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que Lange fabriquait pour sa clientèle ordinaire des marchés et des foires, la vaisselle, les marmites, les cruches, les terrines, c'était l'élégance des formes, le charme pur des colorations, toute une floraison heureuse du génie populaire. Il semblait que le potier eût tiré ce génie de * sa race, que ces œuvres, où passait Tâme du peuple, naissaient naturellement de ses gros doigts, comme s'il eût retrouvé d'instinct les moules primitifs, d'une beauté pratique admirable. Et le chef-d'œuvre était chaque fois réalisé, l'objet fait pour son usage, et dès lors d'une vérité simple, d'une grâce vivante.
Lorsque Lange revint, avec Jordan, qui lui avait commandé quelques centaines de briques, pour expérimenter un nouveau four électrique,*il reçut d'un air souriant les félicitations de Luc, qui s'émerveillait de la gaieté de ces faïences, si légères, si fleuries de pourpre et d'azur, au grand soleil.
— Oui, oui, ça met des coquelicots et nies bluets dans les maisons... J'ai toujours pensé qu'on devrait en décorer les toits et les façades. Ça ne coûterait pas bien cher, si les marchands ne volaient plus, et vous verriez comme une ville serait aimable aux yeux, un vrai bouquet dans de la verdure... Mais il n'y a rien à faire avec les sales bourgeois d'aujourd'hui.
Et il retomba tout de suite à sa passion sectaire, il se lança dans les idées d'anarchie extrême, qu'il tenait de quelques brochures, venues et restées en ses mains, par il ne savait lui-même quel hasard. Il fallait d'abord tout détruire, s'emparer révolutionnairement de tout. Le salut ne serait que dans la destruction totale de l'autorité, car s'il restait un seul pouvoir debout, le plus infime, il suffirait à la reconstruction de l'édifice entier d'iniquité et de tyrannie. Ensuite, la commune libre pourrait s'établir, en dehors de tout gouvernement, grâce à l'entente des groupes sans cesse variés, continuellement modifiés,
selon les besoins et les désirs de chacun. Et Lac fut frappé de retrouver là les séries de Fourîer; car le rêve final était le même, cet appel aux passions créatrices, cette expansion de Tindividu libéré dans une société harmonique, où le bien de chaque citoyen nécessitait le bien de tous; seulement, les routes étaient différentes, Tanarchiste n'était qu'un fouriériste, qu'un collectiviste désabusé, exaspéré, ne croyant plus aux moyens politiques, résolu à conquérir par la force, par l'extermiiiation, la bonheur social, puisque des siècles de lente évoluiîon ne semblaient pas devoir le donner. La catastrophe, le volcan était dans la gature. Aussi, comme Luc nommait Bonnairo, Lange devint-il féroce d'ironie, traitant le maître fondeur avec plus d'amer dédain qu'un bourgeois. Ahl oui, la caserne à Bonnaire, ce collectivisme où l'on serait numéroté, discipliné, emprisonné, ainsi que dans nn bagne. Et, le poing tendu vers Beauclair, dont il dominait les toitures voisines, il recommença sa lamentation, sa malédiction de prophète, jetée à la ville corrompue que le feu allait détruire, et qui serait rasée, pour que, de ses cendres, naquit enfm la Cité de vérité et de justice.
Etonné de cette violence, Jordan le regardait curieusement.
— Dites donc, Lange, mon brave, vous n'êtes pourtant pas malheureux?
— Moi, monsieur Jordan, je suis très heureux, anssi hiMireux qu'on peut rètre... Je vis libre ici, c'est presque l'anarchie réalisée. Vous m'avez laissé prendre ce petit coin de terre, de la terre qui est à nous tous; et je suis mon maîlro, je ne paye donc de loyer à personne. Ensuite, je travaille à ma guise, je n'ai ni patron qui m'écrase, ni ouvrier que j'écrase, je vends moi-même mes marmites et mes cruches aux braves gens qui en ont besoin, sans être volé par les commerçants, ni leur pcr-
TRAVAIL Vn
mettre de voler les acheteurs. Et j'ai encore le temps de m'amuser, quand ça me plaît, à cuire ces bonshommes de faïence, ces pots, ces plaques décorées, dont les couleurs vives m'égayenl les yeux... Ah! non, nous ne nous plaignons pas, nous sommes heureux de vivre, quand le soleil nous met en fête, n'est-ce pas, la Nu- Pieds ?
Elle s'était approchée, dans la demi-nudité du travail, les mains toutes roses d'un pot qu'elle venait d'cnleverdu four. £t elle souriait divinement en regardant Thomme, le dieu dont elle s'était faite la servante, à qui elle se donnait corps et âme, en un continuel cadeau.
— Ça n'empôche, reprit Lange, qu'il y a trop de pauvres bougres qui souffrent, et qu'il faudra faire sauter Beauclair, un de ces quatre malins, pour qu'on se décide à le rebâtir proprement. Seule, la propagande' par le fait, la bombe peut réveiller le peuple... Et que di riez-vous de cela? J'ai ici tout ce qu'il faut pour prépanir deux ou trois douzaines de bombes, d'une extraordinaire puissance. Alors, un beau jour, je pars avec ma voilure, que je tire, et que pousse la Nu-Pieds. Elle est lourde encore, lorsqu'elle est chargée de poterie, et qu'il faut la traîner par les mauvais chemins des villages, de marché en marché. Ça va bien qu'on se repose sous les arbres, aux endroits où il y a des sources... Seulement, ce jour-là, nous ne quittons pas Beauclair, nous nous promenons jiar toutes les rues; et il y a une bombe cachée dans ch.Kjue marmite, nous en déposons une à la Sous-l'ri r.c.lnre, une autre à la Mairie, une autre au Tribunal, ur)L* autre à la Prison, une autre à l'Eglise, enfin partout où se trouve une autorité à détruire. Les mèches brûlent, tout ça couve le temps nécessaire. Puis, tout d'un coup, Beauclair saute, une effroyable éruption de volcan le brûle et l'emporte... Hein? qu'en pensez-vous, de ma petite promenade, avec ma voiture, de ma petite distribution
des marmites que je fabrique pour le bonheur dn genre
humain?
Il riait d'un rire d'extase, la face exaltée; e(, comme la belle fltle brune riait avec lui :
— N'esl-ce pas? la Nu-Pieds, je tirerai et tu pousseras, ce sera une plus jolie promenade encore qne le long de la Mionne, sous les saules, lorsque nous allons à la foire de Magnolles !
Jordan ne discuta pas, eut un simple geste, pour dire combien le savant qui 6lail en lui trouvait celte conception imbécile. Mais, lorsqu'ils eurent pria congé, et qu'ils se re(roiivèrt.'nt sur le chemin de la Crêcherie, Luc emporta le frisson de ccl accès degrande poésie noire, de ce rêve du bonheur par la destruction, qui hantait ainsi quelques cerveaux de poètes simplistes, parmi la foule des déshérités. Et les deux hommes rentrèrent en silence, perdus chacun en sa songerie.
Dans le laboratoire où ils se rendirent directement, ils trouvèrent Sœurette, qui, paisiblement assise à une petite table, copiait un manuscrit de son frère. Souvent elle passait un long tablier bleu, elle l'aidait même comme préparateur, dans certaines de ses expériences délicates. Elle se conicnla de lever la léle, de lui sourire, ainsi qu'à son compagnon ; puis, elle se remit i sa tâche.
^— Ah! dit Jordan, en s'allongeant au fond d'un fauteuil, je n'ai décidément de bonnes heures qu'ici, an milieu de mes appareils cl de mes paperasses... Dès que j'y reviens, c'est l'espoir, e'esl la paix qui me remontent au cœur.
D'un regard afTccfueux, il avait fait le tour de la vaste pièce, comme pour en reprendre possession, s'y retrouver, s'y baigner, dans la bonne odeur calmante et réconfortante du travail. Les vitres de la large baie étaient ouvertes, le soleil couchant entrait en une caresse tiède,
inA.VAlJLi l^ô
tandis qu'on voyait au loin, entre les arbres, briller les Voitures et les fenêtres de Beauclair.
— Quelle misère inutile que toutes ces disputes! reprit Jordan, pendant que Luc, demeuré debout, allait et venait doucement par la pièce. Après le déjeuner, j'écoutais Tabbé et l'instituteur, étonné qu'on pût perdre son temps à vouloir se convaincre, lorsqu'on est ainsi placé aux deux bouts des questions, et qu'on ne parle pas la même langue. Et remarquez qu'ils ne viennent pas une seule fois ici, sans recommencer identiquement les mêmes discussions, pour en rester toujours au même point... Puis, quelle mauvaise besogne, de s'enfermer de la sorte dans l'absolu, en dehors de l'expérience, et de se combattre à coups d'arguments contradictoires ! et combien je suis avec le docteur qui s'amuse à les réduire à néant tous les deux, rien qu'en les opposant l'un à l'autre! C'est comme ce Lange, peut-on voir un brave garçon rêver de plus grosses bêtises, se perdre dans une erreur plus manifeste et plus dangereuse, parce qu'il s'agite au hasard, avec le mépris de la certitude!... Non, décidément, la passion politique n'est point mon affaire, les choses que disent ces gens me paraissent vides de sens raisonnable, les plus grosses questions, auxquelles ils s'allardeat, ne sont à mes yeux que des devinettes pour amuser la route, et je n'arrive pas à comprendre qu'on livre de telles batailles vaines autour de ces menus incidents, lorsque la découverte de la moindre des vérités scientifiques fait plus pour le progrès que cinquante années de luttes sociales.
Luc se mit à rire.
— Voilà que vous tombez vous-même dans l'absolu... L'homme doit lutter, la politique estsimplemcntla nécessité où il est de défendre ses besoins, d'assurer son plus de bonheur possible.
— Vous avez raison, confessa Jordan, avec sa bonne
toi naïve. Hit, peut-être, mon dédain de la politique vienlil de fiiu'li|iie sourd remords, l'ignorance où je veux vivre des alTaiies publiques de mon pays... Mais, très sincèremont, je crois que je suis un bon citoyen tout de mémCy en m'en formant dans mon laboratoire, car chacun sert la nation avec la faculté qu'il apporte. Et les vrais révolutionnaires, voyez-vous, les vrais hommes d'action, ceux qui font pour demain le plus de vérité, le plus de justice, ce sont à coup sûr les savants. Un gouvernement passe et tombe, un peuple grandit, resplendit, puis décroît, qu'importe! les vérités de la science se transmettent, s'accroissoiii toujours, font toujours plus de lumière et plus de cortiliule. Le recul d'un siècle ne compte pas, la marche on .ivant reprend quand même, l'humanité va au savoir, malgré les obstacles. Objecter qu'on ne saura jamais tout ost une sollise,il s'agit de savoir le plus possible, pour ariiver au plus de bonheur possible. Et, dès lors, je le répôte, combien sont négligeables les cahots politiques qui passionnent les nations! Tandis qu'on met le salut du progrès dans le maintien ou la chute d'un ministère, c'est le savant qui est le véritable maître de demain, le jour où il éclaire la foule d'une étincelle nouvelle de vérité. Toute l'injustice cessera lorsque toute la vérité sera.
11 y cul un silence. Sœurette avait posé la plume, et elle oroniait maintenant. Après avoir rêvé quelques secondes, Jordan reprit, sans transition apparente:
— Le travail, ali ! le travail, je lui dois d'avoir vécu. Vous voyez (juel pauvre petit être chétif jesuis, je me souviens que ma more devait m'envelopper dans des couvertures, les jours de grana vent ; et c'est pourtant elle qu m'a mis au travail, comme à un régime certain de bonni santé. Elle ne me condamnait pas à des études écrasantes vrais bagnes où l'on torture les intelligences en formation Elle me donnait l'habitude d'un labeur régulier, vari sans cesse, attrayant. Et c'est ainsi que j'ai appris & tra-
vailler, comme on apprend à respirer, à marcher. Le travail est devenu la fonclion de mon être, le jeu naturel et nécessaire de mes membres et de mes organes, le but et le moyen de nia vie. J'ai vécu parce que j'ai travaillé, u-" ', équilibre s'est fait entre le monde et moi, je lui ai rendu en œuvres ce qu'il m'apportait en sensations, et je crois que toute la santé est là, des échanges bien réglés, une adaptation parfaite de l'organisme au milieu... Et, tout fluet que je suis, je vivrai très vieux, c'est certain, du moment que je suis une petite machine montée avec soin et qui fonctionne logiquement.
Luc s'était arrêté, dans sa marche lente. Comme Sœurette, il écoutait avec une attention passionnée.
— Mais ce n'est là que la santé des êtres, une bonne hygiène pour bien vivre, continua Jordan. Le travail est la vie elle-même, la vie est un continuel travail des forces chimiques et mécaniques Depuis le premier atome qui s'est mis en branle pour s'unir aux atomes voisins, la grande besogne créatrice n'a point cessé, et celte création qui continue, qui continuera toujours, estconimela lâche même de rétcrnilé, l'œuvre universelle à hiqiioile nous . venons tous apporter notre pierre. L'univers n'est-il pas un immense atelier où l'on ne chôme jamais, où los infiniment petits font chaque jour un labeur géant, où la matière agit, fabrique, enfante sans relâche, depuis les gimples ferments jusqu'aux créatures les plus parfaites? Les champs qui se couvrent de moissons travaillent, les forêts dans leur poussée lente travaillent, les fleuves ruisselant le long des vallées travaillent, les mers roulant leurs flots d'un continent à un autre travaillent, les mondes emportés par le rythme de la gravitation au travers de l'infini travaillent. 11 n'est pas un être, pas une chose qui puisse s'immobiliser dans l'oisiveté, tout se trouve entraîné, mis à l'ouvrage, forcé de faire sa part de l'œuvre commune. Quiconque ne travaille pas, disparaît
lus LES QCATlïE ÉVANGlLtS
par là même, esl rejeté comme inutile et gênant, doit céder lu pluce au travailleur nécessaire, indispensable. Telle est l'unique loi de la vie, qui n'est en somme que la matière en travail, une force en perpétuelle activité, le dieu de toutes les religions, pour l'œuvre anale da bonheur dont nous portons en nous l'impérieux besoin. Un instant encore, Jordan rêva, les yeux an loin.
— Et quel admirable régulateur que le travail, qnd ordre il apporte, partout où il règne I II est la paix, la joie, comme il est la sauté. Je reste confondu, lorsque je le vois miiprisé, avili, regardé ainsi qu'un ch&timent et qu'une liorite. S'il m'a sauvé d'une mort certaine, il m'a donné encore tout ce que j'ai de bon en moi, il m'a refait une intelligence et une noblesse. Et quel admirable organisateur il est, comme il règle les facultés de l'intelligence, le jeu des muscles, le rAle de chaque groupe dans une multitude de travailleurs I II serait à lui seul une constitution politique, une police humaine, nne raison d'être sociale. Nous ne naissons que pour la ruche, nous n'apportons chacun que notre effort d'un instant, nous ne pouvons expliquer la nécessité de noire vie que par le htisoîn où est la nature d'un ouvrier de plus pour faire son œuvre. Toute autre explicatioD est orgueilleuse et fausse. Nos vies individuelles semblent sacrifiées à l'universelle vie des mondes futurs. Il n'est pas de honheur possible, si nous ne le mettons dans ce bonheur solidaire de l'éternel labeur commun. Et c'est pouiquoi je voudrais que fût enfin fondée la religion du travail, Thosanna au travail sauveur, la vérité unique, la santé, la joie, la paix souveraine.
Il se tut, et Sœurette eut un cri d'enthousiasme tendre.
— Ah ! frère, comme tu as raison, et que c'est vrai, et que c'est beau 1
Hais Luc paraissait plus ému encore, resté debout, iriiiTiobilc, les yeux peu à pou emplis de lumière, ainsi
qa*un apôtre, sous le brusque rayon qui rillummait. Tout d'un coup, il parla.
— Ecoutez, Jordan, il ne faut pas vendre à Delaveau, il faut tout garder, et le haut fourneau, etlamine... C'est ma réponse, je vous la donne, car ma conviction est faite.
Surpris de ces paroles, si brusques et si inattendues, dont le lien avec ce qu'il venait de dire lui échappait, le maître de la Crécherie eut un léger battement de paupières.
— Comment ça? mon cher Luc, pourquoi me ditesvous ça?... Expliquez-vous.
Le jeune homme, pourtant, garda un moment le silence, dans l'émotion qui le bouleversait. Cet hymne au travail, cette glorification du travail pacificateur et réorganisateur l'avait soulevé d'un choc soudain, comme si Tesprit l'emportait, déroulait enfin devant lui le vaste horizon, perdu jusque-là dans la brume. Tout se précisait, s'animait, devenait d'une absolue certitude. C'était la foi qui resplendissait, les paroles sortaient de sa bouche, avec une force de persuasion extraordinaire.
— Il ne faut pas vendre à Delaveau... Je suis allé visiter ce matin la mine abandonnée. Tel que le donnent les filons actuels, on peut encore tirer un bon profit du minerai, en le soumettant aux nouveaux procédés chimiques. Et Morfain m'a convaincu qu'on retombera sur des filons excellents, à l'autre flanc de la gorge... Il y a là des richesses incalculables. Le haut fourneau fournira de la fonte à très bas prix, et si on lé complétait par toute, une forge, des fours à puddler, des fours à creusets, des laminoirs et des marteaux-pilons, on pourrait reprendre en grand la fabrication des rails et des charpentes, de façon à lutter victorieusement de bon marché avec les aciéries les plus prospères du Nord et de TEsl.
. La surprise de Jordan grandissait, tournait à l'efl'aremcnt. Cette protestation lui échappa :
!'J8 LLS ULATUE ÉVANGILES
— Mais je ne veux pas devenir plus riche, j'ai trop d'argent déjà, et je ne vends que pour échappera tous les soucis du gain.
D'un beau geste passionné, Luc Tinterrompît
— Laissez-moi donc finir, mon ami... Ce n'est pas vous que je veux rendre plus riche, ce sont les déshérités, les travailleurs dont nous parlions, les victimes du travr*' inique, avili, devenu un bagne atroce, que je veux sauver do ce bagne. Vous le disiez tout à Theure superbement, le travail doit être à lui seul une raison d'être sociale ; el, à cet instant, le salut m'est apparu, la juste et heureuse société de demain n'est que dans la réorgsknisation du travail, qui seule permettra une équitable répartition de la richesse. J'en viens d'avoir l'éblouissante certitude: l'unique solution à nos misères et à nos souffrances est là, on ne rebâtira sainement le vieil édifice qui craque et tombe en pourriture, que sur ce terrain du travail par tous et pour tous, accepté comme la loi universelle, la vie môme qui régit les mondes... Eh bien ! c'est cela que je veux tenter ici, c'est du moins un exemple que je veux donner, une réorganisation du travail en j>«'lit, une usine fraternelle, l'ébauche de la société (le dîMiiain, que j'opposerai à l'autre usine, celle du sal;:ri,it. du bagne antique où l'ouvrier esclave est torturé ( l liéslinnoré.
Et il ennlinua en paroles frémissantes, il ébaucha à grands traits son rêve, tout ce qui avait germé en lui de la récente h'clure de Fourier, une association entre le capital, le tnivail et le talent. Jordan apporterait l'argent nécess;Mre, IJonnaire et ses camarades donneraient les bj'as, lui MT.iil le c»M*veau qui conçoit et dirige. Il s'était remis à in;ii(;!i(;r, il montrait d'un geste véliément les toitures v(.i-inos de Beauclair, c'étîiit Deaurlair qu'il sauverait, (ju'il tirerait des hontes et des crimes où, depuis trois jours, il le voyait sombrer. A mesure qu'il déroulait
SOO LES QUATRE ËVAHGILES
irréalisable, ne pourrait d'ailleurs s'efTecIuer sans de terribles catastrophes, dont le pire résultat serait de produire plus de cnisëre et plus de douleur encore. Dés lors, le mieux n'ëtail-il pas d'accepter l'occasion d'une eipérience pratique qui s'offrait à lui, d'une tentative où ■on élre entier se contentait, sa bonté native, aa foi eo la bonté de Tboranie, le foyer d'amour, d'universelle teadresse dont il brûlait? 11 était comme emporté par quelque chose d'exalté et d'héroique, toute une foi, toute uoe prescience qui lui rendait le succès certain. Et, d'ailleurs, si r.ipplicatton de ta formule de Fourier n'amenait pas la lin immédiate du salarial, elle était un achcmînenienl, elle conduisait à l'entière conquête, destruction du capital, disparition du commerce, inutilité de l'argent, source de tous les maui. La grande querelle des écoles socialistes ne porte que sur les moyens, toutes s'entendent sur le but à réaliser, toutes se réconcilieront un jour dans la Cité heureuse, enfin bâtie. Et c'étaient les premières fondations de celle ville qu'il voulait jeter, en commençant par associer tous les hommes de bon vouloir, toutes les diverses forces éparses, avec la certitude qu'il n'était pas de départ meilleur, au milieu de l'allreuz massacre actuel.
Jordan restait sceptique.
— puurier a eu des coups de génie, cela est certain. Seulement, voici plus de soixante annâes qu'il est mort ; et, s'il gai'de quelques disciples entêtés, je ne vois pas que sa religion soit en tratn de conquérir la terre.
— Le catholicisme a mis quatre siècles à en conquérir une partie, répliqua Luc vivement. Et puis, Je n'épouse pus tout Fourier, il n'est pour moi qu'un sage, qui, un jour de lucidité géniale, a eu lu vision de la vérité. 11 n'est pas le seul, d'ailleurs, d'autres avaient préparé la formule et d'autres la compléteront... Voyons, ce que vous ne pouvez nier, c'est que l'évolution qui se précîpitti
TKAVÀiL 2U1
aujourd'hui est partie de loin, c'est que notre siècle entier a été un engendrement laborieux de la société nouvelle, celle qui va naître demain. Le peuple des travailleurs, depuis cent ans, naît chaque jour un peu plus à la vie sociale, et il sera demain le maître de sa destinée, par cette loi scientifique qui assure l'existence au plus fort, au plus sain, au plus digne d'être... C'est à cela que nous assistons, à la lutte dernière entre les quelques privilégiés, qui ont volé la richesse, et l'immense foule ouvrière, qui veut rentrer dans les biens dont on Ta dépouillée depuis des siècles. L'histoire ne nous conte pas autre chose, en nous apprenant comment quelquesuns se sont emparés du plus de bonheur possible, au dclriment de tous, et comment tous les misérables volés n'ont cessé dès lors de lutter furieusement, dans le besoin vital de reconquérir ce qu'ils pourraient de bonheur... Il y a cinquante ans déjà qiie cette lutte devient sans merci, et c'est pourquoi vous voyez les privilégiés, pris de peur, abandonner peu à peu d'eux-mêmes certains de leurs privilèges. Les temps approchent, cela se sent à toutes les concessions que les possesseurs du sol et de la richesse font au peuple. Sur le terrain politique, on lui a déjà beaucoup donné, et l'on va être forcé de lui donner beaucoup sur le terrain économique. Ce ne sont que lois nouvelles favorisant les travailleurs, que mesures humanitaires, que triomphes des associations et des syndicats, annonçant l'ère prochaine. La bataille entre le travail et le capital en est à cette crise aiguë, qui peut, dès maintenant, faire prédire la défaite de ce dernier. Dans un temps donné, c'est la disparition certaine du salariat... Et voilà pourquoi je suis convaincu de vaincre, en aidant à l'autre chose, à cette autre chose qui remplacera le salariat, à cette réorganisation du travail qui nous donnera une société plus juste, une civilisation plus haute. • Il rayonnait de charité, de foi et d'espérance. Il continua,
eue LtS QUATRE EVANGILES
d'une fortune nouvelle, vous ne les exploiterez mtme |i;is, vous les doiiucivz... Moi, ce n'est pas un don que je vous deinaudc, c'ust une aide fraternelle, l'aide qui va me pcrmeltre de diminuer l'injusllce et de faire du bonheur.
Alors, trËs simplement, Jordan consenlil.
— Mon ami, je veux bien. Vous aurez l'argent pour réaliser votre rêve... Et, comme il ne faut pas mentir, j'ajoute ([ueoerfiven'est toujours, àmus yeux, qu'une utopie généreuse, car vous ne m'avez pas pleinement eonvuincu. Excusez mon doute de savant... Mais n'importe I vous êtes un brave homme, tentez votre œuvre, je suis avec vous,
Luc eut un cri du triomphe, dans un élan de toal son élrc, qui senililu le soulever de terre.
— Mi'ixi, jo vous dis que l'œuvre est faite, et nous en aurons la diviuo joie!
Sœuj'elle n'avait pas bougé, n'était pas interrenne. Mais toute la bonté de son cœur était montée à sa face, de ^'L'osses larmes d'attendrissement gonduient ses jeui. Elle se leva, sous une force irrésistible. Elle s'approcha dé Luc, muette, éperdue, et elle le baisa au visage, tandis que ses hinnes coulaient. Puis, dans son extraordinaire émotion, elle se jeta entre les bras de son frère, elle y sim;;loli loniiuement.
Lii |)ui] surpris de ce baiser au jeune homme, Jordan g'inquiéla.
— Quoi donc, petite sœur? Tu ne nous désapprouves pas, au [Lioins ? C'est vrai, nous aurions dû te consulter... Mais il en est temps encore. Es-lu avec nous?
— Ohl oui, oh! oui, batbutia-t-cUe, souriante, radieuse dans les larmes. Vous êtes deux héros, et je tous servirai, disposez de moi.
Le soir du même jour, vers onze heures, Lac Tint l'accouder à la fenêlre du pavillon, comme la reille.
pour respirer un instant Tair frais et calme de la nuit. En face, au delà des champs incultes, semés de roches, Beauclair s'endormait, éteignant une à une ses lumières ; pendant que, sur la gauche, l'Abîme retentissait des coups sourds de ses marteaux. Jamais l'haleine du géant douloureux ne lui avait semblé plus rude ni plus oppressée. Et, comme la veille encore, un bruit s'éleva de l'autre côté de la route, si léger, qu'il crut au frôlement d'ailes d'un oiseau de nuit. Mais son cœur se mit à battre, lorsque le bruit recommença, car il reconnaissait maintenant ce doux frisson de l'approche. Et il revit la forme vague, délicate et fine, qui semblait flotter à la pointe des herbes. Et, d'un saut de chèvre sauvage, une Lmme traversa la route, lui lança un petit bouquet, si adroitement, qu'il le reçut de nouveau sur les lèvres, ainsi qu'une caresse. Comme la veille, c'était un petit bouquet d'oeillets de montagne, cueilli à l'instant parmi les roches, et d'une odeur si puissante, qu'il en fut tout parfumé.
— Oh! Josine, Josine! murmura-t-il, pénétré d'une tendresse infinie.
Elle était revenue, et elle se donnait encore, elle se donnerait toujours, du même geste de gratitude passionnée, avec CCS fleurs naïves comme elle, et il en était rafraîchi, ragaillardi, dans la fatigue physique et morale d'une journée si pleine, décisive. N'était-ce pas déjà la récompense du premier eff'ort, de l'action résolue? Son petit bouquet de ce soir-là le fêtait d'avoir décidé qu'il agirait dès le lendemain. C'était en elle qu'il aimait le peuple soufl'rant, c'était elle qu'il voulait sauver du monstre. Il l'avait prise la plus misérable, la plus outragée, si près de l'avilissement, qu'elle était sur le point de tomber au ruisseau. Avec sa pauvre main que le travail avait mutilée, elle incarnait toute la race des victimes, des esclaves donnant leur chair pour l'eff^ort et pour le plaisir. Lorsqu'il l'aurait rachetée, il rachèterait avec
elle toute la race. Et, délicieusement, elle était aussi l'iimour, Tamour nécessaire à riiarmonie, au bonheur de la Gilé future.
D'une voix douce, il appela.
— Josine! Josine!... C'est voîis. Josinel
Mais déjà, sans une parole, elle luyait, se pevdait dans l'obscurité de la lande inculte.
— Josine! Josine!... C'est vous, je le sais bien, Josine, et il faut que je vous parle.
Alors, tremblante, heureuse, elle revint de son pas léger, elle s'arrêta sur la route, en dessous de la fenêtre. Et, d'un souffle à peine :
— Oui, c'est moi, monsieur Luc.
Il ne se hâtait plus, il tâchait de la mieux voir, si mince, si vague, pareille à une vision qu'un flot de ténèbres va emporter.
— Voulez-vous me rendre un service?... Dites à Bonnaire qu'il vienne causer avec moi demain matin. J'ai une heureuse nouvelle pour lui, je lui ai trouvé du travail.
Elle s'égaya d'un rire ému, à peine distinct, tel qu'un gazouillis d'oiseau.
— Ah! vous élcs bon! vous êtes bon!
— El, coiUijiua-t-il à voix plus basse, en s'attendrissanl, j'aurai du travail pour tous les ouvriers qui voudront travailler. Oui, je vais tacher qu'il y ait de la justice et du bonheur pour tout le monde.
Elle comprit, son rire se fit plus doux, plus trempé de passion reconnaissante.
— Merci, merci, monsieur Luc.
La vision s'efl'açail, il revit l'ombre légère fuir de nouveau parmi les broussailles; et elle était accompagnée dune autre ombre toute petite, Nanet, qu'il n'avait point encore aperçu, et qui galo])ait maintenant au côté de sa L-ran:le sœur.
— Josine! Josine!... Au revoir, Josuiel
— Merci, merci, monsieur Luc !
Il ne la distinguait plus, elle avait disparu; mais il entendait toujours son remerciement de gratitude et de joie, ce gazouillis d'oiseau que le vent du soir apportait; et cela était d'un charme infini, tout son cœur pénétré, enchanté.
Luc resta longtemps à la fenêtre, dans un ravissement| dans un espoir sans bornes. Entré TAbîme où haletait la sourde respiration du travail maudit, et la Guerdache dont le parc faisait une tache noire, au milieu de la plaine rase de la Roumagne, il regardait le vieux Beauclair, le faubourg ouvrier aux masures branlantes, h demi pourries, dormant sous l'écrasement de sa misère et de sa souffrance. C'était là le cloaque qu'il voulait assainir, l'antique geôle du salariat qu'il s'agissait de raser, avec ses iniquités et ses cruautés exécrables, pour guérir l'humanité de l'empoisonnement séculaire. Et il rebâtissait à cette même place, il évoquait la ville future, la Cité de vérité, de justice et de bonheur, dont il voyait déjà les maisons blanches rire parmi les verdures, libres et fraternelles, sous un grand soleil d'allégresse.
Mais, tout d'un coup, l'horizon entier s'illumina, une flambée rose éclaira les toitures de Beauclair, le promontoire des Monts Bkuses, la campagne immense. C'était une coulée du haut fourneau de la Crôcherie, que Luc avait d'abord prise pour une aurore. Et ce n'était pas une aurore, c'était plulôl un coucher d'astre, le vieux Vulcain, torturé à son enclume, qui jetait sa dernière flamme. Le travail ne serait plus que la santé et la joie, demain allait naître.