LIVRE TROISIÈME
A. ia Guerdache, le coup fut terrible. Du jour au lendemain, la ruine s'abattait sur cette résidence de luxe et de plaisir, qui retentissait de continuelles fêtes. Une chasse dut être décommandée, il fallut renoncer aux grands dîners de chaque mardi. Le nombreux personnel allait être congédié en masse, on parlait déjà de la vente des voitures, des chevaux, du chenil. Dans les jardins, dans le parc, la vie bruyante, Taffluence sans fin des visiteurs avait cessé. La vaste demeure elle-même, les salons, la salle à manger, le billard, le fumoir, n'étaient plus que des déserts, où frissonnait le vent de désastre. Une demeure foudroyée, qui agonisait dans la soudaine solitude du malheur.
Et, au travers de cette infinie tristesse, Boisgelin promenait son ombre lamentable. La tête perdue, décomposé, anéanti, il passait des journées affreuses, ne Sachant que faire de son corps, errant ainsi qu'une âme en peine, parmi cet écroulement de ses jouissances. Ce n'était au
lit) LES QtiATRi!: Evangiles
fond qu'un pauvre être, homme de cheval et de cercle, médiocre aimuble, dont la belle prestance, la haute mine correcte, monocle à l'ceil, s'effondrait, au premier souffle tragique de la vérité et de la justice. Jusque-là, installé carrément dans son plaisir, convaincu qu'il lui était dil, n'ayant jamais rien fait de ses dix doigts et se croyant un être à part, élu, privilé9:iâ, né pour que le travail des autres le nourrit et l'amusât, comment aurait-il compris la logique catastrophe qui l'écrasait? La religion de son égoisme recevait un chùc trop rude, il restait éperdu devant l'avenir dont il ignorait l'inquiétude. Au fond de son effarement, il y avait surtout la terreur de l'oisif, de l'ontrctenu.que bouleverse t'incapacilé où il se seul de gagner sa vie. l'uisquc Delaveau n'était plus là, de qui donc exigerait-il les bénéfices que son cousin lui avait promis, le jour où il l'avait déterminé à mettre son capital dans la bonne spéculation de l'Abime? L'usine était bi'ùlée, le capital avait sombré sous les décombres, où Irouvcrait-il de quoi vivre demain? El il marchatl comme un fou, par les jardins déserts, par la maison lugubre, sans trouver la réponse.
D'abord, au soir du drame, Boisgeltn fut hanté par l'effroyable fin de Delaveau et de Fernande. Lui ae pouvait avoir de doute, car il se souvenait de quelle façon rageuse elle l'avait quitté, en proférant des menaces contre son mari. C'était certainement à la suite de qaelque scène atroce que Delaveau avait lui-même incendié la maison, afin de s'anëandr avec la coupable. Et il y avait là, pour un simple jouisseur comme Bojsgelin, une féroi'.i(é noire, une violence Ue monstrueuses passions, dont l'effroi persistait, gâtiitt sa vie. Ënsnile, co qui l'acheva, ce fut de comprendre qu'il n'avait pas la tète solide, l'énergie nécessaire pour mettre un peu d'ordre dans une affaire si compliquée cl si compromise. Du matin au soir, il rouhiit dos projets, sans savoir auquel s'arrêter. Devait-il
chercher à relever l'usine, tâcher de découvrir de l'argent, une société, un ingénieur, dans Tespoir de continuer Texploitation? Gela semblait d'une réussite presque impossible, car les pertes étaient considérables. Ou bien allait-il attendre un acheteur, qui s'accommoderait des terrains, de Toulillage et du matériel sauvés, à ses risques et périls? Mais, cet acheteur, il doutait fort de sa venue, il doutait surtout d'obtenir de lui un prix même assez gros qui permît de liquider la situation. Et la question de l'existence demeurait toujours à résoudre, dans ce grand domaine de la Guerdache, grevé d'énormes frais, d'un entretien très lourd, et où, dès la fin du mois, 1/ n'aurait peut-être pas de pain à manger.
Une seule créature eut alors pitié de ce misérable homme, si tremblant, si abandonné, rôdant dans sa demeure vide comme un entant perdu, et ce fut Suzanne, sa femme, cette femme d'une héroïque douceur qu'il avait affreusement outragée. Au début, lorsqu'il lui imposait sa liaison avec Fernande, vingt fois elle s'était levée le matin résolue à un éclat, pour chasser de la maison la maîtresse, l'étrangère ; et, chaque fois, elle avait fini par demeurer dans son aveuglement volontaire, certaine que, si elle chassait Fernande, son mari la suivrait, tellement il était hanté, possédé. Puis, la situation anormale s'était •réglée, elle avait fait chambre à part, elle n'avait plus été la femme légitime que devant le monde, gardant ainsi les apparences, se consacrant tout entière à l'éducation de son fils Paul, qu'elle voulait sauver du désastre. Sans ce bel enfant, blond comme elle, doux comme elle, jamais elle ne se serait résignée. Il était la cause profonde de son renoncement, de son sacrifice. Aussi l'avait-elle enlevé au "^père indigne, comme une intelligence, un cœur à elle, à elle seule, où elle cultiverait la raison et la bonté, pour sa consolalioii. Et les années s'étaient écoulées de la sorte, dans la joie grave de le voir grandir en
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sn^'cssc, on tcndr(^i^:^c ; et elle avait assisié, sans y prendre pnrl. de loiji puiir ainsulirc, nudr.imequisc déroulait, la Icnle ruine di' l'Aliîme l'ii face de la prospérité croissante de \a CrûcliLM'ifî, la conlnp;ioii de la jouissance, dont la folie, autoiii' d'elle, emportait son monde au gouffre. Eniin. une démenée deniiérc venait de tout anéantir dans une suprême flambée d'ineendic, et elle non plus ne doutait pas que ce ne Tût Delaveau, prévenu, qui eût allumé ce culossal bûcher, pour s'v brûler avec la coupable, la corruptrice, la dûvoralriee. Elle en gardait aussi le frisson, ollc se demandait si clic n'était pas ua peu complice, par sa faiblesse, sa résignation à tolérer depuis si longti'mps la Iraliison, la honte installées chez elle. Si elle s'était révolti'e dés le premier jour, peut-être le crime ne sernil-il pas allé jusqu'au bout. Et ce débat de sa conscience acheva de la bouleverser, de l'attendrir devant ce misérable liomme qu'elle voyait, depuis la catastrophe, promener épcrdument son nllreus désarroi, an travers du jardin dOserl etde la maison vide.
Alors, comme elle traversait un m:itin le grand salon, où il avait donné tant de fêtes, elle l'aperçut effondré dans un fauteuil, qui pleurait comme un enfant, à gros sanglots. Elle en fut toute remuée, emplie d'une grande pitié. Et elle s'approeba, elle qui, depuis tant d'années, ne lui adressait plus la parole, quand le monde était parti,
— Ce n'est pas en te désespérant, dit-elle, qne tn trouveras la force dont tu as besoin.
Saisi de lavoir, de l'entendre lui parler, il la regardai! confusément, parmi ses larmes.
— Oui, tu auras beau errer du malin au soir, le courage doit être en loi, tu ne le iroiiveras pas ailleurs.
11 eut un geste de désolation, il répondit à voix très basse :
— Je suis si seul!
. Ce n'élait point un méchant homme, ce n'était qu'un sot et un faible, un de ces lâches cœurs dont le plaisir égoïste fait des bourreaux. Et il s'était plaint de la solitude où elle le laissait, dans le malheur, d'un air si accablé, qu'elle en fut très émue.
— Tu veux dire que tu as voulu être seul. Pourquoi, depuis ces affreuses choses, n'es-lu pas venu à moi i
— Mon Dieu! bégaya-t-il, est-ce un pardon?
Et il lui saisit les mains qu'elle lui abandonna; et, dans l'anéantissement où il était, il confessa sa laute, éperdu de repentir. Il n'avouait rien qu'elle ne sût déjà, sa longue trahison, cette maîtresse introduite au foyer domestique, celte femme qui l'avait rendu fou, jusqu'à la ruine; mais il mettait à s'accuser un tel emportement de franchise, qu'elle en était touchée, comme d'un aveu nouveau, entier, dont il aurait pu s'éviter l'humiliation. Et il finit en disant :
— C'est vrai, je t'ai outragée si longtemps, j'ai été abominable... Pourquoi m'avais-tu abandonné, pourquoi n'as-tu rien tenté pour me reprendre?
Il touchait là le douloureux cas de conscience où elle était, le sourd remords qu'elle éprouvait, de n'avoir peutêtre pas fait tout son devoir, en ne pas l'arrêtant dans sa chute. Et la réconciliation, que la pitié avait commencée, s'acheva dans ce sentiment de fraternelle indulgence. Les plus purs, les plus héroïques, n'ont-ils pas souvent leur part de la faute, lorsque les mauvais et les faibles succombent autour d'eux ?
— Oui, dit-elle, j'aurais dû lutter davantage, j'ai trop voulu sauver ma fierté, assurer ma paix. Nous avons besoin d'oubli l'un et l'autre, il faut que tout ce passé soit mort.
Puis, comme leur fils Paul passait dans le jardin, sous les fenêtres, elle l'appela. C'était maintenant un grand garçon de dix-huit ans, intelligent et fin, qu'elle avait
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fait à son image, d'une grunde tendresse, d'une grande raison, débarrassé surtout de tous li;s préjugés de caste, prêt à vivre du travail de ses miiins, le jour où les cîrconstancosTcxigeraiciit. Il s'était piissionné pour la terre, il passait des j'ouriiéus h la ferme, s'inléressant ans questions ie culture, aux semences qui germent, aux moissons qui poussent. Et, justement, lorsque sa mère le pria de venir un instant, il se rendait chez Feuitlat, pour voir un modèle nouveau de charrue.
— Viens, mon enfant, ton pËre est dans le chagrin, et je désire que tu l'emhrasscs.
Il y avait eu rupture entre le père et le fils, comme entre l'époux et l'épouse., l'ris tout entier par la mère, l'en faut avait grandi dans un respect froid pour cet homme qu'il sentait le méchant, le tourmunteur. Aussi Paul, saisi, touché, regarda-t-il quelques secondes ses parents, si paies, si bouleversés d'cjnction. Il comprit, il embrassa très affectueusement son père, il se jeta au cou de sa mère, pour l'embrasser elle aussi, de tout son cœur. La famille se retrouvait, il y eut là une minute heureuse, où l'on put croire que désormais l'entente stirait parfaite.
Lorsque Suzanne à sou tour l'eut embrassé, Boisgelin dut contenir une nouvelle crise de larmes.
— Bien! bien! nous voilà d'accord. Âh 1 mes entants, ça me ri'nd du couragi-... Nous sommes dans une situation si terrible! 11 va falloir nous entendre, prendre ane décision.
.\ssis tous les trois, ils causèrent un moment, car il Hv.iit le besoin de parler, de se coiilier h celle femme et à cet enfant, après avoir si éperdument promené seul raiit;oisse de sa faiblesse. H crut devoir rappeler à Suzanne comment ils avaient ai^Iieté l'Abîme un million el la Guerdach'.; cinq conl mille francs, avec les deux millions qui leur reliaient, lu million de sa dot à elle et le [[lilliûii sauvé dans la débâcle de ^a fortune à lui. Les
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cinq cent mille francs qui restaient sur les deux millions,' rerais aux mains de Delaveau, avaient servi comme fonds de roulement pour Tusine. Tout leur argent se trouvait donc placé là, et le pis était que, lors des derniers embarras, il avait fallu emprunter six cent mille francs, dette qui grevait lourdement l'exploitation. Il semblait bien que l'usine était morte, maintenant qu'elle était brûlée, et qu'il eût fallu payer les six cent mille francs, avant de la f tire renaître de ses cendres.
— Alors, à quoi vas-tu te décider? demanda Suzanne. Il dit les deux solutions entre lesquelles il se débattait,
sans pouvoir choisir, tant elles offraient de difficultés l'une et l'autre : ou bien se débarrasser de tout, vendre ce qui n^st.iit de TAbîme à n'importe quel prix, sans doute à peine de quoi payer la dette de six cent mille francs; ou bien trouver des fonds nouveaux, constituer une société, dont il serait, avec son apport des terrains et de Toulillage sauvé,- combinaison qu'il sentait d'ailleurs cbimérique. Et, chaque jour, la solution était plus pressante, car la ruine s'aggravait totale et certaine. Suzanne lit une remarque.
— Nous avons encore la Guerdache, nous pouvons vendre.
— Oh! vendre la Guerdache! répondit-il d'un air désespéré. Vendre ce domaine où nous nous plaisons, où nous avons nos habitudes! Et pour aller nous réfugier, nous cacher dans quelque trou de misère! Quelle déchéance, quelle affreuse douleur encore!
Elle était redevenùe grave, voyant bien qu'il ne s'accoutumait pas à l'idé'i d'une existence médiocre et sage.
— Mon ami, il faudra bien toujours en venir là. Nous ne pouvons [lins garder un train de maison si lourd.
— Sans «.oiite, sans doute, on vendra la Guerdache, mais plus lard, lorsqu'une occasion se présentera. Si nous la metlioiis en vente maintenant, nous ne trouverions pas
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la moitiâ de sa valeur, car ce serait l'avea de notre rsioa, et tout le pays s'entendrait contre nous, pour ae réjoair al spAculer.
Puis, il se servit d'un aliment plus direct.
— D'ailleurs, chère amie, la Guerdache est ï toi. Ainsi qu'il a été dit dans les actes, les cinq cent milla frana de l'achat onl été pris sur le million de (a dol, et lei autres cinq cent mille francs sont entrés pour lit moitié dans le million que l'Âblms nous a coâlé. Si nous sommes copioprtétuires de l'usine, la Guerdache est donc la propriété entière, et mon désir est simplement de te iaconsei'ver le plus longtemps que nous pourrons.
SuzHiinu cul un {lestc, ne voulant pas insister, mais laissant entuiidru que, depuis longtemps, elle était rési};iiée à tous les s;icrilices. Son mari la regardait, et il parut hrusqiieineiii jiris d'un souvenir.
— Ah ! dis duuc, je voulais te demander... Esl-ce qoe (u as jamais revu ton ancien ami, monsieur Luc Froment?
Dlle demeura un instant stupéfaite. A la suite de la foDdalLOii de la Crécherie et de la rivalité aiguë qui s'était déclarée entre li-s deux usines, sa rupture nécessaire avec Luc n'uvuii p,<s été le moindre de ses chagrins, parmi tant d'anieriunies duinestiqnes. Elle perdait en lui un cœur fraternel, cordiiil et consolateur, qui l'aurait secourue, soutenue. Mais elle s'était résignée une fois de plus, elle neravaitdêslur'a rencontré qne de loin en loin, au hasard de ses rares sorties, sans jamais lui adresser la parole. Lui-même iiuilait sa discrétion, son renoncement, il semtijait bien que leur ancienne intimité attendrie était pour toujours jjiorte. Cela n'empêchait pas la jeune femme de porter à l'œuvre de Luc un intérêt passionné, ' dont elle ne parlait i personne. Elle continuait k être sccrèlemunl avec lui, dans son effort généreux, dans sa volonté de mettre un peu de justice et d'amour tJiT la
terre. Aussi avait-elle souffert avec lui, triomphé avec lui, et lorsqu'on l'avait cru mort un moment, sous le couteau de Ragu, elle s'était enfermée deux jours, loin de tous les yeux. Et, au fond do sa douleur, elle découvrait une angoisse intolérable, la liaison avec Josine qu'elle apprenait ainsi et qui lui laissait une blessure. Avait-elle donc aimé Luc sans le savoir? n'avait-elle pas rêvé la joie, la fierté d'un époux tel que lui, qui aurait fait un si magnifique usage de la fortune? ne s'était-elle pas dit qu'elle l'aurait aidé, qu'ils auraient ensemble réalisé des prodiges de paix et de bonté? Mais il avait guéri, il était maintenant le mari de Josine, et elle avait senti de nouveau tout sombrer dans son abnégation d'épouse sacrifiée, de mère ne vivant plus que pour son fils. Luc cessait d'exister pour elle, et la question qui lui était posée la ramenait de si loin, qu'elle ne cacha pas sa grande surprise, avant de répondre.
— Comment veux-tu que j'aie revu monsieur Froment? Tu le sais bien, voilà plus de dix ans que nos relations sont rompues.
Boisgelin, tranquillement, haussa les épaules.
— Oh! ça n'empêche pas, tu aurais pu le rencontrer et lui parler. Vous vous entendiei si parfaitement, autrefois.. . alors, tu n'as gardé aucun rapport avec lui?
— Non, dit-elle nettement. Si je le voyais encore, tu le saurais.
Elle sentait grandir son étonnement, blessée de son in^
sistance, un peu honteuse d'être interrogée de la sorte.
Où Toulait-il en venir? à quel propos ce désir qu'elle eût
conservé des rapports avec Luc? Et, à son tour, elle fut
curieuse d'être renseignée.
— Pourquoi me demandes-tu cela?
— Pour rien, une idée en l'air que j'ai eue tout à l'heure.
Il y revint cependant, il finit par se confesser.
— Voilà... Je te disais que nous avions deux partis à prendre, ou vendre l'Abimcen nous débi)rrasBait( de loat, ou créer une société d'exploitation, dans lafjucDe je resterais. Eh bien! il y a un troisième moyen, une combiDaïson des deux autres qui serait de nous Taire acheter l'Ablmc par la Crécherie, tout en nous réservant la meilleure partdcs bénélices... Tu comprends?
— Non, pas tout à fait.
— C'est pourtant très simple... Ce Luc doit avoir une envie folle de nos terrains. Or, il nous a fait asaes de mal, n'est-ce pas? il est bien légitime que nous tirioos de lui une grosse somme. El notre salut serait certainement là, surtout si nous avions en outre des inléréls dans la maison, ce qui nous permettrait de garder la Gaerdaciic, sans rien diminuer de noire train d'existence.
Suzanne l'écoutait avec un grand s^iisissement de tristesse. Eb quoi! c'était toujours le même homme, ref7 froyable leçon ne l'avait pas corrigé. Il ne râvait que da spéculer sur les autres, de tirer prolit de la situation oà ils pouvaient être. Surtout, il n'avait toujours qu'uo bul, ne rien l'aire, rester l'oisif, l'entretenu, le capitaliste qu'il était. Dans le désespoir alTolé où il se débattait depuis la catastrophe, il n'y avait que la terreur, la haine du traviiil, la pensée obsédante de se demander comment i) s'arrangerait pour continuer à vivre, en ne rien Taisant. Et, brusquement, sous les larmes dëjàséchées, le jouisseur reparaissait.
Elle voulut savoir jusqu'au bout.
— Mais, rcprit-cUe, qu'ai-je à voir dans cette affaire, pourquoi medcmandais-lu si j'avais conservé des relations avec monsieur Froment?
Tranquillement, il répondit :
— Oh! mon Dieu! parce que ça m'aurait facilité les ouvertures que je songe à lui faire. Tu comprends, après des années de brouille, il n'est pas facile d'abor-
der un monsieur pour entamer une question d'intérêt; tandis que ça devenait beaucoup plus simple, si le monsieur était resté ton ami... Toi-même, peut-être, tu aurais pu le voir, lui parler...
Elle l'arrêta d'un geste brusque.
— Jamais je n'aurais parlé à monsieur Froment, dans de telles conditions. Tu oublies que j'avais pour lui une affection de sœur.
Ah ! le malheureux, il en tombait à cette bassesse de spéculer sur la tendresse que Luc pouvait avoir gardée au cœur; et c'était elle qu'il imaginait d'employer pour attendrir l'adversaire, de façon à le vaincre ensuite plus aisément I
Il dut comprendre qu'il la blessait, en la voyant tout de suite plus pâle et plus froide, comme si elle s'était de nouveau retirée de lui. Et il voulut effacer l'impression mauvaise.
— Tu as raison, les affaires iie regardent pas les femmes. Tu ne pouvais en effet te charger d'une pareille commission. Mais, tout de même, je suis content de mon idée, car plus j'y réfléchis, plus je suis convaincu que notre salut est là. Je vais dresser mon plan d'attaque, puis je trouverai bien un moyen de me mettre en rapport avec le directeur de la Crêcherie. A moins encore que je ne le laisse faire lui-même le premier pas, ce qui serait plus adroit.
Il était ragaillardi par cet espoir d'en duper un autre et d'en tirer son plaisir, comme il avait fait jusque-là. La vie avait encore du bon, si l'on pouvait la vivre, les mains paresseusses et blanches, ignorantes de l'outil. Il se leva, eut un soupir de soulagement, regarda d'une des fenêtres le gi*and parc, qui semblait plus vaste par cette claire journée d'hiver, et où il espérait, dès le printemps, reprendre ses fêtes. Puis, il eut ce cri :
— Nous serions bien bêtes de nous désoler. Est-ce que
m LES QUATRE fiVlNClLES
des gens comme nous peuTenl jamais £lre misérablMl
Suzanne, qui était restée assise, arail senti croître son horrible tristesse. Un instant, elle venait d'avoir la naïve espérance de corriger cet homme, et elle s'apercevait que toutes les tempûlcs, les révolutions pouvaient passer sur lui, sans qu'il s'amendât, sans qu'il comprit même les temps nouveaux. L'antique eiploitation de l'homme par l'homme était dans sou sang, il ne pouvait vivre et jouir que sur les autres. Toujours, il resterait un grand enfant mauvais, dont elle auruit plus tard la charge, si la justice faisait jamais son œuvre. Alors, elle n'eut plus pour lui que beaucoup d'^mèrc pitié.
Pendant cette longue conversation, Paul n'avait pas buugé, écoutant ses parents, de son air doux d'ioleUigeuce et de toiitiressc. Dans ses grands jeux pensifs, passaient visiblement toutes les émotions qui agitaient sa mère. Il était en communion constante avec elle, il sonffrit de ce qu'elle soulTruil, en vovunt l'époux et le pèr« indigne. Et, comme elle s'aperçut de sa gêne douloureuse, elle lui demanda :
— Où allais-tu donc, mon enfant?
— Mère, j';iiluis à la Ferme, où Feuillat doit avoir reçu lu niiuveile charrue, pour les labours d'hiver.
Boisgi'lin l'Ut un gros rire.
-■ '.'A va l'intéresse?
— M.'iis nui, uioc! père... Aux Combollcs, ils ont des cli.irriicsà v;i|i ur qui foui des sillons de iilusiéurs kïlor>."lreii, d:iiis li'urs cliainps mis en roinrtiun, devenus un clianipiiiini.'njjc, lit c'est superbe de voir la terre retour* n-Miit fée Iée.juï;]'.i'au\ enlriiiiles.
' Il s'cntUoii^iasiitaiL avec une passion juvénile. Sa mère :iou;'i:Ml,atti'tldne.
— Va, vil, mon enfanl, va voir la charrue nouvelle, cl truv:iillu, tu t'en porteras mieux.
Leii jiiurs i7ui suivirent, Suzanne remarqua que sttn
mari ne se hâtait point de mettre son projet à exécution. Il semblait lui suffire d'aToir trouvé la solution qui, selon lui, devait les sauver tous ; et il était repris par son indolence, incapable de volonté. D'ailleurs, elle avait à la Guerdache un autre grand enfant dont les allures lui causèrent une soudaine inquiétude. Monsieur Jérôme, le grand-père, qui venait d'atteindre Tâge avancé de quatrevingt-huit ans, malgré la sorte de mort vivante dont la paralysie l'avait frappé, menait toujours à l'écart sa vie muette, n'ayant plus de rapports avec le monde extérieur, en dehors de ses continuelles promenades, dans la petite voiture que poussait un domestique. Seule, Suzanne entrait chez lui, le soignait, avait les attentions tendres que, fillette, elle lui prodiguait déjà, il y avait bientôt trente ans, dans celte même chambre du rez-de-chaussée, ouvraht sur le parc. Et elle était si habituée aux yeux clairs du vieillard, ces yeux sans fond, comme pleins d'eau de source, qu'elle pouvait y lire les moindres ombres fuirilives. Or, depuis les derniers événements, les yeux s'étaient assombris, il semblait qu'un sable lointain, en se soulevant, les eût troublés. Pendant tant d'années monotones, elle s'était penchée sur eux sans rien y voir, se demandant si la pensée ne s'en était pas allée à jamais, pour qu'ils restassent si purs, si vides! Etait-ce donc, maintenant, que la pensée revenait? ces ombres, ces fièvres renaissantes n'indiquaient-elles pas un réveil possible de tout l'être? Peutêtre même avait-il toujours été conscient, intelligent; peut-être élail-ce, par un miracle, le dur lien physique delà paralysie qui se relâchait, le délivrant un peu, au moment de la fin, i^u silence et de l'immobilité où il avait vécu si lun',^lemps emprisonné. Et elle suivait avec une surprise ri une angoisse croissantes ce lent travail de délivrance.
Un soir, le domestique qui poussait la petite voiture de monsieur Jérôme, se permit d'arrêter Suzanne, comme
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elle sor(aîl de la chambre du vieillard, remuée par le
regard vÎTanl don! il l'avail accompagnée jusqu'à la porle.
— Madame, je me suis promis de voas dire... Il me semMe que monsieurn'esl plus le même. Aujourd'hui, il a parlé.
Saisie, elle s'écria :
— Comment, il a parlé !
— Oui, hier même, j'avais bien cru l'entendre bégayer des mots, à demi-voi):, pendant une petite halte que nons avons Taite, sur la route de Brias, en face de l'Abtme. Mais, aujourd'hui, comme nous passions devant la Crècherie, il a certainement parlé, j'en suis sdr.
— Et qu'a-t-il dit?
— Ah ! madame, je n'ai pas bien compris, je crois bien que c'étaient des paroles sans suite, ça n'avait pas de sen* raisonnable.
Dés lors, dans sa tendresse inquiète, Suzanne surveilla de près le grand-père. Le domestique avait l'ordre, cbaque soir, de venir conter la journée à madame. Et ce fut ainsi qu'elle put suivre la fièvre croissante qui semblait s'emparer de monsieur Jérôme. Il était pris d'un besoin de voir, d'entendre, il exigeait qu'on prolongeât ses promenades, comme s'il fût avide des spectacles se déroul.int le long des roules. Mais, surtout, il se faisait conduire quottdiennemcntaux deux méniesendroits, soit i l'Abîme, soit à la Crêcberie, sans se lasser de regarder pendant des heures les ruines sombres de l'un, la gaie prospérité de l'autre. Il forçait le domestique à ralentir la marche,, il lui ordonnait de repasser à plusieurs reprises, bégayant de plus en plus distinctement ces mots sans suite, dont le sens échappait encore. Et Suzanne, bouleversée de ce lent réveil, finit par faire venir le docteur Novarre, désireuse d'avoir son avis.
— Docteur, lui dit-elle, après lui avoir expliqué le cas, vous ne sauriez croire de quel effroi cela m'eraplit. C'est
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comme si j'assistais à une résurrection. Mon cœur se serre, il me semble voir là un signe prodigieux, qui annonce d'extraordinaires événements.
Novarre sourit de cette nervosité de femme. Puis, il voulut se rendre compte par lui-même. Mais monsieur Jérôme n'était point un malade commode, il avait fermé sa porte aux médecins ainsi qu'au reste du monde; et, en somme, comme son état ne réclamait aucun traitement, le docteur s'abstenait d'entrer chez lui, depuis des années. Il dut donc se contenter de l'attendre dans le parc, à une de ses sorties, de le saluer, de le suivre sur la roule. Même il l'aborda, il vit ses yeux s'éclairer, ses lèvres s'ouvrir en un balbutiement confus. Et il fut étonné, remué à son tour.
— Vous avez raison, madame, revint-il dire à Suzanne, le cas est très singulier. Il y a évidemment là toute une crise de l'être, qui doit venir d'un profond ébranlement intérieur.
Anxieuse, elle demanda:
— Mais que prévoyez-vous, docteur, et que pouvonsnous faire ?
— Oh! nous ne pouvons rien faire, cela est malheureusement certain. Et, quant à prévoir ce qu'un tel état peut amener prochainement, je ne m'y hasarderai même pas... Pourtant, je dois dire que, si de p;ireils cas sont rares, il y en a des exemples. Ainsi, je me souviens d'avoir examiné, à l'Asile de Saint-Cron, un vieillard qui s'y trouvait enfermé depuis près de quarante ans, sans que les gardiens se souvinssent de l'avoir jamais entendu prononcer une parole. Tout d'un coup, il parut s'éveiller, il parla confusément d'abord, puis très nettement, et ce fut un flux interminable, des heures entières d'un bavardage ininterrompu. Mais l'extraordinaire était que ce vieillard, considéré comme idiot, avait tout vu, tout entendu, tout compris, pendant ses quarante ans d'appa-
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runt sommeil; et ce qu'il conUit ainsi, d'un flot da pLiroIes débordant, était précisément le récit sans fin de &C.S sensations, de ses souvenirs, emmagiisinés depuis son eitli'âe à l'Asile.
Suz.iniie ri'cniissail, tâchait de cacher l'alTreuse émotion où la ji'tail cet exemple.
— Et, demaiida-t-elle de nouveau, qu'est-ce que le iii.ilhiiureux est devenu?
Novarre hésita une seconde. ,
— Il est mort trois jours après. Je dois Tons l'avouiT, madame, ces sortes de crises sont presque toojuiirs le sjinpti^me d'une lin prochaine. C'est l'éternelle iriiiige de la lampe qui jette un dernier éclat avant de s'i'ltiindre.
Un grand silence régna. Elle était devenue très p&le,Ie Troid de ta mort passait. Mais ce n'était point la fin prochune du triste grand-père, c'était en elle une autre cniote, une autre douleur. Comme le vieillard de Saînt-Gron, est-ce que le grand-père avait tout vtt, tout entendu, ton! compris? El elle fmit par poser encore une question.
— Docteur, croyez-vous l'intelligence abolie, chex notre cher infirme? Selon vous, comprend-il, pense-t-il?
Novarre eut un geste vague, le geste du savant qui.en dehors de la certitude expérimentale, ne croit pouToir s'engager à rien.
— Oh! madame, vous m'en demandez beaucoup. Tovl est possible, dans ce mystère du cerveau, où nous pénétrons si difficilement encore. L'intelligence peut rester intacte, après la perte de la parole, car ce n'est pas parce qu'on ne parle pas qu'on ne pense pas... Cependant, j'aurais diagnostiqué un aifaiblissement de toutes les facultés mentales de monsieur Jérôme, je l'ai cru sombré à Jamais dans l'enfance sénile.
— Mais il est possible, dites-vous, qu'il ail gard6 8«8 facultés intactes.
— Très possible, je commence même à le soupçonner, et la preuve en est le réveil de tout l'être, la parole qui semble lui revenir peu à peu.
A la suite de cette conversation, Suzanne resta en une sorte de douloureuse horreur. Elle ne pouvait plus s'attarder afîectueusement dans la chambre du grandpère, assister ainsi à sa résurrection, sans ressentir un secret effroi. S'il avait tout vu, tout entendu, s'il avait tout compris, dans la rigidité muette où la paralysie Tenchaînait, quel terrible drame s'était passé au fond de son silence ! Depuis plus de trente ans, il était comme le témoin impassible de la rapide déchéance de sa race, ses yeux clairs avaient vu se dérouler cette défaite des siens, une chute que le vertige de la possession accélérait de père en fils. Deux générations» venaient de suffire pour brûler, au feu dévorateur de la jouissance, la fortune fondée par son père et par lui, et qu'il croyait si solide. Il avait vu son fils Michel,. devenu veuf, se ruiner dans l'amour des femmes chères, se casser la tête d'un coup de pistolet, tandis que sa fille Laure, perdue de mysticisme, entrait au couvent, et que son autre fils Philippe, marié à une catin, était tué en duel, après une existence imbécile. Il avait vu son petit-fils Gustave, le fils de Michel, jeter celui-ci au suicide, en lui volant une maîtresse et les cent mille francs de ses échéances, à l'heure où son autre petit-fils, André, le fils de Philippe, échouait dans le cabanon d'une maison de santé. Il avait vu Boisgelin, le mari de sa petite-fille Suzanne, racheter l'Abîme en péril, le confiera un cousin pauvre. Delaveau, qui, après lui avoir rendu une courte prospérité, venait de le réduire en cendres, à demi effondré déjà, le soir où il avait découvert le poison destructeur, la trahison de sa femme Fernande et du bellâtre Boisgelin, s'affolant l'un l'autre d'un besoin éperdu de luxe et de plaisir, jusqu'à la destruction de tout ce qui les entourait. Il avait
4U LES QCATKE ÉVANGILES
VU l'Abtme, sa création aimée, celte udae reçue si mo- (lesle des mnins de son père, si élargie par les siennes, devenue gé.inle, il avait vu l'Ablmo, doni il espérait qae sa race Ttirait toute une ville, l'empire du fer et de l'acier, décliner si rapidement, que, dès la deuxième ^'énêr.tlion, il n'en restait pas une picne debout. Il avait eiilin vu sa race, ou s'était accumulée si lentement, dans une longue ascendance de misérables ouvriers, la force créatrice qui avait éclaté en son père et en lui, il avaîl vu sa race tout de suite gâlée, dégénérée, détruite par l'abus de lu richussc, comme si, cliez ses petits-enTants, plus rien déjà ne tlambail de l'héroïsme au travail des Qurignon. El quelle effroyable histoire amassée dans !e crâne de ce vieillard de qualre-vingt-sept ans, quelle suite de faits terribles, résumant tout un siècle d'clTorls, éclairant le passé, le présent, l'avenir d'une famille ! Et quelle terrili.uitc chose que ce ci'àne, où semblait dormir celte bifitoire, se réveillât lentement, et que tout menacill d'à» sortir bient6t, en un Ilot de débordante vérité, si les lèvres déjà b.ilbutiantus se inetlaient à crier des paroles claires! C'était ce terrible réveil que Suzanne attendait maintenant avec une anxiété croissante. Elle et son lils étaient les derniers de la race, Paul restait le seul mile des Qurignon. La tante Laure venait de mourir dans le couvent des Carmélites cloitrées, où elle avait vécu près de quarante ans ; et, depuis des années déjà, le cousin André était mort fou, retranché du monde dès son enfance. Auïsi, lorsque Paul, à présent, accompagnait sa mère clifz monsi:^ur Jérôme, celui-ci le regardait-il lon- ^'iiemenl, de ses yeux qui s'éclairaient d'intelligence. L'unique et frète rameau était la, du chêne au tronc puissant, qu'il avait jadis espéré voir croître cl se bifurquer en vigoureuses brinches, toute une famille pullulante. L'arbre familial n'apportait-il pas la sève nouvelle, ane santé et une vigueur puisées dans de rudes ancêtres
IflATAlU «VU
travailleurs? sa descendance n'allait-elle pas désormais s'épanouir, se répandre, pour la conquête de tous les biens et de toutes les joies de la terre? Et la sève était déjà tarie chez ses petits-fils, la vie de richesse mal vécue avait consumé Tamas lointain des forces ancestrales, en moins d'un demi-siècle. Quelle amertume, lorsque le triste grand-père, le témoin suprême demeuré debout au milieu de tant de ruines, ne trouvait plus devant lui que le doux Paul, si fin, si délicat, dernier cadeau de la vie, qui semblait avoir voulu laisser aux Qurignon ce précieux rejeton, afin de repousser et de refleurir dans la terre nouvelle! Et quelle ironie douloureuse, qu'il restât seulement, à cette heure, cet enfant paisible et réfléchi, dans cette Guerdache énorme, cette habitation royale, achetée très cher autrefois par monsieur Jérôme, dans l'espoir et l'orgueil de la peupler un jour de ses nombreux descendants! Il en voyait les appartements si vastes occupés par dix ménages, il y entendait les rires d'une troupe sans cesse accrue de garçons et de filles, c'était le domaine familial, heureux, luxueux, où régnerait la dynastie de plus en plus féconde des Qurignon. Puis, voilà, au contraire, que les appartements s'étaient vidés chaque jour davantage ; l'ivresse, la folie, la mort avaient passé, faisant leur œuvre destructive ; une dernière corruptrice était venue, qui avait achevé de ruiner la maison; et, depuis la dernière catastrophe, on fermait les deux tiers des appartements, tout le second étage était abandonné à la poussière, les salons de réception eux-mêmes, au rez-de-chaussée, s'ouvraient seulement le samedi, pour permettre au soleil d'entrer. La race allait finir, si Paul ne la relevait pas, et l'empire où elle aurait dû prospérer n'était plus qu'une grande demeure vide, trop lourde aux épaules du ménage désuni, et qui allait s'émietter peu à peu dans l'abandon, si on ne lui rendait
pas une vie nouvelle.
Une semaine encore se passa. Le domestiqne, I présent, disliiigiiatt des mots dans le balbutiement confus de monsieurJérôine. Puis, une phrase nelle se forma, et il ïint la répéter à miidame.
— Ob! ce n'a pas été s;ins peine, inadame.maisje puis affirmiTà madame que monïtieura encore répélê ce malin: t II faut rendre, il faut rendre *.
Suzanne ri'slail incrédule. Cela ne correspondait! rien. 11 faut rendre quoi?
— Ecoutez mieux, mon ami, t&chez de mieux saisir les mots.
Le lendemain, le domestique fui plus arfirmalifencore.
— J'assure à madame que monsieur dit bien : i II faut rendre, il faut rendre >, et cela vingt fois, trente fois de suite, d'une petite voix basse et continue, comme s'il mettait là tonte la force qui lui reste.
Dès le soir, Suzanne prit la résolution de veiller ellemême le grand-père, pour se rendre compte. Le jour suivant, il ne put se lever. Tandis que le cerveau se dégageait, les jambes cl bientôt tout le tronc furent envahis, comme déjà fnippés de mort. Elle s'épouvanta, elle envoya de nouveau chercher Novarre, qui, impuissant, la prévînt doucement que la fin approchait. Et, dès lors, elle ne quitta plus la chambre.
C'était une vaste chambre, garnie de tapis 1res épais, ornée de tentures 1res lourdes. Toute ronge, d'un luxe solide et un peu sombre, elle avait des meuhlos de palissandre sculpté, un grand Ut à colonnes, uiie haute glace où tout lu parc se rellëtait. Quand les fenêtres étaient ouvertes, on apercevait, au delà des pelouses, entre les cimes des arbres séculaires, un déroulement immense d'horizon, l'amas îles toitures de Beauclair d'abord, puis les Monts Bleuses au delà, la Crficherie avec son haut fourneau, et l'Abîme dont les cheminées géantes restaient debout.
TKAVAIL UT
Un matin, Suzanne s'étail assise près du lit, après avoir relevé les rideaux, pour que le soleil d'hiver entrât, lorsqu'elle eut Témotion d'entendre monsieur Jérôme parler. Depuis un instant, la face tournée vers une fenêtre^ il regardiiit au loin Thorizon, de ses grands yeux clairs. Et il ne dit d'abord que deux mots :
— Monsieur Luc...
Suzanne, qui avait distinctement entendu, resta un moment frappée de surprise. Pourquoi monsieur Luc? jamais monsieur Jérôme ne s'était trouvé en relations avec Luc, il devait même ignorer son existence ; à moins pourtant qu'il n'eût eu conscience des derniers événements, tout vu, tout compris, ce dont elle avait seulement le soupçon et la crainte. Ce « monsieur Luc » tombant de ses lèvres si longtemps closes, c'était la première preuve que, derrière son silence, il y avait une intelligence toujours éveillée, qui voyait et comprenait. Elle en senlil croître son angoisse.
— C'est bien monsieur Luc que vous dites, grandpère?
— Oui, oui, monsieur Luc...
Il y mettait une netteté, une énergie croissantes, les yeux ardemment fixés sur elle.
— Et pourquoi me parlez-vous de monsieur Luc ? vous .le connaissez donc, vous avez donc quelque chose à me dire de lui ?
Là, il hésita, ne trouvant sans doute pas les mots; puis, il répéta encore le nom de Luc, avec une impatience d'enfant.
— Autrefois, reprit-elle, il était mon grand ami, mais voici de bien longues années qu'il ne vient plus.
Vivement, il hocha la tête, et alors il trouva, comme si sa lan<rue se dénouait peu à peu.
— Je sais, je sais... Je veux qu'il vienne...
MB LES Ql'ATliE ËViNr.lLES
— Vous voulez que monsieur Luc vienne vous voir, TOUS désirez lui parler, grand-pére ?
— Oui, oui, c'est cela... Qu'il vienne tout de suite, je lui parlerai.
La surprise de Suzanne augmenlait, arec le sourd effroi dont elle était envahie. Que pouvait vouloir dire monsieur Jérôme à Luc? Cela lui paraissait si gros d'hypolhËses pénibles, qu'un instant elle tâcha d'éluder ce désir, eu y voyant seulement une imagination déltranU'. Mais il avait bien toute sa raison, il la suppliait d'un élan plein de ferveur, irrésistible, où il épuisait les denitères forces de son pauvre être infirme. Et elle finit pur être profuiidémcnt troublée, trouvant lik un cas de coijscieuce, se demandant si elle ne serait pas coupable en rerusant h un moribond une entrevue d'où soptiraiciit peut-être les choses menaçantes et obscures dont elle sentait le frisson.
— Vous ne pouvez pas me parler, i moi, grandpère?
— Non, non, à monsieur Luc... Je lui parlerai tout de suite, oh ! tout de suite I
— C'est bien, grand-père, je vais lui écrire, el j'espère qu'il viendra.
Mais, quand Suzanne l'écrivit, celte lettre & Luc, sa main trembla. Elle ne traça que deux lignes:, c Mon ami, j'ai besoin de vous, venez tout de suite. > El, à deux reprises, elle dut s'arrêter, la force lui manquait pour aller au bout de ces quelques mots, tellement ilséveillaienl de souvenirs en elle, toute sa vie perdue, le bonheur à c6té duquel cite avait passé, et qu'elle ne connaîtrait jamais. Il était i peine dix heures du matin, un petit domestique partit avec la lettre, pour la porter à la Crêcherie.
Justement, Luc se trouvait devant la Maison-Commune, achevant son inspection matinale, lorsque la lettre lui
fat remise ; et, sans tarder, il suivit le petit domestique^ Uais quelle émotion aussi, quel attendrissement de tout son cœur, à ces simples mots, si touchants : a Mon ami, j'ai besoin de vous, venez tout de suite !» Il y avait douze ans que les événements les avaient séparés, et elle lui écrivait comme s'ils s'étaient quittés la veille, certaine de le voir répondre à son appel. Elle n'avait pas douté un instant de son ami, il était touché aux larmes de la sentir toujours la même, danâ leur bonne fraternité d'autrefois. Les plus effroyables drames avaient pu éclater autour d'eux, toutes les passions s'étaient déchaînées, balayant les hommes et les choses, et ils se retrouvaient naturellement la main dans la main, après tant d'années de séparation. Puis, comme, d'un pas alerte, il approchait de la Guerdache, il se demanda pourquoi elle l'appelait. Il n'ignorait pas le désir où était Boisgelin de lui vendre l'Abîme le plus cher possible, en spéculant sur la situation. Sa résolution était d'ailleurs formelle, jamais il n'achèterait l'Abîme ; car la seule solution acceptable était que l'Abîme entrât dans l'association de la Crécherie, comme les autres usines de moindre importance s'y étaient déjà fondues. L'idée l'effleura un instant que Boisgelin avait dû pousser sa femme à lui faire des ouvertures. Mais il la connaissait, elle était incapable de se prêter à un pareil rôle. Et il la devinait brisée d'inquiétude, ayant besoin de lui en quelque circonstance tragique. Il ne chercha plus, elle lui dirait elle-même le service qu'elle attendait de son affection.
Suzanne attendait Luc dans un petit salon, et quand il entra, elle crut défaillir, tant son trouble fut profond. Lui-même restait bouleversé, lecœur débordant. D'abord, ils ne purent dire une parole. Et ils se regardaient en silence.
— Oh ! mon ami, mon ami, murmura-t-elle enfin.
El elle mettait daus ces simples mots rémollAn de toat
ce qui s'était passé depuis douze ans, leur séparition à peine coupée de rares et muettes rencontres, la n« cruelle i|u'olle avait vécue à son foyer oii(rn<;é et tontllé, surtout l'œuvre qu'il avait uccouiplie pendant ce temps, qu'elle avait suivie de loin, d'une âme enttion^iaste. Il ' devenait un liéros, elle lui renduit un culte, elle aurait voulu s'agenouiller, panser ses blessures, Être la compagne qui console cl qui aide. Hais une autre était venue, elle avait tant soulVerl de Josine, que son ctcur d'amante désormais étiiit mort, enseveli dans cet amour i^'norÀ de tous, dont elle-même ne voulait plus savoir s'il avùt existé. El, de voir sou dieu devant elle, cela faîsaîl remonter toutes ces choses des secrètes profoinleors de son être, en un attendrissement éperdu qui mouillait ses jeux et agilail ses mains d'un petit trembienii'nt.
— Oh ! mon ami, mon ami, vous voilà donc, il a suffi que je vous ii|)pelle!
Chez Lue, fréuiissant d'une pareille sympathie, les soavenirs évoquaient de même tout le passé. Il l'avait sae si malheureuse, sous l'outrage de la maîtresse, de la corruplnce, presque installée dans sa maison! Il l'aTtil sue si digne, si héroïque, ne voulant pas céder la place, défendant l'honneur du nom en restant ^ son foyer, la tête liiinli', pour son fils, pour elle-n: 'oe I Aussi, malgré lu sé|>;ii-Fiiton, jamais elle n'était sortie de bod esprit ni de son cieur, toujours il l'avait vénérée et plainte davantagis h rhiujue nouveau rhagrin dont il la savait frappée, lîii-n souvent, il s'Olaît deniauiié ciimmi-nl aller ft son secours. i\>: <|uelle aide il poiivait lui être. 11 aurait éprouvé nue si grande joie à lui donner la pn^uve qu'il n'avait rien onlilié, qu'il était demeuré l'ami d'autrefois, le complice discret de ses bonne.s actions! Kl cet.iit pourquoi il ace lirait si vite au premier appel, pi. -in de cette atTection inijuièl!', qui maintenant, devant elle, lui gon-
xivATAiii maj
flait le cœur, incapable de parler, jusqu'à ce qu'il pût répondre enfin :
— Oui, voire ami, votre ami qui n'a cessé de l'être, qui attendait cet appel pour accourir!
Ils étaient restés fraternels, et ils sentirent alors si profondément cette fraternité, nouée pour toujours, qu'ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre. Ils se basèrent sur les joues, en camarades, en amis ne craignant plus rien des folies humaines, certains de ne jamais soufifrir Tun par Tautre, de ne se donner que de la paix et du courage. Tout ce que Tamitié entre un homme et une femme peut avoir de fort et de tendre, fleurissait dans leur sourire.
— Mon amie, si vous saviez ma crainte, lorsque j'ai compris que, sous mes coups, l'Abîme finirait par crouler! N'esl-ce pas vous que je ruinais ? El à quelle foi j'ai dû obéir, pour ne pas m'arrêter devant cette pensée! Parfois, j'étais pris de grandes tristesses, vous deviez me maudire, vous ne me pardonneriez jamais d'être la cause des soucis où vous vous déballez à celle heure.
-^ Moi, vous maudire, mon ami ! Mais j'étais avec vous, je faisais des vœux pour vous, vos victoires ont été mes seules joies! El cela m'était si doux, au milieu de ce monde qui est le mien et qui vous exécrait, d'avoir ma secrète ad. 'clion, de vous comprendre et de vous aimer, en un saurluaire intime, ignoré des autres !
— Je ne vous en ai pas moins ruinée, mon amie. Qu'allez-vous devenir, vous habituée dès renfance à cette vie de luxe?
— Ob ! ruinée, mon ami, la besogne se serait faite sans vous. Ce sont les autres qui m'ont ruin<''e. Et vous verrez si je serai brave, toute délicate que vous me pensez.
— Mais Paul, mais votre fils?
— Paul ! il ne pouvait lui arriver de plus grand bonheur. Il travaillera. Vovez ce aueTargent a fait des miens.
Et buzanne dit enfin à Luc pourquoi elle lui avtîl adressé un si pressant ;ippel. Monsieur Jérôme, dont elk i lui conta le pDij^nani réveil d'inieiftgence, désirait le voir. C'était le vœu d'un mourant, le docteur Novarn croyail à une lin 1res prochaine. Luc, étonné comme elle, et comme elle saisi d'un vague effroi, à la pensée de cetK résur*clion, où il était prié si étrangement d'intervenir, répondit qu'il était tout à elle, prêt à faire ce qu'elle loi demanderait.
— Vous avez prévenu votre mari de ee désir et de n» visite?
Elle 11! r.'garda, avec un léger hauesemeat d'épaulés.
— JSon, je n'y ai pas songé, c'est inutile. Depuis longtemps, le grand-pcrc ne parait même plus savoir que mon mari existe. Il ne lui parle pas, il ne le voit pas... D'ailleurs, mon mari est parti pour la chasse, de grand matin, et il n'est pas encore rentré.
Puis, elle ajouta :
— Si vous voulez bien me suivre, je vais tout de snita vous conduire.
Quand ils otitrërent chez monsieur JérOme, celui-ci, assis sur son séant dans le vaste lit de palissandre, le dos appuyé contre des oreillers, avait encore la tête toumde vers la Tenétre, dont les rideaux étaient restés grands ouverts. Il ne devait pas avoir quitté des yeuz le pare superbe, le déroulement de l'horizon, avec l'Abîme et il Crcchorie, au liane des Monts Blouses, là-baa, par-dessiii les toitures entassées de Beauclair. C'était un spectacle qui semblait le hanter, une continuelle évocation du passé, du présent et de l'avenir, depuis les longues aimées que, muet, il avait cet horizon sans cesse devant lai.
— Grand-père, dit Suzanne, je vous amèiie monsieur Luc Froment. Le voici, il nous a fait l'amitié d'accotuir tout de suite.
Lentement, le vieillard tourna la tète, posa sur Lue aea
grands yeux, qui paraissaient plus grands encore, d'une clarté profonde, infinie. Et il ne dit rien, pas même une parole d'accueil et de remerciement. Le lourd silence continua plusieurs minutes, sans qu'il détournât les regards de cet inconnu, de ce fondateur de la Grêcherie, comme s'il eût voulu le bien connaître, entrer en lui de ses yeux de mourant, au plus profond de l'âme. Suzanne, un peu embarrassée, reprit :
— Grand-père, vous ne connaissiez pas monsieur Froment, peut-être l'aviez-vous remarqué dans vos promenades?
Il n'eut pas l'air d'entendre, il ne répondit pas davantage à sa pelite-fille. Mais, au bout d'un instant, il tourna de nouveau la tête, chercba des yeux dans la chambre. Et, ne trouvant pas, il finit par prononcer un seul mot, un nom :
— Boisgelin...
Ce fut, pour Suzanne, un nouvel étonnement, mêlé d'inquiétude et de gêne.
— Vous demandez mpn mari, grand-père, vous désirez qu'il soit là?
— Oui, oui, Boisgelin.
— C'est qu'il n'est pas rentré, je crois. En attendant, vous devriez dire à monsieur Froment pourquoi vous avez voulu le voir.
— Non, non... Boisgelin, Boisgelin.
Evidemment, il ne pouvait parler que devant Boisgelin.
Suzanne, après s'être excusée près de Luc, quitta la chambre, à la recherche de son mari. Et Luc resta face à face ave'c monsieur Jérôme, et il sentait toujours sur sa personne les regards d'infinie clarté. Lui-même alors l'examina, le trouva d'une beauté extraordinaire, dans son extrême vieillesse, avec sa face blanche, ses traits réguliers, auxquels l'approche de la mort, ennoblie par .un grand acte, donnait une majesté souveraine. L'attente
454 LES QDXTRE ÉVANGILES
Tut lujigue, pas un mot ne fut échangé entre les dens hominos, dont les yeux plongeaient les uns dans les autres. Autour d'eux, la chambre, aux épaisses tentures, aux meubles massifs, semblait dormir, sous l'élouffeinent de son )uxc lourd. Pas un bruil, pus un sourfle, rien (|ue le frisson qui venait, au travers des murs, du vide des grands salons fermés, des étages entiers abandonnés à la poussière. Et rien n'élait plus tragique ni plus solennel que cotle atlcnte.
Enfin, Suzanne reparut, en amenant Boisgeiin, qui justement renlraît. Il était encore guêiré, ganlé, en veste de cliasse, car elle ne lui avait pas laissé le temps de mettre un veston d'appartement. Et il entra l'air anxieux, ahuri de tomber dans une telle aventure. Ce que sa femme venait de lui dire rapidement, Luc appelé par monsieur Jéiâme, Luc chez lui, dans la chambre du vieillard, qai renaissait à l'intelligence, qui l'altendaîl pour parler, tous ces événements imprévus le bouleversaient, le jetaient k un trouble extrême, sans qu'il eût même quelques minutes de réflc^on.
— Eh bien ! grand-père, dit Suzanne, voilà mon mari. Parlez, si vous avez quelque chose à nous dire. Nous vous écoutons.
Mais, une fois encore, le vieillard chercha dans la chambre, et ne trouvant pas, il demanda :
— Paul, ou est Paul?
— Vous voulez aussi que Paul soit là?
— Oui, oui, je veux!
— C'est que Paul doit être à la Ferme. Ça va demander un grand quart d'heure.
— Il le faut, je veux, je venx!
On céda, on envoya en hâte un domestique. Et, cette fois, l'attente fut encore plus solennelle et plus tragique. Luc et lioisgelin s'étaient simplement salués, sahs trouver une parole à se dire, après tant d'années, dans cette
chambre qu'un souffle auguste semblait emplir déjà. Personne n'ouvrit la bouche, on n'entendait dans Tair frissonnant que le souffle un peu fort de monsieur Jérôme. De nouveau, ses yeux élargis, pleins de lumière, étaient retournés à la fenêtre, vers cet horizon de Teffori humain en travail, où le passé était révolu, où demain allait naître. Et les minutes s'écoulaient, lentes, régulières, dans cette attente anxieuse de ce qui devait venir, l'acte de grandeur souveraine dont on sentait l'approche.
Il y eut un bruit léger de pas, Paul entra, la figure saine et rose, fouettée de grand air.
— Mon enfant, dit Suzanne, c'est ton grand-père qui nous a réunis et qui désire ne parler que devant toi.
Sur les lèvres, si longtemps rigides de monsieur Jérôme, un sourire parut, d'une infinie tendresse. 11 appela Paul du geste, le fil asseoir le plus près possible, sur le bord du lit. C'était surtout pour lui qu'il voulait parler, pour ce dernier des Qurignon, de qui la race pouvait refleurir et porter encore des fruits excellents. Comme il le vit très ému, le cœur souffrant du dernier adieu, il s'attarda un instant à le rassurer de ses yeux d'aïeul attendri, pour qui la mort était douce, puisqu'il allait léguera son arrière-pe lit-fil s l'héritage de sa longue existence, un acte de bonté, de justice et de paix.
Puis, enfin, il parla, dans le silence religieux de tous. Il avait tourné la tète vers Boisgelin, il répéta d'abord les seuls mots que le domestique, depuis plusieurs jours, l'entendait bégayer à demi-voix, au «milieu d'autres confuses paroles.
— Il faut rendre, il faut rendre...
Et, voyant qu'on hésitait à comprendre ce qu'il voulait dire, il revint à Paul, il redit avec plus de force :
— Il faut rendre, mon enfant, il faut rendre... Suzanne, saisie du grand frisson qui passait, avait
456 LES QUATRE ËVANGILES
échangé un regard avec Luc, éfralemeiH rrémissanl; el, tuiidis que Boisgelin, pris de maluise et de peur, aiïectait de s'alleudre à quelque div;igiitiou de vieillard, elle demanda :
-r Qu'entendez-vous nous dire, grand-père, et que faut-il donc que nous rendions ?
Lu voix de monsieur Jérôme se Taisait de plus en pltif nette et aisée.
— Tout, ma fille... Là-bas, il faut rendre l'Abtme. Ici, il faut rendre la Gucrdache, A la Ferme, il Etui rendre les terres... Il faut (oui rendre, parce que rien ne doit être à nous, parce que tout doit être à tous.
— Mais, grand-pêre, expliquez-vous, à qui donc faut-il rendre?
— Je te le dis, ma fille... II faut rendre à tous, fiien n'est à nous de ce que nous avons cm noire bien. Si ce bien nous a empoisonnés, nous a détruits, c'est qu'il élail le bien des autres... Pour notre bonheur à nous, ponr le bonheur de lous, il faut rendre, il faut rendre...
El, alors, ce fut une scène d'une souveraine beauté, d'utie grandeur incomparable. Il ne Ironvail pas toujours les mois, mais le geste achevait lii pensée. Lentement, aa milieu du silence sacré que gardaient ceux qui l'écoutaienl, il arrivait quand même à se faire entendre. Il avait tout vu, tout entendu, lout compris; cl, .cotnine Suiianne l'avait senti venir avec une angoisse frissonnante, c'était loul te passé qui revenait, toute ta vêrilé du passé terrible qui coulait en un flot débordant, de ce témoin si longtemps muel,' impassible, muré dans sa prison de chair. Il semblait n'avoir survécu à tant de désastres, à toute une famille d'heureux el de foudroyés, que pour en tirer le grand exemple. Au jour du réveil, avant d'entrer dans la mort, il déroulait son long supplice d'bomme qui, après avoir cru en sa race, installée dans l'empire fondé par lui, avait assez duré pour voir la race et l'empire em-
portés, au vent de 1 avenir. Et il disait pourquoi, il jugeait et réparait.
Ce fut, d'abord, le premier Qurignon, l'ouvrier étireur, créant l'Abîme, avec quelques camarades, aussi pauvre qu'eux, plus adroit et plus économe sans doute. Ensuite, ce fut lui, le deuxième Qurignon, qui gagna la fortune, les millions entassés, dans une lutte opiniâtre, où il se montra un héros de la volonté, de l'effort constant et intelligent. Mais, s'il avait accompli des prodiges d'activité et de génie créateur, s'il avait gagné l'argent par une admirable entente des conditions de la production et de la vente, il savait bien qu'il était un simple aboutissant, que de longues générations de travailleurs œuvraient en lui, faisaient en lui sa force et son triomphe. Quel nombre avait-il fallu de paysans suant sur la glèbe, d'ouvriers usés par l'outil, pour aboutir aux deux premiers Qurignon, conquérants de la fortune? Chez eux s'était amassé l'àpre besoin de lutter, de s'enrichir, de monter d'une classe, le lent affranchissement du misérable courbé sur la besogne, dans la servitude. Et, enfin, voilà qu'un Qurignon était assez fort pour vaincre, s'échapper de la geôle, acquérir la richesse tant souhaitée, être un riche, un maître à son tour! Et, tout de suite après, voilà qu'en deux générations, hi descendance périclitait, retombait aux luttes douloureuses, affaiblie déjà par la jouissance, dévorée par elle comme par une flamme !
— Il faut rendre, il faut rendre, il faut rendre...
C'était son fils Michel qui, après des folies, se tuait, la
veille d'un jour d'échéances. C'était son autre fils Philippe,
marié à une drôlesse, qui, ruiné par elle, laissait la vie
dans un duel imbécile. C'était sa fille Laure, mourant
plus tard au couvent, inféconde, la tête affaiblie de visions
mystiques. C'étaient ses deux petits-fils, André, fils de
Philippe, rachilique, à demi fou, s'éleignantau fond d'une
maison de santé, et Gustave, fils de Michel, allant périr
tragiquement sur une ronte d'Ilalîe, nprès avoir poass4 son père au suicide, en lui volani une maiiresse et l'argent de sa fin de mois. Ënlîri, c'était sa pelile-lille Suzanne, la tendre, la sage, la bicn-aimée, dont le Rtari, Boisgetin, après avoir racheté l'Abîme et la Guerdache, achevait la dcvitslation. L'Abîme était en cendres, cbaud encore lie l'incendie (]m l'avait ravagé, vengeur de» sottises et des souillures. LaGuerdache, où il espérait TOÎr pulluler sa race, étendait son désert autour de lui, ses salons vides, son parc morne, an travers duquel ne passait plus que le fantôme pâle de l'empoisonneuse, de la corruptrice, celle Fernande qtii venait de consommer la ruine. Et, pendant que ceui de sa race suceombaient ainsi, les un^ après les antres, ébranlant, emportant l'œuvre de son père et la sienne, il avait vu se dresser, en face, une œuvre nouvelle, la CrOcherie, toute prospère mainti^nant, toute vivante de l'avenir qu'elle apportait. Et il savait ces choses, parce qu'elles s'étaient passées devant ses yeux clnirs, au cours de ses continuelles promenades, dos heures de muellc contemplation, où il se revojail devant l'Abîme au moment de la sortie des ouvriers, devant la Crêcherie, dont les vieux ouvriers, déserlçnrs de sa maison, le saluaient, devant l'Abtme encore, le matin où il ne restait de celte maison si aimée que des décombres fumants.
— Il faut rendre, il faut rendre, il faut rendre...
Ce cri qu'il ne cessait de jeter, au milieu de son flot lent de paroles, qu'il accentuait cltaqno fois avee plus d'éner;,'it>, montait comme la conséquence même des faits désasln-iix dont il av;iit tant sonllort. Si les choses, à son entour, avaii^nl si rapidement croulé, n'était-ce pas que la fortune acqtiise par le travail des autres était empoisonnée et empoisonneuse? La jouissance qu'elle procure est le plus certain des ferments destructeurs, elle aLfilardil la race, elle désorganise la famille, elle
détermine les drames abominables. C'était elle qui, en moins d'un demi-siècle, avait dévoré cette force, cette intelligence, ce génie, dont la réserve s'était faite chez les Qurignon pendant des siècles de rude labeur. Leur faute, à ces ouvriers si robustes, avait été de croire qu'ils devaient, pour leur bonheur personnel, s'emparer et jouir de la richesse qu'ils créaient avec les bras des camarades. Et la richesse rêvée, la richesse réalisée, venait d'être le châtiment. Rien n'était d'une pire morale que de donner en exemple l'ouvrier enrichi, devenu patron, maître souverain de milliers d'hommes courbés sur U lâche, suant l'argent dont il triomphe. Lorsqu'on dit : « Avec de l'ordre et de l'intelligence, vous voyez bien qu'un simple forgeron peut arriver à tout », on pousse simplement à l'œuvre d'iniquité, on aggrave le déséquilibre social. Le bonheur de l'élu n'est fait que du malheur des autres, car c'est leur bonheur à ceux-là qu'il rogne et qu'il vole. Un camarade qui arrive barre le chemin à des milliers de camarades, vit désormais de leur misère et de leur souffrance. El souvent cet heureux est puni par le succès, par la fortune elle-même, trop hâlive, dispropor tionnée, dès lors meurtrière. Et c'est pourquoi l'unique vérité était de revenir au travail sauveur, au travail de tous, à tous gagnant leur vie, ne devant leur joie qu'à leui intelligence et à leurs bras.
— Il faut rendre, il faut rendre, il faut rendre...
Il faut rendre, parce qu'on meurt du bien volé à autrui. 11 faut rendre, parce que l'unique guérison, l'unique certitude et l'unique bonheur sont là. Il faut rendre, par esprit de justice et plus encore par intérêt personnel, lebonheur de chacun ne pouvant être que dans le bonheur de tous. Il faut rendre pour se mieux porter, pour vivre une vie saine et heureuse, au milieu de la paix universelle. 11 faut rendre, car si tous les conquérants injustes,, si tous les détenteurs égoïstes de la fortune publique^
4G0 LES QUATRE ËVAHCILES
rendaient demain les richesses qu'ils gaspillent pour leurs plaisirs solitaires, les grands domaines, les grandes eiploilnlions, les usines, les i-ou(es, les villes, co serait tout de suite la paix Taite, l'amour refleurissant parmi les hommes, une telle iibondance de biens, qu'il n'y aurait plus un seul misérable. Il faut rendre, il faut donner l'exemple, si l'on vent que d'autres riches comprennent, sentent d'où viennent les maux dont ils agonisent, Teuillcnt retremper leur descendance dans la vie active, le labeur (]UOlidicn, le pain qui ne nourrit jamais mieni que lorsqu'on l'a gagné. Il faut rendre, quand il en est temps encore, quand il y a quelque grandeur à retourner avec les camarades, en leur motilranl qu'on s'est trompé, qu'on reprend sa place pour l'eiïort commun, dans l'espoir de l'heure prochaine de justice et de paix. Il faut rendre, et mourir ainsi la conscience nette, le cœur joyeux du devoir accompli, et laisser ainsi la leçon réparatrice, libératrice, au dernier de sa race, afin qu'il la relève, qu'il la sauve de l'erreur, qu'il la continue en force, en joie et en beauté.
— Il faut rendre, il faut rendre, il faut rendre...
Des larmes avaient paru dans les yeux de Suzanne, en voyant l'exaltation où les paroles deraïenljetaienlsonnis Paul, pendant que Boisgelin témoignait sa sourde irritation par dos mouvements d'impatience.
— Jlais, grand-père, demanda-t-elle, & qui et comment vonlez-vous qu'on rende?
Le vieillard tourna vers Luc ses yeni de lumière.
— Si j'ai désiré que le créateur de la Crêcherie Tàt là, c'était pour qu'il m'entendît et pour qu'il vous aidât, mes enfants... II a déjà beaucoup travaillé à l'œuvre de réparation, lui seul peut s'entremettre et rendre ce qui reste de notre fortune aux camarades, aux fils, aux petila-fils des camarades d'autrefois.
Luc, que l'émotion étranglait aussi devant ce spectacle
d extraordinaire noblesse, eut cependant une hésitation, en sentant combien Boisgelin était hostile.
— Je ne puis, dit-il, faire qu'une chose. C'est simplement, si les propriétaires de l'Abîme le veulent bien, les accepter dans notre association de la Crécherie. Comme d'autres usines sont déjà venues à nous, l'Abime élargira
'notre famille d'ouvriers, doublera d'un coup l'importance de nôtre ville naissante. Et, si par rendre vous entendez ce retour à plus de justice, à un acheminement vers la justice totale, je puis vous aider, j'y consens de tout mon cœur.
— Je sais, répondit lentement monsieur Jérôme, je ne demande pas davantage.
Mais Boisgelin, ne pouvant se contenir plus longtemps, protesta.
— Ah! non, ce n'est pas ce que je veux. Malgré le gros chagrin que j'en aurai, je suis prêt à céder l'Abîme à la Crécherie. Le prix de vente sera débattu, je demanderai, en dehors de la somme ûxée, de garder un intérêt dans la maison, dont on discutera aussi le chiffre... J'ai besoin d'argent, je veux vendre.
C'était le plan qu'il mûrissait depuis quelques jours, dans l'idée que Luc avait une envie folle des terrains de l'Abîme, et qu'il tirerait de lui une somme considérable, immédiatement, tout en se réservant des rentes pour l'avenir. Et tout ce plan croula, lorsque Luc déclara d'une voix nette, où l'on sentait une volonté irrévocable :
— Il nous est impossible d'acheter. Cela est contraire à l'esprit qui nous dirige. Nous ne sommes qu'une association, une famille ouverte à tous les frères désireux de se joindre à nous.
Monsieur Jérôme, dont les regards éclatants s'étaient fixés sur Boisgelin, reprit sans colère, avec sa tranquillité souveraine :
— C'est moi qui veux et qui ordonne. Ma petite-fille
Suzanne, ici présente, copropriétaire de l'Abîme, se refosera formellement à tout arrangement autre, en dehon do ma volontii. Et, j'en suis sûr, elle n'aura, comme moi, (]u'iiD regret, celui de ne pouvoir tout rendre, de touclier encore les inlérëls de son capital, doDt elle disposera selon son cœur.
El, Boisgelln se taisant, se soumeltant dans la faiblesse éperdue où l'avait joté sa ruine, le vieillard conlinaa :
— Ce n'est pas tout, il reste la GuerdacLe et la Ferme. 11 faut rendre, il faut rendre.
Alois, épuisé, d'une parole qui redevenait difficile, il acheva de dire sus volontés. Comme l'Abime allait se fondre dans la Créoherie, il voulait que la Ferme entrai dans l'assucialion des Conibettcs. D'un bloc, le domaine irait élargir les vastes champs mis en commun de Lenfanl, d'Yvonnot et des autres paysans, vivant en frères depuis que leurs intérêts bien compris les avaient rëconciliés. II n'y aurait plus qu'une terre, une mère unique, aiiuée de tous, cultivée par tous, les nourrissant tous. La plaine^ enlicte de la Roumagne finirait par élre une senle et lui'uic nicissun, le grenier d'aliond<incc de Beauclair régénéré. Et, quant à la Guerdache, puisqu'elle appartenait en lulalilé à Suzanne, il cliargcail celle-ci de I» rendre aux misérabk's, aux souiïrants, pour ne rien ganler des biens em poison nés dont les Qurignon agooisaieul. Kl, revenant à Paul, toujours assis au bord du lit, lui prenant les mains dans les siennes, le regardant de ses yeux qui maititenaut cotninoui'aiout à s'éteindre, il dit encore, de plus en plus bas :
— Il faut rendre, il faut rendre, mon enfant... Tu ne garileras rien, lu donneras ce pare au.t anciens camarades, pour qu'ils s'y réjouissent, les jnurs de fête, et pom- que leurs femmes et leurs cnlaiils s'y promènent, j goùt:-jj| dus heures du gaieté et de sanlé, sons les beaux arbres. Tu rendras, tu donneras aussi la maison, cette
immense demeure que nous n avons pas su emplir,.' malgré notre argent, et je veux qu'elle soit à ces femmes, à ces enfants des ouvriers pauvres. On les y accueillera, on les y soignera, lorsqu'ils seront malades ou simplement las... Ne garde rien, rends tout, rends tout, mon enfant, si tu veux te sauver du poison. Et travaille, ne vis que de ton travail, et cherche la fille d'un ancien camarade qui travaille encore, épouse-la, aie d'elle de beaux enfants qui travailleront, qui seront des justes et des heureux, qui auront d'autres beaux enfants, pour l'éternel travail futur... Ne garde rien, mon enfant, rends tout, c'est l'unique salut, la paix et la joie.
Tous pleuraient, jamais souffle plus beau, plus grand, plus héroïque n'avait passé sur des âmes humaines. La vaste chambre en était devenue auguste. Et les yeux du vieillard qui l'avaient emplie de clarté, continuaient à s'éteindre peu à peu, tandis que sa voix, elle aussi, se faisait plus sourde, rentrait dans l'éternel silence. Il avait accompli son œuvre sublime de réparation, de vérité et de justice, aidant au bonheur qui est le droit primordial de tous les hommes. Et, le soir, il mourut. '
Mais, lorsque Suzanne accompagna Luc, au sortir de la chambre de monsieur Jérôme, ils se retrouvèrent seuls un instant, dans le petit salon. Ils étaient tellement jetés hors d'eux-mêmes, bouleversés d'émotion, que tout leur cœur vint sur leurs lèvres.
— Comptez sur moi, dit-il, je vous jure de veiller à Texéculion des volontés suprêmes dont vous êtes la dépositaire. Je vais m'y employer dès maintenant.
Elle lui avait pris les mains.
— Oh! mon ami, je mets ma foi en vous... Je sais quels miracles de bonté vous avez réalisés déjà, je ne doute pas du prodige que vous achèverez, en nous réconciliant tous... Il n'y a que Tamour. Ahl si j'avais été aimée, comme j'aimais!
461 LES QUATBE ËVANGILES
Il la voyait trembler, livrant le secret si longtemps ignoré d'elle-mênie, qui lui échappait en celte minute solennelle.
— Mon ami, mon ami ! quelles forces j'aurais eues pottr le bien, de quelle aide je me serais sentie capable, au bras d'un juste, d'un héros, dont j'aurais fait mon dieu I Mais, s'il est irrévocablement trop tard, vouleï-vous tout de même de moi, comme d'une amie, d'une sœur, qui pourra vous âtre de quelque secours?
Et il comprit, c'était le cas si doux, si (risie de Sœnrelle qui recommençait. Elle l'avait aimé sans le dire, sans même se l'avouer, en honnête femme avide de tendresse, mettant en lui son rêve d'amour heureux, la consolation des cruautés de son ménage. Lui-même ne l'avaît-il pas aimée, aux jours lointains de leurs premières rencontres, chez les pauvres gens où ils s'étaient connus? Cela était délicieusement discret, un amour de songe dont il aurait craint de i'olTenser, qui gardait en son cœur le parfum des fleurs du souvenir, retrouvées entre deux pages. Et, maintenant que Josine était l'élue, maintenant qne ces choses étaient mortes, sans résurrection possible, elle se donnait comme Sœurette, en compagne fraternelle, en simple amie dévouée, désireuse d'élre de sa mission, de son œuvre.
— Si je veux de vous 1 cria-t-il louché aux larmes, abt oui, il n'y a jamais assez d'affection, de bonne volonté tendre et active ! La besogne est si grande, vous y pourrez dépenser voire cœur, sans compter... Venez avec nous, mon amie, cl vous ne me quitterez plus, vous serez une part de ma raison et de mon amour.
Elle fui transportée, elle se jeta dans ses bras, ils s'embrassèrent. Le lien se nouait indissoluble, un mariage de Eenliment d'une pureté exquise, où il ne restait que la commune passion des pauvres et des souffrants, que le désir inextinguible d'exterminer la misère du monde. Il avait une épouse adorée, féconde, qui lui donnait les
eïifants de sa chair, et il allait avoir deux amies, deux compagnes aux mains délicates de femme, qui l'aideraient dans les œuvres de son esprit.
Des mois s'écoulèrent, la liquidation des affaires embrouillées de r Abîme fut très laborieuse.il y avait la delte de six cent mille francs dont il fallait se débarrasser avant tout. On prit des arrangements, les créanciers acceptèrent d'être remboursés par annuités, sur les bénéfices que réaliseraient les actions de l'Abîme, lorsqu'il serait entré dans l'associalion de la Crécherie. On avait dû évaluer la somme représentant le matériel et l'outillage sauvés de l'incendie. C'était, avec les terrains très vastes, le long de la Mionne, jusqu'au vieux Beauclair, l'apport des Boisgelin; et une rente modeste leur était assurée, à prélever sur les bénéfices, avant de les partager entre les créanciers. Le vœu du vieux Qurignon n'était de la sorte rempli qu'à moitié, dans cette période de transition où le capital œuvrait encore, au même titre que le travail et l'intelligence, en attendant qu'il disparût devant la victoire du travail unique et souverain. Mais, du moins, la Guerdache et la Ferme purent faire un retour complet à la communauté, furent rendues totalement aux héritiers des travailleurs qui les avaient payées autrefois de leur sueur ; car, dès que les terres de la Ferme, entrées dans l'association des Combeltes, réalisant l'idée secrète, longtemps mûrie de Fouillai, prospérèrent, devinrent une source de gains considérables, tout cet argent fut employé à faire de la Guerdache une maison de convalescence pour les enfants faibles et pour les mères récemment accouchées. Des lits étaient fondés, des pensions gratuites étaient ouvertes, et le parc toujours fleuri appartenait maintenant aux petits de ce monde, jardin immense, paradis de rêve où jouaient les enfants, où les mères retrouvaient de la santé, où tout le peuple venait se recréer comme en un palais de la nature,' qui était maintenant le palais de tous.
iG6 LES QDATRE EVANGILES
.Des années s'écoulèrent. Lnc avait cédé aux BoisgflUo une des petites maisons de la Crêchcrie, b&lîe à quelque dislance du pavillon qu'il occupait toujours. Et les premiers temps de cette existence médiocre furent très durs pour Boisgiilin, qui ne s'était pas résigoé sans de violi'iiles révoltes. Un instant, il avait même voulu partir pniir Paris, y vivre à son gré, au h. isard. Mais son oisiveté de naissance, l'impossiliililé où il était de gagner sa rie, le rejidaieiil d'une faiblesso d'enTant, le livraient aux miiins du qui voulait le prendre. Depuis les désastres, Suzanne, si raisonnable, si douce, mais si ferme, avait sur lui une autorité absolue ; et il unissait toujours par faire ce qu'elle voulait, comme un pauvre £tre désemparé, emporté au gré de l'existence. DienlAt, parmi ce monde actif de travailleurs, la paresse lui pesa tellement, qu'il en vint à désirer une occupation. 11 était las de se traîner la journée entière, il souffrait d'une sourde lioule, d'ua besoin d'agir, n'ayant plus l'inutile f.itigue d'tiae grande fortune h };érer et à manger. L'biver encore, il lui restait la cbassej mais, des les beaux jours, en dehors de quelques promenades à cheval, l'ennui morne l'écruait. Aussi acccpta-t-il, lorsque Suzanne décida Luc i lui conlier une inspection, une sorte de centrale daos les Magasins-Généraux, Iruis heures de son temps à donner par jour. Sa santé qui avait souffert, se raffermit an peu, sans qu'il cessât de se montrer in({uiet, avec l'air éperdu et malheureux d'un homme qui serait tombé sur une autre planète.
Kt des années s'écoulèrent encore. Suzanne était devenue l'amie, la sœur de Josine et de Sœurette, les aidant, parlage.'inl leurs travaux. Toutes trois enlouraieut Luc, le soutenaient, le complétaient, étaient comme sa bonté, aa tendresse, sa douceur agissantes. Il les appelait en souriant ses trois vertus, et il les disait, à des titres différents, l'expansion même de son amour, les messagères
de tout ce qu'il aurait voulu de délicieusement tendre dans le monde. Elles s'occupaient des crèches, des écoles, des infioîieries, des maisons de convalescence, elles allaient partout où il y avait une faiblesse à protéger, une douleur à soulager, une joie à faire naître. Sœurette et Suzanne surtout acceptaient, ambitionnaient les plus ingrates besognes, celles qui exigent Tabnégalion personnelle, rentier renoncement ; tandis que Josine, prise par ses enfants, par son foyer sans cesse élargi, se donnait naturellement moins aux autres. Elle était d'ailleurs l'amoureuse, la fleur de beauté et de désir, lorsque Sœurette et Suzanne n'étaient que les amies, les consolatrices et les conseillères. Luc eut parfois encore do grandes amertumes; et, souvent, au sortir des bras de l'épouse, c'étaient les deux amies qu'il écoutait, qu'il chargeait de panser les blessures, heureuse de se donner toutes à l'œuvre commune d^ salut. C'était par la femme et pour la femme que la Cité nouvelle devait être fondée.
Et huit ans déjà s'étaient écoulés, lorsque Paul Boisgelin, qui accomplissait sa vingt-septième année, épousa la fille aînée de l'ouvrier Bonnaire, alors âgée de vingtquatre ans. Lui, dès l'entrée des terres de la Guerdache dans l'association des Combettes, s'était passionné, avec l'ancien fermier Feuillat, non plus pour le gain que pouvaient rapporter ces terres, mais pour la ferlililé de plus en plus grande des vastes champs qu'elles venaient élargir encore. Il s'était fait cultivateur, il dirigeait une des sections du domaine commun, dont il avait fallu diviser l'immensité en divers groupes d'une môme et Iraternelle famille. Et c'était chez sa mère, dans la petite maison de la Crôcherie, où il revenait coucher tous les soirs, qu'il avait connu Antoinette, qui occupait avec ses parents, la maison voisine. Toute une liaison s'était nouée entre cette famille de simples travailleurs et l'ancienne héritière des Qurignon, devenue de train si modeste.
de bonté si accueillante; et, bien que madame Bonnaire, la Toupe terrible, fût restée peu commode, il avait snlTi, pour rendre la liaison intime, de la nobl 'sse simple de Bonnaire, le héros du travail, un des fondateur de |a Cilé nouvelle. Aussi fut-ce un charme que de voir, de part et d'autre, les enfants s'aimer, resserrer le lien qui s'établissait ainsi entre les deux classes ancicnaement en lutte. Antoinette, faite à la ressemblance de son père, forte' et belle brune, avec beaucoup de fr&ce, avait passé par les écoles de Sœurette, et elle l'aidait maintenant dans la grande laiterie, installée au bout du parc, contre la rampe des Monts Blouses. Comme elle le disait en riant, elle n'élait qu'une vachère, experle aux laitages, aux fromages et aux beurres. Et, quand on les maria, le fils des bourgeois retourné à la terre, la fille du peuple travaillant de ses mains, il y eut une grande fête, on voulut célébrer glorieusement ces noces symboliques, qui disaient la réconciliation, l'union dn capital repenti et du travail iriomplianl.
El ce fut l'année suivante, lors de la première grossesse d'Antoinette, que les Itoisgulin, accompagnés de Luc, se retrouvèrent ensemble h la Guerdacbe, par une tiède journée de juin. Il y avait près de dix ans que monsieur Jéràme était mort, et que, selon sa volonté, le domaine avait fait retour au peuple. Antoinette, dont les couches venaient d'être lahorieuses. se trouvait depuis deux mois pensionnaire de la maison lie convalescence, installée dans le château où les Qurignon avaient régné. Elle put faire une promenade sous les beaux ombrages du parc, au bras de son mari, tandis que Suzanne, en bonne grand' mère, portail le nouveau-né. Derrière, i quelques pas, marchaient Luc et Boisgelin. Et quels souvenirs se levaient de celte royale maison transformée ainsi en maison de fralernilé, de ces futaies, de ces pelouses, de ces avenues ou ne retentissaient plus le bruîl
des fêtes coûteuses, les galops des chevaux, les abois des chiens, mais où les petits de ce monde jouissaient enfin de la santé du plein air, de la joie reposante des grands arbres! Tout le luxe du domaine magnifique était désormais pour eux, la maison de convalescence leur ouvrait ses chambres claires, ses salons aimables, ses cuisines abondantes, le parc leur réservait ses allées ombreuses, ses sources cristallines, ses gazons où des jardiniers entretenaient à leur intention des corbeilles de fleurs embaumées. Ils reprenaient là leur part, refusée si longtemps, de beauté et de grâce. Et cela était délicieux, cette enfance, cette jeunesse, cette maternité, souffrantes depuis des siècles, enfermées dans des taudis sans soleil, mourant d*immonde misère, et brusquement appelées à la joie de la vie, à la part de bonheur de toute créature humaine, à ce luxe d'être heureux, que d innombrables générations de misérables avaient regardé de loin, sans pouvoir y toucher.
Puis, comme le couple, suivi des parents, au bout d'une rangée de saules, arrivait h une mare d'une limpidité de miroir, sous le ciel bleu, Luc se mit à rire doucement.
— Ah! mes amis, quel bon et gai souvenir me revient! Vous en doutez-vous? C'est au bord de cette eau, si calme, que Paul et Antoinette se sont fiancés, il y a vingt ans de cela.
Il rappela la scène délicieuse d'enfance qu'il avait vue jadis, lors de sa première visite à la Guerdache: l'invasion populaire des trois pauvres gamins de la rue, le petit Nanet amenant ses petits camarades, Lucien et Antoinette Bonnaire, au travers d'une haie, pour jouer près de la mare; et l'invention ingénieuse de Lucien, le bateau qui marchait tout seul sur Teau ; et l'arrivée des trois petits bourgeois, Paul Boisgelin, Nise Delaveau, Louise Mazelle, émerveillés du bateau, fraternisant tout de suite ; et les couples qui s'étaient naturellement foN
170 LES tiUATItK BVA^(;lLPS
mes, les lîancailles, Paul cl Antoinette, Nise et Nanct, Louise et Lucien, daus la complicité soariaiile de la bonne nature, t'étcrntîlle mère.
— Vous ne vous souvonei pas? demanda Luc gaiement. Le Jeune ménage, qui riail arec lui, avoua 'que le
le souvenir ét;iil un peu ioinlaiti.
— Si j'avilis quatre ans, dit Antoinette très amuséevma mémoire ne devait pas (Ire très solide.
Mais Paul faisait un effort, reg;irdait lixcment dans le passé.
— Moi, j'en avais sept... Attendez'doncf îl me semble revoir de vagues ombrt's: le petit bateau qu'on rameoiùt avec une perche, quand les roues ne tournaient plus 9 et puis, une (les lillcltes qui a Taillr lomborUans lamara; et puis, les gamiiiSj les bandits qui se sont sauvés, en Tsjait venir du monde.
— C'est bien cela! c'est bien eclal s'écria Luc/Ah! vous vous souvenez!... Et moi, je me souviens d'avoir eu, ce jour-là, le frisson d'espoir de l'avenir, car c'dtatt-bien un peu de la réconciliation future. La divine ^enfanee travaillait ici, dans sa fraternité naïve, à un nouvean pas vers la justice et la paix... Tenez ! ce qtie vous allez réaliser de bonheur nouveau, ce petit monsieur est chargée 4e l'élargir encore.
Il dé^i};n;iit le nouveau-né, le petit Ludovic, sur'lcs bras de ï^uzanne, si heureuse d'être graud'mere. EII44it dit à son tour, plaisamment :
— Pour l'instant, Il est sage, parce qu'il dort... Plus tard, mon cher Luc, nous le marierons à une devos pelit<^-fjllcs, et de cette manière ce sera la réeonciUalioD complète, tous les coraballaiUs d'hier unis et ;ip.ii3és dans leur descendance... Voulez-vous? dès aujourd'hui, oout faisons les fiançailles.
— Certes, si je veux! nos arrièrc-petits-enfaHtsuIrtveront notre œuvre, la main dans lamain.
que Boisgelin, qui n'écoutait pas, regardait ce parc, son ancien domaine, d'un air morne où il n'y avait même plus d'amertume, tellement le monde nouveau le bouleversait et riiébétait. Et la promenade continua par les allées ombreuses, Luc et Suzanne se taisant, n'échangeant plus que des sourires de délicieuse joie.
Mais Tavenir, déjà, se réalisait un peu plus chaque jour. Et, comme tous rentraient à la Guerdache, ils s'arrêtèrent un moment devant la façade, à gauche du perron, sous les fenêtres mêmes de:la(Ohatmbre>où monsieur Jérôme {était mort. Delà, entre slesi cimes de» grands arbres> on apercevait au loin les todlanes/de: Beauclair^ puis la jCrêcherie et l-Abîme; En;silenee^ ils: contemplèrent cervastei horizon. On distinguait nettemenl;rAhîme(re6onslPuit! sur. le mor dèk'de la Crêcherie, ne formant plus avec elle qu'unie même ville du travail réorganisé, iCnnobli, devenu l'orgueilj la santéel la.gaicté. Davatttage de justice eid»' amour y naissait chaque matin.. Et le flot des petites maisons rieuses^ parmi les- verdures^ ce flot queDcàaveau inquiet avait vu s'avancer toujours, venait d'envahir les anciens terrains noirs, élargissant saasaiTêtda Citéfuture. Maintenant, elles tenaient tout i'e3paee,:deila.rajiipe des Monts Bleuses à la Mionne, elles allaient bientôt franchir l'étroit .torrent, pour balayer lo vieux Beauclair, l'amas sordide des masures de servitude et d'agonie. Et elles s'avanceraient encore, encore, bâtissant pierre à pierre, sous le soleil fraternel, jusqu'aux champs fertiles de la Rouraagne, la Cité enfin libre^ juste et heureuse.
Et, tnndîs que l'évolution emportait Beauclair à son nouveau destin, qiiu la Cité se fondait sous une force bien* faisante, sans cesse aecrue, l'amour intervenait, d'un élan iiTési>lible, ji'iinc, gai et victorieun, des mariages se eoncluaJL'nt de loulcs pnrls, continuellement, rapprochant les classes, liâlant l'harmonie, la paix finale. Le victorieux amour renversait les obstacles, triomphait des pires résistances, et cela dans une passion heureuse de la vie, dans un éclat d'allégresse qui sonnait, au grand soleil, le honheur d'être, d'aimer, d'enfanter toujoni'S duvan(Mr;e.
Luc el Josine avaient donné l'eiemple. Pendant les six ans qui venaient de s'écouler, toute une famille était poussée d'eux, trois garçons et deux filles. L'aîné, Hîlaire, né avant la chute du l'Âhime, avait onze ans déjà. Puis, de deux années en deux années, les autres suivaient: Charles Sgé de neuf ans, Thérèse de sept, Pauline de cinq, Jules île trois. Dans l'ancien pavillon agrandi de tout un eorps de bàlimcnl, cette enfance s'ébaltaîl, met" lait ses rires el son espoir, grandissait pour les unions futures. Comme Lucruvi le disait à Josine souriante, leur conslaulc tendresse ét;iil faite de cette fécondilé triomphante, car elle devenait plus sienne à chaque, enfant qu'elle lui dunnail. L'amoureuse dont le désir l'ava-t autrefois jeté dans la lulle, en héros de conquête, faisait
place aujourd'hui à la mère, entourée de ses petits, tout ce foyer pour lequel il combattait maintenant, en pacificateur des terres conquises. Et, quand même, ils s'aimaient toujours en amants, l'amour ne vieillit pas, il reste Téternelle flamme, le brasier immortel où s'alimente l'existence des mondes. Jamais maison n'avait retenti d'une joie si claire, pleine d'enfants et de fleurs. On s'y aimait si fort, avec une telle gaieté sonnante, que le malheur n'entrait plus. Et, lorsqu'un souvenir du douloureux passé revenait, lorsque Josine se rappelait ses soufl'rances, la chute où elle aurait achevé de périr, sans la main secourable de Luc, c'était pour se jeter à son cou, d'un élan d'inépuisable gratitude, tandis que lui,, ému, la sentait lui devenir plus chère, de tout cet opprobre inique dont il l'avait sauvée.
— Ah! que je t'aime, mon bon Luc! et comment te remercierai-je jamais assez de m'avoir faite si digne, si heureuse?
— Chère, chère Josine ! c'est moi qui dois t'aimer de toute ma reconnaissance ; car, sans toi, rien de ce que j'ai fait n'aurait pu être.
Et ils étaient comme épurés l'un et l'autre par celle création de justice et de paix qui sortait d'eux ; ils disaient encore :
— Il faut aimer les autres comme nous nous aimons, c'est la même flamme qui rapproche tous les êtres, notre bonheur d'amants et d'époux ne saurait durer que dans le bonheur de tous. Divin amour, puisque rien ne peut vivre que par toi, aide-nous donc à finir notre œuvre, embrase les cœurs, fais que tous les couples de la Cité aiment et enfantent, dans l'universelle dilection qui doit tous nous unir!
C'était ce qu'ils appelaient en riant l'oraison de la nouvelle religion de l'humanité. El, chez eux, à ce foyer parfumé de tendresse, la fleur d'amour avait déjà fleuri déli-
iO.
471 LF.S QUiIIRE EVANGILES
rieusemcn(,'peiiilant'l«9 premières années qui isuivirent l'incondie de l'Abinie. Nanat, le petit Nanel, qai devenait un lioitime, logcnit chez Luc, avec sa grande, comme il aommiiit toujours Jostac. D'une inlelli^&nce vive, d'une bravoure d'entreprise toujours en éveil, il achevait de siiduire Luc, au point que celui-ci en faisait son élève le pluschor, un disciple jeune encore, tout imprégné dss ieconsdu maître. Et, pendant ce temps, chez les Jordan, dont la maison était voisine, Nise, la petite Nisc^ ^ndissaîl de son cdié, dans la bonne affection ds Smurelte, r|iii l'avuit recueillie au lendemain de la caloslrophe, henireuse de cette enfant adoplive, tronvant en «lie une crïmpiisnc et une aide d'un charme infini. De norle que ]('^ jeunes fens, coiitinutint à se voir «haqne jour, finirent p;ir ne plus vivre que l'un pour l'autre. Leurs 'fisnvEdlles ne datnient-dltis pus de l'enfance, des jours' lointains où l'amour enfant, ledivin ingénu, les.enflammait. du besoin de se voir, de jouer ensemble, leur faisait braver:'les punitions et f.'anchir les mumillea pour se rclrtraverî lis étaient ulurs blonds cl frisés comme des petits moutuna, ils riaient dti même rire argentin, en tombunl dans les bras l'un de l'autre, A chaque rencontre, sanssavoirque des mondes lessé|iaraient, elle la bourgeoise,, lafillctle du patron, lui le g^imin dvs rues, le fils pauvre du'iniaérnblc (riivail manuel. Puis, il y avait eu l'offroyablle tem- [T'ic de flammes, l'iitcendii: les renouvelant, les fondant en une nu'ime chair, Nise sauvée au coude Nanet, tOHS les di?ux couviTls de brûlures, un moment en danger de mort. Kl ils étaient, aujourd'hui encore, blonds et. frisés, ils t'inient toujours d'un rire elair, l'air semblable, comme appareillés. .Mais elle était devenue une grande fille, lui uu ^'raud gardon, et ils s'adoraient.
Ij'idjlli: s^'prolori^Ta jirès de sept ans. pendant que Luc taisait de .Nanel un homme et que Sœurette, aidait Niseà grandir en beauté tl en bonté. Elle était ùgêede treize
ans, lors de Pùpouvaaitablefin de son père et da sa mère, dont les corps, réduits en. cendres», n'avaient pas même été irelrouvés sous les décombres. Longtemps, elle en garda le frisson, et rien ne pressait, on voulut attendre, pour décider 1© mariage, qu'elle? eût vingt ans,, afin que la décision fût prise par elle^mêmCj en toute: raison et en toute libre volonté. D'dilleurs,Naliet était bien jeune, son aîné de trods années à; peine, encoi'e en apprentissage, stmsjFaffectueusedireotion' du maître. lEt^puis, ils étaient si rieurs,, si joueurs, iqu-ils ^'éprouvaient pas 'de hâte, ravis simplement (d'être, gais ensemble, de^passer les jours à se rire dansJesiycwx llun deJ'autre. Ils:se retrouvaient chaque soir^ &'am usaient fol Lement à se.iconter leur journée, des choses très ordinaires, des a'iens,.- toujours l«s mêmes; Ils' se prenaient les- mains, se les gardaient pendant des heures, oe «qui était la. grande récréation, nprès laquelle il in -y avait plus que le gros baiser, échangé en se séparant. Du reste, cette bonne entente, si vive ot si tendre, n'allait pas sans de petites querelles d'amoureux; Nonet: trouvait parfois Nise trop orgueilleuse et trop autoritaire^ elle faisait la prinscesse, comme il le disait.. Elle était aussi trop coquette, aimant les belles robes, les fêles où elle* avait roccasion de les promener. Et cejn'était certes' pas défendu d'être belle, au contraire ! il fallait toujours être* le plus i)eau qu'on pouvaitj Mais ce qui n'était pas bien, c'était de gâter sa beauté par des airs de mépris pour le pauvre monde. Nise, en qui revivait un peu de sa mère jouisseuse et de son père despotique,. se fâchait d'abord, entendait prouver qu'elle était la perfection même. Puis, comme elle adorait Nanet, elle se confiait à lui, l'écoutait, désire-use de lui être agréable, en devenant la meilleure possible, la plus simple ot la plus douce des petites femmes. Et, quand elle n'y réussissait pas, ce qui était fréquent encore,, elle disais "" '****»* '^^ie sa fille, si elle en avait
476 LES QUATRE ËVANGILES
une, furait cerlaincment beaucoup mieux, parce qu'il
fallail Liissur au sang des princes de ce monde te temps
du se démocratiser en une descendance de plus en plus
fraternelk'.
Enlin, lorsque NIsc cul vin;;! ans, et Nanet vingt-lrois, les noces se Hrcnl. Elles étaient souhaitées, prévues, attendues. Depuis sept années, il ne s'était point passé un Jour, sans qu'un pas fut fait vers ce dénouement du la longue et heureuse idylle. Et, comme ce mariage, la (ille dus Delaveau épousant le frère de Josine, devenue la femme de Luc, ctei^'nait toutes les haines, consommait le pacte d';iliianGc, on voulut le gloiifier, en faire une fêle qui célélinlt le pardon du passé, l'entrée radieuse dans l'uvciiii'. Et l'on décida que des chants et des danses auraient lieu sur le terruin même de l'ancien Abîme, dans une des halles du la nouvelle tisioe reconstruite, en prolongement de la CrOcherie, toute cette ville industrielle qui, mainlunant, tenait des hectares et des hectares, grandissant toujours.
Gaiement, Luc et Sœurette furent les oi^anisateurs, les ordonnateurs de la fête du mariage, ainsi que les témoins, lui de Nunet, elle de Nîse. Ils ; voulaient un éclat de triomphe, une allégresse d'espoir enfin réalisé, la victoire même de la Cité de travail et de paix, fondée désormais et prospère. Il est bon que les peuples aient de grandes réjouissances, la viu puhlique a besoin de nombreux jours de beauté, de joie et d'exaltation; Luc et Sœurette choisirent donc ta tialJc de la grande fonderie, une halle immense, avec ses marteaux monstrueux, si's gigiinlesqnes ponts roulants, ses grues mobiles, d'une puissance in'odigieuse. Les nouvelles constructions, légères, toutes de hriques et d'acier, étaient d'une propreté saine, d'une clarté joyense, avec leurs grands vitrages qui versaient à flots l'air et la lumière. Aussi laissa-t-on l'outillage en place, car on n'aurait pu ima-
gîner, pour celte céréiponie du travail triomphant, un décor plus beau que ces outils géants, dressant leur profil aux lignes puissantes, d'une beauté souveraine, faite de logique, de force et de cerliludè. Seulement, on les orna de feuillages, on les couronna de fleurs, en hommage, ainsi que les anciens autels. Les murs de briques furent décorés de guirlandes, oh sema les dalles du sol de roses et de genêts effeuillés. C'était comme la floraison même de l'effort humain, tout le séculaire effort vers le bonheur qui finissait par fleurir là, et qui embaumait la besogne de l'ouvrier, autrefois injuste et si dure, libre à présent, attrayante et ne faisant plus que des heureux.
Les deux cortèges partirent, l'un de la maison du fiancé, l'autre de la maison de la fiancée. C'était Luc qui amenait le héros Nanet, suivi de sa femme Josine et de leurs enfants. C'était Sœurette qui, de son côté, amenait l'héroïne Nise, leur fille adoptive, à elle et à son frère Jordan. Ce jour-là, Jordan avait quitté son laboratoire, dans lequel il passait les années, comme des heures, occupé à d'infatigables recherches. Le peuple entier de la Cité nouvelle, où tous les travaux chômaient en signe d'allégresse, attendait sur le parcours, pour acclamer le couple. Le beau soleil luisait, les maisons gaies étaient pavoisées de couleurs vives, les verdures étaient pleines de fleurs et d'oiseaux. Et, derrière les deux cortèges, la foule des travailleurs suivait, un grand concours de peuple joyeux, dont le flot envahit peu à peu les vastes halles de l'usine, larges et hautes comme des nefs d'anciennes cathédrales. Mais ce fut dans la halle de la grande fonderie que les fiancés se rendirent, et tout de suite elle se trouva trop étroite, malgré son immensité. En dehors de Luc, des siens et des Jordan, il y avait là les Boisgelin, Paul, le petit-cousin de la mariée, qui n'avait pas encore épousé Antoinette, car leur mariage ne devait
178 LES QUATTtE ÉVANGILES
se dire que (jiinlre ans plus tard. Puis, les Bonnaire tïtRicnt iii, lus Doiirron, les Fauchard eux-mêmes, lous les ouvriers ddril les bras aïaieot aidé-à celte victoire du travail. TIs uvaienl pullulé, ces homnieB da bonne volonté et de foi, ces ouvriL-ra de la première henre : la Toiilc des rninnnideB prési'nts n'êlait-«IJe pa» lear ramillcii(;niLidit^, dos Trëres dont le aombre s'aujunenlait encore tous les jours? On était oinq mille, on serait dix mille, ci'iil mille, un million, l'humanité, entière. Et la céiËuionir, au milieu des puissantes m aehines, fleuries et cii;^'uii'landéDs, fut d'une simplicité louohanle et souveraine.
Souriaiils, Ltic et Suzanne mirent les maina-de>Nanel . cl du Nise l'une dans l'aulre.
— Airnez-vons de tout votre cœur, de IdulevolFe chair, fl ayez de beaux enfants, qui s'aimeront .cotnnie'-voiis vous serez aimés.
La foule aeclama, cria le mot d'amour, c'était l'amonr roi qui seul pouvait féconder le travail, en faisant Jarace toujours plus nombreuse et en l'eallaainiaiit du. désir, éternel foyer de la vie.
Mais il y avait déjà là trop do solennité'pourNanet et pour I\js(t, qui s'^luieiil aimt^s en jouant, dès l'enfiance. . Les deux pclils moutons frisés 'avaient eu baau grandir, ils rcstiiii'iit deux joujoux, dans leurs habits -da-.fàle, tou:; les (l 'iiv en blanc, délicieux et tendres. Aussi ae> se eontenlercni~îls pas de cette rérémonieusc poignée- de main qu'on Wur faisait se donner. Us se jetëreiiLaD.cou l'tin de rauli-e.
— Ali ! iri.i petile Nise, que je suis content de l'avoir, moi qui l'aiiemis depuis des années et des années:!
— Ah! mon petit Nanet, que je suis hcureiisD d'dtre enfîii à toi, car c'est la vérité pure, lu m'as bien gtgnéel
— Et, pelîle Msc, te souviens-lu, loi-sque.je-t& tirais par les bras, pour t'aider à sauter les murs, ou bien^ue
je te'.portais-à califourchon^ en faisant le cheval qui se cabre ?
— Et, petit Nanet, te souviens-tu, lorsque nous jouions à cache-cache, et que tu finissais panne trouver parmi les rosiers, si bien cachée, que c'était à en. mourir de rire?
— Petite Nise, petite . Ni«e, nous allons nous aimer comme nous avons joué, très .fort, très fort, de^ toute, la farce de 'notre santé et de notre gaieté !
— Petit< Nanet, petit Nanet,» nous avons tant joué, nous nous aimerons tant, ^ue nous nous aimerons dans nos enfants encore etque nous jouerons encore avec les enfanls de nos enfants !
Et ils. s'embrassaient,, et ils riaient, jouaient, au comble de la félicité. Enthousiasmée à ce spectacle, soulevée par-une houle . de gaieté sonore, la foule battit des mains, cria Tamour, Tamour tout-puissant, quiifait sans cesse davantage de vie et de bonheur. L- amour fondait la Cité, rensemejiçait d!une moisson d'hommes meilleurs, pour les prochaines Técoltes de justice et de paix. Et, tout de suite, les chants commencèrent, des chœurs »où les voix se répondaient j où les vieillards chantaient leur repos bien gagné, les hommes l'eiïort vainqueur de leur travail, les-f^immes la douceur sccourablede leur tendresse, les enfants l'allégresse confiante de leur espoir. Puis, il y eut les danses, toute une population en joie, une grande ronde finale qui mit ce petit peuple \raternel la main dans la main, qui s'allongea sans fin et qui tourna pendant des heures, au son de musiques claires, par les- halles de l'usine iaunense. Elle s'engagea dans la halle dos fours à puddler et tits laminoirs, passa dans la halle des fours à creusets, traversa la halle des tours, revint- par la halle des moulages 4'acier, emplissant de la turl^ulence de son rythme^ de la gaieté de ses refrains les hautes nefs, où ne releuiis^it
iSO LES dllATRIi: ËVAIïGILES
d'ordinaire que le soufQe héroïque du travail. Aotrefois, on avait tant poiné, tant souffoit, dans le bagne Doir, sale et malsain, qui se dressait là eî que la llamnie avail emporté l Maintenant, le soleil, le plein air, la vie entraient librement. Et la ronde des noces allait et venait toujours autour des grands outils, les presses colossales, les formidables marteaux-pilons, les raboteuses géantes, d'uspcct souriant sous leur décor de feuillages et de fleurs, tandis que les deux enfants qu'on mariait menaient lo branle, comme s'ils étaient l'àme de ces choses, le lendemain de plus d'équité et de plus d» fralernilé, assuré par la victoire de leur longue tendresse. ■
Luc ménage:iit une surprise à Jordan, voulant le fêler ' lui auï^si, dont les travaux di3 savant allaient plus fùre pour le bonheur de la Cité que cent années de politique. Quand la nuit fut noire, l'usine entière s'embrasa, des milliers de lampes l'inondèrent d'une gaie clarté de plein jour. C'était que les recherches de Jordan avaient enfin abouti, il venait de ti'ouver, après bien des défaites, le transport de la force électrique, sans perte aucune, griee à de nouveaux appareils, d'ingénieux moyens de transmission. Désormais, le charroi du charbon était économisé, on le brillait au sortir même du puits, et les machines qui transformaient l'énergie calorique en énei^ie électrique, l'envoyaient ensuite à la Crêcherie par des . câbles spéciaux où la déperdition était nulle, ce qui, d'nD coup, abaissaitde moitié le prix de revient. Aussi était-ce une première grande victoire, la Crêcherie éclairée i profusion, la force répartie en abondance aux grands et, aux petits outils, le bien-être augmenté, le travail facilité, la fortune élargie. El c'était en somme un pas nouveau vers le bonheur.
Lorsque Jordan, devant cette illumination de fête, eut compris l'inleulion affectueuse de Luc, il se mita rir* comme un enfant.
— Ah ! mon ami, vous me donnez aussi mon bouquet, et c'est bien vrai, je Tai un peu mérité, car vous devez vous en souvenir, voici plus de dix ans que je m'acharne à trouver la solution du problème. A quels obstacles je me suis heurté, et que de déroutes, quand je croyais le succès certain ! N'importe, sur les ruines de mes expériences manquées, je me remettais le lendemain à la besogne. On réussit toujours, lorsqu'on travaille.
Luc riait avec lui, plein de son courage et de sa foi.
— Je le sais bien, vous en êtes le vivant exemple. Je ne connais pas de plus grand, de plus haut maître d'énergie que vous, et je me suis fait à votre école... Alors, voilà donc la nuit vaincue, vous avez mis en fuite les ténèbres, nous pourrions désormais, avec ce flot d'électricité peu coûteuse, allumer au-dessus de la Crêcherie, dès le crépuscule, un astre, pour remplacer le soleil. Et vous avez également épargné TefTort humain, un homme suffit à présent, où il en fallait deux, grâce à cette prodigalité de la force mécanique, qui supprimera peu à peu la douleur... Nous vous fêtons comme le maître de la lumière, de la chaleur et de la force.
Jordan, que Sœurette avait enveloppé dans une couverture, par crainte de la fraîcheur du soir, regardait toujours Tusme immense étinceler comme un palais de féerie. Petit et chétif, avec son teint blême, son air d'être à chaque heure sur le point de rendre l'âme, il se promenait dans ces halles braisillantes, d'une splendeur d'apothéose. Et, depuis dix années qu'il sortait à peine de soa laboratoire, qu'il y vivait absorbé dans sa tâche, ignorant presque les événements du dehors, s'en remettant à sa sœur et à son ami pour la direction du vaste domaine, agrandi sans cesse, il arrivait là un peu en homme d'une autre planète, il s'émerveillait des résultats obtenus, da
succès de celle œuvre dont il était l'artiian Ifrplus ignoré
et le plus acUr.
— Oui, oui, murmura-1-il, c'est déji bien, voEI&pu mal de lerruiii gngné. ^ious marchons, l'aTeiiir rAvé se rapproulic... lilljc vous dois des excuEes, mon rli«r Lmc, car jA nu vous .ni point caclié, au début, que je ne croyais guère en vutre mission. Est-ce singulier, la. peine que nous avons à partager la foi des autres, lor8(|u'ils travaillent sur un autre terrain que nous!... Enfin, vous m'avez coiivcTti, vous hâterez sûrement le boahear, puisque vous voilà réalisant chaque jour plus de solidarité et plus de juRlice. Mais vou!< avez encore beaucoup i Taire, ot moi-mômc, bêlas! je n'ai rien :faitj k^tiâtéi de ce que je voudrais faire (.■iieore.
Il était ilevL'Uu grave, l'air soucievs.
— Ce prix de revient que nous avons diniiini6 de moitié environ, il resto de beaucoup trop élevé. Et pnig, ces installations compliquées et coûteuses, à l'ori&eS'des puils, CCS macliincs. à vapeur, ces chaudières, sans compter ces kilomèti-cs de câbles, d'un si gros enltetien, tout cola est barbare, tout cela mange du lempsi el"de l'argenl... El il faudrait autre chose, une autre 'chose plus pratique, plus siniplu, plus directe. Ah ! je cniB bien dans quel scnsji; dois chercher, mais une telle reobembe seinblisuncfulii;, je n'ose dire à personne l'œuvre qne j'ai entieprise, cir je ne puis moi-mèmo l'énoncer «tvic-la clailÉ (lijsirahle... Oui, il faudrait supprimer la mauMne a vapeur, la cliaudière, qui est l'intermédiaire gânant, entre la houille extraite et l'électricité produite. II fiindrait, en un mot, transformer directement l'énergie calorique cojileiiue dans le charbon, en énergie élecfrlqne, Bans passer par l'énergie mécanique... Comment?. je«e sais pas encore. Si Je le savais, le nouveau- problèmo serait résolu. Mais je me suis mis à la besogne, j'espèrey je trouverai sansdoute.Et tous verriez, voasnniUs)M«<
rélectricité ne coûtecail presque plus rien, nous pourrions la donner à tous, la répandi*e, en faira le victorieux agent du bien-être universel.
Il s'enthousiasmait, il se grandissait sur ses petits pieds, avec des gestes» passionnés, lui si muet, si réfléchi ti'ordinaire.
— Le jour doit Tenir où Péleetricité sera à tout le monde, comme Teau des fleuves, comme le vent du ciel. 11 faudra non seulement la donner, mais la prodiguer, laisser les hommes en disposer à leur guise, ainsi que de Tair qu'il respire. Elle circulera dans les villes telle que le sang même de la vie sociale. Dans chaque maison, il y aura de simples robinets à tourner, pour qu'on ait à profusion la force, la chaleur, la lumière, aussi aisément qu'on a aujourd'hui l'eau de source. Et, la nuit, dans le ciel noir, elle allumera un autre soleil, qui éteindra les étoiles. El elle supprimera l'hiver, elle fera naître réterncl été, en réchauffant le vieux monde, en montant fondre la neige^ jusque dans les nuages.!. C'est pourquoi je ne suis' pas très fier de ce que j'ai fait, un bien polit résultat, à côté de ce <ïu'il reste à conquérir.
Et il conclut, d'un air -de tranquille dédain :
— Je ne peux pas même encore mettre en œuvre, pratiquement, mes fours électriques pour la fonte du fer. Ils sont loujom-s des fours de laboratoire, des fours d'expérience. L'électricité reste trop chère, il faut attendre que l'emploi en soit rémunérateur, et pour cela, je le répèle, elle doit ne pas plus coûter que Teau des fleuves et l'air du ciel... Quand je la pourrai donner à flots, sans compter, mes fours transformeront la métallurgie. Et je connais bien l'unique chemin, je me suis ^ remis au travail.
La fcte de nuit fut merveilleuâci Les danses- et les chants avaient repris, dans les halles étincelantes, où tout le peuple célébrait les noces. Ce qui éclatait dans
la joie de Ions, c'était le travail délivré, remis eu hoiifieur, devenu la gaieté, la sanlé; c'était la misère vaiacuc, la fortune publique rendue peu à peu à la communauté, au nom du droit sacré que chacun a de vivre et d'être Iieureui ; et c'était aussi l'espoir d'un avenir de paix et d'équité plus hautes, absolues, où se réaliserait le rèvc fraternel d'une société solidaire et libre. L'amour accomplirait ce miracle, e! l'on reconduisit Kanet et Nise ù leur maison nuptiale, en acclamant l'amour qui les avait unis, l'amour qui allait faire naître d'eux d'autreg amours sans fin.
Vers ce temps, l'amour révolutionna également la 1)uur};coîsie de Beauclair, et ce fut chez les paisibles Mazelle, les rentiers, les bons paresseux, que SQufOa la lempétc. Leur fille Louise les avait toujours surpris et bousculés, tellement elle différait d'eux, iras active, 1res entreprenante, s'occupant sans cesse dans la maison, en disant que la paresse la tuerait. Le ménage, qui mettait sa parfaite félicité à ne rien faire, très raisonnable d'ailleurs, heureux de la grande aisance gagnée autrefois, ayant la sagesse d'en jouir sans courir aucun risque d'ambition, n'arrivait pas à comprendre comment Louise pouvait gfller ses journées pur une agitation inutile. Elle él;iil fille unique, elle aurait une très belle fortune, pl;icée en rentes solides sur l'Etat, et n'était-elle pas dès lors déraisonnable, en ne s'enfermant pas dans son coin de paix, à l'abri des ennuis de l'existence? Eux se conluntaienl si bien de leur bonheur égoïste, sans renélrc sur le miilheur des autres, très honnêtes, très afTectueux, très pitoyables pour eux sinon pour autrui, s'adorani, se soignant, se dorlotant en tendres et fidèles époux! Pourquoi leur fillette s'inquiétait-elle du mendiant qui passait, des idées qui changeaient le monde, des événements qui troublaient la rue? Elle était toujours fr^ . missante, vivante, tout la passionnait, elle donnait un
peu de son existence à tous. Aussi, dans l'adoration profonde qu'ils avaient pour elle, entrait-il beaucoup de la stupeur d'avoir fait une fille où ils ne retrouvaient rien d'eux-mêmes. Et voilà qu'elle achevait de les bouleverser par un coup de passion, dont Us avaient d'abord haussé les épaules, croyant à une amourette, mais qui s'était airgravé, au point de leur faire croire que la fin des temps était proche !
Louise Mazelle, qui était restée la grande amie de Nise Dclaveau, continuait à la voir fréquemment cliez les Boisgelin, depuis que ceux-ci se trouvaient installés à la Crécherie. El là, elle avait rencontré de nouveau Lucien Bonnaire, son camarade d'autrefois, au temps où elle s'échappait si ardemment, pour jouer avec les gamins des rues. Eux deux aussi étaient de la partie, le fameux jour où le f^etit bateau de Lucien avait marché tout seul sur Tcau de la mare; et ils en étaient encore, lorsqu'on se rejoignait en cachette, en sautant par-dessus les murs. Mais, à présont, Lucien avait grandi, c'était un beau et fort garçon de vingt-trois ans, tandis qu'elle-même en avait vingt. S'il ne faisait plus des petits bateaux qui marchaient sur l'eau, il était devenu, sous la conduite de Luc, un ouvrier mécanicien très intelligent, très inventif, destiné à rendre de grands services à la Crécherie, où il s'occupait déjà du montage des machines. Ce n'élait point un monsieur, il apportait une sorte de fierté brave à rester un simple ouvrier, ainsi que son père, qu'il vénérait. El, sans doute, dans la passion dont Louise s'était mise à brûler pour lui, entrait un peu de la naturelle révolte qui la poussait à choquer les idées bourgeoises, à ne pas agir comme les gens du monde dont elle faisait partie. La camaraderie ancienne était vite devenue chez elle un amour passionné, s'irritant des obstacles. Lui, le cœur louché de la tendresse vive de
cette jolie (ille, si alerte, si souriante, avait fini par
48G LES QUATRE ËVANGILKS
SU liiisser aller S l'aimer nussî prorondëmcflt.- Maîs.des deux, il éliiil a coup sûr le plus sage, ne Tonlant lieurter personne, soiilTranf à l'idée qu'elle' était 'bien trop fine, bien trop riche pour lui, parlant' sealement de ne se marier jamnîs, s'il laperdiiîl; lamli s qu'elle, à la sctilc pensée qu'on pouvait s'opposer à leur mariage, enlniil dans des rébellions folles, parlaillout bonnement de phinter là situation el forlune, pour aller vivre avec lui.
Alors, pendant près de six mois, ce fui' la laU^^ ■Gk4x les parenls de Lucien, un tel mariage, qniiaurail'dfl être un iioimeur, ne sonlcviiit pourtant qu'une sourde dftBsnee. Bonniiire, surloul, avec sa gi'ande raisen, aurati' tti6« aimé que Lucien épousât la (îllc d'un-eaftiariute.'' Les temps avaient marché déjil^ il n'y avait plus à ètreficr de voir un de ses fils monter d'une classe, au bras d'ans -fille de la bourgeoisie agonisante. Bientôt, le profit serait poifr la bourgeoisie, lorsqu'elle se ref.;r.iit du -sang range,' de la santé et de la force, en s'-alliant au peuple. Désqnerelies éclataient à ce sujet dans le ménage de Boimaira, car sa femme, la Toupe terrible, en personne or^etl- Icuse, aurati sans doute consenti, mais à lacondifion de di-venirellc aussi une d;>me, avec de belles robes et des bijoux. Itien de révolttlion qui se passait aulsur d'elle, n'avait pu entamer son besoin de dominer et deparattre, l'Ile gardait son caractère exécrable, même dans l'ai tance assurée où ils vivaient maintenant, reprocllanl à son mari (le ne pas avoir fait forlune, par exemple comme nsoii'sieur Maz^^llc, un malin qui ne travaillai! plus dcpab longtemps. Elle aurait porté des chapeaux, ellese serait prélassée sur les promenades, en rentière jouissant détîcieusemenl de la paresse. Et, lorsqu'elle entendit Lucien ilér.larer que, s'il épousait Louise, il était bien rémlu ' il coque [la.s un sou des Maïclle n'entrAI dans son- mérn^c, elle acheva de ncnlie la léte, elle narlil à soB"tourien
guerre contre une union, qui ne lui paraissait plus profitable. A quoi bon épouser cette fille si mince, pas jolie, Tair di'ôle, si -ce n'était pour son argent? Ce serait le comble à toutes les extraordîmiires choses dont le spectacle Tahurissait, et' auxquelles, depuis longtemps, elle' avait cessé' dé rien comprendre.
Un soir surtotit, il y eutiine explication orageuse entre la Toupe, Bonnàire et leur fîls Lucien, en présence' du père Lunot, qui rivait encore, à plus de soixante-dix- ans. C'était à la fin du dîner, dans la petite salle à manger si propre et si gaie, dohtla fenêtre ouvrait sur les verdures du jardin. 11 y avait métae des fleurs sur là table, toujours abondamment âervie. Et' le père Lunot, qui avait maintenant du tabac à discrétion, venait d'allumer sa pipe, lorsque la Toupe devint aigre, au dessert, à propos de rien, pour le plaisir de se fâcher, ainsi qu'elle en avait gardé riiabilude.
— Alors, dit-ellè à Lucien, c'est décidé, tu veux toujours l'épouser, cette demoiselle? Je t'ai encore aperçu avec elle aujourd'hui, devant la porte des Boisgelin. Si lu nous aimais un peu, il me semble que tu aurais déjà cessé de la voir, puisque tti sais que ton père et moi, nous ne sommes pas si enchantés de ce mariage.
Lucien, en bon fils, évitait de discuter, ce qu'il savait d'ailleurs inutile. Il se tourna vers Bonnàire.
— Mais, répondit-il simplement, mon père est prêt à consentir, je crois.
Ce fut, pour la Toupe, comme un coup de fouet qui la j«»la sur son mari.
— Quoi donc? voilà que tu donnes ton consentement, sans me prévenir! Il n'y a pas quinze jours, tu me disais qii'une telle union ne te semblait guère raisonnabie et que tu n'clais pas sans crainte pour le bonheur de notre enfant, s'il faisait cette folie. Tu tournes donc comme une 2:i rouelle?
us LES QUATRE ÉVAHGII.es
Tranquillement, Bonnaire s'expliqua.
— J'aurais préTéré que le garçon fit un antre choix. Mais il a près de vingt-quatre ans, je ne vais pas, dans uitc arraire de cœur,- lui imposer ma Toloaté. Il sait ce que je pense, il ajïira pour le mieux.
— Ah bien ! reprit violemment la Toupe, tu ea de facile composition, tu as beau te croire un homme libre, ta finis toujours par dire comme les autres. Depuis bienUl vingt ans que tu es ici, avec ton monsieur Luc, tu rÉpctes <)ii'il n'a pas les idées, qu'il aurait fallu commencer par s'emparer des outils du travail, sans accepter l'argent des bourgeois; mais tu n'en cèdes pas moins aux moindres désirs de ton monsieur Luc, lu en es peut-être même aujourd'hui à trouver très bien tout ce que vous avei fait ensemble.
El elle continua, elle tâcha de le blesser dans sa foi, dans sa fierté, sachant où était le point sensible. Souvent, elle l'avait exaspéré, en s'cffor^'aiit de le mettre en contradiction avec lui-même. Cette fois, il se contenta de hausser les épanles.
— Sans doute, ce que nous avons fait ensemble est très bien. Je puis regictler encore qu'il n'ait pas suivi mes idées. Seulement, tu devrais être la dernière 1 le plaindre de ce qui existe ici, car nous ne savons plus ce que c'est que la misère, nous sommes heureux, pas un de ces rentiers dont tu rêves n'a autant de bonhear.
Elle ne cédc pas, elle s'irrita davantage. ' — Ce qui existe ici, tu serais bien aimable de me l'expliquer, car lu sais, je n'y ai jamais rien compris. Si tu es si heureux, tant mieux! moi, je ne suis pas heureuse. Le bonheur, vois-tu, c'est quand on a beau-. coup dnrgiml, qu'on se relire et qu'on ne fait plus rien.- Avec touti's vos histoires, vos partages des bénéfices, vos magasins où l'on se fournil au rabais, vos bons et vos caisses, ça ne fera jamais aue j'aie cent mille francs i
A IXiV T/llLI «t-UU
moi, dans ma poche, pour les dépenser à ma guise, en choses qui me plaisent... Je suis malheureuse, très malheureuse I
Elle exagérait, voulant lui être désagréable, mais elle disait vrai pourtant, elle ne s'était pas acclimatée à la Crêcherie, elle y souffrait dans un atavisme de femme coquette et dépensière, dont la solidarité communiste blessait tous les instincts. Ménagère propre et active, caractère exécrable, têtue, bornée, quand ce n'était pas son plaisir de comprendre, elle continuait à changer en enfer son ménage, malgré ses qualités, malgré le grand bien-être où la maison aurait dû s'épanouir maintenant.
Bonnaire se laissa emporter à lui dire :
— Tu es folle, c'est toi qui fais ton malheur et le nôtre! Alors, elle sanglota. Lucien, gêné, lorsqu'une de ces
disputes dciatait entre ses parents, dut sortir de son silence et Tembrasser, en lui jurant qu'il l'aimait, qu'il la respectait. Mais elle s'acharnait quand même, elle cria encore à son mari :
— Tiens ! demande-le à mon père, ce qu'il en pense, de votre usine en actions, de cette fameuse justice et de ce fameux bonheur qui vont régénérer le monde. Lui est un ancien ouvrier, tu ne l'accuseras pas de dire des bêtises comme une femme, et il a soixante-dix ans, tu dois en croire sa sagesse.
Puis, se tournant vers le pèreLunot, qui suçait le tuyau de sa pipe, d'un air de béate enfance :
— N'est-ce pas, père, qu'ils sont idiots, avec toutes leurs machines pour se passer des patrons, et que c'est encore eux qui s'en mordront les doigts?
Le vieillard, ahuri, la regarda, avant de répondre d'une voix sourde :
— Bien sûr... Les Ragu et les Qurignon, ah! c'étaient des camarades autrefois! 11 y a eu monsieur Michel, qui était mon aîné de cinq ans. Moi, c'est sous monsieur Je-
im LES UUATItE ÉVANGILES
lùmc, son pfpc, qoR j« suis yntré à l'usine. MaiBj araitt n-s tloiix-IJt, il y avait eu monsieur filnise, avec lequel mon pcrii. Jean Riigu. el mon jïrand-père, Pierre Ragu, ont travaillé, l'îcrre Itagu et Blaire Qurign on, c'éloienl deux coinpa:,'non>i, deux ouvriers élireurs qui lapsieDl àla môme enrluinii. Kl voilà, et leS' Qurignon sont des patrons archi-millioiinaires, el les Ragu sont resMs de piiuvres b<iu;,TL's... Toujours on recommenco, left choses ne peuvent pis changer, il faut donc croire qu'elles sont bien ainsi.
11 divagiinil un peu, dans sa somnolence ds très vieiHe bute éeliipée, otibliée, ecliappiîe par miracle à l'abatloir commun. Souvent, il ne se rappelait pagle'lcndemaiii les événements lie laveille.
— Mats, pèreLunot, dit Bonnaire, c'est jnstemerttqae h^ïi eho.ses changent beaucoup depuis qnelrjne lempSii. Monsieur Jérdme, dont vous parlez, est mort, et il a rendu tout ce qu'il lui restait de sa fortune.
— Comment^ ilarcndu?
— Oui. il a rendu aux camarades la richesse qu'il devait h. leur effort, à leur longue souffrance... SonTeneivous, il y a longtemps dt'jil.
Le vieillard rouillait dans sa mémoire obscure.
— Ah ! bon, bon ! ça me revient, celte drfttetlihiBiDirel... l'ïb bien ! s'il a rendu, c'est un imbécile !
Le mol tomba avec une neltelé méprisante, car le rêve ilii ]ière Luriiil n'avait jamais été que de faire une grosse l'itrlunc, comme les Qurignon, pour jouir ensuite de la vi,' en patron Iriompiianl, en monsieur oisif, s'amusanl du malin au soir. Il en était reste là, avec toute la'jénéralion d.'s vieux esclaves exploités et fourbus, résignés à leurs chaînes, qui gardaient l'unique regret 'de n'être pas nos parmi les exploiteurs.
La ToupEr éclata d'un rire insultant.
— Tu vois! le père n'est pas si bête que vou^'aulrtM,
li He va pas cnercaer raïai a quatorze ueures. jl argeni, c'est Targonl, et quand on a Targent, on est le maître, voilà !
Bonnaire haussa ses fortes épaules, tandis que Lucien silencieux regardait .par la. fenêtre les rosiers fleuris du jardin. A quoi bon discuter? elle était le passé têtu, elle mourrait dans le paradis communiste, au sein du bonheur fraternel,' en le niant, en regrettant le temps de misère noire, où elle attendait d'avoir économisé dix sous pour courir s/acheler un ruban.
Babette Bpurron, justoHient, entra, et elle, toujours gaie, était au contraire dans un continuel ravissement do sa situation nouvelle. Elle avait, par le réconfort de son optimisme souriant, aidé à sauver son homme, Bourronle simple, du gouffre où devait culbuter Ragu. Toujours elle s'était montrée confiante dans Tavenir, certaine que les choses s'arrangeraient très bien, inventant parfois, pour remplacer le pain absent, des histoires d'extraordinaires bonheurs, tombés du ciel. Et, comme elle le disait en plaisantant, cette Crécherie où le travail devenait propre, aimable et honorifique, où Ton vivait au milieu de toutes les douceurs, réservées jadis aux bourgeois seuls, n'était-ce pas son paradis qui se réalisait? Aussi sa figure poupine, restée fraîche, sous un gros chignon noué à la diable, rayonnait- elle de la joie d'avoir un homme guéri de la boisson, avec deux beaux enfants qu'elle marierait bientôt, dans une maison à elle, belle et joyeuse confime une maison de riches.
— Eh biçn I c'est donc décidé, cria-1-elle, Lucien va l'épouser, sa Louise Maz^^lle, cette petite bourgeoise si charmante, qui n'a pas honte de nous?
— Qui vous a dit ça? demanda rudement la Toupe.
— Mais c'est madame Luc, c'est Josine, que j!ai rc!Bcontrée ce matin.
La Tqupe> devint blanche de colère contenue. D^&soa
j.ij LES QUATRE ËV&NCILES
irrilation innpaisée, sans fin possible, contre la Crécherie, il y avait surlouf beaucoup de la haine dont elle poarsnivait Josine. Jamais clic n'avait pardonné à < cette fille > son union avec Luc, l'exaltation de chance heureuse où elle la voyait, femme du Iicros aimé de tous, mère de beaux cnTanls qui {craudissaicnt pour le bonheur. Et dire qu'elle se souvenait des jours où la misérable créature mourait de faim, jolée à la rue par son frère! Maintenant, elle se croyait écrasiic par elle, quand elle ia rcncontiait coiiTée d'un chapeau, comme une dame. Et c'élail lace bonheur d'une autre qu'elle n'accepterait jamais.
— Josine, dil-clle avec brutalité, au lieu de s'oceuper des mariages qui ne la regardent pas, ferait mieux de faire oublier les siens, célébrés la semaine des quatre jeudis... Et puis, vous m'agacez tous, fichez-moi Ix paix!
Elle quitta la pièce, fit claquer la porte, les laissant dans un silence embarrassé. Ce fut Bahetfe qui se mit k rire la première, habituée aux façons de son amie, qu'elle avait l'indulgence sereine de trouver brave femme, quoique mauvaise tète. Des larmes étaient montées aux yeux de Lucien, car c'était sa vie dont on disputait ainsi, au milieu do tajil de méchante humeur. Mais son père lui serra la main amicalement, comme pour lui promettre d'arranger les choses. Il n'en restait pas moins . très triste Ini-inéme, bouleversé de voir le bonheur, mfime dans plus de justice et plus de paix, a la merci des querelles du fuyer. Suffirait-il donc toujours d'un exécrable caractère pour gâter les fruits de la fruteruitiïf Et seul le père Lunot garda son inconscience béate, endormi à inoitié, sa pipe à la bouche.
Cependant, si Lucien ne doutait point du consentement final de ses parents. Louise sentait, chez les siens, nnt résistance plus grande, et la lutte s'aggravait chaque jour.
TKAYAIL ràS
Les Mazelle adorant leur fille, c*élail au nom de celle adoration qu'ils s'entêtaient à ne pas céder, non dans des^ explications violentes, mais par leur inertie bonasse, une sorte de vague ensommeillemenl, qui, croyaienl-ils, lasserait son caprice. Elle avait beau emplir la maison du vol de ses jupes, taper fiévreusement sur son piano, jeter les bouquets encore frais par les fenêtres, donner lessignes du trouble le plus passionné : ils lui souriaient paisiblement, affectaient de ne rien comprendre, s'efforçaient de la bourrer de friandises et de cadeaux. Et elle s'enrageait d'être ainsi comblée de douceurs, lorsqu'onlui refusait l'unique chose qui lui serait délicieuse, si bien qu'elle finit par menacer ses parents de tomber malade. Elle prit même le lit, se tourna contre le mur, ne voulut plus leur répondre. Novarre, appelé, déclara que ces^ maladies-là n'étaient pas du domaine de sa science. La seule guérison des filles en mal d'amour, c'était de les laisser libres d'aimer. Alors, éperdus, comprenant que le cas devenait sérieux, les Mazelle tinrent conseil, passèrent une nuit blanche, dans l'alcôve conjugale, à se demander s'ils devaient céder. L'affaire lelir parut si grave, si grosse de conséquences^ qu'ils n'osèrent prendre une décision, en s'en tenant à leurs propres lumières; et ils résolurent de réunir leurs amis, pour leur soumettre le cas. N'était-cepas une désertion, ce don de leur fille à un ouvrier, dans les circonstances révolutionnaires où Beauclair se débattait? Ils sentaient cette union décisive, une abdication dernière de la bourgeoisie, du négoce et de la renie. Et il était naturel que les autorités, les têtes de la classe possédante et dirigeante, fussent consultées. Un bel après-midi, ils invitèrent donc le sous-préfet Ghàlelard, le maire Courier, le président Gaume et l'abbé Marie, à venir prendre une tasse de thé, dans leur jardin fleuri, où ils avaient passé tant de paresseuses journées, allongé»
au fond de grands fauteuils berceurs, face à face, regards
dant pousser les ro^us, sans même se doiiner la fatigue de
cauïerciilre eux.
— Tu coinprcnds, dit Mazelle, nous feroas ceqafi'MS messieurs iiuus c»iiscilloroiit de faire. Ils ou savent plue lun^ que nous, et personne ne pourra nous blùmer, de suivre Icur^i avis... Mui, je commence à ne pliissentir ma têtu, avec loule cette Lisloire qui m'emplit le cerveau du malin a» soir.
— Moi aussi, dit madame Mazelle. Ce n'est pas sne existence, de toujours léQéciiir. Rien n'est plus masvais pour ma maladie, je lu sens bien.
Le thé fut servi dans le jardin, sous un licrc^su ue roses, par ce bel après-midi ensoleillé. Et ce fut le sous-prêfet Cliàlclard et le maire Gourier .qui te rendirent les proniicrs à l'invitation. lia étaient restés inséparables, un lien plus fort semblait même s'être noué entre eux, di^puisqu'ils avaient perdu madametiou' lier, la toujours belle Léonore. Pendant cinq .ans, ib venaient de la garder jnlirme, clouée dans un faaieuil p;ir une pnralysiu des jambes, entourée de petits soins, Le bon ami suppléant lu mari, la veillant, lui faisant des lectures, aux heures où ce dernier s'absentait. Jamais liaison plus p:ii^j])lc ne s'était prolongée ainsi, jusqu'au bout. £t c'était dans lus bras de Ch&lolard que Lâonore était morte, tout d'un coup, un soirqu'il l'aidait à prendre une lasse de tilleul, pendant que Gourier fumait-debops un cigitrc. Lorsque celui-ci était rentré, tous deux l'avaient jilcnrée ensemble. Maintenant, ils ne^se quittaient guère, dans les loisirs que l'adminislrulion 'de la ville liiiir liiissail, car ils ne rudministraient plva que ihéoriqueinfut, après de roùrL's et sages délibérations, au cours desquelles le sous-préfet avait décidé. le.'Oiaire à suivre son exemple, fermer les jeux, laisser- al levJes choses, ne passe gâter laviu^ en se mettant en ttaverarde l'évolution, dont personne au monde n'aiirèterait.ila
marche pourtant. Gourier, que la peur travaillait parfois^ jetait à des idées craelles, avait quelque peine à se faire' une si aimnble philosophie. Il s'était réconcilié avec son fils Achille, qui avait eu de Ma-Bleue, dans leur nid d'amour si vaillamment conquis et défendu, une délicieuse fillette, Léonie, aux yeux blous de lac bleu immense, de ciel bleu infini, les yeux de sa mère adorable; et, à présent, grande fille de vinsj^t ans bientôt, bonne à marier, elle avait séduit le grand-père. Aussi se résignait-il à ouvrir sa porte au ménage irrégulier, ce fils révolté contre son autorité jadis, cette Ma^Bleue dont il parlait encore parfois camme d'une sauvagesse. Ainsi qu'il 1^ disait, c'était dur pour un maire, le magistrat légal du mariage, d'accepter à son foyer un ménage révolutionnaire^ marié sous les iétoiles, par une nuit chaude, où la terre sentait bon. Mais les temps étaient si étranges, il se passait de si extraordinaires choses, qu'une petitefille charmante^ née du, libre amour impénitent, devenait un cadeau très acceptable. Gaiement, Ghâlelard avait exigé la réconciliation, et. Gourier, depuis que son fils lui amenait Léonie, était acquis un peu plus chaque jour à cette Crécherie, demeurée quand môme pour lui un foyer de catastrophes j maigri la. nécessité où il s'était trouvé de mettre, lui aussi, sa grande cordonnerie en actions, et de syndiquer autour d'elle toutes les industries du vêlement.
Le président Gaume se fit attendre, ainsi que l'abbé Marie, et les Mazelle ne purent se tenir d'expliquer tout de suite leur cas au sous-préfet et au maire. Devaient-ils se résigner, devant le caprice déraisonnable de leur fille Louise?
— Vous comprenez, monsieur le sous-préfet, dit Mazelle d'un air d'importance inquiète, en dehors du chagrin que nous causerait un- pareil mariage, il y a le déplorable ciïet social, la responsabilité dont. nous sen-
:19e LKS QUATRE EVA>CILES
tons tout le poids vis-à-vis des personnes dîstiognées de
noire chissc... Nous allons aux abimes.
On élait assis dans une ombre tiède, que parfamaient les roses grimpantes, devant une table au gai linge de coultiur, charj^ée de petits gâteaux; et ChAtelard, tonjours correct et portant beau, malgré son k^e, ent an de ses sourires d'ironie discrèle.
— Mais nous y sommes, aux abîmes, cher monsienr Hazelle. Vous auriez bien tort de vous gêner pour le gouvernement, pour l'administration, et même pour le beau monde ; car, voyez-vous, tout cela n'existe déw'.^ mais qu'en apparence... Sans doute, je suis loiyonn sous-préfet, et mon ami Gourier est toujonrs' maire. Seulement, comme il n'y a plus derrière noua d'Etit réel et solide, nous ne sommes guère que des fanlAmes... Et il en va également des puissants et des riches dont le pouvoir et la fortune sont emportés un peu chaque jour par la nouvelle organisation du travail. Aussi, ne tou donnez donc pas la peine de les défendre, puisque euxmêmes, cédant au vertige, deviennent les ouvriers actifs de la révolution... Allez, allez! ne résistez pas, abandonnez-vous !
11 aimait ce genre de plaisanterie, qui terrifiait les derniers bourgeois de Beauclair. C'était d'ailleurs um façon aimable de dire la vérité en plaisantant, dans U conviction où il était que le vieux monde était fiât et <{u'uii monde nouveau naissait des décombres. A Paris, les plus graves événements s'accomplissaient, le vieil édifice lotnbail pîcne à pierre, faisant place à toute une construclion transitoire, où s'indiquait nettement déjà la Cité future de justice et de paix. Et ces ehoseï lui donnaient raison, il était heureux de s'être fait oublier dans co coin de province, en ; goureroant le moins possible, certain maintenant d'y mourir de sa belle mort, avec le régime qu'il portait depuis de loagaes
années en tem;, dan air souriant de philosophe et d'homme du monde.
Les Mazellc avaient pâli. Tandis que la femme se pâmait au lond de son fauteuil, les yeux sur les gâteaux, le mari s'écria :
— Vraiment, le croyez-vous, sommes-nous menacés à ce point?... Je sais bien qu'on parle de réduire la rente.
— La rente, reprit tranquillement Châtelard, elle sera supprimée avant vingt ans; ou, du moins, on trouvera une combinaison, qui, progressivement, dépossédera les rentiers. Le projet en est à l'étude.
Madame Mazelle soupira, comme si elle rendait l'âme.
— Oh ! nous serons morts, je l'espère bien, nous n'aurons pas la douleur de voir ces infamies. C'est notre pauvre fille qui en souffrira, et raison de plus pour la forcer à faire un beau mariage.
Châtelard, impitoyable, dit encore :
— Mais il n'y a plus de beaux mariages, puisque Théritage va disparaître. C'est chose à peu près résolue. Désormais chaque ménage sera forcé de faire lui-même son bonheur. El que votre Louise épouse un fils de bourgeois ou un fils d'ouvrier, la mise de fonds sera bientôt la même, de l'amour s'ils ont la chance de s'aimer, et de l'activité à la besogne, s'ils ont Pinielligence de n'être pas des paresseux.
Il y eut un grand silence, on entendit le petit bruit d'ailes d'une fauvette qui voletait dans les rosiers.
— Alors, finit par demander Mazelle anéanti, c'est donc le conseil que vous nous donnez, monsieur le souspréfet. Selon vous, nous pouvons accepter pour gendre ce Lucien Donnaire ?
— Oh ! mon Dieu, oui ! La terre n'en tournera pas
moins en p;iix, croyez- moi. Et, du moment que les deux
enfants s'adorent, vous êtes toujours sûrs de faire au moins
deux heureux.
JOS LUS (JUATRE ÉVASSILi;»
Ciourjer n'iivnil nncore rien dil. Il élail mal à l'aise, d'ëlrc ap|iolô à Irancher une qucslion piircille, lui dont le (ils s'en élail allé vivre avec Ma-Bteuc, cette libre Mlle des rotiliGi-s, qu'il recevait m.itntcn;int dans sa trèS'boar- );eoise deincniT. El l'aveu de sa gène lui échappa.
— C'est bien ■vrai, le mieux est encoro de les marier. Lorsque les pnrenis ue les marient pas, ils filettlct se marient tout s''nls... Ah ! dans quels temps vivons-nous?
Il levait les bras au ciel, il fallait loul l'ascendant de Cliùlelard, pour qu'il ne tonibât'pas à la mélancolie noire. ^on p;oùl d'aulrcToisi sa passion des polîtes ouvrières, lui faisait anjouid'hui, disail-on, une vieillesse hébétée, tiiupée de conlinuels petits sommes. Il s'cndormoil partout, h table, an milicud'une conversation, dehsrB'raéme en se prometianl. El il conelut de son air rùeigné- d'ancien patron terrible, vaincu parles faits :
— Enfin, qnc voulez-vnug? après nous le déloge, comme disent beaucoup des nôtres. Nous sommes finis.
Ce fut sur celte parole que le président Gaume arrira, très en retard. Ses jambes avaient enllé, il marebait arec peine, en s'aidant d'une canne. Il allait avoir soiianledix ans et il allcndaît sa retraite, dans ledégoiit naché' de ectie ju^lire humaine qu'il ai'ail rendue pendant de si longues anuËGS, en s'en remettant à la slricle appUcatroa du la loi écrile, comme un prêlre qui ne croit plus et qae seul le do^'^e son tient. Mais, àson foyer, ledramod'amonr et de trahison avait continué son œuvre têtue, impitoyable. .4près la mort de sa femme, qui s'était suicidée jadissous ses yeux, en confessant sa rmlc, le désastre venait d'être achevé par sa fille Lucile, mariée au capil.iine Jollivcl, qu'elle avait fait tncr ]im- un amant, avant de s'enfuir avec celui-ci. C'était touli» une alTreusc hislnire, la fille cnquelle cl sensuelle recommeii(;ant .la trahison de la mère, acnriani plus lar! son mari à un due!, une sorte d'aswa-sin.;l. I," capitaine, appelé par une lettre anonyme,
it tombé sur un flagprant délit,' sa femme demi-nue : bras d'un grand gaillard, qui luiavaitjeté- un couteau, ir que la querelle fût vidée sup-le-champ.' Selon litres, le capitaine avait cherché' la mort, ne* s'était même défendu, pris d'horreur, désertant ce monde iveau où il n'y avait pour lui que des amertumes et des Ues. Depuis quelque temps, en effet, on le renconit la lête basse, anéahti de voir crouler tout ce qu'il it aimé. Il ne discutait plus, ne combattait pluis, ;sait le travail et la paix triompher, côm-prenant sans ite que le rôle de Tépée était fini. Et peut-être it-il eu le couraîgé dernier de vouloir parti?' sous le teau, dont s'a femme adorée, exéci'^ej tenait le» manche, rage affreux avait passé sur le président Gâii«mei sa fille it en fuite, traquée par la police, son gendre' n'était s, retrouvé dans une mare de sang, enterré avec son trou cœur, et lui restait seul, n-ayant désormais auprès de que le fils de'Ludle, André, âgé déjà' de seize ans, un çon délicat et affectueux, le triste héritage du couple jâque, dont son cœurde grand-père s'occupait avecune dresse inquiète. C'était assez, il ne fallait pas «que la linéc vengeresse, punissant quelque* ancien crime oré, s'acharnât davantage. El il se deJnandait à quelle ;e bonne, à quel avenir de vraie justice et d'amour le il donnerait ce jeune honime, pour que sa race fût ouvelce et enfin heureuse.
[is au courant, questionné par Mazelle sur l'ôp^portu- 5 d'un mariage entre Louise et Lucien Bonnaire, le iiidenl Gaume s'écria tout de suite :
- Mariez-les, mariez-les, s'ils ont l'un pour l'autre le iid amour qui les fait ainsi entrer en lutte avec leurs illes et jjasscr par-dessus tous les obstacles. Seul, lour déf'ide du bonheur.
uis, il regretta, comme un aveu, ce cri que lui arrait Tamcrlume de sa vie 'entièi^,car il achevait de
SOO LES UDATRE EVANGILES
mourir dans le mensonge de son attitude rigide, de soa visage austère et froid. Il reprit :
— ft'attciidez pas l'abbé Marie. Je viens de le rencontrer, et il m'a chargii de vous présenter ses excases. Il courait à l'église chercher les saintes huiles, pour porter i'exlrémc-oncllon à la vieille madame Jollivet, uae tante de mon gendre, qui vii:nt d'entrer en agonie... Le panvrc abbé, il perd là une de ses dernières pénitentes, il en avait des larmes dans les ïoux.
— Oh ! eu, que les curés soient balajés, c'est ce qu'ilj a de bon dans l'affaire, dit Gourier, qui était resté ua mangeur de prêtres. La Rêpablique serait encore 1 nous, s'ils n'avaient pas voulu nous la prendre. Ils ont fini par pousser le peuple à tout bousculer et A fttre h maître.
— Pauvre abbé Marie I répéta pitoyablement Chàlelard, il me fait de la p^^ine dans son église vide, etToosavet bien raison, madame Mazelle, de lui envoyer encore dei bouquets pour la Vierge.
11 y eut un nouveau silence, l'ombre doalourenBe du prêtre passa dans le clair soleil, dans l'odenr des roses. Il avait perdu, avec Léonore, sa paroissienne la plus fidèle, la plus chère. Sans doute, madame Mazelle lui restait; mais elle n'était pas une croyante an fond, «Ile ne demandait à la religion que l'ornement, le certilîcal de bourgeoise bien pensante. Et l'abbé n'ignorait pas son destin, on le trouverait mort à l'autel, un jour, sous les décombres- de la voûte de son église, qui menaçaîl ruine, et qu'il ne pouvait fjire réparer, fiiute d'argent, A la mairie comme à la sous-préieclure, on n'avait plus de fonds peur un tel travail. Il s'était adressé au fidèles, en avait obtenu, à grand'pcine, une somme dérisoire. Maintenant, il était résigné, il attendait la chiite, en continuant à célébrer le culte, sans paraître savoir la menace d'écrasement, là-haut, sur sa lèlc. Son église se
vidait, son Dieu semblait mourir un peu chaque jour, et il mourrait avec lui, lorsque la vieille maison divine se fendrait de toutes parts et le broierait, sous le poids du grand christ, attaché au mur. Et ils auraient le même tombeau, dans la terre où tout retourne.
D'ailleurs, madame Mazelle était bien trop bouleversée par ses soucis personnels, pour s'intéresser en ce moment au sort douloureux de Tabbé Marie. Si une solution n'intervenait pas, elle craignait d'en tomber sérieusement malade, elle qui avait tiré tant d'heures «ajolées et tendres de la maladie innomée, dont s'était' embellie son existence. Tous ses invités se trouvant là, «lie avait quitté son fauteuil pour servir le thé, qui fumait dans la claire porcelaine, tandis qu'un rayon de soleil dorait les petits gâteaux, sur leurs assiettes de cristal, à profusion. Et elle hochait sa grosse tète placide, <5lle n'était point convaincue.
— Vous avez beau dire, mes amis, c'est vraiment la fin du monde, ce mariage, et je ne puis m'y décider.
— Nous atlendrons encore, déclara Mazelle, nous lasserons la patience de Louise.
Mais le ménage resta saisi, Louise en personne était debout devant eux, à l'entrée du berceau, parmi les roses ensoleillées. Ils la croyaient dans sa chambre, sur sa chaise longue, souffrante de ce mal sans nom, que le mari aimé et désiré pouvait seul guérir, selon l'ordonnance du docteur Novarre. Elle devait s'être doutée qu'on décidait de son sort, et elle avait simplement passé un peignoir à petites fleurs rouges, en se contentant de nouer ses beaux cheveux noirs. Descendue ainsi à la hâte, toute vibrante de la continuelle passion qui l'animait, elle était charmante, avec sa figure mince, où luisaient ses yeux un peu obliques, dont le chagrin lui-même ne pouvait éteindre la gaie lumièrç. Elle avait entendu les dernières paroles de ses parents.
:m LES QUATRE ÉVASGII.ES
— Ahl maman, ah! papn, que dilea-vouadonc tous les (iem? Croyez-vous qu'il s'agisse simplement d'un capi'iee tic petite fille ?... Je vous l'ai déclaré, je veux Lucien puur mari, et Lucien sera mon mari.
MuKi:llc, à demi vaincu par celte brusque apparition, se déliatlit encore.
— Mais, malheureuse enfant, songe donc! notre fortune, dont lu devais hériter, est déjà compromise, et lu te Ifouveras sans aident un jour.
— Comprends donc la situation, insista madame Mazcllc. Avec notre ori^ent, même compromis, lu pourrais faire encore un mariage raisonnable.
Alors, Lonisf éclata, d'une véhémence joyeuse el superbe.
-- Voire arftcnt, je m'en moquo bien! Vous pooTcz le garder, votre argent! Si vous me le donniez, votre argent, Lucien ne voudrait plus de moi... De l'argÊiit, mais pourquoi faii*e? Aquoi ça sert-il, l'argenb? pas i aimer, pas à être heureux ? Lucien me gagnera moni pain, et moi an^si, je le gagnerai, s'il est nécessaire. Ce sera dé 1 ici eus.
Elle clamait cela avec une telle force de jeunesse el d'espoir, que les Miiïelle, inquiets pour sa raison, voulurent la calmer, en cédant enfin. Ils n'étaient point d'ailleurs gens à résister davantage, désireux de sauver leur tranquillité dcniière. Tout en bnvant leur llié, le sous-piéfel Chfilelard, le maire Courier el le préàdent Gaumc souriaient avec quelque embarras, car:ils-8entaient le libre amour de celte gamine les balayer cemme des brins de paille. Il fallait bien consentir à ce qu?on-ne pouvait empêcher.
Ce fut Gliâtelard qtii conclut, de son air de moquerie uimahlc, à peine sensible.
— Notre ami Courier a raison, no:is sommes fiûis, iniisiiuc ce sont les enfants qui font lu loi.
Le mariage de LucicQ Bonnake et de Louise .Mazellc eut lieu un mois plus tard. Châlelard, pour son amusement per$onnel, décida son ami (î ou rie r à donner, le soir des noces, un bal à la Mairie, comme pour honorer leurs amis, les Mazelle. Au fond, il trouvait plaisant de faire danser la bourgeoisie de Beauclair à ce mariage, transformé en un symbole de Tavèncment du peuple. On danserait sur les ruines de Taulorité, dans cette Mairie qui devenait peu à peu la vraie maison commune, où. le rôle du maire n'était déjà plus que. d'être un lien fraternel, entre les divers groupes sociaux. La salle fut décorée très luxueusement, il y eut des musiques et des chants, comme au mariage de Nanet etde Nise. Et ce furent aussi des acclamations, lorsque les mariés^ parurent, Lucien si solide et si fort, avec tous. les camarades delà Crècherie, Louise si passionnée et si flne, suivie de tout le beau monde, dont ses parents avaient voulu la présence, par une sorte de protestation suprême. Seulement, il arriva que le beau monde fut noyé dans le -flot populaire, guigné à la joie peu à peu débordante, conquis et perdu, au point qu'il en résulta beaucoup d'autres mariages, entre les gar^'ons et les filles des deux classes différentes. De nouveau, Tamour triomphait, le tout-puissant amour qui enflamme l'univers vivant, qui l'emporte à sa destinée heureuse.
El la jeunesse fleurissait partout, des alliances encore se conclurent, des couples que des mondes semblaient séparer se mirent en marche pour la Cité future, rapprocliés par l'éternel désir. A son tour, l'ancien commerce de Beauclair, près de . disparaître, donna ses lillos et ses garçons aux ouvriers de la Crècherie, aux paysans des Combettes. Et les Laboque commencèrent, en laissant leur fils Auguste épouser Marthe Bourrop, et leur tlUo Eulalie épouser Arsène Lenfant. Eux, deimis quelques années, ne luttaient plus, vaincus, car. ilç sen-
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taienl mourir l'ancien négoce, rouage inutile, mangeur d'énergie et de richesse. D'abord, ils avaient dâ accepter que k'ur boutique de la rue de Brins devint un simple dépôt des procfuits de la Crécherie et des autres usines syndiquées. Ensuite, faisant un nouveau pas, ils avaient consenti à fermer cette boutique, qui s'était comme fondue dans les Mngasins-Généraui, où l'indulgence de Luc leur avait assure une sorte de retraite, un emploi de surveillance. D'ailleurs, l'Age était venu, ils vivaient maintenant dans la retraite, amers, elfarés de ce monde qui n'avait plus leur passion du lucre, emportas par les générations nouvelles, grandies pour d'aulres activités et d'autres joies. F.l c'était ainsi que leurs deux enfants, Auguste et Eulalie, obéissant à l'ainour, te grand ouvrier d'Iiarmonie et de p»ix, se mariaient à leur gré, sans trouver d'anire obstacle chez leurs parents que la sourde désapprobation des vieilles gens qui pleurent le passé. Les deux mariiiges devaient avoir lieu le même jour, aux Tiombeltes, devenues un gros bourg, le faubourg même de Roauclair, avec de ^ais et vastes bfilimeiils. où se sentait la richesse inépuisable de la terre. Et la double térémonic se célc'bra au moment de la mois^^un, le dernier jour, lorsque, de toutes parts, les meules énormes se dressèrent, dans l'immense plaine blonde.
Déjà Feuillat, l'ancien fermier de la (îu'irdache, avait marié son (ils Léon à Eugénie, la fille d'Yvnnnul, l'adjoint, qu'il avait réconcilié autrefois avec Leni'anl, !o maire, réeonciliatiun initiale d'où était née la bonne entente de tous les liabitanls de la commune, ce largi; mouvement d'association qui avait fait du pauvre villagi: baineux an bourg fraternel si florissant. Âujourd'biii. Pouillat, très Agé, était comme le patriarche de celte soeiété agricole commençante, car il l'avait rêvée, voulue secrètement, autrefois, lorsqu'il combattait le système [ueurtrier du ftinnage, avec la sourde prescience de l'incalculable for-
tune que les cultivateurs tireraient de la terre, quand ils se mettraient d'accord pour l'aimer en hommes de science et de méthode. Chez ce simple fermier, d'abord dur et rapace comme tous ceux de sa classe, l'amour vrai de cette terre, qui, depuis des siècles, usait si douloureusement SCS ancêtres, semblait avoir suffi pour l'éclairer enfin, lui faire entrevoir le salut, la paix entre les paysans de bonne volonté, TefTort mis en commun, la terre redevenue une mère unique, labourée, ensemencée, moissonnée par une même famille. Et il avait assisté à la réalisation de son rêve, il avait vu les champs des voisins se joindre aux champs des voisins, la ferme de la Guerdache se fondre dans la commune des Combeltes, d'autres petites communes se réunir à celle-ci, tout un domaine vaste se créer, se mettre en marche, en s'augmentant ainsi de proche en proche, pour la conquête totale de la plaine immense de la Roumagne. Avec Lenfanl et Yvonnot, les fondateurs de l'association, Feuillat, qui en était resté l'âme, formait une sorte de conseil des anciens, que l'on consultait sur toutes choses, et dont on se trouvait bien de suivre les avis.
Aussi, lorsque le mariîige du fils de Lenfant, Arsène, avec Eulalie Laboque, fut décidé, et que le frère de cette dernière, Auguste, voulut célébrer en même temps son propre mariage, avec Marthe Bourron, Feuillat eut l'idée, acceptée, acclamée par tous, de faire une grande et belle fête, qui serait comme la fête même des Combetles pacifiées, enricliies, triomphantes. On y boirait à la fraternité du paysan et de l'ouvrier industriel, qiè'on opposait jadis si criminellement l'un à l'autre, et dont l'alliance pouvait seule fonder la richesse, la paix sociales. On y boirait aussi à la fin de tous les antagonismes, à la disparition de ce commerce barbare, perpétuant la lutte haineuse entre le marchand qui vend l'outil, le paysan qui fait pousser le blé, et le boulanger qui revend le pain, ren-
chéri par le vol ie Uni d'intermédiaires. EtquelmeiUeW jour choisir, pour TOter la réconciliation, le jour rà Ici 5nncmis d'auli-cfui:^, les castes acharnées à se dévorerfll i se dclrnire, linissuiont par échanger leurs garçons et leurs filles, en des unions qui hâteraient l'arenirl Puisque la vie Ijienfaisantu, grâce i sa continuelle émliH lion, ra)iprocliait ainsi les cccurs, dès réjocissancw publiques devaient dire l'étape heureuse où l'on étiîl arrivé, et C'-la dans l'allégresse des prodigieuses récoltM qui allaient emplir les greniers des Coiiibcttcs. Il fat résolu que la iùlu aurait lieu en plein air, près du bonr^i dans un vaste cliirtip, ui'i se dressaient, pareilles au rulonnos sytu^lriquL-s d'un temple géant, de liautei nieuli's, cuulcur d'or sous le clair soleil. A l'inBni, jusqu'au luiiitain horizun, la colonnade se prolongeiil, d'autres meules, d'autres meules encore, disant la fécondité inépuisable de la terre. Et ce fut là qu'on clianU, qu'on dansa, dans la bonne odeur du blé miir, au milien de l'iimnensc plaine fertile, dunt le travail des hommes, cnlin réconciliés, tirait assez de pain pour leboDhenr de tous.
Les Laboque amenèrent tout l'ancien commerM de Beauclair, tandis que les Bourron amenaient toate It Crècberie. Les Lenfant étaient là, chez eux, et jamaii encore on n'avait fraternisé si largement, les diren groupes mêlés, confunilus en une seule famille. Sans doute, les Laboque restaient graves, l'air gêné. Mais, ai les Lenfajit s'ég;iyaient de bon cœur, la grande joie fiit Babette Dourru[i,>qui triomphait avec son éternelle belle humeur, sa certilud;î de voir, au travers des pires lour^ mciits, les choses fmir quand même très bien. Elle élail l'espérance, elle rayonnait derrière les deux couples, et lorsque eeuï-ci arrivèrent, Marthe lîuiirron au braa d'Au;;usle Laboque, Eulalie Lahoqu>! au bras d'Arsène Luiilïiut, ils apportèrent un tel Ëclat de jeunesse, de force