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et de joie, qu'une acclamation sans fin roula, d'un bout à l'autre des chaumes. On leur criait des tendresses, on les aimait, on les célébrait, parce qu'ils étaient l'amour souverain et viclorieux, cet amour dont la flamme avait rapproché déjà ce peuple, en lui donnant la virilité de ces moissons débordantes, au sein desquelles il pullulerait désormais, un peuple uni, libre, ignorant la haine et la faim.
Ce jour-là, d'autres mariages se décidèrent, comme il était arrivé aux noces de Lucien Bonnaire et de Louise Mazellc. Madame Mitaine, l'ancienne boulangère, qui, malgré ses soixante-cinq ans, était restée la belle madame Mitaine, embrassa Olympe Lenfant, la sœur de l'un des mariés, en lui disant qu'elle serait heureuse de l'appeler sa fille, car son (ils Evariste lui avait confessé qu'il l'adorait. Depuis une dizaine d'années, la belle boulangère avait perdu son mari et ne tenait plus la boutique, fondue elle aussi dans les Magasins-Généraux de la Crêcherie, à l'exemple do presque tout le commerce de détail de la ville. Mlle vivait en bonne travailleuse retraitée, avec son Evariste, très lière de ce que Luc leur avait confié la direction «les pétrins électriques, d'où sortait maintenant en abondance un pain léger et blanc, pour le peuple entier. îilt, comme Evariste à son tour embrassait Olympe rose de plaisir, en guise de fiançailles, madame Mitaine reconnut en uîie petite vieille, maigre et noire, assise au pied d'une meule, son ancienne voisine, madame Dacheux, la bou-iière. Elle vint s'asseoir près d'elle.
— N'tst-ce pas? lui dit-elle gaiement* il faut bien que ;a finisse par diîs mariages, puisque tout ce petit monde, lutref'ois, jouait enstMuble.
Mais madame Dacheux restait muette et sombre. Elle aussi avait perdu son mari, mort, à la suite d'un coup maladroit de couperet, qui lui avait abattu la main droite. Selon certaines gens, la maladresse n'y était pour rien,
LOS Les QBATRE EVAKCrLflS I
le boucher s'était volonlairetneot coupé le poing, isas un accès ite rnneitse colère, philùl que de signer la cession ) de sa boitlique à la Crèchcne. Les derniers éTâoementi, l'idce que la viande sainlo, la viande des rieties allait être mise à lu portée de tous et paraître sur les tables lea plus pauvres, devaient avoir bouleversé sa eonceptioo sociali; de gros homme [yrannîque, violent et rdactioihnaire, au puint de le rendre fou. Et il était mort d'une gan^'fène mal soignée, en laissant sa Tea?e aona U terriïur des derniers jurons, dont il l'avait accablée daoi son agonie.
— El votre Ju]ienne?demanda encore madame Mitaine de son air aimable. Je l'ai rencontrée l'aatre jouTj elle estsupt'rbe.
Ii'anci^nnc houcbcre dut lînîr par répondre. Elle diôfnadu gi'sle un couple, dans un quadrille.
— Elle est là qui danse. Je la surveille.
Julienne, en clTut, dansait aux bras d'un grand et ben garçon, Louis Fauchard, le fils de l'ouvrier arracheur. Elle, Torle, la chair blancLe, ta face rayonnante de santé, s'épanouissait d'aise, dans l'étreinte passionnée de ce gaillard vigoureux, au visage tendre, un des meillenn forgerons de la Crécherie.
— Alors, c'est un mariage encore? reprit en riant U belle madame Mitaine.
Mais madame Dacheui se récria, avec un frisson.
— Oh! non, ob! non, comment pouvez-vous dire eelaf Vous connaissiez bien les idées de mon man, il sortirait de sa lojnbe, si je mariais s.i fille à cet ouvrier, le âU de ces p'iuvrus gi-ns, de celte Nalalie pitoyable, toujours en quële d'un pot-au-feu à crédit, et qu'il a tant de fois chassée, parce qu'elle ne payait pas.
Elle continua, conla sa torture, d'une voix basse et tremblante. Son mari la visitait la nuit. Même mort, il la courbait sous son autorité despotique, la querellait et
la brutalisait en rêve, avec de diaboliques menaces. La triste femme insignifiante, toujours ahurie, avait cette malchance dernière, de ne pas même trouver un peu de paix dans son veuvage.
— Si je mariais Julienne contre son gré, conclut-elle, il reviendrait pour sûr chaque nuit m'injurier et me battre.
Elle pleurait,, et madame Mitaine la réconforta, en lui affirmant que ses cauchemars, au contraire, s'en iraient, si elle faisait du bonheur autour d'elle. Justement, Natalie, la plaintive madame Fauchard, sans cesse à la recherche autrefois des quatre litres de son homme, s'était approchée, de son pas hésitant. Elle ne souffrait plus à cette heure de la misère noire, elle occupait une des petites maisons claires de la Crécherie, avec Fauchard, qui venait de cesser tout travail, infirme, hébété. Elle logeait aussi chez elle son frère Fortuné, âgé de quarantecinq ans à peine, et dont la besogne de brute, machinale, uniforme, dès l'âge de quinze ans, à TAbîme, avait fait un vieillard précoce, à demi aveugle et sourd. Aussi, malgré le bien-être qu'elle devait au système nouveau de pensions et d'aide mutuelle, était-elle restée dolente, lamentable débris du passé, avec ses deux hommes, ses deux enjants sur les bras, comme elle disait. C'était la leçon, l'exemple des hontes et des douleurs du salariat, légué aux générations jeunes.
— Vous n'avez pas vu mes hommes ? demanda~t-elle à madame Mitaine. Je les ai perdus dans la foule... Ah ! les voici.
Et l'on vit passer, au bras l'un de l'autre, soutenant leur marche tremblante, les deux beaux-frères, Fauchard ruiné, fini, tel que le revenant du travail déshonoré et douloureux. Fortuné moins âgé, tout aussi anéanti, comme frappé d'imbécillité. Et, dans la fouie si vigoureuse, si débordante dévie nouvelle et d'espoir, au milieu
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de ces inciilps odomnlcs qui entassaient le blé de tout on penple, ils ;ill.iji>nl douCL'mpnl, promenant leur décrépi* tilde. Siin-^ ci>ni])n<nilre, sans rûpoiidrc au<t snluls.
— Liii^îs z-li'S diinc au soleil, Ç3 lenr f:iil (lu bien, reprit niaiLiiiif Mitaine. Fà votre fils, il est solide et joyeui ?
— Oli! sûromeni, Louis si* porle à merveille, répondît madami- ramliaid. D:ins ce temps-ei, les fils ne re«semlilcnl (riiiTi'aiii pi'res. Vom comme il danse! Jamais il ne (■(niiMlini le fruid ot i.i faim.
Alors, l;i liiiiilaiii:<'-rc. avi^c sii hunne àme d'ancienne bell<> ri'riijii", .'iilri'jiril île rPiiilre heureux le couple qni riait si |.]nln-Tnfti!, en ilansinl di'vant >Hle. Ellu rapprocha li's il< ".i\ iiKTi's, elle (it asseoir edte à côte madame Fancliaril >'i madame Darlu'iix, puis elle attendrit teliemeiil (-ellii-ri. t]ii'elli> nnil par l'ébnmler, par la convaincriî. Nlle fionlîrail seiilemiînt de sa solitude, il lui fallait (Ifs iieiits-i'iifarXs qui f;i'impiTaient sur ses ^noux et qui m'ttr.iii-Nli'n fuite les faritduios. Et la pauvre petite vieille s'éiTia cn'iu :
— Ali ! iiKin Dieu ! je von\ bien tout de même, k la condiliou ([u'on ne mj: laissent pas seule. Moi, je n'ai jamaisdiluiiuà pers'.>nue. c'est lui qui ne voulait pas. Nais, V vous Vdijs y mette/ tous, et si vous promellei de me défeuilre. f.tiles. fait(-s!
Lorsque Louis cl Julieuue surent que leurs mères consentaient, ils :' ni; (I unirent, se jetéreut Jiins leurs bras, aver des lai-rncs et des rires. V.l ce fut, parmi tant d'allégresse, ui 1 1 ■'i.'resse nouvelle.
— VeVi'iis, ri']v-lail madame Mitaine, comment voulez.vous sé|i;irer ces jeunes gens, qui semblent tous avoir granrli lis uns pnur les autres? Je viens de donner mon Evarisle ^i t'ijEupe Lcnfant, et je me rappelle encore celle-ci \"ii iiit tuute petite dans ma boulangerie, oit mon gamin lui uilrait des gâteaux. C'est comme ce Louù Fan-
chard, que de fois je Tai vu rôder devant votre Doucherie, madame Daclieux, et jouer avec votre Julienne ! Les Laboque, les Bourron, les Lenfanl, les Yvonnot, dont on célèbre maintenant les mariages, mais tout cela poussait ensemble, aux heures mêmes où les parents se déchiraient, et c'esl aujourd'hui la grande et tendre moisson ! El elle riait plus haut, et elle avait son air d'infinie bonté, ayaiil gardé comme un parfum du bon pain tiède, au milieu duquel elle avait vécu, en belle boulangère blonde. El, autour d'elle, la joie montait, on vint dire que d'autres fiançailles s'étaient faites, celles de Sébastien Bourron et d'Agathe Fauchard, celles de Nicolas Yvonnot et de Zoé Bonnaire. L'amour, le souverain amour éiariiissait sans cesse la réconciliation, achevait de fondre tontes les classes. C'était lui qui avait fécondé cette plaine, cliarîi:é les arbres d'une telle quantité de fruits que les arbres en cassaient, couvert les sillons d'une telle abondance de blé que les meules, d'un bout à l'autre de l'horizon, dressaient le temple de la paix. Il volait dans l'odeur puissante de cette fertilité, il présidait à ces noces heureuses d'où allait naître un pullulement de générations plus libres et plus justes. Et, jusqu'au soir, sous les étoiles, la fête dura, tout un triomphe de l'amour, rapprochant les cœurs, les fondant les uns d.ms les autres, parmi les danses et les chants de ce petit peuple joyeux, en marche pour l'unité et l'harmonie futures.
Mais, dans cette fraternité envanissante, il était un homme, un ancêtre, le maître fondeur Morfain, qui restait debout à l'écart, muet et sauvage, sans pouvoir, sans vouloir comprendre. Il demeurait toujours, comme un des Vulc lins préhistoriques, dans son trou de rochers, près du hanl fourneau dont il avait la surveillance; et il y vivait seul maintenant, en solitaire désireux de se mettre hors des temps, ayant rompu tout rapport avec les
Ml LES QUATRE EVANGILES
générations naissantes. Déjà, quand sa fille Ma-Bleùe était partie, pour aller vivre son rêve de tendresse avee Achille Courier, le prince Charmant de ses nuits bleues, il avait bien senti que les temps nouveaux lui prenaient le meilleur de lui-même. Puis, une autre aventure tendre lui avait enlevé son Qls, Pelit-Da, le grand garçon, le bon géant vigoureux, qui s'était tout d'un coup passionné pour ta Glle des Caffiaux, les épiciers-cabaretiers, Honorine, une petite brune vive et alerte. 11 avait d'abord refusé violemment de cdnsentir an mariage, plein de mépris pour cette famille d'empoisonnears, gens louches, lesquels d'ailleurs lui rendaient son dédain, en disant leur répugnance vaniteuse à laisser leur enfant épouser un ouvrier. Pourtant, CafJiaux avait cédé le premier, car il se montrait toujours tr6s habile, très souple. 1) venait de se faire, après avoir fermé son débit de boissons, une belle situation de gardien-chef, dans les Magasins-Généraux de la Crècherie; et les anciennes vilaines histoires s'oubliaient, il afTectait désormais trop de dévouement aux idées de solidarité, pour s'entêter à an refus qui aurait pu lui nuire. Alors, Pelit-Da, emporté par le désir, avait passé outre aux volontés de son père. Il s'en était suivi une terrible querelle, une rupture affreuse entre les deux nommes. Et, depuis ce temps, le maître fondeur, muré dans son roc, ne vivait plus, ne parlait plus que pour diriger son haut foui^ neau, en spectre iramohile et farouche des âges morts.
Des années et des années s'écoulèrent, sans que le vieux Morfain paiHt même vieillir. 11 était toujours le vainqueur du feu, le colosse à l'énorme tête roussie, an nez en bec d'aigle, aux yeux de flammes, entre des joues que des laves semblaient avoir dévastées. Sa bouche torturée, qui ne s'ouvrait plus, gardai! son rouge faave de brûlure. Et rien d'humain ne paraissait plus devoir le toucher, au fond de la solitude implacable où il s'était
enfermé, quand il s'était aperçu que sa fille et son fils pactisaient avec les autres, ceux de demain. Ma-Bleue avait eu d'Achille une fillette délicieuse, Léonie, qui grandissait en grâce et en tendresse. Pelit-Da venait d'avoir d'Honorine un garçon fort et charmant, Raymond, un intelligent petit homme qui bientôt serait en âge d'être à son tour marié. Mais le grand-père ne se laissait pas attendrir, il repoussait les enfants, il s'obstinait même à ne pas les voir. C'étaient des choses, pour lui, se passant dans l'autre monde, et il n'en était point ému. Au contraire, sous l'écroulement de ses affections humaines, la sorte de passion paternelle qu'il avait toujours eue pour son haut fourneau, semblait grandir. Il voyait en lui son enfant géant, le monstre grondant d'un perpétuel incendie, dont il soignait nuit et jour, heure par heure, les digestions de tlammes. Les moindres dérangements, lorsque les coulées perdaient de leur éclat, le jetaient à des angoisses tendres; et il passait les nuits blanches, surveillait le bon fonctionnement des tuyères, se dévouait comme un jeune homme amoureux, au milieu des braises, dont sa peau ne paraissait plus craindre l'atroce cuisson. Luc, après avoir parlé de le mettre à la retraite, inquiet de son grand âge, n'avait pas eu la force de prendre celte mesure, devant la révolte frémissante, le chagrin inconsolable de ce héros du travail douloureux, si fier de s'être usé et brûlé les muscles dans sa tâche obscure de conquérant du feu. L'heure de la retraite allait sonner d'elle-même, par l'inévitable évolution des progrès en marche, et Luc eut la bonté compatissante d'attendre.
Déjà, Morfain s'était senti menacé. Il n'ignorait point les recherches savantes que faisait le maître Jordan, afin de remplacer le haut fourneau, si lourd, si lent, si barbare en son enfer peu maniable, par des batteries légères et promptes de fours électriques. L'idée qu'on pouvait
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éteindre et démolir le colosse qui flambait peodanl des sept et huit années, le boaleversait. Aussi se renseignail-il, et il s'était inquiété, lorsque Joi'dan avait réalisé lin premier progiés en brûlant le charbon au sortir de la mine, sous les chaudières des machines, puis en ameniint l'éiectrinilé à la Crécberie par des cikbies, sans déperdition aucune. Mais, comme le prix de revient restait beaucoup trop élevé, pour permettre d'employer la force électrique à la fonte du minerai de fer, il avait pu se réjouir de l'inutilité de celle victoire. Pendant dix années encore, chacun des échecs nouveaux de Jordan l'avait trouvé heureux, sourdement ironique, convaincu que le Teu se défendrait, ne se laisserait jamais vaincre p;ir celte puissance, ce tonnerre mystérieux dont on ne voyait pas môme l'éclair. 11 souhaitai! la défaite du mailre, l'anéantissement des appareils sans cesse construits, perfectionnés de jour en jour. El voilà que, tout d'un coup, la menace s'aggrava, le bruit eouml que Jordan venait enfin de réaliser sa grande œuvre : il avait trouvé le moyen de transformer directement l'énergie cah)rii|ue contenue dans le charbon, en énergie électrique, sans passer par l'énergie mécanique, c'est-àdire en supprimant la machine à vapeur, cet intermédiaire si encombrant, si coûteux. De sorte que le problème était résolu, le prix de revii?nl de l'électricité allait être si rédnil, qu'on pourrait l'employer utilement à la fonte du minorai de fer. Dos :ippareils de production roncliiiniiaieni dnjà, on insl:i]l;iit une première batterie de fours êli'ciri([ues, et Morl'ain, iiéses])éré, rôdait autour de son haut fourneau, de son air farouche et têtu, comme s'il eùl voulu le défendre.
Cepi'nilant, Luc ne donna pas tout de suite l'ordre d'éleindn; le haut fournoan, désireux de procéder d'abord à des expériences conclnnntes, avec la batterie. Pendant près de six mois, les deux fontes marchèrent parallèle-
ment, et ce furent, pour le vieux maître fondeur, d'abominables jours, car maintenant il sentait condamné le monstre aimé dont il avait la garde. Il le voyait délaissé de tous, personne ne montait plus, les curiosités heureuses s'empressaient, en bas, autour de ces fours électriques, qui tenaient si peu de place, et qui faisaient, disait-on, de si bonne et de si prompte besogne. Lui, plein de rancune violente, n'avait pas voulu descendre les voir, ces inventions qu'il traitait dédaignv3usemenl de joujoux bons pour des enfants. Est-ce que l'ancienne méthode, le feu libre et clair, qui avait donné à l'homme l'empire du monde, pouvait être détrôné? On y reviendrait, à ces fourneaux géants, dont la fournaise avait brûlé pendant des siècles, sans jamais s'éteindre. Et, dans sa solitude, avec les quelques hommes de son équipe, silencieux comme lui, il se contentait de regarder de très liaut le hangar sous lequel fonctionnaient les fours électriques, heureux encore, la nuit, lors(ju'il incendiait l'horizon de ses grandes coulées éclatantes.
Mais le jour vint pourtant où Luc condamna le haut fourneau, dont il avait constaté par l'expérience le rendement si pénible et plus onéreux désormais. Il fut résolu qu'on le laisserait s'éteindre, pour le démolir, après avoir tiré de lui une dernière coulée. Prévenu, Morfain ne répondit rien, impassible, avec sa face de bronze, qui ne disait même plus les tumultes de son âme. On eut peur de ce beau calme, Ma-Bleue monta voir son père, accompagnée de ttMfprande fille Léonie, tandis que Pelit-Da eut hÛÉH e tendx'^ pensée, en amenant son grand
t. "'nsi qu'autrefois, la famille se
rochers, le père géant, entre
yeux bleus, et le fils, bon
de demain; et il y
petite-fille d'aimable
've, en qui s'incarnait
U généralion nooTelle, active ouvrière de bonhenr. Le (;rand-p^rH consentit à ce qu'on le baisàl, qu'on le caressât, sans r('|>ousser les enfants, comme il faisait à l'ordinaire. Dii'M qu'il eût juré de ne jamais les voir, il se laissa cctio fois envahir. Mais il ne l'i'ndait pas les caresses, l'air déjà hors des temps, tel qu'un héros des époques abolies, chez lequel toute humanité était morte. Cela se passait par un jour d'automne sombre et froid, au crépuscule hâlif, dont le voile de crêpe tombait. du ciel blafard, enveloppant la terre noire. El il se leva, il ne rompit sou éternel silence que pour dire:
— Allons ! on m'attend, il j a une coulée encore. C'élail la dernière. Tous le suivirent devant le haut
fourneau. Les hommes de l'équipe étaient là, noyés d'ombre, allendanl, et ce fut l'habiluelle besogne, le ringard enfoncé dans le tampon de terre réfractaire, le trou de coulée agrandi, enfin le flot tumultueux du métal en fusion roulant le long des rigoles sou ruisseau de flammes, allant emplir les moules de mares embrasées. Une fois encore, de ce sillon, de ces champs de feu, s« leva une moisson incessante d'étincelles, des étincelles bleues d'une léjicrcté délicate, des fusées d'or d'une délicieuse finisse, toulc une floraison de btuets parmi des épis d'or. Une clarté aveuglante, dans le crépuscule morne, eusoleilhi le haut fourneau, les constructions voisines, les toitures de Iteuuelair au loin, l'horizon immense. Puis, tout s'éteignit, la nuil profonde régna, et ce fui la fin, le haut fourneau avait vécu.
Hi>rf;iin, qui avait regardé, sans une parole, ne bougeait pas, rrst^iit dans l'ombre, comme une de ces roches d'alentour que la nuit venait de reprendre.
— Pèrf, dit doucement Ma-Bleue, maintenant qu'il n'y auni plus (l'ouvrage ici, il va falloir descendre chez nous. Depuis longtemps, ta chambre est prête.
Kt Petit-Da dit à son tour :
— Père, cette fois-ci, c'est bien le repos pour toi, et tu as aussi ta chambre chez nous. Tu te partageras, tu te donneras un peu à chacun de tes deux enfants.
Mais le vieux maître fondeur ne répondait point. Un soupir finit par soulever sa poitrine d'un grondement douloureux, et il dit :
— C'est ça, je descendrai, j'irai voir... Allez-vous-en. Pendant quinze jours encore, on ne put décider Mor-
fain à quitter le haut fourneau. Il en suivait le lent refroidissement, comme une agonie. Il restait là le dernier, il le tâlait chaque soir, pour s'assurer s'il n'était pas tout à fait mort. Et, tant qu'il sentit en lui un peu de chaleur, il s'entêta, le veilla ainsi qu'un ami dont on n'abandonne les restes qu'au néant. Mais les démolisseurs arrivèrent, et on le vit un soir, dans un arrachement suprême, quitter son trou de rochers, descendre à la Crôcherie, pour se rendre directement, de son pas encore solide de grand vieillard vaincu, au vaste hangar vitré, sous lequel fonctionnait la batterie de fours électriques.
Justement, Jordan et Luc s'y trouvaient, avec Petit-Da, chargé par eux de diriger la fonte, aidé de son fils Raymond, déjà bon ouvrier électricien. Le fonctionnement se réglait encore de jour en jour, et c'était pourquoi Jordan ne quittait guère le hangar, dans le désir de rendre parfaite la méthode nouvelle, qui lui avait demandé tant d'années de recherches et d'expériences.
— Ah ! mon vieux Morfain ! cria-t-il, joyeux. Vous voilà donc raisonnable !
Impassible, la face couleur de vieille fonte, le héros se contenta de dire :
— Oui, monsieur Jordan, j'ai voulu voir votre machine.
Luc, un peu inquiet, l'examina, car il l'avait fait surveiller, ayant su qu'on l'avait surpris, penché sur le gueulard du haut fourneau, encore plein de braise, de
l'air d'un homme prêt k faire le saut dam eel enfor elTroyabli:. Un ouvrier de son équipe l'avait sauvé An celle mort, le dernier don de sa vieille chair au monstn, tout ce qui rusluil de sa carcasse cuile et recuite cent fois, comme s'il eut mis sa gloire à finir par le fen, tant aimé el servi fidêieciieiit depuis plus d'un demi-siècle.
— C'est bien cela, mon brave Morfalii, d'ëlre curieux k votre âge, dit Luc, sans le quitter des yeux. Regardez ces joujoux.
La batterie des dix fours s'alignait, dix cubes de briques rouges de deux mètres de hauteur sur un mètre cinquante du largeur. Et l'on voyait seulement, audessus, l'armature des puissantes électrodes, des épais cylindres de charbon, à laquelle venaient s'attacher les câbles, condnclcurs de l'électricité. L'opération était très simple. Une vis S'ins lin. qui obéissait à un boulon, desservait les dix fours, charriait le minerai et le versait dans chacun d'eux. Un deuxième boulon établissait le courant, l'arc duiil l'extraordinaire température de deux mille degrés pouvait fondre deux cents kilogrammes de mêlai en cin<[ minutes. Et il suffisait de tourner on troisième boulon pour que la porte de platine fermant chaque four se soulevât, el pour qu'une sorte de trottoir roulant, garni de sable fin, se mit en marche, recevant les dix gueuses de deux cents kilogrammes, qu'il emportait ensuite à l'air froid du dehors.
— Eh bien! mon brave Morfain, reprît Jordan, avec sa joie d'enfant heureux, qu'en dites-vous ?
Et il lui expliqua le rendemcnL Ces joujoux-là, à deux cenls kilogr^inimes de fonte chacun, toutes les cinq minuits, arrivaient ensemble à un total de dcax cent quarante ^ounes par juur,en les taisatil (rav^iillerseulemenl pendant dix heures. C'élail un reniieinent prodigieux, surluul si l'on songeait que l'ancien haut fourneau, brûlant jour et nuit, n'atleignait pas le tiers de
cette production. Aussi les fours électriques marchaientils rarement plus de trois ou quatre heures, et là était la commodité, de pouvoir les éteindre et les rallumer, selon les besoins, afin d'en obtenir à l'instant la quantité voulue de matière première. Et quelle aisance, quelle propreté, quelle simplicité! Il n'y avait presque plus de poussières, les électrodes fournissant elles-mêmes le carbone nécessaire à la carburation du minerai. Des gaz seuls s'échappaient, et les laitiers étaient si peu abondants, qu'on s'en débarrassait sans peine par des nettoyages quotidiens. Plus de colosse barbare, dont la bonne digestion donnait tant d'inquiétudes! plus de ces organes multiples, encombrants, dont il avait fallu l'entourer, les épuraleurs, les réchauffeurs, la machine soufflante, le continuel courant d'eau! Le ventre n'était plus menacé d'engorgement, de refroidissement. Pour une tuyère qui fonctionnait mal, on ne parlait plus de tout démolir, de vider le monstre en pl-ein feu. Toute une petite armée, les chargeurs veillant au gueulard, les fondeurs tapant sur le tampon, se cuisant aux flammes des coulées, n'étaient plus en perpétuelle alerte, à se succéder on équipe de jour et en équipe de nuit. Sur quinze mètres de long, sur cinq de large, la batterie des dix fours électriques, avec son trottoir roulant, tenait à l'aise, dans le grand hangar vitré, gai et luisant, qui l'abritait. Et trois enfants auraient suffi, pour tout mettre en marche, l'un au boulon de la vis sans fin, l'autre au bouton des électrodes, le troisième au bouton du trottoir.
— Qu'en dites-vous? qu'en dites-vous, mon brave MorfainV répétait Jordan, qui triomphait.
Le vieux maître fondeur, sans un mot, sans un geste, regardait toujours. La nuit tombait déjà, le hanjrar s'emplissait d'ombre, et le fonctionnement de la batterie était saisissant, dans sa régularité mécanique et douae. Froids, obscurs, les dix fours semblaient dormir, tandis que les
SiO LES QUATKE ËVANGILES
petits chariots de minerai, mus par la vis Bans an, at déversaient un à un. Puis, toutes les cinq minutes, les portes de plaline s'ouvraient, les dix jets blancs des dix coulées incendiaient l'ombre, les dix gueuses de fonte, fleuries de bluets parmi des épis d'or, voyageaient, âtaieni emportées sur le trottoir roulant, d'un lent mouvement continu. Et, à la longue, le spectacle devenait extraordinaire, de ces illuminations brusques et comme rythmées, de ces splendeurs d'astres, dont le hangar tout entier flamboyait, à des intervalles égaux.
Petit-Da, jusque-là silencieux, voulut donner des explications. Il désigna, descendant des charpentes, le gros cUble qui amenait le courant.
— Vois-tu, père, l'électricité arrive par là, et c'est d'une force telle, que, si on rompait les AU, tout sauterait, comme dans un coup de tonnerre.
Luc, rassuré, en voyant Morfuiu si calme, se mit & rire.
— Ne dites donc pas cela, vous feriex peur ft notre petit monde. Rien ne sauterait, l'imprudent qui toucherait les flls serait seul en danger. El puis, le c&ble est solide.
— Ah! ça, oui! reprit Petit-Da, il faudrait une fameuse poigne pour le rompre.
Morfaiii, toujours impassible, s'était approché, n'avail plus qu'à lever tes mains pour atteindre le câble. Il resta là immobile quelques secondes encore, avec sa face desséchée, où rien ne se lisait. Mais, soudainement, une telle llammc s'alluma dans ses yeux, que Luc fut repris d'inquiétude, avec la sourde angoisse de la catastrophe.
— Tu crois, une rude poigne? (init par dire Uorfain, se décidant à parler. Voyons donc (a, mon gardon t
Et, avant qu'on eût même le temps d'intervenir, U saisit le câble entre ses mains durcies par le feu, pareilles à des pinces de fer. Et il le tordit, il le rompit, d'un effort surhnmain, comme un géant irrité casserait la ficelle d'un
jouet d'enfant. Et ce fut la foudre, les fils s'étaient touchés, une étincelle formidable avait jailli, éblouissante. Et tout le hangar fut plongé dans une obscurité profonde, on n'entendit plus, parmi ces ténèbres, que la chute d'un grand corps, le grand vieillard foudroyé qui tombait d'un seul bloc, ainsi qu'un chêne abattu.
On dut courir chercher des lanternes. Jordan et Luc, bouleversés, purent seulement constater la mort, pendant que Petit-Da criait et pleurait. Etendu, la face vers le ciel, le vieux maître fondeur ne semblait pas avoir souffert, colosse intact de vieille fonte, sur lequel le feu ne pouvait plus mordre. Ses vêtements brûlaient, et il fallut les éteindre. Il n'avait sans doute pas voulu survivre au monstre aimé, à ce haut fourneau antique dont il restait le derniei fervent. Avec lui, finissait la lutte première, l'homme dompteur du feu, conquérant des métaux, courbé sous l'esclavage de la douloureuse besogne, fier de se faire une noblesse de ce long labeur écrasant de l'humanité en marche pour le bonheur futur. Il avait même évité de savoir que des temps nouveaux étaient nés, apportant à chacun, grâce à la victoire du juste travail, un peu de repos, un peu de la joie libre, de la jouissance heureuse, dont seuls, jusque-là, quelques privilégiés avaient goûté la douceur, grâce à l'inique souffrance du plus grand nombre. Et il tombait en héros farouche et têtu de l'ancienne et terrible corvée, en Yulcain enchaîné à sa forge, ennemi aveugle de tout ce qui le libérait, mettant sa gloire dans son asservissement, refusant comme une déchéance que la souffrance et l'effort pussent un jour être diminués. La force du nouvel âge, la foudre qu'il était venu nier, insulter, l'avait anéanti, et il dormait.
A quelques années de là, trois mariages encore se conclurent, achevant de mêler les classes, de resserrer les
' liens, chez le petit peuple de fraternité et de paix, de
Sn LES QUATRE ÉVANGILES
pins en pins élargi. Le fils aine de Luc et de Josine, Hilairo Froment, un fort p;an;on de vingl-sii ans déjà, épousa Cololte, une délicieuse petite blonde dont les dix-huit ans fleurissaient, la fille de Sanct cl de Hise; et, dès lois, If siing des Delavcnu s'apiiisa dans le sang des Froment et de nette Josine misérable, ram;iEsée jadis à demi morte de f.iîm, au seuil de l'Abime. fuis, ce fut une FromenI encore, Thérèse, la troisième née, grande, belle et joreiise, qui. à dix-sept ans, épousa Raymond, son -linë de deux ans, te fils de Pctit-Da et d'Hoaorine Caffiaux; et, c(?lte fois, le sang des Froment s'alliait à celui des Morfain. les ouvriiTs épiifues, et à celui des Caffiaiix, r^nciiMi commerce (|ue la Crécherie était venue détniifi'. KiiHn, ce fut Léonie, aux vingt ans aimables, la nilt! d'Achille Courier et de .Ma-BK'ue, qui épousa an fils de îloniiaire, de même Sgc qu'elle, Séverin, le cadet de Lucien; et la bourgL'oisIe agonisante s'uuissait I& au peuple, niix rudes travailleurs résignés des figes morts, ainsi q'i'aiix travailleurs révolutionnaires en Irain de se libérur.
On donna de grandes fêtes, la descendance heureuse de Luc et de Josine allait fruclilier, pulluler, aider à peupler la Cilé nouvelle, bâtie par Luc pour que Josine, et tout le piMi|ile avec elle, fussent sauvés de l'iniqae misère. C'élaîr le lorront d'amour, la vie qui s'élargissait sans cesse, décuplant les moissons, faisant toujours pousser plus d'Iiommes pour plus de vérité et plus de justice. Le victorieux amour, jeune et gai, emportait les couples, les familles, la ville entière, à l'iiarmonie finale, au hojilieur enfin conquis. Et, chaque mariage amenant l'éclosion, parmi les verdures, d'une petite maison Je plus, le flot des maisons blanches ne s'arrêtait jamais, achevait d'envahir et de balayer l'ancien Beauclair. Le vicitx quartier lépreux, les masures immondes où le travail avait agonisé pendant des siècles, était
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rasé, assaini depuis longtemps, remplacé par de larges voies, plantées d'arbres, bordées de façades rieuses. Maintenant, le quartier bourgeois se trouvait menacé, des percées de rues nouvelles permettaient d'agrandir et d'affecter à d'autres usages les anciens édifices, la Sous- Préfecture, la Mairie, le Tribunal, la Prison. Seule, la très vieille Eglise restait lézardée, croulante, au milieu d'une place déserTe, pareille à un champ d'orties et de ronces. Partout, les logis héréditaires, les maisons de rapport faisaient place à des constructions plus fraternelles et plus saines, éparses dans l'immense jardin que devenait toute la ville, égayées chacune de lumière vive et d'eaux ruisselantes. Et la Cité se fondait, une très gî'ande et très glorieuse Cité dont les avenues s'allongeaient toujours, et qui débordait déjà dans les champs voisins de la fertile Roumagne.
' 11 s'écoula dix années encore, et l'amonr qni avait oui les couples, l'amour vainqueur et fécond fit naître et grandir dans chaque ménage une floraison d'enfants, dont la poussée nouvelle apportait l'avenir. A chaque génération neuve, un peu plus de vérité, de justice et de paix s'épandrait et régnerait par le monde.
Luc, âgé de soixante-cinq ans déjà, se prenait, à mesure qu'il vieillissait, d'une afTcction, d'une passion croissante pour les enfants. Maintenant que le bâtisseur de ville, le créateur de peuple, qui était en lui, voirait se construire la Cité rêvée, il se préoccupait surtout des générations eo germe, il allait aux petits enfants, leur donnait tontes ses heures, dans la pensée qu'ils étaient l'avenir. C'étaient eus, c'étaient les enfants de leurs enfants, et c'étaient plus encore les enfants de ceux-ci qui devaient un jour être un peuple intelligent et sage, où s'accomplirait tout ce qu'il avait voulu d'équité et do bonté. On ne peut refaire les hommes mûrs, quand ils ont vécu dans des croy.anccs et des habitudes, od l'atavisme les enchaîne. Mais on agit sur les enfants, en les ' libérant des idées fausses, en les aidant à croître et à progresser, selon l'évolution naturelle qu'ils apportent avec eux. Et, il le sentait bien, chaque génération doit être ainsi un pas en avant, chacune, d'elles crée davantage de certitude, réalise plus de paix et de bonhear. '
Aussi disait-il d'habitude, avec un bon rire, que les enfants étaient les conquérants les plus forts et les plus victorieux de son petit peuple en marche.
Dans les grandes visites matinales que, deux fois par semaine, Luc continuait de faire à son œuvre, il consacrait donc le meilleur de son cœur et de son temps aux Ecoles, même aux Crèches, où l'on gardait les tout petits. 11 commençait généralement par eux avant d'aller aux Ateliers et aux Magasins, il se donnait la joie de toute cette enfance rieuse et saine, dès le clair lever du soleil. Comme il changeait, chaque semaine, les jours de sa tournée de surveillance et d'encouragement, on ne l'attendait pas, il tombait dans la bonne surprise qu'il faisait à ce petit monde turbulent, où tous l'adoraient comme un grand-père très gai et très bon.
Or, ce mardi-là, Luc, ayant résolu de rendre visite à ses chers enfants, ainsi qu'il les nommait tous, se dirigea vers les Ecoles, dès huit heures, par une délicieuse matinée de printemps. Le soleil tombait en pluie d'or parmi les jeunes verdures, et il suivait à petits pas une des avenues, lorsqu'il s'arrêta, en entendant une voix chère qui l'appelait, comme il passait devant la maison habitée par les Boisgelin.
Suzanne, l'ayant vu passer, s'était avancée jusqu'à la porte du jardin.
— Oh! je vous en prie, mon ami, entrez un instant... Ce pauvre homme est repris d'un accès, et il m'inquiète beaucoup.
Elle parlait de Boisgelin, son mari. Pendant quelque temps, il avait essayé du travail, mal à l'aise de son oisiveté, au milieu de cette ruche active, bourdonnante du labeur de tous. La paresse finissait par lui être trop lourde, lâchasse et le cheval ne suffisaient plus à emplir ses journées. Aussi Luc, sur la prière de Suzanne, pour aider à la transformation espérée, lui avait-il confié une sorte
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d'inspection, une petite besogne de contrAle, dans les Ma{;nsins-Gértéraux. Mais l'homme qui n'a jamais rien fait du ses dJ\ ilutgls, l'oisif de naissance, ne dispose plus de sa volonté, ne peut plus se plier à une règle, inné méthode. Boisjielin dut constater bientôt qu'il était incapable d'une occnp:ilion suivie. Son cerveau fuyait, ses membres cessaient d'obéir, il était pris de somnolence, d'anéantiss^'mctil. Il souffrait trop de celle impuissance affreuse, il se laissa retomber peu à peu au vide de son existence ancienne, aui journées de fainéantise, toutes passées Hans la même inutilité. Seulement, Il n'avait plus l'élounlissemont ilu plaisir et du luxe, il fut envahi d'un ennui morne, immense, sans cesse accru, dont rien ne te lirait. Et il acheva de vieillir ainsi dans la stupeur, dans l'Iiébétement des choses imprévues, extraordinaires, qui se passaient autour de lui, comme s'il était tombé sur une autre planète.
— Est-ce qu'il a des crises de violence ? demanda Lnc à Suzanne.
— Oli! non, répondit-elle. Il est simplement très sombre, 1res soupçonneux, et mon inquiétude vient de ce que sa folie te rcpri-nd.
La raison de Boisgelin, en effet, semblait s'être obscurcie, à 11 suite de la vie oisive qu'il trni.nait, au travers de celte Cîlé d'ai'livité et de travail. Uu malin au soir, on le renconlniil, lel que le fanlAme de la paresse, blême, effaré, errant par les rues vivantes, par les iLcoles en rumeurs, par les Ateliers rctentissanis, obl;j;é de se garer à chaque jias. sous la menace d'être submergé et emporté. Lui seul ne f^iisail rien, tandis que tous les autres s'emplovaieiil. s'empressaient, débordants de la joie et de la sanlé de l'action. Il ne s'était pas acclimaté, il s'était détraqué, au milieu de ce monde nouveau, et sa Tolie fut de croire, peu h peu, en se vojant seul à ne pas travailler, parmi ce peuple de travailleurs, qu'il était le maître, le
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roi, et que ce peuple était un peuple d'esclaves, travaillant à son intention, amassant d'incalculables richesses dont il disposait à sa guise, pour son unique jouissance. Lorsque la vieille société croulait, l'idée du capital, en lui, avait résisté, debout quand même, et il demeurait le capitaliste fou, le capitaliste dieu, qui, possesseur de tous les capitaux de la terre, avait réduit tous les hommes à n'être plus que ses esclaves, les misérables artisans do son bonheur égoïste.
Luc trouva Coisicelin sur le seuil de la maison, habillé déjà, avec le soin correct qu'il continuait à prendre de sa personne. A soixante-dix ans, il restait le bellâtre de vaniteuse allure, la face rasée, le monocle à l'œil. Seuls, le reirard vacillant, la bouche molle, disaient Teffondrement intérieur. Un jonc à la main, un chapeau luisant posé léiîèrement sur Toreille, il voulait sortir.
— Gomment ! déjà levé, déjà en course ! s'écria Luc, qui alîi^cta un air de belle humeur.
— Mais il le faut bien, mon cher, répondit Boisgelin, après un silence, en l'examinant d'un reç:ard soupçonneux. Tout le monde me trompe, comment voulez-vous que je dorme lran(|uille, avec les n]illions par jour que mon argent me rapporte et que me gagne ce peuple d'ouvriers? Je suis forcé de me rendre compte, de voir comment les choses se passent, afin d'éviter le coulage de centaines de mille francs à l'heure.
Suzanne fit à Luc un signe désespéré. Puis, elle intervint.
— Moi, je lui conseillais de ne pas sortir aujourd'hui. A quoi bon tout ce tracas ?
Son mari la fil taire.
- Ce n\'>[ pas seulement l'argent d'aujourd'hui qui me préo(:(ii[)t», iMist tout cet argent amassé, ces milliards que les millions quotidiens viennent encore grossir chaque soir. Je finis par ne plus me reconnaître, par ne plus
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savoir de quelle façon vivre, au milieu de cette fortUDfl colossale. Il faut bien que je la place, n'est-ce pas? que je la gère, que je la surveille, pour éviter d'être volé par trop. Oli I c'est un travail dont vous n'avez pas la moindre idée, et qui me rend malheureui, ohl malheureux à en mourir, plus malheureux que les pauvres sans feu et sans pain.
Sa voix s'était mise à trembler d'une indicible douleur, de grosses larmes roulèrent sur ses joues. Il faisait pitié, et Luc, qui souffrait de lui comme d'une anomalie dans sa Cité travailleuse, fut pourtant remué jusqu'au fond du cœur.
— Bah ; vous pouvez bien vous reposer un jour, repritil. Je suis de l'avis de votre feinmo, je ne sortirais pas & votre place, je regarderais fleurir les roses de mon jardin.
Méfiant, Boisgelin l'examina de nouveau. Puis, comme cédasil à un besoin de conliJence, vis-à-vis d'un intime auquel il usait se confier :
— Non, non, ii est indispensable que je sorte... Ce qui me gêne plus esicore que la survfillance de mes ouvriers et la bonne administration de ma fortune, c'est de ne pas savoir où mettre mon argent. Pensez donc, des milliards et des milliards 1 Ça liuil par encombrer, il n'y a pas de sali ,*s assez grandes. Alurs, j'ai l'idée d'aller voir, de chercher si je ne trouverai pas un trou assez profond... Seulement, ne dites rien, personne ne doit s'en douter.
Kl, comme Luc glacé, terrifié, regardait à son tour Suzanne toute pâle, et qui contenait ses larmes, Boisgelin profita de leur immobilité, pour passer entre eux et s'échapper. D'un pas encore rapide, il gagna l'avenue ensoleillée, il disparut. Luc voulait courir, le ramener de force.
— Je vous assure, mon amie, vous avez tort de le laisser ainsi errer à sa guise, en liberté. Je ne puis Le rencontrer de la sorte, rôdant partout, autour des Ecoles,
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au travers des Ateliers et des Magasins, sans craindre un malheur, quelque douloureuse catastrophe.
Depuis longtemps, il éprouvait ce malaise, et l'occasion seule lui donnait le courage de Tavouer à Suzanne. Rien ne lui était plus pénible que le spectacle de ce vieillard éperdu, retombé en enfance, promenant sa folie de paresse et de luxe, parmi son petit peuple en marche. Quand il le rencontrait, tel qu'une protestation dernière du passé, il le suivait des yeux, il emportait l'inquiétude de ce détraqué, fantôme errant de la société morte.
Mais Suzanne s'efforça de le rassurer.
— Il est inoffensif, je vous le jure. Moi, je tremble uniquement pour lui, car il est des heures où je le vois si sombre, si misérable, avec tout cet argent dont il est accablé, que je redoute de sa part un brusque besoin d'en finir. Seulement, comment aurciis-je la force de l'enfermer? il n'est henreux que dehors, ce serait une cruauté inutile, du moment où il n'adresse môme jamais la parole à personne, sauvage et craintif comme un enfant qui fait l'école buissonnière.
Les larmes qu'elle contenait se mirent à couler.
— Ah! le malheureux, j'ai beaucoup souffert par lui, mais il ne m'avait pas encore fait tant de peine!
Puis, quand elle sut que Luc se rendait aux Ecoles, elle voulut l'accompagner. Le grand âge était venu pour elle aussi, elle avait soixante-huit ans déjà; mais eHe était restée saine, légère, très active, ayant le besoin de s'intéresser aux autres, de se dépenser en bonnes œuvres. Et, depuis qu'elle habitait la Crècherie, depuis que son fils Paul, marié, père de plusieurs enfants, ne l'occupait plus, elle s'était créé une famille élargie, en se faisant institutrice, maîtresse de solfège et de chant pour la classe primaire, les tout petits. Cela l'aidait à vivre heureuse, la ravissait d'éveiller la musique dans ces âmes pures, où chantait l'enfance. Elle était bonne musicienne,
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et d'ailleurs son ambition n'était pas de leur donnw beaucoup de scieuce , elle voulait simpli^menl l«ar rendre le client naturel, comme aux oise^iux des boÏM, tomme à toutes les créatures qui vivent libres et gaies. Et ell<> avait obteuu des résultats merveilleux, u classe était d'une juiu sonnante de volière, toute la jeunesse qui sortait de ses mains emplissait ensuite les antres classes, les ateliers, la ville entière, d'une perpétuelle et {Cazouilbmle allé},'ri;s!ie.
— Mais ce n'est pas votre cours aujourd'hui, lui fit reman]uei' Luc.
— Son, je vous seulement profiter de la récréation pour faire riipéter uu chœur à mes petits anj^es. Et pois, jiDiis avons des décisions à prendre, avec Sœurette «1 Josine.
Toutes trois étaient devenues de grandes amies, ém insé|ianibles. Sœurette avait gardé la directioa de la CrècliË ceiilialc, vii elle veillait sur le tout petit mond«, les enriiiits au berceau et ceux qui 'marchaient à peine. Quant à Josine, elle dirigeait l'atelier de couture et de mcnage, elle faisait, de toutes les filles qui passaieal par les Ecoles, de bonnes épouses, de bonnes mères, capables de rondiiirc une maison. En outre, elles formaient, i elles trois, une sorte de conseil, chargé de disculw les qucs^liojis graves qui intéressaient la femme, dans la Git4 nouvelle.
Luc et Suzanne avaient suivi l'avenui;, et ils dAboiH chèrent sur la vaste place, où se trouvait la Haiso>> Coiiimune, entourée de pelouses, totit>-s verdojialea, fleuries d'arliiistes et de corbeilles. Ce n'était plus la très niiiilesle liâiisse des premières années, un véritable palus s'ét.iil ci}ii»~truil, avec une large fai;adc polyclirome, dont les grés di^roré.s et le^ faïences peintes se mariaient an fer apparent, pour ta }:aietë des yeux. Lie vastes salles de réunion, de Jeux et de spectacles, permettaient an pei^
de s'y trouver à l'aise, chez lui^ fraternisant en des fêtes fréquentes, dont les réjouissances coupaient les jours de travail. Le plus possible, en dehors de la vie familiale, vécue par chacun à sa guise, au fond de sa petite maison discrète, il était bon que l'existence publique fut mise en commun, tous vivant de la vie de tous, réalisant peu à peu l'harmonie rêvée. Et c'était pourquoi, si les petites maisons étaient modestes, la Maison-Commune éclatait de luxe, toute l'ampleur et toute la beauté de la souveraine demeure du peuple roi. Elle tendait à devenir une ville d<ms la ville, tellement elle s'élargissait sans cesse, selon les besoins croissants. Derrière, des bâtiments s'ajoutaient, des Bibliothèques, des Laboratoires, des Salles de cours et de conférences, permettant à chacun rinslniciion libre, les recherches, les expériences, la didusion des vérités conquises. Il y avait aussi des préaux, des hangars pour les exercices du corps, sans parler d'une admirable installation de Bains gratuits, des baignoires, des piscines, inondées d'une eau fraîche et pure, cette eau ruisselante, captée sur les pentes des Monts Bleuses, et qui était par son abondance intarissable la propreté, la santé, rallégrcsse continuelle de la i^'iaïuie Cité naissante. Mais, surtout, les Ecoles étaient devenues un monde, occupant maintenant des const^lieliull^ éparses, à côté de la Maison-Coniniune, car plusieurs milliers d'enfants y suivaient les cours. Pour éviter l'en tassement toujours nuisible, on y avait créé des divisuMis nombreuses, ayant chacune son pavillon dont les U .i^s ouvraient sur les jardins. Et c'était comme une ville dr Tenfance et de la jeunesse, depuis les tout petits au berceau, jusqu'aux grands gargons et aux \ grandes lilh's (|iii sortaient d'apprentissage, après avoir ' passé par les cinq classes, où une instruction et une éducation i[ité<rr aies leur étaient données. — Ohl dit Luc avec son bon sourire, je commence par
le commencement; j'entre toujours en premier lien chez
mes petits amis qui tètent encore.
— Mais sans doute, répondit Suzanne, s'égajanl elle aussi. J'entre avec vous.
Dans ce pavillon, le premier à droite, au milieu des roses du jardin, Sœurette régnait sur une centaine de berceaux et sur autant de petites chaises roulantes. Elle surveillait aussi les pavillons du voisinage, mais elle revenait toujours à celui-ci, où étaient trois petites- Tilles et un petit-fils de Luc, qu'elle adorait. Lue et Josine, sachant combien cet élevage en commun était prolîtable à la Cité, donnaient l'exemple, en voulant qne les enfants de leurs enfants fussent élevés, dès les premiers pas, avec les enfants des autres.
Josine, justement, se trouvait là, près de Sœurette. Ni l'une ni l'autre n'Étaient plus jeunes, la première kgie de cinquante-huit ans, la seconde de soixante-cinq. Uaii Josine j^ardait sa grâce souple, sa délicatesse blonde, sous ses cheveux admirables, dont l'or fin avait simplement pâli; tandis que Sœurette, comme il arrive aux lilles disgraciées, maigres, brunes, semblait ne pu vieillir, prenait avec l'âge un charme de jeunesse persistante, de bonté active. Suzanne était encore leur aînée 3 toutes les deux, avec ses soixante-huit ans, embellie par l'â^e elle aussi, n'ayant jamaiîi eu d'antre beanlt que sa douceur affectueuse, sa haute raison attendrie d'indulgence. Et toutes trois entouraient Lac pomme trois ccriirs fidèles, l'une l'épouse aimante, les denx autres les amies dévouées jusqu'à la passion.
Lorsque Luc entra, en compagnie de Suzanne, Josine tenait sur ses genoux un petit garçon de deux ans à peine, dont Scrurette examinait la menotte droite.
— Qua donc mon petit Olivier? demanda-t-il inqaiet déjà. Est-ce qu'il s'est blessé?
C'était le dernier venu, son petit-fils, Olivier Froment,
né de son fils atné Hilaire Froment et de Colette, fille de Nanet et de Nise. Tous les mariages qui s'étaient conclus, portaient maintenant leurs fruits, emplissaient les Crèches et les Ecoles d'un flot sans cesse grossi de tètes blondes et brunes, le petit peuple en train de pousser sans relâche pour demain.
— Oh ! dit Sœurette, c'est une simple écharde qui doit venir de la tablette de sa chaise... Là, c'est guéri !
L'enfant ivail eu un cri léger, puis il s'était remis à rire. Mais une fillette de quatre ans, lâchée en liberté celle-là, accourut les bras ouverts, comme pour le saisir et l'emporter.
— Veux-tu bien le laisser tranquille, Mariette ! cria Josine prise de peur. On ne fait pas une poupée de son petit frère !
Mariette protesta, dit qu'elle était sage. Et Josine, en bonne grand'mère radoucie, regarda Luc, et tous deux sourirent, si heureux de ce petit peuple, poussé de leur tendresse. Suzanne, d'ailleurs, leur amenait deux autres blohdines, Hélène et Berthe, deux jumelles de quatre ans, leurs petites-filles aussi. Elles étaient nées de leur deuxième fille, Pauline, qui venait d'épouser André Jollivet, dont le grand-père, le président Gaume, avait pris soin, après la disparition de Lucile et la mort tragique du capitaine. Luc et Josine, sur leurs cinq enfants, en avaient déjà marié trois, Hilaire, Thérèse, Pauline, et deux n'étaient encore que fiancés, Charles et Jules.
— Et ces mignonnes-là, vous les oubliez I dit gaiement Suzanne.
Les deux jumelles, Hélène et Berthe, s'étaient jetées au cou de Luc, qu'elles adoraient. Mariette aussi l'envahissait, lui grimpait aux jambes; tandis qu'Olivier luimême, le tout petit, tendait ses menottes guéries, criant avec une frénésie de désir, pour que le grand-papa le prît sur ses épaules. Luc, étoufi'é sous les caresses, plaisanta*
su LES QUATRE E^AnCILES
— C'esl cela, chère amie, il ne manque pins qne toos alliei chercher Maurice, votre rossignol, comme ?ona dites. Ils seraient cinq à me manger. Bon Dieul qoe
Tais-je devenir, quand ils seront des douzaines?
El, remettiint par terre les jumelles et Mariette, eetM délicieuse riirmce aux chairs roses, aux yeux purs, il prit un insliiiit Olivier, le lança en l'air, très haut, ce qui lui fit [loii^sir des cris de ravissement. Puis, l'ayant replacé d^iLis sa chaise :
— Alio[is, sn)'i-z rnisonnahles, on ne peut pas toujonn jouer, il faut que je m'occupe des autres.
Alors, guidé par Soeurette, suivi de Josine et de Suzanne, il lit le tour des salles. Celait an charma exquis, ees inai.'^jns de la toute petite enfance, avec leurs murs blancs, leurs berceaux hiancs, leur petit peuple blanc, toute celle blancheur, si gaie dans le plein soleil, dont leti rayons enlraienl par les hautes fenflres. Là ansû l'eau rui.<is<'biit, on en sentait la fraîcheur cristalline, on en entendait le murmure, comme si des ruisseaux clairs enlrcleniiiout piirlout l'excessive proprets qui éclatait dans les plus mmlestes ustensiles. Cela sentait bon la candeur et !:i siiiiU'. Si des cris parfois sortaient des berceaux, on ii'inli'iidail le plus souvent que le joli babil, les rires ari;onliiis des enfants marchant déjà, emplissant les malles de leurs continuelles envolées. Des jouets, iiulre petit peuple muet, vivaient partout leur vie naïve et coiniqne, des poupées, des pantins, des chevaux de bois, dus voilures. El ils étaient la propriété de tous, des garçous comme des filles, confondus les uns et les autres en une même famille, poussant ensemble dés les premiers hingi:s, on sœurs et en frères, en maris et en femmes, qui di^vaienl, jusqu'à la tombe, mener cfrie à cAle une cNislfiice commune.
Souvent, Luc s'arrêtait, se récriait. Ohl la belle petite elle, ohl le beau petit garçon! Et il se trompait, et il
riait, le petit garçon étant une petite fille, ou bien la contraire.
— Comment ! dit-il en s'arrêtant devant un berceau, vous avez tMloore là deux jumelles ? Quels amours d'enfants, si semblables, d'une beauté si tendre !
— Mais non, mais non ! s'écria Sœurette amusée. C'est une il Hotte à qui le petit garçon du berceau voisin est venu rendre visite. Dès qu'ils peuvent se rejoindre, nous en rolrouvons parfois trois ou quatre dans les bras les uns des iintres.
Et tous s'éiiravèront de cette belle moisson d'affection et d'amour, en train de germer. Suzanne, qui, d'abord, avait témoigné les plus grandes craintes, même les plus vives répugnances, pour l'éducation et l'instruction en commun des deux sexes, s'émerveillait maintenant des admirables résultats obtenus. Ces gardons et ces filles, que l'on con- • sentait bi'Mi autrefois à laisser voisini-r jusqu'à l'âge de sept ou buit ans, mais qu'on isolait ensuite, entre lesquels on bâtissait un mur infrancbissable, grandissaient alors dans l'iimorance les uns des autres, étaient devenus des étranjrers, des ennemis, le soir des noces, où, brutalement, on jetait la femme aux bras de l'homme. Les cerveaux cessaient d'être de la même race, le mystère exaspérait le désir sensuel, c'était la chaude ruée du mâle et l'hypocrite réserve de la femelle, toute la bataille de deux créatures hostiles, aux idées différentes, aux intérêts opposés. Et, aujourd'hui, dans les jeunes ménages, Suzanne pouvait constater l'heureuse paix acquise déjà, une fusion plus étroite d'intelligence et de seriliincnt, la raison, la bonne entente, la fraternité dans l'amour. Mais, surtout, elle était frappée, dans les Ecoles mêmes, des bons effets du mélange des sexes, qui éveillait une sorte d'émulation nouvelle, donnant de la douceur aux garçons, de la décision aux filles, les préparant par une pénétration intime, une connaissance
libre et entière, à se fondre complètement, i n'être pins qu'un esprit, qu'un être au foyer familial. L'expérience était faite, on ne constatait pas un cas de l'excitation sensuelle tant redoutée, le niveau moral au contraire se relevait, et c'était merveille de voir ces garçons, ces tilles, aller d'eux-mêmes aux études qui devaient leur être les plus utiles, grâce à la grande liberté laissée à chaque écolier de travailler selon son goût, pour les besoins de son avenir.
Suzanne dit en plaisantant :
— Les fiançailles se font dès le berceau, et ça supprime le divorce, car on se connaît trop pour se prendre à la légère... Allons, mon bon Luc, voici la récréation, et je veux que vous entendiez chanter mes élèves.
Sœurette resta parmi son petit peuple, l'heure du bain étant venue, tandis que Josine devait se rendre à son atelier de couture, où des fillettes préféraient passer la récréation, ravies d'apprendre à faire des robes pour leurs poupées. Et Luc seul suivit Suzanne, le long delà galerie couverte, sur laquelle ouvraient les cinq classes.
Ces classes étaient devenues tout un monde. Il avait fallu les subdiviser, créer des locaux plus vastes, élargir aussi les dépendances, lesgyniiiases, les ateliers d'apprentissage, les jardins, où les enfants, toutes les deux heures, étaient lâchés en liberté. Apres quelques tâtonnements, la méthode d'instruction et d'éducation se trouvait fixée désonnais, et ce libre enseignement qui rendait l'étude attrayante, en laissant à l'élève sa personnalité, en lai demandant le seul effort dont il était capable pour les leçons préférées, choisies sans contrainte, donnait d'admirables résultats, augmentait chaque année la Cité d'une généralioin nouvelle, capable de plus de vérité et de plus de justice. C'était la bonne, l'unique façon de hâter l'avenir, de faire pousser les hommes chargés de réaliser demain, délivrés des dogmes menteurs, grandis
dans les réalités nécessaires, acquis aux faits scienti' (iques démontrés, dont Tensemble constitue la certitude inébranlable. Maintenant, rien ne semblait plus logique ni plus profitable que de ne pas courber une classe entière sous la férule d'un maître, s'efforçant d'imposer sa foi personnelle à une cinquantaine d'écoliers, de cervelles et de sensibilités différentes. Il paraissait tout naturel d'éveiller seulement, chez ces écoliers, le désir d'apprendre, puis de les diriger dans leurs découvertes, de favoriser les facultés individuelles qui se manifestaient dans chacun. Les cinq classes étaient devenues ainsi des terrains d'expérience, où les enfants, d'une façon graduée, parcouraient le champ des connaissances humaines, non plus pour les engloutir, goulûment, sans rien en digérer, mais pour éveiller chacun à leur contact sa propre énergie intellectuelle, pour se les assimiler selon sa personnelle compréhension, surtout pour décider la spécialité plus étroite où il se sentait entraîné. Jamais l'expression qu'on était là pour apprendre à apprendre n'avait encore été si vraie. C'était le débrouillage des jeunes cerveaux, le choix de chaque enfant parmi l'immensité du savoir, la meilleure façon logique d'utiliser plus tard tout son effort, tout ce qu'il apportait d'intelligence et d'énergie. Et cela grâce à l'attrait de l'étude, à la liberté saine et féconde, aux continuelles récréations de joie et de force dont on coupait les heures de travail.
Un instant encore, Luc et Suzanne durent attendre que les classes fussent terminées. De la galerie couverte, dont ils longeaient le promenoir à petits pas, ils pouvaient jeter un coup d'œil dans les grandes salles, où les élèves avaient chacun sa petite table et sa chaise. On avait renoncé aux tables et aux bancs continus, on leur donnait ainsi la sensation d'être leur maître. Mais quel gai spectacle, ces filles, ces garçons, ainsi mêlés au
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pelil bonheur des places t Et quelle attention passioDnfie ils prêtaient à la parole dn professeur, debout parmi eux, allant de l'un à l'autre, causant sa leçon, pnnoquant les contradictions parfois I Comme il n'y aTÙt plus ni punitions ni récompenses, tous satisfaisaient leur besoin naissant de gloire, dans cette lutte i qui monlnnit le mieux qu'il avait compris. Souvent, le profaHeor cédait la parole à ceux qu'il sentait pleins du sajet, les cours prêtaient ainsi un intérêt de discussion renoavelé sans cesse. Par les moyens les plus variés, le but unique était du rendre les études vivantes, de les tirer de la lettre morte des livres, pour leur donner la TÏe des choses, la passion des idées. Et le plaisir en naissait^ le plaisir d'apprendre, de savoir, et les cinq classes déroulaient l'ensemble logique des connaissances humaines, comme le drame émouvant et réel do vasts inonde, que chacun de nous doit connaître, s'il veiU j agir et y être lieureux.
Il y eut une Joyeuse clameur, c'était enfin la récréatioD. Toutes les deux heures, les jardins se trouvaient euTshis, et il fiillait voir le gai tumulte de la sortie des classes, ce llol de j^arcons et de filles qui fraternisaient en bons amis ! Oji les retrouvait côte à côte partout, des jeux s'ori,Mnisaieiit sans distinction de seie, d'autres préféraient causer gaiement, d'autres se rendaient dans les gymnases ou dans les ateliers d'apprentissage. Les rires montaient très francs et très purs. Un seul jen élaîl tombé en désuétude, on avait cessé de jouer au petit mari i^i à la petite femme, car on n'était plus \h qu'entre camarades. Dans la vie, on aurait bien le temps, puisque désormais on ne se quittait pas et qu'on poussait ensemble, pour se mieux connailre et s'aimer davantage.
Mais un gargon de neuf ans, très beau, très fort, vint se jeter dans les bras de Luc, en criant : - Bonjour, grand-père !
TRAYAIL 539
C'était Maurice, le fils de Thérèse Froment, qui avait épousé un Horfain, Raymond, né de Petit-Da, le bon féant, et d'Honorine Caffiaux.
— Âh ! dit Suzanne heureuse, voilà mon rossignol... Hein ! voulez-vous ? mes enfants, nous allons répéter notre chœur si joli sur cette pelouse, entre ces grands marronniers.
Déjà toute une bande l'entourait. Parmi les beaux en ■fants rieurs, il y avait là deux garçons et une fille que Luc embrassa. Ludovic Boisgeliii, âgé do onze ans, était né de Paul Boisgelin et d'Antoinette Bonnaire, ce mariage d'amour vainqueur, qui, après tant d'autres, avait achevé ]a fusion des classes. Félicien Bonnaire, âgé de quatorze ans, était né de Séverin Bonnaire et de Léonie, la fille d'Achille Gourier et de Ma-Bleue, le co'iple de libre tendresse qui avait fleuri parmi les roches sauvages et embaumées des Monts Bleuses. Germaine Yvonnot, âgée de seize ans, était la petite-fille d'Auguste Laboque et de Marthe Bourron, la fille de leur fils Adolphe et de Zoé Bonnaire, belle enfant brune et rieuse en qui s'unissait, se réconciliait le sang fraternel, si longtemps en guerre, de l'ouvrier, du paysan et du petit commerçant. Et Luc s'amusait à débrouiller l'écheveau compliqué de ces alliances, de ces croisements continuels, et il se reconnaissait très bien au milieu de ces jeunes têtes, il était ravi de cette végétation sans fin, pullulant avec les mariages, peuplant sa ville.
— Vous allez les entendre, dit Suzanne. C'est un hymne au soleil levant, un salut de l'enfance à l'astre qui va mûrir les moissons.
Sui-la pelouse, au milieu des grands marronniers, une cinquantaine d'enfants se trouvaient réunis. Et le chant s'él<îva, très frais, très pur et très gai. Cela était sans grande sciiMice musicale, une simple suite de couplets alternés, dits par une fillette et par un-petit garçon, que le
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chœur appuyait. Miiis l'allégresse élail si vive, le sentiment si ptL'in d'une naïve foi en l'astre de bonté et de lumière, que ces roix (;i'éles, un peu aigres, prenaient un charme allendrissaiit. Le petit gurcon, Maurice Uorfain, qui donniiit la réplique à la fillette, Germaine Yvonnot, avait en elTul, comme le disnit Suzanne, une voix d'ange, d'une légcn-té crislalline, filant à l'aigu des sons délicieux de flûte, l'uis, c'était te gazouillis du chœur, un ramage d'oiseaux lâchés et caquetant parmi les branches. Rien n'était plus amusant que de les entendre.
Luc liait, en bon giand-pèrc ravi, et Maurice, tout glorieux, vint se jeter de nouveau entre ses bras.
— Mais c'est vrai, mon petit homme, tu chantes comme un rossignol des bois ! Voilà qui est joliment bon, parce que, dans la vie, vois-tu, tu chanteras, aux heures de souci, et fa te donnera du courage. Il ne faut jamais pleurer, il faut chanter toujours.
— Eh ! c'est ce que je leur dis, s'écria Suzanne, avec sa tendre bravoure. Il faut que tout le monde chante, je leur apprends à chanter pour qu'ils chantent ici, i l'école, et plus luid dans les ateliers, et plus lard dans l'eiiistcnce eiitiâre. Un pijuple qui chante est un peuple de santé el do joie.
Elle s'éi^ayail, elle ne metliiit aucune rudesse ni aucune vanité dans son enseignement, donnant ainsi see itifoiis parmi les verdures du jai-din, simplement satîs- Taitc d'ouvrir ces pulites âmes h la belle humeur du chant fraternel, à la heaulé claire de l'harmonie. Comme elle le disait, la Cité heureuse, au jour de la justice et de la paix, chanterait tuiit entière sous le soleil.
— Allons, mes petits amis, encore une fois, el bien en mesure, ne vous pressez pas, nous avons le temps.
De nouveau, le chant s'éleva. Mais, vers la fin da morceau, un trouble se produisit. Derrière les marronniers, dans un massif d'arbustes, un homme avait paru, l'air
furtîf, tournant le dos, se cachant. Luc pourtant «vait reconnu Boisgelin, et il fut surpris de son singulier manège, quand il le vit se baisser, fouiller des yeux les herbes, comme s'il y cherchait une cachette, un trou ignoré. Puis, il crut comprendre, le pauvre homme devait s'inquiéter, dans sa folie, d*un coin discret, où il pourrait entasser ses incalculables richesses, pour qu'on ne les lui volât pas. Souvent on le rencontrait éperdu, tremblant de peur, ne sachant au fond de quel gouffre enterrer ce trop de fortune, dont le poids l'écrasait. Et Luc en eut un frisson de grande pitié, surtout lorsqu'il vit les enfants s'effrayer de l'inquiétante apparition, comme une bande de gais pinsons que le vol effaré d'un oiseau de nuit met en fuite.
Suzanne, un peu pâle, répéta très haut :
— En mesure, en mesure, mes chéris ! enlevez la phrase finale, de tout votre bon petit cœur!
Boisgelin, soupçonneux, hagard, avait disparu, ainsi qu'une ombre noire parmi les arbustes en fleur. El, dès que les enfants rassurés eurent salué le soleil souverain d'un dernier cri d'allégresse, Luc et Suzanne les félicitèrent, les renvoyèrent à leurs jeux. Puis, restés seuls, tous deux se dirigèrent vers les ateliers d'apprentissage, de l'autre côté du jardin.
— Vous l'avez vu, dit-elle très bas, après un silence. Ah ! le malheureux, quelle inquiétude il me donne !
Et, comme Luc regrettait de n'avoir pu rejoindre Boisgelin pour le ramener chez lui, elle se récria de nouveau :
— Mais il ne vous aurait pas suivi, il aurait fallu lutter, tout un scandale. Je vous le répète, mon unique crainte est qu'on ne le retrouve un jour fracassé, au fond de quehiue trou.
Ils retombèrent dans le silence, ils arrivèrent aux ateliers d'apprentissage. Beaucoup des élèves venaient y
Sli LES QIIATnE EVANGILES
pnsEor une partie de lu rCcréalioii, ù raboter du btù», i limiT du fer, à roudrc ou à broder, pendant qne d'autres, mnitiTS d'un terrain voisin, s'occupaient à bécber, à semer, à f^arclrr. Kt ils relrouTcrent Josine dans une Tiislc salle, où des maclniies à coudre, des méliers à tricoler et ù tisser fuiirtionnaienl côte à cdte, dirigés pni- ('es flllfs et des garvons; car, an sortir des Ivroles, les deux sexes reslaienl mêlés, conlinuaîent la vm on commun, partageant les travaux et les plaisirs, les ilevoirs et les droits, comme ils avaient partagé les éludes. Des chants retentissaient, une émulation joyeuse aninuit cet litelier d'apprentissage.
— Vous entendez, ils chantent, dit Suianne, reprise de gaii'té. Ils chanteront toujours, mes oiseaux chanteurs.
Josine montrait à une grande fillette de seize ans, CHmenline Bourron, comment il fallait conduire une machine à coudre pour obtenir un certain point de broderie. Et une nulru fillette, plus jeune, fkgée de neuf ans, Aline noisgeliu, attendait, pour qu'elle lui enseignât de quelle façon on rabattait à la main une coulure. Clémentine, qui était la fille de Sébastien Bourron et d'Agathe Fuuchard, avait pour grand-père maternel l'arracheur Faucbard et pourgranil-pèrepiUcrnel le puddleur Bourron. Aline, la sœur cadette de Ludovic, née de Paul Boisgelin et d'Anloinctle Bonnaire, eut un rire tendre, lorsqu'elle aperçut sa grand'mcre Suzanne, dont elle était adorée.
— Oh ! tu sais, grand'mère, je ne peuï pas encore très bieii les rabattre, les coutures, m.tis je les fais déj& joliment droites... N'est-ce pas, amie Josine?
Suzanne l'embrassa, puis regarda Josine lui rabattre' un bout de couture, comme modèle. Luc lui-mdme s'intéressait à ces menus travaux, sachant bien qu'il n'f a rien d'indiiTérent, que la vie heureuse est faite de l'faeDmix emploi des heures, de l'être tout entier utilisé, employant
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toutes ses énergies physiques et intellectuelles à vivre logiquement, normalement, toute la vie. Et Sœurette les iivanl rejoints, au moment où il quittait Josine et Suzanne, pour se rendre .à l'usine, il se retrouva un instant dans le jardin lleuri avec les trois femmes, les trois cœurs passionnés et dévoués, qui Taidaient si puissamment à réaliser son rêve de bonté et de justice.
Ils causèrent encore sous les ombrages, se distribuant la besogne, examinant les résolutions à prendre. Si leur petit monde poussait si gaillardement, sans trop de heurts, donnant une si belle moisson de bons résultats, c'était grâce à ce principe des éducateurs, des instructeurs : il n'y a pas de passions mauvaises dans l'être humain, il n'y a que des énergies, car les passions sont toutes des forces admirables, et il s'agit uniquement de les utiliser pour le bonheur des individus et de la communauté. Est-ce que le désir, condamné par les religions, le désir que des siècles d'ascétisme se sont efforcés de détruire comme une bête mauvaise, le désir traqué, écrasé dans l'homme et dans la femme, victorieux quand même, n'est pas la flamme vivante du monde. Le levier qui met les astres en branle, la vie en marche dont la disparition éteindrait le soleil, replongerait la terre aux ténèbres glacées du néant? 11 n'y a pas de concupiscents, il n'y a que des cœurs de flamme qui rêvent d'infini dans la joie d'amour. 11 n'y a pas d'homme colère, d'homme avare, d'homme menteur, gourmand, paresseux, envieux, orgueilleux, il n'y a que des hommes dont on n'a pas su diriger les forces intérieures, les énergies déréglées, les besoins d'action, de lutte et de victoire. Avec un avare, on fait un prudent, un économe. Avec un emporté, un envieux, un orgueilleux, on fait un héros, se donnant tout entier pour un peu de gloire. Mutiler l'homme d'une passion, c'est comme si on lui coupait un membre : il n'est plus entier, on en fait un infirme, on lui enlève de son sang, de sa
puissance. El c'est merveille que l'humanité ait pn vÎTre, sous CCS religions de mon qui, depuis si longtemps, s'acharnent à tuer l'homme dans l'homme, en Tonlant l'amener à un Dieu de cruaulë et de mensonge, dont le r^gne ne s'ëtahlirail que sur de la poussière humaine.
Dans les Ecoli's, dans les Ateliers d'apprentissage, et même dès K'S premiers pas, dès les jeux puërils des Crèche!^, on utilisait donc les passio,iis naissantes des enfants, au lieu de les réprimer. Si les paresseux étaient soignés comme des malades, dont on cherchait à éveiller l'OmiilalLun et la volonté, en les faisant s'appliquer aux élude:- liljrcmcnl choisies par eux, comprises et aimées, on usuit la force des violcnls à des travaux plus durs, on tirait des avares tout un bénéHce de logique et de méthode, on ublcnait des envieux, des oi^ueilleux, d'admiraliles profits d'intelligence vaste, triomphantdans le» beso{.'nt^s les plus malaisées. Ce qu'une morale de restriction hypocrite a nommé les plus bas ingtincts de riioiiinie dcveniiil ainsi l'ardent foyer où ta vie puisait son inextiiiguilile (lammc. Toutes les forces vivantes se remettaient en leur place, toute la création se réglait en son ordre souverain, et elle roulait à pleins bords le not des êtres, et elle emmenait l'humanité à la Cité heureuse. Au lieu de l'imbécile imagination du péché originel, de l'homme mauvais qu'un Dieu d'illogisme punit et doit s^iuver t chiique pas, entre la menace d'un enfer enfmtin et la promesse d'un paradis menteur, il n'y avait plus que l'évolution naturelle d'une espèce d'êtres supérieurs, simplement en lutte contre les forces de la nature, et qui les vaincront, qui les soumettront pour leur bonheur, le jour où, cessant leur ^erre fratricide, ils vivront en frères tout-puissants, après avoir douloureuscmcnl conquis la vérité, la justice et la paix.
— C'est très bien, finit par dire Luc, lorsqa'i) eut
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réglé la journée avec Josine, Sœurette et Suzanne. Allez, mes bonnes amies, et que votre cœur fasse le reste.
Toutes trois Tentouraienl, comme l'émanation même de Taffeclueuse solidarité, de l'universel amour qu'il rêvait d'épandre parmi les hommes. Elles s'étaient pris les mains, elles lui souriaient, si âgées déjà, avec leurs cheveux blancs, très douces, très belles encore, d'une beauté extraordinaire d'infinie bonté. Et, quand il les quitta pour se rendre à l'usine, elles le suivirent longtemps de leurs yeux tendres.
A l'usine, les halles, les ateliers s'étaient élargis encore, dans la gaieté saine du plein soleil et du grand air qui les inondaient. De toutes parts, les eaux fraîches, ruisselantes, lavaient les dalles de ciment, emportaient les moindres poussières, de sorte que la maison du travail, autrefois si noire, si boueuse, si empuantie, reluisait partout maintenant d'une admirable propreté. Sous les immenses vitrages clairs, on aurait cru entrer dans une ville de bon ordre, de joie et de richesse. Les machines, désormais, faisaient presque toute la besogne. Actionnées par l'électricité, elles étaient là, superbes, en rangs pressés, telles qu'une armée d'ouvrières dociles, infatigables, sans cesse préte's à donner leur effort. Si leurs bras de métal finissaient par s'user, on les remplaçait simplement, et elles ignoraient la douleur, elles avaient en partie supprimé la douleur humaine. C'était la machine enfin amie, non plus la machine des débuts, concurrente qui aggravait la faim de l'ouvrier en faisant baisser les salaires, mais la machine libératrice, devenue l'universel outil, peinant pour l'homme, pendant qu'il se reposait. Il n'y avait plus, autour de ces solides travailleuses, que des conducteurs, des surveillants, dont Tunique besogne consistait à manœuvrer des leviers de mise en marche, à s'assurer du bon fonctionnement des mécanismes. La
journée ne dépassait pas quatre heures, et jamais un
bK LES UUATItE EVANGILES
ouvrier ne faisait une l&clie pendant plus de deux heures, relayé par un c^imarade, passant lui-mcme  ua labeur autre, ai'l Intluslrici, culture ou fonction publique. Comme l'emploi gétiéral de la-force électrique supprimait ù p';ii pi-ès l'ancien vacarme dont rclentissaienl les halliss, elles s'égayaient du seul chant des travailleurs, cette allégresse chantante qu'ils apportaient diis Ecoles, comme une floraison d'harmonie embellissant leur vie entière. Et ces liomraes qui chanlaicnt, autour de ces machines si douces et si fortes en leur silence, dans l'éclat de leurs aciers et de leurs cuivres, disaient la joie du juste travail, glorieux et sauveur.
liuc, en j)uss;mt d^ins la ii;ille des fours à puddier, s'ani-la un inslani, pour échanger un mot amical avec un fort gar{;on d'une vingtaine d'années, qui suffisait à U comlnite d'un des fours.
— Eli bien! Adolplie, ça marche, vous êtes content?
— Certes oui, monsieur Luc. J'achève ma tâche de deux heures, et voici la boule bonne à être retirée du four.
Adolphe était le fils d'Auguste Laboque él de Marthe Bourron. Mais, comme autrefois son grand-père maternel, le puddlcur Buurron, aujourd'hui à la retraite, il n'avait plus à faire la terrible besogne du brassage, U houle de métal en fusion brassée longuement à l'aide du ringard, dans le flamboiement du feu. Le brassage s'opérait mécaniquement, et même un ingénieux système surlail la boule élincelante, la chargeait sur le cliariot roulant, qui l'amenait ensuite sous le marteau cingicur, sans néct'Ssiler l'intervention de l'ouvrier.
Gaiement, Adolphe reprit :
— Vous allez voir, la quiilité est supérieure, et c'est si sirnple, ce bon tr.ivail!
Il avait abaissé uu levier, il y eut un déclenchement, une porte s'ouvrit, laissa glisser jusqu'au chariot la
lUi\.TAlLi 0«l
boule, pareille à un astre incendiant Thomon d'une traînée lumineuse. Et lui souriait toujours, le teint frais, sans une goutte de sueur, les membres souples et fins, en homme que trop de fatigue ne déformait pas. Déjà le chariot était allé décharger son fardeau sous le marteau cingleur de modèle récent, actionné par Télectricité, et qui faisait lui aussi toute la besogne, sans que le forgeron chargé de le conduire eùl à se casser les bras, à tourner et à retourner le massiau dans tous les SiMis. La danse en était si aisée, si claire, qu'elle devenait une musique accompagnant la belle humeur des ouvriers.
— Je me dépêche, dit encore Adolphe, après s'être lavé les mains. J'ai à terminer un modèle de table qui me passionne, et je vais faire deux heures aux ateliers do menuiserie.
lui eiïVl, il était menuisier, en même temps que piuidleur, ayant appris plusieurs métiers, comme tous les jeunes gens de son âge, pour ne pas s'abêtir dans une spécialité étroite. Le travail devenait une joie, une lécréation, en se variant, en se renouvelant toujours ainsi.
— Bon plaisir! lui cria simplement Luc, joyeux de sa joie.
— - Oui, oui, merci, monsieur Luc. C'est le mot, bon travail, bon plaisir!
Mais où Luc passait quelques minutes heureuses, les matins de visite, c'était dans la halle des fours à creusi'ts. Comme il s'y sentait loin de l'ancien enfer, les l'ours à creusets de l'Abime, les fosses ardentes grondant ainsi que des volcans, et d'où. les misérables ouvriers, dans une réverbération d'incendie, devaient retirer à bout de bras les cent livres de métal en fusion! Au lieu de la salle noire, poussiéreuse, d'une saleté immonde, s'étendait une vaste galerie que les grands vitrages
us LES QUATRE ËVASGILiCS
eusoleillaient, pavée de larges dullcs, entre lesquelles s'ouTraienl les batteries de fours sjmëtriques. L'emploi de l'Ëlectricitâ les laissait froids, silencieux, d'une propr<;té claire. El, là aussi, des maclunes faisaient toute la be^opie, descendaient les creusets, les remontaient embrasés, les vidaient dans les moules, sous la simple surveillance des ouvriers conducteurs. Des femmes mêmes se trouvaient lu, préposées à la dislribulion de la force électrique, car on avait remarqué chez elles plus de soin et de Justesse dans le maniement des appareils de précision.
Juslemenl, Luc s'approcha d'une grande et belle fille de vi[i£;t ans, Laure Faucliard, née de Louis Fauchard et de Julienne Daclieux, el qui debout près d'un appareil, très alienlive, donnait le courant à un four, selon leS indications d'un Jeune ouvrier, en Irain de surTeiller la fusion.
— Eh bien! Laure, demanda-i-il, vous n'êtes pas fatiguée?
— Oli! non, monsieur Luc, [a m'amuse. Gomment voulez-vous que je me f;iligue, ù tourner ce petit volaiil?
Le jeune ouvrier, Ilippolyte Mitaine, âgé de vingt-trois ans bientôt, s'était approché. Lui était né d'E Mitaine et d'Olympe Lenfanl, et on le disait ( Laure Faueliard.
— Monsieur Luc, dit-il, si vous voulez y lingots, nous sommes prêts.
Et, mise en branle, la mechine^ quille, sortit les creusets i (les lingotières, qu'un n En cinq minutes, besogne se trpûn J| une nouvelle e^
— El voilai,; Quand je songM
pauvre grand-père Fauchard a bercé mon enfance! Il n'avait plus trop la tête à lui, il racontait des choses à faire frémir sur son ancien métier d'arracheur, comme s'il avait vécu sa vie. dans le feu, le ventre el les membres mangés par la flamme. Tous les anciens nous trouvent bien heureux maintenant.
Luc était devenu grave, tandis que ses yeux se mouillaient d'émolion.
— Oui, oui, les grands-pères ont eu beaucoup de souffrances. Et c'est pour cela que les petits-enfants ont la vie meilleure... Travaillez bien, aimez-vous bien, la vie sera meilleure encore à vos fils et à vos filles!
Et Luc continua sa visite, et partout où il se rendit, dans les différentes halles, celle du moulage d'acier, celle de la grosse forge, celle des grands et des pelils tours, il trouva la même propreté saine, la même gîiieté chunlanle, le même travail aisé et amusant, grâce à la diversité des tâches et à l'aide souveraine des machines. L'ouvrier, qui n'était plus la bête de somme écrasée, méprisée, redevenait une conscience, une intelligence, désormais libre et glorieux. Et, quand Luc acheva son tour matinal, par la halle des laminoirs, à côté des fours à puddler, il s'y arrêta de nouveau, pour dire un mot amical à un garçon d'environ vingt-six ans, Alexandre Feuillat, qui arrivait.
— Oui, monsieur Luc, je viens des Combettes, où j'aide mon père. Nous avions des semences à finir, j'ai fait deux heures là-bas... Maintenant, je vais faire ici deux heures encore, car il y a une commande de rails qui presse.
Il était fils de Léon Feuillat et d'Eugénie Yvonnot. Et, d'imagination vive, il s'amusait, après ses quatre heures réglementaires de travail, à des dessins d'ornement, pour les ateljers du potier Lange.
Mais, déjà, il s'était mis à la besogne, surveillant un
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{rriiiid train de lamiiioii's qui rabri<|uui( des rails. Luc, bienveillant, heureux, regai'<tai(. Depuis qu'on emplsyait lu force éleclrif}ue, le vacarme terrible des laminoirs ;iv;iit disparu, ils fonclioniiuienl d'un air de doueenr bnîléc, avec le seul bruit .nrj^cntiti de chaque rail qni jailiissail, s'njoulant aux rails en train de se refroidir. C'était la bonne produclion ina^ssantc des époques de paix, des rails, et encore des rails, pour que toutes les frontières fussent franchies et pour que tous les peuples, rapprochas, fissent un seul peuple, sur la terre euttëre-BillDD' née de routes. C'étaient de grands navires en ncier, non plus d'abominables navires de guerre, portant la dévaalBtion et la mort, mais des navires de solidarité, de fraternité, éuhan^'^ant les produits des continents, déauplaat In richesse familiale de l'humanité, â ce point qu'une pr»dipausa abondance régnait partout. C'étaient des ponts facilitant aussi les communications, des poutres el des charpentes métalliques drossant les innombrables monument:- dont les citoyens réronciliés avaient besoin pour la vie publique, les Maisons-Communes, les Dibliothëqaes, les Musées, les Asiles du protection el de refuge, -les Magasins-tjénéraux immenses, des Entrepôt et des Geoniors capables de contenir la vie et l'entretien des nations fédérées. C'étaient enfin les machines Baas nombre, qui, en tous lieux, pour toutes les besognes, remplaçaient les bras de l'homme, celles qui cultivaient la terre, celles qui travaillaient dans les ateliers, celles qui roulaient à l'inlini, p^ les routes, par les fiots, par his cicux. Et I.uc se réjouissait du tout ce fer devenu paâi- Ijque, le métal de conquête dont l'humanité n'avait si longtemps tiré que des épécs, pour ses luttes sanglantes, dont ellu avait fuit plus tard des canons el des obus, vu époques dus derniers carnages, et dont elle bilîsBsit'sai maison de Fralcrnitë, de justice et de bonheur, rmaintenaiil que la paii élait conquise.
Avant de rentrer, Luc voulut donner un dernier coup d'oeil à la batterie de fours électriques, qui avait remplacé le haut fourneau de Mx)rfain. Justement, sous le hangar aux vitres claires, dans un grand rayon de soleil, la batterie fonctionnail. Toutes les cinq minutes, le mécanisme chargeait les fours, après que le trottoir roulant avait emporté les dix gueuses, dont la gaieté de Tastre faisait pàlir le flamboiement. Et il y avait encore là deux jeunes filles veillant aux appareils électriques, toutes deux d'une vingtaine d'années, l'une d'un blond délicieux, Claudine, née de Luciea Bonnaire et de Louise Mazelle, l'autre d'un noir superbe, CélinCi née d'Arsène Lenfant et d'Eulalie L;iboque. Attentives à donner et à supprimer le courant, elles ne purent que sourire à Luc. Mais il y eut un repos, et elles s'avancèrent, en apercevant tout un groupe d'enfants, qui s'arrêtaient curieusement au seuil du hangar.
— Bonjour, mon petit Maurice ! bonjour, mon petit Ludovic ! bonjour, ma petite Aline!... Les classes sont donc finies, que vous venez nous voir ?
On permettait ainsi aux écoliers, en manière de récréation, de courir librement à travers l'usine, dans l'idée qu'ils s'y familiarisaient avec le travail, tout en y acquérant des notions premières.
Luc, heureux de revoir son petit-fils Maurice, fit entrer toute la bande. Et il répondit aux questions nombreuses, il expliqua le mécanisme des fours, il fit même fonctionner les appareils, pour montrer aux enfants comment il suffisait que Claudine-, ou Céline, tournât un potit levier, pour mettre le métal. en. fusion et le faire couler en un jet éblouissant.
— Oh ! je sais, j'ai déjà vu ça, dit Maurice, avec Timportance d'un petit homme, dont les neuf ans avaient appris beaucoup de choses. Graad-père Morfàin^ un jour, m'a tout montré... Mais, dis-moi, grand-père Froment,
S5i LES QUATRE EVANGILES
c'est donc frai qu'aulrefois il j avait des fourneaux hauts comme des montagnes, et qu'il fallait se brûler la Ggare jour et nuit, pour en tirer quelque chose ? Tous se mirent à rire, et ce fut Claudine qui répondit.
— Dicn sur! Grand-père Bonnaire me l'a conté souvent, et tu devrais connaître l'histoire, mon petit Maurice, toi dont k hisaïeul, le grand Morfain, comme on le nomme encore, a été le dernier t se battre en héros avec le feu. Il vivuil là-haut d^ns un trou de roches, il ne descendait jamais à ia ville, il veillait d'un bout de l'année â J'aulre sur son fourneau géant, le monstre, dont od Toit encore les ruines, au flanc de la montagne, tel qu'un donjon év'iilrÈ des anciens âges.
Maurice, les jeux arrondis par l'étonnemenl, écoutait avec riiitérêt passionné d'un enfant à qui l'on raconte quelque prodigieux conle de fée.
— Oh ! je sais, je sais, grand-pcre Morfain m'a déjà dit tout ça de son père et du fourneau haut comme nue montagne. Mais, tout de même, j'ai cru qu'il inventait ça pour iinus amuser, car il en invente d'autres, quand il veut nous faire rire... Alors, c'est vrai ?
— Mais oui, c'est vrai ! continua Claudine. Il y avait en haut des ouvriers qui chargeaient le fourneau, en j versant des chainilées de minerai et de charbon, et il y avait i-n bas d'autres ouvriers qui veillaient sans cesse, toujours aux petits soins pour que le monstre n'edt pas une in(Ii^:'stion, dont l'embarras aurait empêché la bonne b-sogue de se faire.
— Et, reprit à son tour Céline, l'autre jeune fille, ca durait sept ou huit ans, pendant sept ou huit ans le monstre restait allumé, toujours flambant comme ud cratère, sans qu'on pût seulement le laisser se refroidir un peu, car, s'il se refroidissait, c'ëtait une très grande perle, il fallait lui ouvrir le ventre, le nettoyer et le rebâtir presque à neuf.
— Alors, dit encore Claudine, tu comprends, mon petit Maurice, le grand Morfain. ton bisaïeul, avait joliment de la besogne à ne pas quitter ce feu de sept ou huit ans, sans compter que, toutes les cinq heures, il fallait, à coups de ringard, déboucher le trou de coulée, pour vider le creuset du métal fondu, un vrai ruisseau de flammes, dont la chaleur vou» rôtissait comme un canard à la broche.
Du coup, les trois enfants, stupéfaits jusque-là, partirent d'un éclat de rire. Oh! le canard à la broche, le grand Morfain qui rôtissait comme un canard I
— Ah bien ! dit Ludovic Boisgelin, ce n'était pas drôle de travailler dans ce temps-là. Ça devait donner trop de peine.
— Sans doute, dit sa sœur Aline, j'aime mieux être née plus tard, c'est si amusant de travailler aujourd'hui.
Mais Maurice était redevenu sérieux, l'air réfléchi, ruminant dans sa petite tête les choses incroyables qu'on lui racontait. Et il finit par conclure :
— Ça ne fait rien, il devait être rudement fort, le père de grand-père, et si ça va mieux aujourd'hui, c'est peutêtre parce qu'il s'est donné tant de peine autrefois.
Luc, qui s'était contenté d'écouter en souriant, fut ravi de cette bonne réflexion. Il prit Maurice, le souleva, le baisa sur les deux joues.
— Tu as raison, gamin ! C'est comme si tu travailles de tout ton cœur maintenant, tes arrière-petits-enfants seront bien plus heureux encore... Et tu vois, déjà, on ne se rôtit plus comme des canards.
Sur son ordre, on avait remis en marche la batterie des
fours électriques. Claudine et Céline, d'un simple geste,
donnaient ou interrompaient le courant. Les fours se
chargeaient, la fusion s'opérait, et, toutes les cinq minutes,
le tréltoir roulant recevait les dix gueuses embrasées^
5&4 LES QG.\TRB ËVANG1LES
qu'il cmporlail. Les eiiTanls Toulurenl Taire marcher euxmêmes le mécanisme, e( quelle joie, ce travail si aisé, après le réf.il déjà légendaire des travaux de Horfaîn, qui semblaient les travaux d'un géant douloureux, dans un monde disiiiirn!
Mais il y cul une npparition, et les écoliers eu promenade, trouilles, s' en volèrent. Luc aperçut de nouveau Bois^elin, deljoul â une porte dû lian|;ar, épiant, ssrveiliant le Iravait d'un regard soupçonneux et coarroueé de maître qui s'inquiète, dans la continuelle crainte d'être volé par ses hommes. On le rencontrait souvent ainsi, sur tous tes pniuls de l'usine, éperdu de ne pouvoir eu înspecler à la fuis l'immensilé, devenu déplus en plus fou à ridée des millions qu'il perdait parjour, en n'arrivant pas à cuglrùlcr par lui-même la besogne de ce pcaple qui lui g't};nait des milliards. Ils étaient trop, il ne parvenait pas à tes voir tous. Il succombait dans la bonne adminisUalion d'une fortune démesurée, dont le poids l'i'crasnil, comme si le ciel lui fût tombé sur la tAte..El il élall si ha^'ard, si épuisé de battre iiiutilemenl les ateliers des travailleurs, lui qui n'avait jamais rien Cdt de SCS dix doigts, que Luc, pris d'une grande pitié, vsulut celle fois le rejoindre, pour tâcher de te calmer et delà ramener doucement â sa demeure. Mais Boisgclin se teaait sur ses ^'ai'dus, i! fit un saut en arrière, il dispamt a» pas de course, du côlé des grandes halles.
Et sa promenade du matin étaal finie, Luc renira'chez lui. Il ne pouvait plus tout visiter, depuis que sa. vilie s'élargissait sans cesse, il ne se promenait plus, an. travers des quartiers si nombreux, qu'en créateur repssft t't heureux de voir sa création se mulliplier d'ellemême, envahir peu à peu toute la plaine. L'aprAs-nridi, ce jour-là, après être retourné donner un coup d't^.aiu; Magasins-Généraux, il entra passer une heure chAsles Jordan, comme le jour allait baisser. Dans le petit salon,
ouvrant sur le parc, il trouva Sœurette, avec Tinslituteur Hermeline et Tabbé Marie ; tandis que Jordan, allongé sur un canapé, enveloppé d'un grand cliàlc, songeait selon sa coutume, en regardant le soleil se coucher à riiorizon. L'aimable docteur Novarre venait d'être emporté en quelques heures, au milieu des roses de son jardin, avec l'unique regret de ne pas vivre assez longtemps pour assister à la réalisation de tant de belles choses, auxquelles il n'avait guère cru d'abord. Et Sœurette ne recevait donc plus que l'instituteur et le curé, de loin en loin, lorsqu'ils cédaient à la très vieille habitude de se rencontrer chez elle. Hermeline, âgé de soixantedix ans, maintenant retraité, achevait sa vie, dans une amertume affreuse, dans une colère sans cesse accrue contre tout ce qui se passait sous ses yeux. Et il en était arrivé à trouver tiède l'abbé Marie, son aîné de cinq ans, qui s'enfermait on une douloureuse dignité, en un silence (le plus en plus hautain, à mesure qu'il voyait son église se vider et son Dieu mourir.
Justement, comme Luc s'asseyait près de Sœurette, muette, douce et patiente, l'instituteur reprenait ses vieilles accusations de républicain sectaire, autoritaire, on bousculant le prêtre.
— Voyons, voyons ! l'abbé, puisque je dis comme vous, aidez-moi... C'est la fin du monde, ces enfants chez lesquels on cultive les passions, les plantes mauvaises que nous avions la mission, nous les éducateurs, d'arracher autrefois. Comment veut-on que l'Etat ait des citoyens disciplinés, élevés pour le servir, lorsqu'on lâche chez eux la bride à l'individualité anarchique?... Si nous, les hommes de méthode et de raison, nous ne sauvons pas la république, elle est perdue.
. Depuis le jour où il parlait ainsi de sauver la république, contre ceux qu'il appelait les socialistes, les anarchistes, il était passé à la réaction, il avait rejoint Le prêtre dans
55B LES QUATRE £VANG1LKS
sa faaine de tout ce qui se libérait sans lui, en dehors de
son étroite formule de jacobin lètu.
Et il continua, uvcc plus de violence :
— Je vous le dis, l'abbe, voire église ?a être balayée, si vous ne vous défi?ndnz pas... Sans doute, votre religion n'a Jamais ëlé la mienne. Mais j'ai toujours reconnu la nËcessilé d'une rclJ;jion pour le peuple, et certainement le catbolicisme était une machine de gouvernement admirable... Agissez donc! nous voilà avec vous, et nous nous expliquerons après, quand nous auroos ensemble reconquis les âmes et les corps.
L'abbé Marie n'eut d'abord qu'un long hochement de tâle. Il ne répondait plus, il ne se lâchait plus. Puis, il finit par dire de sa voix lento :
— Je remplis tout mon devoir, je suis k l'autel chaque mnitn, même Iorsi]ue mon église est vide, et j'implore Dieu pour qu'il fasse un miracle... 11 le fera sûrement, s'il le juge nécessaire.
Cela mil le lOtublc à l'exaspération de l'instituteur.
— Allons donc, il faut l'aider, votre Dieu ! C'est de U lâclieté (|iie de ne pas agir!
Sœurette crui devoir inlervenir, en souriant, pleine de tolérance pour ces vaincus de demain.
— Si le bon docteur était encore lil, dit-elle, il vous supplierait de ne pas être à ce point d'accord, puisque voire entente aggrave voire querelle... Vous me désolez, mes amis, j'aurais été très heureuse, non pas de vous convertir à nos idées, mais de vous entendre au moins reconnaître, devant l'espérience, un peu du grand bien qu'elles ont réalisé dans ce pays.
Tous deux avaient gardé pour elle, si douce, sï sainte, une grande déférence, et leur présence dans ce petit salon, au foyer même do la Cité nouvelle, montrait quel ascendant amical elle exerçait toujours sur eux. Ils allaient jusqu'à j supporter le voisimige de Luc, l'adversaire vie-
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torieux, qui, d'ailleurs, discrètement,évitait de triompher, devant celte agonie amère et violente du vieux monde. Celte fois-ci encore, il n'intervenait pas, il écoulait Ilermelinc nier furieusement tout ce qu'il avait créé, parce que tout avait réussi. C'était la révolte dernière du principe d'autorité contre la libération naturelle et sociale de l'homme, l'autre forme de la tyrannie, l'Elal tout-puissant en face de la toute-puissante Eglise, qui se sont disputé voracement les peuples, quittes à s'entendre, à se liguer pour les reconquérir, le jour où ils les voyaient près d'échapper à la servitude civile comme à la servitude religieuse.
— Ah ! cria encore Hermeline, si vous vous avouez vaincu, l'abbé, c'est bien fini, je n'ai plus qu'à me laire, comme vous, et à mourir dans mon coin !
Le prêtre hocha de nouveau la tête, en son douloureux silence. Pourtant, il déclara, une dernière fois ;
— Dieu ne peut pas êlre vaincu, c'est Diea qui doit agir.
Lentement, la nuit tombait sur le parc, le petit salon s'emplissait d'une ombre croissante, et personne ne parla plus, un grand frisson passa, venu du mélancolique passé. L'instituteur se leva, fit ses adieux. Puis, comme le prèlre se levait à son tour. Sœurette voulut lui mettre discrètement dans la main la somme qu'elle lui donnait, à chacune de ses visites, pour ses pauvres. Mais cette aumône, acceptée depuis plus de quarante ans, il la refusa, il dit, à voix lente et basse :
— Non, merci, mademoiselle, gardez cet argent, je ne saurais qu'en faire, il n'y a plus de pauvres.
Ah ! quelle parole pour Luc, il n'y a plus de pauvres ! Son cœur en avait bondi dans sa poitrine. Plus de pauvres, plus d'affamés, dans ce Beauclair qu'il avait connu si noir, si misérable, avec sa population maudite de travailleurs mourant de faim I Toutes les plaies affreuses du sa-
lariat allaieiil-elles donc se jpiérir, la faonte et le crime dcvaieiit-ils disparaltru avec la misère ? Il avait suffi que le travail fùI réorganisé selon la justice, pour que déjà 8e fui accomplie uuu meilleure réparlitioii de la ncbesse. Va, qunitil le Irjvail serait l'honneur, la saule, la joie, uue hiimniiilé de paix cl du fraternilë peuplerait eufiu la Cité heureuse.
Jordan, sur lu canapé, enveloppé dans son chàle, a'avait p;is un mouvement, voyageant sans doute à travers les espaces inrtnis, où se peixlait son regard. Lorsque l'abbé Marie el liermclînc furent partis, il fînil par s^Aveiller. Et, sans quillcr des yeux lu coucher de l'astre, dont il seinblail suivre la lente disparition avec un intérêt passionné, il dil comme en un rùve :
— Cliai|QC Ibis que je vois le soleil se coucher, je mis pris d'une Irislesae iniinie et d'une cruelle inquîàtude. S'il ne revenait pas, s'il ne se relevait plus sur la terre noire et glacée, quelle terrible mon pour toute vie! C'est lui le père, c'est lui le focond;ttcur, rengendreur, sans lequel les germes se dessécheraient ou pourrinajent. Et c'est en lui qu'il faut mettre notre espoir de eoulsgement et de bonheur futur, car s'il ne nous aidait pu, ta vie Unirait par se tarir un jour,
Luc s'était mis à sourire. 11 savait que Jordan, malgré son grand âge, ses soisanle-quinze ans bientât, étudiait depuis plusieurs années l'ardu problème de capter la chaleur solaire, du favon à l'emmagasiner, dans de vastes réservoirs, d'où il la distribuerait ensuite comme i'mûqne, la grande et étemelle force vivante. Un lemps viendrait où le charbon s'épuiserait au fond de.s mines, et où prendriit-on alors l'énergie nécessaire, le torrent d'éleetricilé devenu indispensable à l'existence? Grâce 'à ses piemières découvertes, il était parvenu à donner la .force électrique presque pour rien. Hais quelle victoire, s'il réussissait à faire du soleil le moteur universel, s'il^i-
sait directement en lui cette puissance calorifique endormie dans le charbon, s'il l'employait comme le fécondatetir unique, le père même de l'immortelle vie! Il n'avait plus que cette dernière découverte à réaliser, et son œuvre serait accomplie, il pourrait mourir.
— Soyez tranquille, dit Luc gaiement, le soleil se li'vera demain, et vous achèverez de lui ravir le feu sacré, la divine flamme, créatrice et travailleuse éternelle.
Sœurette, s'inquiétant du petit vent du soir, dont les souffles frais entraient par la fenêtre, vint demander à son frère :
— Tu n'as pas froid, veux-tu que je ferme?
Mais il refusa du geste, il se laissa seulement envelopper jusqu'au menton dans le gi'and chàle. Il semblait ne plus vivre que par un miracle, uniquement parce qu'il voulait vivre, ayant ajourné la mort au soir de son dernier jour de travail, le soir triomphant, où, la tache faite, l'œuvre debout, il dormirait enfin son bon sommeil d'ouvrier lovai et satisfait. Sa sœur redoublait de précautions, des soins extrêmes le prolongaient, lui donnaient encore par journée les deux heures d'énergitî physique et intellectuelle, dont il utilisait merveilleusement chaque minute, à force de méthode. Et ce pauvre être chétif, très vieux, à demi mort, que le moindre courant d'air menaçait de supprimer, achevait de conquérir et de gouverner le monde, simplement en travailleur têtu, qui ne lâchait pas sa besogne.
— Vous vivrez cent ans, dit encore Luc, avec son rire afl'i'ctueux.
A son tour, Jordan s'égaya.
— Mais sans doute, si cent ans me sont nécessa^ires. De nonveau, il se fit un grand silence, dans le petit
salon d'une intimité attendrie. Cela était délicieux, ce lent crépuscule tiède qui envahissait le parc, dont les allées profondes se noyaient d'une ombre croissante. Une
590 LES QUATRE ÉVASCILES
clarté de songe flotlail encore au ras des petoases, tandis (|uc, dans tes loinlaitis bleuâtres, les grands arbrea s'évanoutss:iicnl, en visions tromblanles et légères. El c'était l'heure des amoureux, le parc de la CrËcherie leur reslaîl ouvert largement, ils y venaient ainsi dès ta fin du jour, après te travail et les occupations quotidiennes. Personne ne s'j inquiétait des couples errants, des ombres enlacées, peu à peu fondues, disparues au milieu des verdures. On les y confiait à la garde des vieux chênes amis, on comptait sur le libre umour pour les rendre doux et chastes, en futurs êpouï dont l'étreinle devient indissoluhle, si elle a été mutuellement voulue. Il n'esl peur toujours aimer que de savoir pourquoi et comment on uime. Qui s'est choisi, en sachant et en consentant, ne se sépare plus. Et, déjà, par les avenues obscures, par les pelouses envahies d'oinhre, des couples erraient, peuplaient d'apparitions lentes le mystère accru des ténèbres, dans le frisson pâmé de la terre, aux odeurs fraîches de printemps.
Puis, des couples encore arrivèrent, et Luc en reconnut plusieurs, des garfons et des filles qu'il avait vus lemalin,dans les ateliers. N^êlaienl-ce pas Adolphe Laboqne et Germaine Yvonnot, ces deux ombres errantes, si étroitement unie^, emportées comme d'un seul vol, à la pointe des herbes? Ces deux autres, dont les tètes appuyées, ru pprochces, mêlaient leurs chevelures, n'étaient ce pas llippolyte Mitaine et Laure Fauchard? Ces deux iiulrrs encore, n'étaienl-ce pas Alexandre Feuillat et Clémentine Dounon, dont les bras liés à la taille paraissaient devoir ne se dénouer jamais ? Et Luc eut aa cœur une éinotion plus douce, lorsqu'il crut reconnaître deux des siens, son fils Charles, qui serrait contre sa poitrine la brune Céline Lenfant, et son fils Jules, qui emmenait à son cou la blonde Claudine Bonnaire. Ah Iles beaux jeunei I gens, les messagers du printemps nouveau, les derniei* j
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couples nés à l'amour, chez lesquels se rallumaît l'inextinguible désir, la torche de vie que les générations se passent de Tune à l'autre. Ils étaient encore dans le chaste frisson des premiers mots balbutiés, des caresses innocentes, une étreinte où les cœurs ignorants se cherchent, un baiser furtif dont la douceur suffit à ouvrir le ciel. Mais, bientôt, en sa flamme souveraine, le besoin de l'enfant les unirait, les confondrait, pour que d'autres ouvriers d'amour naquissent d'eux, d'autres couples, qui, plus lard, viendraient dans ce parc promener de môme le délicieux éveil de leur tendresse. Toujours, maintenant, il y aurait plus de bonheur, plus de libre passion Iravailhint à plus d'harmonie. Et des couples, des couples arrivaient sans cesse, le parc achevait de se peupler peu à peu de tous les amoureux de la Cité heureuse, c'était la soirée exquise après la bonne journée de travail, des pelouses et des lailiis de songe, noyés de mystère et de parfun), où l'on n'entendait plus que le petit bruit des rires et des baisers.
A ce moment, devant le salon, une ombre s'arrêta. C'était Suzanne, inquiète, qui cherchait Luc, pour lui dire son souci. Et, quand elle l'eut enfin retrouvé là, elle lui expliqua combien elle se tourmentait de n'avoir pas encore vu Boisgelin rentrer. Jamais il ne s'était attardé ainsi, juscju'à la nuit tombée.
— Vous aviez raison, répétait-elle, J'ai eu tort de le laisser à sa folie... Ah! le malheureux, le vieil enfant!
Luc, gagné par ses craintes, la renvoya chez elle.
— Il peut rentrer d'une minute à l'autre, le mieux est que vous soyez là... Moi, je vais faire battre les environs, et je vous porterai des nouvelles.
Tout de suite, il prit deux hommes avec lui, il traversa le parc, dans l'idée de commencer les recherches du côté des ateliers. Mais il avait à peine fait trois cents pas, il se trouvait près du petit lac, sous les saules, en un coin de
56i LES QnATRE £VA^GILES
paradis, lorsqu'un It-gt-r cri de terreur, parli d'un bouquet ik> reui]l;i^es voisin, l'aiTètit brusquemcnl. Et il «t sortir ilos fouil b!;L>s un couple d'amoureux uStrajé, dans lequel il crut liio[t nconnaitrc son fils Jules et la blonde Claudine Donnaire.
— Quoi donc? qu'avez- vous? leur crift-t41.
Ils ne répotidirenl pas, ils fuv;iienl tâgci'emeat, comme ?ous un vent de ti;rreur,en oiseaux d'amour dont quelque rencontre jiITreuse avait troublé les caresses. Puis, quand il se l'ut décidé, pour voir, à pénétrer dans le taillis, par l'étroit sunlicr qui le traversait, lui-même laissa échapper un cri d'épouïanle. Il venait de presque se henrli?r cnulrc un ciirps. pendu à une brancbe, barrant le sentier de sa masse noîri!. Sous la clarté mourante du ciel, où naissaient les étoiles, il avait reconnu Bois- £clin.
— Ail! le malheureux, le vieil enfant! murmura-t-il comme Suzanne, bouleversé, désespéré de ce drame alruce, dont ellu aurait le gros chagrin.
Vivement, aidé des deux hommes, il décrocha I4 p.-ndu, il i'allon^'ea snr le sol. Mais le corps était déjà IVoid, le suicide devait remonter aux premières heures de raprès-midi, tout de suite après la course éperdue du malheureux, au travers de l'usine en travail. Et il'crot comprendre, quand il remarqua, au pied de l'arbre, un ^rand trou que Boisgelin avait dû s'acharner d'abord à creuser avec lus mains, avec les ongles, pour y cadier, y ciiti'rrcr la prodigicnso forliini' qne lui gagnait son lieiiplu de travailleurs, toute la ville en besojnc, et qu'il ne pouvait plug administrer ni même loger quelque part. t!iisuile, sans doute, désespérant de faire le trou assez vaste, craij;n;ml du ne pouvoir y loi,'er l'amas colossal de son trésor, il avait résolu de mourir là, sous ce monstrueux embarras d'un capital dont la masse démesurée, sans cesse accrue, l'écrasait. Sajournée entière de eonrse
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éperdue, sa folie maniaque d'oisif ne pouvant plus vivre dans la Cité nouvelle du juste travail, aboutissait à cette mort tragique. Et, dans la tiède nuit nuptiale, le parc s'emplissait d'un frôlement de caresses, d'un chuchotement de voix amoureuses.
Pour ne pas jeter l'épouvante parmi les couples dont les ombres légères glissaient entre les arbres, autour de lui, Luc envoya les deux hommes chercher une civière à la Crècherie, en les priant de ne dire à personne la lugubre découverte. Puis, lorsqu'ils furent de retour et qu'ils eurent couché le corps sous les petits rideaux de toile grise, le triste cortège se mit en marche, par les sentiers les plus noirs, afin de n'être pas vu. Ainsi, la mort affreuse passa muette, noyée de ténèbres, au travers du délicieux réveil printanier, frissonnant de vie nouvelle. De partout des amoureux semblaient naître, il en suri^ûssait au coude de chaque avenue, au détour de chaque buisson, dans le pullulement des germes qui soulevaient la terre pâmée. Un parfum de fleurs embaumait l'air, les mains se cherchaient, les lèvres s'unissaient, avec l'imperceptible bruit du bouton en train d'éclore. Et c'était le torrent des êtres élargi d'un flot nouveau, la mort vaincue sans cesse, demain poussant toujours, pour plus de vérité, plus de justice et de bonheur.
Devant la porte de la maison, Suzanne attendait, angoissée, les yeux au loin dans la nuit. Lorsqu'elle aperçut la civière, elle comprit, elle eut une plainte sourde. Et, lorsque Luc, en quelques mots, lui eut conté la fin misérable de l'inutile endormi là, elle ne put que répéter encore, devant l'évocation de toute cette existence, vide, empoisonnée et empoisonneuse, dont elle avait tantsoufTort :
— Ah ! le malheureux, le vieil enfant !
D'autres catastrophes se produisirent, dans Técroulement fatal de la vieille société pourrie, condamnée à dis-
Sei LES QUATRE £VANG1LES
parailie. Mais, le mois suivant, la plus rclentiseante fut reiïoiidrcmeiit des toitures de la vieille église SainK Vincent, un miilin de clair soleil que l'abbé Ûarle était i l'autel, cëlébr.LiU la messe pour les seuls moineaux qai voletaient au travers de la nef déserte.
Depuis longtemps, le curé n'ignorait pas que son Gglise lui crouliTuit un Jour sur la tële. Elle datait du seizième siècle, très endommagée, d'une élégance fine, lézardée de partout. On avait bien réparé le clocher, quarante ans plus tàt ; seulement, faute des fonds nécessaires, on avait dû remettre la réfection des toitures, dont Icscliarpentes, h moitié mangéi-s,flécliissaienl déjli; et, depuis cette époque, les dem:Lndes de crédits noaveaux étaient restées vaines. L'Etat, écrasé sous la dette, abandonnait cette é^^Iise d'un pnys perdu. La ville de B[!auelatr rcfusnit toute contribution, le maire Gonrier ii'iiTiint jam.iis été avec les prêtres. De sorte que le caré, réduit à ses propres ressources, avait dil finir par se mettre persoiinclli'menl en eampagne, pour chercher la grosse somme dont le besoin dBven;iit plus pressant de jour en jour, s'il ne voulait pas recevoir la maison de Dieu sur les épaules. Mais, vainemenl, il frappa aux portes de ses ricbes péJiitenles, les fidèles devenaient rares, leur 2èlc se refroidissait. Tant que In fi'mmc du maire avait vécu, la belle l.éonore, dont In grande dévotion compensait l'iilbéisme de son ni:irJ, il avait trouvé chez elle un appui précieuii. Ensuite, madame Mazelle seule lui était restée, d'ujie lerveur déclinante, peu généreuse de sa nature. Et, pins tard, lorsque, dans le désarroi de ses rejiles compromises, elle était venue de moins en moitrsà Saiui-Viiieeiit, il avait piirilu en elle sa dernière ' paruissieniK! de luxe, n'y recevant désormais la visite que dequekjui'S piiuvri'sses, dont la misère s'entêtait à l'espoir d'iiEie vie meilleure. Puis, enfiii, depuis le jour où il n'y avait plus eu de pauvres, son église achevait de se
J.IIATA.tU MUU
vider, il y vivait dans la solitude, dans l'abandon définitif où les hommes laissaient son Dieu d'erreur et de misère.
Alors, l'abbé Marie sentit un monde finir et s'anéantir autour de lui. Ses complaisances n'avaient pu sauver la bourgeoisie menteuse, empoisonneuse, rongée du mal d'iniquité. Vainement, il avait couvert son agonie du manteau de la religion, elle était morte en un dernier scandale. El, de même, il avait eu beau se réfugier dans la lettre stricte du dogme, pour ne rien accorder aux vérités de la science, dont il sentait le suprême assaut vainqueur, en train de détruire le séculaire édifice du catholicisme. La science achevait de faire brèche, le dogme était finalement emporté, le royaume de Dieu allait être remis sur la terre, au nom de la justice triomphante. Une religion nouvelle, la religion de l'homme, enfin conscient, libre et maître de son destin, balavait les anciennes mylhologies, les symbolismes où s'étaient égarées les angoisses de sa longue lutte contre la nature. ' Après les temples des anciennes idolâtries, l'église catholique disparaissait à son tour, aujourd'hui qu'un peuple fraternel mettait son bonheur certain en la seule force vivante de sa solidarité, sans avoir le besoin de tout un système politiquedo peinesctde récompenses.Etle prêtre, depuis que le confessionnal et la sainte table étaient désertés, depuis que la nef se vidait de fidèles, entendait bien chaque jour, à sa messe, les lézardes des murs s'agrandir, les charpentes des toits craquer davantage. C'était un continuel émietteinent, un travail sourd de destruction, de ruine prochaine, dont il percevait les moindres petits bruits avant-coureurs. Puisqu'il n'avait pas réussi à convoquer les maçons, même pour les réparations urgentes, il lui fallait laisser l'œuvre de mort suivre son cours, aboutir à la fin naturelle de toutes choses; et il attendait simplement, il continuait à dire sa
506 LKS QUATRE ÉVANGILES
messe, en héros de la foi, seul avec sonDien délaissé,
tandis que lv& voiiles se fendaient au-dessus de l'autel.
Ce matin-là, l'abbé Marie remarqua qu'une immense crcvnsse nouvuM» s'était produite, pendant la nuit, à la voùle de la iieT. El, certain de l'elTohdrement allenda depuis dus mois, il vint pourtant célébrer sa dernière mi'sse, vËlu de ses liabits saccrdolaui les plus riches. Très (trand, 1res fort, avec son nei en bec d'aigle, il se tenait encore droit et ffrme, malgré son grand âge. Il se passait de servants, il allait, venait, disait les paroles sacramentelles, faisait les gestes consacrés, comme si une foule se fût pressée là. docile à sa voix. Et, dans l'abandon croiss^ant, des cbaisos brisées gisaient sentes sur los dalles, pareilles à ces sièges de jardin, lamentables, noirs de moisissure, oubliés l'hiver sous 11 pluie. Des herbes poussaient au pied des colonnes, qui se couvraient de mousse. Tous les vents souftlaient par les vitres cassées, pendant que la grand'porte ellemême, descellée à demi, laissait pénétrer les bétes du voisinage. Mais, par ce beau jour clair, le soleil surtout entrait en vainqueur, c'était comme un envahissement triompbal de la vie qui prenait possession de cette mine tragique, où des oiseaux voletaient, où des avoines folles germaient jusque dans les manteaux de pierre des rieux sainte. El, dominant l'autel, un grand Christ de bois peiat et doré, régnait encore, allongeait son corps blême et douloureux de supplicié, éclaboussé d'un sang noir, dont les gouttes ruisselaient comme des larmes.
Pondant l'Evangile, l'abbé Marie entendit un craquemt:nt plus Tort. Ues poussières, des débris de pl&tre tombèrent sur l'auk'l. i'nis, au moment de l'Oirertoire, le bruit rccommeni;;], déchirant, d'une sécheresse sinistre, et il j eut un varillement, comme si l'édifice oscillait quelqnes si'condes, avant de s'écraser, .\lors, lé prêtre, réunissant les forces dernières de sa foi, pour l'Elévation,
lllAVAlLi UUI
mit toute son âme à supplier Dieu de faire le miracle dont il attendait depuis tant de jours le resplendissement glorieux et sauveur. Si Dieu le voulait, Téglise allait retrouver sa jeunesse vigoureuse, ses forts piliers . soutenant la nef indestructible. Les maçons n'étaient point nécessaires, la toute-puissance divine suffisait, un sanctuaire magnifique renaîtrait, avec des chapelles d'or, des vitraux de pourpre, des boiseries merveilleuses, des marhi'es éclatants, tandis qu'un peuple de fidèles agenouillés chanterait le cantique de la résurrection, parmi des milliers de cierges, aux volées retentissantes des cloches. 0 Dieu de souveraineté et d'éternité, rebâtissez d'un geste votre maison auguste, vous seul pouvez la remettre debout, l'emplir de vos adorateurs reconquis, si vous ne voulez pas être anéanti vous-même sous ses décombres! Et, au moment où le prêtre élevait le calice, ce ne fut pas le miracle demandé qui se produisit, ce fut rmiéaiitissement. Il se tenait là debout, les deux bras levés, dans un geste superbe d'héroïque croyance, prov()(|uant son souverain Maître à mourir avec lui, si la fin du culte était venue. La voûte se fendit comme sous un coup de foudre, la toiture s'écroula dans un tourbillon de débris, avec un effroyable grondement de tonnerre. Ebranlé, le clocher oscilla, s'abattit à son tour, achevant d'éventrer la nef, entraînant le reste des murailles disjointes. Et il ne demeura rien sous le clair soleil, qu'un tas énorme de gravats, dans lequel on ne retrouva même pas le corj)s de l'abbé Marie, dont les poussières de l'autel écrasé semblaient avoir mangé la chair et bu le sang. El l'on ne retrouva rien non plus du grand Christ de bois peint et doré, foudroyé lui aussi, tombé en poudre. Un»' religion encore était morte, le dernier prêtre, disant sa dernière messe, dans la dernière église.
Inondant quelques jours, on aperçut le vieil Hermeline, l'ancien instituteur, qui rôdait autour des décombres, eu
568 LES QUATRE ËVAXGILES
parlnnt tout haut, comme font les gens très ftg6s, lorsqu'une idée fixe les hanle. On ne dislinguail pas bien ses' paroles, il sctnbl,iil discuter toujours, reprocher à l'abbé de n'avoir pas obtenu de son Dieu le miracle nécessaire. Puis, un matin, on le trouva mort dans sou lit. Et, plus tard, loi-f^qu'on eut disblayé les décombres, un jardin fut créé li^, de beaux arbres, des allées ombreuses, au U'avers de poloiises embaumées. Des amoureux y vinrent, ainsi qu'ils allaient, par les soirées douces, au parc de la Crôchcrte. La Cité heureuse s'élarj^issaît toujours, les enfants gr^kiidiss.iient, faisaient de nouveaux couples d'amants, dont les b;iisors dans l'ombre semaient d'autres enfants, pour de continuelles moissons futures. Après la gaie journée de travail, des roses épanouies montaient de chnquo buisson. Et, dans ce jardin délicieux, où dormait la poussière d'une religion Je misère et de mort, poussait maînleuant l'allégresse humaine, la débordante floraison de la vie.
Pendant dix années encore, la Cité acheva de se fonder, d'organiser la société nouvelle en sa justice et en sa paix. Et, cette année-là, le 20 juin, la veille d'une des grandes fêtes du Travail qui avaient lieu quatre fois par an, aux quatre saisons, Bonnaire fit une rencontre.
Agé de quatre-vingt-cinq ans bientôt, Bonnaire était le patriarche, le héros du travail. Resté droit, grand et fort, avec sa tête solide, aux. épais cheveux blancs, il élait très alerte, très sain et très gai. L'ancien révolutionnaire, le • collectiviste théorique que le bonheur réalisé des camarades avait pacifié, vivait maintenant dans la récompense de son long effort, cette conquête de l'harmonie solidaire où il voyait grandir en félicité ses petits-enfants et ses arriére-pelits-enfants. Il restait un des derniers ouvriers survivants de la grande lutte, un aes combattants de cette réorganisation du travail qui avait amené une juste répartition de la richesse, tout en^rendant au travailleur ' sa noblesse, sa libre individualité d'homme et de citoyen. Et il était couvert d'ans et de gloire, fier d'avoir aidé par sa nombreuse descendance à la fusion des classes ennemies, utile encore par sa beauté et sa bonté d'ancêtre, au soir de l'existence.
Or, ce soir-là, au déclin du jour, Bonnaire se trouvait
donc en promenade, à l'entrée des gorges de Brias. S'ai-
dant simplement d'une canne, il faisait souvent ainsi de
STO LES QUATRE BV&NGiLES
longues courses à pied, pour le plaisir de revoir le pays, en évoquanl de vieuï souvenirs. Et il étail arrivé jus lement h l'endi'oil do la route où s'ouvrait, autrefois, la porte de l'Abime, Ui^puis longtemps disparu. Là aussi se trouvait alors, jeté sur la Mienne, un pont de bois, dont il ne restait plus trace, car on avait couvert le torrent sur une centaine de mètres, pour Taire passer un lai^e boulevard. Que de changcmuiits ! qui aurait reconnu l'ancien seuil boueux et noir de l'usine maudite, à celte place, au tournant de cette avenue si calme, si claire, bordée de maisons riantes ? Et, comme U s'arré-tait un instant, dans sa haute taille, dans sa grande beauté de vieilUrd ■heureux, il eut la vive surprise d'apercevoir, échoué sur un banc-, un autre vieil homme, mais qui paraissait détruit par la misère, les vêlements en loques, la facejviaée, embroussaillée de poils, le corps amaigri, tremblant de lùuLcG les fièvres mauvaises.
— Un pauvre ! murmura-t-il, parknl à voix haate, dans son élonncmeut.
Celait bien un pauvre, et il y avait des années déjà qu'il n'en avait plus rencontré. A la vérité, celui-ci, visiblement, n'était pas du pays. Les souliers et les vétemeats blancs de poussière, il devait être tombé là de fatigue, à l'entrée de la ville, après des jours et des jours de marche. Son bAton et sa bes^ice vide, échappés de aes mains lasses, gisaient à ses pieds. L'air ëpuisé, les yenx errants, il regardait autour de lui, en homme perdu, qui ne sait plus oii il est.
Très apitoyé, Donnaire s'avança.
— Mon pauvre homme, puis-je venir à votre aide?... Vous êtes à bout de force et vous semblez dans une grande peine.
Puis, comme le pauvre ne répondait pas, les regards toujours effarés, allant d'un point de l'horizon à l'autre:
— Avez-vous faim ? avez-vous besoin d'un bon lit ? Je
THAYAIL 57!
vais vous conduire, vous trouverez ici aide et secours. Enfin, le vieil homme, si misérable, si ravagé, se décida, béiçayant tout bas, se parlant à lui-même :
— Beauclair, Beauclair, est-ce bien Beauclair?
— Sans doute Beauclair, vous êtes à Beauclair, c'est ccrlain, déclara l'ancien maître puddleur qui souriait.
Mais, en voyant le pauvre donner des marques croissadites d'une surprise inquiète, pleine de doute, il finit par comprendra.
— Vous avez connu Beauclair autrefois, il y a longtemps peut-être que vous n'y êtes venu?
— Oui, plus de cinquante ans, répondit l'inconnu de sa voix sourde.
Bonnaire alors éclata d'un bon rire.
— Ah! ça ne m'étonne pas, si vous avez de la peine à vous retrouver. Il y a eu quelques changements... Ainsi, tenez ! à celle place, l'usine de l'Abîme a disparu, tandis que, là-bas, plus loin, tout le vieux Beauclair, l'amas sordide, a été rasé; et, vous voyez, c'est une Cité nouvelle qui s'est bâtie, c'est le parc de la Crêcherie qui s'est continué, envahissant l'ancienne ville de ses verdures, un jardin immense où les petites maisons blanches s'égayent parmi les arbres... Naturellement, il faut réflédiir, avant de s'y reconnaître.
Le pauvre avait suivi les explications, tournant les yeux vers les points que le vieillard, d'une gaieté si douce, lui désignait de la main. Mais il hocha de nouveau la tète, il ne pouvait croire à la réalité de ce qu'on lui disait.
— Non, non, je ne vois pas, ce n'est plus Beauclair... Voilà bien les deux promontoires des Monts Blouses, enti'e lesquels s'élargit la gorge de Brias,et voilà bien, au loin, la plaine de la Roumagne. C'est tout ce qui reste, ces jardins et ces maisons sont d'un autre pays, d'un pays de richesse et d'enchantement, que je n'ai jamais vu... Allons,
5Ti LES QUATRE EVAKGILES
il faul marcher encore, je me suis ponr sûr Irompé de
chemin.
il faisait un ciïort pour se lever du banc, en ratnassaat son Liâlon et sa besace, lorsque ses regards se posèrent enliii sur Ee vieillard, à l'obligeance si amicale. Jusquelà, il s'élait comme replié, regardant en un rêve, se parlani à demi-voix. Puis, tout d'un conp, aa premier coup d'œil jeté sur Botinaire, il devint muet, il parut frémir, dans sa hàle à s'éloigner. L'avaït-il donc reconnu, lui qui ne reconnaissait pas la ville ? El celai-cL fut si remué de ta soudaine flamme, llamhant sur ce visage méconnaissable, embroussaillé de poils, qu'il l'examiDa avec plus d'atteutioti. Où avaît-il donc vu ces yeux clain, inceiiiiiés par moments de sauvage violence? Brusquement, le souvenir s'éveilla, il frémit à son tour, tandis que tout le passé revivait dans le cri qui jaillissait de ses lèvres ;
— Ragu!
Depuis cinquante ans, on le crojait mort. Le corpi mutilé, broyé, trouvé au fond d'un gouffre des HonU Bleuses, le lendemain de sa fuite, après son crime, n'étiit donc pas le sien ? Il vivait, il vivait, grand Dieul il rep^ raissntt, et cette résurrection extraordinaire, ee mort sorla:U du tombeau après tant d'événements, apportait avec lui ta sourde angoisse de ce qui s'était passa hitiret de ce qui se passemil demain.
— R:igu, Ragu, c'est loi !
TI avait de nouveau son bâton à la main, sa besace sur l'épaule. Mais, du moment qu'il était reconnu, pourquoi serait-il rcparli ? Il ne pouvait s'être trompé da I roule.
— C'est moi bien sûr, mon vieux Bonnaîre, et puisque tu vis toujours, loi mon aîné de dix ans, je puis bien vivre aussi, ah! très endommagé, à peine complet, c'eil
puis, de son ton goguenard d'autrefois:
— Allons, tu m'en donnes ta parole, c'est bien Beauclair, tout ce grand jardin si magnifique, avec ces jolies maisons. Et je suis donc arrivé, il ne me reste qu'à trouver une auberge, où l'on me permettra de me coucher, dans un coin d'écurie.
Pourquoi donc revenait-il ? quel projet s'agitait sous ce crâne dévasté, derrière cette face torturée par tant d'années de vagabondage et de vie mauvaise ? Bcnnaire, de plus en plus inquiet, empli de craintes, le voyait déjà troubler la fête du lendemain par quelque scandale. 11 n'osa le questionner tout de suite. Mais il voulut l'avoir sous sa garde, plein de pitié aussi, le cœur ému de le retrouver dans un tel dénuement.
— Il n'y a plus d'auberge, mon brave, et tu vas venir chez moi. Tu mangeras à ta faim, tu dormiras dans un lit frais. Puis, nous causerons, tu me diras ce que tu veux, et je t'aiderai pour que tu te contentes, si c'est possible.
Ragu goguenarda encore.
— Oh ! ce que je veux ! rien, ça ne compte plus, la volonté d'un vieux mendiant, à demi infirme. Je veux vous revoir, donner en passant un coup d'œil au pays où je suis né. Ça me tourmentait, cette idée-là, je ne serais pas mort tranquille, si je n'étais pas revenu faire un bout de promenade par ici... N'est-ce pas ? c'est permis à tout le monde, les routes sont toujours libres ?
— Sans doute.
— Alors, je me suis donc mis en chemin. Oh ! il y a des années et des années. Quand on a de mauvaises jambes et pas un sou, on n'avance pas vite. Mais tout de même on arrive, puisque me voilà... Et c'est dit, allons chez toi, du moment que tu m'offres l'hospitalité en bon camarade.
La nuit venait, les deux vieillards purent traverser doucement le nouveau Beauclair, sans que personne les remarquât. Et Ragu continuait à s'étonner, jetait des
571 LES QUITRE EVAKGILES
regards à droile et à gauche, ne reconnaissait Biiean des ntiilroils pur où il passuil. Enlin, lorsque Boniuire s'arrêta devanl une des maisons les plus charmantes, soas un bouquet de beaux arbres, il laissa échapper ce cri, dans lequel toute son &me de jadis reparuiESuit :
— Tu as donc fait fortune, te voilà bourgeois I L'ancien maître puddieur s'était mis à rire.
— Non, non, je n'ai été, je oe suis qu'un onvrier. Mais c'est vrai pourtant, nous avons tous fait fortune, nous Komuics tous des bourgeois. -
Ragu ricana, comme rassuré, dans sa crainte envieuse.
— Un ouvrier ne peut pas être un boui^eois, et, lorsqu'on travaille encore, c'est qu'on n'a pas fait fortune.
— C'est bon, mon brave, nous causerons, je t'expliquerai cela... Entre, entre, en attendant.
Bonnairc se trouvait seul, pour le moment, dans celle maison qui était celle de sa petile-fille Claudine, mariée à Charles Froment. Depuis longtemps déjà, le père Lunot était mort, et sa fille, la sœur de Hagu, la Toi pe lcr> rible, l'avait rejoint l'année précédente, après une querelle alTreuse, où elle s'était tourné les sangs, comme elle disait. Lor-sque R.'igu apprit celle double perle, la maison vide désormais de sa sœur et de son père, il eut un simple geste, il sembla dire qu'il s'y attendait, i cause de leur grand âge. Après un dcmi-siécled'absenee, on n'est pas surpris de ne retrouver personne.
— El nous sommes donc ici cbez ma petite-fille Clandiue, la fille de mon aîné Lucien, qui a épousé Louise -Mazelle, la demoiselle dos rentiers dont tu dois te souvenir, Claudine elle-mêiue s'est mariée avec Gliarles Froment, un fils du maître de la Crécberie. Hais ils ont justement mené leur lilletic Alice, une gamine -de huit ans, chez une tante, ù Formeries, d'où ils ne doivent revenir que demain soir.
Puis, gaiement, il conclut :
— Voici quelques mois que les enfants m'ont pris avec eux, pour me dorloter... La maison est à nous, mange et bois, ensuite je te conduirai à ton lit, et demain, quand il fera jour, nous verrons.
Etourdi, Ragu l'avait écouté. Tous ces noms, tous ces mariages, ces trois générations qui défilaient . au galop, Tahurissaient. Comment comprendre, comment se reconnaître, au milieu de ces événements ignorés, de ces mariages et de ces naissances? Il ne parla plus, il mangea de la viande froide, des fruits, avidement, assis devant la table heureuse et abondante, dans la salle claire qu'une lampe électrique inondait d'une vive clarté. Le sentiment du bien-être, de l'aisance dont il se sentait entouré, devait peser lourdement à ses épaules de vieux vajrabond, car il semblait plus vieilli, plus fini encore, tandis que, la face dans son assiette, il dévorait, avec des regards iouclies, sur tout ce bonheur dont il n'était pas. Les longues rancunes amassées, les fièvres de vengeances impuissantes, le rêve maintenant irréalisable de triompher enfin sur le désastre souhaité des autres, sortaient de son silence même, de l'accablement où le jetait tant de richesse entrevue. Et, pendant qu'il mangeait de la sorte, Donnaire, repris de malaise à le voir si sombre, si inquiétant, se demandait par quelles aventures inconnues il avait pu rouler durant un demi-siècle, s'étonnanl aussi de ce qu'il fût vivant encore, dans une telle misère.
— D'où reviens-tu donc ? finit-il par lui demander.
— Oh ! de partout ! répondit Ragu, avec un geste qui faisait le tour de l'horizon.
— Alors, tu as dû en voir, des pays, des gens et des choses ?
— Oii ! oui, en France, en Allemagne, en Angleterre, en Amérique, j'ai promené ma carcasse d'un bout du monde à l'auU'e.
Et, avant d'aller dormir, allumant sa pipe, il dit en
gros son existence d'ouvrier errant, révollé contra le travail, paresseux et jouisseur. C'était toujours le fjruil gâté du salurint, le salarié rêvant la destruction du patron, uniquement pour prendre sa place, pour écraser à son tour les camarades. Il n'y avait pas d'autre bonheur, une grosse fortune guignée, mangée dans la joie d'avoir . su exploiter la misère du pauvre monde. Et, violent en paroles, lâche quand même devant le maître, travaillenr malhonnête, ivrogne incapable d'une besogne suivie, il avait ainsi roulé d'atelier en atelier, de contrée en contrée, se faisant chasser de partout, s'en allaul lui-même en des coups de léte Imbéciles. Jamais il n'avait pn mettre un sou de côlt;, en tous lieux la misère était devenue son hùtesse, chaque année de plus lui apportait une déchéance nouvelle. Et, quand l'âge vint, .ce fnt miracle en effet, s'il ne mourut pas de faim et d'abandon, au coin d'une borne. Jusqu'à près de soixante ans, il travailla, obtint encore de petites besognes à faire. Ensuite, il s'échoua dans un h6pilal, dut finir par en sortir, luiisretoinha dans un autre. Depuis quinze années, il s' entêtait à vivre ainsi, sans trop savoir comment, au petit bonlicur des rencontres. Maintenant, il mendiait, it trouvait le long des roules le morceau de pain, la boite de pailli! nécess:iircs. Et rien en lui n'avait changé, ni U rage sourde, ni la furieuse envie d'être le patron et de jouir.
— Mais, reprit Bonnaire, qui retenait le flot de queglioni monliint à ses lèvres, tous ces pars que lu as tniTersûs doivent élre en révolution. Ici, je sais bien, doo» avons marché vile, nous sommes en avance. Cependant, le monde cnlicr est en mafcbe, n'est-ce pas?
— Oui, oui, répondit Ragu, de son air blagueur, ils sa l)altent, ils rcfonl la société, ce qui ne m'a pas empêcha de crever de; faim partout.
En Allemagne, en Anglelcrre, surtout en Amérique,
il avait traversé des grèves, des émeutes terribles. Dans tous les pays où il s'était rendu, au hasard de sa rancune et de sa paresse, il avait vu se dérouler de tragiques événements. Les derniers empires croulaient, des républiques naissaient à la place, des fédérations de peuples voisins commençaient à supprimer les frontières. C'était comme une débâcle au printemps, lorsque les glaces se fondent et disparaissent, découvrant la terre fécondée, où les germes poussent, fleurissent en quelques jours, au grand soleil fraternel. Certainement, l'humanité entière se trouvait en évolution, occupée enfin à fonder la Cité heureuse. Mais, lui, mauvais ouvrier, noceur toujours mécontent, avait simplement souffert de ces catastrophes, au travers desquelles il se plaignait d'attraper des coups, sans jamais seulement rencontrer l'occasion de piller la cave d'un riche, pour boire une fois à sa soif. Aujourd'hui, vieux vagabond, vieux mendiant, il s'en moquait bien, de leur Cité de justice et de paix! Ça ne lui rendrait pas ses vingt ans, ça ne lui donnerait pas uji palais, avec des esclaves, où il aurait achevé sa vie dans les plaisirs, comme les rois dont parlent les livres. Et il plaisantait amèrement tout ce bête de genre humain qui prenait tant de peine, pour préparer aux arrière-petils-enfanls du prochain siècle une maison un peu plus propre, dont les honiuies d'aujourd'hui ne jouissaient qu'en rêve.
— Ce rôve a longtemps suffi au bonheur, dit Bonnaire tranquillement. Mais ce que tu dis n'est plus vrai, la nnaison est dès aujourd'hui presque reconstruite, très belle, très saine, très gaie, et je te la montrerai demain, lu verras s'il n'y a pas désormais plaisir à l'habiter.
Alors, il lui expliqua que, le lendemain, il le ferait assister à une des quatre fêtes du Travail, qui mettaient Beauclair en grande allégresse, le premier jour de chaque saison. Chacune d'elles était marquée par des réjouissances particulières, empruntées à la saison même. Et
578 LES QUATRE ËVa:«G[L£S
celle (lu lendemain, la (été àa l'été, s'égayait de toutes les (leurs et de tous les Truils de la teri'c, débordai! en une ubondiince prodigieuse des richesses conquises, en une splendeur souvi'raine des horizons et du ciel, où flambait lu puissant soleil de juin.
ilagu était retombé dans son inquiétude sombre, dtns la sourde crainte de trouver, à Beauclair, l'antique rfivc du lionhiïur social réalisé enfin. Est-ce que, ^Talmest, après avoir traforsê, au milieu de luttes douloureuses, tant de pays en gésine de la société de demain, il allait la voir presque installée déjfi. on celte Tille, la sleone, qu'il avait dû fuir, un soir diï folie homicide? Ce bonheur si fu:'iuiiseiiicnt cherché partout, il se créait 11, chez lui, pendant son absence ; et, quand il revenait, c'était uniquement pour constater la félicité des autres, i l'heure où lui-méroe ne pouTuil plus compter sur aacone joie. Celte idée d'avoir ainsi, jusqu'au bout, manqsé sa vie, achevait du l'anéantir, dans sa fatigue -et sa niaëre, tandis qu'il fmissait en silence la bouteille de rll posée dovunt lui. Et, lorsque Bonnaire se leva pourle mener à sa chambre, une pièce blanche, avec ua gnad lit blanc, et qui sentait bon, il le suivit d'un pas aloordi, soulTrant de celle hospitalité si large, si fraternelle, eo son aisance heureuse.
^ Dors bien, mon brave, à demain matin.
^ Oui, à demain matin, si tout ce sacré monde n'a pas croulé pendant la nuit.
Cnpcndant, Bonnaire, après s'être également couché, eut quelque peine ù. s'endormir. Lui aussi restait tourmenté,en se demandant quelles pouvaient être les tsleolions de Ragu. .\ dix reprises, il avait résisté au désir de . l'interroger directement, par crainte de prowquer aae ; explication dangereuse. N'étuit-il pas préférable de.ae ' réserver, puis d'agir selon les circonstances î II redantiîl quelque scène atroce, ce misérable vagabond, Cbd àa
TRAViUL 579
misère et de désastre, revenant pouir un scandale, insultant Luc, insultant Josine, recommençant peut-être son crime. Aussi se jurait-il de ne pas le quitter un instant le lendemain, de le pramener partout, pour être certain de ne le laisser aller seul nulle part. D'ailleurs, dans cette idée de tout lui montrer, il mettait une sage tactique, Tespérance de le paralyser par le spectacle de tant de richesse, de tant de puissance acquises, au point de lui faire sentir Tinutilité de la rage et de la révolte d'un seul. Quand il saurait, il n'oserait plus, sa défaite serait définitive. Et Bonnaire s'endormit enfin, résolu à ce dernier combat, pour Tharmonie, pour la paix et l'amour de tous.
Le lendemain, dès six heures, des fanfares de trompettes sonnèrent, passèrent en joyeux appels sur les toitures de Beauclair, annonçant la fête du Travail. Le soleil était déjà haut, un astre de joie et de force, dans un admirable ciel de juin, à l'immensité bleue. Des fenêtres s'ouvrirent, des saints volèrent parmi les verdures, d'une maison à l'autre, et l'on sentitl'àme populaire de la Cité nouvelle entrer en allégresse, tandis que les appels des trompettes continuaient, éveillaient de jardin en jardin les cris des enfants et les rires des couples d'amour.
Bonnaire, vite habillé, trouva Ragu debout, lavé à grande eau dans la baignoire voisine, vêtu des vêlements propres, posés la veille sur une chaise. Et Ragu, reposé, était redevenu goguenard, ouvertement décidé à se moquer de tout, à ne pas convenir du moindi*e progrès. En voyant entrer son hôte, il eut son mauvais rire, son rire insultant et salisseur.
— Dis donc, mon vieux, en font-ils, un sacré vacarme, avec leurs trompettes, ces bougres-là ! Ça doit être bien embêtant pour les gens qui n'îiiment pas à être réveillés en sursaut. Est-ce que, tous les matins, on vous joueceite musique, dans votre caserne?
580 ' LES QUITRE ÏVANGILES
Le vieux mallre puddieur préféra le voir ainsi. Il se mil paisiblement à sourire.
— Mon, non, ce n'est aujourd'hui que le gai réveil des jours de Tële. Les autres jours, on peut faire la grasse matinée, dans un délicieux silence. Mais, quand la vie est bonne, on se lève toujours de grand matin, et les ia&rmes seuls ont le regret de rester au lit.
Puis, avec sa bouté prévenante :
— As-tu bien dormi? As-lu trouvé tout ce dont in avais besoin?
Ragu tâcha encore d'être désagréable.
— Oh! je dors bien partout, voici des années que je couche dans tes meules, et ca vaut les meilleurs lits da monde... C'est comme taules ces inventions, ces baip;noires, ces robinets d'eau froide et d'eau chaude, ces chauffages électriques fonctionnant à l'aide d'un simple bouton, ça rend certainement des services, quand on est pressé. Autrement, il est encore préférable de se laver à la rivière et de se chaulTer avec un bon vieux poêle.
El il conclut, en voyant son hôte ne pas répondre.
— Vous avez trop d'eau dans vos maisons, elles doivent être humides.
Ah! quel blasplièniel ces eanx ruisselantes, ces eaux bien faisant us, si pures, si fraîches, qui étaient maintenant la santé, la joie et la force de Beauclair, dont elles baignaient les rues et les jardins d'une éternelle jeunesse !
— Nos eaux sont nos amies, les bonnes fées de notre heureux destin, dit simplement Bonnaire. Tu les verras partout jaillir et féconder la Cité... Allons, viens déjeuner, d'abord, puis nous sortirons tout de suite.
Ce premier déjeuner fut délicieux, dans la claire salle à manger, envahie par le soleil levant. Sur la nappe (rës blanche, il y avait du lait, des œufs, des fruits, avec dn beau pain si doré, si parfumé, qu'on le sentait pétri et
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cuit par des machines soigneuses, pour un peuple heureux. Et le vieil hôte prodiguait à son misérable convive des attentions délicates, une sorte d'hospitalilé tendre^ héroïque et simple, qui semblait mettre dans Tair calme une douceur, une bonté infinies.
Ils causèrent de nouveau en mangeant. Comme la veille, Bonnaire ne crut pas devoir poser des questions directes, par prudence. Pourtant, il sentait bien que Ragu, à l'exemple de tous les criminels, revenait aux lieux mêmes où il avait commis son crime, dévoré de l'invincible besoin de voir, de savoir. Josine vivaitelle encore? que faisait-elle? et Luc, sauvé de la mort, Tavail-il prise avec lui? enfin qu'élaient-ils devenus l'un ei l'autre? Toutes ces curiosités ardentes luisaient sûrement dans la flamme dont brûlaient les yeux du vieux vagabond. Mais, comme il n'ouvrait pas les lèvres de ces choses, gardant son secret, Bonnaire dut se contenter de mettre à exécution le plan arrêté par lui la veille, l'exaltation de la Cité nouvelle, la glorification de sa prospérité et de sa puissance. Et, tout en ne nommant même pas Luc, il se mit à expliquer la grandeur de son œuvre.
. — Pour que tu comprennes, mon brave, il est nécessaire que je te dise un peu où nous en sommes, avant d'aller nous promener dans Beauclair. Aujourd'hui, c'est le triomphe, c'est la floraison complète du mouvement qui commençait à peine, au moment de ton départ.
Et il reprit l'évolution au début, l'usine de la Crècherie fondée sur l'association du capital, du travail et de l'intelligence, mise en actions, avec partage des bénéfices. Il la montra en lutte avec l'autre usine, l'Abîme, la forme barbare du salariat, finissant par la vaincre, la rempla- ^umt, conquérant peu à peu le vieux Beauclair misérable, du flot victorieux de ses petites maisons blanches, si gaies, si heureuses. Puis, il conta comment, par imitation, par nécessité, les autres usines du voisinage étaient
ses LES QUATRE ËVANlilLES
venues su fondre ilaus l'ussocialion première, comment d'autres groupes s'étuienl fatalement créés, le groupe du vêtcmcQt, le groupe du bâtiment, tous les métiers du même ordre se syndiquant peu à peu, toutes les espèces, toutes les familles so rejoignant, s'unissont à l'ia&ni. Alors, la double coopûralion de production et de consantmalion avait achevé la victoire, et le travail en se réorganisant sur ce vaste plan, cette mise en pratique de la solidarité humaine, avait fait sortir de terre la société nouvelle. On ne travaillait que quatre heures, et d'un lr;*vail librement ulioisi, qui pouvait varier sans cesse pour rester attrayant, car chaque ouvrier avait plusieurs tnOIiirs, dont ruxereice lui permettait de passer d'un groupi' dans un autre. Ces métiers se sériaient log;iqucmenl, comme la structure même du nouvel ordre social, le travail régulateur, unique loi de la vie. Les machines, les ennemies d'autrefois, étaient devenues les esclaves ilocilcs, cliargées des gros efforts. A quarante ans, le cituytiu avait payé sa dette de travailleur à la Ci(é, il (i'u\:'ait seuh-ment puur sa joie personnelle. Et,' tandis que la coo|)êralJon de production faisait aiusi naître celle suciélé de justice et de paix, basée sur le travail eoiisenli par tous, la coopération de consommatiiiii avait cojidamné le commerce à disparaître, rouage inutile, luaugeui' d'éner;;ie et de gain. Le paysan dojiaait son blé à l'ouvrier industriel qui donnait son fer et ses outils. D.'s .Maf'asins-Généraui centralisaient les produits, les dislribuaiejit directement, selon les besoins. Des ' millions cl dus millions se trouvaient gagnés de la sorte, depuis que rien n'en était détourné au passage par Va'é'iO et par le vol. Toute l'eiislence se simplifoit, on tendait à la disparilion complète du numéraire, à la fermeture des Tribunaux ut des Prisons, les questions d'intérûts prives cessant dese produire, de jeter l'homme sur l'homme, dans une folie de fraude, de pillage et de
THAVAIL D03
meurtre. Pourquoi le crime désormais, puisqu'il n'y avait plus de pauvres, plus de déskérités, puisque la paix fraternelle s'établissait chaque jour davantage entre les citoyens, convaincus enfin que le bonheur de chacun était fait du J?onheur de tous? Une lon^e paix. régnait, l'impôt du sang avait disparu comme les autres impôts, plus d'octroi, de contributions d'aucune espèce, plus de prohibitions, la liberté totale de la production et des échanges. Et, depuis surtout que les parasites étaient supprimés, les innombrables employés, fonctionnaires, magistrats, hommes de caserne ou d'église, qui suçaient autrefois la vie du corps social, une formidable richesse s'était déclarée, un si prodigieux entassement de biens, que, d'année en année, les greniers, devenus trop étroits, craquaient sous l'abondance toujours accrue de la f&rtune publique.
— Tout ça, c'est très bien, interrompit Ragu. Mais, n'importe ! le vrai plaisir est de ne rien faire, et si vous travaillez encore, vous n'êtes pas des messieurs. Je ne sors pas de là... Puis, d'une façon comme d'une autre, on vous paye toujours, c'est toujours le salarial, et te voilà donc converti, toi qui exigeais l'entière destruction du capital ?
Bonnaire eut son rire de joyeuse franchise.
— C'est vrai, on a fini par me convertir. Je croyais à la nécessité d'une brusque révolution, d'un coup de main qui nous aurait livré le pouvoir, avec la possession du sol et de tous les outils du travail. Mais comment résister à la force de l'expérience ? Depuis tant d'années, je vois ici la conquête certaine de cette justice sociale, de ce bonheur fraternel, dont le rêve me hantait! Alors, lapatience m'est venue, j'ai la faiblesse de me contenter des conquêtes d'aujourd'hui, dans la certitude où je suis de la victoire définitive de demain... Et, je te l'accorde, il reste beaucoup à faire, notre liberté et notre justice ne sont pas
ISi LES QUITRE ÉVANGILES
tulalcs, le capital et le salariat doivenl complitemeat disparaUre, le pacte social se libérera de toutes les formes de l'autorité, l'individu libre dans l'humanité libre. El nous faisons simplement en sorte que les enfants de nos petits-enfants réalisent cette Cité de toute justice et de toute liberté.
Il finit alors en expliquant les méthodes d'instruction et d'éducation nouvelles, les Crèches, les Écoles, les Ateliers d'apprentissage, l'éveil de l'homme chez l'enfant, toutes les énergies passionnelles acceptées, cultivées, le garçon et la fille poussant ensemble, nouant plus étroitement le lien du couple d'amour, dont la force de la Cité doit dépendre. L'avenir de plus en plus libérateur était là, dans ces couples de demain, qui grandissaient poar lui, avec la volonté et l'inlelligcnce des besognes décisives. Chaque génération, plus libérée, plus capable d'équité et de bonté, apporterait sa pierre à l'œuvre finale. Et, en attendant, la richesse incalculable de la Cité irait en augmentant toujours, maintenant que la suppression de l'hiirilagc, presque entièrement accomplie, ne permettant plus les glandes fortunes individuelles, scandaleuses et empoisonneuses, faisait peu à peu que le produit prodigieux du travail de tous appartenait désormais à tous. Les rentes, les grands-livres lonibaieiit eux aussi en morceaux, et les rentiers, les oisirs vivant da travail des autres ou d'eux-mêmes, amassé, thésaurisé égolstcmenl, étaient une espèce en train de disparaître. 'fous les citoyens se trouvaient également riches, puisque lu Cité, qui débordait du travail commun, affranchi d'entraves, préservé du gaspillage el du vol, entassait des riciiesses immenses, dont il faudrait sûrement un jour modérer la production. Les jouissances réservées jadis aux rares privilégiés, les mets délicats, les Dcurs, les parures d'éclat el de charme embellissant la vie, étaient aujoord'imi le luxe de tous. Si, au foyer des familles, régnait
nne grande simplicité, chacun se contentant de sa maison heureuse, les édifices publics éclataient d'une somptuosité extraordinaire, vastes à y loger d'innombrables foules, d'une commodité et d'un charme à en faire les palais du peuple, les lieux de dilection où il se plaisait à vivre. C'étaient des Musées, des Bibliothèques, des Théâtres, des établissements de Bains, de Jeux, de Divertissements, de simples Portiques, ouvrant sur des salles de réunions, de cours mutuels, de conférences, que la ville entière fréquentait, aux heures de repos. Et les maisons hospitalières pullulaient aussi,des Hôpitaux isolés pour chaque maladie, des Hospices où les infirmes, où les vieillards entraient librement, des Refuges surtout pour les mères et pour les enfants, qui prenaient la femme enceinte dès les mois durs de la grossesse, qui la gardaient après les couches, elle et son nouveau-né, jusqu'au retour complet des forces. Ainsi revenait et s'affirmait, dans la Cité nouvelle, le culte de l'enfant et de la mère, la mère source de l'éternelle vie, l'enfant messager victorieux de l'avenir.
— Maintenant, conclut gaiement Bonnairc, puisque tu as fini de déjeuner, allons voir ces belles choses, notre Beauclair rebâti et glorifié, dans son éclat de fête. Je ne te ferai pas grâce d'un seul coin intéressant.
Ragu, résolu à ne pas se rendre, haussait d'avance les épaules, en répétant le mot qu'il croyait décisif:
— Comme tu voudras, mais vous n'êtes pas des messieurs, vous restez de pauvres bougres, si vous travaillez toujours. Le travail est votre maître, et vous n'êtes encore qu'un peuple d'esclaves.
Devant la porte, une petite voiture électrique à deux places attendait. H y en avait de pareilles à la disposition de tous. L'ancien maître puddleur, qui, malgré son grand âge, avait gardé les yeux clairs et la main ferme, fit monter son compagnon et s'installa lui-même pour conduire.
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— Tu ne vas pas aclievLT de m'cstropier, arec celte mécanique-) i ?
— Non, non, n'.ùo pas peur. L'électricité me connall, voici des années que nous faisons bon ménage easemble.
Et il disait cela d'un Ion dévot et attendri, omme s'il eût parlé d'une divinité nouvelle, d'une puissance bienfaisante dont la Cilé lirait le meilleur de sa prospérité et de sa joie.
— Tu la retrouveras partout, la grande et scaveraine énergie, sans laquelle tant de rapides progrès n'auraient pu s'accomplir. Elle est désormais l'unique force qui alimente nos machines ; et elle ne reste pas seulement dans nos atiOiers communs, elle se rend à domicile, elle j actionne les pL'tils métiers particuliers, elle est l'ouvriiTc domestiquée dont chacun dispose, pour les plus infimes besognes, en tournant simplement un bouton. On tourne un autre bouton, et elle nous éclaire. On tourne un autre houlon, et elle nous chaulTc. Partout, aux champs, ik ta ville, dans les rues comme au fond des plus muilcsles demeures, elle est présente, elle travaille silencieusement h noire place, elle est la nature domptée, la foudre asservie, dont notre bonheur est fait. Et it a fallu la fabritjuer par quantités incalculables, l'avoir comme nous avoiis l'air dn ciel, pour rien, pour le plaisir de le respirer, sans craindre jamais le gaspillage, quelle que soit la dé|>.'nse folle que nous pouvons en faire. Mais, paratt-il, il n'y en a pas encore assez, l'ancien maître de la Crécherie dit qu'il cherche toujours à nous en donner davantage', afin de nous permettre, la nuit, d'allumer un " astre au-dessus de Beauclair, pour remplacer le soleil et faire régner chez nous le resplendissement d'uo jour éternel.
11 riait de bon cœur, à cet espoir de mettre à jamais les ténèbres en fuite, pendant que la voiturclte filait par les larges avenues, de son train si rapido et si doux. Son
XK/V f i^lli UOf
idée, avant de parcourir Beauclair, était d'aller jusqu'aux Combettes, de montrer d'abord à son compagnon le magnifique domaine qui changeait la Roumagne en un paradis de fertilité et de délices. Cette matinée de fête ensoleillait tout, les roules étaient d'une gaieté sonnante, sous le beau soleil triomphal. D'autres voiturettes, en nombre infini, les parcauraienf, toutes pleines de chants et de riros. Beaucoup de piétans aussi arrivaient des villages voisins, la plupart en bandes, des garçons et des filles enrubannés, qui saluaient joyeusement au passage le vieillard, l'ancèlre. Et quelles cultures admirables se déroulaient aux deux bords des roules, de vastes champs de blé dont on ne voyait pas le bout, des mers de blé d'un vert profond et puissant ! Au lieu des anciens lopins de terre, découpés avaricieusement en parts étroites, d'une maigreur étique de sol mal nourri et mal cultivé, la plaine entière n'était plus qu'un seul et immense champ, fumé, labouré, ensemencé par des mains associées et riches, et où la solidarité des hommes, réconciliés enfin, avait déterminé une fécondité formidable, des récoltes géantes pour un peuple équitable et fraternel. Quand la terre n'était pas bonne, on refaisait la terre, on lui donnait, chimiquement, les qualités dont elle manquait. On la chauffait, on l'abritait, des cultures intensives donnaient deux récoltes, des légumes et des fruits en toutes saisons. Grâce aux machines, les bras des hommes étaient épargnés, des lieues de labours se couvraient de moissons comme par prodige. Même on parlait de devenir les maîtres des nuages, de les diriger à volonté, grâce à de larges courants électriques, de sorte que, dès lors, on obtiendrait des jours de pluie ou des jours de soleil, selon les besoins de l'agriculture. L'homme, après avoir conquis la terre, allait conquérir le ciel, il ferait des astres sa dépendance. Les matins de grande fête, il nettoierait le ciel bleu, d'un bleu plus vaste et plus
profond, il dégagciait le soleil, lel qu'un lustre pendu aa plnrond de l'immense salle. Et, celle fois déjà, pour celte fête du Travail, au premier jour de l'été, le lustre flambait d'un éclat éblouissant, le long des roules dont la blancheur gaie serpentait parmi les nappes ondulantes des grands blés vcris, à l'infini.
— Tu vois, mon brave, reprit Donnaire, avec u» grand geste, d'un bout à l'autre' de l'horizon, nous aronsdu pain. C'est lo pain pour ti^ui, le pain auquel chacun a droit en naissant.
— Vous nourrissez donc mfime ceux qui ne travaillent pas? demanda Ragu.
~ Cwlaincmenl... Mais il n'y .1 guère que les malades et les infii-rnes qui ne Ir.ivaillenl pas. Quand on- se porte bien, on s'ennuie trop i ne rien faire.
Maintenant, la voiluretlc traversait des vergers, et c'était délicieux, ces allées interminables de cerisiers couverts de fruits rouges. On aurait dit des arbres enchantés dont les grappes jouaient et riaient au soleil. Les abricots n'étaient pas mûrs, les pommiers et les poiriers ptiair'nt sous l'iibondanco de leur charge, verte encore. C'était une extraordinaire prodigalité, de quoi donner du dessert à lonl un peuple, jusqu'au printemps prochain.
-^ Du pain pour tous, c'est maigre, reprît Ragu ironiqLEcmeiil.
— Oh ! dit Bonnaire, qui se mit aussi à plaisanter, on ajoute un peu de dessert. Tu vois, ce ne sont pas les fruits qui manquent.
Ils étaient arrivés aux Combeites. Le village sordide avait disparu, des uuiisons blanches s'étaient bâties parmi les verdures, le long du Grand-Jean, le ruisseau infect iiiilrefojs, canalisé aujourd'hui, roulant une eau pare, une des causes do la fertilité environnante. Ce n'élaît plus l'ancienne campagne d'abandon, de saleté et de misère.
OÙ les paysans croupissaient depuis des siècles, dans Tentêtement borné de la routine et de la haine. L'esprit de vérité, de liberté, avait passé là, une évolution s'était faite vers la science et l'harmonie, éclairant les intelligences, réconciliant les cœurs, apportant la santé, la richesse, la joie. Depuis que tous avaient consenti à s'associer, le bonheur de chacun était né. Et jamais expérience plus concluante n'avait chanté gaiement sous le soleil, la leçon de choses resplendissait aux Combettes, avec ces maisons éparses, d'où sortait une bonne odeur de familles heureuses, des rires et des chansons.
— Tu te rappelles les anciennes Combettes ? demanda de nouveau Bonnaire, les masures dans la boue et le fumier, les paysans aux yeux farouches qui se plaignaient de crever de faim ? Regarde ce que l'association, en a fait.
Mais, dans sa jalousie sauvage, Ragu ne voulait pas se laisser convaincre, espérant quand même découvrir quelque part le malheur, cette malédiction du travail restée dans son sang de paresseux, de salarié rivé à sa chaîne, par son long atavisme d'esclave.
— S'ils travaillent, ils ne sont pas heureux, répéta-t-il obstinément. Leur bonheur est mensonger, le souverain bien est de ne rien faire.
Et, lui qui tapait sur les curés autrefois :
— Le catéchisme ne dit-il pas que le travail est la punition, la dégradation de l'homme ? Quand on va dans le paradis, on ne fait plus rien.
Au retour, ils passèrent devant la Guerdache, un des
jardins publics de la Cité nouvelle, toujours empli de
jeunes mères et d'un vol d'enfanls joueurs. La vaste
habitation, qu'on avait encore agrandie, continuait à
servir de maison de repos aux accouchées récentes, qui
attendaient là leur rétablissement complet, parmi les
grands arbres et les fleurs. C'était un domaine magni-
59U LLS QUATRE £VAKG1LES
Jique, un de ces palais d'autrefois, dont le peuple avait hérittt lùititimement, où il se trouvait eafin chex lui, t'ii sa ualiirulle souveraineté. Les pelouses s'égajatent de coti)eillcs odorantes, les allées profondes s'enfonçaient sous les hautes voûtes de feuillages, délicicuBes d'ombre l't de silence. £t, par ces majestueuses avenues, ie long ili'^quclles jadis les chasses galopaient, des mères paisibles, en robes claires, poussaient de petites voitures, où riaient des nouvean-nës.
— Qu'est-ce que ça me fiche, dit encore Ba^, un Inie cl une jouissance dont lout le monde profite? Ce n'est ]ilu5 si bon, du niomenl qu'ils ne sont pas k moi seul.
Muis la voilureltt' filait toujours, cl ils rentrèrent dmt 11' nouveau Beauclair. L'aspect général delà ville reconïlruite était bien celui d'un immense jardin, où les maisons s'claieiil naturellement espacées, parmi les verdurH, en un besoin de grand air et de vie libre. Au lieu de se serrer les unes contre les autres, comme aux étwqnei de tyrannie et de terreur, les maisons semblaient s'être dispersées, pour plus de paii, plus de santé lieurease. Les teiT.iins, remis en commun, ne coulaient rien, s'Mea- Uaicnl d'un prumonloirc à l'antre des Monts Bleosci. Pourquoi se serait-on entassé, lorsque la plaine aediroohiit'.' Qiieliiues milliers de mèti-es sont-ils donc de trop pour une raniille, lorsque tant d'immenses contrées de la terre ne sont même p;ts habitées ? Chacun avait dose eiioisi son lot, puis s'Était mis à bâtir à aa faotaîiie. Aucun alignement, do larges avenues qui coupaient ki jardins, pour la facilité des communications, et limpitinenl des maisons dans les arbres, au gré de eb ménage. Seulement, quelles que fussent leur oriealalias et leur disposition particulières, elles gardaient ti un air de famille, un grand air de propreté et de Surtout elles s'ornaient toutes de grès et de faïences jn couleurs vives, de tuiles émaillées, de pigsoDi, d'<
XITAVAllj. tfxfM.
drements, de panneaux, de frises, de carniches, dont les bleus de liserons, les jaunes de pissenlits, les rouges de coquelicots, les faisaient ressembler à de grands bouquets fleuris, entre les massifs verts des arbres. Rien n'était d'un charme plus gai, on sentait là une floraison renaissante de la beauté populaire, un peu déjà de cette beauté à laquelle le peuple avait droit et que son génie épanouirait de plus en plus, en moisson de chefs-d'œuvre. Puis, sur les places, aux carrefours des larges avenues, so dressaient les monuments publics, d'immenses conslruclions où le fer et l'acier triomphaient en des charpentes hardies. La magnificence en était faite de simplicité, d'appropriation logique à l'usage, d'intelligente grandeur dans le choix des matériaux et dans la décoration. Tout le peuple devait y être chez lui, les Musées, les Bibliothèques, les Théâtres, les Bains, les Laboratoires, les Salles de réunions et de divertissements, n'étaient que des Maisons-Communes ouvertes à la nation entière, on se vivait librement, fraternellement, la vie sociale. Et des essais de Portiques s'ébauchaient déjà, des bouts d'avenue couverts de vitres, et qu'on se proposait de chauffer l'hiver, pour permettre la tranquille circulation, par les grandes pluies et par les grands froids.
Cependant, Ragu donnait malgré lui des signes de surprise, et Bonnaire, le voyant absolument perdu, se mit à rire.
— Ah! ce n'est plus très facile de se reconnaître... Nous sommes sur l'ancienne place de la Mairie, tu te souviens, cette place carrée d'où partaient les quatre grandes voies, la rue de Brias, la rue de Formeries, la rue de Saint-Cron et la rue de Magnolles. Seulement, comme le vieux bâtiment de la Mairie tombait de pourriture, on l'a démoli, avec l'Ecole ancienne, où tant de gamins avaient àoonné, sous la férule. Et tu vois, à la place, cette série de grands pavillons, les Laboratoires.de chimie et de
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phygiqae, où chaque savant est libre de venir étudier, expérimenter, lorsqu'il pense avoir fait quelque découverte, utile à ta communauté. Puis, les quatre rues se sont transformées, des masures ont disparu, on a planté des arbres, et il n'est guère resté que les anciennes maisons bourgeoises, avec leurs jardins, où les mariages ont fini par installer nos descendants, à nous les pauvres bougres de jadis.
Dés loVs, Ragu finit par se retrouver, dans cet ancien beau quartier de Beauclair, le moins atteint naturellemonl. II fallut pourtant que Bonnaire continu&t à lui signiLler au pnss^^'e les transformations décisives, dues à lu vjcioiru de la société nouvelle. On avait gardé la Sousl'rcfectui'C, en y ajoutant deux ailes en forme de galeries, pour y installer une Bibliothèque. De même, le Tribunal était devenu un Musée, t:indis que la Prison neuve, avec ses cellules, avait pu être changée, sans trop de frais, en uni! maison de Bains, où l'eau Jaillissante des sources abondait. Le jardin planté sur les terrains de l'Eglise écroulée avait dijjà du beaux ombrages, autour du petit lac qui s'était formé à la place mËme de l'antique crjpte souterraine. Â mesure que les autorités diverses, d'admi- . iii^trallxin cl de répression, tendaient à disparaître, les bâtiments faisaient retour au peuple; et il en disposait pour son bien-iîlre et pour sa joie.
Mais, comme la voituretto revenait, remontait une l^'rajidc et belle avenue, Hagu se gentil perdu de nouveau.
— Où sommes-nous donc ici ?
— Dans l'aiicicnne rue de Brias, répondit Bonnaire. Ah! l'aspect en a bien changé. C'est que, le petit commerce ayant disparu complètement, les boutiques se sont Icrinées une à une, les vieilles maisons ont fini par être démolies, laissant la place à ces constructions nouvelles, si riantes parmi les aubépines et les lilas. Et, là, vers la droite, on a couvert le Clouque, cet égout empoisonné,
sur lequel maintenant passe la contre-allée de cette avenue.
Il continua, il évoqua l'étroite, la noire rue de Brias, avec son pavé toujours boueux, avec son continuel piélinement de troupeau. Le travail blême et rageur y traînait sa fatigue, la faim et la prostitution y rôdaient le soir, les ménagères pauvres y allaient de boutique en boutique, soucieuses, en quôle de petits crédits. C'était là que les Laboque régnaient," prélevant leur dîme sur les acheteurs, que Caffiaux empoisonnait les ouvriers de son alcool frelaté, que le boucher Dacheux surveillait sa viande, la viande sacrée, la nourriture des riches; tandis que la belle boulangère, la bonne madame Mitaine^ était la seule à bien vouloir fermer les yeux, quand un pain ou deux disparaissaient de son étalage, les jours où les petits de la rue avaient trop faim. Et, maintenant, le pavé s'était nettoyé de tant de misère et de tant de souffrance, un souffle libérateur avait comme emporté les boutiques, où la pauvreté de tous s'aggravait des gains du commerce, rouage inutile, mangeur de richesse et de force. L'avenue passait, libre, élargie, assainie, inondée de grand soleil, n'ayant plus à ses deux bords que des maisons de travailleurs heureux, pendant que la foule y riait, y chantait, par cette claire matinée de fête triomphale.
— Mais alors, s'écria Ragu, si le Clouque est ici, sous ces talus gazonnés, le vieux Beauclair se trouvait donc là-bas, à la place de ce parc nouveau, où des façades blanches se cachent à demi dans les ombrages?
Et, cette fois, il demeura béant. C'était bien le vieux Beauclair, l'amas sordide de masures qui s'étalaient en une mare nauséabonde, des rues sans jour, sans air, empuanties par un ruisseau central. Le misérable monde du travail s'entassait dans ces nids à vermine et à ^ipidémies, y agonisait depuis des siècles, sous l'affreuse iniquité sociale. Surtout, il se rappelait la rue des Trois-Lunes, la
£Q4 LES QUATRE ÉVAKGILES
))ius obscure, la plus élninglée, la plus immonde de
toutes. El voilà qu'un coup du vent justicier et yengenr avait purilié ce clontjuc, en emportant ces abominables décombres, en seiu.inl à la place ces arbres, ces verdures, où des logis de sauté et de joie avaient poussé ! Rien ii'étiiit resté de l'anciemie ignominie, de ce bague suant son poison sous le ciel, comme un ulcère dont l'bumaaité seniilmorte. Avec la justice, la vie était revenue, et c'étaient aussi des rires et dos chants qui sortaient de chaque ilemeure, qui empliss.iient les larges rues uouTelles, débordantes d'une jeunesse en fête.
Bonniiire s';imu.îiiit de l'cJonnement de Ragn, le promenant d'un Iniiu Tiilenti p;ir les voies neuves de cette heureuse Cité du Inivail. hn jour férié de chômage et de réjouissance l'embelllssuit encore, toutes les maisons étaient pavotsées, faisaient claquer au léger vent du matin des oriflammes de couleurs vives, tandis que des étoffes éclatantes drapaient les portes et les fenêtres. Les seuils étaient couvurls de roses, Ii^s rues clli^s-mêmesen étaient jonchées, une telle abondance de roses, poussées dans de vastes champs voisins, que la ville entière pouvait s'en parer comme une femme au matin des noces. Des musiqaes releniiâs;iienl partout, des chœurs de jeunes filles et de jeunes hommes s'envolaient par de grandes ondes sonores, des voix pures d'enfants montaient très haut, se perdaient dans le soleil. Et le limpide, le réjouissant soleil était loi aussi de la fêle, d'imineJises nappes d'or élargies sans fin sous la tente somptueuse du ciel, légère et d'une soie délicieusement bleue. Toute la population commençait à sortir, en cliirs vêtements, parée des belles élolTes, si chères autrefois, mises aujourd'hui à la disposition de chacun. Des modes nouvelles, très simples dans lear magnificence, rendi^ient les femmes adorables. L'or, depuis la disparition lente de la monnaie, était réservé aux , seuls bijoux, chaque fille i. sa naissance trouvait ses
colliers, ses bracelets, ses bagaes, comme les gamins de jadis trouvaient des jouets. Cela n'avait pltss de valeur, l'or devenait simplement de la beauté, de même que bientôt les fours électriques allaient produire les diamants et les pierres précieuses en une quantité incalculable, des sacs de rubis, d'émeraudes, de sapliirs, de quoi en couvrir toutes les femmes, Déjà^ les amoureuses qui passaient, au bras de leurs amoureux, avaient leur chevelure constellée d'étoiles vives. Et des couples défilaient sans cesse, des fiancés du libre amour, des époux de vingt ans qui s'étaient choisis et qui devaient ne se quitter jamais, des ménages vieillis dans leur tendresse, les mains unies plus étroitement par chaque année nouvelle.
— Où vont-ils donc tous à cette heure ? demanda Ragn.
— Ils vont les uns chez les autres, répondit Bonnaire, ils s'invitent pour le grand dîner de ce soir, auquel tu assisteras. Et, du reste, ils ne vont nulle part, ils sortent au bon soleil, ils vivent au grand air leur jour dechômagc, parce qu'ils sont guis et qu'ils sont comme chez eux dans leurs belles rues fraternelles. Puis, aujourd'hui, il y a partout des divertissements et des jeux, naturellement gratuits, car l'entrée de tous les établissements publics est libre. Ces bandes d'enfants que tu vois, on les mène dans des cirques, pendant qu'une autre partie de la foule se rend à des réunions, à des spectacles ou à des auditions de musique... Les théâtres sont destinés à faire partie de l'instruction et de l'éducation sociale.
Mais, brusquement, coimme il passait devant une maison, dont les habitants étaient sur le point de sortir, il arrêta la voiturette.
— Veux-tu visiter une de nos maisons nouvelles?... Justement, nous voici chez mon petit-fils Félicien, et puisqu'il est encore là, il va nous recevoir.
Félicien était fils de Séverin Bonnaire, qui avaitépousé
Léonie, la fille de Ma-Bleue et d'Achitle Courier, Luimême venait d'épouser, quinze jours plus tàt, Hélène Jollivel, fille d'André Jollivet et de Pauline Froment. Mais, lorsque Bonnairc voulut expliquer ces filiations à Bagu, celui-ci eut le geste d'un homme dont la lëte se perd, au milieu d'une telle complicalion des allîaaces. Et le jeune ménage était charmant, elle très Jeune, d'une adorable beauté blonde, lui blond également, grand et fort. Leur maison, où des enfants n'avaient pas encore eu le temps de naître, sentait bon l'amour, avec ses pièces si claires, si gnies, son ameublement tout neuf, d'une élégance simple. Ce jour-là, d'ailleurs, elle était, comme les rues, pleine de roses, car il semblait avoir plu des roses d;ins Beauclair, il y avait des roses partout, et jusque sur la toiture. On visita la maison entière avec des rirus, on revint k la pièce qui servait d'atelier, une vaste pièce carrée, où se trouvait un moteur électrique. Félicien, tourneur sur métaux par goût, en dehors des trois ou quatre autres métiers qu A exerçait concurremment, préférait travailler chez lui ; et il en était de même pour plusieurs camarades de son âge, un mouvement s'indiquait dans celte gênêralioii nouvelle, le petit .travailleur k domicile, libre, maître de sa fabrication, en dehors des grands Ateliers sociaux, fondements jusque-là nécessaires de la Cité. Pour ces ouvriers individuels, la force électrique faisait merveille, ils l'avaient chez eux comme ils avaient l'eau des sources. C'était le travail désormais aisé, pouvant être exercé chez soi, proprement, sans fatigue ; c'était chaque maison changée en -un atelier de famille, un lien de plus groupant les énergies au foyer, le travailleur entièrement libre dans la ville libre.
— A ce soir, mes enfants, dit Boonaire en prenant congé. Dînez-vous à notre table?
— 0!i! non, grand-père, impossible cette fois, nous
sommes à la table de grand'mère Morfaîn. Mais, au dessert, nous voisinerons.
Ragu remonta dans la voiluretle, sans dire une parole. Il avait visité la maison en silence, il s'était arrêté un instant devant le petit moteur électrique. Et il réussit encore à secouer l'émotion dont il venait d'être pris, au milieu de tant d'aisance et de bonheur manifeste.
— Voyons, est-ce que c'est des maisons de bourgeois cossus et heureux, ces maisons où, dans la plus grande pièce, il y a une machine?... J'accorde que vos ouvriers sont mieux logés, ont plus d'agrément, depuis le jour où la misère a disparu. Mais ce sont toujours des ouvriers, des mercenaires condamnés au travail. Autrefois, il y avait au moins quelques heureux, les privilégiés qui ne fichaient rien, et tout votre progrès consiste à ce que le peuple entier s'abrutisse sous l'esclavage commun.
Bonnaire haussa doucement les épaules, à ce cri désolé d'un dévot de la paresse, dont le culte s'effondrait.
— Il faudrait s'entendre, mon brave, sur ce que tu appelles l'esclavage. Si respirer, manger, dormir, vivre enfin, est un esclavage, le travail en est un. Puisque tu vis, il faut bien que tu travailles, car tu ne saurais vivre une heure sans travailler... Mais nous causerons de cela. En attendant, nous allons rentrer déjeuner, puis nous passerons l'après-midi à visiter les Ateliers et les Magasins.
Après leur déjeuner, en effet, la course recommença, à pied cette fois, d'un pas de promenade. Ils traversèrent l'usine entière, toutes les halles ensoleillées, où l'acier et les cuivres des nouvelles machines luisaient comme des joyaux. Et ce jour-là, les travailleurs étaient venus, des bandes de jeunes hommes et de jeunes filles, pour enguirlander ces machines de verdures et de roses. N'étaient-elles pas de la fêle? On fêtait le Travail, il fallait bien les fêter, elles ausssi, ces puissantes ouvrières.
si dourcs, si dociles, qui soulageaient les hommes et les bâtes. Et rien n'était plus attendrissant ni plas gai. Ces roses dont s'ornaient les presses, les marteaux ânermes, les raboteuses gùnntcs, les grands tonrs, les grands laminoirs, disaient combien le travail était deiena attrayant, an hîen-éiru du corps, une joie de l'esprit. Des chants rmcntissaienl, des rondes se formaienl, au milien des rires, toute une farandole, qui peu k peu gagnait d'une halle à l'autre et finissait par changer l'usine en un imminens'? lieu do réjouissance.
Impassible encore, Ra^u se promenait, levant les venx vers les hauts vilragL's inondés de soleil, regardant les dalles cl les murs d'une netteté éclatante, s'intéressani aux niacliines, dont beaucoup lui étaient inconnnes, colosses f;iils de rouages compliques, capables des anciennes besognes humaines, les plus rudes et les plus délicates. Il en était qui avaient des jambes, des bras, des pieds, des mains, pour marcher, pour embrasser, pour élrelndrc et manier le métal, avec des doigts souple;;, agiles et forts. Les nouveaux fours à pnddïer surtout le n.'lim'enl, ces fours où le brassage s'opéraJI mécani(]iii'in^'tit. Kl,iit-ee possible que «la houles en sortit ainsi, tonte prOtu ù passer sous le marteau cinglenr? El l'élerlricilé qui faisiiil rouler les ponts, qui mettait les pilons moiislrnoux en brunie, qui actionnait des laminoirs, capables di' couvrir de rails toute la terre! Elle était partout, cette éleclrieité souveraine, elle avait fini par être le sing même de l'usine, circulant d'un bout à l'autre des ateliers, donnant la vie à toutes choses, devenue l'unique source de mouvement, de chalsKT et lumière.
— Sans doute, dut concéder Ragu, c'est très biea, c'est très propre et très ^'rand, ca vaut mieux que nos salef trous d'autrol'ois, où nous étions comme des coehoDS à l'auge. On a sûrement réalisé des progrès, l'ennai est
AllAViVilJ 9VV
de n'avoir pas encore trouvé la façon de donner cent mille francs de rente à chaque citoyen.
— Nous les avons, les cent mille francs de r«nte, répondit plaisamment Bonnaire. Viens voir.
Et il le mena aux Magasins-Généraux. C'étaient d'immenses granges, d'immenses greniers, d'immenses salles de réserve, où toute la production, toute la richesse de la Cité s'entassait. Chaque année, il avait fallu les agrandir, on ne savait plus où mettre les récolles, on avait dû même ralentir la production des objets fabriqués, pour qu'un encombrement ne se produisît pas. Et nulle autre part on ne sentait mieux l'incalculable fortune dont un peuple était capable, lorsque disparaissaient les intermédiaires, les oisifs et les voleurs, tous ceux qui vivaient jadis du travail d'autrui, sans rien produire euxmêmes. La nation entière au travail, avec sa tâche de quatre heures par jour, amoncelait une richesse si prodigieuse, que chaque habitant regorgeait de tous les biens, satisfaisait tous les désirs, ignorant désormais de l'envie, de la haine et du crime.
— Voilà nos rentes, répétait Bonnaire, chacun de nous peut puiser ici, sans compter. Crois-tu que ça ne représente pas pour chacun cent mille francs de vie heureuse ? Sans doute, nous sommes tous aussi riches, et cela, tu l'as dit, gâterait ton plaisir, la fortune ne comptant pas pour toi, si elle n'est pas assaisonnée de la misère des autres. Mais cela pourtant a un avantage, on ne court plus le risque d'être volé ou assassiné, un soir, au coin d'une rue.
Il indiqua aussi qu'un mouvement se produisait, en dehors des Magasins-Généraux : l'échange direct de producteur à producteur, provenant surtout des petits ateliers de famille, des machines à domicile. Les grands Ateliers, les grands Magasins sociaux finiraient peut-être par disparaître un jour, et ce serait un nouveau pas vers plus
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de liberté, vers l'individu souverainement libre dans
l'humanilé libre.
Ragu l'écoulait, bouleversé peu à peu par ce bonheur conquis, qu'il aurait voulu nier encore. Et, ne saehaut comment cacher l'ébranlement où il était, il cria :
— Alors, tu es anarchiste, à celte heurel Celte fois, Bonnaire s'égaya bruyamment.
— Oh ! mon bon ami, j'étais collectiviste, et tu m'as reproché de ne plus l'Clre. Maintenant, tu me fais anarchiste... La vérité est que nous ne sommes plus rien du tout, depuis le jour où le rËve commun de bonheur, de vérité et de justice s'est réalisé... Et, j'y songe, viens voir encore quelque cliose, pour achever notre visite- Il le mena derrière les Magasins-Généraux, an bas
même de la rampe des Monts Bleuses, à l'endroit où Lange avait jadis installé ses fours rudimentaireg de potier, dans un clos de pierres sèches, une sorte de baraquement d'artisan libertaire, vivant endcborsdes coutumes et des lois. Aujourd'hui, tout un vaste bâtiment s'élevait là, une Tabrique considérable de grès et de faïences, de laquelle sortaient les briques et les tuiles émaillées, les mille décors aun couleurs vives dont s'ornait la ville entière. C'était Lange qui s'était décidé à faire des élèves, cédant aux inslancos amicales de Luc, lorsqu'il avait vu un peu d'équité s'étalilir et soulager l'atroce misère. Enfin, puisque le peuple relleurissait à la joie, lui aussi ;illait donc pouvoir réaliser sou rèvc, laisser pousser da ^03 mains les terres cuites éclatantes, les épis d'or, les liluets et les coquelicots, dont il voulait depuis si longtemps égayer les façades, parmi la verdure des Jardins. On semblait lui bâtir une ville tout exprès, la ville heureuse des travailleurs délivrés et ennoblis. Et, de ses gros doigts d'ouvrier génial, la beauté s'était épanouie, un art admirable, venant du peuple et retournant au peuple, toute la force et toute la grâce populaires primî-
IKAYAIL OUI
tîves. Il n'avait point renoncé aux objets les pi us humbles, la simple argile, la poterie de cuisine et de table, def marmites, des terrines, des cruches, des assiettes, exquises de formes et de couleurs, mêlant aux besognes infimes, à la banale vie quotidienne, le charme glorieux de Tart. Mais, chaque année, il avait élargi sa production, dotant les édifices publics de frises superbes, peuplant les promenades de statues adorables, dressant sur les places des fontaines, pareilles à de grands bouquets, d'où ruisselaient les eaux des sources, en une fraîcheur d'éternelle jeunesse. Et la pléiade d'artistes qu'il avait faits à son image, parmi les générations nouvelles, produisait maintenant avec une extraordinaire abondance, mettait de l'art et de la beauté jusque dans les pots dont les ménagères se servaient pour leurs conserves et leurs confitures. Justement, Lange était là, sur le seuil de la fabrique, en haut des quelques marches du perron. Bien qu'il eût près de soixante-quinze ans, il restait robuste, dans sa petite taille trapue. Celait toujours la même tête carrée et rustique, embroussaillée de cheveux et de barbe, aujourd'hui d'un blanc de neige. Mais, de ses yeux vifs, sortait enfin en clairs sourires l'infinie bonté, cachée sous la rude écorce. Une bande d'enfants joueurs l'entourait, des garçons, des filles, qui se bousculaient, les mains tendues, tandis qu'il procédait à une distribution de petits cadeaux, dont il avait l'habitude, le jour de chaque fête. Il leur partageait ainsi, en façon de joujoux, des figurines d'argile, faites en quelques coups de pouce, peintes et cuites à la grosse, mais d'une grâce délicieuse, quelques-unes môme d'un comique charmant. Et elles représentaient les sujets les plus simples du monde, les occupations de tous les jours, les menus actes et les joies fugitives de chaque heure, des enfants pleurant ou riant, des jeunes filles faisant le ménage, des ouvriers au travail, la vie en sa continuelle et merveilleuse floraison.
6UJ LES QUATBE &VANGILES
— Voyons, voyons, mes cofants, ne tous pressez pas, il y en aura pour tout le monde... TiensI ma blondiae, pour toi, celte Tillette qui met ses bas!... TiensI mon grand gardon, pour loi, ce gamin qui revient de l'école !... Tiens! to petit brun là-bas, pour loi, ce forgeron avec son marteau!
Et il criait, et il riait, très amusé an milien des enfants heureux, se disputant ses petits bonshommes et ses petites bonnes femmes, comme il nommait ses exquises figu-
— Ah! prenez garde! il ne faut pas les casser.,. Placesles diins vos chambres, ça vous mettra dans les yeax des lignes iigréabk's, de jolies couleurs. Alors, quand vons serez grands, vous aimerez ce qui est beau et ce qui est bon, vous serez très beaux cl très bons vous-mêmes.
C'était sa théorie, il fallait de la beauté au peuple, pour qu'il fut sain et fraternel. Un peuple satisfait ne pouvait être -qu'un peuple intelligent et h&rmonienx. Tout chez lui, autour de lui, devait le rappeler à la beaiilê, surtout les objets d'un usage courant, les ustensiles, les meubles, la maison entière. Et la croyance i la supcriorilê de l'art arislocralique était imbécile, l'art le plus vusic, le plus émouvant, le plus humain, n'étsil-il pas dans le plus do vie possible? Lorsque l'œuvre serait faite pour tous, elle prendrait une émotion, une grandenr incomparables, l'immensité même des êtres et des choses. D'ailleurs, elle venait de tous, elle sortait des entrailles de l'humanité, car l'œuvre immortelle, défiant les si6cla, naissait de la foule, résumait une époque et une civilisalion. Et c'était toujours du peuple que l'art fienrîesait, pour l'embellir lui-même, lui donner le parfum «t l'éclatj aussi nécessaire à son existence que le pain de ehaqn jour.
— Encore ce paysan qui moissonne, encore cette fenUM qui lave son linge, tiens! pour toi, ma grande, tiens! ptw
toi, mon petit homme... Et c'est fini, soyez bien sages ' maintenant, embrassez pour moi vos mamans et vos papas. Allez, allez, mes petits agneaux, mes petits poulets, la vie est belle, la vie est bonne !
Ragu, immobile, avait écouté en silence, Tair de plus en plus surpris. Il fmit par éclater, avec son terrible ricanement.
— Dis donc, l'anarchiste, tu ne parles donc plus de faire sauter toute la boutique?
D'un mouvement brusque, Lange se retourna, le regarda, sans le reconnaître. Il ne se fâcha pas, il se remit à rire.
— Ah! tu me connais, toi dont je ne sais plus le nom... C'est bien vrai, j'ai voulu faire sauter la boutique. Je criais ça partout, à tou« les venls, jetant la malédiction à la ville maudite, lui annonçant la destruction prochaine par le fer et la flamme. J'avais môme résolu d'être le justicier, en brûlant Beauclair comme dans un coup de foudre... Mais, que veux-tu? les choses ont tourné autrement. Il s'est tait assez de justice déjà pour me désarmer. La ville s'est purifiée, s'est rebâtie, et je ne puis pourtant pas la détruire, maintenant qu'on y réalise tout ce que j'ai voulu, tout ce que j'ai rêvé... N'est-ce pas?Bonnaire, la paix est faite.
Et lui, l'anarchiste d'autrefois, tendit la main à l'ancien collectiviste, avec lequel il avait eu de si furieuses querelles.
— On se serait mangé, n'est-ce pas, Bonnaire?... On était bien d'accord sur la ville de liberté, d'équité et de bonne entente où l'on désirait se rendre. Seulement, on différait sur le chemin à suivre; et ceux qui croyaient devoir passer à droite auraient massacré ceux qui prétendaient passer à gauche... Maintenant que nous y sommes, nous serions trop bêtes de nous quereller encore, n'est-ce pas, Bonnaire ? La paix est faite.
601 L[^5 UUATRE ÉVANGILES
Bonnaire, qui avait gardé la main du potier, )i serrait, la secouait aiïecIueusemeDt.
~ Oui, oui, Lange, nous avions tort de ne pas nous entendre, c'est peut-être ce qui nous emp6cliait d'avancer. Ou plutôt, nous arions tous raison, puisque à présent nous voilà la main dans la maio, en reconnaissant qu'au fond nous voulions tous la même chose.
— El, reprit Lange, si les choses ne vont pas encore comme l'absolue justice l'exigerait, si toute la liberté, tout l'amour restent b. venir, il faut s'en remettre à ces gamins et à ces gamines pour continuer l'œuvre et l'achever un jour... Vous entendez, mes petits poulets, mes petits agneaux, aimez- vous bien I
Les cris et les rires recommencaienl, lorsque, brutalement, Ragu intervint de nouveau.
— Et ta Nu-Pieds, dis donc, l'anarchiste manqué, tu en as fait ta femme?
Des larmes soudaines parurent dans les yeux de Lange. 11 y avait près de vingt ans déjà, la grande et belle fille, ramassée par bonté sur une roule, et qui l'adorait en esclave, était morte entre ses bras, victime d'un affreux accident, resté fort obscur. 11 racontait l'explosion d'un de ses fours, la porte de fonlQ descellée, lancée avec violence, trouant la Nu-Pivds en pleine poitrine. Mais li vérité était certainement tout autre : elle l'aidait dans ta expériences d'explosifs, elle devait avoir été foudrojée, pendant des essais pour charger les fameuses petites marmites, dont il pariait si complatsamment, et qu'il devait aller déposer à la Mairie, à la Sous-Préfecture, tu ■ Tribunal, partout où se trouvait une autorité h détruire. Pendant des mois, pondant des années, son cœur avait j saigné de cette perte tragique, et, aujourd'hui encore, j parmi tant de bonheur réalisé, il pleurait cette amoD- | reuse si passionnée et si douce, qui, pour l'aumAoe atlen- j
drie d'un morceau de pain, lui avait fait à jamais le royal cadeau de sa beauté.
Lange s'avança rudement vers Ragu.
— Tu es un méchant, pourquoi me retournes-tu le cœur?... Qui es-tu? d'où reviens-tu ? ne sais-tu pas que ma chère femme est morte et que, tous les soirs encore, je lui demande pardon, en m'accusant de l'avoir tuée ? Si je ne suis pas devenu un mauvais homme, je le dois à son tendre souvenir, car elle est toujours là, elle est ma bonne conseillère... Mais loi, lu es un méchant, je ne veux pas le reconnaître, je ne veux pas savoir ton nom. Va-t'en, va-t'en de chez nous !
Il était superbe de violence douloureuse. En lui, sous l'enveloppe mal dégrossie, le poète, qui autrefois éclatait en imaginations vengeresses, d'une grandeur noire, s'était attendri, le cœur trempé d'une bonté frissonnante, immense, maintenant.
— L'as-tu donc reconnu? demanda Bonnaire inquiet. Qui donc est-il, dis-le-moi?
— Je ne veux pas le reconnaître, répéta Lange avec plus de force. Je ne dirai rien, qu'il s'en aille, qu'il s'en aille tout de suite !... Il n'est pas fait pour chez nous.
Et Bonnaire, persuadé que le potier avait reconnu l'homme, emmena ce dernier doucement, désireux d'éviter une explication pénible. D'ailleurs, Ragu, sans s'attarder à la querelle, le suivit en silence. Tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il entendait, le frappait au cœur, l'emplissait d'un regret amer, d'une envie sans bornes. El il commençait à chanceler, sous celle félicité conquise, dont il n'était pas, dont il ne serait jamais.
Mais ce fut le soir surtout que le spectacle de Beauclair en fête le bouleversa. Ce premier jour de l'été, un usage avait prévalu, chaque famille dressait sa table au seuil de la maison, dînait dehors, dans la rue, sous les yeux des passants. C'était comme une communion frater-
GU6 LES QL'ATRE ËVANGII.ES
nellc de la Cilû cntiètc, on rompait le paia et l'on buvait le vin publiquement, les tables linis&aient par se rapprocber, no faisiiicnt plus qu'une table, changeaient la ville en une immetisc snllc de festin, où le peuple devenait une seule et même famille.
Dès sept heures, comme le soleil resplendissait encore, les tables furent dressées, ornées de roses, de la pluie de roses qui embaumait Beauclair, depuis le matin. Les nappes blanches, les vaisselles peintes, les verreries et les urçrenleriess'éiïayaicnt, s'allumaient de la pourpre dn couchant. L'argent monnayé tendant à disparaître, chacun avait sun gobelet d'argent, commcjadis on avait an ^belet (l'élain. Et lîonnaire voulut absolument que Raçu prit place à sa table, à la table de sa pctile-rille Claudine, qui avait épousé un (ils de Luc, Charles Froment.
^ Je vous amène un convive, dit-il simplement, sans le nommer. C'est un étranger, un ami.
Et tous répondirent :
— Il est te bienvenu.
lîomiaire g;ird,i Rygu près de lui. Maïs la table était longue, quatre générations s'y coudoyaient. L'ancêtre, Bonnaire, y voyait son fils Lucien et sa belle-fille Lonise Mazcllc, ayant tous le^ deux dépassé la cinquantaine; il y voyait sa polile-filte Cluudine et son bean-petît-lils Cliarlus Froment, dans leur maturité ; et il y voyait son arricrc-petite-Illle Alice, une gamine délicieuse de huit an^. Toute une parenté compliquée suivait. Et il expliqua qu'il aurait la'lu nnu table géante, si ses trois autres enfants, Antoinelle, Zoé cl Séverin, n'avaient pas accepté de dîucr à des tables voisines, chez leurs enfants à eux. Il en l'iaisantail, il disait qu'au dessert on voisinerait, de fa(;on à être quand même tous ensemble.
Ragu rcgai'datl surtout Louise Mazelle, jolie et vive encore, avec sa fine tctc de chèvre capricieuse. La vue de cette fiUe de bourgeois, si tendre toujours pour son mari
Lucien, le fils d'aumers, devait le surprendre. Tl se pencha, il questionna Bonnaire à demi-voix.
— Les Mazelle sont donc morts ?
— Oui, de répouvante de perdre leurs rentes. La baisse énorme des valeurs, les conversions qui ont bouleversé le grand-livre et qui en ont annoncé la destruction prochaine, sont tombées sur eux comme autant de coups de foudre. Le mari est parti le premier, dans son amour de la divine paresse, tué par l'idée qu'il lui faudrait peutêtre se remettre au travail. La femme a traîné quelque temps, ne soignant même plus sa maladie imaginaire, n'osant plus sortir, dans la certitude obstinée qu'on assassinait au coin des rues, depuis le jour où l'on avait touché à la rente. El sa fille a eu beau vouloir la prendre chez elle, elle étouffait à la pensée d'être nourrie par une autre, on l'a trouvée la face noire, frappée d'apoplexie, le nez tombé dans une liasse de ses titres, désormais inutiles... Pauvres gens! ils s'en sont allés sans comprendre, effarés, anéantis, en accusant le monde de s'être mis à l'envers.
Ragu hocha la tête, sans larmes pour ces bourgeois, mais trouvant lui aussi qu'un monde d'où était bannie la paresse cessait d'être habitable. El il se remit à regarder, assombri par la joie croissante des convives, par l'abondance et le luxe de la table, qui semblaient choses naturelles, ne tirant plus à vanité. Toutes les femmes étaient vêtues des mêmes robes de fête, des mêmes soies claires et charmantes, et dans Iss chevelures de toutes luisiiient les mômes pierres précieuses, les rubis, les saphirs, les émeraudes. Les fleurs, les roses superbes étaient plus aimées encore, plus précieuses, plus vivantes. Dès le milieu du repas, fait de mets très simples, très délicats, de légumes et de fruits surtout, servis sur des plais d'argent, des chants joyeux montaient déjà, saluant le coucher du soleil, lui disant au revoir^ dans
«W Les QUATBE ÉVANGILES
lu CLTlilude de l'heureuse aurore prochaine. El il se produisit alors un incident délicieui, tous les oiseaaz da voisinage, des fauvettes, des rouges-gorges, des pinsons, de simples moineaux, s'abattirent snrla table, avant d'aller se coucher parmi les verdures assombries. Il en arrivait de partout, en un vol hardi, se posant sur les épaules, descendant becqueter tes miettes de la nappe, acceptant des Mandises de la main des enfants et des femmes. Depuis que Beauclair devenait une ville de coDCorde et de paix, ils ne l'ignoraient pas, ils ne craignaient plus rien des bons habitants, ni pièges, ni coups de feu; et ils s'étaient fnmili.irisés, ils faisaient maintenant partie des familles, chaque jardin avait ainsi ses h&tcs, qui, aux repas, venaient prendre leur part de la nourriture commune.
— Ah! voici nos petits amis! cria Bonnaîre. Comme ils jasent ! ils savent bien que c'est jour de fête... Alice, êmiette-leur donc du pain.
E( Ragu, la face noire, les yeux douloureux, continuait à rL'g.'trder les oiseaux s'abattre de toutes parts, en un . toui'liilloji de pL'litcs plumes légères, que doraient les derniers rayons. Il en liescf ndait sans cesse des branches, ciTlaius s'envolaient, puis revenaient. Le dessert ea fut ijgaye, tant il y eut de petites pattes sautant lestement parmi les cerises et parini les roses. Et rien encore, depuis le matin, au milieu des félicités et des splendeurs visitées, n'avait dit à Itngu, d'une façon aussi cliarniaiilc et aussi claire, combien ce peuple naissant était paisible et heureux.
Il se leva brusquement, s'adressiint àBonnaire.
— J'éloufTe, j'ai bi:soin de marcher... El puis, je veux voir encore, je veux tout voir, toutes les tables, tous les convives.
Bonnaire comprit bien. N'élai(-ee pas Luc et Josiae qu'il voulait voir, aux^jucls aboutissait sa curiosité
lUAVAlLi DU»
ardente, depuis son relour ? Et son hôte, évitant encore une explication décisive, répondit simplement :
— C'est cela, je vais tout te montrer, nous allons faire le tour des tables.
La première table qu'ils rencontrèrent, devant la maison voisine, était celle desMorfain. Petit-Da la présidait, avec sa femme Honorine Caffiaux, tous les deux en cheveux blancs ; et il y avait là leur fils Raymond, sa femme Thérèse Froment, ainsi que leur aîné, Maurice Morfain, un grand garçon de dix-neuf ans déjà. Puis, en face, c'était la descendance de Ma-Bleue, veuve d'Achille Courier, et dont les grands yeux de ciel bleu gardaient leur infini bleu, à près de soixante-dix ans. Elle-même allait être arrière-grand'mère bientôt, par sa fille Léonie, mariée à Séverin Bonnaire, et par son petit-fils Félicien, né de ce mariage, et qui venait d'épouser Hélène, fille de Pauline Froment et d'André Jollivet. Tous étaient présents, même ces deux derniers, venus avec leur fille. On plaisantait Hélène, on projetait de donner à son premierné le nom de Grégoire ; tandis que sa sœur Berthe, âgée de quinze ans à peine, riait déjà aux tendresses que lui disait Raymond, son cousin, un petit ménage d'amour pour plus tard.
L'arrivée de Bonnaire, qui retrouvait là son cadet Séverin, fut saluée par des acclamations joyeuses. Et Ragu, s'égarant de plus en plus dans ces alliances enchevêtrées, se fit montrer surtout les deux Froment assises à cette table, Thérèse et Pauline, les deux filles, en marche déjà vers la quarantaine, adorables toujours de beauté claire et saine. Puis, la vue de Ma-Bleue lui rappela l'ancien maire Courier, l'ancien sous-préfet Chàlelard ; et il voulut connaître leur fin. Ils avaient fini par s'éteindre à quelques jours l'un de l'autre, dans l'intimité étroite que la perle commune de la belle Léonore avait resserrée davantage. Courier, mort le premier, s'accommodait diffî-
610 LES QUATRE EVA^^.lLLS
cilcmcnt au nouvel élal de choses, levant parfois les bras au ciel, CD patron étonné de ne plus l'être, parlant da psssé avec une méluncolic de vieil homme, au point de regrctlcr les cérCmonios du culte catholique, la première commnnron et les processions, l'encei» et les cloches, lut qui avait tant mangé du prêtre autrefois. Châtelard, au contraire, s'était galamment endormi dans la peau de l'anarchiste, poussé peu à peu sous sa diplomnlique réserve, accomplissant son destin tel qu'il l'aTaît voulu, heureux, oublié au milieu de ce Beauclair reconstruit et triomphal, disparaissant en silence avec le régime dont il menait si complaisamment les funérailles, comme englouti lui-métnc dans la chute du dernier ministère. Mais il était une mort plus haute, plus belle, celle du président Gaume, dont le souvenir s'évoquait là par la présence de son petil-fils André, de ses arrièrepetites-filles Hélène et Berthe. Lui avait vécu jusqu'à. quatre-vingl-douxe ans, seul avec son pctil-fils, dans la désoliition de sa vie manquée, torturée. Le jour oij l'on avait fermé le Tribnnal et la Piison, il s'était senti délivré de la hiiiitlse de toute son e:(istence de juge. Un homme J!igo;ml des liommes, acceptant d'être la vérité infaillible, la justice absolue, miilgré les infirmités possibles de son intelligence et de son cœur, cela le faisait frémir, le jetait maintenant à des scrupules excessifs, i des remords épouvantés, pris de la terreur d'avoir été un mauvais juge. Enfin, la justice qu'il attendait, qu'il craignait de ne pas voir, étnit donc venue, non pas la justice d'un ordre sogal inique, rëgn^int par le glaive dont elle défend les quelques spoliateurs et dont elle frappe la foule immense des misérables esclaves, mais la justice d'homme libre à homme libre, donnant à chacun sa part du bonheur légitime, apportant la vérité, la fraternité et la pai.x. Et, le matin de sa mort, il fit appeler un aucien braconnier, condamné par lui autrefois à une dure peine,
lUAViilJj HI'l
pour avoir tué un gendarme dont il venait de recevoir un coup de sabre, et publiquement il se repentit, il dit à voix haute les doutes qui avaient empoisonné sa carrière, il cria ce qu'il avait caché jusque-là, les crimes du code, les erreurs et les mensonges de la loi, toutes ces armes d'oppression et de haine sociales, tous ces terrains corrompus d'où repoussaient des épidémies de vols et de meurtres.
— Alors, reprit Ragu, ce ménage qui se trouve assis à cette table, ce Félicien et cette Hélène, chez lesquels nous nous sommes arrêtés un instant, ce malin, sont à la fois les petits-enfants des Froment, des Morfain, des Jollivet et des Gaume ?... Et tous ces sangs ennemis ne s'empoisonnent pas les uns les autres, dans les veines où ils coulent à présent ?
— Mais non, répondit tranquillement Bonnaire. Ils s'y sont réconciliés, et la race a pris plus de beauté et plus de force.
Une nouvelle amertume attendait Ragu, à la table suivante. Celle-ci était la table de Bourron, son ancien camarade, le bon compagnon de fainéantise et d'ivrognerie, qu'il dominait, qu'il débauchait si aisément. Bourron heureux, Bourron sauvé, lorsque lui restait seul dans son enfer ! Et Bourron, malgré son grand âge, triomphait en effet, à côté de sa femme Babette, Téternelle réjouie, dont le bel espoir inaltérable, le ciel obstinément bleu s'était réalisé, sans qu'elle daignât même s'en étonner. Est-ce que cela n'était pas naturel ? on était heureux, parce qoi'on finit toujours par être heureux. El, à leur entour, le pullulement n'avait plus de bornes. C'était d'abord Marthe, leur aînée, qui avait épousé Auguste Laboque, et qui en avait eu Adolphe, lequel s'était marié avec Germaine, fille de Zoé Bonnaire et de Nicolas Ywnnot. C'était ensuite Sébastien, leur cadet, qui avait éfwusé Aj^alhe Fauchard, et qui en avait eu Clémentine, laquelle
613 LES QUATRE ËVINCILES
s'étail mùriéc avec Alexandre Fenillat, filsde Léon Peuillat et d'Eugénie Yvonnot. Déjà deux filletleg, issues de ces deux branches, représentaient la quatrième génératioD, Simonne Laboque el Amélie Fcuillat, l'une et l'autre â^ées de cinq ans. Et il y avait encore là, fcr&ce ans alliances, Louis Pauchard, marié à Julienne Dacheux, dont il avait eu Laure, et Evariste Mitaine, marié à Olympe LenTant, danl il avait eu Hippolyte, el enfin Hippolyte Mitaine, marié à Laure Fauchard, dont il avait Francoifi, un gamin de huit ans bientAl, la quatrième génération aussi de ce côté, en Irain de pousser gaillardement. Dans Beauclair en joie, on n'aurait pas trouvé de table plus . vaste, toutes les descendances mêlées des Bourron, des Laboquo, des Boiin;iii'e, des Yvonnot, des Faucbard, des Feuillat, des Daclicux, des LenTant et des Mitaine.
Donnaire, qui retrouvait encore là une des siennes, Zoé, donnait à Itagu des détails sur ceux que la mort avait pris. Fauchard et sa femme Natalie, lui hébété, elle toujours dolente, s'en élaieiil allés sans avoir compris, caeliaut le pain désormais à discrétion, dans la crainte d'ùtrc volés. Feuillat, avant de mourir, avait eu la joie de voir le triomphe du vaste domaine des Combettes, son oeuvre. Leiifnit cl Yvonuol venaient de le suivre, dans celte terre aimée în Ici li;;em ment désormais, virilement fécondée. Après tes Dacheux, après les Cafliaux et les Laboque, tout l'ancien commerce aujourd'hui disparu, la belle boulan},'ère, la bonne madame Milaine, avait fini par s'éteindre, pleine d'ans, de bonté el de beauté.
Rngu n'écoutait plus, ne pouvait détacher ses feax de Bourron.
— C'est qu'il a l'air tout jeune! murmura-t-il, et sa Babetle, elle a toujours son joli rire !
Il se rappelait les bordées anciennes, le camarade s'attardant avec lui chez Cafliaux, déblalérant contre les patrons, rentrant ivre mort. Et il se rappelait sa lon^e
' vie de misère, à lui, les cinquante années perdues à rouler d'alelier en hôpital, par le vaste monde. Aujourd'hui, rexpérience était faite, \ô travail réorganisé, régénéré, avait sauvé le camarade, à demi perdu déjà, tandis qu'il revenait, lui, exterminé par l'ancien travail de misère et desouiïrance, le salariat inique, empoisonneur et destructeur. El, à ce moment, il y eut un spectacle charmant, qui acheva de l'angoisser. Simonne Laboque, née d'Adolphe et de Germaine, une gamine blonde de cinq ans, arrière-pelite-fille de Bourron, prit sur la table, de ses petites menottes, des roses effeuillées, et vint les faire pleuvoir sur la tète blanche du bisaïeul, souriant.
— Tiens ! grand-père Bourron, en voilà, et en voilà encore î C'est pour te faire une couronne... Tiens! liens ! lu en as dans les cheveux, tu en as dans les oreilles, tu en as sur le nez, tu en as partout !... Et bonne fête, bonne fête, grand-père Bourron !
Toute la table riait, applaudissait, acclamait l'ancêtre. Ragu s'enfuit, entraînant Bonnaire. Il tremblait, il défaillait. Puis, lorsqu'ils furent un peu à Técart, il lui demanda brusquement, d'une voix sourde :
— Ecoute, à quoi bon le taire davantage ? je ne suis venu que pour les voir... Où sont-ils? montre-les-moi !
C'était de Luc et de Josine qu'il parlait. Mais, comme Bonnaire, ayant compris, tardait à répondre, il continua:
— Depuis ce matin, tu me promènes, je fais semblant de m'intéresser à tout, et pourtant je songe à eux seuls, eux seuls me hantent, car eux seuls m'ont ramené ici, au travers de tant de fatigues et de souffrances... J'ai su, au loin, que je ne l'avais pas tué, et tous les deux vivent encore, n'est-ce pas? ils ont eu beaucoup d'enfants, ils sont heureux, en plein triomphe, n'est-ce pas?
Bonnaire rédécliissait. Dans la crainte d'un scandale, il avait jusque-là retardé l'inévitable rencontre. Mais sa
<:tl LKS Ul'ATlïE ËVANGILES
liLCliqiiu n'uviiit-cllu p»s réussi ? n'ùluit-il pas parvenu ;'i rriippiT ÎV.'pi d'une sorte de tcrrour sacréo, devant la sraiiiiiMir du ra-iivri' accomplie? Il le scnlail miiinleoatil operilii, siiist d'un frisson, les mains trop molles pour un nouveau crime. Alors, de son air do boiiiiomie sereine, il iinit par repu mire.
— Tu veux les voir, mon brave, je vais te les montrer. Kl, c'est bien vrai, tu verras des gens heureux.
La table de Luc si.' trouvait tout de suite après cel.c des Dourron. Il en occupait le centre, avec Josine i sa droite. Kl il avait à sa gaucbi: Sœurette et Jordan. Suzanne aussi était là, en face de Luc. Nanel et Nise, grand-përc et granil'nièro bienlol, avaient pris place près d'ellË, les veux Heurs sous luurs toisons blondes un peu pâlies, i-omme aux Juurs déjii lointains où ils n'étaient que des joujoux, de petits montons frisés. Puis, c'était toute la descendance, eutonraul la table, llilaire, l'ainé des Froment, avait épousé Colette, la fille de Kanel et de Nise; et en avait eu Harielle, â^éc de prés dj (|uinze ans; tandis i|Lie, du l'an! liois^elin et d'Anluinelte Uounaire, naissùl Ludovic, <jui aurait vingt ans bienl6l; ut il y avait prd^ tut's^e d'iniion entre Ludovic et Mariette, Ils dînaient c6tc à côte, cliucliotaiit, ayant leurs petits secrets dont ils s'ci^ayaicnt d'un air tendre. Ensuite, venait Jules, le dernier des Froment, qui s'était marié avec (Céline, la fille d'Arsène LenTant et d'Eulalie Laboquu, et le ménage avait un gamin de six ans, llietiard, d'une beauté d'archange, la passion de son grand-père Luc. Kl toule la parente prolongeait le couvert, c'était la ttbic où rusioffnaieiit le plus étroitement tes sangs ennemis, les Froment, les Boisgelin, les Delaveau, mêlés aux sangs'des Itoimaire, des Laboque et des Lenfanl, le travail manuelj le commerce et la terre, toute la conimunion sociale', d'où était sortie la Cité nouvelle, le Beauclair de justJb'6 «1 de paix.
Au moment où Ragu s'approchait, un dernier rayon du soleil couchant embrasait la table d'une gloire, et les bouquets de roses, les plats d'argent, les soies légères et les chevelures endiamantées des femmes, élincelaient, au milieu de cette splendeur. Mais surtout, dans cet au revoir de l'astre, Tallégresse adorable était la hâte des oiseaux du voisinage à s'abattre une fois encore, autour des convives, avant d'aller dormir sur les branches. Il en vint un tel vol, parmi un tel battement d'ailes, que la table en fut couverte, une neige vivante de petites plumes tièdes. Des mains amies les prenaient, les caressaient, les relâchaient. Et cette confiance des rouges-gorges et des pinsons était infiniment douce, célébrait dans l'air calme du soir l'alliance faite désormais entre tous les êtres, l'universellepaix qui régnait entre les hommes, les. bêles et les cho^ses.
— Oli ! grand-père Luc, cria le gamin Richard, vois donc, grand'mjère Josine a une fauvette qui boit de l'eau dans son verre !
C'était vrai, et Luc, le fondateur de ville, en fut amusé, ému. L'eau était un peu. de cette ^au si fraîche, si pure, qu'il avait captée parmi les roches des Monts Bleuses, et dont sa ville entière, avec les jardins, les avenues, les fontaines jaillissantes, semblait être née. 11 prit le verre, il le leva dans le soleil do pourpre, en disant :
— Josine, il faut boire, il faut boire à la santé de notre Cité heureuse !
Et, lorsque Josine, restée l'amoureuse et la tendre sous ses cheveux blancs, eut trempé en riant ses lèvres, il but à son tour, il reprit :
— A la santé de notre Cité dont c'est aujourd'hui la fêle !... Et qu'elle s'élargisse toujours, et qu'elle pousse en liberté, en prospérité, en beauté, et qu'elle conquière toute la terre à l'œuvre d'universelle harmonie !
Dans le soleil qui le nimbait d'une auréole, il était
filfi LES QUATIIE ÉVASCILF.S
superbe de jeunesse encore, de foi, de joie triomphale. Siins orjjiieil ni emphase, il dis:ût simplement son bonheur de voir son œuvre enfin vivante et solide. Il émît le Fondateur, le Crfialenr, le Père, et tout ce peuple en joie, tons ces convives il toutes ces tables, où l'on rèlait, avec le Travail, les fêconditOs de l'Elii, étaient son peuple, ses nmis, ses parents, sa famille siins cesse élari;ie, de plus en plus fraternelle et prospère. Et une acclarnalion accueillit le vœu d'ardente tendresse iju'il portait » su ville, monta dans l'uir du soir, roula de table en taille, jusqu'aux lointaines avenues. Tous s'étaient mis dclioul, levaient â knr tour leur verre, buvaient à la !<aiilC de Luc cl (le Josine, le couple de héros, les pnlriarehes du travail, elle, la r.iehelée, glorifiée comme épouse cl comme mère, lui, le rédempteur, qui, poarU . sauver, avait sauvé de l'iniquilé et de la souffrance le misérable monde du salariat. El ce fui une minute d'exal- Ltlion cl de mai^niltcence, la gratitude passionnée de l'immense foule, la récompense de tant de foi active, l'entréo ilélinilivc dans la gloire et dans l'amour.
Alors, Ragu trembla de tous ses membres, frissonnant et bléme, sons le vcnl d'apothéose ijui pass:iil. Il ne put ^npportiT l'éclat de beauté et de bonté, dont rayonnaient Luc et Josine. Il recula, et il chancelait, sur le point de fuir, lorsque Luc, (|iii l'avait remarqué, se tourna vers nonn:iire.
— Ah! mon ami, vous manquiez â ma joie, car vons avez été un autre moi-môme, le plus brave, le plus sage, le plus fort ouvrier de l'œuvre, et on ne doit pas me fêler, s;ms vous félcr aussi... El, dilcs-moi, quel' est ce vieillard qui se trouve avec vous?
— C'est un élranpcr.
— Un étranger! qu'il s'approche, qu'il rompe avec nous; le piiin de nos moissons, et qu'il boive l'eau de nos souj'oes! Fiolrc ville est une ville de bon accueil et de
paix pour tous les hommes... Josine, fais une place, et vous, notre ami, que nous n.e connaissons pas, approchezvous, asseyez-vous entre ma femme et moi, car nous voulons honorer en vous tous nos frères inconnus des autres villes du monde.
Ragu, comme pris d'une épouvante sainte, recula encore.
— Non, non ! je ne puis pas ! *
— Pourquoi donc ? demanda Luc doucement. Si vou? venez de loin, si vous êtes las, vous trouverez ici des mains secourables et consolatrices. Nous ne vous demandons ni voire nom ni votre passé. Chez nous, tout est pardonné, seule la fraternité règne, pour le bonheur de chacun mis dans le bonheur de tous... Et, chère femme, dis-lui donc aussi ces choses, qui seront plus douces, plus convaincantes sur tes lèvres, puisque, moi, je ne semble réussir qu'à rcffraycr.
Alors, Josine elle-même parla.
— Tenez ! mon ami, voici notre verre, pourquoi ne boiriez-vous à notre santé et à la vôtre ? Vous venez de loin, et vous êtes notre irère,nous aurons plaisir à élargir encore notre famille. Il est d'usage à Beauclair maintenant, les jours de fête, de se donner le baiser de paix, qui efface tout... Prenez et buvez, pour l'amour de tous!
Mais Ragu recula de nouveau, plus pâle et plus tremblant, frappé de la terreur des sacrilèges.
— Non, non ! je ne puis pas !
A ce moment, Luc et Josine eurent-ils le soupçon de la vérité, reconnurent-ils le misérable qui revenait pour souffrir encore, après avoir traîné si longtemps son destin de paresse et de corruption ? Ils le regardèrent de leurs yeux de bonté heureuse, où passait une grande tristesse pitoyable. El Luc conclut simplement:
— Allez donc à votre gré, puisque vous ne pouvez pas
être de notre rnniillc, à l'heure oà elle se rapproche, oà clic SQ serre de pnrtoul, la main dans la main. Voyez, voyez ! la voici qui se cniifond, les tables vont se joindre aui tables, il n'y aura bicntdt plus qu'une table, pour (ouïe une Cité de frères !
El c'était vnti, les convives commençaient k voisiner, chaque table semblait se mcllre en marche Ters lu (iible procbainc, peu â peu les tables se soudaient les unes aux autres, comme il arrivait toujours à la fin de ce rcpns commun, célébrant la félc de l'Eté, par une belle soirée de jnin. Cela devenait si naturel, les enfuis sirvaient d'aboid Je messajjers, allaient de dessert en dessert, puis les membres épars d'une niftme faniille, an Irasard des alliances, tendaient à se réunir, à se retrouver c6te ù côte. Comment voulait-on que Séverin Bennaire à la table des Morl'ain, Zoé Bonnaire à celle des Bourron, et Antoinelte Bonnairo à celle de Luc, ne fussent pas entraînés vers la table paternelle, où se trouvait leur frère aîné Lucien ? El les Froment, disséminés, comme le blé qu'on jette aux (lifTérents sillons, Charles chez les Bodnuire, Thérèse et Pauline chez les Morfain, comment n'aaraieiil-ils pas donné le branle, emmené les astres, dans le désir d'èlre avec le père, le fondateur et le créaliMir? Alors, on vil ce prodigieux spectacle, les tables marcbani, se r('joi},'nant, s'ajoulant, linissanl par ne plus faire qu'une munie table, au travers de la Cité d'allégresse. Le lonp;dcs avenues, devant les portes des maisons en joie, le repas commun n'avait plus d'interruplion, la Pftqiie de ce peuple fraternel allait s'achever sous les élotles, en une immense communion, coude & coude, sur la même nappe, parmi les mêmes roses effeuillées. Tonte la ville devenait un banquet géanl, les fanitles se mêlaient, se confondaient en une famille unique, elle même sonflle animait toutes les poitrines, et lu même ^ amour l'aisiil battre tous les cœurs. Du grand Xiîel pur, 1
tombait une paix délicieuse, souveraine, Tharmonie des mondes et des hommes.
Bonnaire n'était pas intervenu, ne peiniant pas Ragu des yeux, regardant s'accomplir en lui le changement qu'il attendait, après cette journée dont les surprises Tavaienl ébranlé, une à une, jusqu'à ce resplendissement final qui le terrifiait et remportait. Et il le sentit si frappé, si chancelant, qu'il lui donna la main.
— Viens, marchons un peu, l'air du soir est si doux... Dis-moi, crois-tu maintenant à notre bonheur? Tu le vois bien, on peut travailler et être heureux, car la joie, la santé, la vie parfaite est dans le travail. Travailler, c'est vivre, simplement. Et il a fallu une religion de souffrance et de mort pour faire du travail une maIédic.tion et pour mettre la félicité de son paradis dans l'éternelle paresse... Le travail n'est pas notre maître, il est le souffle de notre poitrine, le sang de nos veines, notre unique raison d'aimer, d'enfanter, d'être l'humanité i;nnîortelle.
Maiè Ragu, dans sa défaite, cessait de discuter, cfomme brisé de fatigue, las à en mourir,
— Oh! laisse-moi, laissé-moi... Je ne suis qu'un lâche, un enfant aurait eu plus de courage, et je me méprise.
Puis, à voix basse :
— J'étais venu pour les tuer tous les deux... Ah! l'interminable voyage, des routes et des routes encore, des années de courses vagues, au travers de pays inconnus, avec cette unique rage au cœur, revenir à Beauclair, retrouver cet homme et cette femme, pour leur planter dans la chair le couteau dont je m'étais si mal servi!... Et voilà que tu m'as amusé, voilfique je viens de trembler devant eux, de reculer comme un lâche, en les voyant si beaux, si grands, si radieux !
A celle confession, Bonnaire avait frémi. La veille, il s'était bien douté du crime, au frisson noirtpii passait.
6iO LES QUATRE ÉVANGILES
Maiiilcnani, devant l'elTondrement du misérable, il se
scnlail pris de pitié.
— Viens, vi(!ns, pauvre Être, viens chez moi dormir celte nuit encore. Demain, nous verrons.
— Dormir encore chez toi, oh ! non, non 1 je m'en vais, je m'en vais tout de suite.
— Mats lu ne peux partir à cette heure, (□ es trop las, trop TaiMe... Pourquoi ne restes- tu pas avec nous? Tu t'apaiseras, tu connaîtras notre bonbeur.
— Oh! non, non! il faut que je parte tout de snite, tout de suite. Le potier me l'a bien dit, je ne suis pas fait pour chez vous.
El, du ton d'un damn6 mis à la torture, avec une rage sourde :
— Votre bonheur, je ne puis le voir. Je SoulTrirais trop.
Dès lors, Bonnairc n'insii^la plus, gagné lui-même d'un malaise, d'une horreur secrète. En silence, il .ramena chez lui Rngii, qui reprît sa besace et son b&ton, sans vouloir attendre la Tm du repas Pas une parole ne fui coliungée, pas un geste de dernier adieu. Et Bonnaîre regarda l'Iiommc, le vieillard misérable cl foudroyé, partir d'un pas chancelant, disparaître au loin, dans la nuit peu à peu tombée.
Mais R.'igu ne put tout de suite fuir Beauclair en fête. Il remonta lentement la gorge de Brias, il s'éleva pasi pas, avec peine, parmi les roches des Monts Blouses. Nainlcnant, il dominait la ville, il ta revit d'un coup tout entière, lorsqu'il se retourna. Le ciel d'un bleu somlire, d'une pureté immense, étincelail d'étoiles. Et, sous celle douceur de la belle nuit de juin, la ville s'étendait, pareille à un autre ciel, fourmillante, elle aussi, de petits astres sans nomhre. C'étaient les milliers l't les milliers de lampes électriques qui venaient de s'allumer, le long des tables du festin, au milieu des
1 ku\. V i\ I Li Uii r
verdures. Ces tables, il les retrouvait, il les revoyait^ comme dessinées en traits de flamme", victorieuses des^ ténèbres. Elles se prolongeaient, elles finissaient par emplir Tliorizon. Et il entendait monter les rires et leschants, il assistait toujours à cette fêle géante de tout un peuple attablé là. en une seule et fraternelle famille.
Alors, il voulut fuir encore, il monta plus haut, et il revit la Cilé qui resplendissait davantage, quand il se retourna de houveau. Il monta plus haut, il monta toujours. Mais, à mesure qu'il montait et qu'il se retournait, la Cité semblait s'agrandir, tenait toute la plaine, devenait le ciel lui-même, avec son infini de bleu sombre efc d'étoiles élincelantes. Les rires et les chants lui arrivaient
plus clairs, la grande famille humaine fêtait la joie du travail, sur la terre féconde. Et il repartit une dernière fois, il marcha longtemps, longtemps, jusqu'à ce qu'il se fût perdu dans les ténèbres.
Et (loti années se pnssiTi^nt encore, el la mort nécessaire, Uoniio ouvrière de l'éternelle vie, fil son oeuvre, cmporln un ;i un les hommes qui avaient rempli leur ti'ielic, Uoîirron partit le premier, puis sa f^^mme. Babette, de belle liiimeur jusqu'à son dernier sotifde. Enmîte, ce fut l'otil-Da, ce fut Ma-Uleue, aux yeux bleus d'infini, d'éternel ciel bleu. Lan^c mourut, en finissant du ponce une dernière figurine, une délieieuse IîIIg aux pieds oue, ii l'image de la Nu-Pieds. Nanet et Nise, disparus, jeanes ineorc, s'en allèrent en un baiser. Enfin, Bonuaire succomba en héros, debout, comme enseveli dans le branle du travail, un jour qu'il s'était rendu aux Ateliers, pour voir fojictiocmcr un marteau géant, dont chaque coup forjjeail une pièce,
El, di; toute leur génération, de tous les fondateurs et les créateurs, dans Beauclair triomphal, Luc et Jordan restèrent seuls, aimés, entourés des soins afTectuenx de .losiiic, de Sœurette el de Suzanne. Les trois femmes, (l'une sajité et d'une vaillance miraculeuses pour leur ■rraiid â;:c, semblaient ne plus vivre que pour être les ;udes, les soutiens de cbarjue heure. Suzanne, depuis que l.[rc [rtarcliaildinicilement, les jambes peu à peu perdues, (-loné presque au fond d'un fauteuil, était renne habiter rlii'j! Ini, p.'irlap'anl avec Josine la gloire attendrie de le servir. Il avait quatre-vingts ans passés, d'une gaieté
inaltérable, d'une inlelli^eiice restée entière, tout jeune, connme il le disait en riant, sans ces maudites jambes, qui devcnaiiMil de plomb. Et, de même, Sœurette ne quittait pas son frère Jordan, toujours à la besogne dans son laboratoire, où il couchait maintenant, d'où il ne sortait plus. Il était l'aîné de Luc de dix années, ses quatre-vingt-dix ans avaient gardé l'activité lente et méthodique à laquelle il devait son œuvre immense, sans cesse sur le point d'expirer, et d'une telle logique, d'une telle volonté raisonnée au travail, qu'il travaillait encore, lorsque, depuis longtemps déjà, les ouvriers les plus solides dé sa génération dormaient sous la terre.
Il l'avait répété souvent, de sa petite voix faible : — Ceux qui meurent, c'est qu'ils le veulent, et l'on ne meurt pas, tant qu'on a quelque chose à faire. Je me porte très mal, mais je vivrai quand même très vieux, je mourrai seulement le jour où mon œuvre sera finie... Vous verrez, vous verrez ! Je le saurai bien, et je vous avertirai, mes bons amis, en vous disant : Bonsoir, ma journée est faite, je vais dormir.
Jordan lr<ivaillait donc toujours, parce qu'il n'avait pas, selon lui, achevé son œuvre. Il vivait enveloppé dans ses couvertures, il buvait tiède afin de ne pas s'enrhumer, il prenait de longs repos, à demi couché sur une chaise longue, entre les rares heures qu'il pouvait donner à ses rech. 'relies. Mais deux ou trois heures, ainsi conquises, lui suffisaient, pour accomplir une besogne considérable, tant il apportait' à son effort de méthode, de réalisation utile et certaine. Et Sœurette, très attentive, d'une abnégation absolue, intervenait là, telle qu'un autre lui-même, était à la fois l'infirmière, le secrétaire, l'aide de laboratoire, sans permettre à personne d'approcher son frère. Les jours où il avait les mains trop faibles; impuissantes à l'actian, elle exécutait sa
G!l LES QUATRE ËVANGILES
ponsiic, elle finissait par être comme le prolongement
de sa vie.
Dans l'idOe de Jordan, son œuvre dcvul ^tre acheVée SL'ulcmonllc jour où il aurait donnti il la Cilë noarelle l'élcctricilâ bicnTaisante sans la mesurer, à discrétion, <:ommc l'eau dont le Heuve roule le flot inépuisable, comme l'air que chacun est libre de respirer à sa guise. Depuis près de soixante ans, il avait fait beaucoup pour iinivcr à celte solution, il avait résolu, par étapes successives, les problèmes qui l'y acheminaÏL'nt. D'aboi^, il s'était ingénié à supprimer les frais Ue cliarrois, en brûlant le cli:irbon au sortir du puils, sous les chaudières, et en anienint par des câbles, à chaque usine, la force ék'cirique obtenue ainsi, sans trop do déperdition. Ensuite, il avait imaginé l'app.ireil si longtemps cberclié, il avait pu transformer dircrtemcnt l'éaergiu calorique contenue dans le ciiarbon, en énergie électrique, sans passer par l'énergie mécanique. C'était la suppression de la chaudière, une amélior.ilion considé^ raille, une économie de plus de cinquante pour cent; et dès lors, dès que les dynamos s'étaient chargées direelomcnt, par la simple combustion du charbon, il avait pu faire fonctionner ses fours électriques, révolutionaer la métallurgie, approvisionnerdéj'iïla ville abondamment d'électricilé, pour tous les usages sociaux et domestiques- Mais elle cuulaitcncure trop cher, il la voulait pour rien, p^^reille au vent qui passe, à la disposition de tous. i'uis, une lerrour lui venait, l'épuisement possible, cerlain, des mines de charbon. Avant un siècle peut-être, le charbon venajitii manquer, ne serait-ce pas la mort dn' monde actuel, l'arrèl de l'industrie, les moyens de locomotion supprimés, l'humanité immobilisée et refroidie, comme un gi'and corps dont le san;; ne circule plus? Ce <:liarbuii dont il ne pouvait se passer, il en regardait. liriiler eh;ique tonui; avec inqnîOtude, en se disant que
c'était une tonne do moins. Et, chétif, fiévreux, toussant, un pied dans la terre, il se torturait de la catastrophe qui menaçait les générations futures, il se jurait de ne pas mourir avant de leur avoir fait le cadeau du flot de force, du flot de vie prodiguée et sans fin, dont seraient faits leur civilisation et leur bonheur. Et il s'était remis au travail.
Naturellement, Jordan songea d'abord aux chutes d'eau. C'était la force mécanique primitive, on l'employait avec succès dans les pays de montagne, malgré les caprices des torrents, les interruptions fatales des époques de sécheresse. Par malheur, les quelques ruisseaux des Monts Blouses, presque taris, à la suite de la dérivation des sources, n'avaient pas l'énergie nécessaire. Puis, ce n'était pas là une force régulière, constante, d'une abondance assez large pour réaliser son vaste dessein. Jordan, ensuite, en vint aux marées, aux continuels flux et reflux de l'Océan, dont on pourrait utiliser rélernelle force en marche, battant les rivages. Des savants s'en étaient occupés déjà, il reprit leurs études, il imagina même des appareils d'expérience. La distance de Beauclair à la mer n'était pas un obstacle, car la transmission de l'énergie électrique se faisait désormais sans perle, sur des parcours considérables. Mais une autre idée le hantait, s'emparait peu à peu de lui tout entier, le jetait à un rêve prodigieux, qui finissait par être son œuvre totale ellemême, dans la pensée qu'il donnerait le bonheur au monde, s'il la réalisait.
De tout temps, Jordan, si pauvre de chair et si frileux, avait eu la passion du soleil. Il le suivait dans sa course, il le regardait chaque soir se coucher, avec la crainte, le frisson des ténèbres envahissantes; et, le matin, il se levait parfois de bonne heure, pour la joie de le voir renaître. S'il s'était noyé dans la mer, s'il n'avait plus jamais reparu, quelle nuit sans fin, glacée et mortelle,
DÏ6 LtS tJLATUR ÉVANfilLKS
poitr la misériiblc liuiiiiiuité! El, rhez lui, c'étail donc lin culte du divin soluil, le père de notre monde, le crùateur el tu régulaleur, qui, après avoir lire les élres du lijiion, les a réchauiïûs, les a fail se développer et s'épaiidre, k's a nourris des Truils de la k-rre, depuis une snilc intalcutable du siècles. Il élail l'élernelle source de vie, prirce qu'il élail la source de lumière, de chaleur et de mnuvemenl. Dans sa gloire, il i-6gnail en roi 1res puissant, 1res bon et très juste, en dieu nécessaire, sans lequel Heu ne serait, et dont la disp^ritioii amènerait la mort de toutes choses. Et, dès lors, pourquoi donc le soleil ne contînucpail-il pas, n'achërerait-il pas Sun <e;ivre? M avait liien, pendant des mille ans, amassé sa chaleur Ijienraîsante dans les vègélaui cl dans les arlires, dont la houille était faite. Pcndajil des mille ans, la houille s'êlail comme distillée, au sein de la terre, gardant pour nos besoins cet amas immense de chaleur en réserve, nous la rendant enliu en un cadeau inap- ]irécial)lc, à l'Jieure où notre civilisation devait y Iroaver une splendeur nouvelle. C'était donc au soleil secourable qN'il fallait s'adresser (Micore,' c'était lui qui continuerait de donner à sa création, au monde et & l'homme, toujours plus de vie, plus de vérité cl plus de justice, lont le honbeur rêvé. S'il disparaissait chaque soir, s'il pi^lissait riiiver, il fallait lui demander de nous laisser une large part de sa (lamme, afin de pouvoir attendre son retour de chaque malin et de patienter sans soDÏÏrir pendiinl les saisons IVoides. Ainsi, le problème se posait d'uju' façon h la fois simple et formidable, il s'agir sait de s'adresser directement au soleil, de capter la chaleur solaire et de la transformer, à l'aide d'appa-' reils spéniaux, en électricité, dont II faudrait ensuite" conserver des provisions énormes, dans des réservdlî^' imperméables. De la sorte, il y aurait sans ceSstf 1& aniî ' source de force illimitée, dâni'on: disposerait à' àic'^:âh(ér
lli.-VVAIlj U-'
Pendant les journées brûlantes de Télé, on nioissonnerail les rayons, on les riie tirait en granité, en des greniers d'abondance sans fin. Ensuite, quand les nuits se feraient longues, quand l'hiver viendrait avec ses ténèbres et ses glaces, il y aurait là de la lumière, de la chaleur et du mouvemiMit, pour la vie heureuse de l'humanité entière. Et cette force électrique, ravie au soleil créateur, domestiquée par l'homme, serait enfin sa servante docile et toujours prête, le soulageant dans son effort, l'aidant à faire du travail la gaieté, la santé, la juste répartition des richesses, la loi et le culte même de la vie.
Le rêve de Jordan avait occupé déjà d'autres cerveaux, des savants étaient parvenus à imaginer de petits appareils qui captaient la chaleur solaire et la transformaient en électricité, mais par quantités infimes, de simples instruments destinés à des expériences de laboratoire. 11 fallait réaliser le phénomène en grand, d'une façon pratique, pour les immenses réservoirs nécessaires aux besoins de tout un peuple. Et, pendant des années, on vit Jordan faire construire, dans l'ancien parc de la Crécherie, des appareils étranges, des sortes de tours, dont on ne pouvait deviner Tusage. Il refusait de parier, il ne confiait à personne le secret de ses recherches. Par les beaux temps, aux heures où il se sentait assez fort, il arrivait de son petit pas de vieillard débile, s'enfermait avec des hommes à lui dans l'usine nouvelle, s'y entêtait, malgré les insuccès, luttait, finissait par conquérir l'astre souverain, lui fourmi laborieuse, qu'un rayon un peu trop vif aurait tuée. Jamais héroïsme ne fut plus grand, jamais l'idée, toute-puissante dans ce cprps chétif, ne donna le spectacle d'une victoire plus haute sur les forces naturelles, hier foudres meurtrières pour l'homme, aujourd'hui simples énergies conquises, réduites à son service. Et il réussit à résoudre le problème, le bon et glorieux
C^S LES QUATRE ËVà^iCILES
soloil scliiissn prendre un peude son inépuisable namme, iJont il réclliluiïe la terre depuis lant de siècles, sans se l'efroidir. Après les derniers essuis, une usine définitive fut bùtic, fonctionna, fournit Beauclair d'ûlectricilé toute une année, uugrû des liabitanls, comme les sources des Monls Bleuses les fournissaient d'eau. Mais un délaut fielleux pcrsislait pourtant, les immenses riJservoirs perdaient beaucoup, et il y avait là un dernier perfectionnement k trouver, la conservation p:ir(aite des réserves liivernaii-s, assez de rayons solidement emmngasinés, alJu de rallumer au-dessus <le la ville un autre soleil, puuJiinl les longues nuits de décembre.
De nouveau, Jordan s'était remis an tfaTSil. Il clicrcliait, il luttait encore, résolu toujours à vivre, laiil que son œuvre ne serait pas complète. Ses forces déclinaient, il ne pouvait plus sortir, il devait transmettre ses ordres fi l'usine, pour l'amélioration définitive et tant disputée. Des mois s'écoulèrent ainsi. Enfermé dans son labornloire, il y achevait sa lâche, il voulait s'y éteindre, k' jour où cclti- lâche serait finie. Et ce jour arriva, il avait trouvé le moyen d'éviter toute perte, de rendre les réservoirs imperméables, c;)pables de garder longtetnps les provisions de force électrique. El il n'eut plus (ju'unc voliinlé, dire adieu à son œuvre, embrasser les ï>iens, puis rentrer dans la vie universelle.
On él.iit alors en octobre, le soleil dorait encore les dernières fi'uilles d'un or lièJe, clairet doux. Jordan ubiint lie Sreurellc qu'on le porterait une dernière fois, ■ dans un fauteuil, à l'usine ou l'on venait d'inbtaller les nouveaux réservoirs. Il désirait y constater son œuvre victorieuse, assez de soleil amassa et conservé, pour qui lieauclaîr put attendre le printemps prochain. Et, par nu après-midi détii;ieux, il y fut donc conduit, il y passa deux heures, à tout visiter, à régler le bon fonctionnement des appareils. L'usine était construite au pied même
de la rampe des Monts Bleuses, dans celte partie de l'ancien parc exposée en plein midi, et dont Tastre faisait autrefois déjà un paradis débordant de fruits et de fleurs. Des tours dominaient les vastes constructions, d'immenses toitures* d'acier et de vitres les reliaient, sans qu'on vît rien autre du dehors, tous les câbles, conducteurs de la force, passant sous terre. Puîs, Jordan acheva sa visite, en se faisant arrêter un instant encore dans la cour centrale, d'où il promena un suprême et long regard autour de lui, sur ce monde nouveau, cette source d'éternelle vie, sa création, la passion dé son existence entière. El il se tourna vers Sœurette, qui ne l'avait pas quitté, suivant pas à pas le fauteuil, où deux hommes le transportaient.
— Allons, dit-il avec un sourire, c'est fini, et c'esl très bien, je puis m'en aller à présent... Rentrons chez nous, ma sœur.
Il était très gai, radieux d'avoir vu son œuvre complète et debout, en bon travailleur qui va pouvoir enfin se reposer. Mais, comme sa sœur, pour le promener un peu, par ce beau temps, avait donné aux hommes l'ordre de faire un détour, il se trouva tout d'un coup, au sortir d'une allée, devant le pavillon où Luc habitait, immobilisé lui aussi, les jambes lourdes, ne sortant plus. Depuis plusieurs mois, les deux amis n'avaient pu se voir. Ils en étaient réduits à correspondre, ils avaient seulement de leurs nouvelles par leurs chère gardiennes, leurs bons anges, toujours en chemin de l'un à l'autre. Et un désir encore, le dernier de son cœur, souleva le mourant, dans le bon sommeil qui commençait à l'envahir.
— Oh ! je t*en prie, ma sœur, arrôle-moi là, sous cet arbre, au bord de ces hautes herbes... Toi, monte tout de suite chez Luc, préviens-le, dis-lui que je passe et que je suis devant sa porte, à l'attendre.
Sœurette, surprise, un peu inquiète de la grosse émotion d'une telle entrevue, hésita un instant.
C3U LtS yUATliE ËVANGILES
— Mais, mon aiiii, Luc csl comme toi, il ue bougeplus, rummcnt pourra-t-il desciiiidru ?
Jordan eut de nouvouu son gai sourire, doat ses yeu^c se runim;iient.
— 0» le descend ni, ma sœur. Puisque je tïûs à lui dans mon fauteuil, il iieulkien venir ù moi dans le sien.
El il ajouta tL'uJremont :
— Il fuii si boa ici, nous causerons une dernière fuis, nous nous forons nos adieux... Comment nons i|uillt!rions-nous à Jamais, sans nous être embrassés?
11 fut impossible à Sœurelte de refuser davanlâga, elle tnoulu clu'z Luc. Tranquille, dans la caresse du soleil coudiaiil, Jordan altendil. Bientôt, sa sœur reparut, lui annonvajil la venue du son ami. Mt une émotion profonde passa, Il rsque Luc parut à son tour, également porté par deux hommes, dans son fauteuil. 11 avani^a lentement parmi les verdures, suivi de Josinc et de Suzanne, qui ne le quiltaii'ul pas. Puis, les hommes le déposèrent près de Jordan, et les fauteuils se touchaient, et les dcui amis purent se prendre et s'étreindru les mains.
— Ah ! mou bon Jordan, comme je vous remercie, comme c'est bien de vous, cette pensée de nous voir encore tt de nous dire adieu I
— Vous suriL'z venu chez moi, mon bon Luc. Puisque je passiiJK, et i[t[e vous étiez lu, c'était si simple de nous renc. mirer, pour la dernière fois, parmi ces herbes, sous un di^ nus cliers arbres, dont nous avons tant aimé les ombrngi's.
L'arbre élaituji grand tilleul argenté, un géant superbe, ànioiliO déjiouillê déjà de ses feuilles. Mais le soleil le dorait cunorc délicieusement, et toute une peuasière d'asire tombait de ses branches, en une pluie tiède. La soirée élail i<x(|uiçe, d'une paix immense, d'un eharmc infiniment tloux. Un grand rayon baignait les tieux vieillards d'une splendeur aUeudrie, tandis que- lea trois
femmes, debout derrière eux, semblaient les couvrir de leur. sollicitude.
— Songez donc! mon ami, reprit Jordan, nous mêlons nos vies depuis tant d'winées, dans des besognes parallèles ! Nous avons fini par être faits Vm\ de Tautre. Et j'aurais emporté un remords, si je ne m'étais pus encore excusé d'avoir si peu scru en votre œuvre, au début, lorsque vous êtes venu à moi, en me demandant mon aide, pour construire la future Cité de justice. J'étais convaincu d'un échec.
Luc se mit à rire.
— Oui, oui, mon ami, comme vous le disiez, les luttes politiques, économiques et sociales, n'étaient point votre affaire... Sans doute, il y a eu parmi les hommes tant de vaines agitations! Mais quoi? fallait-il. donc ne pas se mêler des faits, laisser l'évolution s'accomplir d'elle-
'■ même, dédaigner de hâter l'heure de la délivrance? Toutes les compromissions, parfois nécessaires, toutes les basses besognes des conducteurs d'hommes ont eu leur excuse dans les étapes doubles qu'elles ont aidé parfois à franchir.
Vivement, Jordan Tinterrompit.
— Vous aviez raison, mon ami, et vous me l'avez prouvé magnifiquement. Votre lutte, ici, a hâté, a créé tout un monde. Peut-être avez-vous gagné cent ans sur la
. misère, sur la souffrance humaine, et cette ville nouvelle, ce Beauclair aujourd'hui régénéré, où fleurit plus
■ de justice et plus de bonheur, dit la bonté de votre mission, la gloire bienfaisante de votre œuvre... Vous le voyez, je suis avec vous de toute ma raison et de tout mon c<rur, je ne voudrais point vous quitter sans vous répéter combien vous m'avez acquis à votre effort, et avec quelle affoction croissante je vous ai suivi, dans tout ce que vous venez de réaliser d'humain et de grand... Souvent, vous avez été mon exemple.
G3i LtS Qi;ATItE ÉVANGILES
Mais alors, ce fut Luc (|ui se récria.
— Oh! mon ami, ne parlons pas d'exemple. C'est tous qui m'en nvi'z donné un, continuellement, le ptuB haut, le plus m igniHque!... Souvenez-vous de mes lassilades, de mes défaillances parfois, cl toujours je vous ai Irouvt dobout, avi^c pluj de courage, plus de foi dans votre œuvre, mûme Ii^s jours ou toute certitude semblait crou- Ici' autour de vous... Voire force invincible a été de oe croire qu'au travail, de mettre en lui l'unique aanlë, l'unique raison d'agir et de vivre. Et votre œuvre est aînn devenue voire cœur el votre cerveau mêmes, le sang doat buttaient vos veines, la pensée veillant sans cesse sa fond de votre intelligence. Elle seule existnit, elle seule se bâtissait de toute In vie que vous lui donnîei heure par heure... Aussi quel monument impérissable, qael don de splendeur el de bonheur vous allez laisser aux hommes I Mon œuvre à moi, le construcleur de ville, le pastear de peuple, n'aurait sans doute pu se faire, cl ne serait rieo cnfure, si la vôtre n'était pas.
Il y eut un silenrc, un vol d'oiseaux passa, le soleil d'automne pleuvait des branches dépouillées, avec une douceur plus lcn[lre, à mesure que le soir tombait. Maternellenii'nt, Sœurette s'inquiéta, releva la couverture sur les gi'noux de Jord.in, tandis que Josine el Suzanne se penclialenl vers Luc, dans la crainte de le voir se fatîi^iier. Et ce dernier reprit :
— La science reste la f;rande révolutionnaire, vous me le ilisii'z au début, et chaque pas en avant de notre longue existence est veau me prouver combien vous aviei rai- .son... Est-ce que le Beauclair d'aisance et de solidarité serait déji possible, si vous n'aviez mis à sa disposition celte énergie électrique, l'agent devenu nécessaire de tout travail, do toute vie sociale? La science, la vérité seule émancipera l'homme toujours davantage, le ferais imitre de sa destinée, lui donnera la souveratnelé in
monde, en réduisant les forces naturelles au rôle de dociles servantes... Pendant que je bàlissais, mon ami, vous me donniez de quoi soufller la vie à mon mortier cl à mes pierres.
— C'est vrai, répondit Jordan de sa petite voix Iranquille, la science affranchira Thomme, car la vérité est au fond la puissante et unique ouvrière de fraternité et de justice... Et je m'en vais content, je viens de faire ma dernière visite à notre usine, elle fonctionnera maintenant telle que je la voulais, pour le soulai^^ement et la félicité de tous.
Il continua, il donna des explications, des instructions sur le fonctionnement des nouveaux appareils, sur remploi futur de ces réservoirs inépuisables de force, comme s'il avait dicté à son ami ses volontés dernières. Cela était son testament, toute la joie, toute la paix, qu'on pouvait tirer de son œuvre de science. Déjà rélectricité ne coûtait rien, d'une abondance telle, qu'elle était donnée à discrétion aux habitants, comme l'eau des sources donl le flot ne tarissait pas, comme le grand air venu librement des quatre coins de l'horizon. A cette condition seule, elle était la vie.
Dans tous les édifices publics, dans toutes les maisons privées, même les plus modestes, on distribuait sans compter la lumière, la chaleur, le mouvement. Il suffisait de tourner des boutons, et la maison s'éclairait, se chauffait, la cuisine se faisait, les diverses machines de métier ou d'usage domestique se mettaient en marche. Toutes sortes de petits mécanismes ingénieux se créaient de jour en jour, pour la besogne du ménage, soulageant les femmes, substituant l'action mécanique au travail manuel. Enfin, depuis la ménagère jusqu'à l'ouvrier de l'usine, l'antique bête humaine était peu à peu soustraite à l'effort physique, d'une douleur inutile, maintenant * qu'une force naturelle conquise, domestiquée, la rem-
fi3i LES (JÏITKE ÉViSClLES
plaçiiil, propre et siJciicieuse, sous une simple snireiliaiicc. Et c'tîliiit t'iiiti-lliguiice alTruncliie, une hausse morale et iiitilk-ctuvile de tous les ci?rveaux, déprimés jusque-là sous le tr.ivail trop rude, inol réparti, d'une iniquité snuvagc pour l'imineiise foule des désliérilés, voués à ri^'iiorance,à la bassesse cl au crime. Et c'était, non piis l'oisive paresse, mais un travail plus conscient et plus lilirt;, l'hoinme véritablement roi da travail, se «lonjinnt aux occupations aimées, créant à sa guîse plus de véiilê et de beauté, après les quelques , heiu'es- de besogne commune, doanées à la communauté sociale. El c'était mâme les tristes bétes domestiques, les chevaux doleiils, tous les animaux de irait et de servage, libérés ojjjin du cliai'iot û traîner, de la meule k tourner, des fardeaux à porter, rendus à l'existence heureuse des prairies et des buis.
Mais les applications étaient sans nombre, chaque. jour naissait un bienfait nouveau. Jordan avait inventa des lampes d'une puissaucc de lumière telle, que deux on trois suffisaient à éclairernne avenue. Le rêve, d'à) lu mer, la nuit, un autre soleil, au-desïus de Beauclair, allait être ré.ilisé sûrement. On venait aussi de canstruîrei des serres admirables, immenses, où, grice à an. système perfectionné de chaufTajje, des fleurs, des légunieSii des fruits, poussaient en toutes saisons. La ville en regorgeait, on les distribuait à pleines mains, il n'y. avait désonnais plus d'bivcr, comme il n'y avait plus de nuit. Et les transports, la locomotion, la simple circulalion par les rues populeuses, se trouvaient de plus ea plus facilités, j-i'àcc à cette force donnée pour rien, appliquée à une ijiliuité de véhicules, bicyclettes, petites voitures, cbariols, trains de plusieurs wagons.
— Je m'en vais content, répéta Jordan, ■ de son ajr.de gaieté sereine. J'ai fait ma tàclic, et je trouve la bepogn<assez avancée, pour m'endormir en toute paix.-OefflMin,
AIlA.rxlAU \JOU>
la navigation aérienne sera trouvée, l'homme aura conquis rinfini de l'espace, comme il avait conquis les océans. Domain, il pourra correspondre d'un bout de la terre à l'autre, sans fils ni câbles. La parole humaine, le preste humain feront le tour du monde, avec la rapidité foudroyante de l'éclair... Et, mon ami, c'est bien là cette délivrance des peuples par la science, la grande révolutionnaire invincible, qiii leur apportera toujours plus de paix et de vérité. Déjà, depuis longtemps, vous avez comme défoncé les frontières, avec vos rails, vos voies ferrées, s'aliongeant sans cesse, franchissant les fleuves, perçantlesmontagnes,ramassanttoutesles nations ensemble, dans les mailles de plus en plus serrées et fraternelles de ce filet géant. Que sera-ce, lorsqu'on causera de capitale à capitale, amicalement, lorsque la même pensée, à la même minute, occupera les continents des mômes inté* rets, lorsque les nacelles des ballons voyageront par le libre infini, la patrie commune, sans connaître de douanes? L'air que nous respirons tous, l'espace qui est le bien de tous, sera le champ d'harmonie illimité, où, sûrement, l'humanité de demain se réconciliera... Et voilà pourquoi, mon ami, vous m'avez toujours vu si paisible, si certain de la délivrance finale. Les hommes avaient beau se dévorer stupidement, dans leurs luttes aveugles, les religions avaient beau s'obstiner à entasser les erreurs, les mensonges, pour garder leur domination, la science invincible avançait quand même d'un pas chaque jour, faisait plus de lumière, plus de fraternité, plus de bonheur. Et, d'elle-même, par la force irrésistible de la vérité, elle emportera le passé de ténèbres et de haines, elle finira par libérer les inlelligeniîes, par rapprocher les cœurs, sous le grand soleil bienfaisant, notre père à tous.
Il se fatiguait, sa voix devenait très faible. Pôûrtàlnt, il s'égaya encort, en concluant ;
«3G LES QUATRE ËVANCILCS
— Vous le voyez, mon ami, j'élais aussi réroliilionoairc que vous,
— Ju le sais, mou ami, répondit Luc, arec une tendresse émue. Vous avez élé mon mailre en loules choses, et jamais je ne vous reun-rcierdi assez de vos admirables leçous d'éneri:ii;, de voire foi superbe dans le Irarail et dans l'fpuvre.
Le soleil bnissuil, un léger frisson venait de passer |)^rmi les branches du grand lilleul, d'où la poussiijre d'or de l'a^itre tombait plus paie. Celait la nuit procbnine, un ropos délicieux envahissait lenlemeal les hautes burbcs. IDl les trois femmes, debout, toiijoura muettes et atlenlivcs, s'en inquiétèrent, respectueuses {loui'litit de cet entretien suprême, dont l'émotion les immubilisiiic. Elles intervinrent avec douceur, sans une parole, d'un simple gi-sle maternel.
Alors, comme Jusine et Sœurette le couvraient à son tour, Luc dit simplement :
^Je n'ai p;is froid, lu soirée est si belle! ■
Mais, Sœurette s'étiinl tournée pour regarder le soleil ù l'hori/on, sur le point de disparaître, Jordan suivit son regard.
— Oui, la nuit tombe, reprit-il. Le soleil peut se couctier, il nous laisse, dans nos granges, de sa bonté et de sa force... E)t, celte fuis, s'il se couche, c'est donc que ma journéi; est Unie. Je vais aller dormir... Adieu, mun ami.
— Adieu, mon ami, répûta Luc. Je dormirai bienl6t de même.
C'étaient les adieux, ils furent d'une poignante teiH drosse, d'une grandeur simpiu, cxlraordinaire. L'un et l'autre savaient qu'ils ne se verraient plus, ils se don naii'Ut le dernier regard, ils se disaient les deraîcrs mots. Kl, après soi.tanlc années, passées à vivre la même «euvre commune, ils se séparaient pour n'être plas
réunis que d.ins ce torrent des générations, les hommes de deaiain, dont ils avaient hâté le bonheur.
— Adieu, mon ami, dit de nouveau Jordan. Soyez sans tristesse, la mort est bonne et nécessaire. On revit dans les autres, on reste immortel. Nous nous étions déjà donnés à eux, nous n'avons travaillé que pour eux, et nous renaîtrons en eux, nous aurons ainsi notre part de notre œuvre... Adieu, mon ami.
Et Luc, une fois encore, répéta :
— Adieu, mon ami, tout ce qui restera de nous dira combien nous avons aimé et combien nous avons espéré. Chacun naît pour faire sa tâche, la vie n'a pas d'autre raison, la nature met au monde un être de plus, chaque fois qu'elle a besoin d'un ouvrier do plus. Et, quand sa journée est faite, l'ouvrier peut se coucher, la terre le reprend pour d'autres besognes... Adieu, mon ami.
Il se pencha, voulant l'embrasser. Mais il ne le put, les trois femmes affectueuses durent les aider, les soutenir, dans celte étreinte dernière. Ils en rirent comme des enfants, ils étaient d'une gaieté, d'une sérénité admirables, à cette heure de la séparation, n'éprouvant ni regrets ni romords, ayant fait tout leur devoir, toute leur tâche d'homme, ils avaient encore moins de crainte, sans terreur sur le lendemain de la mort, certains du grand calme où les bons ouvriers s'endorment. Et ils s'embrassèrent bien tendrement, bien longuement, en mettant ce qu'il leur restait de souffle dans ce baiser.
— Adieu, mon bon Jordan.
— Adieu, mon bon Luc.
Puis, ils ne parlèrent plus. Le silence devint profond et sacré. Le soleil disparut du ciel immense, derrière la ligne lointaine et indécise de l'horizon. Dans le grand tilleul, un oiseau se tut, les branches se noyèrent
<l*une ombre fine; tandis que les hautes herbes et tout le
cas LES UUATRIi EVANCILtS
p:trc, avec ses futaies, ses allées, ses pelouses, lorabaient
à la paistléliuiutisc ilu soir.
Alors, sur un signe do Sœurette, les dens hommes sonlevérunt lu fauteuil de Jordan, l'emporlèrenl, d'ane marche douce et lente. Luc, immobile dans le sien, avait demandé d'un {^eslc qu'on le laissât sous l'arbrr, un instant encore. Et il regardait son ami qui s'en allait là-bas, au fond do la grande allée, toute droite. L'allée était longue, le fauteuil peu à peu se rapetissait. Il y eut un moment oi'i, Jordan s'élanl retourné, un dernier regard, [in rire à demi perdu fut échangé. C'était fini, Lue vil le fauteuil se perdre, disparaître, pendant que le parc entier s'ondonnail, envahi par l'ombre croissante. En l'enlruut dans son laboruloiri', Jordan se coucha, si chélif, si débile en sou grand âge, comme réduit à la taille d'un enfant; et, ainsi qu'il l'avait dit, son œuvre élanl faite, sa jonruce finie, il laissa la mort enfin le prendre, il mourut ic lendemain, 1res paidble, très souriant, L'titre les bras de Sœurette.
Luc devait vivre cinq annéos encore, dans le raateotl r|u'il ne quittait gui<re plus, placé prés de la fenêtre de sa cliambre, et d"où il voyait sa ville s'achever et grandir iriiaqne jour davantage. Une semaine après la mort de Jordan, Sœurette était venue rejoindre Josine et Suzann» auprès de Luc, et elles se trouvaient trois désc^rmats i l'entourer de leur tendresse el de leurs soins. Alors, ce fitlpourlui la moisson superbe et débordante de tout l'amour qu'il avait semé, un ensemencement à pleines mains de toutes les terres, autour de lui, et'dont le» récoltes aujourd'hui s'élargissaient sous le soféil/ïvec une extraordinaire abondance.
Pendant ses longues heures de contemplation heoretme, devant sa ville prospère, Luc souvent revivattte passé: Et il revoyait d'où il était parti, de la lecture ai loinialoB déjà d'un petit livre bien modeste, où était rAstttnA' liv '
doctrine de Fourier. Il se rappelait !a nuit d'insomnie, pendant laquelle, tout fiévreux de sa mission encore obscure, le cerveau et le cœur préparés à recevoir la bonne semence, il s'était mis à lire, pour trouver le sommeil. El c'était alors que les coups de génie de Fourier, les passions humaines remises en honneur, utilisées, acceptées comme les forces mêmes de la vie, le travail tiré de son bagne, ennobli, rendu attrayant, devenu le nouveau code social, la liberté et la justice peu à peu conquises par un acheminement pacifique, grâce à l'association du capital, du travail et de l'intelligence, ces coups de génie qui le frappaient en pleine surexcitation intellectuelle et morale, l'avaient brusquement illuminé, exalté, jeté dès le lendemain à l'action. C'était à Fourier qu'il devait d'avoir osé, d'avoir tenté l'expérience de la Crêcherie. La première Maison-Commune, avec son Ecole, les premiers Ateliers si propres et si gais, avec leur division du travail, la première Cité ouvrière, avec ses façades blanches riant parmi les verdures, étaient nés de l'idée fouriérisle, ensommeillée comme la bonne graine dans les champs d'hiver, toujours prête à germer et à fleurir. La religion de l'humanité, ainsi que le catholicisme, devait ipetlre peut-être des siècles à s'établir solidement. Mais quelle évolution, ensuite, quel élargissement continu, à mesure que l'amour poussait et que la Cité se fondait ! Fourier, évolutionniste, homme de méthode et de pratique, en apportant l'association entre le capital, le travail et rintelligence, à titre d'expérience immédiate, aboutissait d'abord à l'organisation sociale des collectivistes, ensuite même au rêve libertaire des anarchistes. Dans l'association, le capital peu à peu se répartissait, s'anéantissait, le travail et rintelligence devenaient les seuls régulateurs, les fondements du nouveau pacte. Au bout, il y avait la disparition forcée N. du commerce, la suppression lente de l'argent, l'un !
roun^e enroiribraiil cl dévoraleur, Taiilrc vîïlcur fictive iiiutiic, dans une société où la production de tous déterminait uno prodigieuse richesse. circulant en conllnuels échanges. Aussi, partie de rexpérience de Fourîer, la Cité nouvelle devail-elie, à chaque étape, se transformer,
avancer vers plus de liberté et plus d'équité, faire en rhemin la conquête des socialistes de sectes ennemies, les collortivisles, les anarchistes eux-mêmes, pour finir l)ar les i;rouper tous en un peuple fraternel, réconcilié dans le commun idéal, dans le royaume du ciel mis enfin sur la terre.
Va c'était Tailmirable, le victorieux spectacle que Luc avait sans cesse sous les veux, la Cité du bonheur dont les toitures aux couleurs vives, piirmi les arbres, se déroulaient devant s:i f«.?nêtre. La marche en avant que la première génération, imbue des antiques crreui*s, gâtée par le milieu inique, avait si douloureusement commencée, au milieu de tant d'obstacles, de tant de haines encore, les générations nouvelles, instruites, reiailes par les Keoles, parles Ateliers, la poursuivaient d'un pasallègre, adeignant les horizons déclarés jadis chimériques. Grâce au conlinud devenir, les enfiuits, les enfants des enfants semblaient avoir d'autres cœurs et d'autres cerveaux, et la fraternité leur devenait facile, dans une société où le bonheur de chacun était pratiquement fait du bonheur de tous. Avec le commerce, le vol avait disparu. Avec l'argent, toutes les cupidités criminrlb»s s'en étaient allées. L'héritage n'existait plus, il ne naiss;iit plus d'oisifs privilégiés, on ne s'égorgeait plus autour des testaments. A (pioi bon se haïr, s'envier, chercher à s'emparer du bien d'autrui par la ruse ou la force, puisque la fortune publi(}ne appartenait à tous, chacun naissant, vivant et inourant aussi fortuné que le voisin? Le crime devenait vide de sens, stupide, tout l'appareil sauvage de répression et de chàlimonl, institué pour protéger le vol des quelques
TRAVAIL (a.^w-.
riches contre la révolte de Timmense foule des misérables, avait croulé comme inutile, les gendarmeries, les tribunaux, les prisons. Il fallait vivre au milieu de ce peuple ignorant ralrocilé des guerres, obéissant à Tunique loi du travail, dans une solidarité taile simplement de raison et d'intérêt personnel bien entendu, pour comprendre à quel point les prétendues utopies du bonheur universel devenaient possibles, avec un peuple sauvé des monstrueux mensonges religieux, instruit enfin, sachant la vérité, voulant la justice. Depuis que les passions, au lieu d'être combattues, étouffées, se trouvaient cultivées au contraire, comme les lorces mêmes de la vie, elles perdaient leur âcretéde crimes, elles devenaient des vertus sociales, des floraisons continues d'énergies individuelles. Le bonheur légitime était dans le développement, dans Téducalion des cinq sens et dû sens d'amour, car tout l'homme devait jouir, se satisi.iire sans hypocrisie, au plein soleil. Le long effort de l'humanité en luUe aboutissait à la libre expansion de l'individu, à une société de satisfaction complète, l'bomme étant tout l'homme et vivant toute la vie. Et la Cité heureuse s'était ainsi réalisée dans la religion de la vie, la religion de l'humanité enfin libérée des dogmes, trouvant en elle-même sa raison d'être, sa fin, sa joie et sa gloire.
Mais Luc, surtout, assistait au triomphe du travail sauveur, créateur et régulateur du monde. Des le premier jour, il avait voulu la disparition, la mort du salariat inique, source de misère et de souffrance, base pourrie de l'ancien édifice social, qui croulait de toutes parts. Et il avait rêvé l'autre chose, la réorganisation du travail, le nouveau pacte qui permettrait une juste répartition des richesses. Seulement, que d'étapes il avait iallu franchir, avant de taire de ce rêve une réalité, cette Cité heureuse l'ondée par lui! Ici encore, l'évolution était partie de
Fourier, Tassocialion des travailleurs, les ateliers aux
Mî LES QUATRE ÉVANGILES
besognes variées, léduîtes, atlrayanks, les coupes se séi'iaiil, sa séparanl pour so rejoindre, se mèlaot en un conliniicl jeu des libres organes, qui esl la vie même. Toute la commune libertaire était en germe dans Fourier, car, s'il a répudié la révolution brutale, s'il a commencé par utiliser les rouages de la société existante, te r£sul(at de son effort, son espoir dn lendemain tendait i la destruction de celte société. Longtemps encore, le salarial avait donc a(;onisc, à l'usine de la Créclierie, en passant par les états intermédiaires de l'association, lo partage des bénéfices, le tant pour cent d'intérCts dans l'œuvre eom~ munu. Puis, il s'était même transformé au poiut it satisfaire les cutleclivisles, le jour où il avait réalisa leur fonnule, loulu une circulation réglementée de bons de travail. Il n'était pourtant toujours que le salariat atténué, déguisé, refusant de mourir. El, seule, la c«ramune libertaire l'avait détruit, emporté, en une dernière étape, celle de la délivrance par la liberté et par la justice totales, la cbimère d'autrefois, l'unité, l'bapmonie enfin vivantes. Aucune autorité n'existait plos, le nouveau pacte social se fondait uniquement sup le^lien du trav:iil nécessaire, aecupté par tous, devenu la loi et le cutlc. Une infinité de groupes le pmliqauient, partis des anciens groupes du bâtiment, du vêtement, des métaux, des ouvriers industriels, des ouvriers de la terre, mais se multipliani, se variant sans fia, se pénétrant lus uns les autres, de façon à se plier à toutes les volunk's individuelles, à tous les besoins de la communauté. Tiien n'arrêtait plus l'expansion de chacun, le piloïcn évoluait à son gré dans son devoir de tnavailieur, faisait partie d'autant de groupes qu'il voulait, passait du travail de la terre au travail de l'usine, donnait ses heures an gré de ses facultés et de son désir. Et il n'y lavail iiinsi plus de Intle <le classes, puisqu'une classo unique exiKtLiit, tout un peuple d'artisans, également riches,
également heureux, de mêjme instruction, de même éducation, sans n4ilie différence ni dans le costume, ni dans le logement, ni dans les mœurs. Et c'était le travail roi, le travail seul guide, seul maître et seul dieu, d'une noblesse souveraine, ayant racheté l'humanité qui se mourait de mensonge et d'injustice, la rendant enfin à la vigueur, à la joie de vivre, à l'amour et à la beauté.
Luc en riait d'aise, lorsqu'un souffle de la brise matinale lui apportait les rires et les chants, dont la gaieté sonore montait sans cesse de sa ville. Quel bon travail, facile et délicieux ! A peine quelques heures par jour, et d'une besogne de surveillance, tellement les nouvelles machines, puissantes, ingénieuses, avaient fini par avoir des pieds et des mains, comme les anciens esclaves.- Elles soulevaient des montagnes, elles prenaient les objets les plus <lélicats, les façonnaient avec un soin infini. Elles marchaient, elles obéissaient, pareilles à des êtres ignorant la souffrance, s'usant sans fatigue. Grâce à elles, l'iiomme achevait de conquérir la nature, d'en faire sa dépendance et son paradis. Et de quelle prodigieuse richesse elles le comblaient, une abondance toujours croissante des fleurs et des fruits de la terre, un luxe do plus en plus guand des objets manufacturés, chaque citoyen regorgeant de tous les biens, vivant en prince de ses quelques heures de travail, lui que la faim étranglait autrefois, après d'abominables corvées de dix heures! Et quel admirable essor ce travail si réduit, d'un effort si léger, avait donné aux études des suivants, aux œuvres des artistes, en ouvrant le champ de l'intelligence à tous, en libérant tant d'heures des basses et grossières besognes! Dans les labpraloires, ouverts largement aux recherches, il ne se passait pas de semaine sans qu'on fit des découvertes merveilleuses. Une mentalité se créait de jour en jour supérieure, depuis que le peuple entier était instruit dans la vérité, par les méthodes expérimentales; et les grandes intelligences
Cii LES QUATRE ÉVANGILES
cessaient d'être Toxcoption rare, les producteurs de génie se levaient en foule. La chimie déjà révolulionnaît l'aiimentution, la terre aurait pu ne plus produire de blé, ni d'oliviers, ni de vignes, il serait sorti quand même des laboratoires assez de pain, d'iiuile et de vin, pour cq fournir la ville entière. Kn physique, en matière d'électricité surtout, les inventions continuaient à reculer les bornes du possible, donnaient aux hommes la toutepuissance des dieux, sachant tout, voyani tout, pouvant (out. Puis, c'était Tenvol des artistes, la beauté élargie, accrue, devenue une floraison immense, universelle, où tous p')uvai(Mit se fleurir et se parfumer. H n'était pas de |)rodnils modestes, d'objets d'usage courant, d'ustensiles (le ménage, où Tari ne s'épanouît en charmantes imaginations, dans la forme, la couleur, l'expression même. Lange, avec ses briques émaillées, ses faïences et ses grès polychromes, avait le premier embelli la vie quotidienne des foules, et maintenant des légions d*artistes se levaient, il naissait un artiste en chaque ouvrier iiulnslriel, lé travail de tous les métiers n'allait pins sans la beauté innée, la beauté grande et simple de l'œuvre vécue, voulue, adaptée au service qu'elle devait rendre. Puis, c'était une extraordinaire végétation de tous les ar(s, depuis que Tàme de la foule battait dans toutes les j\mi'S, et que toute la vie était vécue, avec toutes' les passions libérées, tout l'amour donné et reçu. S'inspirant de celle dileclion universelle, la musique était la voix même du peuple heureux, des musiciens trouvaient pour lui, venant de lui, des chants sublimes, dont la continuelle harmonie baignait les théàlres, les ateliers, les maisons, les rues. Des architectes bâtissaient pour le peuple dos palais immenses et superbes, faits à son image, d'une ampleur, d'une majesté une et variée comipe la multilude, avec les adorables fantaisies des milliers d'individualités qui s'y résumaient. Des sculpteurs peuplaient
de bronzes, de marbres vivants les jardins cl les musées, des peintres décoraient de scènes prises à Texislence quotidienne les édifices publics, les gares, les halles, les bibliothèques, les salles de spectacles, d'études et de divertissements. Et surtout des écrivains donnaient à ce peuple innombrable, à la nation entière qui les lisait, des œuvres fortes, puissantes, vastes, nées d'elle-même et lûtes pour elle. Le génie, où s'amasse l'énergie intellectuelle des générations, s'élargissait, à mesure que des forces nouvelles lui venaient d'une humanité plus instruite et plus libre. Jamais encore le génie n'avait eu cette splendeur. Ce n'était plus la serre chaude d'une littérature bornée, aristocratique, c'était la pleine humanité, des poèmes où débordait la vie de tous, que tous avaient aidé à taire de leur sang, et qui retournaient au cœur de tous.
Et Luc, plein de sérénité, sans crainte pour l'avenir, regardait sa ville croître encore, comme une belle et forte personne, d'une éternelle jeunesse. Elle était descendue des gorges de Brias, entre les deux promontoires des Monts Blouses, elle envahissait maintenant les prairies de la Roumagne. Par les beaux temps, ses façades blanches riaient au milieu des verdures, sans qu'une fumée ternît la pureté de l'air; car les cheminées étaient abolies, l'électricité ayant remplacé partout les chautîages au bois et au charbon. Le grand ciel bleu la tendait de sa soie légère, immaculée, sans une poussière de suie. Et elle restait comme neuve, d'une gaieté luisante, sous la brise qui la rafraîchissait; tandis qu'on entendait monter de partout, des maisons, des édifices, des avenues, des fontaines innombrables, un bruit d'eaux chant.mles, le ruisselL^ment cristallin des sources, dont la pureté et la santé l'entretenaient dans une perpétuelle allégresse. La population s'accroissait toujours, des maisons se bâtissaient, des jardins se créaient. Un peuple heureux, libre
<U6 LES QUATIII:: EVA\(;iLEâ
et rratonii'l, est un foyer tl'alti'uctiun, où loua les peuples voisins vieitix'iil roreéincnl sefoiiUre. Les peliles villes <ics environs, ^ainl-(^ron, FormeriLS, Mii;,'tiolles, avaient ilù suivre l'fximi>li' Ac Beiiucliiir, s cl;iieii[ peu à peu gronjii'cs, ;is:<o(-ii^fs. |>ULS avaieiil fini par èlre un simple proloii^uiMi'iit de la ville iniliatrice. Il suffisull d'avoir tenté l'expérii'iiro en petit, on };a^iiait île procUc en procln.' rarrondissiMneiit, le dépui-Ietnenl, le pays entier. C'étiiil riritsislilik- bonheur en mari;be, rien ne pourra faire obâlacj'' à la Turue du bonheur réalisé, quand les hoinnics l'ii auront la perception iietle et décisive. Il n'y a Jamais en ([u'nne lutle bumaine, la lutte pour le boulienr. cl i-jlr' <'sl an fond de toute reli;;ioQ, de tout giniïcrni'inonl. I/rj;oîsine n'est (juc i'^ITort individuel pour lii'iT à soi le plus de bonbeur possible; et pourquoi ohaquir i;iloyeii tio mettrait-il pas son égolsme à traiter les autres citoyens en frères, le jour où il sera convaincu ipie laft'lirilê de cbacun est d:ms la félicité de tous? Si les intérêls se tiouv^tient en lutte, c'était que l'ancien pacte soi:ial l>'s voulait dtlTérents, les opposait les uns aux iiulres, en faisaiil de Lt guerre la nécessité vivante, .l'Ame même des sociélés. Mais que le contraire soit démontré, que le travail réorjjanisé répartisse justement la richesse, que les passions libérées et agissantes aboutissent ik l'unité, A l'harnionie, et aussitôt la paix se fuit, le bonbeur s'établit, en un fraternel contrat de solidarité. Pourquoi se battre, lorsque les inléi'éls ne s'opposent jiiusf llepiiis tant de siècles, si l'humunité avait rais i eonquérir le niojide, a soumettre les forces naturelles, les cITorIs aeliarnés et douloureux des générations, cette somme prodigieuse des elîorls, du sang et des larmes, qu'elle a dépensés à s'enire-dévorcr, il y a longtemps qu'elle serait la reine indiscutée, souverainement joyeuse, des êtres et des choses. Le jour où elle s'est aperçue de son imbécile démence, où l'Iiomme a cessé d'être un loup
pour rhomme, tous unis dans Tœuvre commune du bonheur, dépensant à être les maîtres des éléments le génie et la richesse gaspillés à s'anéantir de créature à créature, de nation à nation, les peuples se sont mis en marche pour la Cité heureuse. El il n'est pas vrai qu'un peuple dont tous les besoins seraient satisfaits, n'ayant plus à lutter pour l'existence, perdrait, peu à peu la force de vivre, tomberait bientôt à la torpeur, à l'engourdissement final. Le rêv« restera toujours sans limites, il y aura toujours beaucoup. d'inconnu à conquérir. A chaque besoin nouveau contenté, le désir en fera succéder un autre, dont la satisfaction exaltera les hommes, fera d'eux des héros de la science et de la beauté. Comme le rêve, le désir est infini, et si l'on s'est longtemps battu entre soi pour se voler le bonheur, on luttera tous ensemble pour l'élargir sans cesse, pour en faire un festin immense, resplendissant de joie et de gloire, capable d'assouvir les passions décuplées de plusieurs milliards d'hommes. Et il n'y aura plus que des héros, et tout enfant à sa naissance recevra un cadeau de bienvenue, la terre entière, le ciel sans bornes, le soleil paternel, source de l'immortelle vie.
Dans sa gaieté de chaque heure, Luc, en face de sa ville triomphante, répétait, avec un grand geste, au loin, que l'amour seul avait fait ces prodiges. C'était l'amour dont il avait jeté les semences et qu'il récoltait aujourd'hui en moissons inépuisables de bonté, de fraternité. Des le premier jour, il avait senti la nécessité de fonder la ville par la femme et pour la femme, s'il la voulait féconde, à jamais désirable et belle. La femme sauvée. Josine remise en sa place de beauté, do dignité et de tendresse, n'était-ce pas la future alliance faite, le couple uni, générateur de paix sociale, de libre et juste existence en corn* mun ? Ensuite, l'instruction, l'éducation nouvelie$> en* réunissant les deux sexes, en leur donnafit^ lei^^inèBieBi
su LES QUATRE EVANGILES
connaisRiinccs, les avaient leiitemcnl acheminés à une bonne cnicntu compléle, grandis côto à c61e, désircui du liut désiirmais unique, aimer beaucoup pour èlre Leaucoup aicné. Ffitre du bonheur était la fraude sagesse, lu Tncon logif|ue d'jivoir du bonheur soi-raéme. El les G0U|iles iivaiiinl niilurcllcnicnC fleuri, le choii d'amour, l'union était di.verme libre, aucune loi ne régissait plus lu m:ii'i:i};t', soumis au seul consentement mutuel. Un jeunu burniiie, une jeune fille se connaissaient depuis l'Ecole, avui 'Jil pusse par les mËmes Ateliers, et lorsqu'ils su donn;iiunl l'un à l'auire, e'était simplement comme la Honiisou d'une lon^'ue intimité. Ils se donnaient pour la vie, les lonj;ucs unions fldcles étaient le plus ftiaiiil niirtibre, on vieillissait ensemble, après avoir grandi unscnibl ;, dans le don délicieux de deux êtres, de droits égaux, de tendresses égales. Cependant, la Ubcrlé restait entière, la séparation était toujours possible pour ceux qui ne s'entendaient plus, et les enfauts demeuraient à l'un ou à l'autre, à leur gré, ou bien à la commune , si des dinieullés survenaient. L'âpre duel de l'homme et de la reiunic, tontes les questions qui, pendant si longtemps, avaient dressé les deux sexes l'un devant l'autre, en ennemis s;iuva};<.'s, irréeonciliubles, se trouvaient très facilement résolues pnr cette solution du la fumme libérée en toutes clioses, rcJevcnue ta compagne libre de l'homme, reprenant su place d'égale et d'indispensable dans le couple d'amour. Elle pouvait ne pas se marier, vivre cJi homme, remplir en tout et partout le rOle d'uu ho[nrric ; mais à quoi bon se mutiler, nier le désir, se mettre à part du la vie? 11 n'est qu'une raison, qu'une beauté, et e'est toute la vie, lu plus de vie possible. Aussi l'ordre nalnr.'l s'ctail-il bientôt établi de lui-même, la paix s'rlait l'aile, là aussi, cntr.! les sexes réconciliés, truuvmil rliaeun ^oji bonheur dans le bonheur du ménage, L'oùlaiil cnlin les délices du lien d'amour, débarrassé des
bassesses de l'argent et des convenances. Lorsque deax amoureux, la chair en fleur, se donnaient le baiser des fiançailles, par une nuit tiède, ils étaient bien certains de céder à la passion seule. L'un d'eux ne pouvait plus se vendre pour la dot de l'autre, et les familles n'avaient sûrement pas maquignonné leur accouplement, comme on mène une femelle à l'étalon, en vue d'un commerce.
Et c'était le plein amour, le sens d'amour développé, épuré, assaini, devenu le parfum, la flamme, le foyer môme de l'existence. Et c'était l'amour épandu, général, universel, naissant du couple pour passer à la mère, au père, aux enfants, aux parents, aux voisins, aux citoyens, aux hommes de l'humanité entière, en des ondes de plus en plus élargies, en une mer d'amour qui finissait par baigner le monde. La dilection était comme l'air pur dont toutes les poitrines se nourrissaient, il n'y avait plus qu'un même souffle de dilection fraternelle, et elle seule avait fini par réaliser l'unité tant rêvée, la divine harmonie. L'humanité équilibrée enfin comme les astres, par l'attraction, la loi de justice, de solidarité et d'amour, voyagerait désormais heureuse, au travers de l'éternel infini. El telle était la moisson sans cesse renaissante, l'immense moisson de tendresse et de bonté, que Luc, chaque matin, voyait pousser de partout, de tous les sillons qu'il avait si largement ensemencés, de sa ville entière, où, dans les Ecoles, dans les Ateliers, dans chaque maison, et jusque dans chaque cœur, il jetait la bonne graine, depuis tant d'années, à pleines mains.
— Voyez donc ! voyez donc ! disait-il en riant parlois, le matin, lorsque Josine, Sœurette et Suzanne restaient groupées près de son fauteuil, devant la fenêtre grande ouverte, voyez donc ! des arbres ont encore fleuri depuis hier soir, et il y a des baisers encore qui semblent s'envoler des toits, comme des oiseaux chanteurs... Tenez I
650 LES «UATBE ÉVA^GII,ES
là-b;is, à droite, à gauche, c'esl An l'amour battant dea
ailes, dans le soleil levanl.
Toutcii les trois, elles riaient aussi, elles plaisantaient d'un air tendre, pour lui plaire.
— Certaiuemenl, disiiil Josine, il 7 a de ce cAté, andessus de cette maison, aux lailes bleues, semées d'étoiles blanches, un grand Trisson de soleil qui en annonce la grande allégresse intérieure. Des amoureux doivent y avoir célébré leur nuit de noce.
— Et regardez, en face, disait Sœurette, sur la façade éclatante du celte autre maison, aux faïences décorées de roses, comme les vitres flamboient, d'un éclat d'aslre à son aurore ! Sûrement, un enTant vient d'y naître.
— Et partout, sur tous les logis, sur la ville entiftre, disait Suzanne, les rayons pleuvcnt, se redressent en épis d'or, en un cbamp rraternel de prodigieuse fertilité. N'est-ce pas la paix de tous, l'amour de tous, qui chaque jour pousse et se moissonne là ?
Luc les écoulait, avec ravissement. Et quelle adorable récompi'nsc, quel cadeau délicieux l'amour lui donnait, en l'entourant, dans son grand âge, de ces floraisons d'amour sublime, de ces trois femmes dont la présence embaumait et faisait resplendir ses derniers jours I Nulle part, l'amour n'avait poussé en une aussi magnifique moisson, et c'était encore chez lui, autour de lui, que la récolte en était la plus ample et la plus exquise. Trois femmes l'adoraient, l'enveloppaient à chaque heure de leur sollicitude, d'un culte d'affection et de dévotion, sans cesse aux petits soins. Et elles étaient infiniment bonnes, iiilinimcnt tendres, avec des yeux de sérénité qni lai donnaient la continuelle joie de vivre, avec des mains de douceur dont elles le soutenaient jusqu'au seuil de la tombe. Et elles étaient infiniment vieilles, toutes blanches, toutes légères comme des âmes, devenues angosles, pareilles à des flammes pures, actives et gaies, brUantdtf
réternelle et jeune passion du grand vieillard. Il vivait toujours, et elles vivaient encore, et elles restaient sa force, son action, son intelligence, continuellement là, bien portantes et solides malgré tout, allant et venant lorsque lui-même ne bougeait plus, en gardiennes et en ménagères, en compagnes dont sa longue existence était comme allongée, élargie sans fin, au delà des limites humaines.
Josine, à soixante-dix-huit ans, restait Tamoureuse, l'Eve autrefois sauvée de la faute et de la souffrance. Très mince, telle qu'une fleur séchée et pâlie, ayant encore son parfum, elle gardait sa grâce souple, son charme délicat. Au clair soleil, ses cheveux blancs retrouvaient leur reflet d'or, l'or souverain de la jeunesse. Et Luc l'adorait toujours, comme au jour lointain où il l'avait secourue, aimant en elle le peuple souffrant, la femme torturée, l'ayant choisie la plus misérable, la plus douloureuse, afin de sauver avec elle, s'il la sauvait, tous les déshérités de ce monde, étranglés par la honte et la faim. Aujourd'hui encore, il baisait avec religion sa main mutilée, la blessure de l'inique travail, de ce bagne du salariat d'où sa pitié, son amour pour elle, l'avaient aidé à tirer les travailleurs. Dans sa mission de rédemption et de délivrance, il n'était pas resté infécond, il avait senti le besoin d'une femme, la nécessité d'être fort et complet, pour racheter ses frères. C'était du couple, de la fécondité de l'amante que le nouveau peuple était né. Quand il avait eu des enfants d'elle, son œuvre elle-même avait procréé, s'était éternisée. Et elle l'adorait aussi toujours, de son adoration de la première rencontre, avec une flamme de tendre gratitude, un don délicieux de sa personne entière, une passion et un désir d'infini dans l'amour, dont l'âge n'avait pas affaibli l'inextinguible flamme.
Sœurette, de même âge que Luc, et dont les quatrevingt-cinq ans allaient sonner bientôt, était la plus active.
debftui, s'occupant, la journée entière. Depuis longtemps, elle ne semblait plus vieillir, touie menue, comme rapelissëe encore, mais embellie certainement par la douce vitiillesse. Jadis si noire, si maigre, si disgraciée, elle Ëlnil devenue une cii^uisc petite vieille, unesonne blanche, avec des yeux de lamiëre. Dans la crise affreuse de son amour pour Luc, dans sa douleur d'aimer el de ne pas être aimée, son bon frère Jordan lui avait bien dît qu'elle se résignerait, qu'elle ferait au bonhenr des autres le sacriOce de sa passion. Et elle s'était en effet résignée cliaquejourdavantai^e.son renoncement avait Gni par être une pure joie, une force de divine allégresse. Elle aimait toujours Luc, elle l'aimaitdans chacun de ses enfants el de ses pelits-enfants, dont elle aidait Josine à s'occuper. Elle l'aimait toujours, et d'un amour de plus en plus profond, dégagé de tout égoïsme, flampie chaste, brûlante de fraternité el de maternité. Les soins délicats, les réconforts discrets dont elle avait comblé son frère, elle les donnait maintenant à son ami, elle veillait sans cesse, ponr loi faire de chaque heure un délice. Et tout son bonheur était là, sentir combien il l'aimait lui-même, finir nn siècle dans cette amitié passionnée, aussi douce qae l'amour.
Suzanne, âgée de quatre-vingt-huit ans, était l'aînée, la sérieuse et la vénérable. De taille mince, elle demeurait droite, avec son tendre visage, dont le seul eharme, autrefois déjà, était dans la bonté, la raison solide et indulgente. Mais elle ne marchait plus guère, ses yeux secourables disaient seuls son besoin de s'intéresser aux autres, de se dépenser en bonnes œuvres. D'ordinaire, niainlenant, elle restait assise près de Luc, elle lui tenait compagnie, pendant que les deux autres, Josine et Sœurette, s'empressaient, trottaient sans bruit. Elle aussi l'avait tant airaé, aux heures tristes de sa jeunesse, d'un amour consolateur, longtemps ignoré d'elle-même I Tout entière,
elle s'était donnée sans le savoir, dans le rêve du héros qu'elle aurait voulu encourager, aider de sa tendresse; et, le jour où son cœur avait parlé, le héros était aux bras d'une autre amante, une amie seule pouvait encore prendre place à son foyer. Cette amie, elle l'était depuis des années nombreuses, avec une infinie douceur, une sérénité de tout son être, trouvant enfin la paix parfaite dans la communion de cœur et d'esprit où elle vivait avec l'homme qui était devenu son frère. Et cette amitié sans doute, pour elle comme pour Sœurette, n'était si délicieuse, que grâce au brasier d'amour dont elle était née et dont elle gardait le feu éternel.
Ainsi, Luc, très vieux, très grand, très beau, achevait de vivre dans Tamour des trois femmes, très vieilles, très grandes et très belles. Lui, avec sa haute taille que ses quatre-vingt-cinq ans n'avaient pas courbée, demeurait sain et fort, d'une solidité de chêne. Seules, ses jambes s'étaient raidies, comme pour le clouer là, devant sa fenêtre, en spectateur heureux, maintenant que sa ville était fondée. Au-dessus de son front, en forme de tour, ses épais cheveux, dont pas un n'était tombé, avaient simplement blanchi, le coiffant d'une crinière, la débordante crinière blanche d'un vieux lion au repos. Et ses derniers jours s'éclairaient, s'embaumaient de cette adoration dont l'entouraient Josine, Sœurette et Suzanne. II les avait aimées, il les aimait toutes les trois, de son vaste amour, d'où s'épanchaient tant de désir, tant de fraternité, tant de bonté, un fiot où roulait la vie, avec ses passions sans nombre, fleuve immense auquel tous les cœurs peuvent boire. Et l'amante, et les amies, il les embrassait les unes et les autres d'une même étreinte humaine, pour faire encore et encore plus de vie, plus de bonheur.
Mais des signes apparurent. Ainsi que Jordan sans doute, l'œuvre étant faite, Luc allait mourir. Un som-
ineil montait en lui, un repos bien gagné, dont il attendait l'heure avec une sérénité joyeuse. Il vit Tenir la mort gaiemenl, il la savait nécessaire et donce, sans uvoirle besoin (le la promesse menteuse du ci€l, ponr l'accepter d'un cœur bruve. Le ciel, désormais, était sur la terre, où le plus de vérité et de justice possible réalisait l'idéal, tout le bonbcur humain. Chaque être restait immortel dans les générations nées de lui, le torrent d'amour s'augmentait de chaque amour, roulait à l'isfini, assurant l'éternité à tous ceux qui avaient vécu, aimé, enfanté. Et Luc savait qu'il pouvait mourir, mais qn'il renaîtrait continuellement dans les hommes sans nombre, dont il avait voulu l'existence meilleure et plus fortonée. C'était la seule certitude de survie, elle lui donnait une paix admirable, il uvuit tant aimé les autres et s'était ' tant dépensé au soulagement de leur misère, qu'il trouvait comme une récompense et une béatitude i s'endoi^ mir en eux, à profiter lui-même de son œuvre, au sein des générations de plus en plus heureuses.
Alors, Josine, Sœurette cl Suzanne, dans lear inquiétude à le voir ainsi s';tssoupii- doucement, ne voulurent pourtant pas être tristes. Chaque matin, elles ouvrirent les Tenètres, pour que le hon soleil entrUt librement, elles parèrent et embaumèrent la chambre de fleurs, de gros bouquets d'un éclat et d'un parfum d'enfaoce. Mais, surtout, sachant combien Luc aimait les enfants, elles l'entourèrent à chaque heure d'une bande joyeuse de gamins et de gamines, dont les tètes blondes ou branes étaient comme d'autres bouquets, demain en Oeur, la force et la beauté des années futures. Et, lorsque tout ce petit monde était là, jouant avec des rires autour de son fituteuil, Luc leur souriait tendrement, suivait leurs jeux d'un air amusé, ravi de s'en aller ainsi, au milieu d'une joie si pure et d'un si vivant espoir.
Or, le jour où la mort devait venir, très juste, très
bonne, quand tomberait le crépuscule, les trois femmes qui en sentaient l'approche, aux yeux de clarté du grand vieillard, invitèrent les arrière-petils-enfants de sa descendance, les tout petits, ceux dbnt la vue lui apporterait, au dernier instant, le plus de jeunesse et le plus d'avenir. Et ceux-ci en amenèrent d'autres, des grands, des camarades, les descendants des travailleurs dont l'effort solidaire avait autrefois fondé la Crécherie. Ce fut un spectacle adorable, cette chambre ensoleillée, pleine d'enfants et de roses, tandis que le héros, le vieux lion à la crinière blanche, s'intéressait encore à eux, de son air d'allégresse attendrie. Et il les reconnaissait bien tous, il les nommait, les questionnait.
Un grand garçon de dix-huit ans, François, fils d'Hippolyle Mitaine et de Laure Fauchard, le regardait, avec deux grosses larmes, qu'il tâchait de contenir. Et il l'appela.
— Viens donc me serrer la main, mon beau François. Il ne faut pas avoir de tristesse, tu vois comme nous sommes tous contents... Et sois un brave homme, tu as encore grandi, tu vas faire un amoureux superbe.
Puis, ce furent deux jeunes filles de quinze ans, Amélie, née d'Alexandre Feuillat et de Clémentine Bourron, et Simonne, née d'Adolphe Laboque et de Germaine Yvonnot.
— Ah ! vous êtes gaies, vous deux, mes belles filles, et vous avez bien raison... Venez, que je vous embrasse, sur vos joues de printemps, et soyez toujours gaies et belles, c'est le bonheur.
Ensuite, il ne reconnut plus que les siens, dont le nombre allait en se multipliant sans cesse. Deux de ses petits-enfants étaient là, une petite-fille de dix-huit ans, Alice, née de Charles Froment et de Claudine Bonnaire, et un petit-fils de seize ans, Richard, né de Jules Froment et de Céline Lenfant. On avait seulement amené les
BSe LES QUATRE ËViSGILES
filles et les garçons, car les petits-enfants mariés, arec leurs Temmcs et leur famille, auraient fait «dater la chambre. Et il riait plus tendrement, en appelant près de lui Alice et Richard.
— Ma blonde Alice, te ToiU bonne à marier, choisis un garçon joyeux et sain comme toi. Ahl c'est iéji fait, aimez-Tous bien, ayez des enfants sains et joyeux comme vous... Et toi, mon grand Richard, In vas entrer en apprentissage, dans un atelier de chaussures, et c'est en outre, je crois, la musique qui te passionne. Traraille et chante, aie du génie.
Hais, à ce moment, le flot des tout petits finit par l'envahir. Ils étaient quatre, trois garçons et une fillette, ses arriëre-petits-enfants tous les quatre, qui s'effori^ient de grimper sur ses genoux. Et il commença par prendre l'atné, Georges, âgé de sept ans, lils de Maurice Morfdn et de Berthe Jolllvet, cousin et cousine, l'un Gis de Raymond Morrain et de Thérèse Froment, l'autre fille d'Andrii Jollivel et de Pauline Froment.
— Ah ! mon bon petit Georges, le cher petit-fils de mes deux filles, ma brune Thérèse et ma blonde Paulinel... Tes yeux étaient ceux de ma Pauline, et maintenant voilà . qu'ils deviennent ceux de ma Thérèsel Et ta bouche si fraîche, si rieuse, esl-elle de ma Thérèse, est-elle de ma Pauline?... Baise-moi bien fort, bien fort, mon bon petit Georges, pour te souvenir longtemps, longtemps, de moi.
Puis, ce fut le tour de Grégoire Bonnaire, plus petit celui-là, cinq ans à peine. Il était fils de Félicien Bonnaire et d'Hélène Jollivel, le premier né de Séverin Bonnaire et de Léonie Gourier, la seconde uée d'AndrA Jollivet et de Pauline Froment.
— Encore un petit homme de ma Pauline!... N'est-ee pas? mon Grégoire, que grand'maman Pauline est gentille, les mains toujours pleines de bonnes choses... fit
moi, le grand-grand-papa, tu m'aimes bien, mon Grégoire, tu voudras toujours être sage et beau, n'est-ce pas? quand tu te souviendras de moi... Baise-moi, baise-moi très fort.
Et, pour finir, il prit les deux derniers, Clément efLuce, le frère et la sœur, l'un sur le genou droit, l'autre sur le genou gauche. Clément avait cinq ans, Luce avait deux ans. Ils étaient nés de Ludovic Boisgielin et de Mariette Froment. Mais ici les souvenirs se levaient en foule, avec Ludovic, fils de Paul Boisgelin et d'Antoinette Bonnaire, avec Mariette, fille d'Hilaire Froment et de Colette, la délicieuse, l'aînée de Nanet et de Nise. Les Delaveau, les Boisgelin, les Bonnaire, mêlés aux Froment, renaissaient sous ces fronts purs, aux légers cheveux bouclés.
— Venez, venez, petit Clément, petite Luce, mes chers amours. Si vous saviez tout ce que je retrouve, tout ce que je lis au fond de vos yeux clairs!... Petit Clément, tu es déjà très bon et très fort, oh! je le sais, je suis renseigné par grand-père Hilaire, qui est bien content de t'entendre toujours rire... Et toi, petite Luce, si petite, parlant à peine, on te sait tout de même une brave petite femme, car tu ne pleures jamais, tu tends gaiement tes menottes au bon soleil... Il faut aussi me baiser, vous deux, mes beaux enfants adorés, le meilleur de ce que je vais laisser de moi, toute ma force et toute mon espérance!
Les autres s'étaient rapprochés, il aurait voulu avoir les bras assez longs, pour tous les prendre et les serrer tous sur son cœur. C'était à eux qu'il confiait l'avenir, il leur léguait son œuvre, comme à des forces nouvelles qui devaient la revivre et l'élargir sans fin. Toujours il s'en était remis aux enfants, aux générations futures, pour achever l'œuvre du bonheur. Et ces chers enfants nés de lui, et dont il était si tendrement entouré, dans la paix sereine de sa dernière heure, quel testament de
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justice, de vérilê et de LonCé il leur laissait, avec quelle pHïision il faisait d'eux les exécuteurs de son rêve, l'hit- [nanilë de plus en plus libérée, heureusel
— Allez, iillez, [ues enfants chéris 1 soyez sa^s, soyei 1res justes et très bons! souvenez-vous de m'aïoir tons embrassé aujourd'hui, et aimez-moi toujours bien, aîmeEvous toujours bien les uns les autres ! Vous saurez un jour, vous ferez ce que nous avons fait, et vos entants à leur tour devront faire ce que vous ferez, beaucoup de travail, beaucoup de vie, beaucoup d'amour !... En attendant, mes enfants chéris, allez, allez jouer, soyez très «ains et très gais!
Josine, Sœurette et Suzanne voulurent alors congédier la Lande joueuse, par crainte du tapage, en voyant Lac s'affaiblir peu à peu. Mais il n'y consentit point, il désira garder les enfants près de lui, afin de s'en aller doucement, dans le bruit joyeui de leurs rires. Et il (ut convenu que les enfants descendraient jouer au jardin, sous sa fenêtre. Il les entendait, il les voyait, il était content.
Déjà, le soleil baissait à l'horizon, un i,'rand soleil d'été -dont la ville entière resplendissait. La chambre en était toute dorée, comme d'une gloire, et Luc, daoa cette splendeur, assis au fond de son' fauteuil, garda longtemps le silence, les yeux sur l'immense horizon. Une paix profonde se faisait, Josine et Sœurette, muettes comme lui, étaient venues s'accouder à sa droite et à sa gauche, tandis que Suzanne, assise, semblait suivre elle aussi le , même rêve. Et il parla enfin, d'une voii ralentie, qui semblait devenir peu à peu lointaine.
-~ Oui, notre ville est là, Beauclair régénéré flamboie dans l'air pur, et je sais que les villes voisines, Brias, Magnolles, Formeries, Saint-Cron, ont dû nous suivre, se sont refaites également, amenées à nous par l'exemple, conquises au tout-puissant bonheur... Mais, par delà ce
large horizon, de l'autre côté des Monts Bleuses, et làbas, après le vague infini de la Roumagne, que devient le vaste monde, où les provinces et les nations en sont-elles de la longue lutte, de la rude et sanglante marche vers la Cité heureuse ?
De nouveau, il se tut, envahi de pensées. Il n'ignorait pas que révolution s'accomplissait partout, se propageant à chaque heure avec une vitesse accrue. Des simples villes, le mouvement avait gagné les provinces, puis la nation entière, puis les nations voisines; et il n'y avait plus de frontières, plus de montagnes, plus d'océans infranchis- j:
sables, la délivrance volait d'un continent à l'autre, balayant les gouvernements et les religions^ unissant les races. Seulement, dans cette reconstruction de l'humanité, les événements ne s'accomplissaient pas partout de la même façon. Tandis que Beauclair évoluait sans tropde luttes, grâce à l'expérience tentée avec l'association, en un lent acheminement vers toutes les libertés, la révolution éclatait ailleurs, le sang coulait, parmi les massacres et les incendies. Il n'était pas deux Etats voisins qui eussent pris la même route, et c'était par les chemins les plus différents, les plus contraires, que tous les peuples allaient se rencontrer en la même fraternelle Cité, la métropole enfin conquise de la fédération^ humaine.
Et Luc reprit, comme en un rêve, de sa voix qui s'affaiblissait :
— Ah ! je voudrais savoir, oui ! avant de quitter mon^ œuvre, je voudrais savoir jusqu'où, dès aujourd'hui, l» grande besogne est faite... Je dormirais mieux, j'emporterais encore plus de certitude et d'espérance.
Il y eut un autre silence. Comme lui, Josine, Sœurette et Suzanne, très vieilles, très belles et très bonnes^ rêvaient toujours, les yeux au loin.
Puis, ce fut Josine qui commença,
MO LES QUATRE ËViSGILES
— J'ai SU des choses, un voyageur m'a fait ce récit.. Dans une grande République, les eollecUvisles sont devenus les maîtres du pouvoir. Pendant des années, i)s ont mené la plus acbnrnée des batailles politîqnes, pour s'emparer des Chambres et du gouvernement. Et, légalement, ils n'ont pu y parvenir, ils ont dû Taire nn coup d'Etal, lorsqu'ils se sont sentis en force, certains de trouver un appui solide dans le peuple. Dès la lendemain, ils ont appliqué leur programme entièrement, à coups de lois et de décrets. L'expropriation en masse a commencé, toute la richesse privée est devenue la richesse de la nation, tous les instruments du travail ont fait retour aux travailleurs. Il n'y a plus eu ni propriétaires, ni capitalistes, ni patrons, l'Etat seul a régné, maitre de tout, à la fois propriétaire, capitaliste et patron, régulateur et distributeur de la vie sociale... Hais cette secousse immense, ces modiGcations brusques et radicales ne purent naturellement se produire sans des troubles terribles. Les classes ne se laissent pas déposséder ainsi, même des biens volés, et d'effroyables émeutes éclatèrent de toutes parts. Des propriétaires préférèrent se faire tuer, sur le seuil de leur domaine. D'autres détruisirent leurs biens, inondèrent des mines, ravagèrent des voies ferrées, anéantirent des usines et des manufactures, pendant que des capitalistes bràlaient leurs valeurs et jetaient leur or à la mer. Il fallut faire le siège de certaines maisons, des villes entières durent être prises d'assaut. Pendant des années, l'affreuse guerre civile régna, et les pavés furent rouges de sang, et les fleuves roulèrent des cadavres... Puis, l'Etat souverain avait toutes sortes de dirGcullés pour que l'ordre nouveau marchât sans heurt. L'heure de travail était devenue l'unité de valeur, permettant les échanges, grâce k na système de bons. D'abord, on avait créé une commissioa de statistique veillant à la production et réparlissanl les
produits, au prorata du travail de chacun. Ensuite, on avait senti le besoin d'autres bureaux de contrôle, et une organisation compliquée semblait rqpousser peu à peu, encoiQbrer les rouages de la société naissante. On retombait à Tenrégimentement de la caserne, jamais cadres plus durs n'avaient parqué les hommes en des cases plus étroites... Et, pourtant, l'évolution s'accomplissait, c'était quand même un pas vers la justice, le travail rentrait en honneur, la richesse se répartissait chaque jour avec plus d'équité. Au bout, il y avait fatalement la disparition du salariat et du capital, la suppression du commercé et de l'argent. Et, m'a-t-on raconté, voilà qu'aujourd'hui cet Etat collectiviste, bouleversé par tant de catastrophes, arrosé de tant de sang, entre dans la paix, aboutit à la fralernelle solidarité des peuples libres et travailleurs.
Josine ne parla plus, retombée dans sa contemplation muette du vaste horizon. Et Luc reprit doucement :
— Oui, c'est un des chemins sanglants, un de ceux dont je n'ai pas voulu. Mais, à cette heure, qu'importe ! puisqu'il conduisait à la même unité, à la même harmonie.
Alors, ce fut Sœurette qui parla, les yeux grands ouverts sur le vaste monde, par derrière lea promontoires géants des Monts Blouses.
— J'ai su également toute une histoire, des témoins m'ont raconté ces effrayantes choses... C'est dans un vaste empire voisin, les anarchistes ont fini par faire sauter la vieille charpente sociale, à coups de bombes et de mitraille. Le peuple avait tant souffert, qu'il s'était mis avec eux, achevant l'œuvre libératrice de destruction, balayant jusqu'aux dernières miettes du monde pourri. Longtemps, leç villes dans la nuit avaient flambé comme des torches, au milieu du hurlement des anciens bourreaux égorgés, qui ne voulaient pas mourir. Et c'était le déluge de sang prédit, dont les prophètes de l'anarchie avaient annoncé longtemps la nécessité féconde... Ensuite, les temps nou-
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veaux com mener lent. Le cri nV'Uit pas < k chacun selon ses œuvius », m;its < à cli^cuii selon ses besoins >. L'bomtne avait droit à la vie. au logement, au vêlement, au pain quotidien. On avait donc mis toutes les richesses en tas, puis on avait partagé, ne commençant à rationner chacun que le jour où il n'y en avait plus eu autant pour tous. L'humanité entière au travail, la nature exploitée avec science et méthode, devaient fournir des produits incalculables, une fortune immense, suffisante pour combler les appétits des peuples décuplés. Lorsque la société voleuse et parasitaire au rai (disparu, avec l'argent, source de tous les crimes, avec les lois sauvages de restriction et de répression, sources de toutes les iniquités, la paix régnerait par la communauté libertaire, où le bonheur de chacun serait fait du bonheur de tous... El plus d'autorité d'aucune sorte, plus de lois, plus de gouvernement. Si les anarchistes avaient accepté le fer et le feu, la nécessilé sanglante d'une extermination première, c'était dans la certitude de ne pouvoir détruire à fond les anciens atavismes monarchiques et religieux, écraser i. jamais l'antorité en ses derniers germes, que sous celle brutale cautérisation de la plaie séculaire. D'un coup, si l'on ne voulait pas être repris, il fallait couper les vives attaches avec le passé d'erreur et de despotisme. Toute politique était mauvaise, empoisonneuse, parce qu'elle se trouvait fatalement faite de compromissions et de marchés, dont les déshérités restaient les dupes... Et, sur les ruines du vieux monde détruit, balayé, le rêve hautain et pur de l'anarchie avait ensuite tenté de se réaliser. C'était la conception la plus large, la plus idéale d'une humanité juste et paisible, l'homme libre dans la sociélé libre, chaque être délivré de toutes les entraves, jouissant à l'infini de tous ses sens et de toutes ses facultés, exerçant pleinement son droit de vivre, d'être heureux par sa pari de possession de tous les biens de
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la terre. Peu à peu, l'anarchie en était alors venue à se fondre dans révolution communiste, car elle n'était en réalité qu'une négation politique, elle différait simplement des autres sectes socialistes par sa volonté de tout abattre pour tout reconstruire. Elle acceptait l'association, les groupes libres vivant d'échanges, sans cesse en état de circulation, se dépensant et se reconstituant, comme le sang même du corps, et le grand empire où elle avait triomphé, parmi les massacres et les incendies, est allé rejoindre les autres peuples libérés, dans la fédération universelle.
Sœurette cessa de parler, immobile et rêveuse, le coude appuyé au dossier du fauteuil. Et Luc dit avec lenteur, de sa voix qui s'embarrassait :
— Oui, au dernier jour, au seuil de la terre promise, les anarchistes, après les collectivistes, devaient rejoindre les disciples de Fourier. Si les chemins étaient différents, le but restait commun.
Puis, après une songerie, il dit encore :
— Que de larmes, que de sang, que d'abominables guerres, pour conquérir la paix fraternelle, voulue également par tous ! Tant de siècles d'égorgement fratricide parmi les hommes, lorsque la question était simplement de savoir s'il fallait passer à droite ou à gauche, pour arriver plus vite au bonheur final !
Silencieuse jusqu'alors, Suzanne, assise, et les yeux, elle aussi, perdus par delà les horizons, prit enfin la parole, dans un grand frisson de pitié.
— Ah ! la dernière guerre, la dernière bataille ! Elles furent si terribles, que les hommes, à jamais, en ont brisé leurs épées et leurs canons... C'était au début des grandes crises sociales qui viennent de renouveler le monde, et j'ai su ces effroyables choses par des hommes, dont la raison avait failli se perdre, au milieu de ce choc suprême entre les nations. Dans la crise affolée des
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peuples, gros de la socîélé future, une moitié de l'Europe s'âlait jetée sur l'autre, et les continents avaient sui?i, des escadres se lieurtaient Bur tous les océans, pour ia domination des eaux et de la terre. Pas une nation n'avait pu rester à l'écart, elles s'étaient entraînées les unes les autres, deux armées immenses entraient en ligne, toutes brûlantes des fureurs ancestrales, résolues à s'écraser, comme si, par les champs vides et stériles, il ; avait, sur deux hommes, un homme de trop... Et les deux armées immenses de frères ennemis se rencontrèrent aa centre de l'Europe, en de vastes plaines, où des millions d'êtres pouvaient s'égorger. Sur des lieues et des lieues, les troupes se déployèrenl, suivies d'autres troupes de renfort, un Ici torrent d'hommes, que, pendant un mois, la bataille dura. Chaque jour, il j avait encore de la chair humaine pour les balles et les boulets. On ne prenait même plus le temps d'enlever les morts, les tas faisaient des murs, derrière lesquels des régiments nouveaux, intarissables, venaient se faire tuer. La nuit n'arrêtait pas le combat, on s'égorgeait dans l'ombre. Le soleil, à chacune de ses aurores, éclairait des mares de sang élargies, un champ de carnage où l'horrible moisson entassait les cadavres en meules, de plus en plus hautes... El, de partout, c'était la foudre, des corps d'armée entiers disparaissaient dans un coup de tonnerre. Les combattants n'avaient pas même besoin de s'approcher ni de se voir, les canons tuaient de l'autre cdté de l'horizon, lançaient des obus dont l'explosion rasait des hectares de terrain, asphyxiait, empoisonnait. Du ciel luimême, des ballons jetaient des bombes, incendiaient les villes au passage. La science avait inventé des explosifs, des engins capables de porter la mort à des distances prodigieuses, d'engloutir brusquement tout an peuple, comme en un tremblement de terre... Et quel monstrueux massacre, au dernier soir de cette bataille
géante ! Jamais encore un pareil sacrifice humain n'avait fumé sous le ciel. Plus d'un million d'hommes étaient couchés là, par les vastes champs dévastés, le long des rivières, au travers des prairies. On pouvait marcher pendant des heures et des heures, toujours on rencontrait une moisson plus large de soldats égorgés, les yeux grands ouverts, criant la folie humaine de leurs bouches béantes et noires... Et ce fut la dernière bataille, tellement répouvante glaça les cœurs, au réveil de cette ivresse affreuse, et tellement la certitude vint à chacun que la guerre n'était plus possible, avec la toute-puissance de la science, souveraine faiseuse de vie, et non de mort.
Suzanne retomba dans le silence, frémissante, les yeux clairs, radieux de la paix future. Et Luc conclut, de sa voix devenue faible comme un souffle :
— Oui, la guerre est morte, c'est Tétape suprême, le baiser entre frères, au terme du long voyage, si rude, si douloureux... Ma journée est finie, je puis dormir.
Il ne parla plus, cette minute dernière fut auguste et douce. Josine, Sœurette et Suzanne ne bougeaient pas, attendaient sans tristesse, avec une ferveur tendre, dans la chambre si calme et si gaie, toute pleine de fleurs et de soleil. En bas, sous la fenêtre, la bande joyeuse des enfants jouait toujours, et Ton entendait les cris des tout petits, les rires des grands, cette allégresse de l'avenir en marche, vers des joies de plus en plus larges. Puis, c'était l'immense ciel bleu, le soleil amical resplendissant à l'horizon, le fécondateur, le père, dont on avait capté et domestiqué la force créatrice. Et, sous le flamboiement de ses rayons de gloire, c'étaient les toitures étincelantes de Beauclair triomphant, la ruche à cette heure en pleine besogne, où le travail régénéré ne faisait plus que des heureux, par la juste répartition des biens de ce monde. Et c'était encore, au delà des champs fertiles de
îjnc, de l'iiuire côté des Monts Bleuses, la
la Rour.'a
rédération procti;iino des peuples, l'unique peuple fraternel, l'humanité remplissant enlin sa destinée de vérité, de justice et de paix.
Alors, Luc, d'un dernier regard, embrassa la ville, l'horizon, la terre entière, où l'évolution, commencée par lui, se propageai! et s'achevait. L'œuvre était faite, la Cilé était Fondée. El Luc expira, entra dans le torrent d'universel amour, d'éternelle vie.
597. — L.-I.iipiiiiieiies réunies, 7, rue SaiiU-Btuoîl, Paiis.