‹ Travailler a son ameChapitre 58 sur 168 · Jer. XXXI · texte numérisé non relu

Jer. XXXI

TRAVAILLER A SON AJIE. — 7.

98 l'homme déchu

Nous la traitons en étrangère. Nous l'oublions si profondément qu'on a pu dire qu'elle est pour nous « la dernière et la plus lointaine de nos idées ». Il faut que l'Eglise nous redise souvent son mémento ! « Souvienstoi qu'il faut mourir! »

Peut-on cependant oublier la mort ? N'est-elle pas là qui nous assiège tout vivants et nous envahit de toutes parts? Nous sommes comparables aux brebis d'un troupeau marqué pour la boucherie. A chaque minute, quelqu'un sort des rangs et disparaît, il est frappé. Ou si vous aimez mieux une comparaison plus moderne : Nous sommes semblables à des voyageurs réunis dans une salle d'attente. A chaque instant, des départs éclaircissent les rangs; nous restons seuls jusqu'à ce que notre appel retentisse.

Comment se fait-il que nous oublions la mort?

Nous ne pouvons ouvrir les yeux sans la voir. Autour de nous, à droite, à gauche, en avant, en arrière, ce ne sont que mortels, mourants et morts... Partout on n'apprend que des nouvelles de mort. On n'entend que des cris de mort...

Et pourtant, dites-le-moi, dans cette fouie immense, bru^'ante, affairée, qu'un tourbillon vertigineux emporte, combien y a-t-il de mortels qui pensent à la mort? Arrêtez-les brusquement et demandez-leur : A quoi pensez-vous? Mais, à ma santé, à ma fortune, à mes plaisirs. A quoi voulez-vous que je pense? Personne ne pense à la mort.

Vous-mêmes, chers amis, y pensez-vous? La mort a laissé ses empreintes chez vous, dans vos appartements. Des morts ont habité vos chambres. Il y a un mois, un an, dix ans, ils allaient et venaient; ils

causaient, ils riaient, vaquaient à leurs occupations, tout comme vous faites à présent, et ils sont morts I... Vous ne les remplacez que pour quelques heures... Vous mourrez comme eux...

Nous vivons ainsi avec la mort, dans la même route, sous le môme toit, dans le même lit, et nous ne pensons pas à la mort.

Nous ne pensons pas que chacun des pas que nous faisons sur le chemin de la vie est un pas vers la mort. Ce que l'homme appelle la vie, à savoir le mouvement, la marche, l'agitation, le travail, la lutte, la parole, les cris, est-ce bien la vie? N'en est-ce pas plutôt la déperdition? Oui, c'est la destruction des éléments mêmes de la vie ; c'est, à proprement parler, la mort. C'est la mort qui marche, qui lutte, parle, pousse des cris, travaille, triomphe...

Voyez, en effet ! Votre enfance, où est-elle? Elle est morte. Et votre jeunesse? Pour plusieurs d'entre vous, elle est déjà morte. Votre âge mûr va mourir. On a dit de notre passage au travers du monde qu'il est un convoi funèbre ^ ! Comme cela est vrai ! Nous nous portons nous-mêmes en terre-.

Et cependant nous ne pensons pas à la mort...

1. Le P. de Ponlevoy. Opuscules et lettres. L'oubli de la mort, p. 113. Paris, Baltenweck, sans date.

2. M. Auguste Nicolas a dit dans sa langue originale : cv Tout ce quun homme a vécu de temps, il l'a dévécu pour ainsi dire ; tout ce qu'il a bu à la coupe de la vie, il la épuisé ; tout ce qu'il a d'années, il ne les a plus : et on peut dire que pour autant il est déjà mort. Chaque jour ainsi nous mourons; chaque heure, chaque moment, chaque soupir de notre vie est comme un préciput de la mort et un acompte sur notre dernier soupir... Vivre longtemps de cette mortelle vie n'est pas autre chose que longtemps mourir. » — {Marie dans le plan divin.)

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Mais, je le veux, pour ne pas rencontrer la mort, vous ne sortez pas de chez vous ; vous vous enfermez dans votre chambre; vous vous réfugiez dans votre cœur comme dans une citadelle imprenable, comme au centre même de la vie. Est-ce que vous évitez la mort? Prêtez Toreille. Dans ce grand silence, écoutez votre cœur qui bat. Interrogez chacun de ses battements. Qu'entendez-vous? Une réponse de mort... Et ce sang qui se précipite dans vos veines, comme un torrent, où va-t-il? A la mort. Chaque souffle de vos lèvres, chaque respiration de votre poitrine, peut être votre dernier soupir. Écoutez ce que dit Bossuet : « La mort ne viendra pas de loin, avec un grand bruit, pour vous assaillir. Elle s'insinue avec la nourriture que nous prenons, avec Tair que nous respirons... elle est dans notre sang et dans nos veines,... à la source même de la vie. C'est de là qu'elle sortira '. »

Voyez-vous bien ce que je disais en commençant : La mort nous assiège, elle nous envahit tout vivants! La mort est au dedans de nous ; elle nous mine sourdement, et vous n'y pensez pas!... Vous ne savez donc pas ce que cest que la mort ; sans quoi il me semble que vous y penseriez plus souvent...

La mort est une fin... Finis venit^ venit finis: ... eccevenit- ! C'est, pour le moribond, d'abord la fin du temps.

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