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LE DEVOIR PATRIOTIQUE

Dunkerque^ 28 Août 1905.

En 1901, étant ministre du Comnaerce, et quelque temps après comme Président de la Commission extra-parlementaire de la marine marchande, M. Millerand avait eu à examiner la situation des diverses catégories de travailleurs qui se rallachent à cette branche importante de notre industrie nationale. Les pilotes de la station de Dunkerque otï'rirent à M. Millerand, en témoignage de leur reconnaissance, la présidence de leur assemblée générale du -28 août 1905.

Dans le discours qu'il prononça au banquef, M. Millerand posa à nouveau ce principe qu'une démocratie a plus qu'aucun autre gouvernement besoin d'ordre et d'une discipline volontairement acceptée. Si une voix isolée s'élève pour nier le de-

voir patriotique, elle doit s'éteindre sous la réprobation universelle.

Les pilotes de France ont fait au Président de la Commission extra-parlementaire de la marine marchande l'honneur de lui ofl'rir la présidence de leur^.assemblée et de ce banquet.

Leur invitation a été pour moi une bonne fortune. Je n'oublierai de longtemps l'impression saine et réconfortante que j'ai ressentie à entrer en relations avec des travailleurs comme vous, tout entiers absorbés par ce rude métier de la mer, si attachant et si beau parce qu'il est inséparable de l'idée toujours présente du péril et du sacrifice.

L'heure est propice pour conduire à votre école notre démocratie. Elle puisera près de vous des enseignements nécessaires.

A côté des ouvriers-de l'usine, des employés, des artisans, des petits commerçants, des travailleurs de la terre, vous marquerez votre place. Si vous ne vous confondez pas avec vos camarades de labeur, vous n'auriez garde de vous en isoler. Votre cœur bat à l'unisson du leur. Vos espérances sont les mômes. Votre idéal n'est pas différent. Comme eux, vous voulez toujours plus de liberté, toujours plus de justice. Avec eux vous poursuivez la légitime amélioration de votre sort, jaloux vous aussi d'assurer ]a sécurité du lendemain, ce bien si précieux.

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plus cher aux Français peut-être qu'à personne au monde.

La République a déjà réalisé, au point de vue social, d'incontestables et importants progrès. Ce qu'elle a fait n'est rien auprès de ce qu'elle projette. Le devoir des travailleurs est d'aider, dans cette lâche difficile et grandiose, dont le succès leur tient à cœur, le Parlement et le Gouvernement républicains. Vous avez en maitis l'arme émancipalrice, la liberté de vous associer, le droit de vous syndiquer.

Vous savez à qui vous lé devez, et votre gratitude m'a précédé dans l'hommage que j'adresse au grand homme d'État qui vous dota de cette inestimable conquête.

Le souvenir de Waldeck-Rousse^u est à sa place en celte assemblée. Ce Breton doux et tenace qui, toute sa vie, eut la passion et presque la hantise de l'Océan, se fût trouvé à l'aise et comme en famille au milieu de cette réunion de gens de mer, d'hommes comme lui réfléchis et silencieux, qu'il avait dès l'enfance appris à connaître et à aimer.

Il est parti trop tôt. Que sa mémoire du moins nous inspire!

S'il fut un bon serviteur du peuple, c'est qu'il se proposa toujours de l'instruire sans descendré jamais à le flatter. 11 sut, avec la même vigueur et la même éloquence, revendiquer ses droits et proclamer ses devoirs.

La démocratie française, TiUe d'un long et glorieux passé, à qui son histoire, s^s traditions, jusqu'à la place qu'elle occupe sur le globe, ont concouru à composerpeu à peu une physionomie et un rôle uniques, cette démocratie doit accepter, sous peine de déchéance, de graves et d'étroites objigations.

La première de toutes est de s'imposer à eUemême une discipline morale. Sous le régime sorti de la Révolution, d'où, de qui viendra la règle maîtresse et nécessaire, faute de laquelle surgit l'anarchie?

L'ordre, ce besoin élémentaire et primordial de toute société, n'y peut naître que de l'acceptation raisonnée et consciente d'une organisation et d'une discipline communes.

Combien e'st plus impérieux et plus pressant ce besoin d'organisation et de règl^, pour une démocratie placée comme la nôtre au milieu d'une Europe que, depuis trente-cinq ans, la justice immanente des choses condamne au système épuisant de la paix armée !

Paix précaire qu'il ne suffit pas que nous voulions passionnément garder, pour que nous soyons assurés de la maintenir, car elle ne dépend pas que de nous. Si les hommes de violence et de proie nous font horreur, nous n'éprouvons que mépris et répugnance pour les victimes résignées et passives vouées à la boucherie. Le plus sur moyen que nous con-

servions la paix, c'est qu'on sache que nous ne craignons pas la guerre.

Qui a rhonneur el la responsabilité de parler à ce pays ne saurait lui tenir aujourd'ui un -J^ngage différent de celui qu'au lendemain de nos désastres, avec tant de mesure et de fermeté, lui faisait entendre Gambetta, lorsque après avoir sauvé Thonneur il préparait rétablissement définitif de la République dans la France relevée.

Aujourd'hui, comme alors, le devoir militaire est le devoir de tout citoyen. La France a besoin, autant que jamais, pour la sauvegarde de son indépendance, d'une armée redoutable et d'une flotte puissante. Tous les partis le reconnaissent. Qu'une voix isolée s'élève pour nier le devoir patriotique. : elle parle dans le déseï^ et s'éteint sous la réprobation universelle.

Ce pays est d'esprit trop clair, de sens trop aiguisé, il a trop la volonté et l'ardeur de vivre, pour se laisser prendre au piège de ces exercices de rhétorique meurtriers.

Une besogne urgente et ardue le sollicite. Il a entrepris de mener à bien l'œuvre politique et sociale la plus audacieuse dans sa logique.

Le pays de la Déclaration des Droits de Phomme entend donner au monde le spectacle, jusqu'à lui inconnu, à\\ne nation uniquement gouvernée, à l'exclusion de tout pouvoir traditionnel ou surnaturel, par la raison II veut

s'attaquer à louiez les iniquités accumulées par les siècles pour, sur leurs ruines, fonder le règne de la justice.

Que de dilficultés à vaincre, que d'obstacles h surmonter avant de toucher le but! Co n'est pas trop, pour y réussir, que de concentrer loutes ses forces, de les porter à leur maximum d'intensité.

Certes nous disposons de ressources naturelles d'une variété et d'une abondance admirables. JNos agriculteurs, nos commerçants, nos industriels — pour ne parler que d'eux — rivalisent d'ingénieuse et efficace activité. Ils ont moniré, ils montrent chaque jour quel est le ressort de notre race et qu'on peut tout en espérer. Nous sommes légitimement fiers de notre puiss^ance d'épargne, de noire crédit. Si, pour toucher un point qui vous intéresse de plus près, notre marme marchande a vu sa prospérité fléchir, elle n'attend, qu^un peu d'encouragement et d'aide pour se relever et pour reprendre la place qu'une grande nation commerçante et colonisatrice n'a pas le droit de déserter. J'éprouverais quelque embarras à louer ici, comme il convient, Tadmirable population de nos côtes : mais, entre mille preuves de notre vitalité, il me sera permis de citer et de souligner d'un mot la merveilleuse expansion du port de Dunkerque sous la troisième République.

^yons foi en Tavenir et sachons en attendre, avec une tranquille certitude, les réparations nécessaires. Jamais Tesprit public en notre pays ne fut moins fiévreux ni plus maître de lui.

L'homme politique expérimenté qui a la charge et rhoiineur de parler, à cette heure, au nom de la France, n'ignore pas qu'il peut s'appuyer sur une opinion publique avertie et réfléchie.

La République française sait où elle va et ce qu'elle veut. Sans forfanterie comme sans faiblesse, sûre de son droit, confiante en sa force, elle poursuif, dans le calme et dans la paix, l'accomplissement de ses destinées pour le développement de la civilisation et pour le bien de l'humanité.

YV

L'ŒUVitE DE LA LÉGISLATURE PROCHAINE

Salle Vianey, 23 Février 1906.

Le 23 février 1906, au ntomeat du renouvellement de la Chambre des Députés, — les élections eurent lieu en mai, — le Comité républicain sociali^^te du XU« arrondissement ouvrit la période électorale par un discours-programme que fit son élu, M. Millerand.

L'oeuvre de la législature prochaine, tel en fut le thème.

Après avoir constaté que la loi de séparation, qui avait été votée dans un esprit empreint de libéralisme, apportait un changement dans Torientation de la politique française, le député du XII'' esquissa les principales réformes qui, tant à la Chambre qu'au Sénat, attendaient d*être examinées et résolues.

Il en forma deux groupes : les questions économiques et sociales; les questions politiques.

Dans sa péroraison, prévoyant déjà les conséquences des théories antipatriotiques, il demandait au parti républicain socialiste de dissiper toute équivoque et toute confusion en répudiant énergiquement cette « criminelle folie». Il sollicitait qu'on se prononçât contre, sans subtilité.

Le Comité lépublicain socialiste, avec lequel, depuis plus de seize ans, je marche en complet accord dans cette circonscription, a estimé que

rheure était venue d'esquisser les grandes lignes du programme qui, dans les quatre années de la législature prochaine, doit, selon nous, remplir l'activité du parti républicain. Je prends la parole ce soir, pour déférer à son désir.

Un changement profond vient d'être introduit dans la vie de ce pays par le vote de la Séparation; elle est rentrée dans les lois, il resle à la faire passer dans les mœurs. En dépit de manifestations violentes, que les catholiques sages et prévoyants doivent être les premiers à déplorer, malgré des protestations qu'il était aisé de prévoir, il faut compter que du côté de l'Eglise les conseils de prudence et de paix prévaudiont.

Quant à nous, nous sommes décidés à appliquer dans l'esprit où elle a été votée une loi de liberté qui doit atteindre ce double but : assurer aux croyants de toutes confessions le libre exercice de leur religion, consacrer l'indépendance complètQ de rÉtat et des Eglises. Cette question capitale ainsi réglée, les pouvoirs publics n'auront plus ni raison ni prétexte pour perdre leur temps aux querelles si âpres et si desséchantes nées de la lutte anticléricale. Ils seraient désormais sans excuse de ne pas se donner tout entiers au développement de la grandeur et de la richesse du pays définitivement entré en possession de sa forme nécessaire de gouvernement, de celle qui lui permet de gérer souverainement lui-même ses propres intérêts.

C'est aujourd'hui un lieu cotnmun — et quel signe plus décisif du progrès de nos idées? — d'affirmer que, dans une grande démocratie de suffrage universel telle que la nôtre, la réalisation des réformes sociales doit^ tenir dans les préoccupations publiques la première place. La législature qui finit lègue à celle qui viant une grande œuvre à mettre au point et à accomplir : l'assurance sociale c<mtre la vieillesse, la création des retraites ouvrières. Je veux me contenter aujourd'hui d'en enregistrer l'adoption par la Chambre; nous aurons plus d'une fois? Toccasion de reprendre ensemble ce sujet. Elle constitue Tun des chapitres d'un livre dont quelques autres sont, les uns. presque achevés, les autres à peine ébauchés.

L'assurance contre les accidents est aujourd'hui complètement entrée dans les mœurs : il ne reste plus qu'à en étendre l'application au commerce et à l'agriculture.

L'assurance contre la maladie a été, grâce aux progrès de la Mutualité, poussée déjà assez loin; elle est appelée à recevoir, par suite de l'organisation des retraites ouvrières, et des encouragements considérables que décerne la loi aux Sociétés de Secours mutuels, un nouveau stimulant.

Nous avons jeté le germe de l'assurance si importante contre le chômage par l'inscription dans la loi de finances d'un crédit de subvention

aux iiistilutions libres déjà fondées pour combattre ce fléau par les associations privées, notamment par les syndicats ouvriers.

11 faudra enfin tenir la promesse si souvent renouvelée aux employés et ouvriers de chemins de fer d'améliorer leur régime de travail et de retraites.

Ce n'est pas assez de garantir les travailleurs contre les risques de la vie par l'organisation d'assurances sociales. La société se doit à elle-même de leur assurer des conditions humaines de travail, principalement dans ces grandes agglomérations dues au progrès de la science et au développement du machinisme.

Je revendique l'honneur d'avoir obtenu du Parlement, en 1900, le vole de la loi de dix heures. Seuls en profitent les hommes qui travaillent en collaboration avec des femmes ou des mineurs. Ainsi limitée, son application a soulevé des difficultés de diverses sortes. Le .Sénat a voté, sur l'invitation de MM. Méline et Richard Waddington, une proposition de loi dont la Chambre est saisie et que la législature prochaine devra reprendre. L'Association pour la protection légale des travailleurs a, au rapport de MM. Strohl et Fagnot et au mien, adopté sur celte question un projet qui, le moment venu, devra retenir l'attention des Chambres. En même temps que par l'extension de la loi de dix heures à tous les adultes disparaissent des

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griefs justifiés, un mode nouveau de limilation du travail emprunté à Tindustrie anglaise, la réglementation hebdomadaire qui assure aux:

travailleurs le repos si précieux do Taprès-midi du samedi, pourrait être facultativement adopté. Ces mesures devront être complétées par l'aâoption de la loi sur le repos hebdomadaire depuis longtemps en suspens devant le Sénat.

D'autres propositions de loi doivent aboutir qui ont trait à l'organisation des travailleurs. La Chambre est saisie par sa Commission du travail d'une proposition de loi qui reprend à peu près intégralement les dispositions relatives à l'extension de la loi de 1884 sur les syndicats, soumises à la législature précédente par Waldeck-Rousseaii et par moi.

L'organisation des Conseils du travail, qui a subi un temps d'arrêt, devra être reprise et étendue.

Telles sont, dans leurs grandes lignes, quelques-unes des réformes les plus urgentes qui intéressent les travailleurs. Sous ce vocable, qu'on le sache bien, nous n'entendons pas seulement viser les ouvriers « urbains »; un des résultats de la loi des relraites aura été de mettre en lumière la convenance qu'il y a à traiter sur le même pied les ouvriers agricoles et leurs camarades des villes. Cette vue équitable doit inspirer et commander toutes les lois sociales. Sans doute les modes d'application

peuvent différer avec le genre de travail; les principes sont identiques. Il n'est pas moins important pour l'ouvrier des champs que pour l'ouvrier des villes d'êlre assuré contre les accidents du travail, conire la maladie, contre le chômage, contre la vieillesse. Dépendant par la nature même de ses occupations des variations et des caprices du temps, menacé à chaque instant d'en être la victime, le travailleur agricole doit trouver, et il trouve déjà dans l'organisation sociale, un secours et une protection nécessaires. Les assurances contre les intempéries et les épizooties se multiplient, le crédit agricole se développe, les syndicats agricoles deviennent de plus en plus nombreux. Les associations de production appliquées aux produits de la terre et de la ferme prennent un développement aussi heureux qu'important. Des lois ont été votées, d'autres sont sur le point de l'être, inspirées de cet esprit. Parmi les plus intéressantes, il convient de citer celle qui se propose d'acclimater sur notre sol le « homestead », c'està-dire de garantir au petit propriétaire qu'il ne sera pas évincé du lopin de terre qui constitue son instrument de travail. En tournant de ce côté ses préoccupations, le gouvernement républicain fait acte de prévoyance patriotique autant que de justice sociale. Trop de motifs poussent déjà à l'exode des champs vers la ville, pour qu inconsciemment le législateur y aide. Entre

les travailleurs, la démocratie ne connaît pas de distinction, et l'époque est passée oîi Ton se flattait d'opposer à la République des ouvriers la République des paysans.

En disant qu'entre les travailleurs Ja démocratie ne fait pas de distinction, j'ai par avance répondu aux questions débattues ces temps derniers au sujet d'une catégorie particulière de travailleurs : les ouvriers et employés de l'État.

Le règlement de leur sort ne constitue, à vrai dire, qu'un cas particulier d'un problème général. On a versé beaucoup d'encre et dépensé beaucoup d'éloquence pour savoir si ouvriers et employés de TÉtat animaient ou non le droit d'apposer l'étiquette syndicale sur les associations que la loi de 4901 leur ^permet, comme à tous les citoyens, de fonder, en y attachant des droits, à peu de chose près, identiques à ceux que confère la loi de 1884.

J'avoue ne pas avoir encore réussi à découvrir l'intérêt de celte polémique. Sous celte question de forme une autre se pose, la vraie, qui est de savoir s'il sera permis aux ouvriers et employés de l'Etat, aux fonctionnaires de tout ordre de Compromettre, par une cessation subite et simultanée du travail, les services publics dont ils ont la charge, les intérêts . nationaux les plus délicats et les plus considérables.

Question grave, à coup sûr. Mais l'est-elle beaucoup moins lorscju'elle se pose entre les

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ouvriers et les employeurs de l'industrie privée? On a vite oublié, pour ne parler que de celles-là, les grèves qui ont désolé Marseille. Pense-t-on que pour s'être produites entre particuliers elles n'aient pas causé à l'intérêt général le tort le plus sensible? Que conclure de là, sinon que, cotnme je l'indiquais, la situation des ouvriers et des employés de l'État n'est qu'un cas parliculier d'un problème plus général et qu'il convient de résoudre l'un et l'autre selon les mêmes principes généraux, sans oublier cependant que le cas des ouvriers et employés de l'État est à la fois plus aigu, et, j'ose le dire, plus aisé à résoudre.

En 1900, le Gouvernement a déposé, sous la signature du président du Conseil, Waldeck- RouseaUj et sous la mienne, un projet repris par moi, en 1902, à titre de proposition de loi, sur le règlement des conflits du travail et sur l'organisation ouvrière. Il faudra bien, et le temps y travaille, qu'on se décide enfin à en aborder l'examen, qu'on se résolve à faire cesser l'anarchie économique qui a déjà causé à tant de familles ouvrières, comme à la production nationale, d'incalculables dommages. Dès à présent, les administrations publiques ont la faculté, et par conséquent le devoir, d'appliquer à leur personnel d'ouvriers et d'employés des règles d'organisation qui, en assurant la solution équitable des. conflits particuliers ou collectifs,

rendent inutiles et par suite impossibles des grèves dont le souci le plus élémentaire de Tintérêt national ne permettrait à aucun gouvernement d'accepter Téventualité.

Comment prononcer les mots de réformes sociales sans que, comme un écho, ne répondent ceux de réformes financières. Tous les minisires des finances qui se sont depuis dix ans et plus succédé au pouvoir, appartenant d'ailleurs à toutes les nuances de l'opinion républicaine, ont tour à tour accepté l'idée et proposé des formes diverses d'un meilleur aménagement de nos contributions publiques. Sans vouloir, dans cet exposé rapide, m'arrêter aux détails, je ne rencontrerai pas de contradicteur si je dis que la réforme si souvent promise de notre régime fiscal ne peut être plus longtemps ajournée, imposée qu'elle est d'ailleurs par les nécessités de la politique générale.

Il faut qu'un pays ait les finances de sa politique. Or, la démocratie française n'a pas seulement à supporter les charges de la politique sociale dont j'esquissais les lignes principales, elle entend ne délaisser aucun de nos grands intérêts nationaux. Ceux de notre industrie, de notre agriculture, de notre commerce réclameni, à cette heure même, une sollicitude particulière.

Le régime douanier de l'Europe centrale vient de subir de profonds remaniements ; il est impossible que nous n'en ressentions pas la

répercussion. La question est d'ailleurs posée. Hier le Parlement votait à la dernière minute une convention avec la Russie qui ne laisse pas que d'ouvrir une brèche dans les bases sur lesquelles repose le régime économique de 1892.

Des négociations se poursuivent en ce moment même avec la Suisse.

Un procédé nouveau a fait son apparition dans la rédaction de ce genre de conventions internationales : la spécification des larifs. Elle permet de tourner la clause de la nation la plus favorisée et d'en ravir en fait le bénéfice à tel pays que Ton veut, rien qu'en multipliant les articles du tarif et en donnant à chacun d'eux une définition à la fois si minutieuse et si précise que les produits du pays visé soient exclusive- ' ment frappés d'un droit qui épargne tous les autres.

Pour nous défendre efficacement contre des procédés de cette nature, nous avons à coup sûr, on l'a dit avec raison, autant d'ingéniosité que nos rivaux. Mais pour les combattre nous avons autre chose et mieux à faire : c'est de ne négliger aucune des armes qui peuvent être à notre disposition dans la lutte économique, c'est de mettre en valeur toutes nos richesses naturelles.

Mon collègue et ami Pierre Baudin et moi avons eu l'honneur de prendre l'initiative d'un programme de travaux publics, ratifié d'avance

rm

par Tapprobation des intéressés. Il faut en poursuivre rachèvement. L'exemple donné tout près de nous par nos concurrents économiques, à Anvers, à Hambourg, ne doit pas être perdu. L'a question de l'autonomie de nos grands porls^ celle des porls francs, celle des tarifs soudés de chemins de fer et de navigation se posent de la manière la plus urgente. Loin d'éluder ces problèmes d'une importance vitale, il faut les résoudre sans retard au mieux de nos intérêts. Un élément indispensable de la richesse économique d'un pays est sa puissance matérielle. Avec qui se refuserait à tenir, dans Tétat actuel de l'Europe, le devoir militaire pour le premier devoir d'un citoyen français, il n'est pas de discussion possible. Personne moins que moi n'est tenté d'exagérer l'importance d'une agitation toute de surface ni de tourner au tragique ce qu'il suffit de prendre au sérieux. Mais puisque nous avons eu la tristesse de voir une poignée de socialistes se parer du titre d' anti-patriotes, c'est à ceux qui, comme nous, ont depuis longtemps adopté la qualification de socialiste et formulé un programme socialiste, de faire entendre la répudiation la plus catégorique de cette criminelle folie. Là-^dessus on ne saurait souffrir ni subtilité, ni équivoque. Lés fauteurs d'une telle entreprise il faut être pour ou contre. Nous sommes contre, sans réticence.

Non seulement parce qu'au point de vue secon-

ire des lutles politiques, rien plus que le .ccès, même apparent ou éphémère, de tels ^ xradoxes ne serait propre à favoriser, par une invincible réaction, la floraison du chauvinisme et du nationalisme; mais parce qu'à un point de vue supérieur et primordial il mettrait en péril Fexistence même de la Patrie, Aussi bien, sans rien perdre de son caractère, Tarmée tend de plus en plus, avec le service réduit, à devenir une grande école; et je suis heureux de saluer rentrée dans ses rangs de générations nouvelles d'officiers chaque jour pénétrés davantage du rôle si noble et si élevé qui leur incombe.

Notre politique extérieure n'est et ne peut être que le rayonnement de notre politique intérieure. Résolument pacifique, respectueuse de l'indépendance et des droits d'autrui, comme elle est jalouse des siens, fidèle à ses alliances et à ses amiliés, la République française entend consacrer TefFort essentiel de sa diplomatie à développer, par une série ininterrompue de conventions internationales,^ les améliorations qu'elle aura d*abord réalisées chez elle. Ainsi, en même temps qu'elle servira la cause de la civilisation et de l'humanité, elle défendra, de la manière la plus heureuse et la plus légitime, ses intérêts propres. Une situation intolérable serait faite à nos producteurs s'ils devaient subir le poids d'une législation sociale extrêmement développée, sans que leurs concurrents eussent à.

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supporter des charges équivalentes. C'est cette double pensée qui a inspiré, à Berne, les délégués du Gouvernement français. De celte Conférence est sortie une entente internationale, qui sera bientôt un fait accompli, sur le travail de nuit des femmes» Nous devons nous appliquer à poursuivre la réalisation d'autres ententes de même nature.

Telle est la politique que nous croyons pouvoir recommander à Tadoption du Parti républicain. Il faut à cette politique ses instruments : des Pouvoirs publics confiants dans la grandeur de la tâche à laquelle ils travaillent, animés de la seule passion du bien public, serviteurs du pays et non prisonniers d'un groupe, qui ne soient, pour traduire d'un mot ma pensée, ni des sceptiques, ni des sectaires; un Gouvernement qui sache prendre l'initiative et assumer la responsabilité des réformes; qui, en possession de la confiance de la majorité, comprenne que son rôle est de la guider plutôt que de la suivre; des représentants du peuple, dignes de ce beau nom, assez conscients de leurs devoirs envers le pays pour subordonner les considérations locales à l'intérêt général.

Former ce vœu, c'est du même coup proscrire le scrutin d'arrondissement. Il a porté ses fruits naturels. Les plus éminenls des républicains avaient prévu de loin le spectacle dont il nous a été donné d'être les témoins attristés, et con-

damné avec la dernière énergie un régime électoral qui renfermait en soi'les causes fatales tic sa ruine. Qui de nous a oublié la. sévérité ♦ des jugements prononcés par les Gambetta, les Waldeck-Rousseau et tant d'autres sur le scrutin d'arrondissement? Le système n'a que trop justifié leurs appréciations et leurs craintes, et • ce n'est rien exagérer que dire que la France et la République ne sauraient, sans danger, y être plus longtemps soumises. La réforme électorale sera la réforme politique de la législature prochaine. Dans le scrutin de liste et la représentation proportionnelle, le Suffrage universel trouvera enfin les règles tutélaires indispensables à l'exacte et complète manifestation de ses volontés.

L'œuvre, vous le voyez, ne manque pas à la ' législature prochaine. Que tous les républicains, sans distinction de nuance de la Montagne à la Plaine, s'unissent en un courageux effort, pour réaliser ce programme pacifique et fécond sous les auspices et la conduite du citoyen droit et sage qui vient d'inaugurer, au milieu de la respectueuse sympathie du pays républicain, une présidence qui doit être riche en œuvres de liberté, de justice et de solidarité.

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