L'AUTONOMIE DES PORTS
Deuxième Congrès des Travaux publics, Bordeaux, 11 Octobre 1907.
A Toccasioa de T Exposition maritime de Bordeaux, le deuxième Congrès des Travaux publics se tint dan§ cette ville. M. Millerand présida les première et cinquième sections réunies qui avaient à s'occuper de l'amélioration des ports de commerce et de la personnalité civile à donner aux grandes œuvres d'utilité publique.
Il y prononça le discours suivant :
J'ai eu riionneur imprévu et le très grand avantage de présider aux travaux de vos première et cinquiènie sections réunies, chargées, comme vous le savez, d'étudier. Tune, Tamélioration des ports de commerce, l'autre, la personnalité civile à donner aux grandes œuvres* d'ulililé publique.
A ce tilre, et tout en laissant à nos collègues, en particulier à nos éminents rapporteifrs, MM. Maury et Lethel, le soin de s'expliquer sur chacun des vœux en particulier, je vous deinande la permission, en guise de préface précisément
à rexamen et au vole de ces vœux, de vous soumettre quelques observations tout à fait générales.
En lisant les documents si intéressants, rassemblés en vue de ce Congrès, vous avez, j*en suis sûr, été, comme moi, frappés des affligeantes constatations qui y réapparaissent comme un refrain.
Un demi-siècle ne s'est pas écoulé et Marseille, qui occupait sur la liste des grands ports -d'Europe le second rang, tombe au sixième.
Sans doute, le mouvement maritime des entrées n'a pas cessé de s'y accroître, mais sur un rythme infiniment plus lent que celui des cités rivales: et Anvers passé de 546.000 tonnes dé jauge en 1860 à 9.816.000 en 190S, et Hambourg bondissant dans Ja môme période de 948,000 tonnes à 10.400.000.
De même le mouvement ^otaldenos échanges n'a pas cessé de s'accroître; mais combien celui de nos concurrents s'est augmenté plus rapidement !
En moins de trente ans, l'Allemagne et les Et^ts-Unis nous ont rejoints et largement distancés; et voici que nous sommes serrés, et de très près, par les Pays-Bas.
Quant à la décadencé de notre marine marchande, des débats récents et répétés ne nous laissent malheureusement pas le droit de conserver aucun doute- sur la triste réalité.
Devant de pareilles constatations, que faire? Gémir, nous lamenter, nous résigner? Assurément non.
Le mal est connu. Il faut trouver le remède et l'appliquer.
Eh bien ! quelles sont les causes de cette infériorité de nos ports, de cette atonie de notre système circulatoire ? Comment se fait-il qu'un pays, qui semble désigné par la nature comme le passage naturel des pays d'outre-mer au centre de l'Europe, comment se fait-il que le pays de la Loire et du Rhône ait laissé se créer en dehors de lui, et par conséquent contre lui, des courants commerciaux si malaisés ensuite à rectifier? Pourquoi nos commerçants et nos industriels en sont-ils réduits à attendre des grands travaux d'intérêt public dont l'utilité, dont la nécessité, dont l'urgence ne sont contestées par personne?
Je ne veux. Messieurs, quant à moi, faire le procès, ni de notre régime électoral — c'est ici un domaine qui nous est interdit — ni de notre administration. Il est trop aisé d'en médire, beaucoup plus peut-être que de s'en servir, encore bien que ce s it un merveilleux outil de Iravail pour qui veut en user. Laissons donc de côté les critiques stériles et allons au but, cherchons le remède.
Ce remède, Messieurs, vous le connaissez bien. C st la troisième fois, en sept ans, que se
réunit ce Congrès national des travaux publics français... C'est la troisième fois que vous Tindiquez et que vous le recommandez ; il s'appelle d'un nom qui en dit à la fois trop et pas assez : l'autonomie des porls. Trop, parce qu'il ne s'agit pas de faire des ports de pelits États dans rÉtal, isolés du reste de la nation et absolument indifférents h l'ensemble des grands intérêts du pays; pas assez, parce que ce n'est pas seulement pour les ports mais pour les voies navigables qui sont leurs affluents nourriciers, et d'une manière générale pour les grands travaux ^ d'utilité publique, que ce procédé peut et doit ' être appliqué.
En quoi consiste-t-il ?
Il consiste à donner à l'initiative des intéressés directs, Chambres de commerce, municipalités. Conseils généraux. Syndicats autonomes où seront représentés les grands intérêts locaux régionaux et nationaux, le droit de s'affirmer, avec, bien entendu, les corollaires nécessaires à toute initiative qui veut aboutir, c'est-à-dire avec la responsabilité et les charges, mais aussi avec l'administration, l'exécution et le contrôle. {Applaudissements. )
L'idée, Messieurs, je vous le disais, n'est pas neuve dans les milieux commerciaux, industriels et politiques; il faut la faire pénétrer dans le grand public, il faut lui conquérir cette puissance sans laquelle il n'y a cas d^ 'j.nsl^ç.^^
durable sous un régime de suffrage universel, Topinion publique. , •
C'est votre tâche, Messieurs, et ce sera votre honneur. 11 faut montrer au pays ce qu'ont fait, ce que font en ce moment tous nos concurrents : et TAngleterre, et la Belgique avec Anvers, et la Hollande avec Rotterdam, et TAIlemagne avec Brème et Hambourg, et aussi et surtout l'Italie avec Gênes, dont Je consortium est un exemple si propre à être imité et si digne d'être suivi.
Ah! Messieurs, ils savent bien, nos rivaux, que le quai, le bassin qu'on construit dans un port ne doit pas viser h la perfection d'un objet d'art dont on peut dire que le temps ne fait rien à l'affaire ; ils savent que ce bassin^ ce quai, il n'atteint, ne remplit son office, que si, rapidement construit pour les besoins d'aujourd'hui, il peut avec la même facilité et la même rapidité être démoli et remplacé demain pour la satisfaction des besoins nouveaux. [Bravos., vifs applaudissemenls,)
Bon pour nous, de mettre quatorze ans à nous décider à entreprendre, au Havre, des travaux devenus insuffisants à l'heure où l'on se résout à les commencer.
Esl-ce que par hasard nous ne pouvons pas faire aussi bien et j'oserai même dire mieux que nos rivaux? Mais, Messieurs, la preuve en est écrite sur tous les pomts du ^lobe, dans tant
de ports étrangers, de la main de nos entreprepreneurs et de nos ingénieurs.
Un pays aussi riche que le nôtre de ressources et d'hommes n'a pas le droit d'être pessimiste. L'avenir nous appartient, mais à une condition, c'est que nous passions de la parole aux actes, c'est que nous sachions vouloir et réaliser enfin nos conceptions.
Nous le pouvons, et le pouvant nous devons le faire. Il faut en finir avejc des routines meurtrières qui nous ont trop coûté, et qui menaceraient de nous coûter davantage encore dans l'avenir.
Messieurs, ne nous faisons pas d'illusion. Ce qui s'agite, dans ce débat, sous ces problèmes en apparence exclusivement techniques, ce n'est rien autre que la question même de la grandeur morale de ce pays, intimement liée à sa prospérité économique. ( Vifs applaudissements, )
Si l'on veut, comme celui qui vous parle le veut d'une façon ardente, et comme, j'en suis sûr, nous le voulons tous, si l'on veut que notre démocratie remplisse toute sa destinée, qu'elle continue à être la grande initiatrice qu'elle a été dans le passé, de la justice sociale comme de la liberté politique, il faut qu'elle soit forte et forte à tous les points de vue : puissance économique, puissance militaire, l'une et l'autre sont également nécessaires à un peuple qui ne veut pas déchoir. [Applaudissements prolongés,)
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Eli bien! rien certes n'est perdu; mais il est temps et grand temps de nous ressaisir. C'est pour moi une très grande joie et un très grand honneur que d'avoir été modestement associé à l'œuvre que vous accomplissez en ce moment. Il faut la continuer; parlez, agissez, faites passer dans les esprits la foi qui vous anime et pour le bien et pour le salut de ce pays, j'en ai la confiance, vous serez entendus et suivis. {Triple salve (T applaudissements,)