. dont la chaussée toute droite, au delà de la place, fuisait suite à ta rue de Brias. C'était sur la route de Formerius, presque aax portes de Beauclair, que se trouvait la (iueniachc. 11 n'avait pas à se presser, il llànait en homme envahi de songeries; et, comme il se retournait, il aperçut au nord, de l'autre c6lé de la ville, dont les m;iisoiis descendaient en pente légère, l'immense rampe des Monts Bleuses, que trouait la gorge escarpée, d'où coulait le torrent de la Mionne. Là, dans cette sorte d'estuaire, ouvert sur la plaine, on apercevait très nettement les bâtiments entassés et les cheminées hautes de l'Abîme, ainsi que le haut fourneau de la Crécherie, toute, une cité industrielle, qu'on voyait d'ailleurs de l'horizon entier de la Itonmagne, à des lieues. Longuement, Luc regarda. Puis, lorsqu'il reprit sa marche à pas lents, vers la (iuerdarhe, ilocit il distinguait déjà au loin les arbres ma^'niliqiics, il se souvint, il déroula cette histoire si typique des Qurignon, que Jordan lui avait contée.

Le fotiilaleiir de l'Abîme, Itlaise Qurignon, l'ouvrier étirenr, vint s'insl.iiler là, au bord du torrent, avec ses doux martinets, en 18^3. 11 n'eut jamais qu'une vingtaine d'ouvriers, n'amassa qu'une fortune modeste, se contenta de se faire bàlir, près de l'usine, l'étroite maison, le pavillon de briques, où habitait encore Delaveau, le dîreoleur actuel. El ce fui Jérôme Qurignon, deuxième du nom, né l'année même ot^ son père fondait leur empire.

qui, lui, devint un roi de Tindustrie. En lui s'étaient amassées les forces créatrices, par la longue ascendance ouvrière, tous les efforts en germe, toute la poussée séculaire du peuple. Des centaines et des centaines d'années d'énergie latente, toute une longue suite d'aïeux têtus et tendant au bonheur, luttant rageusement dans l'ombre, mourant à la peine, agissaient enfin, aboutissaient à ce triomphateur, capable de dix-huit heures de travail par jour, d'une intelligence, d'une raison, d'une volonté qui emportaient les obstacles. En moins de vingt ans, il fît sortir de terre une ville, il occupa jusqu'à douze cents ouvriers, il gagna des millions; puis, étouffant dans l'humble maison bâtie par son père, il acheta la Guerdache huit cent mille francs, une grande habitation somptueuse, où il y avait de quoi loger dix ménages, avec un beau parc, des terres, une ferme. Dans sa certitude, la Guerdache allait être la maison patriarcale où régnerait luxueusement sa descendance, les nombreux couples d'amour et de joie qui devaient naître de sa richesse, comme d'une terre bénie. Il leur préparait l'avenir de domination qu'il rêvait par le travail dompté, utilisé pour la jouissance d'une élite, car cette force amassée, aujourd'hui débordante, qu'il sentait en lui, n'était-elle pas définitive, infinie, n'allait-elle pas se retrouver, même accrue, chez ses enfants, sans de longtemps diminuer et se tarir? Mais, dans sa solidité de chêne, un premier malheur le frappa jeune encore, en plein pouvoir, à cinquante-deux ans. Une paralysie brusque lui enleva l'usage des deux jambes, et il dut céder la direction.de l'Âbime à Michel, son fils aîné.

Michel Qurignon, le troisième du nom, venait d'avoir trente ans. Il avait un frère cadet, Philippe, qui s'était marié à Paris, contre la volonté de son père, épousant une femme d'une extraordinaire beauté, mais d'inquiétantes allures ; et, entre les deux garçons, il y avait une

fille, Laure, àgëc de viiigl-cinq ans déjà, qui désolait ses parcnlspar l'exlrèine dévotion où elle était tombée. Lui, Michel, avait épousé très jeune une femme d'une douceur tendre, un peu maladive, dont il avait deux enTants, Gustave et Suzanne, l'un de cinq ans et l'autre de trois, lorsqu'il dut prendre brusquement la direction de rÂMme. Il fut entendu qu'il gérerait l'usine au nom et au profil de la famille entière, chaque membre devant loucher sa part des bénéfices, d'après le partage arrêté d'un commun accord. Bien qu'il n'eût plus, à l'état héroïque, les admirables qualités de son {lère, ni la résistance au travail, ni la vive intelligence, ni la méthode, il fut d'abord on excellent chef, il réussit pendant dis années à ne pas laisser déchoir la maison, il en élargit même un instant les affaires, en renouvelant l'ancien outillage. Mais des chagrins, des deuils l'atteignirent, qui semblaient annoncer les prochains désastres. Sa mère était morte, son père paralysé, ne sortant plus que dans une petite voiture, s'était comme enfermé en un mutisme absolu, depuis qu'il éprouvait de la peine à prononcer certains mots. Ensuite, il dut laisser sa sœur Laure entrer au couvent, la tète perdue d'exallation mystique, sans que rien pût la retenir à la Guerdache, parmi les joies du monde; tandis que, de Paris, lui arrivaient des nouvelles lamentables du ménage de son frère Philippe, dont la femme glissait aux aventures scandaleuses, l'entraînant lui-même à' une existence effrénée de jeu, de sottises cl de folies. Enfin, il perdit sa femme, si frêle, si doucu, et ce fut pour lui la grande perte, la cause d'une sorte de déséquilibre, qni le jela au désordre. 11 avait déjà cédé à son goût des jolies filles, mais discrètement, tant il avait craint d'attrister la chère créature, toujours souffrante. Quand elle fut partie, rien ne le gêna plus, il prit librement son plaisir où il le trouvait, dans des amours de hasard, où il gâchait le meilleur de son temps et de sa force. Alors, s'écoula une

nouvelle période de dix ans, pendant laquelle TAbime déclina, n'ayant pi us à sa tête le chef vainqueur des époques de conquête, dirigé maintenant par un maître déjà las et repu, qui mangeait tout le butin. Une fièvre de luxe l'avait pris, ce n'étaient que fêtes, que plaisirs, qu'argent dépensé pour la joie de vivre. Et le pis fut qu'à ces causes de ruine, une gestion mauvaise, des efforts qui se relâchaient chaque jour davantage, se joignit une catastrophe industrielle, dont toute l'industrie métallurgique de la contrée manqua périr. Il devint impossible de continuer à y fabriquer les aciers à bon marché, les rails, les grosses charpentes, devant la concurrence victorieuse des aciéries du Nord et de l'Est, qui désormais, grâce à la découverte d'un procédé chimique, pouvaient employer très économiquement des minerais défectueux, jusque-là inutilisés. Et, en deux ans, Michel sentit l'Abîme crouler sous lui ; et, le jour où, pour des échéances accumulées, il lui fallut cent mille francs qu'il devait emprunter, un drame intime, abominable, acheva de le rendre fou. 11 était alors, à près de cinquante-quatre ans, le cœur envahi, la chair prise par une jolie fille, amenée de Paris, cachée à Beauclair, avec laquelle il faisait par instants le rêve éperdu de fuir, d'aller au pays du soleil vivre d'amour, loin de tous les tracas. Son fils Gustave, dont les vingt-sept ans se traînaient oisifs, après d'exécrables éludes, le plaisantait, au courant de ses. amours, vivant avec lui sur un pied de libre camaraderie. D'ailleurs, il plaisantait aussi l'Abîme, refusait de mettre les pieds dans toute cette ferraille, salissante et puante, montait à cheval, chassait, menait l'existence vide d'un aimable garçon fin de race, comme s'il avait compté déjà des siècles d'ancêtres illustres. Si bien qu'un beau soir, après avoir pris, dans un secrétaire, les cent mille francs que son père était parvenu à réunir pour ses échéances du lendemain, il disparut avec la « maîtresse à papa »,

il enleva la jolie fille, qui s'était jetée à soa cou. El, le lendemain, Michel, frappé au coeur el à la télé, dans cet effondrement de sa passion et de sa fortune, cédant à un vertige de monstrueuse horreur, se tua net, d'un coup de revolver.

11 y avait déjjl trois ans de cela. Et les ruines hâtives des Qurignon s'étaient encore accumulées, comme pour un exemple du plus sévère des destins. Peu après le départ de Gustave, on avait appris qu'il était mort, à Nice, dans un accident de voiture, des chevaux emportés qui l'avaient jeté à un précipice. A Paris, le ft-ëre cadet de Michel, Philippe, venait aussi de disparaître, tué en duel, après toute une histoire malpropre, où l'avait entraîné sa terrible femme, qu'on disait maintenant en Russie, avec un chanteur ; et le seul enfant qu'ils avaient eu, André Qiirignon, le dernier du nom, avait dû élre enfermé dans une maison de santé, atteint d'une affection rachitique, . que compliquaier.t des idées délirantes. En dehors de ce malade et de la tante Laure, qui était toujours au couvent, comme morte elle aussi, il ne restait donc plus que Suzanne, la fille de Michel. Suzanne, à vingt ans, cinq ans avant la mort de son père, avait épousé Boisgelin, qui s'était épris d'elle, à la suite d'une rencontre chez un voisin de campagne. D'ailleurs, bien que l'Abime périclitât déjà, Michel, fastueux, avait pris des arrangements de façon à donner à sa Glle tin million de dot. De son côté, Boisgelin, très riche, tenait de son grand-père el de son père une fortune de plus de six millions, gagnée dans des affaires louches, tout un mauvais renom d'usure el de vol, dont, personnellement,^ le lavait son oisiveté absolue, depuis qu'il était au monde. Il était fort honoré, envié et salué, ayant il Paris, au parc Monceau, un hôlcl superbe, menant une vie de dépenses folles. Apres avoir mis sa distinction à élre toujours le dernier de sa classe, au lycée Condorcet, qu'il étonnait par son élégance, il n'avait

inA.VillLi 09

jamais fait œuvre de ses dix doigts, il croyait être Taristocrate nouveau, qui fondait sa noblesse en mangeant avec magnificence la fortune que ses ancêtres avaient acquise, sans s'abaisser lui-même à gagner un sou. Le malheur fut que les six millions finirent par ne plus suffire au grand train de sa maison, et qu'il se laissa entraîner dans des spéculations financières, auxquelles, d'ailleurs, il ne comprenait rien. De nouvelles mines d'or affolaient alors la Bourse, on lui avait promis que, s'il y risquait sa fortune, il la triplerait en deux ans. Et, tout d'un coup, ce fut la débâcle, le désastre, il put croire un instant qu'il était absolument ruiné, au point dé ne pas sauver des décombres un morceau de pain pour le lendemain. Il pleurait comme un enfant, il regardait ses mains d'oisif, en se demandant ce qu'il en ferait maintenant, puisqu'elles ne savaient nî ne pouvaient travailler. Alors, Suzanne, sa femme, se montra vraiment admirable, d'une tendresse, d'une raison, d'un courage, qui le remirent debout. Le million de sa dot se trouvait d'ailleurs intact. Elle voulut qu'il liquidât la situation, qu'il vendit l'hôtel du parc Monceau, où la vie devenait trop chère; et un autre million fut ainsi retrouvé. Mais comment vivre, à Paris surtout, avec deux millions, lorsque six n'avaient pas suffi, et que toutes les tentations allaient renaître, du luxe étalé dont la grande ville bmlait? Et le hasard d'une rencontre décida de l'avenir.

Boisgelin avait un cousin pauvre, Delaveau, le fils d'une sœur de son père, que son mari, inventeur malchanceux, avait mise sur la paille. Delaveau, petit ingénieur, sorti d'une Ecole d'Arts et Métiers, occupait une modeste situation dans une houillère de Brias, au moment du suicide de Michel Qurignon. Dévoré du besoin de réussir, poussé par sa femme, et très au courant de la situation de l'Abîme, qu'il se disait certain de relever,

grâce à une organisation toute nouvelle, il était venu à

00 LES QUATRIi: ËVANCILES

Paris, eu quôle de commanditaires, lorsqu'un soir, daos une rue, il se trouva Tuceiï face avec son cousin Boisgelin. Ce fut le coup de foudre, comment n'avait-il pas songé à lui, à ce capitaliste qui, justement, élail le mari d'une Qurignon? Puis, lorsqu'il connut la situation du ménage, ces deux seuls millions qui leur restaient, dont ils cherchaient le placement avantageux, il élargit encore son plan, il eut avec son cousin plusieurs entrevues, pendant lesquelles il se montra si convaincu, si plein d'intelligence et de force, qu'il (init par le convaincre. C'était tout un plan de génie : profiter de la catastrophe, acheter l'Abîme un million, lorsqu'il en valait deux, y organiser la fabrication des aciers lins, ce qui donnerait rapidement des bénéfices considérables. Ensuite, pourquoi les Boîsgelin n'achetaîenl-tls pas la Guerdacbe? Dans la liquidation forcée qui allait être fuite de ta fortune des Qurignon, ils l'auraient aisément à cinq cent mille francs, alors qa'eile en avait coûté huit cent mille. Sur ses deux millions, Boisgelin aurait encore cinq cent mille francs, qu'il mettrait dans l'exploitation de l'usine ; et lui, Detaveaa, s'engageait formellement à décupler le capital, à lui servir des rentes do prince. Le ménage quitterait Paris, vivrait largement à la Guerdacbe, d'une vie heureuse, en attendant que la fortune colossale qu'ils referaient sûrement un jour, leur permit de venir reprendre leur existence parisienne, dans tout le faste qu'ils avaient pa rêver.

Ce fut Suzanne qui acheva de décider son mari, 1res inquiet à l'idée de cette vie provinciale, redoutant d'y périr d'ennui. Elle, au contraire, élait enchantée de retourner à la Guerdacbe, où elle avait vécu toute sa jeunesse. Et les choses se passèrent comme Delaveau .l'avait prévu, la liquidation eut lieu, les quinze cent mille fraacs que les Boisgelin versèrent pour l'achat de l'Abîme et de la Guerdacbe liquidèrent à peine la situation embarrassas

des Qurignon, de sorte qu'ils devinrent les maîtres absolus, sans avoir désormais de comptes à rendre aux deux seuls héritiers survivants, la tante Laure, la religieuse, et André, le pauvre être rachitique, à demi fou, enfermé dans une maison de santé. Delaveau, du reste, remplit ses engagements, réorganisa Tusine, renouvela l'outillage, obtint un tel succès dans la fabrication des aciers fins, qu'au bout de la première année les gains s'annoncèrent déjà superbes. En trois ans, l'Abîme avait repris sa place parmi les aciéries les plus prospères de la contrée, et les renies que les douze cents ouvriers gagnaient à Boisgelin, lui permirent de s'installer à la Guerdache dans un grand luxe, six chevaux à l'écurie, cinq voitures sous la remise, des chasses, des fêtes, des dîners, auxquels les autorités de la ville se disputaient les invitations. Aussi, Boisgelin, qui avait traîné lourdement son oisiveté, en mal de Paris, pendant les premiers mois, semblait maintenant s'être acclimaté à la province, ayant retrouvé un petit coin d'empire où sa vanité triomphait, étant de nouveau parvenu à remplir de vide sa vie bourdonnante d'insecte inutile. Et il y avait surtout une cause secrète, toute une fatuité victorieuse, dans la tranquille condescendance qu'il mettait à régner sur Beauclair.

Delaveau s'était installé à l'Abîme, où il occupait l'ancien logis de Biaise Qurignon, avec sa femme Fernande, et leur fîUette Nise, à peine âgée de quelques mois. Lui avait alors trente-sept ans, et sa femme vingt-sept. Il l'avait connue chez sa mère, une maîtresse de piano, qui habitait le même palier que lui, au fond d'une maison noire de la rue Saint-Jacques. Elle était d'une beauté éclatante, si belle et si souveraine, que, pendant plus d'une année, lorsqu'il la rencontrait le long des marches, il se serrait contre le mur, tremblant, en garçon honteux de sa laideur et de sa pauvreté. Puis, des saluts s'échangèrent, une intimité commença, la mère lui confia qu'elle

n LES QUATRE £v&HGILES

avait habité douze ans la Russie et que cette fille, d'aoe magniHcence de reine, était le seul cadeau qu'elle en avait rapporté, après avoir été séduite par un prince, dans le château où elle était institutrice. Certes, le prince, qui l'adorait, l'aurait comblée d'une royale fortune; mais il était mort, tué par accident d'un coup de feu, au soir d'une chasse ; et la triste femme, revenue sans un sou à Paris, avec sa petite Fernande, n'avait pu qu'y reprendre ses Iec»)n5, l'élevant grâce à un travail acharné, révani quand même pour elle quelque prodigieux destin. Fer^ nande, bercée d'adulations, convaincue qi;e sa beauté la destinait à un trfine, s'était lieurlée à la misère noire, aux bottines qu'on ne savait comment remplacer, aux robes et aux chapeaux qu'il fallait sans cesse refaire Boimëme. Une colère de chaque heure l'avait envahie, un tel besoin de victoire, que, depuis l'âge de dix ans, elle n'avait pas vécu un seul jour sans apprendre la haine, l'envie, la cruauté, amassant en elle d'extraordinaires forces de perversion et de destruction. Ce qui l'acheva, ce fut d'avoir cru que sa beauté vaincrait quand même, par sa propre toute-puissance, au point qu'elle eut la sottise de se donner à un homme, ù un maître de la fortune et du pouvoir, qui, le lendemain, la lâcha. Cette aventure, ensevelie au fond le plus amer de son être, devait lui enseigner le mensonge, l'hypocrisie et la ruse, qu'elle n'avait point encore. Elle se Jura bien de ne pas recommencer, elle gardait trop d'ambition pour tomber à la galanterie. C'était la faillite de la beauté, il ne sulfisail pas d'être belle, Il fallait trouver l'occasion de l'être, rencontrer l'homme qu'on ensorcelait, dont on fiijsait sa cliosc obéissante. Et, sa mère étant morte, d'avoir couru le cachet un quart de siècle, dans la boue de Paris, pour lui gagner à peine du pain, elle sentit naUre l'occasion, elle se trouva en présence de Delaveau, pas beau, pas riche, qui offrait de l'épouser. Elle ne l'ai-

maît pas, mais elle le sentait très amoureux d'elle, sa décision fut prise d'entrer à son bras dans le monde classé des honnêtes femmes, où il serait pour elle le soutien, le moyen. Il dut lui acheter un trousseau, il l'accepta nue, avec la foi exaltée d'un dévot qui ne désirait d'elle que la déesse. Et, dès ce moment, la destinée s'accomplit, telle que Fernande l'avait voulue. Deux mois ne s'étaient pas écoulés, depuis le jour où son mari l'avait introduite à la Guerdaehe, qu'elle y séduisit Boisgelin, auquel elle céda brusquement, un soir, après avoir étudié avec soin le cas. Il s'était passionné pour elle, il l'aurait payée de sa fortune, au risque de rompre tous les liens. Elle, enfin, dans ce bel homme de cercle et de cheval, trouvait l'idéal cherché, l'amant de vanité, de folie et de largesse, capable des pires abandons pour se garder une maîtresse si belle, devenue indispensable à son luxe. Puis, elle contentait là toutes sortes de rancunes amassées, sa haine sourde de son mari, dont la vie de travail et le tranquille aveuglement l'humiliaient, sa jalousie grandissante contre- la paisible Suzanne, qu'elle s'était mise à exécrer dès le premier jour, d'une exécration qui avait achevé de la décider à lui prendre Boisgelin, avec l'espoir de la faire souffrir. Et, maintenant, la Glierdache était en continuelle fête, Fernande y régnait en belle invitée, ayant réalisé son rêve de vie fastueuse, aidant Boisgelin à manger l'argent que Delaveau faisait suer aux douze cents ouvriers de l'Abime, espérant pouvoir même retourner à Paris, un beau matin, pour y triompher avec les millions promis.

C'étaient toutes ces histoires que Luc roulait dans sa songerie, tandis que, d'un pas ralenti de promenade, il ie rendait à l'invitation de Suzanne, S'il ne les connaissait pas toutes, il soupçonnait celles dont un avenir prochain allait lui permettre de pénétrer les moindres détails. Et, comme il levait la tête, il vit qu'il n'était plus

M LES QUATHE ËVANGILES

qu'à une centaine de mètres du parc admirable, dont les grands arbres verdoyaienl à l'infini. Il s'arrêta, nae figure se dressait, dominait toutes les autres, celle de monsieur Jérôme, du deuxième Qurignon, fondateur de ta fortune, qu'il avait rencontré la veille dans sa petite voiture, poussé par un domestique, à la porte même de l'Abime. Il le revoyait, les jambes mortes, foudroyé, muet, avec ses yeux clairs, qui regardaient depuis'vingtcinqans les dâsastres dont sa race était accablée. C'était son nis Michel alTamé de joie et de luxe, laissant péricliter l'usine, se tuant dans un efTroyable drame intime. C'était son petit-fils Gustave, volant une maltresse à son pÈie, allant se rompre le crâne au fond d'un gouffre, comme sous la poursuite vengeresse des Furies. C'était sa fille Laure au couvent, retranchée du monde; c'était son autre fils Philippe épousant unecatin, glissant avec elle dans la boue, tué en duel, à la suite d'affreuses histoires ; c'était son autre petit-fils André, le dernier du nom, infirme, enfermé avec des fous. Et c'était à présent le désastre qui continuait, un ferment pourrisseur qai achevait d'anéantir la famille, cette Fernande tombée là comme pour consommer la ruine, avec ses petites dents blanches de terrible rongeuse. Dans son silence, il avait assisté, il assistait à ces choses; et les remarquait-il, ils jugeait-il? On le disait d'intelligence aiïaiblie, mais pourtant de quels yeux il regardait, limpides, sans fondi Et, s'il pensait, quelle pensée devait emplir ses longues heures immobiles! Tous ses espoirs avaient croulé, cette force victorieuse amassée dans sa longue ascendance ouvrière, cette énergie qu'il croyait devoir léguer à une longue descendance, pour une fortune sans cesse accrae, elle ilambail comme un tas de paille, au feu de la jouissance. En trois générations, la réserve de puissance créa- Irice qui avait demandé tant de siècles de misère et d'efforts, venait d'être dévorée goulûment, 'fout de suite,

AXXAfAlU ifU

Texaspération nerveuse, raffinemenl destructeur s'étaient produits, dans la curée chaude de la sensation. La race, gorgée trop vile, éperdue de possession, culbutait en pleine folie de la richesse. Et ce domaine royal, cette Guerdache qu'il avait achetée, avec le rêve de la peupler un jour de ses nombreux descendants, de couples heureux élargissant la gloire bénie de son nom, quelle tristesse il devait ressentir à en voir vides la moitié des appartements, quelle colère il éprouvait sans doute à la voir aujourd'hui livrée à cette étrangère, qui apportait le dernier poison, dans les plis de sa robe! Il n'y vivait plus que solitaire, il n'y gardait des rapports tendres qu'avec sa petite-fille Suzanne, la seule à laquelle il consentît encore à ouvrir la vaste chambre qu'il occupait au rez-de-chaussée. Jadis, dès l'âge de dix ans, Suzanne l'avait soigné là, en fillette aimante, que touchait l'infortune du triste grand-père. Puis, lorsqu'elle était revenue, mariée, après l'achat de l'Abîme et de la Guerdache, elle avait exigé que le grandpère restât, bien que plus rien de la fortune ne lui appartint, à la suite du partage qu'il avait fait de tous ses biens, sous le coup de foudre de la paralysie. Elle n'était point sans scrupule, il lui semblait qu'en suivant les conseils de Delaveau, elle et son mari avaient spolié les deux membres restants de la famille, la tante Laure et André, l'infirme. A la vérité, leur existence était assurée, et c'était au grand-père Jérôme qu'elle rendait tout en affection, veillant sur lui comme un bon ange. Hais lui, s'il laissait naître un sourire au fond de ses yeux clairs, lorsqu'il les fixait sur elle, n'avait plus dans sa face froide, aux grands traits creusés, que deux trous d'eau de source, insondables, dès qu'il regardait passer au galop devant lui la vie effrénée de la Guerdache. Et voyait-il, et pensait-il, et de quelle désespérance alors était faite sa pensée ?

Luc se trouva devant la grille monumentale qui s'ou-

Trait sur la roule de Formeries, à l'endroit où s'en détfrchail te chemin du village voisia des Combetles; et il n't'ul qu'à pousser la petite porte, pour suivre la royale allée d'ormes. Au fond, on apercevait le château, une vaste liabilalion du dix-septième siècle, d'un grand air dans sa simplicité, avec ses douze fenêtres de îa-çaàe, ses deux étages, son rez-de-chaussée surélevé, auquel on acoédail par un double perron, orné de beaux vases. Le pniv, très vaste, tout en pelouses et en bois de haute fnt<(ie, était traversé par la Mionne, qui alimentait nae grande pii'ce d'eau, où nageaient des cygnes.

IK'jà, Lne se dirigeait vers le perron, lorsqu'un léger rirr di- bon accueil lui fil tourner la tête. Et, sous un chêne, prés d'une table de pierre que des sièges rustitpirs rnlouraient, il aperçut Suzanne, qui s'était assise là, tandis que son (ils Paul jouait à ses pieds.

— Mais oui, mon bon ami, je suis descendue attendre ici mes iiivilûs, en campagnarde qui ne craint pas le grand air. Comme vous êtes gentil d'avoir accepté mon iiivilalion, si brusque!

Et elle lui souriait, la main tendue. Elle n'était point jolie, ello était charmante, très blonde, petite, avec une firif tûle ronde, les cheveux frisés, les yeux d'un bleii doux. Son mari l'avait toujours trouvée d'une insigniliance lamentable, sans paraître s'être jamais douté de la bcinlé dL'Iicifuse et de la solide raison qui se cachaient sous sini air de grande simplicité.

Luc avait pris sa main, qu'il garda un instant entre les dt'ux sii'utiiis.

— C'est vous qui êtes adorable, d'avoir songé à moi. Je suis si heureux, si heureux de vous revoir I

Ello Était son aillée de trois ans, elle l'avait connu dans la misérable maison qu'il habitait, rue de Bercy, pi'cs d(.- l'usine où il avait débute, h titre de petit ingénieur. Très discrète, faisant elle-même ses aumOnes, elle

venait là chez un maçon, resté veuf, avec six enfants, dont deux fillettes en bas âge ; et, le jeune homme s'étant trouvé dans le taudis, les deux filletles sur ses genoux, un soir qu'elle y avait apporté du linge et du pain, la connaissance s'était faite, il avait eu l'occasion d'aller lui rendre visite, à l'hôtel du parc Monceau, pour leurs charités communes. Une grande sympathie les avait peu à peu rapprochés, il était devenu son aide, son messager ignoré de tous, dans des affaires qu'eux seuls connaissaient. El c'était ainsi qu'il avait fini par fréquenter' l'hôtel, invité aux soirées pendant deux hivers, et qu'il y avait même connu les Jordan.

— Si vous saviez comme on vous regrette, comme on vous a pleurée! se contenta-t-il d'ajouter, pour toute allusion à leur complicité ancienne de braves cœurs.

Elle eut un geste ému, elle murmura :

— Quand je songe à vous, je suis navrée que vous ne soyez pas ici, où il y aurait tant à faire !

Mais il venait d'apercevoir Paul, qui accourait, des fleurettes à la main, et il se récria, en le trouvant si grandi. Très blond, mince et souriant, l'air doux, l'enfant ressemblait beaucoup à sa mère.

— Eh ! dit celle-ci avec gaieté, il va avoir sept ans bientôt, c'est un petit homme.

Tous deux s'étaient assis, causant fraternellement, dans la tiédeur de la radieuse journée de septembre, si perdus au fond de leurs bons souvenirs, qu'ils ne virent même pas Boisgelin descendre le perron et s'avancer vers eux. Portant beau, très correct dans son veston de campagne, et le monocle à l'œil, Boisgelin était un grand bellâtre, aux yeux gris, au nez fort, les rtioustaohes cirées, ramenant en boucles ses cheveux bruns sur son front étroit, que découvrait déjà un commencement de calvitie.

— Bonjour, mon cher Froment, cria-t-il de sa voix

98 LES QDATftE ËVANGILES

dont il exagérait le grasseyement, par bon (OD. Mille

mercis d'avoir bien voulu être des nôtres.

Et, sans s'arrêter davantage, après une forle poignée de main à l'anglaise, il se lournavers safemme.

— Ma chère, l'ordre a bien élé donné d'envoyer la Victoria aux Delavcau?

Suzanne n'eut pas à répondre, la Victoria débouchait de l'allée des grands ormes, ramenant le ménage, qui descendit devant la table de pierre. Delaveau, petit et râblé, avait la tête d'un bouledogue, massive, courte, les mâchoires en avant; et, le nez camus, les jeux gros, à fleur de lële, les joues colorées, cachées à demi par un épais collier de barbe noire, il gardai! dans l'allure quelque chose de militaire, d'autoritaire et de rigide. Prés de lui, en délicleun contraste, Fernande était une brune aux yeux bleus, grande, de taille souple, de gorge et d'épaules admirables. Jamais cheveux plus somptueux ni plus noirs n'avaient encadré un visage plus pur ni plus blanc, aux grands yeux d'azur, d'une brûlante tendresse, à la bouche étroite el fraîche, garnie de dents petites, qu'on sentait d'un éclat inaltérable et d'une force à casser des cailloux. Elle était surtout fière de la finesse de ses pieds, car elle y trouvait la preuve incontestable de sa princière origine.

Tout de suite, elle s'excusa auprès de Suzanne, eu faisant descendre de la Victoria une femme de chambre qui avait, sur les genoux, sa fillette Nise, une enfant de trois ans, aussi blonde qu'elle était brune, frisée, ébouriffée, avec des yeux couleur du ciel, une bouche rose qui riait toujours, creuaantdes fossettes aux deux joues et au menton.

— Vous m'excuserez, ma chère, j'ai profité de votre autorisation, en amenant Nise.

— Mais vous avez très bien fait, répondît Suzanae. Ja vous ai dit qu'il y aurait une petite table.

Les deux femmes paraissaient amies. A peine s il y eut, chez Suzanne, un léger battement de paupières, lorsqu'elle vit Boisgelin s'empresser autour de Fernande, qui, d'ailleurs, devait le bouder, car elle Taccueillit de l'air glacial qu'elle prenait, lorsqu'il tentait d'échapper à un de ses caprices. L'air inquiet, il revint près de Luc et deDelaveau,"qui se connaissaient, du printemps dernier, et qui se serraient la main. Mais la présence inattendue du jeune homme à Beauclair semblait jeter le directeur de l'Abîme dans une sorte d'émoi,

— Comment! vous êtes ici depuis hier? et, naturellement, vous n'avez pas trouvé Jordan, puisqu'une brusque dépêche l'a forcé à partir pour Cannes... Oui, oui, je sais cela, mais je ne savais pas qu'il vous eût appelé... Le voilà avec des ennuis, à cause de son haut fourneau.

Luc fut surpris de le voir si ému, au point qu'il le sentait près de lui demander pourquoi Jordan l'avait fait venir à la Crécherie, Il ne comprit pas la cause de cette soudaine inquiétude, il répondit au hasard :

- Oh ! des ennuis, croyez-vous? Tout marche très bien.

Alors, Delaveau, prudemment, pour parler d'autre chose, apprit à Boisgelin, qu'il tutoyait, une bonne nouvelle, l'achat par la Chine d'un stock d'obus défectueux, qu'on allait remettre à la fonte. Et il y eut une diversion, lorsque Luc, qui adorait les enfants, s'égaya, en voyant Paul donner ses fleurettes à Nise, sa grande amie. Quelle jolie fillette, pareille à un petit soleil, tant elle était blonde! Et comment avait-elle pu naître ainsi, d'un papa et d'une maman si bruns? Fernande, qui avait salué Luc, en le fouillant de son regard aigu, pour savoir s'il serait un ami ou un ennemi, aimait qu'on lui posât cette question, à laquelle, d'un air glorieux, elle répondait par une allusion très claire au grand-père de l'enfant, le fameux prince russe.

— Oh! un homme superbe, blond et rose. Je suis £Are que Nise sera toul son porlrail.

Mais Boisj^elln dut trouver qu'il n'était pas correct d'altendre ainsi ses invités sous un chêne, ce que pouvaient seuls se permettre de bons bourgeois, rclinïs à la campagne. Cl, comme il les faisait tons rentrer, les emmenant au salon, une reneoulre se produisit, monsieur Jêr6me parut dans sa putile voiture, que poussait un domestique. Le vieillarduvait exigé de garder sa vie complètement tk part, SCS heures de repas, de promenade, de teverelde coucher; et il mangeait seul, il ne voulait pas qu'on s'occupât de lui, la rèjjie s'était mCme établie, dans la maison, de ne jamais lui adresser la parole. Tous se contentèrent donc de le saluer en silence, tandis que Suzanne fut la seule à le suivre tendrement des yeux, avec un sourire. Monsieur Jér&mc, qui partait pour une de ses longues promenades, passant piirTois dehors l'aprës-midi entier, les avait tous regardés iixemenl, en témoin oublié, hors du monde, qui ne rendait plus les saluts. Et Luc fut TL'pris de son malaise, de son doute angoissant, sous la clarté froide de ce regard.

Le salon était une vaste pièce, fort ricbe, tendue de brocatelle rouge, garnie d'un meuble Louis XIV, somptueux. El l'on j entrait à peine, que des invités arrivèrent, le sous-préfel Châlclard, suivi du maire Courier, de sa femme Lëonore et de leur fils Achille. A quarante ans, bel homme encore, chauve, le nez busqué, la bouche discrète, les yeux larges et vifs derrière le binocle, Cfaàtelard était une épave de Paris, qui, après y avoir laissa ses cheveux et son estomac, s'était fait donner ses Invalides à la sous-préfecture de Deauclair, par un ami intime, bombarde minisire. Sans ambition, le foie atteint et sentant la nécessité du repos, il avait eu l'heureux deslia d'y rencontrer la belle madame Courier, qui semblait l'y avcir fixé pour toujours, dans une liaison sans miage, me

M Ab£& I <iaJLJ

d'un bon œil par ses administrés, acceptée même par le mari, disait-on, qui avait d'autres goûts. Léonore, belle encore à trente-huit ans, blonde, avec de grands traits réguliers, était d'une profonde dévotion, l'air froid et prude, sous lequel, à ce que murmuraient certains initiés, flambait un continuel brasier de désirs profanes. Et Gourier lui-même, un gros homme commun, rougeaud, à la nuque renflée, au visage en lune, ne semblait jamais s'en être douté, car il parlait de sa femme avec un sourire d'indulgence, il lui préférait les petites ouvrières de sa cordonnerie, une fabrique considérable de chaussures, qu'il tenait de son père, et où il avait en personne gagné une fortune. Le ménage faisait chambre à part depuis quinze ans, le seul lien qu'ils eussent gardé était leur fils Achille, un garçon de dix-huit ans déjà, qui avati les traits réguliers, les beaux yeux de sa mère, mais très brun, et qui montrait toute une intelligence, toute une indépendance, dont ses parents restaient confondus et fâchés. Si la belle Léonore n'avait jamais mis les pieds dans la cordonnerie de son mari, leur entente n'en était pas moins parfaite devant le monde ; et, surtout, depuis qtie Chiitelard était entré dans la maison^ il y régnait un bonheur constant, qu'on citait en exemple. Le souspréfet et le maire étant ainsi devenus inséparables, l'administration s'en trouvait facilitée, toute la ville bénéficiait de l'heureuse liaison.

Puis, ce furent d'autres invités, le président du tribunal Graume, accompagné de sa fille Lucile, et que suivait le fiancé de celle-ci, le capitaine en retraite Jollivet. Gaume, à la tête longue, au front haut, au menton charnu, âgé de quarante-cinq ans à peine, semblait vouloir se faire oublier dans ce trou perdu de Beauclair, sous l'écrasement d'un alTreux drame intime qui avait bouleversé sa vie. Un soir, sa femme, abandonnée par un amant, s'était

luée devant lui, en confessant sa faute. L'air froid et

lOi LES QUATRIJ ËVANCILtS

sévère, il en était resté secrèlemcnl inconsolable, ravagé, souiïranl maintenant pur sa tille, qu'il adorait, et qai, en grandissant, prenait de plus en plus la ressemblance de sa mère. Petite, mignonne, amoureuse et fine, avec ses yeux de perdition dans sa face cl^iire de châtaine dorée, Lucile lui rappelait la faute, l'emplissait d'une telle crainte de voir la faute recommencer, qu'il l'avait, dès vingt &ns, fiancée au capitaine Jollivet, malgré la solitude amëre où il tomberait, après l'arrachement de la séparation. Ce capitaine Jollivet, fatigué pour ses trenle-cinq ans, était quand même un bel homme, le front têtu, les moustaches victorieuses, que des fièvres, rapportées de Madagascar, avaient forcé à donner sa démission. Justement, il venait d'héritcrd'une renie de douze mille francs, il avait décidé de se lixer à Beauclair, son pays, en j épousant Lucile, dont les airs de tourterelle pâmée l'avaient rendu fou. Gaume, sans fortune, qui vivait chichement de son siège au tribunal, ne pouvait refuser un tel parti. Son désespoir caché semblait en grandir, jamais il n'avait affecté un souci plus sévère de la lot, motivant avec force ses jugements, appuyant surle Gode la dureté de la répression. Certains disaient que, derrière cette attitude déjuge implacable, il y avait un vaincu, un pessimiste désolé, qai doutait de tout, surtout de la justice sociale. Et quelle souffrance, celle du juge qui condamne, en se demandant s'il en a le droit, les tristes misérables, victimes du crime de tousl

Ensuite, arrivèrent les Mazelle, avec leur fillette Louise, âgée de trois ans, une convive encore de la petite table. C'était un ménage parfaitement heureux, deux grosses gens de même âge, qui venaient à peine de dépasser la quarantaine, d'une ressemblance peu à peu fondue l'une dans l'autre, avec la même face rose et souriante, le même air paterne et doux. Ils avaient dépensé cent mille francs pour s'installer bourgeoisement, près de la

TK/kVAlL lUd

Sous-Préfeclure, dans une belle maison cossue, entourée d'un assez vaste j^ardin; et ils vivaient d'une quinzaine de mille francs de renies, de bonnes rentes sur l'Etat, dont la solidité avait seule pu les rassurer. Leur bonheur, la joie béate de leur vie vécue désormais à ne rien faire, était passée en proverbe. « Ah ! être comme monsieur Mazelle, qui ne fait rien! En voilà un veinard ! » Mais il répondait qu'il avait trimé dix ans, que sa fortune était bien à lui. La vérité était que, petit courtier en charbons, ayant épousé une femme qui lui apportait cinquante mille francs de dot, il avait eu le flair, ou peutêtre simplement la chance, de prévoir les grèves dont la fréquence, depuis dix années bientôt, déterminait des hausses considérables sur les houilles françaises. Son coup de génie avait donc été de s'assurer, à l'étranger, d'énormes réserves de charbons, au plus bas prix possible, puis de les revendre, avec de gros bénéfices, aux industriels de France que le manque brusque de combustible forçait à fermer leurs usines. Seulement, il s'était montré un véritable sage, en se retirant des affaires, vers la quarantaine, lorsqu'il avait eu les six cent mille francs, qui, selon ses calculs, devaient faire de sa femme et de lui un couple d'absolue félicité. Il n'avait même pas cédé à la tentation d'aller jusqu'au million, il craignait trop quelque mauvaise humeur de la fortune. Et jamais égoïsme heureux n'avait triomphé ainsi, jamais optimisme n'avait eu plus raison de dire que tout marchait pour le mieux en ce monde, de très braves gens, certes, qui s'adoraient, qui adoraient leur fillette, venue sur le tard, qui offraient à eux deux, dans la pleine satisfaction de leurs appétits, loin de toute ambition et de toute fièvre, l'image parfaite du bonheur, du bonheur fermé, sans fenêtre sur le malheur des autres. Le seul aiguillon de ce bonheur était que madame Mazelle, très grasse, très fleurie, se croyait atteinte d'une maladie grave, innomée, indéfinis-

loi LES QUATRE EVANGILES

sable, ce qui la Taisait plaiadre çt dorloter davantage par son mari, souriant toujours, disant avec une sorte de vanité attendrie a la maladie de ma femme >, comme il aurait dit s les cheveux, l'or unique des cheveux de ma femme t. Il n'en résultait ni crainte ni tristesse, et il en était de même de leur étonnement devant leur fillette Louise, qui poussait si difTérenle d'eux, brune, maigre et vive, avec une amusante petite tête de chèvre, aux yeux obliques, au nez mince. C'était un étonnement ravi, comme si l'enfant fût tombée du ciel en cadeau, ponr mettre un peu de pétulance dans leur maison ensoleillée, que les digestions trop calmes endormaient. La belle société do Beauclair se moquait volontiers des Mazelle, des pots, des poules à l'engrais, mais elle ne les en respectait pas moins, les saluait, les invitait, en rentiers que leur solide fortune faisalL régner sur les travailleurs, sur les maigres fonctionnaires, sur les capitalistes millionnaires eux-mêmes, toujours en proie aux catastrophes. Et l'on n'attendait plus que l'abbé Marie, le curé de Saint- Vin cent, la paroisse riche de Beauclair, lorsqu'il arriva enfin, au moment où l'on se décidait à passer dans ia salle à manger. Il s'excusa, ses devoirs l'avaient retenu. Il était grand, fort, la face carrée, avec un nez en bec d'aigle, une bouche large et d'un ferme dessin. Jeune encore, Sué de trente-six ans, il aurait volontiers bataillé pour la fui. sans uD léger défaut de langue, qui lui rendai la prédication difficile. Et cela expliquait qu'il .-se résignât à s'enterrer il Beauclair, tandis que ses cheveux . bruns coupés ras, ses yeux noirs et tétas disaient seuls le militant qu'il avait rêvé d'être. Mais il n'était point sans inlclligi'nee, il se rendait parfaitement compte de la crise que le callioHcisrne traversait, n'avouant pas ses craintes parfois, lorsqu'il voyait son église désertée par le peuple, s'atLtcliiint à la lettre étroite des dogmes, dans la certitude que tout le vieil édifice serait emporté, le jour où la

science et le libre examen feraient brèche. Il acceptait d'ailleurs les invitations à la Guerdache sans illusions sur les vertus de la bourgeoisie, et il y déjeunait ou y dînait en quelque sorte par devoir, afin de cacher sous le manteau de la religion les plaies qu'il savait là.

Luc fut ravi de la gaieté claire, du grand luxe aimable de la salle à manger, une vaste pièce occupant tout un angle du rez-de-chaussée, et dont les hautes fenêtres donnaient sur les pelouses et sur les arbres du parc. On aurait dit que ces verdures entraient, que la pièce, de style Louis XVI, avec ses boiseries gris perle, ses tentures d'un vert d'eau très doux, devenait la salle des festins rêvée, dans une idéale féerie champêtre. Et la richesse de la table, la blancheur des linges, l'éclat de l'argenterie et des cristaux, les fleurs dont le couvert était jonché, achevaient la fête des yeux, dans ce merveilleux cadre de lumière et de parfum, La sensation fut si vive, que, brusquement, toute sa soirée de la veille s'évoqua en lui, le peuple affamé et noir dont le troupeau piétinait dans la boue de la rue de Brias, les puddleurs et les arracheurs qui se cuisaient la chair aux flammes infernales des fours, le pauvre logis des Bonnaire surtout, avec la triste Josine assise sur une marche de l'escalier, sauvée de la faim pour un soir, grâce au pain volé par son petit frère. Que de misère injuste, et de quel travail maudit, de quelle exécrable souffrance était fait le luxe des oisifs et des heureux !

A la table, de quinze couverts, Luc se trouva placé entre Fernande et Delaveau. Contre l'usage, Boisgelin, qui avait madame Mazelle à sa droite, venait de prendre Fernande à sa gauche. 11 aurait dû donner celte place à madame Courier ; mais, dans les maisons amies, il était entendu qu'on plaçait toujours Léonore près de son ami, \e sou*-préfet Châtelard. Celui-ci occupait naturellement la ijuce d'honneur, à la droite de Suzanne, qui avait à sa

gauche le président Gaume. On avail mis l'abbé Harla prés de Léonore, sa ptiiiilcnle la plus assidue, la plag aimée. Gourier Était près do madame Mazelle, et Mazelle prés du président. Enfin, le capitaine Jolliret et Lucile, les fiancés, étaient à l'un des bouts, en face du jenne Achille Gourier, silencieux à t'aulre bout, entre Delaveau et l'abbé. Et Suzanne, prévoyante, pour la mieux surreil- 1er, avait voulu qu'on dressât derrière elle la petite table, que les sept ans de Paul présidaient, entre les trois ans de Nise et les trois ans de Louise, inquiétantes tontes les deux avec leurs menoUes qu'elles promenaient dans les assiellcs et dans les verres. Une femme de chambre, d'ailleurs, ne les quittait pas, et le service de la grande table était fait par les deux valets de chambre, aidés du cocher.

Dès les œufs farcis, que le sauterne accompagnait, nne conversation générale s'engagea, on. parla du pain qn'on fabriquait k Beauclair.

— Je n'ai pu m'y habituer, dit Boisgelin. Leur pain de luxe est immangeable, je fais venir le mien de Paris,

U avait dit cela simplement, et tous regardèrent avec un vague respect les petits pains qu'ils mangeaient. Hais les événements fâcheux de la veille hantaient surtout les esprits, Fernande s'écria :

— A propos, vous savez qu'hier soir on a mis au pillage une boulangerie de la rue de Brias.

Luc ne put s'empêcher de rire.

— Oh! madame, au pillage!... J'y étais. Un malheureux enfant qui a volé un pain !

— Nous y étions aussi, déclara le capitaine Jollivet, froissé de la pitié, pleine d'excuse, qu'il y avait dans le (on du jeune homme. Il est 1res regrettable qu'on n'ait pas arrêté cet enfant, au moins pour l'exemple.

— Sans doute, sans doute, ropril Boisgelin. Il parait

qu'on vole. beaucoup, depuis cette maudite grève... On m'a parlé d'une femme qui avait forcé le comptoir d'un boucher. Tous les fournisseurs se plaignent que des rôdeurs s'emplissent les poches à leurs étalages... Et voilà donc notre belle prison neuve qui reçoit des locataires, n'est-ce pas, monsieur le président ?

Gaume allait répondre, lorsque le capitaine repartit avec violence.

— Oui, le vol impuni engendre le pillage, l'assassinat. L'esprit de la population ouvrière devient épouvantable. Hier soir, vous tous qui étiez là comme moi, n'avcz-vous pas senti cet esprit de révolte, une menace qui passait, une terreur dont tremblait la ville?... Du reste, ce Lange, cet anarchiste, ne vous a pas mâché ce qu'il comptait faire. Il vous a crié qu'il ferait sauter Beauclair et qu'il en raserait les décombres... Puisqu'on le tient, celui-là, j'espère qu'on va le saler proprement.

La verdeur de Jollivet gêna tout le monde. Ce souffle de terreur dont il parlait, que les autres avaient senti passer comme lui, la veille au soir, à quoi bon le rappeler, le réveiller au travers de cette tabfe si aimable, chargée de si belles et de si bonnes choses? Un froid circula, la menace du lendemain gronda dans le grand silence, aux oreilles de ces bourgeois inquiets, tandis que les valets, maintenant, offraient des truites de rivière.

Delaveau, qui sentait le silence devenir gênant, finit par dire :

— Lange, un esprit détestable... Le capitaine a raison, gardez-le, puisque vous le tenez.

Hais le président Gaume hochait la tête ; et, de son air sévère, la face froide, sans qu'on sût ce qu'il y avait derrière cette rigidité professionnelle :

— Je dois vous apprendre que, ce matin, suivant mon conseil, après un simple interrogatoire, le juge d'instruction s'est décidé à relâcher cet homme.

fOB LES tUATRE fiYAHClLES

Des voix se récrièrent, cachant une pear réelle, sons une exagéralion plaisante.

— Oh ! monsieur le président, tous Toulet donc nous faire égorger ?

Gaume ne r<!pondit que par un geste lent de la main^ qui pouvait signifier beaucoup de choses. La sagesse était certainemcnl de ne pas donner, par un procès tumultueux, une importance considérable à des paroles jetées au vent, qui germeraient d'antant plas qu'elles seraient répandues davantage.

Jollivet s'était calmé, mordillant ses moustaches, ne voulant pas contrecarrer ouvertement son futur beaupère. Mais le sous-préfet Ch&telard, qui jusque-là s'était contenté do sourire, de son air affable d'homme reveaa de tout, s'écria :

— Ah Icommeje vous comprends, monsieur le président ! Vous avez fait là ce que j'appelle de l'excellente politique... Eli! non, l'esprit des masses n'est pas & Beauclair plus mauvais qu'ailleurs. C'est partont le mémo esprit, il faut tâcher de s'y accommoder, et le mieux est encore de prolonger l'état de choses actuel aussi longtemps qu'on pourra, car il paraît certain que, le jour où il changera, il sera pire.

Luc crut sentir une pointe blagueuse d'ironie, chez cet ancien noceur du pavé parisien, que la sourde épouvante de ces bourgeois de province devait amuser. Toute la politique pratique de Cliâluturd était d'ailleurs là, dans la plus belle indifférence, quel que Tûl le ministre qui se trouvât au pouvoir. C'était la vieille machine gouvernementale qui continuait à marcher d'elle-même, par la force acquise, avec des grincements et des heurts, et qui se dcirLiquerait.qui tomberait en poudre, dés que naîtrait la société nouvelle. Au bout du fossé, la culbute, comme il le disait en riant dans l'intimité. Ça marchait, parce que c'était monté ; mais, au premier cahot sérieux, ioul

ficherait le camp. Même les vains efforts tentés pour consolider la vieille patraque, les réforn^es timides qu'on tentait, les lois inutiles qu'on voUil Siuis oser seulement appliquer les anciennes, les crises lurieuses d'ambitions et de personnes, les rages et les affolements des partis, ne faisaient qu'aggraver, que hâter l'agonie suprême. Tous les matins, un tel régime s*élonnail de n'être pas par terre, en se disant que ce serait sûrement pour le lendemain. Et lui, qui n'était point un imbécile, s'arrangeait de fîiçcn à durer autant que durerait le régime. Républicain sage, comme il fallait l'être, il représentait le gouvernement tout juste assez pour garder sa place, ne faisant que le nécessaire, voulant surtout vivre en paix avec ses administrés. Et que tout croulât, il tâcherait de ne pas être sous les décombres !

— Vous voyez bien, conclut-il, que cette malheureuse grève, dont nous étions si inquiets, s'est terminée le mieux du monde.

Gourier, le maire, n'avait pas la philosophie ironique du sous-préfet, et, bien qu'ils fussent toujours d'accord, ce qui leur facilitait la bonne administration de la ville, il protesta.

— Permettez, permettez, mon cher ami, trop de concessions nous mènerait loin... Je connais les ouvriers, je les aime, je suis un vieux républicain, un vieux démocrate de l'avant-veille. Mais, si j'accorde aux travailleurs le droit d'améliorer leur sort, j;imais je n'accepterai les théories subversives, ces idées des collectivistes qui se- Taient la fin de toute société civilisée.

Et, dans sa grosse voix tremblante, sonnait la peur

qu'il avait eue, la férocité du bourg(M)is menacé, ce

besoin de répression inné, qui s'était traduit un moment

par son désir de faire marcher la troupe, pour que les

grévistes fussent forcés de reprendre le travail, à coups

de fusil.

liO LES QUATRK EVASCILES

— Enfin, moi, j'ai tout fait pour les travailleurs, dans ma fabrique : caisse de secours, caisse de retraites, habitations à bon marciié, toutes les douceurs imaginables. Alors, quoi? que veulent-ils de plus?... C'est la fin du monde, n'est-ce pas, monsieur Delaveau ?

Le directeur de l'Abtme, jusque-là, avait man^ d'nn bel appélil, écoutant, ne se mêlant pas h la conversation.

— Oh ! la lin du monde, dit-il avec sa carrure tranquille, j'espôre bien que nous ne laisserons pas le monde finir, sans lulter un peu pour qu'il continue... Je suis de l'avis de monsieur le sous-préfel, la grève s'est très heoreusemenl terminée. El j'ai même une bonne nouTelle: Bonnaire le collectiviste, vous savez, le meneur qae j'avais été obligé de reprendre? eh bient il s'est fait justice lui-même, il a quittti l'usine liier soir. Un ouvrier excellent, mais que voulez-vous? une tête brûlée, on rêveur dangereux... Ab ! le rêve, c'est lui qni nous mène auxabtmes!

Il continua, tftcha de se montrer très loyal, très juste. Chacun avait te droit de défendre ses intérêts. Les ouvriers, en se mettant en grève, croyaient défendre les leurs. Lui, directeur de l'usine, défendait le capital, le matériel, la propriété, qu'on lui avait confiés. Et il consentait même à y mettre quelque indulg;ence, car il se sentait le plus fort. Son devoir unique était de conserver ce qui existait, le fonctionnement du salariat, tel que la sagesse de l'expérience l'avait peu b. peu organisé. Toute la vérité pratique était là, il n'existait en dehors que des rêveries coupables, ce collectivisme par exemple, dont l'application aurait déterminé la plus effroyable des catastrophes. Il parla aussi des syndicats, qu'il combattait avec acharnement, ayant deviné en eux une machine de guerre puissante. Mais tout de même il triomphait, simplement en travailleur actif, en bon administrateur, heureux que la grève n'eût pas fait plus de ravages et qu'elle ne fût pas

devenue un désastre, en l'empêchant, cette année-là, de tenir les engagements qu'il avait pris vis-à-vis de son cousin.

Justement, les deux valets passaient des perdreaux rôtis, tandis que le cocher, chargé des vins, offrait du saint-émilion.

— Alors, dit Boisgelin plaisamment, tu me jures bien que nous n'allons pas en être réduits au régime des pommes de terre, et que nous pouvons manger sans remords une aile de ces perdreaux?

Un grand éclat de rire accueillit cette boutade, qu'on trouva des plus spirituelles.

— Je te le jure, dit gaiement Delaveau, en riant avec les autres. Dors et mange tranquille, la révolution qui emportera tes renies n'est pas encore pour demain.

Silencieux, Luc sentit son cœur battre. C'était bien cela, le salariat, le capital qui exploitait le travail des autres. Il avançait cinq francs, en faisait produire sept par l'ouvrier, et mangeait les deux francs. Encore ce Delaveau travaillait-il, risquait-il son cerveau et ses muscles ; mais ce Boisgelin, qui n'avait jamais œuvré, de quel droit vivait-il , mangeait-il , dans un tel luxe ? Et Luc était frappé aussi de l'attitude de Fernande, sa voisine, très intéressée par celte conversation peu faite pour une femme, l'air excité et ravi de la déroute des ouvriers, de la victoire de cet argent que ses dents de jeune louve croquaient à bouche pleine. Ses lèvres rouges se retroussaient un peu, découvraient les dents aiguës, dans un rire de fine cruauté, comme si elle eût enfin satisfait ses rancunes et ses appétits, en face de la douce femme qu'elle trompait, entre son amant bellâtre qu'elle dominait et son mari aveuglé qui lui gagnait les millions futurs. Elle semblait grise déjà, des fleurs, des vins, des viandes, et grise surtout de la joie perverse d'utiliser sa radieuse beauté, en apportant là le désordre et la destruction.

Itl LES QniTHE fiVANGlLES

— Est-CG qu'il n'est pas question d'une Tête de chanta à la Sous-1'réfi.'cluru? demanda doucement Suzanne i Cliàtelard. Si nous causions d'autre chose que do potitique, voulez-vous?

Tout de suite, le sous-préfet, galant, fut de son avis.

— Muis certainement, nous sommes impardonnables... Je donnerai toutes les fêtes que vous voudrez, chère madame.

Dès lors, la conversation se fragmenta, chacun revint à sa passion. L'abbé Marie s'était contenté d'approuver de légers signes de télu certaines déclarations de Delaveuu, très prudent dans ce milieu, où le désolaient l'inconduite du maître du la malsim, le scepticisme du souspréfet et la formelle hostilité du maire, qui afGchait des idées anticléricales. Âbl quelle rancœur, cette sociétâ qu'il deviiil soutenir et qui finissait dans une telle débâcle! Sa seule consolation était la dévote sympathie de la belle Léonore, sa voisine, occupée de lui seul, lui disiint à demi-voix des mots gentils, tandis que les antres discutaient. Sans doute celle-là aussi vivait dans la fantei mais elle s'en confessait; et, déjà, il l'entendait, au tribun;!l de la pénitence, s'accuser d'avoir pris trop de pluisir, à déjeuner, assise à cMé de son ami Chfttelard, dont le genou, sous la table, était amoureusement serrti contre le sien. De môme, le bon Mazelle, oublié entre le président (îaumc et le capitaine Jollivet, n'avait encore ouvert la bouclie que pour avaler de fortes bouchées, qu'il mâchait lenlemcnl, dans la crainte des maui d'estonoae. Les cbosi's de la politique ne l'intéressaient plus, depuis que, grùcc à. ses renies, il était à l'abri des orages. Mais il devait prêter l'oreille aux théories du copituine, heureux do se soulagirr avec cet auditeur bénévole. L'armée était l'école de la nation, la France ne pouvait être, d'après sa tradition immuable, qu'une nation guerrière, qui retrouverait seulement son équilibre, le jour oà

elle aurait reconquis l'Europe et. où elle régnerait par le sabre. C'était slupide d'accuser le service militaire de désorganiser le travail. D'ailleurs, le travail de qui, le travail de quoi? est-ce que ça existait? Leur socialisme, une immense blague! Il y aurait toujours des soldats, puis, par-dessous, des gens pour faire la corvée. Le sabre, au moins ça se voyait, mais qui est-ce qui avait jamais vu l'idée, la fameuse idée, la prétendue reine du monde? Et il riait de son propre esprit, et le bon Mazelle, qui avait le respect profond de l'armée, riait avec lui, par complaisance ; tandis que Lucile, sa fiancée, coulait ses fins regards d'amoureuse énigmati<)ue, l'examinant en dessous, avec un petit sourire singulier, comme amusée à ridée du mari qu'il ferait. A l'autre bout de la table, le jeune Achille Gourier se renfermait dans le même silence de témoin et de juge, les yeux luisants de tout le mépris que lui causaient sa famille et les amis avec qui elle le forçait à déjeuner.

Mais, de nouveau, une voix s'éleva, fut entendue de toute la table, au moment où l'on servait un pâté de foies de canard, une véritable merveille. C'était la voix de madame Mazelle, muette jusque-là, enfoncée dans son assiette, soignant sa maladie, qui réclamait une forte nourriture. Et, comme Boisgelin, tout à Fernande, la négligeait, elle s'était rabattue sur Gourier, elle lui expliquait son ménage, son entente si parfaite avec son mari, ses idées sur l'instruction qu'elle ferait donner à sa fille Louise.

— Je ne veux pas qu'on lui casse la tête, ah! non! Pourquoi donc se ferait-elle du mauvais sang? Elle est fille unique, elle héritera de toutes nos rentes.

Brusquement, Luc céda au besoin de protester, sans réfléchir, par simple malice.

— Vous ne savez donc pas, madame, qu'on va supprimer l'héritage? Oh! très prochainement, lorsqu'on organisera la société nouvelle.

lit LES QUATHE ÉVANGILES

Autour de la table, on cnit qu'il plaisnntail, et la slupcurdc inudanii^ Mazcllu éluil si comicjuc i voir, que tous l'aîdcrcnt. L'ininliige suppriine, une pareille infamie! L'argont gagné par le pcrc, on l'arracherait aux enfants, on lus condamnerait à gagner leur pain à leur tour! Mais certainement, c'était la conséquence logique du collectivisme. Et, comme Mazelle effaré venait au secours de sa femme, en disant qu'il n'élail pas inquiet, que loulc sa fortune était en rentes sur l'Etat, que jamais on n'oserait toucher au grand-livre :

— C'est ce qui vous trompe, monsieur, reprit tranquillement Luc, on brûlera le grand-livre, on abolira la rente. La mesure est déjà résolue.

Les Mazeile faillirent étoufTer. La rente abolie! cela leur paraissait aussi impossible que l'elToniirement du ciel sur leur tête. Et ils étaient si éperdus, si terrifiés par cette menace du renversement des lois naturelles, que Cliâlelard eut la Ijonhomie moqueuse de les rassurer, en se tournant à demi vers la petite table, où, malgré lesage exemple de Paul, les deux fillettes, Nise et Louise, ne s'étaient pas trop bien conduites.

— Mais non, mais non, ce n'est pas encore pour demain, votre lilletic a le temps de grandir et d'avoir des enfants à son tour... Ah! seulement, on fera bien de la débarbouiller, car je crois qu'elle a mis sa ligure dansia crème.

Un continuait à rire et à plaisanter. Tous, pourtant, avaient senti passer le grand souTfle de demain, le vent de l'avenir, qui de nouveau soufflait au travers de la table, dont il balayait le luxe inique et les jouissances empoisonneuses. Et tous venaient au secours de la rente, du capital, de la société bourgeoise et capitaliste, basée sur le salariat.

— La République sesuicidera.lejour où elle touchera à la propriété, dit Courier, le maire.

M. M.Kt%. I tXAMJ k XV

— Il y a des lois, et tout croulerait, le jour où elles ne seraient plus appliquées, dit le président Gaume.

— En tout cas, fichtre! Târmée est là qui veille et qui ne permettra pas le triomphe des coquins, dit le capitaine Jollivet.

— Laissez faire Dieu, il n'est que bonté et que justice, dit Tabbé Marie.

Boisgelin et Delaveau se contentèrent d'approuver, car c'était à leur secours que venaient toutes les forces sociales. Et Luc le comprit, c'était le gouvernement, l'administration, la magistrature, l'armée, le clergé, qui soutenaient encore la société agonisante, le monstrueux échafaudage d'iniquité, le travail meurtrier du plus grand nombre nourrissant la fainéantise corruptrice de quelques-uns. Sa terrible vision de la veille continuait. Après avoir vu l'envers, il voyait la face de cette société en décomposition, dont Tédifice s'effondrait de toutes parts. El même là, dans ce luxe, dans ce décor triomphant, il l'entendait craquer, il les sentait tous inquiets, s'élourdissant, courant à l'abîme, comme tous les affolés que les révolutions emportent. On servait le dessert, la table était couverte de crèmes, de pâtisseries, de fruits magnifiques. Pour achever de ragaillîirdir les Mazelle, lorsqu'on versa le Champagne, on fil l'éloge de la paresse, de la divine paresse qui n'est point de cette terre. La vaste salle à manger, si gaie, était toute pleine de la douceur des gi'ands arbres, et Luc réfléchissait, car il venait brusquement de comprendre la pensée dont il se sentait gros, Taffranchissement de l'avenir, en face de ces gens qui étaient l'autorité injuste et tyrannique du passé.

Après le café, qui fut servi dans le salon, Boisgelin proposa une promenade dans le parc, jusqu'à la Ferme. Pendant tout le déjeuner, il s'était prodigué auprès de Fernande, qui continuait à lui tenir rigueur ; car elle lui avait refusé son pied sous la table, elle ne lui répondait

même pas, gardanl ses clairs sourires pour le soes-préfel, enfuced'i'lle. Et, depuis huit jours, c'éUit ainsi. Elle le se vruittle toute douceur, quand il se permeltail de ne par obéir immédiatement à un de ses caprices. Or, le Tond de leur présente querelle Claîl qu'elle avait exigé qu'il donn&i une chasse ik courre, pour la seule Joie du costuma nouveau qu'elle y porterait. Il s'était permis de ne pas von loir, tant la dépense devait être grosse; d'autant plui' que Suzanne, avertie, l'avait supplié d'être un peu rai< sonuable; et la lutte avait titiî par s'établir ainsi entre les deux femmes, il s'agissait de savoir qui l'emporterait, de la maîtresse ou de l'épouse. Durant le déjeuner, Suzanne, de son doux et triste regard, n'avait rien perdu de la fi-oideur jouée de Fernande, ni des empressements inquiets de son mari. Aussi, lorsque ce dernier proposa une promenade, comprit-elle qu'il cherchait uniquement une occasion de s'isoler avec la boudeuse, pour se défendre et la reconquérir. Blessée, incapable de comballre, elle se retira dans sa dignité soulTrante, en disant qu'elle resterait, afin de tenir compagnie aux Mazelle, qui, par hygiène, ne se remuaient jamais au sortir de table. Le président Gaume, sa Hlle Lucile et le capitaine Jollivel déclarèrent également qu'ils ne bougeraient pas ; ce qui fit que l'ubbé Jlarle proposa une partie d'échecs au président. Le jeune Achille Gourier avait déjà pris congé, heureux de retrouver sa libre rêverie par la campat;ne vaste, sous le prétexte d'un examen qu'il préparait. Et il n'y eut donc que Doisgclin, le sous-préfet, le ménage Dclaveau, le ménage Gourier et Luc, qui sa rendirent à la Ferme, d'un pas ralenti, au travers des hautes futaies du parc.

En allant, ce fut très correct, les cinq hommes marchèrent en un groupe, pendant que Fernande et Léonnre venaient derrière, l'air enfoncé dans une conversation intime. Boisgclin se répandit en doléances sur les mal-

1 ivn. 1 iXku

heurs de l'agriculture : la terre faisait banqueroute, tous les cultivateurs couraient à une ruine prochaine. Châtelard et Courier tombèrent d'accord que le problème terrible, sans solution jusqu'ici, se posait là; car. pour que l'ouvrier industriel pût produire, il fallait que le pain fût à bas prix, et si le blé était à bas prix, le paysan ruiné n'achetait plus les produits de l'industrie. Delaveau croyait qu'on trouverait la solution dans un protectionnisme intelligent. Et Luc, que la question passion nait, les poussa, obtint surtout des renseignements de Boisgelin, qui finit par confesser que sa desespérance venait de ses difficultés continuelles avec son fermier, Fouillât, dont les exigences croissaient d'anné * en année. Il allait sans doute être forcé de se séparer de lui, à l'occasion du renouvellement de leur bail, le fermier ayant demandé une diminution de dix pour cent dans le prix de fermage; et le pis était que, pris de la crainte que son bail ne fut pas renouvelé, il avait cessé de soigner les terres, ne les fumant plus, disant qu'il n'avait pas besoin de travailler à la fortune de son successeur. C'était la propriété stérilisée, peu à peu frappée de mort.

— Et il en est ainsi partout, continua Boisgelin. On ne s'entend pas, les travailleurs veulent prendre la place des propriétaires, et c'est la culture qui souffre de la querelle... Tenez! aux Combetles, dans ce village dont ïes terres ne sont séparées des miennes que parla route de Formeries, vous ne vous imaginez pas le peu d'entente, les efforts que chaque paysan fait pour nuire à son voisin, en se paralysant lui-même... Ah! la féodalité avait du bon, tous ces gaillards marcheraient, obéiraient, s'ils n'avaient rien à eux et s'ils étaient convaincus de n'avoir jamais rien !

Cette conclusion imprévue fit sourire Luc. Mais il restait frappé de l'aveu inconscient que du manque d'entente venait seule la prétendue faillite delà terre. Et,

118 LES (lUATRB ÉVANGILES

mainlenant, au sortir du parc, son regard s'étendait sur la plaine immense, cette Roumaicne si célèbre autrefois par sa fÉcondilé, qu'on accusait aujourd'hui de se refroidir et de ne plus nourrir son peuple. A gauche, it voyait se dérouler le vaste domaine de la Ferme, tandis qu'il apercevait, k droite, les pauvres toits des Combettes, autour desquels se groupaient des cbamps extrêmement divisés, des lopins émiellés encore par les héritages, pareils à une étolTe faite de pièces et de morceaux. E( que décider pour que la bonne entente revint, pour que, de ces elTorts contradictoires et douloureux, naquit le grand élan de solidarité, au nom du bonheur da tous!

Justement, comme on approchait de la Ferme, une habitation large et assez bien tenue, on ; entendit des jurons, des coups de poing sur les tables, tout le bruit violent d'une querelle. Puis, on vit en sortir deux pajsans, l'un gros et lourd, l'autre maigre et rageur, qui, après s'être menacés une derniore fois, s'Éloignèrent, se dirigèrent à travers champs vei's les Combettes, chacun par un chemin différent.

— Qu'y a-t-il donc, Feuillat? demanda Boisgelin au fermier, debout sur le seuil.

— Oh! ce n'est rien, monsieur... C'en est encore deux des Combettes, qui ont une discussion à propos d'une borne et qui m'avaient prié de leur servir d'arbitre. Voilà des ans el des ans que, de père en fils, les Lcufanl et les Yvonnot sont toujours à se chamailler, si bien que ca les rend fous, rien que de se voir... J'ai eu beau leur parler raison, vous les avez entendus, ils se mangent. £t sontils bëtcs, mon Dieu! eux qui seraient si forts, s'ils voulaient seulement réfléchir et s'entendre un tout petit peu !

Puis, fàcbé sans doute d'avoir laissé échapper cette réflexion, qui n'était jias bonne à dire devant le maître, il

voila son regard, il reprit d'une voix sourde, la face close, sans pensée :

— Si ces dames et ces messieurs veulent bien entrer se reposer un moment.

Mais Luc avait vu ses yeux luire, il fut surpris de le retrouver si terreux, si sec, dans sa haute taille maigre, comme déjà brûlé par les grands soleils, à quarante ans à peine. Pourtant, il était d'une intelligence fort vive, ainsi qu'il s'en aperçut ensuite, en l'écoutant causer avec Boisgelin. Ce dernier lui ayant demandé, d'un air riant, s'il avait réîléchi au sujet du bail, le fermier hocha la tête, répondit des paroles brèves, en diplomate désireux de vaincre. Evidemment, il réservait ce qu'il pensait : la terre à ceux qui la cultivaient, la terre à tous, pour qu'on se remit à l'aimer et à la féconder. Aimer la terre! et il haussait les épaules. Son père, son grand-père l'avaient aimée furieusement. A quoi cela leur avait-il servi? Lui, attendait de pouvoir l'aimer de nouveau, quand il la féconderait pour lui, pour les siens, et non pour un propriétaire, dont l'unique pensée serait d'augmenter le fermage, le jour où la récolte doublerait. Et il y avait autre chose encore au fond de ses demi-paroles, dans son regard clair sur l'avenir : l'entente sage entre les paysans, les champs si divisés mis en commun, la grande culture intensive, par les machines. C'étaient des idées rares qu'il s'était faites peu à peu, que les bourgeois n'avaient pas besoin de savoir, mais qui parfois sortaient quand même de lui.

On avait fini par entrer s'asseoir un instant dans la ferme, et Luc retrouvait les murs froids et nus, l'odeur de travail et de pauvreté, qui, la veille, l'avaient tant frappé chez les Bonnaire, rue des Trois-Lunes. Sèche et terreuse, pareille à son homme, la Feuillat était là, muette, résignée, avec le seul enfant qu'elle avait eu, un grand garçon de douze ans, Léon, qui aidait déjà son père. C'était partout, chez le paysan ainsi que chez l'ouvrier, le

110 LES QUiTRE CTIKCILES

travail mandil, frappé de déshonneur, devenu une tare, ne nourrissant même pas l'esclave qu'on rivait à son métier manuel co(nrae h une chaîne. Dans le village voisin, aux Combctles, la souiïrance était certainement plus grande encore, des maisons sordides, une existence de bêles domestiques nourries de soupe, les Lenfant avec leur fils Arsène et leur (ille Olympe, les Yvonnot qui en avaient deux parcillemeiil, Eugénie et Nicolas, tous an baquet immonde de la misère, aggravant leni-s maux par leur rage à s'cnire-dévorer. El Luc écoutait, regardait, évoquait cet enfer social, en se disant que la solution du problème était pourlanl là, car le jour où toute une société nouvelle serait reconslruile, il faudrait bien en revenir à la terre, rëternelle nourrice, la mère commune, qui, seule, pouvait assurer aux boraraes le pain quotidien.

En quittant la Ferme, Boisgelin dit à Peuillal :

— Enfin, vous réHêchiruz, mon brave. La terre a gagné, il est juste que j'en prodle.

— Ohl c'est tout réfléchi, monsieur, répondit le fermier. J'aime autant crevur de faim sur la route que chez vous.

Au retour, lorsque ces dames et ces messieurs ren- Irèrenl à la Guerdache, par un nuire chemin du parc, plus solitaire et plus omlirem, (le iiouvciiux groupes se formèrent. Le sous-préfel cl Léonore s'allanlèrenl, se trouvèrent bicnlôlù la queue, très lui n, se contentant d'ailleurs de causer placidemeiii, en vji'ux mi^nai;e; tuniiis que Ooisgclin et Pernamle, qui s'él;iii-nt écartés peu à peu, disparurent, comme s'ils s'élaieiit Icoiiipils de roule, égarés par des sentiers pi'rdiis, t.uii leur conversation était vive. Ou mêtne pas tranquille, li-s deux maris, Courier et Delàveau, avaient cojiliiiui^ de suivre l'allûe, eu s'enirelenant d'un article sur la fin lU- hi grève, dajis € leJournal de Beauclair u, une feuillu qui tirait à cinq cents exemplaires

et que publiait un nommé Lebleu^ petit libraire clérical, auquel Tabbé Marie et le capitaine Jollivet donnaient des articles. Le maire déplorait qu'on eût mis le- bon Dieu dans l'affaire, bien qu'il approuvât, avec le directeur de l'Abîme, ce chant de triomphe, où était célébrée, en style lyrique, la victoire du capital sur le salariat. Et Luc, qui marchait près d'eux, ennuyé, las de les entendre, manœuvra de façon à se laisser dislancer, puis se jeta sous bois, certain de toujours retrouver la Guerdache.

Quelle adorable solitude, dans ces taillis épais, où le tiède soleil de septembre pleuvait en une poussière d'or! Quelque temps, il marcha au hasard, heureux d'être enfin seul, de respirer largement, en pleine nature, comme soulagé du poids qui l'écrasait, depuis que tous ces gens pesaient sur son cerveau et sur son cœur. Il songeait pourtant à les rejoindre, lorsqu'il déboucha brusquement, près de' la route de Formerios, dans de vastes prés, au milieu desquels un petit bras de la Mionne alimentait une grande mare. El la scène sur laquelle il tomba, l'amusa beaucoup, lui fut à la fois un charme et un espoir.

C'était Paul Boisgelin, qui venait d'obtenir la permission d'amener jusque-là ses deux invitées, Nise Delaveau et Louise Mazelle, dont les trois ans avaient de trop petits pieds pour aller bien loin. Les bonnes, allongées sous un saule, bavardaient, ne s'occupaient même plus des enfants. Mais la grosse aventure élail que le futur hérilitu* de la Guerdache et les deux bourgeoises encore en bavette avaient trouvé la mare occupée par une invasion populaire, trois galopins conquôranls qui devaient avoir escaladé un mur ou s'être glissés sous une haie. Luc, très surpris, reconnut Nanet, le chef, l'âme de l'expéclilion, suivi de Lucien et d'Antoinette Bonnaire, qu*il avait sûrement débauchés, entraînés si loin de la rue des Trois-

Lunes, profitant du libre dimanche. Et tout s'expliquait, Lucien ayant inventé un petit bateau qui marchait seul, et Nanct s'étant offert, en se faisant fort de le mener à une mare, qu'il connaissait, une belle mare où l'on ne rencontrait jamais personne. Le petit bateau, maintenant, marchait seul sur Teau claire, sans une ride. C'était un prodige.

Simplement, Lucien avait eu le coup de génie d'utiliser le mécanisme enfantin d'une petite voiture roulante, un jouet de dix-neuf sous, en adaptant les roues, garnies de palettes, h un bateau creusé dans un bout de sapin. Et ça faisait bien dix mètres, sans être remonté. Le pis était qu'il fallait alors rattraper le bateau avec une perche, ce qui, chaque fois, manquait de le submerger.

Mais, pétrifiés d'admiration, Paul et ses deux invitées restaient debout au bord de la mare. Louise surtout, les yeux luisants dans son mince visage de chèvre capricieuse, fut bientôt emportée par un désir sans bornes. Elle tendit ses menottes, elle cria :

— Je veux, je veux...

Puis, elle courut à Lucien, qui, d'un coup de perche, venait de ramener le bateau, pour le remonter. La bonne nature, dans le plaisir du jeu, les rapprocha. Ils se tutoyèrent.

— C'est moi qui l'ai fait, tu sais.

— Oh ! fais voir, donne !

Il ne voulut pas, il défendit son bien contre les menolles spoliatrices.

— Ah! non, pas celui-là, j'ai eu trop de peine... Ta vas le cnsscr, làche-lc.

Pourtant, il finit par faiblir, la trouvant très gentille, l'air si gai et sentant bon.

— Je t'en ferai un autre, si tu veux.

Et, comme il avait remis le bateau sur l'eau, et que les roues de nouveau marchaient, elle accepta, elle battit

illAVAlJj IZd

des mains, en s'asseyant près de lui, sur l'herbe, conquise à son tour, très camarade, ne le quittant plus.

Paul, Taîné de tous, dont les sept ans faisaient déjà un petit homme, eut cependant Tidée confuse quUl devait chercher à savoir. Il avait avisé Antoinette, dont Tair aimable, la saine et jolie figure l'enhardissaient,

— Quel âge as-tu, toi?

— Moi, j'ai quatre ans, mais papa dit que j'ai l'air d'en avoir six.

— Qui est donc ton papa?

— Papa, c'est papa, tiens ! Es-tu bête de demander ça !

Elle riait si joliment, qu'il trouva la réponse décisive et ne l'interrogea pas davantage. Lui aussi s'était assis près d'elle, et ils furent tout de suite les meilleurs amis du monde. Sans doute ne s'apercevait-il pas qu'elle avait une simple petite robe de laine, pas belle, tellement elle était plaisante, avec sa bonne santé et son air de ne douter de rien.

— Et toi, ton papa? c'est à lui, tous ces arbres? Ah bien ! ce que tu as de la place, pour jouer !... Nous autres, nous avons passé par le trou de la haie, là-bas.

— . C'est défendu... On me défend aussi de venir ici, parce qu'on a peur que je ne tombe dans l'eau. Et c'est .si amusant!... Il ne faudra rien dire, on nous punirait tous.

Mais, brusquement, il y eut un drame. Nanet, si blond et si ébouriffé, s'était émerveillé devant Nise, qui était encore plus ébouriffée et plus blonde que lui. Ils ressemblaient à deux joujoux, ils allèrent tout de suite l'un à l'autre, comme si leur rencontre était une chose nécessaire, et qu'ils se fussent attendus. Déjà, ils se tenaient par les mains, ils se riaient dans la figure, jouant à se pousser. Et Nanet, qui faisait l'homme brave, cria:

— Son bateau, il n'y a pas besoin de bâton pour ravoir... Moi, j'irai bien le chercher dans l'eau.

Enthousiasmée, Nise, qui était, elle aussi, pour les jeux extraordinaires, appuya sa proposition.

— C'est ça, faut nous mettre dans l'eau, faut tous retirer nos souliers.

Et voilà qu'en se penchant elle faillit glisser dans la mare. Toute sa vantardise de fillette l'abandonna, elle poussa un cri terrible, lorsqu'elle sentit l'eau mouiller ses bollincs. Lui, bravemciit, s'était précipité, l'avait saisie de ses petits bras déjà forts; et il la portait comme une conquête et un trophée, il la déposa sur l'herbe, où elle se remit à rire, jouant avec lui, tous denxs'empoignant, se roulant, ainsi que deux chevreaux en gaieté. Mais le cri aigu que lui avait arraché la peur, venait de tirer les bonnes de leur oubli bavard, sous le saule. Elles s'étaient levées, elles avaient aperçu avec stupeur la bande envahissante, ces galopins tombés elles ne savaient d'où, qui se permettaient de débaucher les enfants de bourgeois confiés à leur garde. Et elles accoururent d'un air courroucé, si terrible, que Lucien se hâta de reprendre son bateau, détalant à toutes jambes, dans la crainte qu'on ne le lui confisquât, suivi d'Antoinette et de Nanet lui-môme, que la panique emportait. Ils galopèrent jusqu'à la haie, se jetèrent à plat ventre, se coulèrent, disp.iruront, pendant que les deux bonnes remmenaient à la GnorJache les trois enfants, en convenant avec eux de ne rien dire, pour que personne ne fut grondé. »

JjUC riait tout seul, dans l'amusement que lui avait causé celle scène, surprise ainsi sous le paternel soleil, au milieu de la bonne nature amie. Ah! les braves petits êtres, comme ils étaient vite d'accord, comme ils résolvaient aisément toutes les difficultés, ignorants encore des luttes fratricides, et quel rêve de triomphal avenir ils apportaient! En cinq minutes, il fut de retour à la Giierdache,

OÙ il retomba dans Texécrable présent, empoisonné d'égoïsme, devenu le champ de bataille exaspéré de toutes les passions mauvaises. 11 était quatre heures, et les convives prenaient congé.

Mais ce qui le frappa, ce fut d'apercevoir, un peu à gauche du perron, monsieur Jérôme dans sa petite voilure. Il venait de rentrer de sa longue promenade, il avait fait un signe au domestique, pour qu'on le laissât un instant à cette place, comme s'il avait voulu assister au départ des invités, dans le tiède soleil, aux rayons déjà obliques. Sur le perron, Suzanne, parmi ces messieurs et ces dames, prêts à partir, attendait son mari qui s'était attardé en compagnie de Fernande. Depuis plusieurs minutes, tous les autres promeneurs étaient là, lorsqu'elle les vit enfin revenir d'un pas tranquille, causant, avec l'air de penser que cette longue solitude à deux était la plus naturelle du monde. Elle ne provoqua d'ailleurs aucune explication, mais Luc s'aperçut bien que ses mains tremblaient légèrement, tandis qu'une amertume douloureuse passait dans ses sourires de bonne hôtesse, forcée d'être aimable. Et ce fut, chez elle, une blessure vive, dont elle ne put s'empêcher de tressaillir, lorsque Boisgelin, s'adressant au capitaine Jollivet, lui dit qu'il irait le voir, pour le consulter et organiser avec lui la chasse à courre, dont il n'avait eu jusque-là que le vague projet. Ainsi, c'était chose faite, l'épouse était battue, la maîtresse l'emportait, en imposant son caprice de dépense et de folie, pendant cette promenade, impudente comme un rendez-vous donné publiquement. Une révolte intérieure souleva Suzanne, pourquoi ne prenait-elle pas son enfant et ne s'en allait-elle pas? Puis, d'un effort visible, elle se calma, très digne, très grande, gardant l'honneur de son nom et de sa maison, dans son abnégation d'honnête femme, dans ce silence de tendresse héroïque où elle avait résolu de vivre, protégée contre la boue '^nviron-

nante. Et Luc, qui devinait tout, ne sentit plus sa torture que dans le frémissement de sa pauvre main fiévreuse, lorsqu'il la lui serra, pour prendre congé.

Monsieur Jérôme avait suivi la scène, de ce regard d'eau de source, où Ton se demandait avec angoisse s'il ; avait encore une pensée, une intelligence qui comprenait el qui jugeait. Puis, il assista au départ de tous les convives, comme à un défilé de toutes les puissances humaines, de toutes les autorités sociales, les maîtres que le peuple avait en exemple. Châtclard, en calèche, partit avec Courier et Léonore, laquelle offrit une place à Tabbé Marie, de sorte qu'elle et Tabbé s'assirent côte à côte sur la banquette de devant, tandis que le sous-préfet et le maire, amicalement, leur firent face. Le capitaine Jollivet, qui conduisait lui-même un tilbury de louage, emmena le président Gaume et Lucile, sa fiancée, dont le père, inquiet, surveillait les grâces de tourterelle pâmée. Enfin, les Mazclle, qu'un immense landau avait amenés, y remontèrent, ainsi que dans un lit moelleux, où, couchés à demi, ils achèveraient de bercer leur digestion. Et monsieur Jérôme, que tous se contentèrent de saluer, selon la règle de la maison, les suivit de ses regards, comme un enfant suit les ombres qui passent, sans qu'un sentiment quelconque parût sur son froid visage.

Il ne restait que les Delaveau, et le directeur de rAbime voulut absolument prendre Luc avec lui, dans la Victoria de Boisgelin, pour lui éviter le retour à pied. Rien ne serait plus simple que de le laisser à sa porte, puisqu'on passerait devant la Crccherie. Comme il n'y avait qu'un strapontin, Fernande mettrait Nise sur ses genoux, et la bonne monterait à côté du cocher. Et Delaveau insistait avec beaucoup d'obligeance.

— Voyons, monsieur Froment, ce sera un véritable plaisir pour moi.

Luc dut finir par accepter. Boisgelin, maladroit, reparla

de la chasse à courre, s*inquiéta de savoir si le jeune homme serait encore à Beauclair, pour y assister. Il répondit qu'il n'en savait rien, mais q^i'il ne fallait point compter sur lui. Souriante, Suzanne l'écoutait. Puis, les yeux humides de leur fraternelle sympathie, elle lui serra la main de nouveau.

— Au revoir, mon ami.

Et, lorsque la Victoria partit enfin, Luc rencontra une dernière fois les yeux de monsieur Jérôme, qui lui semblaient aller de Fernande à Suzanne, dans une lente observation de la destruction suprême dont sa race était menacée. N'était-ce pas une illusion d'ailleurs, n'y avaitil pas eu simplement, au fond de ses yeux, l'unique émotion qui parfois y luisait en un vague sourire, quand il regardait sa chère petite-fille, la seule qu'il aimât et qu'il voulût bien reconnaître encore?

Dans la Victoria, pendant qu'elle roulait vers Beauclair, Luc ne tarda pas à comprendre pourquoi Delaveau avait tant désiré le ramener avec lui. Ce dernier se remit à le questionner sur son brusque voyage, sur ce qu'il était venu faire, sur la direction nouvelle que Jordan allait donner à son haut fourneau, maintenant que Laroche, l'ancien ingénieur, était mort. Un des projets secrets de Delaveau avait toujours été d'acheter le haut fourneau, ainsi que le vaste terrain qui le séparait de son usine, de façon à doubler la valeur de l'Abîme, en y englobant la Crêcherie. Mais c'était là un bien gros morceau, il n'avait espéré d'abord qu'une extension lente et progressive, ne comptant pas de longtemps avoir l'argent nécessaire. Pourtant, la mort subite de Laroche venait d'enfiévrer son désir, il s'était dit qu'il pourrait peut-être s'arranger avec Jordan, qu'il savait enfoncé dans ses études et désireux de se débarrasser d'une gestion qui le tracassait. Et voilà pourquoi la venue soudaine de Luc, appelé par Jordan, l'avait si vivement ému, dans la crainte que le

lis LES QUATRE EVANGILES

jeune liomme ne contrecarrât son projet, dont il ae s'était d'iiilleurs ouvert eucore qu'avec prudunce. Dès les premières questions, Tailes d'un air de bonhomie, Lnc se méfia, siuis tout comprendre; et il répondit d'une façon évasive :

— Je ne sais rien, voici plus de six mois que je n'ai vu Jordan... Son haut Tourneau, mais il va simplement, je pense, en confier la direction à quelque jeune ingénieur (le mérite.

Pendant qu'il parlait, il s'aperçut que Fernande ne le quittait pas des yeux. Nise s'éluit endormie sur ses genonx, cl elle se taisait, liv.s iiiléresséc, comme si elle eàt duviné que sa Torlune se dâcidail là, les regards fixés sur ce jeune homme, dans lequel elle avait déjà flairé on ennemi. N'iivail-il pas pris parti pour Suzanne, ne les avait-ctle p:is vus d'accord, les mains unies rratcrnellemenl? Et, maintenant, elle sentait la guerre déclarée, toute sa beauté s'aiguisait en un mince et cruel sourire, dans la volonté Je la victoire.

— Oh! ce que j'en dis, reprit Delaveau, hattanl en retraite, c'est parce qu'on m'avait conté que Jordan songeait à se renfermer dans ses découvertes... Il en a fait qui sont admirables.

— Admirables! répéta Luc, avec une conviction enthousiasle.

La voiture s'arrêta devant la Crècherie, et il en descendit, remercia, se trouva seul. Il était frémissant, comme soulevé p;ir un grand frisson qui venait des deux jonrnéos que le bienfaisant destin lui avait fait vivre, depuis son nrrivée à C'^auclair. 11 avait vu les deux faces de cel exécrable monde, dont la charpente craquait de pourriture : la misère inique des uns, la richesse empoisonneuse lies autres. Le travail, mal payé, méprisé, distribué injustement, n'était plus qu'une torture et une honle, lorsqu'il aurait dû être la noblesse, la santé, le bonheur

même de l'homme. Son cœur éclatait, son cerveau s'ouvrait, sous ridée à naître, dont il se sentait gros depuis des mois. Et c'était un cri de justice qui jaillissait de son être entier, et il n'y avait d'autre mission, aujourd'hui, que d'aller au secours des misérables et de refaire un peu de justice sur la terre.

Le lendemain, le lundi, les Jordan devaient revenir à Beauclair, par un Iraîn du soir. El Luc passa la matinée i se promener dans le parc de laCrêcherie.unparc d'une quaranlainc d'iicctarcs au plus, mais dont la situation cxceplionnelle, les sources ruisselantes, les verdures admirables, faisaient un coin de paradis, célèbre dans toute la contrée.

La maison d'habitation, un bâtiment de briques asseï étroit, sans style, que le grand-père de Jordan avait construit du temps de Louis XVIII, sur l'emplacement de l'ancien chùteau, brûlé pendant la Révolution, se trouvait adossée contre la rampe des Monts Blouses, une muraille escarpée et géante, qui faisait promontoire, au débouché de la gorge de Brias sur l'immense plaine de la Roumagne. Et le parc, abrité ainsi des vents du nord, exposé au plein midi, semblait èlre une serre naturelle, où régnait un éternel printemps. Toute une végétation vigoureuse couvrait cette muraille de rochers, grâce aux ruisseaux qui en tombaient de partout, en cascades cristallines; tandis que des sentiers de chèvre montaient, des escaliers taillés dans te roc, parmi des plantes grimpantes et des arbuslestoujoursverls. Puis, les ruisseaux se réunissaient, arrosaient d'une rivière lente le parc entier, de vastes pelouses, des bouquets de grands arbres, les plus beaux et les plus forts. D'ailleurs, Jordan, qui voulait laisser cette

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féconde nature à elle-môine, n'avait qu'un jardinier et deux aides, uniquement chargés des nettoyages, en dehors du potager et des quelques corbeilles de fleurs cultivées, devant la terrasse de la maison.

Le grand-père, Aurclien Jordan de Deauvisage, était né en 1790, à la veille de la Terreur. Les Bcauvisage, une des plus antiques et des plus illustres familles du pays, déchus déjà, ne possédaient plus, de leurs immenses terres d'autrefois, que deux fermes, jointes aujourd'hui au territoire des Combettes, sans compter près de mille hectares de roches nues, de landes stériles, toute une large bande du haut plateau des Monts Bleuses. Aurélien n'avait pas trois ans que ses parents durent émigrer, abandonnant, par une terrible nuit d'hiver, leur château en flammes. Et, jusqu'en 1816, il habita rAutriche, où, coup sur coup, sa mère, puis son père étaient morts, le laissant dans une détresse affreuse, élevé rudement à l'école du travail manuel, ne mangeant son pain que lorsqu'il l'avait gagné, cornme ouvrier mécanicien, attaché à une mine de fer. Il venait donc d'avoir vingt-six ans, lorsque, sous Louis XVIII, rentrant à Beauclair, il trouva le domaine ancestral bien diminué de nouveau, ayant perdu les deux fermes, réduit simplement au petit parc actuel, en dehors des mille hectares de cailloux dont personne ne voulait. Le malheur l'avait singulièrement démocratisé, il sentit qu'il ne pouvait plus être un Beauvisage, signa désormais Jordan tout court, épousa la fille d'un très riche fermier de Saint-Cron, dont la dot lui permit de faire construire, sur les cendres du château, la bourgeoise maison de briques que son petit-fils habitait encore. Mais, surtout, devenu un travailleur, les mains restées noires, il se souvint de la mine de fer d'Autriche, du haut fourneau qu'il y avait desservi; et, dès 1818, il chercha, il découvrit une mine semblable parmi les roches désolées de son domaine, dont il soupçonnait l'existence, grâce à

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certains récits légendaires de ses parents; puis, ao-dUBni de la Crêchcrie, à mi-c<Me, il installa le haut fourneau, le premier qu'on eût biili dans la contrée. Dès lors, il ne fut plus qu'un industriel, sans jamais réaliser de très brillantes afraires, toujours en lullc, manquant de l'argent indispensable, et n'aj;inl à la reconnaissance du pays que le titre d'y avoir amené, par la présence de son haut fourneau, les ouvriers du Ter fondateurs des riches usines actuelles, entre autres Biaise Qurigaou, l'étireurqui avait fondé l'Abîme, en 1823.

Aurélicn Jordan n'eut un fils, Séverin, qu'à l'&ge de trente-cinq ans passés, et ce fui seulement à sa mort, en 185^, lorsque ce fils le rempiaga, que le haut fourneau de la Grêcherie prit une importance considérable. Séverin avait épousé une demoiselle Françoise Michon, la fille d'un médecin de Magnolles, chez laquelle se révéla nae femme d'une honte exquise, d'une inleiligence supérieure. Elle devint l'activité, la sagesse, la richesse de la maison. Son mari, guidé par elle, ûmé, soutenu, per^a de nouvelles galeries de mine, décupla l'ciLtraction du minerai, reconstruisit presque le haut fourneau, pour le doter de tous les perfectionnements connus. Aussi, dans la grosse fortune qu'ils gagnèrent, n'uurcnt-ils bienlAt plus que la tristesse d'être sans enfants. Ils étaient mariés depuis dix années, et Séverin avait quariuilc ans déjà, lorsqu'un fils, Martial, leur naquit enTin; et, dix années plus tard, ils eurent encore une fille, Sœui-clle. Cette fécondité tardive combla leur honlieur, la mère surtout fut une mère adnû' rable, qui enfanta une seconde fois son fils, en te disputant viclorieusemcut à la mort, en le faisant l'intelligence de son intelligence et la bonté de sa bonté. Le docteur Michon, le grand-père, un rêveur humanitaire d'une charité divine, un fuuriériste et un saint-simonien de la première heure, s'était retiré à la Crècherie, où sa fille lui avait fait bâtir un pavillon, celui que Luc justement

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occupait. Il y était mort, parmi ses livres, dans la gaieté du soleil et des fleurs. Et, jusqu'à la mort de la mère adoi^able, survenue six ans après celles du grand-père et du père, la Crêcherie vécut dans l'allégresse d'une prospérité et d'une félicité constantes. ,

Martial Jordan avait trente ans, et Sœurette vingt, lorsqu'ils restèrent seuls; et il y avait cinq années de cela. ' Lui, malgré sa petite santé, les continuelles maladies dont sa mère l'avait guéri à force d'amour, était passé par l'Ecole polytechnique. Mais, dès sa rentrée à la Crêcherie, abandonnant toutes les situations officielles, maître de sa destinée grâce à sa fortune considérable, il s'était pris de passion pour les recherches que les applications de l'électricité ouvraient à l'étude des savants. Il fit construire, au flanc même de la maison de briques, un très vaste laboratoire, installa sous un hangar voisin une puissante force motri.ce, puis se spécialisa peu à peu, finit par se donner presque entièrement au rêve de réaliser la fonte des métaux dans des fours électriques, non plus théoriquement, mais pratiquement, pour l'exploitation industrielle. A partir de ce moment, il s'enferma, vécut en moine, tout à ses expériences, à sa grande œuvre, qui devint son existence même, sa raison d'être et d'agir. La petite sœur avait remplacé près de lui la mère disparue. Sœurette fut bientôt la gardienne fidèle, le bon ange sans cesse en éveil, le soignant, l'entourant de la tiède affection dont il avait besoin, comme de l'air même qu'il respirait. Elle prit en outre la direction de leur ménage à deux de bons camarades, lui évita les soucis matériels, lui servit même de secrétaire, d'aide préparateur, sans bruit, toute de paix et de douceur, avec un tranquille sourire. Heureusement, le baut fourneau continuait à marcher seul, le vieil ingénieur Laroche était là depuis plus de trente ans, légué par le fondateur, Aurélien Jordan, de sorte que le Jordan

actuel,: enfoncé dans ses expériences de laboratoire, pou-

]3i LES QUATRE EVANGILES

vail se désintéresser complètemcnl des réalités présentes. Il laissait le brave homme mener le haut fourneau selon la routine acquise, ayant cessé lui-même de sa préoccuper des améliorations, des perfectionnements possibles, considérant ces choses comme des progrès relatifs et transitoires, sans importance, depuis qu'il cherchait la transformation radicale, cette fonte du fer par l'électricité, qui révolutionnerait l'industrie métallurgique. C'était même Sœurette qui devait intervenir parfois, preni^ certaines décisions avec Laroche, Ii^squ'elle savait son frère le cerveau hanlé d'une recherche et qu'elle no voulait pas le troubler d'une préoccupation étrangère. Et, tout d'un coup, la mort de Laroche venait de Jeter dans ce train des choses, si bien réglé, un tel désarroi, que Jordan, s'estimani assez riche et sans ambition aucune, se serait débarrassé volontiers du haut fourneau, en entamant tout de suite des négocialions avec Delavean, dont il connaissait le désir, si Sœurette, plus sage, n'arait obtenudcluiqu'il consulterait d'abord Luc, en qui elle avuit une grande confiance. De là, l'appel pressant re^u par le jeune homme, et qui l'avait fait tomber si brusquement à Beauclair.

Luc connaissait les Jordan, le frère et la sœur, depuis qu'il les avait rencontrés chez les Boisgelin, à Paris, où ils s'étaient fixés tout un hiver, afin de mener à bien cettaint'S éludes. Rapidement, une grande sympathie s'était nouée, faite chez lui d'une admiration vive pour le frère, dont le génie scienlifique le passionnait, et d'une profonde affection, mêlée de respect, pour la sceur, qui M apparaissait comme une divine figure de la bonté. 11 travaillait alors Iui-m6me avec le célèbre chimiste Bourdin, chargé d'étudier des minerais de fer trop sulfurés et trop phosphatés, qu'il s'agissait de rendru utilisables; et Sœu-' rettc se souvenait des détails qu'il avait donnés à son frère, la coaversatton d'un soir qui était restée vivante

1\KAVA1L IdO

en elle, dans le souci de bonne ménagère qu'elle apportait à la conduite de leurs affaires. Il y avait plus de dix ans que la mine, découverte sur le plateau des Monts Bleuses par Aurélien Jordan, le grand-père, était abandonnée, car on avait fini par tomber sur des filons exécrables, où le soufre et le phosphore dominaient à un tel point, que le minerai ne rendait plus à la fonte de quoi payer les frais d'extraction. L'exploitation des galeries avait donc cessé, le haut fourneau de la Crêcherie élail maintenant alimenté par les mines de Granval, près de Brias, dont un petit chemin de fer amenait le minerai, assez bon, jusqu'à la plate-forme de chargement, ainsi d'ailleurs que le charbon des houillères voisines. Mais c'étaient là de gros frais. Sœurette songeait souvent à ces méthodes chimiques qui permettraient peut-être de reprendre Texploitation de la mine, d'après ce que Luc avait dit ; et, dans son désir de le consulter, avant que son frère prît une décision, entrait le besoin de savoir au moins ce qu'on céderait à Delaveau, si un acte de vente intervenait entre la Crêcherie et l'Abîme.

Les Jordan devaient arriver par le train de six heures, après douze grandes heures de voyage, et Luc se rendit à la gare pour les y attendre, en profitant de la voilure qui allait les y cl^ercher. Jordan, petit, chélif, avec sa face longue et douce, un peu vague, que des cheveux et une barbe d'un brun décoloré encadraient, descendit de wagon, enveloppé dans une grande fourrure, bien que la belle journée de septembre fût chaude. De ses yeux noirs, très vifs, très pénétrants, où toute la vie de son être semblait s'être réfugiée, il aperçut le premier le jeune homme.

— Ah! mon bon ami, que vous êtes gentil de nous avoir attendus!... On n'a pas idée d'une pareille catastrophe, ce pauvre cousin, tout seul là-bas, qu'il nous a fallu aller enterrer, et moi qui ai l'exécration des voyages!... Enfin, c'est fini, nous voilà.

— En bonne santé tout de même et sans trop de fatigue? demanda Luc.

— Non, pas trop. J'ai pu dormir, heureusement.

Mais Sœurette, après s'être assurée qu'on n'oubliait aucune des couvertures, emportées par précaution, arrivait à son tour. Elle n'était point jolie, petite elle aussi, pâle et sans teint, d'une insignifiance de femme qui se résignait à son rôle de bonne ménagère et de gardemalade. Pourtant, ses sourires tendres éclairaient d'un charme inûni son visage effacé, où elle n'avait également de beaux que des yeux de passion, au fond desquels brûlait tout le besoin d'amour refoulé en elle, et qu'ellemême ignorait. Elle n'avait encore aimé que son frère, elle l'aimait en fille cloîtrée qui faisait à son dieu le sacrifice du monde. Et, tout de suite, avant de s'adresser à Luc, elle lui cria :

— Martial, fais attention, tu devrais mettre ton foulard.

Puis, se tournant vers le jeune homme, elle se montra charmante, elle lui témoigna toute sa vive sympathie.

— Que d'excuses nous avons à vous faire, monsieur Froment, et qu'avez-vous pensé de nous, en ne nous trouvant pas, à votre arrivée !... Au moins, vous êtes-vous bien installé chez nous, vous a-t-on bien soigné?

— Admirablement, j'ai vécu en prince.

— Oh! vous plaisantez!... En partant, j'avais eu grand soin de donner tous les ordres nécessaires, pour que rien ne vous manquât. N'importe, je n'y étais point, je ne pouvais surveiller, et vous ne sauriez croire le mauvais sang que je me suis fait, à l'idée de vous avoir abandonné ainsi, dans notre pauvre maison vide.

On était monté en voiture, et la conversation continua. Luc acheva de les rassurer, en leur jurant qu'il avait passé deux jours des plus intéressants, qu'il leur conterait. Quand ils arrivèrent à la Crêcherie, bien que la nuit

fût tombée, Jordan regarda autour de lui, si heureux de rentrer dans son existence accoutumée, qu'il en poussait des cris de joie. Il lui semblait qu'il revenait là, après une absence de plusieurs semaines. Comment pouvait-on trouver du plaisir à courir les routes, lorsque tout le bonheur humain tenait dans le coin étroit où Ton pensait, où Ton travaillait, débarrassé du souci de vivre par le pli de rhabitude? Et, en attendant que Sœurette fît servir le dîner, il se hâta de se laver à Teau tiède, il voulut absolument emmener Luc dans son laboratoire, brûlant lui-même de s'y retrouver, disant avec son léger rire qu'il ne dînerait pas de bon cœur, s'il ne respirait pas un peu d'abord l'air de la pièce où il passait son existence.

— Mon bon ami, c'est encore mon odeur préférée... Ma foi, oui ! détentes les odeurs, celle que j'aime encore le mieux est l'odeur de la pièce où je travaille... Elle m'enchante et me féconde.

Le laboratoire était une vaste salle, très haute, construite en fer et en briques, et dont les larges baies donnaient sur lés verdures du parc. Une immense table tenait le milieu, chargée d'appareils, tandis que tout un outillage compliqué garnissait les murs, avec des modèles, des ébauches de projets, des réductions de fours électriques, dans les coins. Volant d'un bout à l'autre de la salle, un réseau de câbles et de fils apportait la force du hangar voisin où se trouvait la machine, la distribuait aux appareils, aux outils, aux fours, pour les expériences. Et, au milieu de cette sévérité scientifique un peu rude, devint une des baies, une sorte de retraite moelleuse et ticdo était aménagée; un coin de tendre intimité, des bibliothèques basses, des fauteuils profonds, le divan où le frère sommeillait à des heures réglées, la petite table où s'asseyait la sœur, veillant sur lui, collaborant en

secrétaire fidèle.

ISS LES QGATRE EVANGILES

JordaD avait tourné un boulon, et la salle entière s'égayail d'un flot de lumière i}lcclri(jue.

— M'y voici donc, je ne suis décidément i l'aise qae chez moi... Et, vous savez, l'accident qui m'a fore* de partir pour trois jours, s'est justement produit aa moment où une expérience me passionnait. Je vais reprendre ca... Mon Dieu! que je me sens bien!

Il continuait de rire, plus rose, plus animé que d'habitude. Et, s'alloni:eanl a demi sur le divan, dans une pose de songerie qui lui était familière, il forfa Lac à s'y asseoir également.

— Dites donc, mon bon ami, nous avons, n'est-ce pas f le temps de causer des choses qui m'ont donné un tel désir de vous voir, que je me suis permis de vous faire venir. Il est nécessaire, d'ailleurs, que Sœurette soit là, car elle est d'excellent conseil ; et, si vous le voulez bien, nous altendrons d'avoir diné, ce sera pour !e dessert... Ah ! que je suis heureus de vous tenir là, en face de moi, pour vous dire en allcndaiit où en sont mes recherches. Ça ne va guère vile, mais je travaille, et vous le savez, c'est la grande affaire, il suffit qu'on travaille deux heures par jour, pour que le monde soit conquis.

El le silencieux parla, raconta ses travaux, qu'il ne confiait à personne, excepté aux arbres de son parc, ainsi qu'il le disait plaisamment. Le four élecirique pour la fonte des métaux étant déjà trouvé, il n'en avait d'abord cherché que l'application pratique à la fonte du minerjù de fer. En Suisse, ou la force motrice des torrents permet des installations peu coûteuses, il avait visité des fours qui fondaient de l'aluminium dans d'excellentes conditions. Pourquoi ne fondrait-on pas ainsi le fert il ne s'agissait, si l'on voulait résoudre le problème, que d'appliquer les mêmes principes à un cas déterminé. Les hauts fourneaux actuels ne produisent guère que seize cents degrés de chaleur, tandis qu'on en obtenait deux mills

avec les fours électriques, ce qui donnerait une fonte immédiate et complète, d'une parfaite régularité. El il avait sans peine imaginé le four tel qu'il le concevait, un simple cube de briques, de deux mètres sur toutes ses faces, dont, à l'intérieur, le foyer et le creuset étaient en magnésie, la plus réfractaire des matières connues. Il avait également calculé et déterminé- le volume des électrodes, deux gros cylindres de charbon, et sa première trouvaille réelle était d'avoir compris qu'il pourrait leur emprunter directement le carbone nécessaire pour désoxygéner le minerai, de sorte que l'opération de la fonte serait singulièrement simplifiée, presque sans scories encombrantes. Mais, si le four était construit, du moins à l'état d'ébauche, comment le mettre en marche, le faire fonctionner d'une façon pratique et constante, au gré des besoins industriels?

— Tenez! dit-il en montrant du geste un modèle, dans un coin du laboratoire, le voilà, mon four électrique. Sans doute, il faudrait le perfectionner, il est défectueux sur plusieurs points, des difficultés que je n'ai pu encore résoudre. Pourtant, tel qu'il est là, il m'a donné des gueuses d'excellente fonte, et j'estime qu'une batterie de dix fours pareils, travaillant pendant dix heures, feraient la besogne de trois hauts fourneaux pareils au mien, qui ne s'éteindraient ni jour ni nuit. Et quelle besogne aisée, sans inquiétude d'aucune sorte, que des enfants dirigeraient en tournant de simples boutons!... Mais je dois confesser que mes gueuses de fonte m'ont coûté aussi cher que si elles étaient des lingots d'argent. Aussi le problème se pose-t-il d'une façon bien nette, mon four n'est encore qu'un joujou de laboratoire, il n'existera pour l'industrie que le jour où je pourrai l'alimenter d'électricité abondamment, à des prix de revient assez bas, qui rendent rémunératrice la fonte du minerai de fer.

IW LES QUATRE ËVINCILES

El il expliqua donc que, depuis sîi mois, il laissait dormir soa Tour, tout entier li l'élude du transport de la

foicc ëleclrique. Ne serait-ce pas déjà ane économie que de brûler le charbon à la sortie même de la mine, puis d'encoyer la force électrique par des cibles aux usines éloignées qui en auraient besoin ? C'était encore là un problème dont beaucoup de savants cherchaient la solution depuis plusieurs années, et le malheur était qu'ils se heurtaient tous à une déperdition de force considérable.

— Des expériences viennent encore d'être faites, dit Luc d'un air incrédule. Je crois bien qu'il n'y a pas d'économie possible.

Jordan sourit avec son doux entêtement, la foi invincible qu'il apportait dans ses recherches, pendant les mois et les mois que lui coûtait parfois la moindre vérité ^ établir.

— Il ne faut jamais croire, avant d'avoir fait la certitude... J'ai déjà de bons résultais, on emmagasinera un jour la force électrique, on la canalisera, on ta dirigera sans perte aucune. El s'il me faut vingt ans, eh bien 1 j'y mettrai vingt ans. C'est très simple, on se remet à la besogne chaque malin, on recommence, tant qu'on n'a pas trouvé... Qu'est-ce que je ferais donc, si je ne recommençais pas?

Il avait dit cela, d'un air de si naïve grandeur, que Lnc fui saisi d'émotion, comme devant l'acte d'un héros. Et il le regardait si mince, si chélif, avec sa pauvre santé toujours compromise, loussanf, agonisant sous ses foulards cl ses châles, au milieu de celle immense salla que des appareils géants encombraient, traversée de fils qui portaient la foudre, emplie chaque jour davantage du labeur colossal de ce pelil élre qui s'y promenait, s'y efforçait, s'y acharnait, tel qu'un insecte perdu dans la poussière du sol. Où trouvait-il donc, non seulement l'éncr^îe iafel-

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lectuelle, mais encore la vigueur physique d'entreprendre ei de mener ainsi à bien des travaux considérables, qui semblaient demander plusieurs existences d'hommes forts et bien portants ? Et il trottait menu, et il respirait à peine, et il soulevait un monde de ses petites mains frêles d'enfant malade.

Cependant, Sœurette parut, et gaiement : — Quoi donc? vous ne venez pas dîner... Mon bon Martial, je fermerai le laboratoire à clef, si tu n'es pas raisonnable.

La salle à manger, ainsi que le salon, deux pièces assez étroites, tièdes et douces comme des nids, sur lesquels veillait un cœur de femme, ouvraient en pleine verdure, déroulant un horizon de prairies et de terres labourées, jusqu'aux lointains perdus de la Roumagne. Mais, à cette heure de nuit, les rideaux étaient tirés, bien que la soirée fût douce ; et, tout de suite, Luc remarqua de nouveau les soins minutieux que la sœur prodiguait au frère. Il suivait un régime compliqué, avait ses plats, son pain, même son eau, qu'on lui faisait tiédir légèrement. Il mangeait comme un oiseau, se levait et se couchait de bonne heure comme les poules, qui sont de sages personnes. Puis, dans la journée, c'étaient de courtes promenades, des repos, des siestes, entre les séances de travail. A ceux qui s'étonnaient du prodigieux labeur qu'il fournissait et qui le croyaient un abatteur terrible de besogne, un bourreau de lui-même, œuvrant du matin au soir, il répondait qu'il travaillait à peine trois heures par jour, deux heures le matin, une heure l'après-midi ; et encore, le matin, divisait-il sa séance en deux par une petite récréation, incapable de fixer son attention sur un sujet pendant plus d'une heure, sans des vertiges, comme si sa tète se vidait. Il n'avait jamais pu donner davantage, il ne valait que par sa volonté, sa ténacité, sa passion de l'œuvre qu'il portail, qu'il engendrait de toute sa bravoure intel-

ut LES QUATRE ÉVANGILES

ligente, dussent les couches durer des années, {f"*"^

il l'avait conçue.

Alors, Luc trouva la réponse à cette question qn'il s'était posée souvent, de savoir où Jordan, si chélif, trouvait la force de travaux énormes. Il ne la trouvait que dans la méthode, par l'emploi sage et raisonné de ses moyens, si petits qu'ils fussent. 31éme il utilisait ses faiblesses, s'en faisait une arme contre les dérangements du dehors. Mais surtout il voulait toujours la mftme chose, donnait à l'œuvre chacune des minutes dont il disposait, et cela sans découragement possible, sans lassilode, avec tafoilcntc,conlinue, acharnée, qui sonlève les montagnes. Sait-on l'amas de besogne qu'on entasse, lorsqu'on travaille deux heures seulement par jour, d'un travail utile, décisif, que jamais une paresse ni une fantaisie n'interrompt? C'est le grain de blé qui emplit le sac, c'est la goutte d'eau qui fait déborder le fleuve. Pierre i pierre, l'édifice monte, le monument grandit par-dessus les montagnes. Et c'était ainsi que ce petit homme malingre, enveloppé de couvertures et qui buvait tiède, sous peine de s'enrhumer, construisait la plus vaste des œuvres, par un prodige de méthode et d'adaptation personnelle, en ne lui consacrant que les rares heures de sanlA intellectuelle, conquises par lui sur sa défaillance physique.

' Le dîner fut très amical, très souriant. Dans toute la maison, le service était fait par des femmes. Sœurette trouvant le service des hommes trop tumniEueui, trop brutal pour son frère. Le cocher et le palefrenier prenaient simplement des aides, à certains jours fixes de gros travaux. Et les servantes, choisies avec soin, d'air agréable, aux mains douces et adroites, ajoutaient à la paii heureuse do la tiède demeure, très fermée, où n'étaient refus que quelques intimes. Il y avait, ce soir-là, pour le retour des maîtres, un potage gras, un barbillon de la

Mionne au beurre, un poulet rôti, une salade de légumes, des mets très simples.

— Vraiment, vous ne vous êtes pas trop ennuyé, depuis samedi ? demanda Sœurette à Luc, lorsqu'ils furent tous les trois à table, dans la petite salle à manger discrète.

— Mais non, je vous assure, répondit le jeune homme. D'ailleurs, vous ne sauriez croire combienj'ai été occupé.

Et il leur conta d'abord sa soirée du samedi, la sourde révolte où il avait trouvé Beauclair, le pain volé par Nanet, Tarrestalion de Lange, sa visite chez Bonnaire, victime de la grève. Mais, par un singulier scrupule, dont il s'étonna plus tard, il glissa sur sa rencontre avec Josine, il ne la nomma même pas.

— Les pauvres gens ! dit la jeune fille apitoyée. Cette affreuse grève les a réduits au pain et à l'eau ; et bienheureux encore ceux qui avaient du pain... Que faire ? comment aller à leur secours ? L'aumône n'est qu'un infime soulagement, et vous ne sauriez croire combien je me suis désolée, pendant ces deux mois, de nous sentir d'une impuissance si radicale, nous les riches et les heureux.

Elle était une humanitaire, une élève du grand-père Michon, le vieux docteur fouriériste et saint-simonien, qui, toute petite, la prenait sur ses genoux, pour lui conter de belles histoires qu'il inventait, des phalanstères fondés dans des îles heureuses, des villes où les hommes réalisaient tous leurs rêves de bonheur, sous un éternel printemps.

— Que faire ? que faire ? répéta-t-elle douloureusement, avec ses beaux yeux de tendresse et de pitié fixés sur Luc. Il faut pourtant faire quelque chose.

Alors, Luc, gagné par son émotion, laissa échapper ce cri du cœur :

— Ah ! oui, il est temps, il faut agir.

Mais Jordan hochait la tête. Lui, dans son existence

iU LES QUATRE ËVANGICëS

cloîtrée de savant, ne s'occupait jamais de politique. Il la méprisait fort, d'une façon injuste d'ailleurs, car il est pourtant nécessaire que les hommes veillent à la façon dont ils sont gouvernés. Seulement, du haut de l'absola où il vivait, il considérait comme négligeables les événements, les accidents d'un jour, simples cahots du chemin. Selon lui, c'était uniquement la science qui menait l'humanité à la vérité, à la justice, au bonheur final, à cette cité parfaite de l'avenir, vers laquelle les peuples se dirigent d'un train si lent et si plein d'angoisse. A quoi bon, dès lors, s'embarrasser du reste? ne suffisait-il pas que la science marchât? et elle marchait quand même, chacune de ses conquêtes était définitive. Au bout, quelles que fussent les catastrophes de la route, il y avait la victoire de la vie, l'humanité ayant enfin rempli sa destinée. Et, très doux, très pitoyable comme sa sœur, il se bouchait les oreilles à la bataille contemporaine, il s'enfermait dans son laboratoire, où il fabriquait, disait-il, du bonheur pour demain.

— Agir, déclara-t-ii à son tour, la pensée est un acte, et le plus fécond qui puisse influer sur le monde. Savonsnous les semences qui sont en train de germer?... Si tous ces misérables me déchirent Târae, je ne m'inquiète pas, car la moisson doit forcément pousser à son heure.

Luc, ne voulant point insister, dans Tétat d'esprit fiévreux et trouble où il se trouvait lui-même, conta ensuite sa journée du dimanche, son invitation à la Guerdache, le déjeuner auquel il y avait assisté, les personnes qu'il y avait rencontrées, et ce qui s'y était fait, et ce qui s'y était dit. Il sentit parfaitement que le frère et la sœur devenaient froids, se désintéressaient de tout ce monde.

— Depuis qu'ils sont à Beauclair, nous ne voyons que rarement les Boisgelin, expliqua Jordan avec sa tranquille franchise, lis s'étaient montrés fort aimables à

Paris; mais nous vivons ici dans une telle retraite, que les relations, peu à peu, ont presque cessé. Puis, il faut bien le dire, nos idées et nos habitudes sont trop différentes. Quant à Delaveau, c'est un garçon intelligent et actif, qui est tout à son affaire, comme je suis à la mienne. El j'ajoute que j'ai la terreur de la belle société de Beauclair, à ce point que je lui ferme étroitement ma porte, ravi de l'indigner et de rester à l'écart, en fou dangereux.

Sœurette se mit à rire.

— Martial exagère. Je reçois l'abbé Marie qui est un brave homme, ainsi que le docteur Novarre et l'instituteur Hermeline, dont la conversation m'intéresse. Et, s'il est vrai que nous en sommes à des rapports de simple couVtoisie avec les hôtes de la Guerdache, je n'en garde pas moins une sincère amitié à madame Boisgelin, si bonne, si charmante.

Jordan se plaisait à la taquiner parfois.

— Dis alors que c'est moi qui fais fuir le monde, et que, si je n'étais pas là, tu ouvrirais la porte à deux battants.

— Mais sans doute ! cria-t-elle avec gaieté. La maison est ce que tu la désires. Yeux-tu que je donne un grand bal, où j'inviterai le sous-préfet Chàtelard, le maire Courier, le président Gaume, le capitaine Jollivel, et les Mazcllc, et les Boisgelin, et les Delaveau?... Tu ouvriras le bal avec madame Mazelle.

Ils plaisantèrent encore, très heureux, ce soir-là, de leur retour au nid fraternel et de la présence de Luc. Puis, au dessert, la grosse question sérieuse fut enfin abordée. Les deux servantes, si muettes, si légères, s'en étaient allées, avec leurs souliers feutrés qui ne faisaient aucun bruit. El la paisible salle à manger avait l'infinie douceur des intimités tendres, où les cœurs et les cerveaux s'ouvrent librement.

lU LES QUATRE EVANGILES

— Voici donc, mon ami, dit Jordan, ce que je Aiàn de voire bonne amilië... Vous étudiert^i la queslion, tooi me direz simplcmeiit ce que tous feriez à ma place.

Il repril toute l'affaire, il expliqua dans quelles dispositions d'esprit il se trouvait. Depuis longtemps, il se serait débarrassé du haut fourneau, si l'exploitation n'en avait pas, pour ainsi dire, marché d'elle seule, d'un train immuable que la routine réglait. Les gains restaient snf- IisanlSj mais ils n'entraient pas en compte à ses yeux, car il s'estimait assez riche ; et, d'autre part, pour les doubler el les tripler, il aurait fallu renouveler une partîedn matériel, améliorer le rendement, se donner tout entier en un mol. C'était ce qu'il ne pouvait ni ne voulait faire, d'autant plus que ces hauts fourneaux antiques, d'une méthode selon lui enfantine et barbare, ne l'intéressaient pas, ne pouvaient lui être d'aucune utilité pour les expériences des fontes électriques qui le passionnaient. Et U avait laissé aller le sien, s'en occupant le moins possible, attendant l'occasion de ne plus s'en occuper du tout.

— Vous comprenez, n'est-ce pas? mon ami... Alors, brusquement, voilà mon vieux Laroche qui meurt, et tonte l'exploitation, tous les soucis me retombent sur les épaules. Vous ne vous imaginez pas ce qu'il j aurait 1 faire, une vie d'homme y suffirait à peine, sî l'on voulait s'; mettre sârieusemenl. Or, pour rien au monde, je ' n'n ban donnerais mes études, mes recherches. El le mieux est donc que je vende, j'y suis à peu près résolu, mais je liens à connaître d'abord votre opinion.

Luc comprenait, trouvait ces choses raisonnables.

— Sans doule, répondit-il, vous ne pouvei changer toi travaux, votre existence entière. Vous et le monde j perdriez trop. Pourtant, réfléchissez encore, il est peDt-étre d'autres solutions... Et puis, pour vendre, il toiu fut m acheteur.

— Oh! reprit Jordan, j'ai l'achetev... GkB*«fc fÊÊ

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d'hier que Delaveau rêve de joindre le haut fourneau de la Crêcherieà ses aciéries de TÂbîme. Il m'a tâté déjà, je n'aurais qu'un signe à faire.

Au nom de Delaveau, Luc eut un brusque mouvement, car il .s'expliquait enfin pourquoi celui-ci s'était montré si inquiet, si pressant dans ses questions. Et, comme son hôte, ayant surpris son geste, lui demandait s'il avait quelque chose à dire contre le directeur de l'Abîme :

— Non, non, je le crois, ainsi que vous, un homme intelligent et actif.

— C'est cela même, continua Jordan, l'affaire serait entre des mains expertes... Il faudrait, je le crains, prendre des arrangements, accepter des payements à de très longues échéances, car l'argent lui manque, Boisgelin n'a plus de capitaux disponibles. Mais peu m'im-^ porte, je puis attendre, des garanties sur l'Abîme me suffiraient.

Et, s'arrêtant, regardant Luc bien en face, il conclut :

— Voyons, me conseillez-vous d'en finir, de traiter avec Delaveau ?

Le jeune homme ne répondit pas tout de suite. Un malaise, une invincible répugnance montaient de tout son être. Qu'était-ce donc? pourquoi s'indignait-il, se révoltait-il, comme si, en conseillant de livrer le haut fourneau à cet homme, il eût commis une action mauvaise, dont il garderait le remords? Cependant, il ne trouvait aucune bonne raison qui l'autorisât à conseiller le contraire. Et il finit par répéter :

— Certainement, tout ce que vous me dite? est fort sage, je ne puis que vous approuver... Seulement, réfléchissez, réfléchissez encore.

Jusque-là, Sœurette avait écouté très attentivement, sans intervenir. Elle semblait partager le sourd malaise

m LES UUA'IRE £VA.NfiILES

de Luc, elle jelail par inslanis un regard sur loi, da» railciite inquiète de ce qu'il allait répondre.

— Il n'y a pas que le haut fourneau, dit-elle enfin, il f a aussi la mine, tous ces immenses teiraloi rocailleux, qui t'accompagnent el ne peuvent, il me semble, s'en détacher.

Son frère eut un geste d'impatience, dans le désir oA il était de se débarrasser vite et d'un seul coup.

— Delaveau prendra les terrains aussi, s'il les désire. Que Tcux-tu que nous en fassions? Des roches pelées, calcinées, où les ronces elles-mêmes refusent de pousser. Cela Ciit sans valeur, puisque, maintenant, la miae o'esl plus exploitable.

— Est-ce bien sûr, qu'elle n'est plus exploitable f insista-1-ollc. Je me souviens, monsieur Froment, que vous nous avez conté, un soir, comment on était arriré 1 exploite!', dans l'Est, des minerais tout à fait défectueux, grâce à un procédé chimique... Pourquoi o'a-t-oa pas encore essayé do ce procédé, là-haut, chez nous?

De nouveau, Jordan leva désespérément ses deux bru au ciel.

— Pourquoi? pourquoi? ma chérie... Parce que Laroche clatt incapable d'avoir une înilialive; parée* que moi-même, je n'ai pas eu le temps de m'en occuper ; parce que les choses marchaient d'une certaine façon et. ue pouvaient pas marcher d'une autre... Vois-lu, si je vends, c'est juslemeni pour ne plus en entendre parler, puisqu'il est radicalement impossible que je dirige l'affaire, et que cela me rend malade.

Il s'était mis debout, et elle se tut, en le voyant s'agiter, dans la crainte de lui donner la ûévrc.

— A certaines heures, continua-t-il, j'ai envie d'appeler Delaveau, pour qu'il prenne tout, même s'il ne me paye rien... Et c'est comme ces fours électriques dont je cherche la solution si pn.ssionnémeni. Je n'ai jamais

voulu les mettre moi-même en œuvre, battre monnaie avec, car le jour où je les aurai trouvés, je les donnerai à tous, pour la fortune et le bonheur de tous... Allons, c'est chose entendue, du moment que notre ami estime mon projet raisonnable, nous étudierons demain la cession ensemble, et j'en finirai.

Puis, commeLucne répondait plus, dans sa répugnance, désireux de ne pas s'engager davantage, il s'excita encore, il lui proposa de monter un instant, voulant savoir par lui-même comment le haut fourneau s'était comporté, pendant ses trois jours d'absence.

— Je ne suis pas sans inquiétude. Depuis une semaine que Laroche est mort, je ne l'ai pas remplacé, j'ai laissé mon maître fondeur, Morfain, diriger le travail. C'est un homme admirable, il est né là-haut, il a grandi dans le feu. Mais, tout de même, la responsabilité est lourde, pour un simple ouvrier comme lui.

Saisie de crainte. Sœurette voulut intervenir, suppliante.

— Oh ! Martial, toi qui rentres de voyage, qui es fatigué, tu ne vas pas sortir ainsi, à dix heures du soir?

Alors, il redevint très doux, il l'embrassa.

— Laisse donc, petite sœur, ne te tourmente pas. Tu sais bien que je n'en fais jamais plus que je ne peux. Je t'assure que 'je dormirai mieux, quand je me serai contenté... La nuit n'est pas froide, et je vais prendre ma fourrure.

Elle-même lui noua un gros foulard autour du cou, et elle l'accompagna jusqu'au bas du perron, pour s'assurer que la soirée était en effet délicieuse, un bon sommeil des arbres, des eaux et des champs, sous un ciel de velours sombre, criblé d'étoiles.

— Monsieur Froment, vous savez que je vous le confie. Ne le laissez pas trop s'attarder.

Les deux hommes prirent tout de suite, derrière la

150 , LES UUITRE eVANGlLU

niuison, l'élroil escalier, taillé daos la pierre, qui monmit au palier rocheux, sur lequel le haut fourneaa étail n.onslruil, à mi-nûte de la rampe f;éante des Monts Bleuses. C'éLait, parmi des pintieldcf planlep grimpantes, un véritable labyrinlhe, d'un charme inTini. ëd levant la lête, à chaque coude du sentier, on apercevait I9 maSM noire du liaut fourneau, se détachant de plus en plu nette dans la nuit bleue, avec le:: étranjces profils des or(;ancs mécaniques, groupés autour du foyer central.

Jordan montait le premier, à légers pas menus; et, comme il débouchait enfin sur le palier, il s'arrêta devant un amas de roches, où luisait l'étoile d'une petite lumière.

— Attendez, dit-il, je vais m'assurer que Morfain n'est pas chez lui.

— Où donc, chez lui ? demanda Luc, étonné.

— Mais là, dans ces anciennes grollcs, qu'il a transformées en une sorte de logement, et où il s'entête avec son gardon et sa fille, malgré les oITrcs que je loi ai faites d'une petite maison plus habitable.

Dans la gorge de Brias, toute une population pauvre occupait des trous pareils. Morfain, lui, restait là par goût, y étnnl né quarante années auparavant, se trouvant t c6té de son travail, presque au Hanc de ce haut fourneau qui étiiil sa vie, sa geible et son empire. D'ailleurs, dans son insl^illalioii préhisturi'iuc, en homme des cavemei civilisé, il avait fini par inlruduire quelque confort, une muraille solide qui bouchait les deu.v grottes, une porte pleine el des fenêtres à petites vitres qui fermaient les ouvertures. Et, à l'inlcrieur, il y avait trois pièces, la clianilire du père et du gai^on, la chambre de la ËUé, la salle commune, Ji la fois salle à miinger, cuisine, atelier, toutes les trois très propres avec leurs murs et leur voûte de pierre, garnies de meubles solides, taillés à coups de. hache.

TliAYAUi Idl

Comme Jordan Tavait dit, les Horfain étaient de père en fils maîtres fondeurs à la Grêcherie. Le grand-père avait aidé à la fondation, le petit-fils surveillait encore les coulées, après plus de quatre-vingts ans de règne ininterrompu ; et cela lui donnait une fierté, ainsi qu'un titre irrécusable de noblesse. Il y avait quatre ans déjà que sa femme était morte, laissant un garçon de seize ans e» une fille de quatorze. Le garçon s'était mis tout de suite au travail du haut fourneau, la fille avait pris soin des deux hommes, faisant la soupe, balayant, en bonne ménagère. Et cela durait, elle avait dix-huit ans, son frère en avait vingt, le père regardait tranquillement sa race continuer, attendant de transmettre le haut fourneau à son fils, comme son père le lui avait transmis.

— Ah! vous êtes là, Morfain, dit Jordan, lorsqu'il eut poussé la porte, que fermait un simple loquet. Je rentre, j'ai voulu avoir des nouvelles.

Dans ce creux de roche, éclairé d'une petite lampe fumeuse, le père et le fils, attablés, mangeaient une soupe, avant la veillée ; tandis que la fille les servait, debout derrière eux. Et leurs grandes ombres semblaient emplir la pièce, toute grave des longs silences qu'ils gardaient d'habitude.

D'une voix grosse et lente, Morfain répondit:

— Nous avons eu une vilaine histoire, monsieur Jordan. Mais j'espère bien qu'on va être tranquille.

Il s'était mis debout, ainsi que son fils ; et il se tenait entre le garçon et la fille, tous les trois géants, si forts, si hauts détaille, que leursfronts touchaient presque la voûte basse, la pierre brute et enfumée qui servait de plafond. On aurait dit trois revenants des époques disparues, toute une famille des rudes ouvriers dont TelTort séculaire avait, lu travers des âges, dompté la nature.

Luc, surpris, regardait Morfain, ce colosse, un des Vulcains d'autrefois, vainqueurs du feu. La tête énorme,

la face large, ravinée et roussie par la flamme. Ud front bossue, un nez en bec. d'aigle et des yeux de braise, entre des Joues que des laves semblaient avoir dévastées. Une bouche enflée, tordue, d'un rouge fauve de brdlure. Et des mains qui avaient la couleur et la force de deax pinces de vieil acier. Puis, Lucregnrdait le fils, Pelit-Da, comme on le nommait d'un surnom qui lui était resté, parce que, tout enfant, il prononçait mal certains mots, et qu'il avEHt failli, un jour, laisser ses petits doigts dans uae gueuse de fonte à peine refroidie. Du autre colosse, presque aussi gigantesque que son' père, dont il avait la face carrée, le noz souverain, entre des jeux flamboyants, mais moins durci, moins touché par le feu, sachant lire, ce qui adoucissait et éclairait ses traits d'une pensée nouvelle. Puis, Luc regardait la fille, Ïla-Bleue, que le père, avec tendresse, avait toujours nommée ainsi, tellemem ses grands yeux bleus de déesse blonde étaient bleus, d'un bleu clair, infini, si vaste, qu'on ne voyait plus, dans son visage, que ce bleu de ciel sans bornes. Due déesse de haute taille, d'une beauté magnifique et simple, la plus belle, la plus muette, la plus sauvage dii pays, dont la sauvagerie pourtant rêvait, lisant des livres, voyant venir au loin des choses que son père n'avait point vues, et dont l'attente inavouée la rendait Crissonnante. C'était pour Luc un émerveillement qae ces trois héros, ci'tte famille où il sentait le long labeur écrasant de l'humanité en marche, l'orgueil de l'elTorl douloureux et sans cesse repris, l'antique noblesse do travail meurtrier.

Mais Jordan était repris d'inquiétude.

— Une vilaine histoire, Morfain, comment cela?

— Oui, monsieur Jordan, une des tuyères s'était engorgée. Pendant deux Jours, J'ai bien cru que nons allions avoir un muthcur, et je n'en ai pas dormi, tant j'avais dn chagrin qu'une telle chose put m'arriver, à moi, pendant

votre absence... Ça vaudra mieux d'aller voir, si vous avez le ^emps. On va justement couler tout à l'heure.

Les deux hommes, debout, finirent leur soupe, à grandes cuillerées, pendant que la fille essuyait déjà la table. Ils parlaient rarement entre eux, ils se comprenaient d'un geste, d'un regard. Pourtant, le père dit à Ma-Bleue,. de sa voix rude, amollie d'affection : ^ — 'Tu peux éteindre et ne pas nous attendre, nous coucherons encore là-bas.

Et Luc, qui se retourna, tandis que Morfain et Petit-Da accompagnaient Jordan, aperçut Mar-Bleue debout au seuil du barbare logis, grande et superbe, telle qu'une amoureuse des temps anciens, avec ses larges yeux d'azur, noyés de rêve, au loin, dans la nuit claire.

Bientôt, la masse noire du haut fourneau se dressa. Il était de très antique modèle, il n'avait guère que quinze mètres de hauteur, lourd et trapu. Mais, peu à peu, on l'avait entouré de perfectionnements successifs, d'organes nouveaux qui finissaient par faire, autour de lui, comme un petit village. Récemment reconstruite, la halle de coulée, au sol de sable fin, était d'une légèreté élégante, avec ses fermes de fer, recouvertes de tuiles. Puis, c'était, à gauche, sous un hangar vitré, la soufflerie, la machine à vapeur qui soufflait l'air; tandis que se trouvaicnl, à droite, les deux groupes de hauts cylindres, ceux où les gaz de la combustion venaient s'épurer des poussières, et ceux où ils servaient à chaufl'er l'air froid soufflé par la machine, afin qu'il arrivât brûlant dans le haut fourneau, pour activer la fonte. Il y avait encore des récipients d'eau, tout un tuyautage qui entretenait un courant continuel autour des flancs de briques, qui les rafraîchissait et diminuait l'usure de l'efl'royable incendie intérieur. Et le monstre disparaissait ainsi sous la complication des aides qu'on lui donnait, un entassement de bâtisses, un hérissement de réservoirs de tôle, un enchevêtrement de

gros boyaux métalliques, dont Textraordinaire ensemble^ la nuit surtout, prenait des silhouettes monstraeuses, d'une fantaisie barbare. En haut, on distinguait, dans le flanc même du roc, la passerelle qui amenait les wagons de minerais et de combustibles, au niveau du gaenlard. La cuve, en dessous, dressait son cône noir, et c'était ensuite, dès le venti*e jusqu'au bas des étalages, une puissante armature de métal soutenant le corps de briques, servant de support aux conduites d'eau et aux quatre tuyères. Puis, tout en bas, il n'y avait plus que le creuset, où le trou de coulée était bouché d'un tampon de terre réfractaire. Mais quel animal géant, à la forme inquiétante, eiïarante, et dont la digestion déforait des cailloux et rendait du métal en fusion !

Pas un bruit, d'ailleurs, pas une clarté. Cette digestion formidable était muette et noire. On n'entendait qu'un petit ruissellement, les continuelles gouttes d'eau tombant des flancs de briques. Seule, à quelque distance, la machine soufflante ronflait sans arrêt. Et, pour tout éclairage, trois ou quatre fanaux brûlaient, dans la nuit épaissie par les ombres des constructions énormes. Aussi ne distinguait-on que de pâles formes, les quatre ouYrieis fondeurs de Téquipe nocturne, errant dans l'attente de la coulée. En haut, sur la plate-forme du gueulard, on n'apercevait même pas les chargeurs, qui, silencieusement, obéissaient aux signaux venus d'en bas, en versant d.-uis le four les quantités voulues de minerai et de charbon. Et pas un cri, pas un flamboiement, une obscure et calme besogne, quelque chose de démesuré et de sauvage, qui s accomplissait secrètement, les séculaires et laborieuses couches de l'humanité en mal de l'avenir.

Cependant, ému des mauvaises nouvelles, Jordan, que Luc avait rejoint, reprenait son rêve, en lui montrant d'un geste l'amas des constructions.

— Regardez, mon ami, n'ai-je pas raison de vouloir

raser tout ça et de remplacer un tel monstre, encombrant et douloureux, par ma batterie de fours électriques, si propres, si simples, si doux à conduire?... Depuis le jour où les premiers hommes creusèrent un trou dans la terre, pour y fondre le minerai en le mêlant à des branches ^ d'arbre qu'ils allumaient, la fonte des métaux n'a guère changé. C'est toujours la même méthode enfantine et primitive, nos hauts fourneaux ne sont que les trous préhistoriques, dressés en des colonnes creuses, agrandis selon les besoins, dans lesquels on continue de jeter pêlemêle le métal à fondre et le combustible, qu'on brûle ensemble. On dirait le grand corps de quelque animal infernal, à qui sans cesse on verse cette nourriture de houille et d'oxyde de fer, qui la digère dans un ouragan de feu, puis qui rend par le bas le métal en fusion, tandis que les gaz, les poussières, les scories de toutes sortes s'en vont d'auti:e part... Et remarquez que l'opération entière est là, dans cette descente lente des matières digérées, dans cette digestion totale, car toutes les améliorations réalisées n'ont eu pour dessein jusqu'ici que de la faciliter. Ainsi, autrefois, on ne soufflait pas d'air, la fusion était plus lente et plus défectueuse. Ensuite, on a soufQé de l'air froid ; ensuite, on s'est aperçu que les résultats étaient meilleurs, lorsque l'air était chaud. L'idée est venue enfin d'emprunter au haut fourneau lui-même, pour chauffer l'air qu'on lui insufflait, les gaz qui jusqu'alors avaient brûlé au gueulard, en un panache de flammes. Et c'est de la sorte que le haut fourneau primitif s'est compliqué de tant d'organes extérieurs, la machine soufflante, les' réservoirs où les gaz s'épurent, les cylindres où ils viennent chauiïer l'air au passage, sans parler de toutes ces canalisations aériennes qui rentonrent comme dans les mailles d'un filet... Hais on a ea beau le perfectionner, il est resté enfantin malgré tes dimeosionsi féantea, o» s'a fait que te rendre dfu»-

156 LES QUATRE ÉVANGILKS •

fonctionnement plus délicat, soumis à de continuelles crises. Ah! les maladies du monstre, vous ne Yons les imaginez pas ! Il n'y a pas de petit enfant malingre qui donne à sa famille, autant que ce colosse, de mortelles inquiétudes sur ses digestions de chaque jour. Six chargeurs en haut, huit fondeurs en bas, et des chefs, et an ingénieur, sont sans cesse là, jour et nuit, en denz équipes, à s'occuper des aliments qu'on lui fournit^ des matières qu'il rend, pris de crainte à ses moindres dérangements de corps, quand la coulée n'est pas satisfaisante. Yoici bientôt cinq ans que celui-ci est -allumé, sans que le fou intérieur ait, une seule minute, arrêté son œuvre; et il peut brûler cinq années encore, avant qu'on i'éteigne, pour des réparations. Si Ton tremble, si Ton veille sur son bon fonctionnement avec tant de soins, c'est que Téternelle menace est qu'il s'éteigne de lui-même, dans quelque catastrophe d'entrailles, dont on n'aurait pas prévu la gravité. Et s'éteindre, pour lui, c'est la mort... Ah! mes petits fours électriques, que des gamins pourront conduire, ils ne troubleront plus les nuits de personne, et ils seront si bien portants, si actifs, si dociles!

Luc ne put s'empêcher de rire, égayé par la passion tendre que Jordan mettait dans ses recherches desavant. Mais Morlain, suivi de Petil-Da, les avait rejoints, et il indiquait, sous la pâle lueur d'un fanal, un des quatre conduits de fonte qui, à trois mètres de hauteur, se coudaient et pénétraient dans les flancs du colosse.

— Tenez, monsieur Jordan, c'est cette tuyère-là qui s'était engorgée, et le malheur a voulu que je fusse rentré me coueher, de sorte que je me suis aperçu de la chose le lendemain seulement... Comme l'air cessait d|arriver, un refroidissement s'est produit, tout un bloc a dû se prendre, et il y a eu un accrochage de matières, qui a fait une voûte. Rien ne descendait plus, je n'ai été averti

1IVA,VAAU IQi

qu'au moment de la coulée, en voyant les laitiers sortir en une bouillie épaisse, déjà noire... Et vous comprenez ma peur, car je me souvenais de notre malheur d'il y a dix ans, lorsqu'il a fallu démolir tout un cpin du fourneau, après une histoire pareille.

Jamais il n'avait tant parlé. Sa voix tremblait, au souvenir de l'accident ancien, car il n'est point de plus terrible maladie que ces coups de froid, qui laissent le charbon s'éteindre, qui solidifient le minerai en une roche compacte. Le cas est mortel, lorsqu'on ne parvient pas à rallumer le brasier. De proche en proche, toute la masse se refroidit, finit par faire corps avec le fourneau luimême; et il n'y a plus qu'à démolir celui-ci, à l'abattre comme un vieux donjon comblé de pierres, désormais inutile.

— Et qu'avez-vous fait? demanda Jordan

Mais Morfain ne répondit pas tout de suite. Il avait fini par aimer le monstre, dont les coulées de lave ardente lui avaient brûlé la face, depuis plus de trente années. C'était un. géant, un maître, le dieu du feu qu'il adorait, courbé sous la rude tyrannie du culte qu'il avait dû lui rendre dès son âge d'homme, pour manger son pain de chaque jour. Et, sachant à peine lire, n'ayant pas même été touché par l'esprit nouveau qui soufflait, il était sans révolte, il acceptait le dur servage, il tirait une vanité de ses bras robustes, de son combat de chaque heure avec la flamme, de sa fidélité à ce colosse accroupi, dont il soignait les digestions, sans jamais s'être mis en grève. Et il avait fait ainsi sa passion de son dieu barbare et terrible, sa foi en lui s'était trempée d'une sourde tendresse, il restait tout frémissant du mal dangereux d'où il venait de le tirer, dans un effort d'extraordinaire dévouement.

— Ce que j'ai fait? dit-il enfin. J'ai commencé par

tripier les charges de charbon ; puis, j'ai tâché de déga-

ger la tuyère, à l'aide de toute une manœaTre jle It soufflerie, que monsieur Laroche employait paurfoif. Mais le cas était déjà trop grave, il m'a fallu démonter la tuyère et attaquer Tengorgement à coups de ringard. Âh! ça n'a pas été commode, nous y avons laissé an pen de nos bras. Tout de même, l'air a fmi par passer, et j'ai été plus content, lorsque, dans les laitiers de ce matin, j'ai trouvé des débris de minerai, car j'ai compris qae l'accrochage avait dû se défaire, entraînant la étante de la voûte. Maintenant, tout s'est rallumé, le bon traTail va reprendre son cours. D'ailleurs, nous allons savoir, la coulée nous dira où nous en sommes.

Et, bien qu'épuisé par un si long discours, il ajonta, d'un ton plus bas :

— Je crois, monsieur Jordan, que je serais monté làhaut, pour me jeter dans le gueulard, si je n'avais pas en ce soir de meilleures nouvelles à vous donner... Je ne suis qu'un ouvrier, un maître fondeur, en qui vous aves eu confiance, jusqu'à lui confier le poste d'un moniienr, d'un ingénieur; et me voyez-vous laisser éteindre le fourneau et vous dire qu'il est mort, à votre retour !... . Non, je serais mort avec lui! Les deux nuits dernières, je ne me suis pas couché, j'ai veillé là comme je me souviens de l'avoir f;iit auprès de ma pauvre femme, lorsque je l'ai perdue. Et, je puis bien le dire maintenant, la soupe que vous m'avez trouvé en train de manger est la première que j'avale depuis quarante-huit heures, parce que j'avais l'estomac bouché, comme le fourneau... Ce ne sont pas des excuses, je désire simplement que vont sachiez à quel point je suis heureux de n'avoir pas trahi votre confiance.

Il pleurait presque, ce grand gaillard durci par le fem, aux membres de vieil acier; et Jordan lui serra les dem mains, affectueusement.

— Mon brave Horfain, je sais que vous ét(Baiui vmOIaaf,

et que, si un désastre était arrivé, tous auriez lutté jusqu'au bout.

Petit-Da, debout dans l'ombre, avait écouté, sans intervenir d'un mot ni d'un geste. Et il ne remua que lorsque son père lui eut donné un ordre, pour la coulée. Dans les vin^-qualre heures^ il y avait cinq coulées, distantes les unes des autres de cinq heures environ. Le train, qui pouvait être de quatre-vingts tonnes par jour, se trouvait à ce moment-là réduit et n'était que de cinquante tonnes, ce qui donnait encore des coulées de dix tonnes. Silencieusement, à la faible clarté des fanaux, les préparatifs venaient d'être faits, des rigoles et des panneaux de moules étaient creusés dans le sable fin, sous la grande halle. Il n'y avait plus qu'à faire évacuer les laitiers, et Ton voyait seulement les ombres lentes des ouvriers fondeurs passer parfois, s'activer sans hâte à des besognes obscures, indistinctes et vagues, tandis que, dans le silence lourd du dieu accroupi, dont le ventre incendié n'avait pas même un murmure, on n'entendait toujours que le petit ruissellement des gouttes d'eau qui lui tombaient des^ flancs.

— Monsieur Jordan, demanda Morfain, désirez-vous voir couler les laitiers?

Jordan et Luc le suivirent à quelques pas, sur un monticule, fait de débris amassés. Le trou de coulée se trouvait dans le flanc droit du haut fourneau; et, débouché déjà, il laissait échapper les laitiers en un flot de scories élincelant, comme si l'on eût écume là la pleine chaudière du métal en fusion. C'était une bouillie épaisse, qui roulait lentement, qui allait tomber dans des wagonnets de tôle, pareille à une lave couleur de soleil, et tout de suite obscurcie.

-^ La couleur est bonne, n'est-ce pas? monsieur Jordan, reprit Morfain, réjoui. Oh! nous sommes hors d'affaire, c'est certain... Vous allez voir, vous allez voir!

ISO LES gUATRE EVANGILES

Et il les ramena devant le haut fourneau, sons Iitullt de coulée, parmi les ténèbres vagues, que les fiuiiiu éclairaient si peu. Pelîl-Da venait d'eoruncer na ringard, d'un seul coup de ses bras de Jeune colosie, dana le tampon de terre réfractaire qui bouchait le tron de coulée ; Gt, maintenant, les quatre hommes de l'éqnipede nuit, à l'aided'un mouton, tapaient en cadence sor le ringard pour l'cnroncer. On distinguait h peine leurs profil! noirs, on entend:itl les cliocs sourds du mouton. Puis, brusquement, ce fut l'apparition d'une étoile areDglante, comme une percée étroite sur l'incendie inlérienr. Hftia rien ne venait encore, qu'un mince ûlet d'astre liquide. Il fallut que Pclil-Da prit un autre ringard, le pIongeM, le retournât d'un eiïorl herculéen, pour agrandir le trou. Alors, ce fut la débâcle, le Qot sortit d'un jet tnmultaeux, roula dans la rigole de sable fin sou ruisseau de métal en fusion, alla s'étaler cl remplir les n'.aulcB, élar{,'issant des marcs embrasées, dont l'éclat et la chaleur brûlaient 1« yeux. El de ce sillon, de ces champs de feu, se le?ait une moisson incessante d'étincelles, des étincelles bleues d'une légèreté délicate, des fusées d'or d'une délicieuse finesse, toute une floraison de bluets parmi des épi» d'or. Lorsqu'un obstacle de sable humide se rencontrait, il y avait un Ici redoublement de fusées et d'étincelles, qu'elles montaient très hautes, en un bopquet de splendeur. Suudniticment, comme au lever d'un soleil miraculeux, une atirore inleuse avait grandi, éclairant le haut fourneau d'un coup de lumière crue, ensoleillant les dessous de la halle, les fermes de fer cl les solives, dont les moindres arêtes apparurent. Tout jaillit de l'ombre avec une extraordinaire puissance évocatrîce, les eonïlruclioiis voisines, les divers organes du monstre, lés ouvriers de l'équipe de nuit, si fanlomatiqueE jnsque-IA, brusquement réels, dessinés d'un trait énergique, inoubliable, Xch lue d'obscurs héros du travail entrés d'an

coup dans une gloire. Et le flamboiement ne s'arrêtail pas \ky la grande lueur d'aurore gagnait les environs, tirait des ténèbres la rampe des Monts Bleuses, allait se refléter jusque sur les toits endormis de Beauclair, et se perdre.au loin, dans l'immense plaine de la Roumagne.

— Elle est superbe, cette coulée, dit Jordan, qui étudiait la qualité de la fonte, à la couleur et à la limpidité du jet.

Morfain triomphait modestement.

— Oui, oui, monsieur Jordan, c'est du bon travail, comme on pouvait l'espérer. Je suis content tout de même que vous soyez venu voir ça. Vous n'aurez plus d'inquiétude.

Cependant, Luc s'intéressait aussi à l'opération. La . chaleur était si forte, qu'il en sentait la cuisson à travers ses vêtements. Peu à peu, tous les moules s'étaient remplis, le sable fin de la halle se trouvait changé en une mer incandescente. Et, quand les dix tonnes de métal curent coulé, il y eut encore, sortant du trou, une tempête dernière, une énorme poussée de flammes et d'étincelles : c'étaiUa machine soufflante qui achevait d,e vider le creuset et dont le vent passait librement, en une rafale d'enfer. Mais, déjà, les gueuses se refroidissaient, l'aveuglante lumière blanche passait au rose, au rouge, puis au brun. Les étincelles avaient cessé, le champ des bluets d'azur et des épis d'or était moissonne. Et, rapidement, l'ombre retomba, les ténèbres noyèrent la halle, le haut fourneau, les constructions voisines, tandis que les fanaux semblaient rallumer leurs étoiles pâles. Et Ton ne distingua plus qu'un groupe d'ouvriers vagues s'agitant, Petit-Da aidé de deux camarades rebouchant le trou de coulée avec un nouveau tampon de terre réfractaire, dans le grand silence de la machine soufflante, qu'on venait d'arrêter, pour permettre ce travail.

— Dites donc, mon brave Morfain, reprit Jordan,

rentrez vous coucher, n'est-ce pas?

— Oh ! non, je reste ici, celte nuit encore.

— Comment! vous allez veiller, et ce sera TOtre troisième nuit blanche ?

— Non, il Y a là, au poste de veillée, un lit de camp où Ton dort très bien. Mon fils et moi, nous nous relayerons, nous ferons à tour de rôle des factions de deux heures.

— Mais c'est inutile, puisque nous voilà rassurés... Voyons, Morfain, soyez raisonnable, rentrez vous coucher dans votre lit.

— Non, non, monsieur Jordan, laissez-moi faire à ma tète... 11 n'y a plus de danger, mais j'aime mieux me rendre compte par moi-même, jusqu'à demain. C'est mon plaisir.

Et Jordan et Luc durent le laisser là, après lui avoir serré la main. Et Luc restait ému, emportait Timpression d'une haute figure, tout le passé du travail douloureux et docile, toute la noblesse du long travail écrasant de l'homanité, pour arriver au repos, au bonheur. Cela partait des antiques Yulcains qui avaient, dompté le feu, aux temps héroïques que Jordan rappelait, lorsque les premiers fondeurs réduisaient le minerai dans un trou creusé en terre, où ils brûlaient du bois. Ce jour-là, le jour où riiomme conquit le fer et le façonna, il devint le maître du monde, l'ère civilisée s'ouvriL Et Morfain, vivantdans son creux de roches, tout à la peine et à l'orgueil de son ell'ort, apparaissait à Luc comme le descendant immédiat de ces ouvriers primitifs, dont le lointain atavisme sa retrouvait en lui, silencieux, résigné, donnant ses muscles sans une plainte, ainsi qu'à l'aube des sociétés humaines. Que de sueur répandue, que de bras lassés et brisés, depuis des mille ans ! et rien ne changeait, le féîi conquis avait encore ses victimes, ses esclaves qui Tentretenaient, qui se brûlaient le sang à le dompter toujours, pendant

que lés privilégiés de ee monde vivaient de paresse, en de fraîches demeures. Morfain, tel qu'un héros légendaire, n'avait pas même Tair de se douter de l'iniquité monstrueuse, ignorant les révoltes, Torage qui grondait, impassible à son poste meurtrier, où ses pères étaient morts, où il mourrait lui-même, consumé, holocauste social d'une obscure grandeur. Et Luc, ensuite, évoquait une autre figure, celle de Bonnaire, l'autre héros du travail, en lutte avec les oppresseurs, les exploiteurs, pour que la justice régnât, se dévouant à la cause des camarades, jusqu'au sacrifice de son pain. Toute cette chair souffrante n'avait-elle pas assez gémi sous les fardeaux, et l'heure n'était-elle pas venue de la délivrance de l'esclave, même admirable dans son effort, enfin libre citoyen d'une société fraternelle, où la paix naîtrait de la juste répartition du travail et de la richesse ?

Mais, comme Jordan, en redescendant Tescalier taillé dans le roc, s'était arrêté à la hutte d'un gardien de nuit, pour donner un ordre, Luc eut une singulière vision, qui acheva de l'émouvoir. Derrière des buissons, parmi des roches écroulées, il aperçut distinctement un couple, deux ombres qui passèrent, les bras à la taille, les bouches fondues en un baiser. Et il reconnut la fille, grande, blonde, superbe, Ma-Bleue avec ses yeux bleus qui lui tenaient tout le visage. Et le garçon était sûrement Achille Courier, le fils du maire, ce beau et fier garçon, dont il avait remarqué l'attitude à la GuerJache, si méprisante pour celte bourgeoisie en décomposition dont il était un des fils révoltés. Toujours en chusse, toujours en pêche, il vivait ses vacances par les sentiers escarpés des Monts Bleuses, le long des torrents, au fond des sapinières. Sans doute, il s'était pris de passion pour cette fille sauvage, si belle, autour de laquelle tant d'amoureux rôdaient en vain ; et elle-même devait s'être laissé vaincre 4)ar la venue de ce Prince Charmant, qui lui

I&i LES QUATRE ÉVANGILES

apportait l'au-delà, le rêve délicieux de demain, dans la rudesse de son désert. Demain, demain ! n'était-ce pas demain qui se levait dans les grands yeux bleus de Ma- Bleue, lorsqu'elle songeait sur. le seuil de son trou de rochers, les regards perdus au loin ? Le père et le frère veillaient là-haut, et elle s'échappait parmi les pentes escarpées, et demain était pour elle ce grand garçon tendre, ce fils de bourgeois qui lui parlait gentiment, comme à une dame, en lui jurant de l'aimer toujours. Luc, saisi, eut d'abord un serrement de cœur^ à l'idée de la douleur du père, s'il apprenait l'aventure. Puis, son cœur se noya de tendresse, un souffle caressant d'espoir lui vint de ce libre amour si doux : n'était-ce pas le demain plus heureux que préparaient ces enfants sortis de toutes les classes, et jouant entre eux, et se baisant, et enfantant la juste Cité future?

En bas, dans le parc, lorsque Luc prit congé de Jordan, ils causèrent encore.

— Vous n'avez pas eu froid, au moins? Votre sœur ne me pardonnerait jamais.

— Non, non, je me sens très bien... Et je rentre me coucher content, car ma résolution est formelle, je vais me débarrasser d'une exploitation qui ne m'intéresse cas et qui est pour moi une telle source d'ennuis.

Un instant, Luc garda le silence, brusquement repris de malaise, comme si une telle décision l'eût consterné. Et, en quittant son ami, dans une dernière poignée de main :

— Attendez donc, laissez-moi la journée pour réfléchir, et demain soir nous recauserons, vous vous déciderez.

Luc ne se coucha pas tout de suite. Il occupait, dans le pavillon autrefois bâti pour le grand-père maternel de Jordan, le docteur jMiohon, Ja vaste chambre où celui-ci avait vécu les dernières années de sa vie, au milieu de ses

livres; et, depuis trois jours, il en aimait l'odeur de travaily la bonhomie et la paix profonde. Mais, ce soir-là, dans la fièvre de doute où il se trouvait, il étouffa, en y rentrant, il ouvrit toute grande une des fenêtres, s'y accouda, pour se calmer un peu, avant de se mettre au lit. Cette fenêtre donnait sur la route qui menait de la Grêcherie à Beauclair ; en face, des champs incultes, semés de roches, s'étendaient ; et, au delà, on distinguait l'amas confus des toits de la ville endormie.

Pendant quelques minutes,* Luc respira largement les souffles d'air qui montaient des champs sans bornes de laRoumagne. La nuit restait humide et tiède, une clarté bleue tombait du ciel étoile, légèrement voilé de brume. Et il écouta d'une oreille distraite d'abord les bruits lointains, dont frissonnaient les ténèbres ; puis, il reconnut les coups sourds et rythmés des marteaux de l'Abime, la forge du Cyclope où, nuit et jour, retentissait l'acier. Il leva les yeux, chercha le haut fourneau de la Grêcherie, muet et noir, noyé dans la barre d'encre que le promontoire des Monts Bleuses faisait sur le ciel. Ses regards s'abaissèrent, se reportèrent sur les toitures entassées de la ville, dont le lourd sommeil semblait comme bercé par l'ébranlement cadencé des marteaux, pareil au loin à la respiration oppressée et courte d'un travailleur géant, quelque Prométhée douloureux, enchaîné à l'éternel travail. Et son malaise en fut accru, sa fièvre ne se calmait pas, les gens et les choses de ces trois derniers jours se levaient en foule dans sa mémoire, défilaient en une bousculade tragique dont il aurait voulu fixer le sens, le tourmentaient du problème peu à peu aggravé en lui, et qui, maintenant, le laisserait sans sommeil, tant qu'il n'en aurait pas trouvé la solution.

Mais il crut entendre, en dessous de la fenêtre, de l'autre côté de la route, parmi les broussailles et les roches, un autre bruit, si léger, si doux, qu'il ne put le

ISS LES QDITRE ËVANGILU

définir. Etait-ce donc le ballemenl d'ûle d'an oisun, le fr&lement d'un insecte duns les feuilles? 11 regarda, îl ne fit rien que la houle de l'ombre, à rinfini. Sans doute il s'éluit trompé. Puis, le bruit recommença, plus Toislu. Intéressé, saisi d'une émotion dont il s'étonnait luimême, il s'efforça de percer les ténèbres, il finit par apercevoir une forme vague, délicate et fine, qui semblait flotter h la pointe des herbes. Et il ne s'en expliquait pas la nature, il croyait à une illusion, lorsque, d'un léger saut de chèvre sauvage, une Femme traversa la route et lui laufa un petit bouquet, si adroitement, qu'il le reçut au visage, ainsi qu'une caresse. C'était un petit bouquet d'oeillets de montagne, cueillis parmi les roches, et d'une odeur si puissante, qu'il en fut tout parfumé,

Josine! il devina Josine, il la reconnut, i ce noarean remerciement de son cœur, à ce geste adorable d'infinie gratitude! Et cela était exquis, dans cette obscurité, à celte heure tardive, sans qu'il s'expliquât comment elle était là, si elle avait guetté sa rentrée, de quelle ûfon elle avait pu s'échapper et venir, Uagu peut-âtre étaol d'une équipe de nuit. Déjà, sans une parole, n'ayant vonla que se donner avec ces fleurs un peu &pres, si geatimenl lancées, elle fuyait, elle se perdait dans les ténèbres de la lande inculte ; et il remarqua seulement alors aae autre ombre, toute petite, Nanel sûrement, qui galopait près d'elle. Hs disparurent, il n'entendit plus de nouTeau que les marteaux de l'Abime, au loin, tapant en cadenoe. Son tourment n'était point fini, mais tout son eœur venait d'èlre réchauffé d'une force invincible. 11 reqpin délicieusement le petit bouquet. Âh! bonté qui est le tien fraternel, tendresse qui seule fait du bonheur, amour qui sauvera et qui refera !e monde!

Luc se coucha, éteignit la lumière, espérant que la fatigue de corps et d'esprit qui le brisait, allait l'endormir d'un bon sommeil, où sa fièvre se calmerait enfin. Mais, dans le grand silence, dans l'obscurilé de la vaste chambre, il ne put fermer les paupières, ses yeux s'élargirent sur les ténèbres, une terrible insomnie le tint brûlant, en proie à l'idée obstinée, dévoratrice.

Et ce fut Josine qui s'évoqua, toujours renaissante, revenant dans l'air léger, avec son visage d'enfance, d'un charme si douloureux. Il la revit en larmes, affamée, terrorisée, attendant à la porte de l'Abîme ; il la revit dans le cabaret, jetée à la porte par Ragu, d'un tel geste de violence, que le sang coulait de sa main mutilée ; il la revit sur le banc, près de la Mionne, abandonnée sous la nuit tragique, n'ayant plus que la chute définitive au ruisseau, satisfaisant sa faim en pauvre bète errante. Et, k cette heure, après ses trois jours d'enquête inattendue, presque inconsciente, que le destin venait de l'amener à faire, tout ce qu'il avait vu du travail injustement distribué, méprisé comme une honte sociale, aboutissant à l'atroce misère du plus grand nombre, se résumait pour lai dans le cas affreux de cette triste fille, dont son cœur était bouleversé.

Alors, les visions se levèrent en foule, se pressèrent, le lertarèreiUpar leur hantise. (Tétait la terreur soaffiaal

168 LES QGATHE ËVAKGILES

g.u travers des rues no.res de Beauclair, où piétinait le flot des misérables déshérités, rëvani sourdement de rengeanee. C'élail, chez les Bonnaire, la révolution raisoDOés, org;inisée, falale, tandis que ii; chômage serrait les ventres, alTamail la fnmitle, dans le pauvre logement froid et na, où manquail le nécessaire. C'était, à la Guerdacbe, l'insolence du luxepourrisseur, la jouissance empoisoDoense qui achevai! de détruire la classe des privilégiés, cette poignée de bourgeois repus de paresse, goi^és jugqu'k l'étoulTcnient des richesses iniques qu'ils volaient ao hbeur et aux larmes de l'immense majorité des travailleurs. C'était môme, à la Crècherie, à ce haut fournean d'une noblesse sauvage, où pas un ouvrier ne se plaignait, le long ciîort humain comme frappé d'anathème, immobilisé en son éternelle douleur, sans l'espoir de l'albanchissemcnt total de la race, délivrée enfin de l'esetavace, entrée toute dans la Cité de justice et de paix. El il aTiil vu, il avait entendu Beauclair craquant de partoat, car la lulte fratricide n'était pas qu'entre les classes, le fer^ ment destructeur avait gagné les familles, un vent de folie et de haine passait, enrageait les cœurs. De monstmeux drames salissaient les foyers, culbutaient à l'égout les pères, les mères et les enfants. On mentait, on volait, on tuait. Au bout de la misère et de la faim, il j avait forcément le crime, la femme qui se vendait, l'homme qaî tombait à l'alcool, la béte exaspérée qui se ruait pour satisfaire son vice. El trop de signes effroyables annonçaient l'inévitable catastrophe prochaine, la vieille chai^ pente allait s'écraser dans la bouc et dans le sang.

Alors, épouvanté de ces visions de bonlc et de châliment, pleurant de toute la tendresse humaine qui se lamentait en lui, Luc vit revenir, du fond des épaisses ténèbres, le pâle fantôme de Josine, avec son rire si doux, qui lui tendait les bras, en un touchant appel. [1 n'y eat dès lors plus qu'elle, c'était sur elle que l'édifice ver^

TRAVAIL Id»

moula, mangé d'une lèpre, allait crouler. Elle devenait comme la victime unique, la petite ouvrière chétive, à la main blessée, qui mourrait de faim, que la prostitution roulerait au cloaque, incarnant la misère du salariat en une pitoyable figure, dont le charmé le possédait. Maintenant, il souffrait de ce qu'elle devait souffrir, et son besoin était de la sauver, dans son rêve fou de sauver Beauclair. Si quelque puissance surhumaine lui avait donné tout pouvoir, il aurait changé la ville pourrie d'égolsme en une heureuse Cité de solidarité, pour qu'elle y fût heureuse. Et il sentit bien alors que ce rêve, en lui, vejiait de loin, qu'il l'avait toujours fait, depuis qu'il vivait, à Paris, dans un quartier pauvre, parmi les héros obscurs et les dolentes victimes du travail. C'était comme l'inquiétude intérieure d'un avenir qu'il n'osait préciser, d'une mission dont il se sentait gros. Puis, brusquement, dans la confusion où il se débattait encore, l'heure sonnait, grave et décisive. Josine mourait de faim, Josine sanglotait, et cela ne pouvait se tolérer davantage. Il fallait agir enfm, aller tout de suite au secours de tant de misère et de tant de souffrance, pour que l'iniquité cessât.

Cependant, Luc, brisé de fatigue, finit par s'assoupir. Hais, tout d'un coup, il crut que des voix rappelaient, il se réveilla en sursaut. N'étaient-ce pas des plaintes lointaines? n'avait-il pas entendu des misérables en danger de mort crier à l'aide? Dressé sur son séant, il prêtait l'oreille, n'entendait plus que le frisson de l'ombre. Tout son cœur en restait meurtri, serré d'une angoisse affreuse par la certitude qu'à cette minute même des millions de pauvres êtres agonisaient sous l'écrasement de l'iniquité sociale. Puis, lorsque, frémissant, il fut retombé sur l'oreiller, repris de somnolence, les appels retentirent de nouveau, le forcèrent à relever la tête, à

écouter encore. Dans le demi-sommeil, les sensations

s'aggravaient, devenaient d'une acuité extraordinaire. Et, dès lors, il ne put glisser au sommeil, sans entendra les appels grandir, le solliciter éperdument pour qnelqae besogne pressante, dont il sentait bien rimpérieax besoin, mais dont il n'aurait su dire la nature. Où eourir, pour être au plus t6t sur le terrain de la lutte? Que faire, pour agir et préparer la victoire? Il ne savait pas, il souffrait cruellement du vague cauchemar oà il se débat* tait. C'était, dans la pleine obscurité, comme une aurore trop lente, comme des sollicitations incessantes à une besogne qui s'obscurcissait, chaque fois qu'il était snr le point de la définir. Et voilà que, dominant les appels, il n'y eut plus que l'appel d'une voix très douce, la voix de Josine, qui se lamentait et le suppliait. Elle seule était là, il sentit la tiède caresse du baiser qu'elle lui avait mis sur la main, il respira le petit bouquet d'œillets qu'elle lui avait jeté, et dont le parfum sauvage lui semblait emplir toute la chambre.

Dès ce moment, Luc ne lutta plus, secoua l'insomnie fiévreuse, pour retrouver quelque paix. Il ralluiba sa bougie, se leva, se promena un instant par la chambre. Il ne voulait penser à rien, espérant dégager son cerveau de l'idée fixe. El il tâcha de s'intéresser aux choses, regarda les quelques gravures anciennes pendues aux murs, les vieux meubles qui disaient les habitudes d'étude et de bonhomie du docteur Michon, toute cette chambre vénérable où Ton sentait beaucoup de bonté, beaucoup de raison et de sagesse. Puis, la bibliothèque finit par l'intéresser uniquement. C'était une armoire vitrée asseï grande, où l'ancien fouriériste, l'ancien saint-simonien. avait réuni une collection très complète de tous les ouvrages humanitaires qui avaient passionné sa jeunesse* Tous les philosophes sociaux, tous les précurseurs, tous les apôtres du nouvel Evangile, se trouvaient là: Fouper, Saint-Simon, Auguste Comte, Proudhon, Cabst, Pierre

1IU1.TA1LI If y

Leronx, d'autres encore, la collection complète, jusqu'aux plus obscurs disciples. Et Luc, la bougie à main, s'intéressait, lisait les noms et les titres au dos des volumes, les comptait, s'étonnait de leur nombre, de tant de bonnes semences jetées au yent, de tant de bonnes paroles qui dormaient là, en attendant la moisson.

11 avait beaucoup lu déjà, il connaissait les pages, maîtresses de la plupart de ces ouvrages. Le système philosophique, économique, social, de chacun de ces auteurs lui était familier. Mais il se sentait envahi d'un vent nouveau, à les trouver tous réunis là, en un groupe compact. Jamais il n^avait eu une idée si nette de leur force, de leur valeur, de l'évolution humaine considérable qu'ils apportaient. Ils étaient toute une phalange, toute une avant-garde du siècle futur, qui peu à peu serait suivie par l'immense armée des peuples. Surtout, ce qui le frappait, en les voyant ainsi côte à côte, paisiblement mêlés, d'une force souveraine en leur union, c'était leur fraternité profonde. S'il n'ignorait pas les idées contradictoires qui les avaient séparés autrefois, les combats acharnés qu'ils s'étaient même livrés les uns aux autres, ils lui semblaient tous frères aujourd'hui, réconciliés dans le commun Evangile, dans les vérités uniques et définitives qu'ils avaient tous apportées. Et la grande aurore qui se levait de leurs œuvres était la religion de l'humanité dont ils avaient tous eu la foi, leur tendresse pour les déshérités de ce monde, leur haine de l'injustice sociale, leur croyance au travail sauveur.

Luc, qui avait ouvert la bibliothèque, voulut choisir un de ces livres. Puisqu'il ne pouvait dormir, il lirait quelques pages, il attendrait le sommeil. Un instant, il hésita, puis se décida pour un tout petit volume, dans lequel un disciple de Fourier avait résumé la doctrine entière du maître. Le titre : Solidarité, venait de

Témouvoir ; et n'était-ce pas ce qu'il lui fallait, les quelques pages de force et d'espoir dont il ayait le besoin ? Il se recoucha, se mit à lire, passionné bientôt comme par un drame poignant, où le sort de la race se débattait. La doctrine, ainsi ramassée sur elle-même, ainsi réduite au suc des vérités qu'elle formulait, prenait une force extraordinaire. Il savait déjà toutes ces choses, il les avait lues dans les œuvres mêmes du maître, mais jamais elles ne l'avaient remué à ce point, conquis si profondément. Dans quelles dispositions d'esprit était-il donc, à quelle heure décisive de sa destinée se trouvait-il, pour que son cœur et son cerveau fussent possédés, acquis d'un coup à la certitude ? Le petit livre s'animait, tout prenait un sens nouveau et immédiat, comme si des faits vivants surgissaient, se réalisaient devant lui.

Et toute la doctrine deFourierse déroulait. Le coup de génie était d'utiliser les passions de l'homme comme les forces mêmes de la vie. La longue et désastreuse erreur du catholicisme venait d'avoir voulu les mater, de s'être efforcé de détruire l'homme dans l'homme, pour le jeter en esclave à son Dieu de tyrannie et de néant. Les passions, dans la libre société future, devaient produire autant de bien, qu'elles avaient produit de mal, dans la société enchaînée, terrorisée, des siècles morts. Elles étaient l'immortel désir, l'énergie unique qui soulève les mondes, le foyer intérieur de volonté et de puissance qui donne à chaque être le pouvoir d'agir. Privé d'une passion, l'homme serait mutilé, comme s'il était privé d'un sens. Les instincts, refoulés, écrasés jusqu'ici, ainsi que des bêtes mauvaises, ne seraient plus, libérés enfin, que les besoins de l'universelle attraction tendant à l'unité, travaillant parmi les obstacles à se fondre dans l'harmonie finale, expression définitive de l'universel bonheur. Et il n'y avait pas d'égoïstes, il n'y avait pas de paresseux^

ItlAVAlli

il y avait seulement des affamés d'unité et d'harmonie qui marcheraient en frères, le jour où ils verraient la route assez large pour qu'on y passât tous à l'aise et heureux, il y avait seulement des victimes du lourd servage pesant sur les ouvriers manuels, que rebutaient des besognes injustes, démesurées, mal appropriées, tout prêts à œuvrer dans la joie, lorsqu'ils n'auraient plus que leur part logique et choisie du grand labeur commun.

Puis, c'était l'autre coup de génie, le travail remis en honneur, devenu la fonction publique, l'orgueil, la santé, la gaieté, la loi même de la vie. Il sufiSrait de réorganiser le travail, pour réorganiser la société tout entière, dont il devait être l'obligation civique, la règle vitale. Hais il ne s'agissait plus d'un travail brutalement imposé à des vaincus, à des mercenaires avilis, qu'on écrase et qu'on traite en bêtes de somme affamées, il s'agissait d'un travail librement accepté par tous, réparti selon les goûts et les natures, exercé pendant le très petit nombre d'heures indispensable, sans cesse varié au choix des ouvriers volontaires. Une ville, une commune, n'était plus qu'une immense riiche, dans laquelle il n'y avait pas un oisif, où chaque citoyen donnait sa part d'effort à l'œuvre d'ensemble, dont la cité avait besoin pour vivre. La tendance à l'unité, à l'harmonie finale, rapprochait les habitants, les faisait se grouper, se classer d'eux-mêmes dans des séries. Et tout le mécanisme était là, le travail divisé à l'infini, l'ouvrier choisissant la tâche qu'il ferait le plus gaiement, cessant d'ailleurs d'être cloué au même métier, passant à son gré d'un groupe, d'un labeur à un autre. On ne révolutionnerait pas le inonde d'un coup, on commencerait petitement, en expérimentant le système sur une commune de quelques milliers d'âmes, pour en faire un vivant exemple; et le rêve prenait corps, on créait la phalange, base unitaire

la grande armée humaine, on bâtissait le phalanstère,

la maison commune. Au début, pour sortir de Tétat de lutte actuel, rien n'était plus simple, on se contentait de faire appel à toutes les bonnes volontés, à tous ceux qui souiïraient de tant de douloureuse injustice. On les associait, on créait une vaste association du capital, du travail et du talent. On disait à ceux qui avaient aujourd'hui l'argent, à ceux qui avaient les bras, à ceux qui avaient le cerveau, de s'entendre, de s'unir pour mettre leur fortune en commun. Ils produiraient avec une énergie, avec une abondance centuplées, ils s'enrichiraient des bénéfices qu'ils se partageraient le plus équitablemeni possible, jusqu'au jour où le capital, le travail, le talent ne feraient plus qu'un, seraient le palrûnoine commun d'une libre société de frères, où tout serait enfin à tous, dans l'harmonie réalisée.

Et, à chaque page du petit livre, éclatait la splendeur tendre de ce mot de Solidarité, qui en était le titre. Des phrases luisaient comme des phares. La raison de rbomme était infaillible, la vérité était absolue, une vérité que la science a démontrée devenait irrévocable, éternelle. Le travail devait être une fête. Le bonheur de chacun ne serait un jour que par le bonheur des autres, il n'y aurait plus ni envie, ni haine, lorsqu'il y aurait place sur cette terre pour le bonheur de tous. Dans la macliii)e sociale, les rouages inlerinédiairos étaient à détruire, comme inutiles, mangeant de la force; et le comnuM'ec se trouvait ainsi condamné, le consommateur n'avait affaire qu'au producteur. D'un coup de faux, tous les parasistes seraient rasés, les innoinhrables végétations qui vivent de la corruption sociale, de Tétat de guerre pennanent où agonisent les hommes. Plus d'armée, plus de tribunaux, plus de prisons. Et, par-dessus tout, dans celte grande aurore enfin levée, la justice llaiiibait comme un soleil, chass.int la misère, donnant à chaque être qui nait le droit à la vie, au pain de chaque

jour, réalisant pour chacun la somme de bonheur réel qui lui est dû.

Luc ne lisait plus, il réfléchissait. Tout le grand et héroïque dix-neuvième siècle se déroulait, dans sa continuelle bataille, dans son effort si douloureux et si brave vers la vérité et vers la justice. D'un bout à Tautre, Tirrésistible mouvement démocratique, la montée du peuple l'emplissait. La Révolution n'avait amené que la bourgeoisie au pouvoir, il fallait un siècle encore pour que révolution s'achevât, pour que tout le peuple eût sa part. Les semences germaient dans le vieux sol monarchique, sans cesse éventré; et, dès les journées de 48, la question du salariat se posait nettement, les revendications des travailleurs se précisaient de plus en plus, ébranlaient le nouveau régime bourgeois, qui possédait, et que la possession égoïste, tyrannique, pourrissait à son tour. Et, maintenant, au seuil du siècle prochain, dès que la poussée croissante du peuple aurait emporté la vieille charpente sociale, la réorganisation du travail serait le fondement même de la société future, qui ne pourrait être que par une juste distribution de la richesse. Toute la nouvelle étape, nécessaire et prochaine, était là. Lorsque l'ancien monde était passé de l'esclavage au salariat, la violente crise qui avait fait crouler les empires, n'était rien à côté de la terrible crise acluelle, qui depuis cent ans secouait et ravageait les peuples, cette crise du salariat évoluant, se transformant, devenant autre chose. Et c'était de celte autre chose que devait naître la Cité heureuse et fraternelle de demain.

Doucement, Luc posa le petit livre, souffla la lumière. Il avait lu, il était calmé, il sentait renaître le sommeil paisible et réparateur. Ce n'était pas que des réponses nettes se fussent formulées aux quL^slions pressantes, aux appels d'angoisse, venus des ténèbres, qui l'avaient bouleversé. Mais ces cris d'appel ne retentissaient plus.

comme si les déshérités qui les poussaient, certains d'avoir été entendus désormais, eussent pris patience. La semence était jetée, la moisson lèverait. Le petit livre avait vécu, aux mains d'un apôtre et d'un héros, la mission serait maintenant remplie, à l'heure marquée par l'évolution. Et Luc lui-même n'avait plus de fièvre, ne s'interrogeait plus anxieusement, bien que la solution au problème qui le passionnait restât comme suspendue. Il se sentait fécondé par l'idée, avec l'absolue conviction qu'il enfanterait. Le lendemain peut-être, si le sommeil de la nuit était bon. Et il finit par céder à son grand besoin de repos, il s'endormit délicieusement d'un sommeil profond, visité par le génie, par la foi et par la volonté.

Le lendemain, dès sept heures, lorsque Luc se réveilla^ sa première pensée, en voyant le soleil se lever dans un grand ciel clair, fut de s'échapper, sans prévenir les Jordan, et de gravir l'escalier rocheux du haut fourneau. Il voulait revoir Morfain, causer avec lui, se faire donner ' certains renseignements. Il obéissait à une sorte d'inspiration soudaine, désireux surtout de se faire une opinion précise, au sujet de l'ancienne mine abandonnée, et se disant que le maître fondeur, un enfant de la montagne, devait en connaître chaque pierre. En effet, Horfain, qu'il trouva debout, après la nuit passée au flanc du haut fourneau, décidément rétabli, se passionna, dès qu'il lui eut parlé de la mine. Il avait toujours eu son idée, que personne n'écoutait, bien qu'il la répétât souvent. Pour lui, le vieux Laroche, l'ingénieur, avait eu le tort de désespérer trop tôt et de lâcher la mine, dès que l'exploitation avait cessé d'en être rémunératrice. Sans doute, le filon était devenu exécrable, sulfuré et phosphaté à un tel point, qu'on n'en tirait plus rien de bon à la fonte. Mais Morfain restait convaincu qu'on traversait simplement là une veine mauvaise, de sorte qu'il

suffirait de pousser plus avant les galeries, ou mieux d'er ouvrir de nouvelles à un flanc de la gorge qu'il indiquait, si Ton voulait retrouver Texcellent minerai d^autrefois. Et il appuyait sa certitude sur des faits d'observation, sui sa connaissance de toutes les roches du voisinage, dont il gravissait, fouillait les pentes, depuis quarante ans. Evidemment, il n'avait pas la science, il n'était qu'un pauvre ouvrier, n'osant se permettre d'entrer en lutte avec messieurs les ingénieurs. Tout de même, il s'étonnait qu'on n'eût pas confiance en son flair et qu'on eût haussé les épaules, sans consentir seulement à s'assurer de la nature des terrains par quelques sondages.

La tranquille conviction où était cet homme, frappa Luc vivement, d'autant plus qu'il jugeait avec sévérité l'inertie du vieux Laroche, l'abandon où il avait laissé la mine, depuis la découverte du procédé chimique qui aurait permis d'en utiliser avec profit le minerai défectueux. Cela disait dans quel ensommeillement de routine était tombée l'exploitation du haut fourneau. Dès aujourd'hui, la mine était à reprendre, même s'il fallait se contenter d'en traiter le minerai chimiquement. Et que serait-ce, si la certitude de Morfain se réalisait, si l'on retombait sur de nouveaux filons riches et purs! Aussi accepta-t-il la proposition du maître fondeur, d'aller tout de suite faire une promenade du côté des galeries abandonnées, pour qu'il pût lui expliquer son idée sur les terrains mêmes. Par cette claire et fraîche matinée de septembre, ce fut une course délicieuse, au travers des rochers, dans de sauvages solitudes, qui embaumaient la lavande. Pendant trois heures, aux flancs des gorges, les deux hommes grimpèrent, visitèrent des grottes, suivirent des rampes couvertes de pins, où la pierre perçait, telle que le squelette de quelque grand corps enfoui. Et, peu à peu, la conviction de Morfain passait dans l'esprit de Luc, lui apportait du moins une espérance, tout un trésor que la

178 LES QUATRE ËVÂNGILES

paresse des hommes avait délaissé là, et que la terre, la mère inépuisable, était prête à donner encore.

II était plus de midi, Luc accepta de déjeuner d'œufs et de laitage, là-haut, dans les Monts Blouses. Et, quand il redescendit, à près de deux heures, enchanté, la poitrine pleine des grands souffles libres de la montagne, il fut accueilli par les exclamations des Jordan, qui commençaient à s'inquiéter, ignorant ce qu'il avait pu deTenir. Il s'excusa de ne les avoir pas prévenus, il conta qu*U s'était é^aré sur les plateaux et qu'il avait déjeuné chex des paysans. S'il se permettait ce petit mensonge, c'était que les Jordan, encore à table, n'étaient pas seuls. Comme tous les deuxièmes mardis du mois, ils avaient trois convives, l'abbé Marie, le docteur Novarre et l'instituteur Hermeline. Sœurette aimait à les réunir, et elle les appelait en riant son grand Conseil, parce que les trois l'aidaient dans ses œuvres de charité. La Crêcherie, si fermée, où Jordan vivait en savant solitaire, ainsi que dans un cloître, s'ouvrait cependant pour ces trois-là, traités en intimes ; et Ton n'aurait pu dire qu'ils devaient cette faveur à leur bonne entente, car ils se disputaient toiyours; mais leurs continuelles discussions amusaient Sœurette, les lui rendaient plus chers, dans l'idée qu'ils étaient une distraction pour Jordan, qui les écoutait en souriant

— Alors, vous avez déjeuné ? dit-elle à Luc, ça ne va pas vous empêcher de prendre une tasse de café avec nous, n'est-ce pas ?

— Va pour la tasse de café, répondit-il gaiement. Vous ites trop aimable, je ne mérite que les plus sanglants reproches.

Et l'on passa au salon. Les fenêtres en étaient ouvertes, le parc déroulait ses pelouses, tout le charme des grands arbres entrait en une odeur exquise. Sur un guéridon, dans un cornet de porcelaine, s'épanouissait un admirable bouquet de roses, des roses que le docteur Novarre calti-

inATAlli liV

▼ait arec amour, et dont il apportait ainsi nne gerbe l Sœurette, chaque fois qu'il déjeunait à la Crêcherie.

Pendant qu'on servait le café, la discussion reprit entre le prêtre et Tinsliluteur, qui n'avaient cessé, depuis les hors-d'œuvre, de batailler sur les questions d'instruction et d'éducation.

— Si vous n'oblenei rien de vos élèves, déclara Tabbé Marie, c'est que vous avez chassé Dieu de votre école. Dieu est le maître des intelligences, on ne sait rien qua par lui.

Très grand, très robuste, le nez fort, dans sa larga face pleine, aux traits réguliers, il parlait avec l'obstination autoritaire de son étroite doctrine, mettant le salut du monde dans le catholicisme, pratiqué selon la lettre, en la stricte observance des dogmes. Et, devant lui, Hermeline, Tinstituleur, mince, de figure anguleuse, au front osseux, au menton aigu, s'entêtait de môme, avec des rages froides, tout aussi formaliste et autoritaire, dans sa religion mécanique du progrès, réalisé à coups de lois, et militairement.

— Laissez-moi donc tranquille avec votre Dieu qui n'a jamais conduit les hommes qu'à Terreur et à la ruine !... Si je n'obtiens rien de mes élèves, c'est d'abord qu'on me les enlève trop tôt pour les mettre à l'usine. Et c'est ensuite, c'est surtout que la discipline se relâche de plus en plus, que le maitre est désormais sans autorité aucune. Ma parole ! s'il m'était permis de leur allonger quelques bons coups de trique> je crois que ça leur ouvrirait uo peu le crâne.

Et, comme Sœurette, émue, se récriait, il s'expliqua. Pour lui, il n'y avait qu'un sauvetage possible, dans la corruption générale : plier les enfants à la discipline de la liberté, entrer en eux le régime républicain, par la force s'il le fallait, pour qu'il n'en sortit plus. Son rêve étail do faire de chaque élève un serviteur da l'Etat,

180 LES QUATRE ËYANGILES

esclave de TEtat, sacrifiant à TEtat sa personnalité totale. II ne voyait rien au delà de la même leçon, apprise par tous .de la même manière, dans le même but de servir la communauté. Et telle était sa dure et triste religion d'uûe démocratie libérée du passé à coups de punitions, de nouveau condamnée au travail forcée décrétant le bonheur sous la férule obéie des maîtres.

— ^ En dehors du catholicisme, il n'y a que ténèbres, répéta obstinément Tabbé Marie.

— Mais il s'effondre ! cria Hermeline. C'est bien pour cela qu'il nous faut refaire une autre charpente sociale.

Sans doute, le prêtre avait conscience de la suprême bataille livrée par le catholicisme à l'esprit de la science, dont la victoire s'élargissait chaque jour. Mais il ne voulait pas le reconnaître, il n'avouait même pas que, peu à peu, son église se vidait.

— Le catholicisme I reprit-il, la charpente en est encore si solide, si éternelle, si divine, que c'est elle que vous copiez, quand vous parlez de reconstruire je ne sais quel Etat athée, où vous remplaceriez Dieu par une mécanique qui instruirait et qui gouvernerait les hommes!

— Une mécanique, pourquoi pas ? cria Hermeline, exaspéré de la part de vérité qu'il y avait dans l'attaque du prôlre. Rome n'a jamais élé qu'un pressoir, qui a bu le sang du monde.

Quand la discussion, entre eux, en arrivait à ces violences, le docteur Novarre intervenait, de son air souriant et conciliateur.

— Voyons, voyons, ne vous échauffez pas. Vous voilà sur le point de vous entendre, puisque vous en êtes à vous accuser de copier vos religions Tune sur l'autre.

Lui, petit, fluet, avec un nez fin et des yeux vifs, était un esprit tolérant, très doux, un peu ironique, qui, s'étant donné à la science, refusait de se passionner pour les questions politiques et sociales. Il disait, comme Jordan,

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dont il était le grand ami, qu'il épousait les vérités, le jour seulement où elles étaient scientifiquement démontrées. D'ailleurs, très modeste, timide même, sans ambition aucune, il se contentait de soigner ses malades le mieux possible, il n'avait d'autre passion que la culture de ses rosiers, entre les quatre murs du petit jardin, où il vivait à l'écart, dans une paix heureuse.

Jusque-là, Luc s'était contenté d'écouter. Puis, sa lecture de la nuit lui revint, il parla.

— La faute, dans nos écoles, est de partir de cette idée que l'homme est mauvais, qu'il apporte en naissant la révolte et la paresse, et qu'il faut tout un système de châtiments et de récompenses, si l'on veut tirer quelque chose de lui. Aussi a-t-on fait de l'instruction une torture, l'étude est devenue aussi rude à nos cerveaux que les travaux manuels à nos membres. Nos professeurs ont été changés en gardes-chiourme du bagne universitaire, dont la mission est de pétrir les intelligences des enfants selon les programmes, en les coulant toutes dans le même moule, sans tenir aucun compte, des individualités diverses. Ils ne sont plus que des tueurs d'initiatives, ils écrasent l'esprit critique, le libre examen, l'éveil personnel des talents, sous l'amas des idées toutes faites, des vérités officielles. Et le pis est que le caractère se trouve atteint aussi profondément que l'intelligence, et qu'un tel enseignement n'arrive guère à produire que des impuissants et des hypocrites.

Hermeline dut se croire personnellement visé. Il interrompit d'un ton aigre.

— Mais comment voulez-vous donc qu'on procède, monsieur? Venez me remplacer dans ma chaire, et vous verrez bien co que vous obtiendrez des élèves, si vous ne les pliez pas sous une même discipline, en maître qui incarne pour eux l'autorité.

— Le maître, continua Luc de son air de rêve, n'a

leî LES QUATRE ËYANGILES

pas d'autre tâche que d'éveiller les énergies. C'est un profcssour d'énergie individuelle, simplement chargé de dép:M<,'or les aptitudes de l'enfant, en provoquant ses questions, en développant sa personnalité. Il y a chez Thomme un immense, un insatiable besoin d'apprendre, de savoir, qui devrait être le seul aiguillon de l'étude, sans qu'on eût besoin de punir et de récompenser. Et il suffirait évidemment qu'on se contentât de faciliter à chacun Téludequi lui plaît et qu'on la lui rendit attrayante, en le laissant s'y engager de lui-même, puis y progresser par ia force de sa propre compréhension, avec la joie des conliiiueiles découvertes. Que des hommes fassent des honniios en les traitant en hommes, n'est-ce pas là toat le pi'olilcme de l'instruction et de l'éducation à résou drtî?

L'iil)l)é ^larlc, qui achevait sa tasse de café, haussa ses fortes épaules; et, en prêtre que le dogme rend infaillible :

— Le péché est dans l'homme, et l'homme ne peut être sauvé que par la pénitence. La paresse, un des péchés capitaux, ne s'expie que par le travail, châtiment que Dieu imposa au premier homme, après la faute.

— Mais c'est une erreur, l'abbé, dit tranquillement le doctcMir Novarre, la paresse est une maladie, quand elle existe réellement, je veux dire quand le corps refuse tout travail, répui;ne à la moindre fatigue. Soyez certain, alors, que celte mollesse invincible annonce de graves désordres intérieurs. Autrement, où ave^-vous vu qu'il exislàl des paresseux? Prenons les oisifs de race, d'habitude et de goût. Est-ce qu'une femme mondaine qui danse toute la nuit, ne se brûle pas les yeux davantage, ne fait pas une dépense de force musculaire bien plus grande, qu'une ouvrière clouée devant sa petite table, brodant jusqu'au jour? Est-ce que ces hommes de plaisir sans cesse en représentation, en fêtes épuisantes, n'ac-

A Ji«^& T A&aj

ceptent pas des corvées aussi dures que les besognes des ouvriers travaillant à Tétabli ou à Tétau? Et souvenezvous avec quelle joie légère, au sortir d'une lâche qui nous rebute, nous nous lançons dans une récréation violente, où nos membres se brisent. C'est dire que le Iravail, la fatigue physique nous est seulement à charge, lorsque le travail ne nous plaît pas. Et, si Ton arrivait à n'imposer aux gens que le travail agréable, librement choisi, il n'y aurait certainement plus de paresseux.

A son tour, Hormeline haussa les épaules.

— Demandez à un enfant ce qu'il préfère, de sa grammaire ou de son arithmétique. Il vous répondra qu'il aime mieux ni Tune ni l'autre. L'expérience est faite, l'enfant est un jeune arbre qu'il faut redresser et corriger.

— Et on no corrige, conclut le prêtre, d'accord cette fois avec l'instituteur, qu'en écrasant chez l'homme tout ce que le péché originel y a laissé de honteux et de diabolique.

Un silence se fit. Sœurette écoulait d'une oreille attentive, tandis que Jordan, les yeux au loin, par une des fenêtres, laissait sa songerie errer sous les grands arbres. Et Luc retrouvait là celte conception pessimiste du c.ilholîcisme, épousée par les sectaires du progrès, que décrétait l'Etat, à coups d'autorité. L'homme était dnmnable, perdu une première fois, puis racheté et prêt à se perdre encore. Un Dieu de jalousie et de colère le traitait en enfant toujours fautif. On traquait ses passions, on luttait depuis des siècles pour les anéantir, on s'efforçait de tuer rhomme dans l'homme. Et c'était de nouveau Fourier qui s'évoquait, avec les passions utilisées, ennoblies, redevenues des énergies nécessaires et créatrices, avec Tbomme enfin délivré de l'écrasement mortel des reli.uions de néant, qui ne sont que d'atroces polices sociales, pour maintenir l'usurpation des puissants et des riches.

ISi LES QUATRE EVANGILES

Alors, dHHS sa rêverie, Luc reprit lenlement, comme s'il pcnsail tout haut :

— Il sulïirait de conyaincre l'homme de cette vérité, que le plus de bonheur possible de chacun est dans le plus de booheur réalisé de tous.

Hais Ilermeline et l'abbé Marie se mirent i rire.

— Bonne besogne! dit ironiquemept l'instituteur, vous commencez, pour réveiller les éuergies, par détruire l'intérêt personnel. Expliquez-moi donc, lorsqu'il ne travaillera plus pour lai, quel levier déterminera l'homme àruclion? L'inlérËt personnel est le feu sous la chaudière, 01) le trouve à la naissance de chaque œuvre. Et vous l'an éan lissez, vous coramencei par châtrer l'homme de son âgolsme, vous quile voulez avec tous sesinstincts... Sans doute, comptez-vous sur la conscience, sur l'idée de l'honneur et du devoir?

— Je n'ai pas besoin d'y compter, répondit Loe de son même air tranquille. D'ailleurs, l'égoïsme, tel que nous l'avons entendu jusqu'ici, nous a donné une société si elTroyable, ravagée de tant de haines et de souffrances, qu'il serait vraiment permis d'essayer d'un autre factear. Mais je vous répète que j'accepte l'égoîsme, si vous entendez par \^ le très légitime désir, le besoin invincible qae nous avons tons du bonheur. Loin de détruire l'intérêt personnel, je le renforce en le précisant, en en faisant ce qu'il doit ùlrc, pour créer la Cité heureuse, o* le bonheur de tous réalisera le bonheur de chacun ; et il noos suffira d'être convaincus que c'est travailler pour nous que de travailler pour les autres. L'injustice sociale sème la haine éternelle, récolte l'universelle souffrance. Et voilà pourquoi une entente est nécessaire, une réorganisation du travail basée sur celle vérité certaine que la somme la plus haute de nos félicités sera faite un jour de toutes les rélicilés, à tous les foyers de nos voisins.

Ucrmclinc ricanait, et l'abbé Marie intervint encore.

AAU&TX&tJJ «OV

— Aimez-vous les uns les autres, c'est la morale de notre divin maître Jésus. Seulement, il a dit aussi que le bonheur n'était pas de ce monde, et c'est une folie coupable que de vouloir réaliser sur cette terre le royaume de Dieu, qui est au ciel.

— On Ty réalisera pourtant un jour, dit Luc. Tout Teffort de l'humanité en marche, tout le progrès, toute la science, vont à cette Cité future.

Hais l'instituteur, qui ne l'écoutait plus, se rua de nouneau sur le prêtre.

— Ah! non, l'abbé, ne recommencez pas, avec votre promesse d'un paradis, qui dupe les pauvres diables ! D'ailleurs, votre Jésus est à nous, vous nous l'avez pris, vous l'avez accommodé pour les besoins de votre domination. Au fond, il n'était qu'un révolutionnaire et qu'un libre penseur.

La bataille recommença, il fallut que le docteur No- Tarre les départageât une fois de plus, en donnant raison tantôt à l'un, tantôt à l'autre. Comme toujours, d'ailleurs, les questions restèrent pendantes, car jamais une solution décisive n'intervenait. Le café était pris depuis longtemps, ce fut Jordan, songeur, qui dit le dernier mot.

— L'unique vérité est dans le travail, le monde sera un jour ce que le travail l'aura fait.

Et Sœurette, qui avait passionnément écouté Luc, sans intervenir, parla d'un asile dont elle avait l'idée, pour y garder les enfants en bas âge des ouvrières employées dans les usines. Il n'y eut plus, dès lors, entre le médecin, rinstituteur et le prêtre, qu'une conversation très douce, très amicale, sur les moyens pratiques de réaliser cet asile, de façon à y éviter les abus des établissements similaires. Dans le parc, l'ombre des grands arbres s'allongeait sur les pelouses, tandis que des ramiers s'abattaient

parmi les herbes, au blond soleil de septembre.

ISS LES QUATRE ÏTASGtLES

Il était Ffiiatre heures déjà, lorsque les troia conïïves ijuitlërenl lu Crécherie. Jordan el Lac les aecompai;piârent jusqu'aux premières maisons de la ville, pour marcher un peu. Puis, comme tous deux revenaient, au travers des lerniiiis pierreux que Jordan laissait tmprodiiclirs, celui-ci voulut faire un détour, dans le désir d'allonger la promenade et de passer chez Lange, le potier. 11 l'avilit laissé s'installer en un coin sauvage et perdu de son domaine, au-dessous même du haut fourneau, sans lui râclarncr ni loyer ni redevance d'aucune sorte. Laii^'e, ;iinsi que Morfain, s'était fait une demeure d'un trou roelieux, creusé par d'anciens torrents & la base des Morils BIimisgs, au flanc de la muraille géante que dressait le promontoire. Kt il avait fini par constrnire trois fours, prés du coloau où il prenait son argiU; et il vivait là sans Dieu ni maître, dans la libre indépendance de son travail.

— Sans dnule, c'est un cerveau extrême, ajouta Jordan, que Luc inlcn'Oi;e;iit. Ce que vous m'avei dit, son ér.lril violeiil do la rue de Drias, l'autre soir, ne m'élonnt! pus di> sa part ; et il a eu de la chance d'être relâché, c;tr son afl'.iire pouvait tourner fort mal, tant il se coin|iriitin't. Mais vous ne vous im:iginez pas comhi'ju il est iiitolligenl et quel art il met dans ses simples pois de tt^rre, bien qu'il soit sans instruction aucune. Il esl né ici, d'ouvriers pauvres, orphelin à dix ans, forcé de 9i;rvir les maçons, enfin apprenti potier, devenu sou ]);ilrnn il lui-même, comme il le dit en rient, depuis qucje lui ai permis de s'inslalkT ehC7 moi... Je m'inlôri'sse surloiLt à ses essais sur les terres réfractaires, car vous suivez qui' je cherche la terre qui r 6;^!. ■itérait le m!(>ux ;hix lerriiili'S IcrnpiSraluros des fours éli;ctriques.

I.ur,.iy;(nt L^voIi'sviîilx, aperçu t, p:irmi les hruussaiUes, l'insîallnlidu de l.angc, tout un campement de barbare, entouré d'un petit mur en pierres sèches. Et, comme, sur

litAVAIli 19/

le seaîl, nne grande belle fille brune se tenait debout, il demanda :

— Il est donc marié?

— Non, mais il vit avec cette fille, qui est à la fois son esclave et sa femme... C'est une histoire. Il y a cinq ans, elle avait quinze ans à peine, lorsqu'il la trouva malade, mourante dans un fossé, abandonnée là sans doute par quelque bande de bohémiens. On n'a jamais su nettement d'où elle venait, elle-même se tait, dès qu'on l'interroge. Lange l'amena chez lui sur ses épaules, la soii;;na, la guérit, et vous ne sauriez croire quelle ardente gratitude elle lui en a gardée, jusqu'à être son chien, sa chose... Elle n'avait pas de souliers aux pieds, lorsqu'il la ramassa. Aujourd'hui encore, elle n'en met que les jours où elle descend à la ville. De sorte que tout le pays, et Lange luimôme, la nomme la Nu-Pieds.,. Il n'emploie pas d'autre ouvrier, la Nu-Pieds est son manœuvre, elle Taide aussi à tirer la petite voiture, quand il va promener sa poterie de foire en foire. C'est sa façon d'écouler ses produits, et tous deux sont bien connus de la région entière.

Debout au seuil du petit clos, que fermait une simple porte à claire-voie, la Nu-Pieds regardait venir ces messieurs, et Luc put la voir, avec sa face brune aux l'rands traits réguliers et basanés, ses cheveux d'un noir d'encre, ses larges yeux de sauvagesse qui s'emplissaient d'une douceur ineflable, lorsqu'ils se fixaient sur Lange. Il remarqua ses pieds nus, des pieds enfantins de bronze clair, dans le sol argileux, toujours détrempé; et elle était là en tenue de travail, à peine vêtue de toile grise, montrant ses fines jambes de lutteuse, ses bras nerveux, sa petite gorge dure. Puis, quand elle se fut assurée que le monsieur qui accompagnait le propriétaire du doin.iiiK», devait être un ami, elle quitta son poste d'observation, elle retourna près du four qu'elle surveillait, après avoir averti le maître.

m LES QUATRE ÉVANGILES

— Ahl c'esl VOUS, monsieur Jordan, s'écria Lange, «n se priisenlant à son leur. Fignrez-Tous, depuis l'aveoture de l'autre soir, la Nu-Pieds s'imagine sans cesse qu'on vient m'arrëter. El je crois bien que, si quelque argousin se présentait, il ne sortirait pas entier de ses griffes... Vous venez voir mes nouvelles briqnes réfractaires. Tenez! les voici, je vous en dirai la composition.

Luc reconnaissait parfaitement le petit homme, fmsle et noueux, qu'il avnit entrevu dans les ténèbres de la me de Brins, annonçant l'inévitable catastrophe finale, jetant l'anathomc à lavitlede Beaufilair, corrompue, condamnée pour ^l's crimes. Seulement, il s'étonnait, à le détailler, do son front haut, noyé sous la broussaille noire des cheveux, de ses yeux vifs, luisant d'une inlelligiince que des flummes bi-u^qucs cncolémienl. Et, surtout, sous l'enveloppe mal dégrossie, sous la violence apparente, il était surpris de sentir un contemplatif, un rËveur tr^s doux, un simple poète rustique, qui, dans l'absolu de son idée de justice, en venait à vouloir faire sauter le vieux inonde coupable. '

Jordan, après avoir présenté Luc comme un ingéDÏear de ses amis, pria Linge de lui montrer ce qu'il appelait sou musée, en riant.

— Si ca pi'iil intéresser monsieur... Ce ne sont que des aniiiscmonls, Ues macliînes que jecui.<i pour me distraire, len-'z! tonie celle terraille, sous ce hangar... Vojei ça, pendant que je vais expljijuer mes briques à monsieur Jordan.

L'élonnemenl de Luc augmenta. Il j avait, sous le hanijar, des bonshommes de faïence, des vases, des potg, des pi ats, de formes et de colorations singulières, qui, tout en dénotant une grande ignorance. Étaient délicieux d'originale naïveté. Les hasards du feu s'y montraient superbes, di's éiïiaux éclataient avec une richesse inouïe de tons. M.'iis. surtout, ce qui le frappait, dans la poterie eonrante

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