Travail et salaire
A vous qui travaillez beaucoup et gagnez peu , à vous qui besognez et espérez , à vous qui ne voyez qu’un lingot dans le veau d’or et avez conservé la foi de vos pères et la suprématie de l’âme et de l’honneur, à vous qui pensez à ceux qui souffrent et cherchez remède aux misères de la vie, je dédie mon livre. Ne le vantez pas , car un autre eût mieux fait sans peine. Mais si on l'attaque, défendez-le; car la cause qu’il plaide, si mal défendue qu elle soit, est la votre.
. L’Éternel a dit à l’homme : « Tu mangeras le pain à la sueur de ton visage, jusqu’à ce que tu retournes à la terre ; » et son arrêt s’exécute avec une immuable régularité.
11 faut donc que l’homme travaille : les champs qui donnent l’herbe à la brute lui refusent sans culture les fruits nécessaires à son existence ; la^Providence , qui a revêtu les animaux d’une
riche fou mire ou d’un brillant plumage, le jette nu dans ce monde; il n’a pas d’asile, s’il ne se bâtit une cabane ou ne se creuse une caverne; la nature lui donne une femme, des enfants, qui ont froid et faim comme lui. Ils périront s’il ne les revêt et ne les nourrit; il faut qu’il travaille tous les jours , car tous les jours il se trouvera en face des mêmes besoins; il faut qu’il travaille jusqu’à sa dernière heure , car la terre ne lui donnera rien jusqu’au moment où elle s’ouvrira pour le recevoir dans son sein.
La nécessité du travail écrase tout l’univers ; sa puissance despotique est inexorable : misère et famine , ses redoutables ministres , frappent sans pitié quiconque n’obéit pas.
Aussi l’espèce humaine, soumise et résignée sur tous les points du globe, baisse la tête devant la volonté du Très-Haut, et se courbe sous le joug qu’il fait peser sur elle.
Cette loi générale ne connaît ni privilège , ni exemption : celui qui ne travaille pas doit mourir, ou vivre aux dépens de ses frères. L’homme vieux ou malade peut demander son pain sans manquer à la loi naturelle; mais, s’il est jeune et vigoureux, s’il refuse de gagner sa vie, ses frères ne lui doivent rien ; il est aussi puissant, aussi riche que.chacun d’eux; qu’on l’abandonne à lui-même, car il n’est plus qu’un membre
inutile et onéreux à la famille dont il fait partie ; il s’est placé hors la loi commune; il s’est mis au niveau de l’animal sauvage, qui, pour vivre, dévore les récoltes de l’homme et vient boire le sang de ses bestiaux.
Honneur, au contraire, à la résignation du travailleur; elle est digne de l’homme et de son origine, elle est un lien entre Dieu et lui : l’un commande et l’autre exécute. L’obéissance du serviteur lui rappelle sans cesse l’existence du maître, elle lui redit chaque jour ce qu’il doit être ; son âme grandira au milieu des fatigues , elle apprendra à lutter contre les peines de la vie, à repousser les assauts des passions, elle comprendra sa mission sur la terre, elle saura qu’elle est ici-bas pour semer et recueillir.
Le corps perd dans le travail l’excès de ses forces; moins matériel, il résiste plus facilement aux désirs physiques; au soir, quand la journée de travail est finie, le sang de l’homme ne bondit plus dans ses veines; il ne vient plus, brûlant et tumultueux , agiter son cœur et briser sa tête ; sa marche est tranquille ; elle laisse au corps cette quiétude qui l’annihile pour ainsidire, et même au règne absolu de la pensée : c’est alors que l’âme, dégagée des liens qui l’enchaînent, prend son essor et remonte à Dieu; c’est al#rs que les vérités morales chassent les nuages
devant elles, et apparaissent à l’homme. Le génie du bien brille de tout son éclat ; sa voix a toute sa force; il persuade sans peine et donne des conseils compris. Le génie du mal est vaincu.
Le travail endort les chagrins du cœur; il dompte les passions et étouffe le désespoir qui les suit de près; il guérit les imaginations malades, remplit les loisirs du riche et l’arrache à la débauche; il soutient et honore la vie du 'pauvre; il renoue les liens de la famille et donne de l’énergie au patriotisme. Lui seul fait les braves gens et les bons citoyens, lui seul peut donner la vertu , le bonheur et l’indépendance.
Travaillez donc, vous tous qui souffrez, vous qui pleurez la mort d’un être bien-aimé; travaillez , et Dieu vous consolera ; travaillez , vous que dévorent le désir du gain et la soif des honneurs , ces cruelles maladies qui vous tueront , vous que brûlent ces amours sans frein, ces passions qui vous dégradent et vous minent plus sûrement que. h fièvre , et vous vaincrez vos ennemis.
Travaillez , le pain que vous mangerez sera le vôtre ; vos mains endurcies à la peine ne seront pas tachées de mendicité; votre dignité d’homme vous restera jusqu’à la fin de vos jours. Les travailleurs sont tous égaux devant Dieu ; tous ils sont indépendants , car ils n’ont vendu ni letir
corps ni leur âme; les tyrans de l’homme sont les passions, filles de l’oisiveté. Le travail et la morale peuvent seuls donner la vraie liberté.
Travaillez, riches et puissants du jour; qui sait ce que vous serez demain! travaillez, si vous voulez rester nobles et grands, car l’oisiveté dessèche le cœur et avilit l’âme.
Pauvres gens, ayez bon courage et travaillez , Dieu et les hommes vous aideront.
En présence des besoins de l’homme , le législateur a des devoirs graves à remplir. Il n’est pas chargé seulement de créer et de faire exécuter des lois civiles ou pénales. Mandataire de la société , il doit veiller sur tous ses intérêts ; c’est à lui que sont confiés en dépôt tous les principes du droit naturel", tous les éléments de la morale publique. C’est donc à lui à faciliter le travail de l’homme, à lui en donner quand il en manque, à l’aider dans ses peines, à le payer de ses fatigues et à le récompenser de ses veilles.
Si l’on parcourt les annales de l’espèce humaine, on y verra le travail toujours et partout nécessaire, souvent en honneur, quelquefois dignement récompensé; on y verra la fainéantise prohibée, bannie, couverte d’opprobre et frappée de peines sévères , quelquefois sanglantes.
Respect au travail, honte à l’oisiveté, voilà les deux principes auxquels chaque siècle et chaque nation ont imprimé leur cachet; voilà les seules bases sur lesquelles peut s’appuyer la civilisation , pour naître et grandir ; voilà les seules garanties d’ordre, de morale et de liberté , qu’une société puisse offrir aux hommes qui la composent.
Je n’ai pas la prétention de donner à qui que ce soit des leçons de science gouvernementale, mais j’ai pu, comme d’autres, voir les hommes de près, et sonder leurs misères; j’ai constaté des faits et tiré des conséquences ; je dirai toute ma pensée : si je me suis trompé , que mes intentions me servent d’excuse.
Au berceau d’une société , il n’y a ni riche ni pauvre, ni grand ni petit ; chacun est laboureur, chasseur ou berger; chacun travaille.
La nature, mère capricieuse, distribue avec partialité ses bienfaits et ses faveurs; la capacité intellectuelle , les forces du corps , ne sont pas données aux hommes d’une manière égale; le niveau primitif n’est qu’un point de départ dont on est bientôt loin; le plus habile, le plus fort, s’élèvent, le faible et l’incapable descendent.
La puissance, les richesses, les. troupeaux et les terres, sont bientôt aux premiers. La nécessité de travailler pour vivre ne pèse plus
sur eux, leur existence est assurée, la société n’a plus à craindre qu’ils soient à charge à leurs concitoyens ou que la misère ne les conduise au crime; dès-lors, ils ont le droit incontestable de ne rien faire, ainsi le veut la liberté individuelle : elle doit régner quand elle ne heurte pas les intérêts de l’ordre public.
De ce que le riche a le droit de ne pas se livrer à un travail manuel , s’ensuit-il qu’il ait celui de vivre dans l’oisiveté la plus absolue, dans l’inutilité la plus complète? La loi naturelle , la saine morale , la religion , répondront négativement : le riche a sa tâche à faire, et malheur à lui s’il ne s’en acquitte pas, car il aura des comptes à rendre.
L’ordre social demande autre chose que des travaux matériels, les besoins d’une nation ne sont pas tous physiques. Veiller sur la morale publique, encourager les bonnes mœurs, défendre les sains principes, lutter contre la dépravation , flétrir la débauche et l’improbité, frapper les coupables, effrayer les gens corrompus, répandre autour de soi les bienfaits de l’éducation religieuse, les lumières de la science , éclairer ceux qui sont aveuglés par les passions ou les préjugés, travailler à rendre meilleure la position morale et physique du pauvre, surveiller l’éducation des enfants, défendre la patrie contre ses ennemis intérieurs
et étrangers, administrer nos cités et régler la police, protéger les arts qui font la gloire d’un état, et l’industrie qui en fait la richesse, l’agriculture qui en fait la force , étudier les lois, les modifier, en créer de nouvelles, rendre la justice aux hommes et sacrifier sans cesse ses propres intérêts à ceux de la société, voilà la tâche du riche.
Celui qui ne sait le soir s’il aura du pain le lendemain, doit employer toutes ses forces, tout son temps pour lui seul : celui qui n’a pas besoin de son travail pour lui-même, se doit à l’état, il faut qu’il porte sa part du fardeau qui pèse sur l’espèce humaine , qu’il plie devant la loi commune; elle n’admet point d’exception.
Le riche a encore une autre mission sur la terre; il faut qu’il la remplisse, s’il veut que le pauvre lui pardonne sa fortune , que la société la lui conserve , que Dieu la bénisse.
Il doit secours à celui qui souffre , au malade, au vieillard qui ne peut travailler , à l’ouvrier laborieux qui manque d’ouvrage, au père de famille qui ne peut trouver dans le prix de sa journée assez de pain pour les siens.
Il est encore pour lui une obligation dont la portée est plus haute : le riche , non seulement doit secourir le malheur, mais il doit le prévenir, il faut qu’il donne de l’ouvrage
au travailleur; cet acte, qui parait si simple, est pourtant le plus grand service qu’il puisse rendre à la société : l’ouvrier vit au jour le jour ; si ses travaux sont suspendus, il manque de pain; mourir de faim, mendier ou prendre le bien d’autrui, voilà les partis entre lesquels il faut qu’il opte. La femme a une ressource de plus, elle peut se livrer à la prostitution. Que le riche donne au pauvre du travail, ne serait-ce que pour un jour, il l’arrache aux horreurs de la misère, à la dégradation, sœur inséparable de la mendicité.
Je ne dirai pas au riche qu’en faisant travailler le pauvre , il reçoit en échange de ce qu’il donne , ce serait rétrécir le bienfait ; mais qu’il songe qu’il fait deux charités en une, car il sauve le présent et l’avenir d’un malheureux ; qu’il songé à toutes les angoisses qui déchirent le cœur de l’homme entouré d’enfants mourant de faim et de froid ; qu’il songe à cette lutte horrible qui doit bouleverser le cœur de l’honnête ouvrier que l’indigence chasse à l’infamie; qu’il pense que les gens affamés n’ont plus de loi, et que la famine et l’insurrection se tiennent par la main, et il comprendra son rôle dans ce monde , il saura le bien qu’il peut faire, le mal qu’il peut empêcher.
Je ne louerai pas l’homme qui dissipe en peu de jours la fortune acquise par ses pères.
Le riche doit conserver sa position , ne serait-ce que pour faire du bien jusqu’à la fin de ses jours; il doit être sage dans ses dépenses dans l’intérêt de la société, qui souffre toujours des revers privés; il doit l’être comme chef, comme père de famille. Comme tel, il a des obligations sacrées qu’il ne peut oublier sans manquer à ses devoirs. Mais honte à celui qui garde pour lui seul les facultés intellectuelles qu’il a reçues de la nature, honte à celui qui va cacher sous terre ses revenus de l’année à côté de ceux de l’année précédente! L’égoïsme leur a desséché le cœur; ils ont pu faire le bien et ont mieux aimé ne pas le faire; ils ont pu servir l’état et leurs frères , et s’y sont refusés : malheur à eux, si la fortune cesse de leur sourire ; ils n’ont rien donné , on ne leur doit rien ; ils se sont séparés de la famille où ils vivent, qu’ils restent et meurent dans l’isolement; la justice des hommes les respectera, mais celle de Dieu les attend.
L’homme doit donc employer une partie de son revenu à faire travailler le pauvre , c’est pour lui un devoir moral.
J’irai plus loin et je dirai : Il est nécessaire, dans l’intérêt du pauvre, qu’il y ait des gens riches qui comprennent leurs obligations.
Avec les institutions modernes, les grandes fortunes territoriales et financières se divisent
sans cesse : il y a beaucoup de gens aisés ; on en voit peu avoir de gros revenus. L’industrie française ne produit pas que les objets indispensables à la chaumière, au ménage modeste et à l’opulente maison; une foule de travailleurs vivent sur le luxe et la fantaisie ; l’homme de lettres, le peintre, le sculpteur, le graveur, l’architecte, mendieront demain s’ils ne trouvent autour d’eux que des fortunes médiocres. Nos manufactures de porcelaines, de cristaux, de glaces, de dentelles, de soieries, de velours, périront si le luxe s’éteint.
Il y a donc nécessité qu’il y ait des gens riches : cela ne suffit pas encore; richesses mal placées sont inutiles à l’Etat; des rentes, des fermages engloutis dans la débauche, enfouis dans des cachettes, sont perdus pour la société. Les grandes fortunes ne peuvent servir l’Etat que quand elles sont à ceux qui savent en faire usage; aussi la nation , si elle est sage, doit-elle placer dans chaque centre de population un individu riche; il faut qu’il ait reçu l’éducation supérieure qui tire l’homme de la foule, qu’il ait plus travaillé de tête que de corps, que l’intelligence prédomine en lui et dompte les passions et les petitesses de l’esprit; oet homme serait riche à la condition de ne pas s’enrichir , à la condition de diviser
son revenu entre les travailleurs , de manière à encourager celui qui fait une découverte, à soutenir celui qui ne peut atteindre le but faute de secours, à relever celui qui tombe.
Mille fortunes médiocres craindront de donner une fête dont le prix les gênerait une année entière; que l’homme riche ouvre ses salons, qu’il invite nombreuse compagnie; mille petites dépenses se feront, un capital important sera mis en circulation : qui en profitera , si ce n’est le travailleur ?
Un ouvrier fait une découverte, il n’a pas le premier sou pour la mettre à exécution ; il faut qu’il trouve près de lui un homme qui comprenne sa position , et lui fasse un de ces prêts dont on ne réclame le montant que si l’emprunteur arrive à la fortune.
Avec l’homme riche et intelligent , le peintre ne vendra plus son talent au mètre de superficie, le sculpteur ses conceptions à tant le mètre cube.
L’hoir. me riche et liberal suppléera à la parcimonie des municipalités , aux omissions de l’Etat , qui ne peut tout voir ni tout savoir.
Pour remplir mon but, il ne faut pas un individu un peu plus à son aise seulement que la classe moyenne ; il faut une fortune supérieure à celle de la simple bourgeoisie, une fortune qui
domine les autres, qui serve de drapeau aux travailleurs; il faut surtout que mon riche sache bien que ce n’est pas pour lui qu’on l’a fait riche, et qu’il n’est que le dispensateur des fonds qu’il reçoit.
Je ne regrette pas les mille sinécures de l’ancien régime , mais je voudrais voir rétribuer les hautes dignités sociales avec largesse. Je voudrais voir les princes du sang dotés d’un apanage digne de leur rang, mais à condition qu’ils se disperseraient dans le royaume, que chacun d’eux se fixerait dans une de nos grandes villes.
Je disséminerais dans nos départements nos pairs de France avec des revenus à dépenser dans leurs pairies. Je leur donnerais des résidences fixes et l’hérédité , parce que changements et révolutions sont plus nuisibles qu’utiles aux pauvres. La bienfaisance a besoin de suite dans ses idées , il faut qu’elle ait de l’avenir pour être énergique et persévérante.
Je rétablirais sans scrupule les charges de l’ancienne monarchie, dont les titulaires résideraient à Paris ; ce serait tout à la fois le moyen de récompenser les grandes illustrations de chaque époque et de venir à l’aide de l’humble travailleur.
Comme contraste aux individus assez riches pour rester oisifs, viennent se placer devant la
société les malheureux qui ne peuvent travailler, les uns, parce qu’ils manquent de forces, les autres, parce qu’ils manquent d’ouvrage ; tous ont droit de demander assistance : les secours qui leur sont dus doivent varier avec leurs misères.
Quand l’homme, arrivéau déclin de ses jours, voit ses forces physiques et morales s’éteindre, son rôle est joué; le monde n’a plus le droit de rien exiger de lui , il a payé sa dette.
Si le Ciel a béni ses travaux, si les sueurs de son front n’ont pas coulé sans fruit, s’il a pu assurer le repos et l’aisance de ses derniers jours, la société n’a plus à remplir vis-à-vis de lui qu’une obligation morale : elle doit faire respecter celui dont le travail a usé la vie.
Si le vieux travailleur est pauvre, ce n’est plus seulement avec de la vénération pour ses cheveux blancs que la société s’acquittera, elle a des obligations plus positives à remplir envers lui.
S’il a passé ses jours à servir l’Etat, l’Etat lui doit plus que de la considération, plus que du pain ; il lui doit une existence honorable et indépendante, car cet homme lui a tout sacrifié.
Le vieillard qui s’est voué à la culture des champs ou aux travaux des villes ne doit pas
attendre seulement des secours de la charité chrétienne. L’ordre social a le plus grand intérêt à ce que le pauvre voie arriver sans crainte le moment où il ne pourra plus gagner sa journée. Le respect dû à la propriété ne peut être assuré qu’à une condition , c’est que personne ne mourra de faim; autrement l’homme jeune et fort cherchera à se créer par la fraude et le crime des ressources sûres pour ses dernières années.
La culture des terres et l’industrie font la force et la prospérité de l’Etat ; elles récompensent souvent le fermier et le fabricant ; la fortune les attend : mais qui récompensera le manouvrier ? Sans ses bras, cependant, la terre est stérile , le commerce meurt.
L’homme qui arrose nos campagnes de sa sueur assure l’existence matérielle de nos villes; l’ouvrier aide de ses forces au développement de l’industrie, il fait pour l’Etat tout ce que sa misère lui permet de faire : qui donc doit veiller à ses besoins quand sa tâche est finie, si ce n’est la nation?
S’il est né pauvre, qu’il ait toujours vécu en homme probe et qu’il se trouve pauvre encore au bout de sa carrière , est-ce sa faute ? Ne faut-il pas récompenser sa résignation ?
S’il a donné des enfants à la patrie, s’il en a fait des travailleurs, d’honnêtes gens comme lui , n’a-t-il pas sacrifié à leur éducation le peu qu’il aurait pu épargner? L’Etat lui prend ses fils pour les envoyer combattre sur la frontière, ses fils qui pourraient le nourrir. L’Etat a profité de leur travail, qui donc doit les remplacer près de leur vieux père , si ce n’est la patrie ?
Lui-même, dans sa jeunesse, n’a-t-il pas payé l’impôt du sang; le feu ennemi a respecté sa vie, mais il en avait fait le sacrifice complet , sans réserve, avec bonheur et dévoûmenl, il doit plus tard en recevoir le prix.
La société peut-elle, sans fouler aux pieds les principes de la morale publique , laisser sans asile, sans pain, l’homme qui a travaillé toute sa vie, et le mettre de niveau avec le lâche qui a passé ses jours dans la débauche et le vagabondage? Peut-elle voir d’un oeil sec l’honnête homme aux prises avec la misère, quand elle souffre dans son sein tant de riches fripons?
Vous tous qui gouvernez le monde, vous qui pouvez ce que vous voulez , par respect pour les cheveux blancs de vos pères, par prévoyance de l’avenir (car vous vous userez comme les autres), ne souffrez pas que le vieux travailleur avilisse par la mendicité la dignité de son caractère, qu’il tende cette main qui n’a jamais refusé le
travail, ne le laissez pas lloiter entre la crainte de mourir tle faim et la honte de mendier le morceau de pain qu’il n’a jamais dû qu’à lui.
Le vieillard doit trouver son premier asile au sein de sa famille ; c’est là seulement qu’il peut rencontrer le bonheur. Heureux celui dont les fils croient en Dieu , car il n’aura pas besoin de l’appui de la loi sociale ; la loi divine le protège; le Seigneur a béni ses derniers jours.
Mais que de gens arrivés à la fin de leur carrière se trouvent isolés , après avoir passé au milieu d’un nombreux entourage leurs années de force et de jeunesse ! Que de malheureux n’ont jamais eu et n’auront jamais de famille ! Parmi eux, ne faut-il pas compter cette innombrable quantité d’enfants naturels que la débauche impose à la société. Méconnus dans leur jeune âge, ils sont repoussés de tous dans leur vieillesse. Aux jours de la misère, on trouve peu de parents; on nie les liens du sang pour éviter une charge.
Et puis, il faut le dire à la honte de l’humanité, que d’enfants dénaturés pèsent le morceau de pain qu’ils donnent à leur vieux père ; je devrais dire qu’ils le vendent , car il n’est pas d’humiliations dont ils n’abreuvent le malheureux qui leur a donné le jour , ses soins , ses conseils , son état, et quelquefois sa petite fortune.
Quand la famille manque au vieillard, n’estce pas la commune où il est né qui lui doit subsistance ? n’est-elle pas sa pairie V C’est là qu’il a servi le pays, c’est là qu’il a payé la dette du citoyen.
L’ordonnance de Moulins avait décidé que chaque village nourrirait ses pauvres. Mais il arriva ce que chacun devait prévoir , c’est que la commune refusait de nourrir, ou accomplissait si mal cette obligation, que l’indigent aimait mieux aller traîner sa misère de village en village, que de recevoir sur le sol natal une aumône qu’on lui reprochait avec amertume.
Aussi plus tard , dans de nombreuses ordonnances de police, voit-on que les mendiants invalides étaient conduits, non plus dans leur pays, mais dans l’ hôpital-général de leur province.
Ce parti est le seul convenable. 11 ne faut pas que le pauvre soit en présence de ceux qui le nourrissent; on trouvera qu’il vit trop long-temps ; il faut un tiers entre lui et ceux qui doivent secours, un tiers qui défende ses intérêts et fasse rentrer ce qui lui est dû : ce tiers doit être l’Etat.
La société moderne a compris son devoir. Elle a décidé que dans chaque département s’élèverait un asile pour l’homme qui ne peut
travailler et a’ a pas de moyens de subsistance.
La dépense continue à être à la charge des communes, mais l’Etat administre au prolit des pauvres les sommes perçues en leur nom.
La loi qui proscrit la mendicité en principe, veut que dans les lieux pour lesquels il existe un établissement publie, organise pour obvier à ce fléau social, quiconque sera trouvé mendiant, soit puni de trois à six mois d’emprisonnement, et conduit , après l’expiration de sa peine, au dépôt de mendicité : décision inutile et purerement comminatoire. Combien peu de départements ont satisfait au vœu de la loi ! Où sont les dépôts de mendicité? où est le toit dont la porte hospitalière s’ouvre au manouvricr dans ses vieux jours et lui offre le repos de l’âme et du corps, si nécessaire à l’homme pour se préparer à quitter la vie? Le décret protecteur du pauvre n’est qu’une promesse déjà vieille et bien oubliée.
Je conviens qu’aujourd’hui une dépense générale serait énorme. Elle serait beaucoup moindre, si la révolution, en abolissant la vie monastique, avait respecté les monastères et leurs églises. Elle allait vile, la hache de quatrevingt-treize! comme s’il était aussi facile d’élever que d’abattre ; comme s’il devait suffire que le peuple souverain ait dit : Cent hôpitaux im-
menses s’élèveront , pour que de vastes monuments sortissent de dessous terre.
Il n’est pas aujourd’hui un département, une ville qui ne pleure ces vénérables édifices , jadis consacrés au culte et à la retraite , qui satisferaient si bien de nos jours aux exigences de la charité. Prétendus sages du xviu” siècle, qui les avez détruits , pourriez-vous nous les rendre ?
Nos pères ont élevé ces magnifiques cathédrales qui montent à Dieu avec la prière ; ils ont couvert le royaume d’abbayes et d’hôpitaux ; ils l’ont pu parce qu’ils avaient la foi; pour les construire , le riche donnait à Dieu son or , le le pauvre ses bras , l’artiste son génie.
La foi qui peut relever encore tous ces murs tombés, veille debout sur les ruines dont on voulait l’écraser. Mais ce n’est pas à elle que s’adresseront ces gens qui ne croient pas, ces apôtres du matérialisme et de la fatalité. 11 faut qu’ils lèvent des impôts et qu’ils mettent la charité aux prises avec les supputations de tous les opposants et les plaintes des contribuables ; il / faut que le peuple reconstruise à ses frais ce que ses faux amis ont détruit.
La civilisation moderne, dont le siècle est si fier, peut-elle donc moins pour la cause de l’humanité que la barbarie et la grossièreté de nos devanciers? Les passions politiques ne trouvent-
elles pas tous les jours les fonds nécessaires pour solder des journaux hostiles à l’état et fomenter l’anarchie? Ne prodigue-t-on pas l’or levé sur le travail du peuple, pour enrichir des chanteurs et des danseuses? Manque-t-on d’argent pour soutenir l’étranger réfugié sur le sol de France? Et la nation se dirait sans ressource pour donner à des Français, gens de cœur, pauvres et vieux , du pain et un asile !
Cela ne se peut; chaque année on mange follement quinze cent mille francs pour célébrer les journées de Juillet. Qu’en reste-t-il le lendemain? Rien. Si vous voulez célébrer dignement une époque chère, dites-vous, à la mémoire du peuple , si vous voulez qu’il en conserve précieusement le souvenir, que chaque année, à pareil jour, le pouvoir le dote d’un bienfait ; que chaque année les sommes employées en dépenses éphémères servent à fonder un hospice pour la vieillesse. Les pauvres auront leur liste civile et leurs châteaux. Le peuple de Paris ne sera pas seul appelé à jouir de l’impôt payé par tous. La dépense faite sera chrétienne , ce qui importe peu je le sais , aux gens qui se disent amis du peuple ; elle sera politique, car elle prouvera aux journaliers qu’on pense à eux ; elle sera [juste, car, après tout, l’Etat ne fera (lue payer sa dette.
Après le vieillard se présente celui qui ne peut travailler par une circonstance indépendante de sa volonté.
S’il est malade ou blessé, la société se charge de sa guérison. Depuis plus de dix-huit siècles et sans interruption , la charité , cette fille sublime de la religion chrétienne, a eu la douce consolation de faire entendre sa voix au milieu de nos dissensions civiles ou religieuses ; elle a traversé les premiers âges du inonde moderne en s’appuyant sur la foi, sa divine sœur. Peutêtre la charité, qu’ont respectée l’anarchie et l’athéisme, est-elle appelée à ranimer le feu de la foi.
La charité veut aussi qu’on donne secours à l’ouvrier sans ouvrage ; la morale le conseille, la politique l’ordonne impérieusement ; la misère mène à la corruption , la faim à la révolte.
Nous examinerons plus loin ce que l’Etat doit faire pour prévenir le mal : il s’agit ici d’y chercher remède quand il est arrivé; je dirai ce que faisaient nos pères et ce qu’il faudrait faire peut-être quand l’homme qui vit au jour le jour demande de l’ouvrage et n’en trouve pas.
L’ouvrier qui comprend sa dignité d’homme rougit de tendre la main ; il en est qui aiment mieux mourir de faim que d’avouer leur misère et recourir à la mendicité.
La société a mille moyens d’apprécier sa
position. La police qui se divise les quartiers et les rues des cités, en connait à fond les habitants ; elle sait leurs habitudes, les détails de leur conduite, leurs besoins et leurs ressources; elle doit pouvoir indiquer le passif et l’actif du journalier, et marquer pour ainsi dire l’heure à laquelle le travail manquant, le pain manquera sous le toit du pauvre.
Elle doit fournir à l’autorité une statistique complète sur ce point ; c’est alors que commence la mission des pouvoirs réguliers; cette mission n’est pas seulement celle de la bienfaisance; c’est un devoir social, une obligation publique qu’il faut remplir.
On peut faire un appel à la charité, mais on ne doit pas oublier qu’il s’agit, non de distribuer une aumône, mais de payer une dette.
11 en résulte que l’impôt doit faire face aux besoins du moment; c’est là le droit commun en France depuis au moins le xvi* siècle. Des travaux publics doivent être ouverts partout où manque le travail privé. De temps immémorial on eut recours à celte mesure onéreuse mais nécessaire.
Ce ne sont pas des secours gratuits qu’il faut donner au travailleur, il s’habituerait à la fainéantise.
Ce n’est pas de l’aisance que lui doit la so-
ciété; qu’elle lui donne du pain, voilà tout ce qu’il a le droit d’exiger, pourvu encore qu’il le gagne. Pour qu’il retourne promptement à ses travaux ordinaires, la société lui paiera sa journée à un taux inférieur à son gain habituel; elle le paie à l’aide de l’impôt, et doit ménager l’argent des contribuables.
Les travaux de charité ne peuvent être uniformes; les contrées, les saisons, doivent leur imprimer un caractère différent. Les classes ouvrières souffrent rarement toutes à la fois; celles-là seules dont l’industrie est éteinte, doivent être employées ; on devra chercher à utiliser leur savoir-faire.
La société a le droit incontestable de consulter son propre intérêt dans l’emploi qu’elle fait du travailleur sans ouvrage; elle lui doit secours; mais, en payant sa journée, elle agit comme corps politique, elle doit profiter de ses sacrifices.
L’expérience prouve que la prospérité de l’industrie en général , et celle de chaque profession en particulier, ne peuvent être perpétuelles ; comme il n’est pas au pouvoir du gouvernement de prévenir toujours les crises commerciales, le remède au mal prévu doit être toujours pris à l’avance.
Dans chaque centre de population devrait s’élever une maison de charité, où l’ouvrier
sans occupation trouverait toujours du travail ; je voudrais que cette maison eût un directeur, une administration en permanence.
Il faut qu’on puisse secourir les gens qui souffrent isolément à mesure que la misère les atteint; autrement, ils finiront par faire masse. N’est-il pas dangereux d’attendre qu’un flot de peuple se lève et demande du pain et de l’ouvrage? L’individu malheureux, souffrit-il seul dans la cité, doit trouver de suite dans sa misère un secours qui ne le fasse pas rougir : ne serait-il pas bien que la porte de la maison de charité s’ouvrît à toute heure , à tout venant, que chacun eût le droit d’offrir sa journée en échange du morceau de pain qui lui manquerait, que le travail qu’on lui offrît fût fait pour son âge et son sexe.
La mesure que je propose , non-seulement satisferait â la charité politique , mais elle enlèverait au fainéant l’excuse qu’il ne manque jamais de faire voloir : Jè ne trouve pas d’ouvrage , telle est sa réponse ordinaire. 11 faudra qu’il y renonoe, car elle deviendrait un mensonge évident.
Aujourd’hui, les travaux de charité ne sont guère que des mouvements de terre. Dans les villes de fabrique, la charité ne pourrait-elle pas se faire industrielle et manufacturière au besoin?
Ne pourrait-elle pas, quand une fabrique particulière cesse de marcher, en prendre la direction, la faire marcher à ses frais et à son profit jusqu’au moment où le chef de l’établissement en reprendrait la complète direction.
Ne pourrait-elle pas aussi payer des indemnités aux maîtres des différents métiers auxquels s’adresseraient pour quelques jours les gens de leur profession qui seraient sans ouvrage?
Les travaux de charité étaient jadis vus d’un œil si favorable, qu’on permettait à ceux qui les dirigeaient de prendre dans les forêts royales, et même dans celles des particuliers, sauf indemnité, les bois dont on avait besoin. Le roi venait au secours des généralités en leur envoyan^chaque année des fonds qui avaient cette destination.
Autrefois, les pauvres formaient une corporation reconnue par l’Etat; ils avaient leur trésorier et leur receveur-général; ils avaient des biens affermés , des rentes , des droits et redevances. En 1501, le roi arrêta que l’on confisquerait au profit des pauvres le temporel des évêques qui ne résideraient pas.
En 1675, le roi se chargea de pourvoir à la subsistance des femmes et des enfants des matelots qui se trouvaient en mer.
Aujourd’hui, les hôpitaux sont en possession de tous les biens des pauvres; je sais que dans
leur maladie, ils y trouvent asile; mais les hôpitaux gardent tout pour eux, et placent l’excédant des recettes sur les dépenses : ce qui me semble un abus tant qu’il y a des misères à secourir.
A côté de l’ouvrier qui avoue sans rougir une misère dont il n’est pas l’auteur, se placent les pauvres honteux.
On peut les diviser en deux classes : les uns travaillent, et ne trouvent pas dans leur industrie les ressources nécessaires à leur existence, à celle de leur famille. La société doit chercher à deviner leur misère et l’aider par tous les moyens dont elle peut disposer : celui qui n’a pas peur du travail, mais qui craint dépasser pour un mendiant, a encore le cœur vierge de toutes les souillures que traîne avec elle la lâcheté du fainéant; il ne demande qu’à rentrer dans la vie active, qu’à se créer une position indépendante et digne de lui.
L’autre classe de pauvres honteux nous semble mériter en certains cas moins d’intérêt : les richesses, la puissance, sont choses fragiles. Lesgrandsdu jour sont souvent le lendemain dans la poussière. Leur chute est quelquefois leur ouvrage; quelquefois la faveur d’un roi ou d’un peuple, un désastre politique, un sinistre commercial , les précipitent dans l’abîme de la misère, lis tombent à l’instant à la charge de la société :
que leur doit-elle? Un asile s’ils sont vieux ou infirmes, du travail s’ils sont jeunes et valides, mais rien de plus; elle ne doit pas entretenir l’oisiveté quand tant de gens qui travaillent ont à peine de quoi vivre.
Si le riche déchu refuse d’acheter son pain à la sueur de son front , on doit l’abandonner à la charité religieuse. S’il consent à gagner sa journée, la société doit l’aider, le soutenir dans ses efforts , car tout homme de cœur et d’énergie, tout homme qui sait braver le malheur et porter avec courage le fardeau de l’infortune, est digne d’un meilleur sort.
Je ne parle pas ici des familles qui se sont ruinées au service de l’Etat, des malheureux dont les pères ou les lils se sont sacriliés pour la patrie : la société n’a plus le droit de leur demander du travail en retour des secours qu’elle accorde ; elle ne fait que rendre ce qu’elle a reçu; c’est un débiteur qui s’acquitte envers son créancier.
Parlons maintenant de ces gens que la société regarde avec effroi et mépris , de ces gens sans ressources et sans état, qui vivent et meurent sans avoir travaillé. Inutiles à l’Etat, onéreux au pays, ils n’existent qu’aux dépens d’autrui , au préjudice du vrai pauvre, dont ils mangent le pain ; la terreur qu’ils inspirent et
leur importunité, lèvent des contributions qui, sans eux, seraient des aumônes. Le mendiant d’habitude valide, et le vagabond, dont la position est divisée par les lois penales , ne doivent faire qu’un aux yeux du moraliste : tous deux, sans profession , sans famille , errent sans feu ni lieu; ils ont au même point la haine des lois sociales. La charité, le hasard, voilà leurs ressources avouées ; si elles leur font défaut, le crime leur tend les bras. Qui les empêchera de s’y jeter, ils n’ont ni foi ni morale! Le sage peut donc les mettre de niveau avec le voleur; c’est une assimilation dont ils ne peuvent se plaindre. Si l’histoire des siècles passés, les arrêts des parlements n’étaient là pour nous apprendre que le mendiant valide et le vagabond suppléent habituellement par le vol à la charité humaine, ce qui se passe de nos jours suffirait pour nous en convaincre.
Ce n’est pas à Paris que cette classe d’hommes est vraiment dangereuse. Une police active et puissante veille sur eux ; ils ne peuvent errer long-temps sans être découverts; les gîtes qui s’ouvrent pour eux sont connus; ils quittent les grandes villes, se jettent dans les campagnes, ou bien embrassent d’une manière franche et nette le métier de voleur.
La province est le royaume du vagabond et
du mendiant. La terre est à eux, les fruits sur l’arbre, le grains dans les champs, les bois, leur appartiennent, car ils en disposent comme si les lois sur la propriété n’existaient pas. Ce qu’ils cherchent avant tout, c’est du pain sans travail ; si on leur en donne ils ne prendront rien; si on leur répond par un refus, ils menacent de vol, de feu, de meurtre, et la crainte leur paie sa dîme ; si enfin la charité ne vient pas à leur secours, s’ils rencontrent des gens assez fermes pour braver leur ressentiment, alors ils se décideront à devenir criminels.
Ils savent que dans les communes il n’y a ordinairement qu’un garde-champêtre; ils épient le moment où il quitte le village pour faire sa tournée; ils y entrent alors, et vont frapper aux portes des chaumières; ils se bornent à demander l’aumône s’ils se trouvent en face des habitants de la maison; s’ils ne voient qu’un enfant, ils font une question insignifiante, observent, et se retirent pour se représenter dans un moment plus favorable à leurs projets; si la maison est vide , ils volent , mais ils ont souvent soin de commencer par prendre un morceau de pain qu’ils mangent si quelqu’un survient : on n’ose faire arrêter un homme qui a faim.
On peut imputer à ces hommes une grande partie des incendies qui désolent le royaume ;
ils se vengent ainsi de ceux qui menacent de les dénoncer, et intimident ceux qui auraient manifesté l’intention de les livrer à la justice.
Ce qui est de nos jours a toujours été; le vagabondage est un de ces maux que la civilisation n’a pu vaincre , et cependant la société n’a pas manqué à sa tâche : elle a lutté souvent avec succès, toujours avec énergie, contre le fléau qui la brave sans cesse. Cette hydre, que l’on a crue tant de fois écrasée , a relevé sa tête hideuse à toutes les époques de notre histoire.
La fainéantise est de tous les pays et de toutes les époques ; elle change de langage et de costume suivant les contrées et les passions du siècle.
Long-temps les fainéants trouvèrent asile, ou au moins du pain, à la porte des monastères. La vie de couvent , je parle de ceux où le travail n’était pas une obligation , favorisait merveilleusement la faiblesse de l’homme sans énergie; on réglait la division de son temps; son existence était assurée ; il n’avait à s’inquiéter de rien; prier Dieu, manger et dormir, voilà la vie des moines. Si on joint à cela les séductions que présentaient les monastères à gros revenus, leur luxe intérieur, l’abondance de leurs repas , on comprendra sans peine que les couvents ne pouvaient périr que par une révolution.
Le clergé avait même canonisé pour ainsi dire la fainéantise dans la personne des quatre ordres mendiants. Des gens dans la force de l’âge faisaient vœu d’être toute leur vie à la charge de leurs concitoyens, et il se trouvait des gens assez aveuglés pour les nourrir et même les engraisser.
D’autres monastères riches en revenus nourrissaient des myriades de vagabonds et de mendiants ; à la porte de quelques-uns , on distribuait et l’on distribue encore, deux fois par jour, la soupe et le pain. Quand le fainéant n’a plus faim , son cœur est satisfait et sa journée est complète ; sùr d’être nourri sans autre peine que celle de tendre la main à une heure lixée, il ne se décidera jamais à retourner au travail. Aussi les aumônes des moines ne répandaient pas l’aisance autour d’eux , elles n’encourageaient ni l’industrie ni l’agriculture. Elles énervaient le courage, tuaient l’activité, entretenaient la misère et vivifiaient la lèpre de la paresse.
Ce n’est pas là la charité que Dieu recommande ; l’Ecclésiaste n’a-t-il pas dit : Mon enfant, ne mène point une vie de mendicité, car il vaut mieux mourir que mendier.
Pitié pour d’homme qui souffre , secours au malade, à l’enfant, au vieillard sans force.
assistance à l'homme de bonne volonté , voilà la charité du Christ ; mais il n’a pas dit : Vous qui gagnez votre vie à la sueur de votre front , vous partagerez votre pain avec le lâche qui ne veut pas travailler. Riches, qui pouvez donner, vous ferez chose agréable à Dieu en nourrissant l’oisiveté , mère de tous les vices.
Les mauvaises passions de l’homme, on vient de le voir, avaient abusé de la charité. La piété devait à son tour protéger de son manteau l’hypocrisie du fainéant.
A différentes époques de notre histoire, le vagabondage se couvrit du masque de la dévotion ; il prit la croix quand les croisades précipitèrent l’Occident sur l’Orient. L’histoire raconte les excès et la fin malheureuse de ces prétendus chrétiens. Des milliers de vagabonds et de filles de joie se traînaient à la suite des armées j ils allumaient les contrées qu’ils tra- ■ versaient, outrageaient par leurs débauches l’étendard du Christ, et causèrent, à diverses reprises , la ruine des corps d’armée qui avaient le malheur de se les associer. Saint Louis fut obligé de sévir contre les vagabonds et de mettre un terme à leur audace.
Les croisades prirent fin. Le vagabond, qui ne pouvait plus se dire croisé, se prétendit pèlerin,
et, sous ce costume long temps vénéré, de jeunes garçons et de jeunes filles fuyaient ensemble et assuraient la liberté de leurs amours.
Des hommes, dans la force de l’âge, partaient, disaient-ils, pour la Terre-Sainte; ils demandaient des secours qu’on leur donnait , et promettaient des prières qu’ils ne faisaient pas.
Sous Louis XIII, sous Louis XIV et jusqu’au milieu du règne de Louis XV , cette variété de vagabonds parcourut le royaume. De nombreuses ordonnances et des arrêts curieux en donnent la preuve.
On ne permit plus les pèlerinages qu’à ceux qui présenteraient un certificat de l’évêque de leur diocèse , un passe-port délivré par les maires, jurats, échevins, ou autres officiers municipaux de leur commune, et un permis du lieutenant-général de leur province. L’évêque ne devait leur donner un certificat qu’après les avoir examinés sur les motifs de leur voyage.
Le passe-port devait indiquer leurs noms, surnoms, âge, qualité, et le but de leur pèlerinage ; on devait le refuser aux mineurs , aux enfants de famille , aux apprentis , aux femmes mariées , s’ils ne représentaient un consentement authentique de leurs pères , tuteurs , maîtres ou maris. Ceux qui n’étaient pas en
règle étaient, pour la première fois, mis au carcan et reconduits chez eux; pour la seconde fois, fouettés, et punis comme vagabonds à la troisième.
La fainéantise imagina alors de faire des quêtes, et les frères-quêteurs remplacèrent les pèlerins; ce genre d’industrie fut bientôt interdit. Les vagabonds soutinrent alors qu’on n’avait défendu les quêtes qu’aux indigènes, et ils se donnèrent pour étrangers : il fallut prendre des mesures générales et rigoureuses pour mettre fin à ces abus .
Dans les quatorzième, quinzième et seizième siècles , le vagabondage s’organisa au milieu des troubles qu’enfantèrent l’anarchie féodale et les guerres de religion.
Armé de pied en cap , il prenait indifféremment parti pour ou contre la royauté ; il pillait avec impartialité Anglais ou Français, Armagnacs ou Bourguignons, protestants ou catholiques.
Duguesclin en débarrassa un instant le royaume ; mais les troubles qui suivirent la mort de Charles-Ie-Sage , livrèrent de nouveau le royaume aux Pastoureaux, aux Cabocliiens, à toutes ces races d’hommes sans croyance religieuse, sans foi politique, qui aiment le mal parce qu’elles en vivent.
Vainement le pouvoir lutta contre un pareil fléau ; ces misérables s’abritaient sous la bannière de la noblesse et trouvaient asile dans les châteaux.
Quand nos rois eurent une armée régulière et permanente, quand la politique de Louis XI, la sagesse d’Anne de Beaujeu et les grandes vertus de Louis XII , eurent rétabli l’ordre dans le royaume , les vagabonds armés ne purent tenir campagne; mais les guerres d'Italie et les troubles religieux leur ouvrirent de nouveau la carrière; ils inondèrent la France ci la mirent à rançon.
L’énergie de l’ordonnance de 1537 , dont nous rapportons les termes, donnera l’idée du mal qu’elle voulait réprimer.
« Les adventuricrs, » dit-elle dans son préam- » bule, « prétextent qu’ils vont à la guerre; ils » ne veulent guerre qu’à la bourse du pauvre » homme. »
« Lesdits pillards, » lit-on plus loin, « tenant » les champs et opprimant notre peuple, avons » délaissé, délaissons et abandonnons, pour être » oflendus, rompus, départis, tués et occis, » comme nos ennemis rebelles et de notre » chose publique , sans qu’il soit besoin pour » raison de ce , obtenir pardon ni rémission de » nous. Pour les atteindre, on appellera nos
» gens plebées, laboureurs, roturiers, vassaux, » communautés, à tocsains, cry public et autrement. »
Le 3 octobre 1544, un nouvel édit ordonna de courir sus aux aventuriers et mangeurs de peuple, vagabonds et domiciliés, les tuer et mettre en pièces.
Cartouche et Mandrin sont les derniers héros de ces bandes vagabondes, qui vécurent si longtemps de vols et de meurtres.
Il n’y a pas encore un demi-siècle, nos pères ont vu revenir, on ne sait d’où, ces hordes immondes, ennemies du travail, amies de l’anarchie, altérées de sang et vivant de crimes; ils ont vu la Convention en faire sans pudeur ses instruments et son appui.
La fainéantise n’a pas toujours cette allure turbulente ; elle adopte souvent des dehors plus humbles qui la protègent.
Après des troubles politiques , elle s’enveloppe dans le manteau du proscrit, et demande l’aumône au parti vaincu. Le vagabond se fait Vendéen pour mendier en Bretagne ou dans le faubourg St-Germain, républicain quand il frappe à la porte de l’homme qui se donne pour avoir des opinions avancées, soldat de la vieille garde s’il trouve sur sa route un vétéran des armées impériales. Depuis 4830, il a joint à son réper-
toire de costumes , ceux de Polonais réfugié, de carliste espagnol et d’Italien banni.
Tantôt il quête pour d’autres que pour lui; il demande pour une entreprise philanthropique dont il distribue le prospectus; il recommande à la charité publique les condamnés politiques en général.
Tantôt il se dit père de famille, il s’agit de sauver l’honneur de ses deux filles chéries , qui se trouvent placées entre la nécessité de se prostituer et l’horreur de la mort par inanition.
Ces hommes , qui n’ont pas le cœur de gagner leur pain à la sueur de leur front, ont l’imagination la plus féconde, la plus active, quand il s’agit de vivre aux dépens du travailleur. Ils se créeraient une existence indépendante, s’ils employaient en honnêtes gens la moitié de l’intelligence dont Dieu les a doués. Ils commencent par la mendicité, ils finissent par l’escroquerie aux mille ruses et son châtiment, qui les atteint tôt ou tard.
Il est une race d’hommes qui n’a ni Dieu, ni loi , sans patrie , sans famille ; une race en révolte permanente contre les lois sociales , qui s’insurge contre toute espèce de travail , et dont l’existence est un mystère : je veux parler de8 Bohémiens, ces types du vagabondage, venus en France vers l'an 1430; ils sont encore ce qu’ils étaient il y a quatre siècles. Sans état-civil,
ils ignorent le nom de leurs ascendants; leur mère a eu soin d’eux dans leur enfance ; dès qu'ils se sont sentis assez forts pour se passer d’elle, ils l’ont abandonnée : ainsi fait l’oiseau. Ils se marient pour un printemps, pour une nuit, puis ils se quittent; il est possible que l’homme et la femme se retrouvent , mais ce sera par hasard; peut-être auront-ils oublié qu’ils se sont déjà rencontrés ; quelquefois ils errent en famille; le plus âgé est son chef; sa mémoire tient lieu de registres de l’éiat-civil , sa volonté de loi. Si on leur parle de Dieu, les uns diront qu’il n’y en a pas , les autres répondront qu’ils ne savent pas s’il y en a un et qu’ils ne se soucient pas de le savoir. La vie sociale est pour eux l’esclavage; toute autorité leur paraît tyrannie. Dans tous les troubles politiques on les rencontre. Après la tempête ils disparaissent. Us n’ont pas d’état; s’ils en prennent un, il sera souvent prohibé par la loi. Le Bohémien dit la bonne aventure, fait la contrebande, procure des femmes et des fdles. La Bohémienne en fait autant, de plus, elle vend ou loue son corps, si elle est jeune et jolie. Ils meurent comme ils vivent , sans inquiétude ; pour eux , l’estime ou le mépris, les lauriers ou la potence , sont choses égales : le hasard est le tyran de ce monde; après la vie, le néant. Aussi ces gens , prêts à
(oui, ne reculant devant rien, ont-ils été de tout temps l’effroi delà civilisation; les Etats de Blois demandèrent leur expulsion ; le roi leur enjoignit de sortir du royaume à peine de galères ; ils y sont restés, bravant l’autorité du prince et se riant des hommes d’armes de ses ordonnances. Il faut dire que long-temps ils trouvèrent appui et protection près de la noblesse, qui avait besoin de leurs services. Lôuis XIV tenta de faire sentir son bras de fer à cette race sans maître.
Le H juillet 1682, il ordonna qu’ils seraient tous arrêtés et conduits aux galères pour y rester à perpétuité. Les femmes et les filles devaient être rasées et enfermées dans les hôpitaux pour la première fois, la deuxième fois, fouettées et bannies. Les enfants, trop jeunes pour être envoyés aux galères, devaient être conduits à l’ hôpital-général pour y être élevés. Enfin, le roi condamnait les gentilshommes qui leur donnaient asile à la perte du droit de rendre la justice, et confisquait leurs fiefs au profit du Domaine.
La monarchie de Louis XIV s’est écroulée, et les Bohémiens errent encore dans le midi de la France. Comme le serpent qui glisse dans la main de celui qui croit le saisir , cette race a échappé jusqu'à ce jour à qui veut l’assujettir à la loi commune : cette lutte de la société contre
— Ai —
les enfants de la Bohême ne finira-t-elle que quand il n’existeront plus? Long-temps la nation juive, proscrite et humiliée , s’est vue réduite à une existence nomade : c’était la faute d’une législation inique et superstitieuse. Une ère meilleure a commencé pour les enfants d’Israël ; ils s’en sont montrés dignes par leur soumission aux lois : les Bohémiens, au contraire, repoussent la main qu’on leur tend; ils ne sont pas proscrits, mais ils se mettent pour ainsi dire eux -mêmes en état de proscription. Leur existence misérable est leur ouvrage ; leurs torts sont volontaires : la société doit donc leur demander un compte rigoureux de leur conduite.
Le mendiant emploie, pour exciter la commisération publique, tous les moyens que lui suggèrent les traditions et ses propres idées : il feint des plaies, des infirmités; il est paralytique, plié en trois par les rhumatismes, gonflé d’hydropisie : que de fois nous avons vu les juges d’instruction opérer des miracles par la délivrance d’un mandat de dépôt ! combien de ces maladies incurables les médecins n’ont-ils pas guéries à l’aide d’un coup-d’œil ou du simple toucher des parties souffrantes !
D’autres fois le mendiant se présente à la tête d’une nombreuse famille; sa femme, ses enfants et lui, ont été ruinés par un incendie, une
faillite, ou les malheurs de la guerre ; il fait un récit à fendre l’âme, et reçoit de larges aumônes ; la femme qui l’accompagne n’est qu’une concubine , les enfants qu’il traîne avec lui ne sont pas les siens; il les a empruntés, loués ou volés ; il fait trafic d’enfants ; il les dérobe ou les achète pour les revendre à des saltimbanques.
Qu’on l’arrête, presque toujours on trouvera sur lui des objets dont l’usage est suspect, ou l’origine inexplicable : des limes’, des crochets, des fausses-ctefs , des armes même , sont en sa possession ; quelquefois il est porteur d’une somme d’argent , d’objets neufs ; il les a trouvés, dit-il : c’est-à-dire qu’il les a volés.
Son portefeuille est vide de papiers, ou bien s’il en a , ils sont faux ; les passe-port, les livrets qu’il montre, sont déchirés ou surchargés ; s’ils sont en bon état , c’est qu’il les a soustraits.
Il est un genre de mendicité que la loi moderne n’a pas prévu , et c’est à tort.
De pauvres enfants sont forcés par leurs parents d’aller implorer la charité publique ; s’ils ne rapportent rien , ils sont maltraités ; s’ils n’ont rien reçu, de peur d’être frappés, ces petits malheureux finissent par voler ; les parents reçoivent sans faire de question , gardent ou vendent tout ce qu’on leur rapporte : le
bon sens dit qu’ils sont mendiants au moins par complicité; ils recèlent le produit de la mendicité, et ils ne peuvent ignorer la source de ce dont ils profitent. Ce n’est pas tout : souvent, et presque toujours, les parents sont jeunes et valides, car les enfants qu’ils font mendier ont à peine une dizaine d’années ; ces gens travaillent peu ou ne travaillent pas ; ils vivent sur ce que leurs enfants ont reçu ou volé.
Il me semble qu’on devrait les considérer comme mendiants eux-mêmes , et les punir comme tels s’ils se trouvent dans les cas prévus par la loi pénale.
Mais c’est surtout sous le rapport moral qu’ils méritent répression. La vie de mendicité avilit le cœur et flétrit l’àme; au jeune âge, l’homme reçoit avec facilité toutes les impressions bonnes ou mauvaises; elles prennent en lui des racines profondes. L’homme qui passe ses jeunes années à mendier ne peut faire qu'un vagabond. La fille mendiante à son printemps, ne sera qu’une prostituée plus tard.
, Honte et châtiment à ceux qui tuent l’avenir de la jeunesse , à ceux qui les sacrifient à un misérable intérêt matériel, aux parents qui vivent de la dégradation de leurs enfants.
Ce que je demande, les lois de nos pères l’ordonnaient ; les parents qui envoyaient leurs
enfants mendier étaient punis du fouet : cette peine n’est plus dans nos moeurs ; mais le principe du châtiment doit survivre à la forme; l’ordre public et la morale ne peuvent qu’y gagner.
On comprend qu’en présence de tous ces maux, la société n’a pu rester immobile; si le succès n’a pas toujours couronné ses efforts, elle n’a pas cessé de lutter avec énergie contre la fainéantise.
Tantôt elle l’a frappée des châtiments généraux qui sont faits pour tous les coupables; tantôt elle a créé pour le vagabondage des peines spéciales, destinées à couper le mal dans sa racine , à en prévenir le retour : ces deux systèmes se sont succédé à diverses reprises; nous allons les examiner tour à tour.
Mais avant de discuter la peine, il faut penser à préciser les cas où la mendicité et le vagabondage deviendront des délits ; leur définition a varié dans notre législation pénale.
L’ordonnance du 2 mai 1478 prononce des peines contre ceux qui seront trouvés oiseux et vagabonds, vivant de vie dissolue et déshonnête.
Celle de juillet 1493 met sur la même ligne les voleurs vagabonds , guesteurs et épieurs de chemins.
La législation , en 1558 , définissait le va-
gabond, l’homme oisif, sans aveu, maître ni métier.
En 4635, on considérait comme mendiants valides et vagabonds ceux qui avaient un état et ne l’exerçaient pas, en un mot , tous ceux qui ne vivaient pas de leur travail et pouvaient travailler.
L’ordonnance du 5 février 4731 appelait vagabonds et gens sans aveu ceux qui n’ont ni profession, ni métier, ni domicile certain; qui ne peuvent être avoués ni faire certifier de leurs vies et mœurs par gens dignes de foi.
La loi de 1832 punit les mendiants d’habitude valides et en général tous ceux qui mendient dans les lieux pour lesquels il existe un établissement public organisé afin d’obvier à la mendicité.
Les menaces, l’entrée sans permission dans des maisons habitées, les fausses infirmités, la réunion de gens étrangers les uns aux autres , sont les circonstances aggravantes de la mendicité.
Les vagabonds, dit le code pénal, ou gens sans aveu , sont ceux qui n’ont ni domicile certain, ni moyens de subsistance, et qui n’exercent ni métier ni profession.
Les déguisements, le port d’armes, la possession d’instruments propres à commettre les
crimes, d’un ou de plusieurs objets d’une valeur supérieure à cent francs, dont l’origine ne pourra être justifiée, de faux certificats, de faux passe-port , de fausses feuilles de route, enfin , les violences, sont des circonstances aggravantes, communes au vagabondage et à la mendicité.
La loi moderne nous semble définir sagement la mendicité punissable, et prévoir d’une manière suffisante tous les cas spéciaux qui peuvent en augmenter la culpabilité; nous ne pouvons lui donner le même éloge en ce qui touche le vagabondage et les circonstances qui aggravent les torts du mendiant comme ceux du vagabond.
Que le moraliste comprenne que le vagabond vole pour vivre; qu’il présume que les armes , les instruments suspects trouvés sur lui, ont pu ou pourront lui servir à commettre des crimes ; qu’il pense que les objets d’une valeur importante trouvés sur lui, et dont il ne peut indiquer l’origine, ont été soustraits, que les déguisements, les faux papiers dont il sera porteur, sont destinés à favoriser la fuite d’un coupable, il aura souvent deviné la vérité.
Mais si la loi pénale, qui ne doit punir que des faits, devient plus rigoureuse parce qu’une instruction conduite avec soin aura réuni des présomptions et constaté des possibilités , elle sort du droit commun, tombe dans l’arbi-
traire, et, dès-lors, rend des arrêts qui sont peut-être injustes.
Le droit pénal doit avoir la môme probité que la loi politique ; les lois de suspicion doivent être dans tous les cas et tout au plus simplement préventives : le soupçon et l’erreur se tiennent de trop près pour que la société se permette de considérer comme une certitude un doute, une conjecture, et de regarder comme constant un fait qui a pu ou peut arriver, et qui peut-être n’a pas eu et n’aura pas lieu.
Qu’on se garde de croire que mon but soit de désarmer la société ; je veux autant que qui que ce soit la défendre contre les, vagabonds , mais je ne veux employer que les armes dont l’équité permet l’emploi.
La loi punit de la réclusion le mendiant, le vagabond , qui auront exercé quelque acte de violence que ce soit envers les personnes. Je voudrais que le vagabondage devînt également une circonstance aggravante de tout autre crime ou délit ; il me semble que cette combinaison est de nature à satisfaire à toutes les exigences. La société se vengera de l’homme qui a violé toutes ses lois, mais sa rigueur sera réservée pour le cas où toutes les présomptions seront vérifiées par un fait , où le doute fera place à la certitude , où il sera jconslant que le vagabond
est réellement auteur du crime dont on le supposait capable ou coupable.
La morale publique ne gagnerait-elle pas aussi à cette modification : ne serait-ce pas donner une grande leçon que de raconter hautement devant la justice du pays, avec toute la solennité des cours d’assises , toute la vie de l’homme qui refuse le travail, que de le montrer marchant de la fainéantise à la dégradation, et de la dégradation au crime.
La loi présente comme circonstances aggravantes de la soustraction frauduleuse, des actes qui ne sont le plus souvent que des faits accidentels pour celui qui a pris la résolution de commettre un vol : dans la vie du vagabond il y a toujours volonté. La misère qui le pousse à prendre le bien d’autrui est son ouvrage; c’est volontairement qu’il s’expose à la faim et à ses mauvais conseils. C’est volontairement qu’il s’est mis dans la nécessité de faillir ; il a dû nécessairement prévoir que le hasard et la charité pouvaient lui manquer , et comprendre à quelle extrémité il serait réduit. Cet homme est donc plus coupable que celui qui a conçu accidentellement une mauvaise pensée et n’a pas eu la force de la repousser.
Je n’approuve pas non plus la définition du délit de vagabondage; la loi exige la réunion de
trois circonstances, il faut que le vagabond n’ait ni domicile, ni moyen de subsistance, et qu’il n’exerce habituellement ni métier ni profession ; si l’une de ces trois circonstances n’est pas établie avec la certitude nécessaire à l’application d’une peine, il y a acquittement. Ainsi , celui qui a un domicile quelconque peut impunément errer de commune en commune; il peut sans crainte passer sa vie sans travail et exister aux dépens de la société ; qu’on remarque que la loi emploie le mot domicile, et que ce teruie en droit n’est pas équivalent à celui de résidence, il en résulte que le vagabond qui a moins de 21 ans, a un domicile certain chez son père, la femme chez son mari , le mari au lieu où il a laissé sa femme , et qu’ils ne peuvent être punis pour vagabondage.
Ne faudrait-il pas substituer le mot résidence au mot domicile ? car il ne s’agit pas ici de savoir où un citoyen exercera ses droits politiques ou civils. La société ne demande qu’une chose, c’est de connaître le lieu où chaque individu est sûr de trouver un asile pour reposer sa tête.
L’absence de domicile et de résidence n’est pas le caractère important du vagabondage. Les lois de 1558 et 1685 l’ont bien senti; elles ont puni la simple oisiveté quand elle est volontaire et n’a pas de moyens d’existence assurés.
Qu importe qu’un homme ail un domicile de droit, si de fait il n’y réside pas? Qu’importe même qu’il ait une résidence de fait, si d’ailleurs il vit aux dépens de la société ?
Cé qu’il faut atteindre, selon moi, avant tout, ce n’est pas la manie des voyages, mais la fainéantise sans ressources personnelles; il faut la poursuivre dans ses derniers retranchements.
C’est là une de ces vérités banales sur lesquelles il est inutile d’appuyer. Le mal est connu, hâtons-nous d’en chercher le remède?
Ne serait-il pas sage de faire du manque de domicile ou de résidence un des caractères distinctifs du vagabondage, mais non une des conditions dont l’existence serait nécessaire à l’application de la peine.
J’ai vu des hommes ayant une maison à eux, y laisser leur femme, leurs enfants, pour se livrer au vagabondage, ne rentrer chez eux que pour enlever et vendre le chétif mobilier qui sert à leur famille, la forcer par des menaces et des violences à leur livrer le peu d’argent qui a payé la sueur de tout une semaine, puis disparaître en riant des larmes qu’ils font verser. Ces hommes sont la terreur de leurs parents, de leurs voisins, de toute leur commune, aux dépens desquels ils vivent : mais comme ils ont un domicile certain , où rien ne peut les empêcher
de rester, ils pourront avec impunité passer leurs jours dans la fainéantise , au milieu des vices qu’elle engendre, en présence des pensées criminelles qu’elle fait naître infailliblement.
La rédaction de la loi moderne amène une foule d’acquittements que je ne regretterais pas, si , par expérience , je ne savais qu’ils ne servent pas de leçons à ceux qui en profitent.
Lorsqu’un délit a été défini, le législateur doit s’occuper des mesures générales qui peuvent le prévenir, des peines qui doivent le frapper s’il se commet, des moyens à prendre pour corriger le coupable et l’empêcher de faillir une seconde fois.
C’est sous ce triple point de vue que nous allons envisager la répression du vagabondage; nous dirons ce qui a été fait à diverses époques de notre histoire, ce qui se fait de nos jours, et ce qui devrait se faire selon nous.
Il est des hommes auxquels le travail tendra vainement les bras; il leur inspire une telle horreur, que jamais ils ne vont à lui volontairement. Dégradés, corrompus dés l’enfance, énervés par des habitudes vicieuses, ils n’ont plus d’énergie que pour faire le mal, et ils usent de cette énergie.
Aussi de tout temps la société a-t-elle été réduite à frapper de peines sévères des hommes
que do sages conseils , de bons exemples ne pouvaient amener au bien.
Saint Louis prononça contre les vagabonds la peine du bannissement (1270).
L’ordonnance du 12 mars 1478 les bannit à temps ou à perpétuité , et s’ils retournaient dans la ville qui leur était interdite, ils devaient être pris et punis capitalemenl et criminellement, suivant l’exigence des cas.
En 1526, le roi mit à la merci de la police, les adventuriers, vagabonds, oysifs, mal-vivants, ruffiens, mendiants sains de leurs corps, pouvant entièrement gagner leur vie : il donne ordre de les arrêter pour en faire justice et punition telles que de raison.
L’ordonnance de 1536 veut que les mendiants valides puissent être pris par chacun et conduits à la prochaine justice avec deux témoins, et qu’ils soient punis et corrigés publiquement de verges et de fouets; et, ajoute l’ordonnance, où on trouvera lesdits mendiants être obstinés à ne vouloir travailler à gagner leur vie , ils seront punis comme devant, et, en outre, par forban de leurs personnes à temps ou perpétuité , du pays et de la juridiction à l’arbitrage du juge.
L’édit du 9 juillet 1547 punissait les mendiants valides, savoir : les femmes du fouet et du bannissement, les hommes des galères, pour
là , tirer par force à la rame; on devait les conduire devant le prévôt de Paris, pour, la vérité sommairement connue, être punis comme dessus, nonobstant opposition ou appellation.
L’ordonnance du 18 avril 1558 veut que les vagabonds soient conduits devant le lieutenantcriminel et les officiers du Châtelet pour être
condamnés à mort : on devait les juger toute affaire cessante.
En 1030, grande était la misère du peuple; à Paris , les vagabonds inondaient la ville : le parlement se réunit pour délibérer sur le parti à prendre à leur égard ; on pensa d’abord à les envoyer aux galères, mais on manquait d’argent pour les y conduire ; il fut dit alors que quand un vagabond était inscrit comme tel sur le livre rouge du Châtelet , que déjà il avait été banni et flétri, on ne devait pas faire difficulté de l’envoyer à la potence.
Le 30 mars 1635, on ordonna aux vagabonds, gens sans condition ni aveu, de prendre service dansles vingt-quatre heures, sinon sortir de Paris, à peine, contre les hommes, d’être mis à la chaîne et envoyés aux galères, et les femmes et les filles, d’être fouettées, rasées et bannies à perpétuité, le tout sans autre forme de procès.
En août 1661 , les individus arrêtés pour la quatrième fois comme mendiants valides, étaient
condamnés à la prison et au fouet ; à leur cinquième arrestation, on les conduisait aux galères. Les femmes, en pareil cas, devaient être bannies pour dix ans.
La déclaration du 28 janvier 1687 condamne les vagabonds aux galères perpétuelles ; les femmes devaient être fouettées, marquées et bannies.
La déclaration du 27 août 1701 les condamna au bannissement pour la première fois, à 3 ans de galères pour la seconde; si déjà ils avaient été condamnés pour autre cause, à une peine corporelle, au bannissement ou à faire amende honorable , on les envoyait aux galères pour 3 ans la première fois qu’on les arrêtait comme vagabonds.
Le 8 janvier 1719, il fut décidé qu’on en débarrasserait la France au préjudice des colonies. Cette ordonnance fut rapportée le 5 juillet 1722.
La déclaration du 8 juillet 1724 était ainsi conçue : « Les mendiants insolents, ceux qui se disent faussement soldats, ceux qui sont trouvés munis de congés faux , qui déguisent leurs noms et le lieu de leur naissance, ceux qui ont contrefait les estropiés , ceux qui feignent des maladies qu’ils n’ont pas, qui s’attroupent au nombre de plus de quatre non compris leurs enfants, qui sont trouvés armés ou masqués, seront condamnés, savoir : les hommes valides
aux galères, au moins pour 5 ans; et, à l’égard des femmes, ou des hommes invalides, au fouet dans l’intérieur de l'hôpital et à une détention à l’ hôpital-général à temps ou à perpétuité-, suivant l’exigence des cas. »
Le décret du 24 vendémiaire an 11 contenait les dispositions suivantes : « L’individu arrêté la première fois pour mendicité devait être reconduit dans sa commune. »
On le condamnait à un an de détention la seconde fois , et à deux ans la troisième.
Tout mendiant domicilié repris en troisième récidive, tout mendiant arrêté pour causes aggravantes une première fois et repris eu récidive, ceux mis dans les maisons de répression et qui ne pouvaient justifier d’un domicile au bout d’un an, subissaient la transportation. Cette peine, qui ne pouvait être moindre de 8 ans, n’était pas applicable à ceux qui avaient moins de 18 ans ni plus de 60 ans ; ils restaient dans la maison de répression : on pouvait prolonger ou abréger la peine , suivant la conduite du transporté.
La loi du 48 pluviôse an IX soumit à la compétence des tribunaux spéciaux les crimes et délits emportant peine afflictive ou infamante commis par des vagabonds et gens sans aveu.
J’approuve pleinement cette disposition, qui se rattache à l’opinion que j’ai présentée plus haut .
Le code pénal punit les vagabonds de la prison , et les place, à l’expiration de leur peine, sous la surveillance de la haute police.
Dans toutes ces lois, j’ai vu le bras de la société qui se venge en frappant, mais je n’ai pas trouvé la main qui guérit la plaie.
Notre vieille législation n’a pas toujours employé les moyens violents dont on vient de prendre lecture ; elle a songé souvent à l’avenir; et si elle n’a pas persisté dans les sages mesures qu’elle avait arrêtées, il faut s’en prendre au malheur des temps.
Nos pères ont cherché à couper le mal dans ses racines ; nous les avons vus tout-à-1’ heure luttant contre la fainéantise avec la hache , la corde et les galères ; nous allons les voir combattre l’ennemi avec des armes plus dignes de chrétiens et d’hommes civilisés, et* tenter de corriger le fainéant en punissant ses vices.
L’ordonnance du 25 mai 1415 veut qu’on envoie travailler aux champs les caymans, houilliers et autres vagabonds.
Celle du 12 mars 1478 recommande à tous ceux qui veulent travailler, de s’appliquer à un bon métier : ce sont là les premières mesures préventives dont nous ayons constaté l’existence légale.
En 1536, le roi décréta que tous ceux qui
seraient mendiants valides seraient contraints de labourer et besogner pour gagner leur vie. 11 y a progrès, le pouvoir passe d’un simple conseil à une prescription.
L’ordonnance du 16 juillet 1546 constate qu’il y avait à Paris force mendiants valides, disant être tombés en telle pauvreté et nécessité , qu’ils étaient contraints de se pourchasser d’huis en huis pour être participants de l’aumône, s’ ex* cusant qu’ils ne pouvaient trouver qui les veuille employer ni mettre en besogne; le roi voulut qu’ils fussent employés ès-œuvres les plus nécessaires de la ville , et leurs salaires payés des premiers et plus clairs deniers de ladite ville , afin qu’ils fissent bonnes et entières journées , comme s’ils besognaient aux ouvrages privés. On devait les contraindre à faire leur lâche par diminution de salaire, prison et enchaînement de leurs personnes.
Le 9 juillet 4547 , le roi, pour ôter aux mendiants toute occasion d’oisiveté , ordonna que dans les huit jours les prévôts et échevins de Paris dresseraient œuvres publiques en deux ou trois points de la ville ; sinon il devait faire saisir les deniers communs pour être employés auxdites œuvres ; on prévint à son de trompe et cri public toutes les personnes valides, hommes ou femmes, d’aller travailler, et l’on promit un
salaire, que les promût et échevius devaient lixer pour chaque jour.
En 1551, on distingua parmi les mendiants valides , ceux qui étaient de Paris et les étrangers à cette ville ; les premiers furent enchaînés deux à deux , et employés aux œuvres publiques; les seconds furent expulsés de Paris.
En novembre 1554, ordre fut donné à tous les gens oisifs et valides d’aller travailler aux moissons , moyennant salaire.
En 1558, de graves désordres éclatèrent dans Paris. Pour y remédier , dans chaque quartier on dressa des rôles qui faisaient connaître les noms, l’état et les moyens d’existence de chaque habitant. Ces rôles furent recommencés de quinzaine en quinzaine, et on ordonna que les propriétaires et locataires répondraient des fautes de ceux qu’ils recelaient.
Le 17 août 1612, un arrêté supérieur fit enfermer tous les mendiants valides ou non. On les nourrit le plus austèrement que faire se pouvait , pour ne les entretenir en leur oisiveté. Les hommes travaillèrent à des ouvrages pénibles; les femmes furent employées à faire des bas, des boutons et autres objets. Us habitaient l'hospice de la Pitié.
En août 1656, le roi rendit un édit portant établissement del’hôpital-général pour les contenir.
Un arrêt du parlement, du 18 avril 1657, enjoignit aux locataires , aux propriétaires et leurs domestiques, d’enfermer les pauvres qui iraient mendier dans les maisons, et de les retenir jusqu’à ce que les olliciers de police fussent avertis. Défense était faite de loger les mendiants à peine d’amende. En cas de contravention , on devait confisquer les lits dans lesquels on les aurait reçus.
En août 1662, une ordonnance royale disait dans son préambule : Tous les Etats ont ordonné des châtiments contre ceux qui veulent vivre dans l’oisiveté et sans contribuer au public quelque chose de leur travail et de leur industrie; elle recommandait de faire travailler, et subsidiairement, de châtier les fainéants.
Malgré la sévérité des mesures prises contre eux , tous les mendiants du royaume venaient à Paris : on en avait renfermé 6,000 dans l’ hôpitalgénéral; on en comptait encore plus de 3,000 dans la ville.
En juin 1662 parut un édit portant qu’il serait établi dans chaque ville et bourg du royaume, un hôpital pour les pauvres malades, mendiants et orphelins.
En mars 1680 , le roi ordonna que les vagabonds valides seraient renfermés et réduits au plus strict nécessaire , employés aux travaux les
plus rudes que leurs forces pourraient supporter. Ils de\aient subir ce châtiment la première fois pendant quinze jours au minimum, la seconde fois pendant trois mois, la troisième fois pendant un an; si on les arrêtait une quatrième fois, ils étaient détenus à vie. Ceux qui refusaient de travailler étaient conduits aux galères; les femmes , en cas de refus de travail , étaient resserrées plus étroitement.
Le 15 avril 1685, le roi ordonna que dans toutes les provinces , on commencerait des travaux pour occuper ceux qui , par paresse et dérèglement, ne voulaient pas se servir pour eux et pour leur patrie des forces qu’il avait plu à Dieu leur donner. Les ordres du roi furent exécutés.
A Paris, les mendiants valides et les vagabonds furent contraints au travail; on ouvrit à l’Hôtelde- Ville un registre où ils devaient tous aller se faire inscrire ; ceux qui contrevenaient aux ordres de sa majesté étaient punis des peines réservées au vagabondage.
En 1724, les mendiants pullulaient en France. La charité, mal entendue, les entretenait dans l’oisiveté, lis ne travaillaient pas, et les aumônes qu’ils recevaient dépassaient le prix d’une journée de travail. Pour éviter l’enrôlement, ils fuyaient les grandes villes et erraient dans les
campagnes : les désordres recommencèrent bientôt. Le roi persista dans les mesures prises, sacritia des sommes d’argent considérables, et il fit un appel à la charité : cette fois , les aumônes faites furent bien employées ; elles donnèrent du pain aux travailleurs.
Le 26 mars 1737, on condamna à trois jours de carcan et aux galères, le commandant des archers de l’hôpital-général , qui avait vendu aux mendiants le droit de mendier impunément.
Le 27 juillet 1777, le roi ordonna que tous les mendiants se retireraient dans leurs pays, sinon qu’on les arrêterait. Les mendiants valides furent contraints au travail, ou dans les maisons de force, ou dans les ateliers ouverts par le roi; ceux qui n’avaient ni santé ni vigueur furent conduits dans les hôpitaux.
Le décret du 24 vendémiaire an II , destiné à éteindre la mendicité, contient une série de mesures à prendre pour assurer de l’ouvrage aux indigents valides , en tous temps et en tous lieux; ils ne devaient recevoir que les trois quarts du prix de la journée du travail fixé pour leur canton.
Les enfants arrêtés avec les mendiants devaient en être séparés ; s’ils étaient valides, ils devaient travailler, sinon on les traitait comme les enfants abandonnés; on ne les rendait à leur pa-
rents, s’ils étaient vagabonds eux-mêmes, que lorsque ceux-ci avaient obtenu leur élargissement par une bonne conduite, et justifié, à la suite de leur mise en liberté, d’un an de domicile fixe dans la même municipalité.
Les mendiants en récidive , conduits dans la maison de répression , devaient être obligés à un travail relatif à leur âge, à leur sexe, à leurs forces. On leur remettait un sixième du prix de leur journée. Un autre sixième servait à faire une caisse dont le montant leur était remis à l’époque de leur mise en liberté ; le surplus appartenait» l’Etal.
Les mendiants déportés , en certains cas , étaient employés à la culture des terres pour le compte de la nation. A l’expiration de la peine, on leur donnait un terrain assez grand pour assurer leur existence : la moitié du prix des fruits qu’ils récoltaient appartenait à la nation à titre d’indemnité ; l’autre moitié restait entre leurs mains. Ils ne pouvaient rentrer en France qu’un an après la fin de leur peine.
Nos devanciers avaient bien compris que l’oisiveté engendrait l’oisiveté. On les voit lutter contre la fainéantise, lui ôter ses prétextes, ses excuses, la pourchasser dans ses derniers retranchements. Je conviens que les principes de la liberté individuelle étaient peu respectés ;
mais on doit remarquer que si on les sacrifiait , c’était à l’intérêt général, à la cause de la morale , à celle de l’ordre public ; quant à la forme du procès, je la condamne sans réserve : la raison a fait justice de ces jugements sans instruction et sans appel.
Aujourd’hui, les mesures préventives prises contre la fainéantise sont la liberté absolue du commerce et de l’industrie , et l’immensité des travaux qu’elle fait naître ; quiconque veut travailler, de nos jours, le peut; tous ceux qui disent le contraire devant les tribunaux inspirent peu de confiance : il est possible que l’ouvrage manque au journalier pendant quelques jours; alors, cet homme ne sera pas fainéant d’habitude. Les crises commerciales et politiques font souvent cesser le travail dans nos cités ; mais alors ces causes d’oisiveté sont connues de tous, et l’on ne peut faire de reproches à l’homme qui souffre plus que les autres.
A côté de ces travaux privés se présentent ceux qui sont faits pour le compte du gouvernement : ils ont une grande publicité ; le lieu de leur existence est connu au loin ; on voit des bandes d’hommes étrangers à la France quitter leur patrie et venir dans le but de travailler à nos routes et canaux : le Français sans occupation peut donc en faire autant.
Enfin, nos ci 1rs soldent des travaux de charité au prolit de ceux qui ne trouvent point de besogne plus avantageuse; ce qui sc fait est déjà quelque chose; mais est-ce là tout ce qu’on peut, tout ce qu’on devrait faire? Non, sans doute.
Je suis de ces gens qui croient qu’il n’y a pas de honte pour une société à revenir sur ses pas et retourner au passé, quand il y a pour elle un bénéfice : faire du nouveau n’est pas toujours avancer.
Je trouve que nos pères, dans toutes les lois que j’ai fait connaître en second lieu, avaient trouvé le seul remède qui pût guérir le mal.
La pénalité actuelle me semble sans force et sans effet.
L’homme condamne comme vagabond ou mendiant valide , a manqué aux lois naturelles et sociales, mais il n’a pas causé un de ces torts matériels qui exigent une réparation matérielle.
C’est par défiance qu’on l’arrête; qu’il donne des garanties, qu’il fasse voir ses ressources, et on n’a plus rien à lui reprocher. S’il n’a pu prouver qu’il vit de son travail, qu’il n’est pas à charge à la société, que fait-onde lui? On le met en prison; il est logé, nourri et blanchi, sans se donner de mal ; il passe sa journée à dormir et à jouer. Soyez-en sûr, l’homme qui a le travail en horreur n’est pas puili par ce genre
(l’existence; c’est là la vie qu’il préfère, il n’en a même pas les mauvaises chances, car le vagabond condamné est sûr qu’il ne manquera de rien.
Que de fainéants las d’errer dans les champs viennent volontairement se faire arrêter et conduire en prison pour y trouver du pain qu’ils n’auront pas la peine de gagner ! Souvent ils emploient le mensonge pour empêcher la j ustice de trouver des renseignements sur leur compte et prolonger ainsi les douceurs de la détention préventive : ils craignent moins la condamnation que la fin de leur captivité. Amenés à l’audience pour être jugés, et prévoyant leur mise en liberté immédiate, ils cherchent à obtenir des remises; ils sont heureux s’ils ont pu se jouer de la bonne foi du juge. La vie de prison avec son oisiveté licite peut-elle ramener le fainéant aux habitudes laborieuses? Non certainement. Là, il s’abandonne sans crainte à ses penchants de mollesse ; il jouit d’un calme auquel il est peu accoutumé, d’une sécurité d’avenir qui le berce mollement. La prison est un palais pour celui qui dort souvent dans un fossé ; des repas, sinon copieux, au moins suffisants, des mets, sinon recherchés, au moins simples et sains , ne sont-ils pas délicieux pour celui qui ne mangeait pas tous les jours, pour l’homme qui dévorait les aliments que le hasard ou la charité lui livrait?
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Le vagabond détenu a du linge et un lit ; on le soigne s’il est malade; il trouvera qu'il ne manque de rien, lui qui manquait de tout. Le bonheur n’est il pas une chose relative! Cet homme sera bien en prison; il ne cherchera pas à améliorer sa vie; arrêté comme fainéant, il vivra tel sous les verroux , tel il sortira de la captivité ; ce n’est pas tout , il aura nécessairement fait un pas de plus dans la voie de la corruption , car il aura vécu au milieu de tous les vices, et ils ont beau jeu quand ils se trouvent aux prises avec l’oisiveté.
Qu’est-ce donc qu’un châtiment qui ne corrige ni ne punit, qui n’est ni un épouvantail, ni une leçon , ni un remède au mal ? Ce n’est plus qu’une disposition légale , arbitraire et inutile, qu’il faut rayer de nos codes et cherclier à remplacer.
La fainéantise sans ressources doit d’abord être prohibée en principe. Une bonne police ne peut souffrir dans le sein d’un royaume la pré*sence de gens qui ne savent pas le matin comment ils dîneront le soir; elle doit cherchée à débartasser la société des parasites qui vivent à ses dépens, des hommes qui menacent sans cesse son existence, et la force à veiller sulr eux perpétuellement.
Il faut que l’individu sans moyens d’existence
travaille de bon ou de mauvais gré. La société doit fournir le travail au pauvre de bonne volonté qui en demande , et qui l’acceptera ; elle doit l’imposer au lâche qui le fuit.
11 faut donner le travail pour peine à l’homme coupable de vagabondage ou de mendicité , dans les cas prévus et punis par la loi.
Cette pénalité remplira alors le double but auquel doit tendre toute loi générale. Le coupable sera puni dans ses mauvais penchants ; l’habitude du travail le ramènera au bien.
Le châtiment est aussi nécessaire pour effrayer ceux qui seraient tentés de mal faire. Chaque peine doit être un épouvantail pour le genre spécial de coupables auxquels elle est destinée. Le travail obligatoire effraiera le fainéant; il préférera le travail volontaire.
Je ne demande pas pour ces malheureux la peine des travaux forcés et son infamie, car je veux moins frapper le corps du fainéant que corriger son moral. Je voudrais que la condamnation prononcée contre lui ne fût qu’une manière d’assurer son existence malgré lui, et de lui donner les moyens et l’habitude d’y pourvoir à l’avenir. Ce travail n’aurait d’abord d’autre rétribution qu’un asile et du pain; un règlement administratif pourrait amener graduellement le salaire du condamné, devenu bon travailleur, au
taux ordinaire d’une journée. Alors , si cet homme a vaincu ses mauvaises habitudes, s’il a retrempé dans le travail son courage énervé, s’il a pris de fortes et sérieuses résolutions, alors il pourrait être gracié. On n’aura plus le droit de se défier de lui, car il offrira des garanties. On n’aura plus le droit de faire peser un châtiment sur lui, car il n’a encore causé de tort à personne. On présumait seulement qu’il pouvait en faire. La présomption sera démentie par les faits. Cet homme sera digne d’intérêt, car il se sera vaincu; il aura plus de mérite que l’individu né laborieux. Une fois l’habitude du travail prise énergiquement, il s’y tiendra, car il aura compris la dignité de son rôle dans ce monde; il aura goûté les douceurs d’une vie indépendante et sans reproche.
Si au contraire il cherche à se soustraire au travail en plein air, je l’assimilerais au condamné qui brise ses fers , et je le renfermerais dans une maison de réclusion; il y retrouverait le travail obligatoire, moins la liberté.
Cette fois , je ne le gracierais qu’après une longue épreuve, que lorsqu’une seconde fois on l’aurait fait travailler hors la prison, sous la surveillance administrative.
Voilà , selon moi, ce que devrait être la loi pénale en ce qui touche le vagabondage.
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Pour mettre ce système de répression à exécution d’une manière complète, je voudrais que le travailleur rebelle fut enfermé dans des maisons destinées spécialement à recevoir ce genre de condamnés, loin de l’homme qui n’est que fainéant, le voleur, l’individu endurci au crime, aux mœurs entièrement corrompues.
La paresse est mère de tous les vices, soit ; mais il est un moment où elle n’a pas encore engendré, un moment où elle n’est que prédisposition au mal ; mise face à face avec le travail , séparée de toutes les séductions, des mauvais conseils, des exemples déplorables qui pourraient achever de la perdre, elle aura encore des chances de salut.
Le travail donnera au condamné le courage, la fermeté qui lui manquaient ; et plus tard il pourra soutenir la lutte avec avantage. Si le combat doit commencer au moment même où il n’est que fainéant, il succombera , car il est sans forces , et sa faiblesse capitulera rapidement devant les assauts qui lui seront donnés ; la guérison tentée deviendra impossible.
Si tout ce qui précède est admis comme vrai pour l’homme dans la force de l’àge , à plus forte raison fera-t-on l’application des mêmes principes à la jeunesse.
Les moyens d’exécution me semblent faciles à trouver.
Tout individu arrêté en état de vagabondage sera traduit devant les bureaux correctionnels.
Les magistrats examineront si le fait à lui imputé est établi ; dans ce cas, ils le déclareront vagabond, puis ils le condamneront aux travaux obligatoires , dont la durée sera , par exemple , de cinq ans au maximum et de quinze jours au minimum.
Cette peine pourra être remise en tout ou en partie par la clémence royale, si le condamné s’est montré digne par son repentir, sa bonne conduite , et surtout son retour aux habitudes laborieuses.
Le procureur du roi, chargé seul ordinairement par la loi de faire exécuter la. peine dans l’espèce , devra s’entendre avec le sous-pféfct de l’arrondissement : le condamné sera mis à la disposition du pouvoir administratif; la première fois, le châtiment se subira loin des prisons au séjour corrupteur ; on attachera le condamné , soit aux travaux de charité, soit aux travaux dirigés par l’Etat. '
S’il s’agit d’une femme ou d’un enfant, on leur imposera, toujours en liberté, tune besogne proportionnée à leur âge, faite pour leur sexe et de nature à assurer leur existence à l’avenir ; la prison ne s’ouvrira pour eux qu’en cas de récidive ou d’insoumission : cette prison ne sera qu’un
atelier dont la j>orte sera fermée , car il faut que ces hommes soient mis sans cesse en présence du travail, qu’ils ne puissent échapper à la salutaire influence de la vie active; il faut que le travail s’attache à eux et les suive comme leur ombre ; c’est le seul moyen d’en finir avec le vagabondage et la fainéantise.
11 est une classe de fainéants qui, tout coupables qu’ils sont , méritent plus de pitié que de colère. Je veux parler de la jeunesse, qu’une corruption prématurée précipite et retient dans l’oisiveté : que de lacunes notre législation présente à son égard ! la loi pénale n’atteint que ceux qui ont commis un crime ou un délit ; du reste , elle ne contient pas de dispositions préventives, elle attend pour frapper que l’enfant soit arrivé, de faute en faute, à commettre un de ces actes qui entraînent le châtiment et souvent l’infamie.
Les enfants naturels, ceux qui sont abandonnés, les fils ou filles de condamnés, ceux qui ont le malheur d’avoir des parents incapables de comprendre et d’accomplir leurs devoirs , ceux enfin qui n’ont pas reçu d’éducation morale et religieuse qui les mette à même de lutter contre leurs penchants vicieux, ont des droits incontestables à la protection de la loi ; la famille leur manque, 1a société doit prendre sa place.
Je ne veux pas une protection de mots, banale, sans effet; je veux une tutelle de fait, active, énergique, qui fasse sentir sa volonté et sa puissance ; ce que je veux , en un mot , c’est que le mineur qui abuse de sa liberté la perde et devienne l’enfant de la société.
Tout homme qui vit sur une terre civilisée a mis pour ainsi dire sa liberté en communauté. 11 n’en reprend que la portion que les lois lui octroient ; s’il en mésuse , la société a le droit de révoquer sa concession. Le coupable perd sa liberté corporelle, l’insensé, sa liberté intellectuelle, l’homme qui s’avilit, les droits civils et civiques : rien n’est plus juste. Quand l’esprit et le corps ont toutes leurs forces, l’homme qui fait le mal agit en connaissance de cause : on peut le frapper sans scrupule.
Mais s’il est jeune encore, s’il a failli avant que la raison ait pu lutter à forces égales contre les passions et les mauvais conseils , pitié pour lui , mais pitié bien entendue.
La loi moderne ordonne que quand le coupable aura moins de seize ans, la justice examinera s’il a agi avec ou sans discernement. Dans le premier cas, le châtiment l’atteint, comme il frappe celui qui a plus de seize ans; dans l’autre cas, il doit être acquitté : selon les circonstances, on le rendra à ses parents, ou on le conduira
dans une maison de correction, pour y être élevé pendant un nombre d’années fixé par le tribunal, et qui ne pourra excéder l’époque où il aura accompli sa vingtième année.
Comme on le voit, il s’agit ici d’enfants coupables d’un crime et d’un délit ; je n’approuve pas l’alternative laissée aux juges; je crois que l’intérêt de l’enfant , celui de la société, celui de la morale, ne veulent pas qu’on le rende à ses parents.
C’est ici le cas d’appliquer les principes posés ci-dessus. La société a laissé aux parents la puissance paternelle, à la condition qu’ils en useront dans son intérêt et dans celui de leurs enfants. Si ce pouvoir est un fardeau trop lourd pour eux, qu’ils le perdent; leur faiblesse, leur impuissance, nuisent à la société ; elle 11e peut plus compter sur eux : quelle influence peuvent-ils avoir sur leurs enfants , maintenant que leur cœur est corrompu , eux qui n’ont pas su les maintenir dans la bonne voie quand leur âme était pure.
N’est-il pas d’une bonne morale, d’ailleurs, que leur négligence soit punie; les priver de leurs enfants est un châtiment rigoureux , mais il est proportionné à leur faute.
Les jeunes coupables doivent passer sous la tutelle immédiate de la société. Doit-elle atten-
(ire, pour reprendre ses droits, que l’enfant soit flétri par un jugement? L’indignité des parents n’en est pas moins grande s’il est avéré que l’enfant n’a ni principes religieux, ni morale, ni éducation; s’il est constant qu’il refuse de travailler, qu’il se rit de l’autorité paternelle, qu’il passe des journées à errer dans les villes et les campagnes, qu’il fréquente les cabarets et les lieux de débauche.
N’est-il pas évident qu’il va se perdre ; sa chute est inévitable; il ne lui a manqué pour faillir que l’occasion; elle se présentera tôt ou tard, et l'enfant manquera à l’honneur Ne vaut-* il pas mieux l’arrêter au bord du précipice que de l’en retirer une fois qu’il y sera tombé. Les mains qui l’entourent sont sans force ou sans puissance ; qu’un bras plus vigoureux se fasse sentir et s’empare de lui.
Je sais très-bien que le parti que je vais proposer est contraire aux principes absolus de la liberté individuelle, car je demande l’arrestation de gens qui n’ont commis ni crime ni délit ; mais qu’on n’oublie pas que ces gens sont mineurs , que la loi civile et la raison leur refusent partout la libre disposition de leurs personnes; ils changeront seulement de tuteur , leur éducation changera de système.
La loi permet aux parents de faire enfermer
leurs enfants. Je sais qu’il y a, dans certaines villes du royaume, des maisons de correction pour la jeunesse qui a eu le malheur de paraître en justice. Mais Dieu me garde, dans l’état actuel des choses , de jamais conseiller au père de famille l’incarcération de son fds, car la société n’ouvre devant lui que la prison où sont confondus le voleur et l’assassin, ou la maison de correction ou viennent s’entasser des malheureux, jeunes d’âge, mais déjà vieillis au milieu des vices et des crimes. Le remède serait pire que le mal. L’enfant paresseux et indocile serait perdu à jamais.
Quant aux maisons de correction destinées aux jeunes détenus , elles remplissent leur but ; les infortunés qu’elles renferment ont déjà manqué à l’honneur : la société fait pour eux tout ce qui lui est possible; elle les sépare de gens qu’elle suppose plus corrompus qu’eux , elle lutte contre leur dépravation , et , grâce au Ciel, de nombreux exemples attestent que ces efforts ne sont pas toujours perdus.
Mais, je le répète, il faut faire plus encore : la société doit défendre l’honneur et le repos des familles contre les dangers qui les menacent; elle doit protéger la jeunesse sans énergie contre les passions qui les poussent au fond du précipice. Les enfants d’une époque formeront la
nation vingt ans plus tard ; nos pères l’avaient compris, et notre ancienne législation était riche en lois protectrices et paternelles.
D’abord, disons quelques mots de celle de 1684, où nous trouverons de sages mesures.
Les enfants, soit garçons au-dessous de 25 ans , soit filles , des artisans et des pauvres habitants de la ville et des faubourgs de Paris, lesquels maltraiteront leurs pères ou mèrCS; ceux qui ne voudront pas travailler, par libertinage ou par paresse, et les filles qui auront été débauchées et celles qui seront en péril évident de l’ètre, seront enfermées dans les lieux destinés à cet effet, savoir : les garçons dans la maison de Bicêtre, et les filles dans celle delà Salpétrière.
Les pères, mères, tuteurs ou curateurs des enfants de famille, leurs oncles ou autres plus proches parents, en cas que leurs pères, leurs mères soient morts , même les curés des paroisses où ils demeurent, pourront s’adresser au bureau de l’ hôpital-général, où celui qui se trouvera présider commettra un ou deux des directeurs pour s’informer do la vérité des plaintes, et, sur le rapport qu’ils en feront, on leur délivrera un ordre signé de celui qui présidera et de quatre directeurs, lequel ordre ils adresseront aux officiers des maisons sus-désignées, pour y recevoir les enfants.'
Ceux qui auront obtenu lesdits ordres pourront se pourvoir devant le lieutenant du prévôt de Paris, afin d’obtenir la permission de faire arrêter lesdits enfants s’il est nécessaire.
Quand les pères ou mères qui se plaindront de la conduite de leurs enfants d’un premier lit, seront mariés en deuxièmes noces ou qu’ils auront des enfants d’un second mariage, lesdits directeurs entendront les plus proches parents desdits enfants, ou des persones dignes de foi, avant de faire leur rapport.
Les enfants demeureront dans les maisons de correction aussi long-temps que les directeurs qui seront commis pour en avoir soin le trouveront à propos; ils entendront la messe le dimanche , des prières le soir et le matin , et des lectures de piété pendant le travail.
On les fera travailler le plus long-temps et aux ouvrages les plus rudes que leurs forces et les lieux où ils seront le pourront permettre.
S’ils donnent à juger par leur conduite qu’ils veulent se corriger, on leur fera apprendre, autant qu’il sera possible, des métiers convenables à leur sexe et à leur inclination , et propres à gagner leur vie ; ils seront traités avec douceur à mesure qu’ils donneront des preuves de leur changement.
Vint plus tard l’ordonnance du 15 juillet 1760; on y lisait ce qui suit :
« Lorsque des jeunes gens de famille seront tombés dans des cas de dérangement de conduite capables d’exposer l'honneur et la tranquillité des familles, et pour lesquels ils auraient été repris de police sans cependant s’ètre rendus coupables de crimes dont les lois ont prononcé la punition , il sera permis à leurs parents de demander leur exportation dans l’ile de la Désirade au secrétaire-d’état ayant le département de la guerre et de la marine, en lui adressant les preuves du motif qui les oblige à faire cette demande ; là , ils seront employés à la culture ; s'ils se conduisent bien, ils seront renvoyés en France, même si leurs parents ne les réclament pas. »
Ce que nous remarquons dans ces fois, c’est qu’elles n’attendent pas le déshonneur complet de l’enfant pour chercher à le corriger ; elles ont foi dans sa bonté naturelle , elles cherchent à l’arracher aux périls qui l’entourent , elles se chargent d’une éducation qu’il ne peut plus recevoir utilement sous le toit paternel , elles donnent aux chefe de famille, à la société, non plus les moyens de punir , mais ceux de corriger la jeunesse qui court à sa perte.
La révolution a renversé ces lois comme abusives
et attentatoires à la liberté individuelle Je reconnais que cette législation avait ses abus. Je sais que souvent les passions privées s’en sont servi dans leur seul intérêt; mais l’on aurait dû distinguer les principes qu’elles contenaient des modes d’exécution qu’elles indiquaient; on devait conserver les uns et modifier les autres, sacrifier la forme et sauver le fond, tandis qu’on a sacrifié le fond à la haine de la forme.
Mieux vaut, dans l’intérêt des mœurs et de l’ordre, enchaîner momentanément la liberté d’un mineur qui n’en est {vas digne, qui en abuse , que d’exposer son avenir tout entier, que de mettre à la merci de sa vie, qui peut être longue, le repos de la société. Ce n’est pas tout : l’honneur, l’indépendance d’une nation, tiennent à la probité, aux vertus des citoyens qui la composent; plus sera grand le nombre des gens vicieux et criminels, plus seront proches le dernier jour de la liberté , la dernière heure de la gloire nationale. Leurs meilleurs amis ne sont pas les turbulents qui jouent à l’émeute, les jeunes cœurs qui se précipitent en aveugles dans tous les torrents qui roulent devant eux : les vrais appuis du pays, les soutiens sur lesquels il place ses espérances, sont les hommes dont la jeunesse a été sans tache, qui ont marché dans la vie en prenant pour guide la saine
morale, pour conseil le cri de l’honneur. Il faut donc lutter contre la dépravation de la jeunesse, non pas parce qu’elle perd la jeunesse, non pas parce qu’elle déshonore leur famille, mais parce qu’elle menace l’avenir du pays, qu’elle tachera sa gloire, qu’elle compromettra sa prospérité.
Je ne demande pas la réédification de la Bastille , mais je voudrais que, comme autrefois, des maisons fussent destinées exclusivement aux enfants vicieux sans doute, mais que n’ont pas encore flétri Injustice des hommes et la publicité de l’audience, à ceux dont le passé n’est pas encore souillé et dont l’avenir peut devenir pur.
Jusqu’ici je n’ai parlé que des enfants qui se trouvent au sein de leur famille'. Mais n’y a-t-il pas des enfants abandonnés, égarés, chassés de la maison paternelle, pauvres orphelins qui n’ont jamais reçu ni les caresses ni les conseils de leurs parents. 11 ne s’agit pas ici des enfants trouvés : la religion a veillé sur eux, leur sort est assuré. Mais je m’occupe de ces malheureux qui se trouvent isolés , non plus aux premiers jours , mais dans les premières années de leur vie. Ont-ils un domicile? Peuvent-ils en avoir? Ont-ils un état? Qui donc leur en apprendra? Ont-ils des moyens d’existence? Quelqu’un se demande-t-il si rien ne leur manque? La charité arrivera-t-elle toujours à temps pour faire taire
— Hiles mauvais conseils de la misère ? Quelqu’un leur a-t-il dit qu’il est un Dieu et que l’âme est immortelle? Leur a-t-on appris ce que c’est que l’honneur, la franchise, la probité? Leur a-t-on prêché le respect dû au bien d’autrui?
Et si ces malheureux ont failli , la société peut-elle leur demander compte sévère de leur conduite , elle qui n’a rien fait pour eux ; si on les acquitte faute de discernement , on ne les rendra pas ù leurs parents, ils. n’en ont pas. Personne ne les réclamera, souvent même ils ne peuvent invoquer le nom d’un seul ami. On les remettra donc purement et simplement en liberté, et alors, que deviendront-ils ? On les renfermera entre quatre murs jusqu’à leur majorité; et, dans cette hypothèse, ne vaut-il pas mieux prévenir le jugement et s’emparer d’eux avant la faute et le déshonneur qui s’y attache. 11 faut donc que la société intervienne ici comme dans le cas qui précède, qu’elle devienne la mère de tous ces malheureux que le monde abandonne et repousse ; c’est à elle à commencer ou à rectifier leur éducation ; c’est à elle à les arrêter aux bords de l’ablme , à leur ouvrir un asile où leur jeunesse se passera à l’abri de6 tentations et des dangers , un asile où ils apprendront tout ce qu’ils ignorent , où ils recevront des principes de
religion, de morale et de probité. Dans chaque département , une maison centrale doit donc s’ouvrir devant tous les jeunes enfants qui ne peuvent rester libres sans danger pour eux ou pour les autres.
Cette maison sera, non pas une prison, mais un lieu d’éducation. Un règlement de vie assez sévère devrait faire regretter aux enfants la liberté et la vie de famille qu’ils auraient perdues par leur faute. Le travail réformerait sans peine ces cœurs tendres encore, dans lesquels le vice n’a pas eu le temps de pousser de profondes racines ; des instructions religieuses, des conseils paternels éclaireraient ces jeunes âmes un instant aveuglées ; des notions scientifiques et littéraires achèveraient l’œuvre de la réforme, et un temps viendrait où ces enfants, rendus à la société, béniraient le jour où la loi se sera montrée assez forte et assez ferme pour arracher leur avenir à la licence qui le dévorait.
Quant à la forme, je ne veux pas la renaissance des lettres de cachet. Il n’est pas de but honorable qu’on ne puisse atteindre par des voies que la raison et la justice avouent.
Les formalités indiquées par le code civil suffisent toutes les fois que les parents ou les tuteurs , autorisés par le conseil de famille , portent plainte. Ce que je propose aura pour
eux un grand avantage : il n’auront plus à craindre la souillure de la prison ; ils pourront avec confiance remettre aux mains de la société l’enfant qu’ils ne savent ou ne peuvent élever. Aujourd’hui, le code civil et la puissance paternelle ne sont que des fantômes qui ne font même plus peur. Le remède est pire que le mal, et la société se trouve désarmée. Il est temps que la morale publique ressaisisse le pouvoir qui lui est dû, que le père de famille rentre dans ses droits; il faut que tous deux puissent punir sans danger, et sauver ce qui n’est pas encore perdu. Parmi les motifs qui paralyseront le bon vouloir du père de famille, il en est un tout pécuniaire : s’il fait arrêter son fils ou sa fille, il devra consigner chaque mois la somme nécessaire à son entretien, c’est assez dire que le pauvre journalier ne pourra user du droit que la loi lui. accorde : jai vu des ouvriers, gens d’honneur et de probité, maudire leur misère qui leur défendait de faire pour leurs enfants ce que leur conscience leur conseillait, et j’ai gémi avec eux de l’imprévoyance de nos législateurs. Ensuite il est certain qu’il y aura toujours des parents assez faibles pour reculer devant une requête. Il leur faut, j’en conviens, une certaine fermeté d’àme pour raconter les fautes et demander la punition de l’enfant qui porte leur nom. Les chefs de