INAUGURATION OE L'EXPOSITION
15 Avril 1900.
Le 15 avril 1900, M. Loubet, Président de la République, ayant à ses côtés les présidents des deux Chambres et tous les membres du Gouvernement, ouvrit officiellement l'exposition universelle.
M. Miilerand, qui avait dans ses attributions les services de cette œuvre colossale, la présenta dans le discours qu'on va lire.
Monsieur le président de la République, Monsieur le président du Sénat, Monsieur le président de la Chambre des
députés, Messieurs,
L'effort persévérant, Ténergie passionnée de M. Alfred Picard et de ses collaborateurs ont
mené à lexme Fœuvre prodigieuse que je vous présente aujourd'hui. On ne saurait, sans commettre d'injustice, vouloir extraire des noms de la liste touffue d'artistes, d'ingénieurs, d'entrepreneurs, d'industriels, qui furent les artisans de ces merveilles. Je les louerai, et avec eux l'innombrable légion des travailleurs anonymes dont les mains ont édifié ces palais, en adressant rhommage de la gratitude publique à leur chef, à l'ingénieur émérite, à l'administrateur hors pair, à l'homme de modestie, de labeur et de volonté, qui les a conduits à la peine et à l'honneur.
L'univers s'est associé à la France dans celte entreprise gigantesque. Le Gouvernement de la République remplit un devoir bien doux d'hospitalité et de reconnaissance en exprimant ses remerciements aux souverains, aux chefs d'Etat, aux peuples amis qui ont montré tant d'empressement et de bonne grâce à accueillir notre invitation.
Le visiteur de l'Exposition leur devra ce miracle de pouvoir en quelques minutes faire le tour du monde. Des types de toutes les architectures, groupés côte à côte, sur les deux rives de la Seine, en un chatoyant et harmonieux désordre, captiveront son imagination en amusant ses yeux.
Et, par une naturelle association d'idées, ce décor fera naître en son esprit cette réfihexion,
OÙ se résume comme la moralité de ces assises internationales, que, si éloignés qii*ils paraissent les uns des autres par l'éducation, la coutume et le préjugé, tous, fils de races variées, citoyens de nationalités diverses, appartiennent à la même famille, dont leur devoir comme leur intérêt est de travailler à grossir le commun patrimoine de science et de beauté.
Quels progrès peuvent être réalisés, quelles transformations opérées, en Tespace seulement de trois générations, un regard jeté sur Texposilion centennale suffira à nous le révéler.
L'heure viendra oii d'autres voix plus autorisées que la mienne feront Tinvenlaire des trésors artistiques que renferment ces édifices. Je bornerai mon ambition à rappeler comment s'est renouvelée, en cent ans, la face du monde matériel.
Les mots manquent pour rendre la grandeur et l'étendue de cette révolution économique.
Sous notre main nous avons vu les forces de la nature s'asservir et se discipliner. La vapeur, l'électricité, réduites au rôle de servantes dociles, ont transformé les conditions de l'existence.
La machine est devenue la reine du monde.
Installé en maître dans nos usines, l'organisme de fer et d'acier chasse et remplace, par un lent et continu envahissement, les travailleurs de chair et d'os "dont il fait ses auxiliaires.
Quel changement dans les relations hu-
maines ! Les distances diminuent jusqu'à disparaître. En quelques heures sont dévorés des parcours qui ne s'accomplissaient jadis qu'au prix de jours et de semaines. Le téléphone fait entendre à notre oreille la parole et jusqu'au timbre de la voix d'un ami séparé de nous par des centaines de lieues...
Pendant que croissent à l'infini l'intensité et la puissance de la vie, la mort elle-même recule devant la marche de l'esprit humain.
Le génie d'un Pasteur, pur bienfaiteur de l'humanité, dont la gloire n'est attristée d'aucune ombre, centuple le pouvoir de la chirurgie et de la médecine. Le mal, saisi à son origine, isolé, cède ; et voici qu'apparaît à l'horizon prochain l'époque heureuse oii les épidémies, qui ravageaient les cités et décimaient les peuples, ne seront plus que les souvenirs terrifiants et comme les légendes du passé.
Ainsi la science multiplie, avec une admirable prodigalité, les moyens qu'elle met à la disposition de 1^'homme pour plier à ses lois lefe forces extérieures ou se garantir de leur hostilité.
Elle lui rend un plus signalé service en lui livrant le secret de la grandeur matérielle et morale des sociétés qui tient en un mot : solidarité.
Nous sommes les héritiers des fautes comme des mérites de nos pères, et nous écrivons déjà
l'histoire de nos fils. Solidaires de nos ancêtres, comment ne le serions-nous pas de nos contemporains ? Il n'est pas que des contagions physiques : les maisons pauvres où s'abritent les germes morbides, les cerveaux incultes où fermentent la superstition et la haine, constituent des périls dont une intelligentie prévoyance suffirait à nous convaincre qu'il faut hâter la disparition. Triompher de l'ignorance, vaincre la misère, quel plus haut, quel plus pressant devoir social ? Si Taltruisme n'était le plus généreux et le plus doux des sentiments, qui trouve en lui-même sa récompense, il puiserait dans l'intérêt personnel sa plus solide justification.
Jugez ses progrès à ses œuvres : institutions de prévoyance, d'assistance, de mutualité, syndicats, associations de tout genre destinées à grouper er> un faisceau résistant les faiblesses individuelles — autant de témoignages de la solidarité humaine.
Elle vise à atténuer, au sein de chaque nation, les inégalités choquantes nées de la nature ou du régime social ; elle se propose d'unir dans les liens d'une fraternité véritable les enfants d'un même peuple. Ses effets ne s'arrêtent pas aux frontières.
Intérêts, idées, sentiments se mêlent et s'entre-croisent sur toute la surface du globe, comme ces fils légers où vole la pensée humaine.
Bienfaisante complexité, qui nous perixiet déjà d'entrevoir Tère nouvelle dont, hier même, une nobla initiative posait, à la' Conférence de La Haye, les premiers jalons.
Oui, plus fortement se nouent les relations internationales, issues de la mulliplicité des besoins et de la facilité des échanges, plus nous avons de raisons d'espérer et de croire qu'un jour viendra où le monde ne connaîtra plus que les rivalités fécondes de la paix et les luîtes glorieuses du travail.
travail, travail libérateur et sacré, c'est toi qui ennoblis et c'est toi qui consoles ! Sous tes pas, l'ignorance se dissipe, le mal s'enfuit. Par^ toi, l'humanité, affranchie des servitudes de la nuit, monte, monte sans cesse vers celte région lumineuse et sereine, où doit un jour se réaliser l'idéal et parfait accord de la puissance, de la, justice et de la bonté.