FUNÉRAILLES DE M. DUMÉRIL
DISCOURS prononcé par M. MILNE EDWARDS
Au nom de l'Académie des sciences.
Messieurs,
La mort vient d'enlever, au milieu de nous, un des derniersreprésentants d’une époque glorieuse pour lessciences, celle où la France, rajeunie et reprenant Possession du riche héritage que lui avaient légué les siècles passés, s’appliqua de nouveau aux travaux de l'intelligence et donna de dignes successeurs à Descartes, à Pascal, à Réaumur, à Lavoisier et à Buffon. Ce temps est déjà loin de nous ; mais, hier encore, l’Académie voyait dans son sein un des contemporains de cette phalange nouvelle d'hommes de génie, un médecin qui avait été l'émule de Bichat, l'illustre fondateur de l'anatomie générale, un naturaliste qui fut l'ami et le collaborateur du grand Cuvier, lorsque celui-ci, au début de sa carrière, posait les premières bases de la zoologie moderne et prenait rang dans la science à côté de Geoffroy Saint-Hilaire, d'Haüy, de Laurent de Jussieu, de Berthollet, de Monge, de Lagrange et de Laplace.
En effet, M. Duméril, né à Amiens le 1er janvier 1774, et déjà prévôt d'anatomie à l’école de Rouen en 1793, eut le
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rare bonheur de pouvoir aider au monument intellectuel qui, malgré le bruit des armes et les enivrements de la victoire, marqua en France les premières années du XIXe siècle.
En 1801, M. Duméril fut chargé de l’enseignement de l'anatomie à la Faculté de médecine de Paris, et pendant sa longue carrière il occupa successivement plusieurs chaires dans cette école, dont la célébrité est si légitime. Il consacra aussi une partie de son temps à l'exercice de la médecine, et, en 1805, on le vit dans le midi de l'Espagne, affrontant les dangers d'une épidémie cruelle pour contribuer aux progrès de son art. Mais il aimait trop la culture des sciences naturelles pour s’en laisser détourner par le soin de sa fortune, et, tout en remplissant avec zèle les charges de ses fonctions, il ne cessa jamais de s’occuper d’études zoologiques. Ses premières publications eurent pour objet la classification naturelle des insectes; elles datent de 1797, et, soixante-trois ans après, peu de jours avant sa mort, nous l'avons vu poursuivant encore avec une ardeur juvénile des travaux du même ordre.
En 1800, M. Duméril rédigea, sous la direction de Cuvier, les deux premiers volumes des Leçons d'anatomie comparée de ce grand naturaliste, et ce ne fut pas seulement de sa plume qu’il contribua à cet ouvrage qui fait époque dans la science: Cuvier se plaisait à reconnaître que M. Duméril l'avait activement secondé dans ses investigations, et qu'il devait à la perspicacité de ce collaborateur zélé une multitude d'observations curieuses.
Ainsi, M. Duméril fut le premier à entrevoir l’analogie de structure qui existe entre les vertèbres et les os du crâne. On peut donc le considérer comme un des fondateurs des théories anatomiques qui, depuis quarante ans, exercent une puissante influence sur la direction des études du naturaliste.
Vers la même époque, M. Duméril succéda à Cuvier
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comme professeur à l'Ecole centrale du Panthéon, où il avait pour collègue un géologue illustre dont le nom est également cher à l’Académie, Alexandre Brongniart. Puis, en 1802, Lacépède lui confia, au Muséum, le cours d’erpétologie et d’ichthyologie. Pendant plus de cinquante ans, M. Duméril a rempli cette mission, d’abord comme suppléant, ensuite comme professeur titulaire, et le Muséum lui doit la création, non seulement de la plus belle collection erpétologique qui existe, mais aussi d’une ménagerie pour les reptiles, chose qui n'avait été tentée par aucun naturaliste, et qui est considérée aujourd'hui comme une partie nécessaire de tout grand établissement zoologique. Enfin, les études persévérantes faites par M. Duméril sur celle partie du règne animal lui ont permis d'écrire, en collaboration avec son disciple, M. Bibron, l'ouvrage d'erpétologie le plus complet et le plus important que l'on possède.
Tant de zèle pour le service de la science, une instruction si variée et des droits fondés sur divers travaux zoologiques dont l’'énumération serait trop longue ici, ne pouvaient manquer d'être appréciés par l'Académie, et, longtemps avant la publication du grand ouvrage que je viens de citer, M. Duméril obtint de ce corps savant la récompense que tous les hommes voués à la culture des sciences ambition nent le plus:
En 1816, il fut élu, par le suffrage de ses pairs, mem bre de l’Institut de France.
Ce n’est pas sur les bords d'une tombe encore entr'ouverte qu’on peut analyser froidement les ouvrages d’un confrère qu'on vient de perdre, et d’ailleurs c'est à ses secrétaires perpétuels que l’Académie donne mission de juger les travaux de ses membres décédés. Mais, s’il m'était permis de chercher à caractériser en peu de mots les écrits de M. Duméril, je dirais qu’à certains égards ils réunissent les caractères propres à ceux de l’école de Linné et des disciples de Cuvier. En effet M. Duméril s'appliquait toujours à don-
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ner à ses classifications la précision, la netteté si précieuses des systèmes linnéens, tout en les rendant l'expression de l'ensemble de nos connaissances sur le mode d’organisation des animaux, ce qui est l’objet principal de la méthode de Cuvier. En marchant dans cette voie, ses efforts ont été souvent couronnés de succès, et son nom ne sera pas oublié par les historiens de la science.
Du reste, ce n’est pas seulement comme savant que M. Duméril sera regretté de l’Académie. Par son caractère loyal et ferme, sa franchise naïve, son désintéressement, la douceur de son commerce et la solidité de ses amitiés, il a su conquérir le respect et l'affection de tous ses collègues, et ces sentiments, il les inspirait à tous ceux qui le connaissaient. Sa vie fut calme et heureuse; il goûta toutes les joies pures du cœur que la piété filiale pouvait lui offrir, et, en allant rendre compte à Dieu de l’emploi de ses jours nombreux, sa confession sera facile, car il pourra dire: « Ma conscience a toujours été la règle de ma conduite, et j'ai constamment cherché à agir envers autrui comme j'aurais voulu que l’on agît envers moi. »
En effet Duméril fut, avant tout homme de bien.
ALLOCUTION prononcée par M. le D' LABOULBÈNE le 16 Août 1860
Au nom de la Société entomologique de France.
Messieurs,
Après les éloquents témoignages de regret que vous venez d'entendre, permettez-moi d'apporter à Celui que nous pleurons tous, l'expression de l’affliction la plus vive, au nom de la Société entomologique de France, dont il était le président honoraire et vénéré.
Pendant le cours de sa longue existence, si noblement et si bien remplie par le professorat et par les publications les plus importantes sur les sciences naturelles, M. Constant Duméril eut toujours pour l’entomologie une grande prédilection. Il étudia avec une admirable sagacité l’organisation et les mœurs des insectes; il les distribua, comme Latreille, en familles naturelles auquelles il donna, le premier, des noms particuliers. Le Tableau synoptique de la Classification des Insectes en familles naturelles, qui a été imprimé en 1800, commença la carrière scientifique de M. Duméril, l'Entomologie analytique, ou l'Histoire naturelle générale des Insectes, publiée il y a quelques mois à peine, vient de la terminer, Dans l'intervalle qui sépare ces deux ouvrages, c’est-à-dire pendant plus d'un demi-siècle, M. Duméril s’est associé à tout le mouvement scientifique de notre époque, et parfois il l’a dirigé; il a fondé la plus belle collection de Reptiles vivants et le plus beau Musée erpétologique qui soient au monde. Médecin, il a été plein de dévouement pour les malheureux, et il a instruit une longue suite de générations médicales,
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Pour nous, Messieurs, que les liens d’une affection respectueuse et presque filiale, attachaient à M. Duméril, ce n'étaient pas l'éclat de sa juste renommée ni son titre de doyen de l’Institut de France qui nous le faisaient surtout chérir et vénérer. Au milieu de nous, il avait déposé la toge professorale, il n'avait voulu d’autre autorité que sa belle couronne de cheveux blancs.
Et, en effet, Messieurs, le professeur du Muséum et de la Faculté de médecine, le membre de l’Institut et de toutes les Académies de l'Europe savante, n’a manqué aux réunions d’une Société qu'il aimait que lorsque ses forces ont trahi sa volonté. Entouré de nos respects, l'ami de cœur de Cuvier, de Latreille et de Léon Dufour, a pris part à tous les travaux de la Société entomologique de France; il y apportait, il y a peu de jours encore, celte ardeur et cet amour constant de la science qui ne l'ont jamais abandonné, il nous témoignait une bienveillance que notre reconnaissance a pu seule égaler.
Son souvenir vivra dans nos cœurs! Il nous a légué le plus bel exemple d’une existence tout entière consacrée à la science, car il lui est resté fidèle, il l’a aimée jusqu'au dernier jour!
Au nom de la Société entomologique de France, je viens apporter sur votre tombe, vénéré Maître et vénéré Président honoraire, l'hommage de notre profonde douleur et notre suprême adieu!