Joan. III
3. Joseph Roui. Nouvelles Pensées. Dieu. La Religion, xiii. k. Traité de la Concupiscence, ch. iv.
Par le visible allez à l'invisible. Pénétrez jusqu*à l'âme, jusqu'à l'infinie sagesse, à l'éternel amour. « Ce que je sais, disait saint Augustin, à n'en pouvoir douter, c'est que je vous aime, ô mon Dieu... Et qu'estce que j'aime en vous aimant? Est-ce la beauté corporelle? Un éclat passager? Est-ce un rayon de la lumière, si douce à mes yeux? Sont-ce les douces mélodies du chant, la suave odeur des fleurs et des parfums, des aromates, la manne, ou le miel, ou les délices de la volupté? Oh ! non, ce n'est pas là ce que j'aime en vous aimant. Et cependant j'aime une lumière, une voix, un parfum, un aliment, une volupté, en vous aimant. Lumière, mélodie, parfum, aliment^ volupté, qui ne se goûtent que dans l'âme; lumière qui défie les limites de l'étendue, mélodie qui ne connaît pas les mesures du temps, parfum que ne disperse aucune brise, aliment qui rassasie sans dimmuer la faim, volupté dont la puissance n'amène jamais la satiété : voilà ce que j'aime en aimant Dieu*. »
Un soir, à cette heure mystérieuse et charmante où tous les bruits tombent, où de la terre vers le ciel montent les voix du silence, Augustin se promenait au bord de la Méditerranée. Le ciel du midi, les vastes
1. Confess. lib. X, cap. vi. — Non dubia, sed certa conscientia, Domine, amo te... Quid autem anio, cum te amo? Non speciem corporis, nec decus temporis, nec candorem lucis, ecce istis amicum ociiJis, non dulces melociias cantilenarum omniœodarum, non floruni et unguentorum et aromatum suaveolentiam. non manna et mella... Non hœc amo, cum amo Deum meam; et tamen amo quamdam lucem, et quamdam vocem, et quemdam odorem, et quemdam cibum, et quemdam amplexum. cura amo Deum meum, lucem, vocem, odorem, cibum. amplexum interioris hominis mei...
solitudes de la mer, l'inflni plus vaste encore et plusbeau qui remplissait son cœur purifié, et surtout la grâce du Christ victorieux, emportent son firae et son génie vers les régions de l'impérissable beauté et de l'éternel amour. Un instant, il lui sembla entendre une voix qui chantait...
Flots de la mer, dit Augustin, que me voulez-vous? Seriez-vous ma fin dernière? Seriez-vous le Dieu que je cherche?
Une voix sortit des profondeurs des eaux qui disait : Non, non, montez plus haut î Qv.œre super nos.
Alors, continue le saint docteur, j'interrogeai les buissons, les fleurs, les arbres de la rive, les souffles de Pair et l'air tout entier, et je leur demandai : Est-ce vous qui êtes ma fin dernière? N'est-ce pas vous qui êtes mon Dieu ?
Et les buissons, et les fleurs, et les arbres de la rive, et les souffles de l'air répondaient : Nous ne sommes pas non plus le Dieu que vous cherchez. Montez, montez plus haut. Quœre super nosK
J'interrogeai l'humanité... .J'entendais le bruit des grandes cités, le travail de l'industrie, de la science et de la gloire, et je leur demandai : C'est bien vous qui êtes ma fin dernière, c'est vou.- qui êtes mon Dieu !
Et la voix disait, la même voix, mais triste, désolée : Non, non, non, montez, montez plus haut.
i. Co«/*(?s^., Notamment au livre IX. cbap. x; au livre X, chap.vi, et au livre XII, chap. x. — Inlerrogavi lerram et dixit : Non sum:' et quctcumque in eadem sunt, idem confessa simt. Inten-ogavi mare, et abyssos, et reptilia animarum vivanm), respondenmt : Non sumus Deus tuus ; quai-re saper nos. In'errogavi auras Habiles, etc.
Alors, prenant mon vol, à lire-d'aile, Tune après Tautre, je traversai toutes les créatures, et ce ciel même, resplendissant des derniers feuxdu jour, et les étoiles qui commençaient à rayonner sur ma tête, et je leur disais : Parlez-moi de mon Dieu, puisque vous n'êtes pas lui. Dites-m'en quelque chose. Et toutes les créatures, d'une voix éclatante, me criaient : C'est lui, c'est lui qui nous a faites. Et je montai plus haut, toujours plus haut dans mes pensées, dans mes désirs, dans mes amours... De ma main, pour ainsi dire, et de ma foi, j'écartai, comme un rideau, le firmament, et je vis Dieu. O Vérité, ô Beauté, ô Lumière de mon cœur, ô Bonté, du fond de mes ténèbres, je suis monté jusqu'à vous. C'est de l'abîme de ma chute que je me suis senti renaître à votre amour. Egaré, j'ai retrouvé votre souvenir, et quand votre voix m'appelait, c'est à peine si la tumultueuse révolte de mes péchés me permettait de l'entendre. Et me voici tout en nage, hors d'haleine, à vos pieds. Ne me repoussez pas. 0 amour toujours brûlant sans jamais s'éteindre, ô Dieu-Amour, embrasez et consumez mon cœur '.
Que la prière de saint Augustin, mes chers amis, soit votre prière ; et vous aussi, vous monterez jusqu'à Dieu, vous verrez Dieu.
1. Confess., XII, x. — Erravi. et recordatus sum tui. Audivi vocem tuam post me ut redirem, et vix audivi propter tumultum impacatorum. Et nunc ecce redeo œstuans et anhelans ad fontein tuum... — Lib. X, cap. xxix. — 0 amor qui semper ardes et nunquam exstingueris, charitas Deus meus, accendeme...
Nous recommandons à nos chers jeunes gens de lire, dans la Connaissance de Dieu, par le P. Gratry, le chap. iv du tome I" : Théodicée de Saint Augustin.
Le farouche Carrier, si tristement fameux par les « noyades » de Nantes, disait à un paysan breton : « Nous allons abattre vos clochers et vos églises. — Vous nous laisserez toujours bien les étoiles, répondit le paysan; et tant que ce syllabaire nous restera, nous apprendrons à nos enfants à y épelerlenomdeDieu. » Le paysan breton parlait comme le saint roi David : « Les cieux racontent la gloire de l'Éternel, et le firmament publie l'ouvrage de ses mains ^ »
Cependant, la nature n'est pas tout notre horizon et toute notre clarté. Dans son fond, elle n'est que matière, terre et cendre, lointain vestige du Créateur.
Quand bien même on fermerait les yeux à la lumière des astres, pour n'y pas voir un reflet de la lumière divine; quand même on éteindrait tous les soleils, est-ce que, du même souftle, on aurait supprimé la pensée de Dieu? Pour interdire à la pensée divine l'entrée de votre âme, faites- vous aveugle et sourd, privez- vous de tous vos sens... Après? Est-ce
1. Ps. xviir, 1. — Cœli enarrant gloriam Dei, et opéra mamium cjus annuntiat firmamentum.
que votre âme ne vous reste pas? Or, Dieu est dans votre âme.
Dieu dans Tâme sera l'objet de cet entretien.
Qu'y a-t-il dans votre âme, mes chers amis? Une intelligence d'abord. Avant tout, vous êtes desesprits.
Qu'y a-t-il dans votre intelligence? Des idées, n'estce pas, des idées générales, universelles, absolues, irréductibles, incorruptibles ; des vérités profondes et nécessaires, des règles immuables, des axiomes éternels et que vous retrouvez sous tous les cieux, dans tous les siècles, chez tous les hommes. Leibniz a dit de ces idées premières qu'elles sont dans l'esprit ce que sont dans le corps les muscles et les tendons. Elles constituent le fond de la raison humaine. Être un homme et porter en son ame des idées éternelles, quel prodige !
Ces idées ne sont pas lesprit lui-même ; car votre esprit, si grand qu'il soit, n'est pas le Vrai par essence ; il est moins encore le Bien absolu, et vous n'avez pas la prétention, que je sache, d'incarner en vous le Beau suprême.
Ces idées primordiales ne viennent pas non plus de l'esprit, et l'esprit, qui ne les a pas faites, ne peut pas les défaire. « Ces vérités, dit Bossuet, subsistent devant tous les siècles et devant qu'il y ait eu un eatendementhumain...Etquandmême,ajouterillustre philosophe, tout ce que je vois dans la nature serait
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détruit, excepté moi, ces règles se conserveraient clans ma pensée, et je verrais clairement qu'elles seraient toujours bonneset toujours véritables, quand moi-même je serais détruit, et quand il n'y aurait personne qui fût capable de les comprendre. »
Mais alors, ce riche trésor intellectuel, serait-ce Dieu, mes chers amis?
« Si ces vérités étaient Dieu, j'aurais, à les connaître, répondrai-je avec saint Augustin, toute la joie que j'aurais à voir Dieu lui-même. Oh î que la différence est grande î Je vois entre l'intelligible majesté de Dieu et les spectres divins toute la différence du ciel et de la terre ^ . . »
Vous venez d'entendre le mot juste : ce sont des spectres, de divins fantômes ; l'Être réel est ailleurs. Ce sont des empreintes sans tache, des images rayonnantes d'un Exemplaire unique. Ce sont des rayons du Soleil éternel. Ce sont des échos de l'Harmonie qu'entendent les cieux-.
Admirable philosophie, n'est-ce pas, mes chers jeunes gens ! Nous touchons de si près à Dieu par notre intelligence que nous ne pouvons faire un acte intellectuel sans qu'il résonne immédiatement jusqu'à l'infini.
Oui, penser, c'est se mouvoir en Dieu. D'un élan de votre raison, d'un coup d'aile, vous traversez tous les mondes créés, tous les mondes possibles, et, dans la radieuse clarté de votre intelligence, vous apercevez,
1. Soliloq., lib. I, cap.v. ^- Si Dei et islarum rerum scientia par esset, tantum gauderem quod ista novi, quantum me Deo cognito gavisurum esse prœsumo... Adducorque ut assentiar quantum in auo génère a cœio terrara, tantum ab intelligibili Dei majestate spectamina il la disciplina rum vera et certa ditferre.
.2. SaiDt Thomas a dit : Impressio divini lurninis in aobis.
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quoi donc? non pas seulement Tunivers, irais l'universel; non pas seulement l'espace, mais l'immensité; non pas seulement le temps, mais l'élernité : vous apercevez Dieu I
Ah ! je ne m'étonne plus maintenant de cette soif de connaître qui vous dévore. Rien de fini ne pourra l'étancher. Nulle science ne comblera cet abîme qui est votre intelligence. Lorsque vous aurez épuisé la série des phénomènes, il vous faudra découvrir les causes, et lorsque vous aurez entrepris la série des causes secondes, vous aspirerez à la cause première. L'éternité ne sera pas trop longue pour vous. A pleines voiles, comme les vaisseaux qui entrent dans la haute mer, votre intelligence abordera cet océan sans rivage, Dieu !
De soi-disant philosophes prétendent qu'on ne peut atteindre Dieu que par la raison pure. Erreur profonde. Laraisonn'est pas Tâme tout entière. Il y a autre chose en nous que des idées de cause, d'unité, d'intini. Ne mutilons point notre âme.
Il y a dans l'âme une immense région qui est un abîme, abîme obscur, chaos de mouvements involontaires, océan de circulations sourdes, d'inquiétudes qui tendent je ne sais où, de désirs vagues. Sur ce sujet le P. Gratry a écrit des pages limpides et profondes. Lisez-les ^
4. La Connaissance de Vdme, 1. 1, ch. ii. L'âme comparée à Dieu.
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De ce premier foyer d'impulsions, d'ardeurs, d'espérances, de ce centre impersonnel de lueurs confuses et de vagues amours, sortent des mouvements délibérés, des perceptions claires, des amours libres. C'est la sphère lumineuse de notre âme.
Ce double fond : abîme obscur, sphère lumineuse, est très riche ; on le peut dire inépuisable. J'y vois Dieu.
Est-il vrai, mes chers amis, que vous pouvez distinguer entre ce qui est juste et ce qui ne Test pas, entre l'amour et Tégoïsme, l'abnégation et la volupté, la grandeur d'ûmc et la bassesse, en un mot, entre le bien et le mal? Lorsque vous ne faites pas votre devoir, n'est-ce pas que vous le savez bien ? Pourquoi, à de certaines heures où le rouge vous monte au visage, recherchez-vous les ténèbres? Quand vous avez eu le malheur de céder à la passion, avez-vous échappé, du moins dans vos premières chutes, à l'effroi qui l'accompagne et à la tristesse qui la suit? Vous avez tous passé, même les meilleurs, « par ces deux frissons-là * ». Qu'est-ce à dire, si ce n'est que nous vivons sous l'inévitable regard d'un témoin, si ce n'est que nous portons en nous, dans ce que le P. Lacordaire appelait « la chair vive de la conscience », non pas seulement la loi morale, mais encore le législateur et le juge, mais Dieu.
Des sophistes font de la conscience la résultante d'habitudes routinières, de préjugés, de conventions humaines. Non. La conscience est de par Dieu dans l'âme. Elle est l'implacable rayonnement de la face
1. Augustin Cochin. Les Espérances chrétiennes. Première partie. Dieu. Paris, Pion, 1883.
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éternelle sur nous. Je prononçais ce nom lout à l'heure : le juge. C'est Dieu, c'est le souverain Juge lui-même qui a dressé en nous ce tribunal. Essayez, je ne dis pas de le détruire, mais de le corrompre. Même opprimée, la conscience se relève, et nulle force au monde ne peut réformer ses arrêts vengeurs. Autour d'elle tout changera, tout croulera. La conscience ne change pas. Ni l'âge n'y fait rien, ni le temps, ni l'espace. Lumineuse comme Dieu, comme Dieu incorruptible, elle est éternelle comme Dieu. Voyez-vous Dieu dans la conscience?
Faites appel maintenant à votre imagination. Elle aussi vous révélera Dieu.
L'imagination : j'entends par là cette faculté puissante et charmante, dont le caractère distinctif est de nous émouvoir à la vue de ce qui est beau. Lors même que la vision a disparu de nos regards, grâce à l'imagination, nous la voyons toujours. Que dis-je? nous Tembellissons encore. Toutes les bornes, toutes les imperfections, tous les défauts, nous les efl'açons. Puis, d'un coup d'aile, l'imagination nous emporte jusqu'à la beauté sans limite, sans ombre et sans tache.
C'est ce culte de la beauté immatérielle, idéale, qui a créé la sculpture, la peinture, la poésie et la musique, tous les arts. Je lis Homère, Dante ou Corneille. Certes, cela est grand, cela est beau ; mais, à
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chaque page, pourtant, je rêve d'un poète plus grand encore et plus beau. J'entends Beethoven, Mozart ou Gounod. Mon ame se dégage en quelque sorte des langes de Thumaine parole. Elle entre dans la mesure, dans le nombre, dans le rythme ; elle se plonge dans les ondes mélodieuses et s'y replonge. Mais, en même temps, elle rêve d'une harmonie plus pleine, plus sonore, plus complète, je ne sais quoi d'intégral et d'éternel. Tout me révèle l'infini : non pas seulement la poésie et la musique, mais les formes de la statuaire, mais les couleurs de la peinture. Devant un marbre de Phidias, de Michel-Ange ou de Paul Dubois, en face d'un tableau de Raphaël, je rêve d'un sculpteur et d'un peintre plus grands qu'eux tous, celui que Bossuet appelle «l'Esprit Ouvrier », et de qui relèvent tous les anges du ciel et tous les génies de la terre. Oui, tout me révèle l'infini : un arbre sur une toile, un peu d'eau, un coin de ciel, la ligne des montagnes, la courbe blanchissante du flot sur les grèves, un geste d'orateur, le prêtre priant à l'autel.
Tout ce qui est beau éveille mon imagination et lui parle. Je soulève le voile terrestre, au besoin je le déchire, et j'aperçois Dieu !
Et dans votre cœur, bien-aimés jeunes gens, le voyez- vous ?
On a dit de l'homme qu'il est une intelligence servie par des organes. Saint Thomas a été plus profond
lorsqu'il a écrit : « L*homme est un amour. Omnis homo amor. »
Frappe-toi le cœur : c'est là qu'est le génie.
Tout dans Thomme se réduit, en effet, à Tamour. Le corps est mis en mouvement par Tesprit; mais Tesprit est mû par la volonté, la volonté par l'amour. Si l'amour est bon, la volonté est bonne; si l'amour est mauvais, la volonté est perverse. Voluntas bona^ amor bonus; voluntas mala^ amor malus. Dans Thomme, tout vient du cœur : philosophie, poésie, éloquence, héroïsme, sainteté; tout sort de l'amour.
Mais notre cœur a des aspirations, des élans, des battements. Savez-vous ce que c'est que le battement d'un cœur d'homme ? Une note d'appel. Nous avons besoin de quelque chose que nous n'avons pas, et que nous demandons, et que nous appelons. La preuve, c'est que notre cœur se plaint toujours, gémit' toujours, c'est qu'il remplit la terre de ses gémissements et de ses plaintes. « Qui dira donc, s'écriait un jour l'un de nos plus séduisants orateurs, un jeune homme \ qui dira les ineffables souffrances des cœurs sur la terre, et comment c'est une plainte éternelle que le langage de l'amour? Écoutez tous les échos élevés de l'âme humaine : si l'homme parle d'aimer, c'est pour pleurer, c'est pour se plaindre, c'est pour gémir. Plus il est pur, plus il se plaint; plus il est grand, plus il gémit; plus il est élevé au-dessus des rivages terrestres, plus il se lamente. Si, de loin en loin, un can-
1. L'abbé Perreyve. Œuvres posthumes. Sermons. Une station k la Sorbonne. De la Vie future, p. 351, 352. Paris, Dounioi, 1876,
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lique de joie se fait entendre et interrompt pour un moment celte monotonie, c'est pour célébrer le ravissement d'une heure, et retomber aussitôt dans l'immensité de ses désirs. Je ne blâmerai point ici le cœur de l'homme. Je ne le plaindrai même pas. C'est à lui de savoir le prix de ses grandeurs. Tl faut, au reste, lui rendre celte justice, qu'il pleure, mais qu'il aime sa blessure, et que la gaérison qu'on lui propose dans Tindiflérence lui fait horreur. Va donc, immortel plaintif! Les hommes ne peuvent rien pour toi, puisque tu ne crains rien tant que leur consolation. Appelle, désire, pleure et languis, et remplis toute la terre du chant de ta chère douleur : tu ne seras jamais grand qu'à la condition de souffrir. »
Ce besoin d'aimer, ce besoin de donner mon cœur et d'avoir un cœur qui se donne à moi, qui l'a creusé dans mon âme, comme un gouffre? Oserait-on dire que c'est le péché originel? Non; car cette flamme d'amour est trop pure en elle-même, elle est trop belle... Ce besoin d'aimer vient de Dieu.
Mais pourquoi Dieu a-t-il allumé dans les cœurs l'amour? Serait-ce pour que ces feux soient éteints, pour que ces forces soient broyées, broyées toutes vives? Non, non, non. Dieu ne fait pointde ces contresens, de ces actes qui seraient des barbaries... Sans doute, ces forces sont dangereuses, ces feux sont terribles; mais le feu niatériel, lui aussi, est épouvantable. S'agit-il, pour -la tranquillité du genre humain, de l'étouffer par toute la terre, de l'éteindre? On l'allume, au contraire, on l'excite, on l'embrase,^ on le fait arriver à des degrés d'une intensité prodigieuse : voyez cette locomotive qui fend l'espace, le-
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dévore et le brûle ! Cet élément n'est dangereux que lorsqu'il est mal exploité, mal dirigé.
Il en va de même, très chers amis, du feu d'amour. Il ne s'agit pas de l'éteindre, mais de l'attiser au contraire, en le dirigeant vers son principe et vers sa fin, vers son foyer qui est Dieu.
N'essayez pas de trouver sur la terre le rassasiement de votre cœur. Cœur humain, abîme infini. La cause du vide et de l'impuissance des passions, c'est leur infinité, u Elles ont toutes, a dit énergiquement Bossuet, une infinité qui se fâche de ne pouvoir être assouvie : ce qui mêle en elles toutes une sorte de fureur ^.. — 0 pauvreté de l'amour de la créature ! ô monstre et prodige de l'amour profane qui veut concentrer le tout dans le néant! Sors du néant, ô cœur qui aimes- !... »
Cœur palpitant, cœur afTamé, cœur insatiable, les amours d'ici-bas allument ta soif et l'enflamment : ils ne l'apaisent pas. Va, continue de te déprendre des mensonges terrestres; continue de rêver un amour qui ne trahit pas, un amour qui ne finit pas, un bonheur sans ombre, sans larme, sans péril et sans déclin. Cet amour idéal, ce bonheur éternel n'est point une illusion. Il y a en nous une voix qui ne trompe pas, la voix du sang, la voix de Dieu. L'infini! l'infini! voilà le rêve et le besoin de nos cœurs.
Ainsi, mes chers jeunes gens, nous avons interrogé notre âme, et notre âme a rendu témoignage à Dieu.