‹ [Travaux d'entomologie 1852-1865]Chapitre 37 sur 131 · ETES · texte numérisé non relu

ETES

se compose d'un rez-de-chaussée et d’un étage peu élevé, solidement construits, ayant la forme rectangulaire. Il est placé sur le point le plus élevé de la route de Turin, et toutes les voitures s’y arrêtent en passant.

Pénétrons dans l'intérieur. C’est d’abord une sorte de vestibule obscur, à sol inégal; dans un recoin à droite se trouve une fontaine où coule une eau abondante; nous cherchons à gauche et à tâtons la porte d'entrée, Nous voici dans une salle assez vaste, mais sombre, chauffée parun poêle. Elle est voûtée, avec les arêtes de la voûte simples, sans ornements. Autour d’une longue et solide table sont nos collégues et quelques montagnards, qui bientôt nous cèdent la place. La famille Amieu, qui habite le Lautaret, nous reçoit avec bonheur et nous comble de prévenances.

A la suite de cette pièce en est une autre, voûtée comme elle, où s’est déjà établi notre collègue, M. Thibézard, qui nous à précédés au Lautaret. Je pourrais l'appeler chambre présidentielle, parce qu’elle a reçu notre Président. I ya trouvé un bon lit, mais, en outre, une collection de Pulex et une grande humidité.

J'ai toujours aimé à voir les objets dans leur ensemble; je suis plusieurs collègues qui grimpent déjà sur un monticule, en face de l’ancien Hospice. En soulevant les pierres, nous prenons en grand nombre la Feronia Honnorati, la Cymindis axillaris ; des Rhododendron ferrugineum rabougris couvrent le sol autour de nous, ainsi que l'Empetrum nigrum et l'Arnica montana en pleine floraison. La Zygœna exulans se trouve par milliers sur toutes les plantes. Elle est d’une abondance excessive.

Vu de notre observatoire, le Lautaret forme le seul relief de la route sinueuse qui s'élève du côté de Villar-d’Arène,

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et qui va s’abaissant du côté de Briançon. Le premier étage va toucher le sol sur notre droite, d’où nous pouvons conclure que les animaux domestiques, les bestiaux, peuvent s’y rendre quand le rez-de-chaussée a disparu sous la neige. Derrière nous est le mont Haut-Richard, devant nous le Galibier, que nous gravirons demain; à droite, au loin, un poste de douaniers établi dans une maisonnette et formant un point dans cet espace désolé, encombré de montagnes nues et grisâtres, étagées, amoncelées les unes sur les autres.

La nuit arrive subitement dans ces hautes régions, hâtonsnous de revenir. Nous nous assurons que le toit du Lautaret, vu horizontalement, est au-dessus de ces grandes plaques de neige qui revêtent le Haut-Richard. Entrons de nouveau au Lautaret. Prenons gaiment notre repas d’une simplicité rustique. Le Génépi des Alpes a remplacé la liqueur de la Chartreuse. J'apprends que l’ancien Hospice du Lautaret a été construit pour recueillir les voyageurs pendant l’hiver.

On y avait placé une cloche qui était sonnée pendant les tourmentes et quand la neige tombait, mais on a été obligé de l’enlever parce que le son de cette cloche répété par les échos des montagnes trompait souvent le voyageur et l’égarait au lieu de le diriger. Ces longs poteaux, qui indiquent la route et qui me paraissaient fort élevés, sont parfois enfouis sous la neige. Alors on en place d’autres à l'endroit qu’occupaient les premiers, et ils servent de guide aux courriers qui vont en traineau sur la route et auxquels il arrive peu d’accidents. Quand l’usage des poteaux superposés est devenu indispensable, les habitants du Loutaret gagnent Villar-d’Arène et laissent leur domicile enfoui dans la neige.

Le moment du repos étant venu, je cherchais des yeux où pourraient être les lits de notre troupe. J'ai été bientôt satisfait. Nous repassons dans le vestibule, et là, grimpant à une échelle assez droite, nous nous trouvons dans le premier étage, grenier et remise, tout à la fois, où nous nous étendons dans des couvertures et sous des couvertures, sur les graminées desséchées de la prairie. La même couverture sus-enveloppante recouvrait de deux à trois d’entre nous, Suivant son ampleur. Quelles gaies réflexions avant le sommeil! Nous n'avons pas eu le lit de la chambre du rez-dechaussée, mais l'humidité ne nous a point incommodés et nous n'avons pas constaté la présence des Pulex, Cimex, etc.

Sur pied avant l'aube, après les ablutions ordinaires, nous commençons l'ascension du Galibier en traversant de superbes prairies. Nous y remarquons, entre autres plantes, parmi le Veratrum aux larges feuilles, les Gentiana bavarica, Anemone narcissiflora, Brassica Richeri, Aquilegia alpina, etc., un Narcissus voisin du poeticus et qui constituera peut-être, suivant M. Boisduval, une nouvelle espèce. Nous franchissons un torrent peu profond, mais assez large, puis par un sentier raide, nous arrivons aux châlets qui dominent le Lautaret, et au-dessus desquels la montagne devient de plus en plus escarpée. Au soleil levant, nous avons pris les Parnassius Phœbus, Lycœna optilete, orbitilus, eros, pheretes, eumedon, etc. Autour des châlets, nous trouvons une collection fort singulière, et parfaitement alignée en quinconces, de stercus bovinum séchant à l'air sur la terre ou sur des toits inclinés. 11 était évident que ces étranges produits avaient été soigneusement ramassés dans les prairies ou le long des sentiers et transportés de là et de l’étable au séchoir commun, où ils avaient été disposés avec

ordre. Quelle pouvait être leur utilité? On me l'expliqua et j'y ai cru plus tard, de visu, en apercevant les petites masses avec lesquelles le feu du foyer était entretenu au Lautaret. L'odeur elle-même avait quelque chose de spécial qui révélait la nature du combustible. Le bois n’existe pas à plusieurs lieues à la ronde. Le stercus bovinum desséché en tient lieu. Nous avons mangé de la cuisine préparée avec ce feu d’origine nouvelle pour nous.

Les Stenobothrus viridulus sautent dans les prairies alpines; les Erebia alecto, gorge, et sa jolie variété erynnis volent sous les rayons d’un chaud soleil. Le Cirsium spinosissimum, d'une superbe végétation, borde les sentiers que nous suivons, mais il est de moins en moins avancé à mesure que l'altitude est plus considérable.

Les Aphodius qui fréquentaient les quinconces des châlets étaient fort nombreux, nous y avons trouvé, ainsi que sous les déjections nouvellement déposées sur le sol et non encore récoltées, les Aphodius obscurus, atramentarius, alpinus, nivalis, etc.

Les pierres soulevées avec persévérance nous ont fourni les Amara ingenua, picea, les Harpales monticoles, et surtout une grande quantité de Forficula bipunctata. Celte espèce est encore plus commune au Lautaret qu'à la Grande- Chartreuse et au-dessus du village d'Huez.

Notre ascension se poursuivant toujours, je trouve l'alpestre Gomphocerus (Stenobothrus) sibiricus. Nous dépassons des creux remplis de neige qui, en fondant, forme le torrent que nous avons dû franchir au départ. Près de la neige, nous trouvons les Nebria castanea et nivalis, le Bembidium bipunctatum, puis nous élevant toujours par des sentiers en zig-zag et à peine tracés sur un sol incliné,

très garni de menus débris, fort peu commode à gravir, nous touchons au point terminal de notre ascension. Nous sommes sur le faîte du Galibier, où nous pouvons mettre un pied en France et l’autre en Sardaigne.

Le spectacle que nous avions de ce haut sommet nous dédommageait de nos fatigues. Le mont Blanc apparaissait avec sa large cime neigeuse, le mont Ventoux, le mont Viso, le mont Pelvoux, dominant d’autres pics moins élevés, s'élevaient autour de nous. Sur la petite plateforme où nous étions placés, M. Martin prit une Pieris callidice qui passait à tire-d’aile de France en Piémont. II me montrait aussi, dans sa boîte de chasse, l’Anaitis simpliciaria (1), publiée, comme vous le savez, sous les noms de Magdalenaria et de Pierretaria, et que M. Azambre avait déjà prise sur les hauteurs du Lautaret (2).

N'oublions pas de noter les captures de la Pachyta interrogationis, Luperus viridipennis, Oreina nivalis faites sur les fleurs, à moitié chemin de notre ascension. N’omettons ni les plantes que nous avions si près de nous sur le sommet du Galibier, le Ranunculus glacialis, les deux Saussurea alpina et discolor, le Dracocephalus Ruyschianus, le Dianthus neglectus, le Myosotis nana, ni les diverses espèces de Génépi que nous avons trouvées sur notre route. La descente fut rapide, chacun allant de son côté. J'ai suivi dans le bas le sentier qui mène à la demeure des Douaniers, j'y ai pris, au vol, la Cicindela chloris et au bord du torrent, l'Anthrax bifasciata.

(1) Voyez GuÉNÉE, Hist. nat. des Lépidoptères , etc., tome X, page 501, n° 1732, 1857.

(2) Voyez Annales de la Société Entomologique de France, 1858, Bullet. XII.

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Je dois dire que les Tabanus micans et luridus étaient extrêmement communs et qu'ils n'ont cessé de voler autour de nous, se reposant, s'envolant et revenant se poser encore jusqu'auprès du sommet, pour devenir nos insupportables compagnons jusqu'à la porte du Lautaret.

Nous avons remarqué souvent, sur les gros blocs de rochers éboulés, le Fringilla nivalis et l’Accentor alpinus, qui s’y posent pendant longtemps et qui font entendre un petit cri plaintif et monotone. Des bandes nombreuses de Pyrrhocoraæ volaient sur les hauteurs, et, le matin, le toit et la cheminée du Lautaret en étaient couverts. Nous les avons aperçus en aussi grand nombre à La Grave.

Après un repas aiguisé par un bon appétit, nos courses recommencent. Autour du Lautaret, je trouve en quantité l'Ocypus picipennis sous des pierres, et je vois là, pour la deuxième fois, des provisions considérables du même combustible que j'avais trouvé séchant près des châlets.

M. Boisduval ne résiste pas à l'envie de monter sur le Haut-Richard, et je l'accompagne. Un petit berger nous guide, et il emmène une chèvre dont l'agilité nous aiguillonne. Cette course a été moins productive pour l’Entomologie que pour la Botanique; nous n’avons pris que des Coléoptères, quelques Erebia et quelques Géomètres peu rares pour nous et déjà capturées la veille ou le jour même sur le Galibier.

Dans la soirée, les lépidoptéristes ont pu chasser avec succès au crépuscule. Devant le Lautaret, ils ont pris en grand nombre l’Hepialus humuli, dont le vol saccadé est si particulier.

Plusieurs de nos collègues partent le soir pour atteindre Villar-d’Arène. Nous passons une deuxième nuit, dans les

mèmes conditions que la veille, et, le lendemain, de grand matin, nous quittons le Lautaret et retournons à La Grave, en revoyant les sites désolés que nous avions si lentement parcourus à notre arrivée; vers le milieu du jour, nous étions rendus au Bourg-d'Oisans.

Favorisés par une belle journée et un chaud soleil, nous chassons avec ardeur près de la cascade. Nous nous assurons par nos prises Pandarus tristis, Mylabris variabilis, Satyrus eudora, Rhodocera Cleopatra, que cette localité est très méridionale.

Nous trouvons les chenilles de la Cucullia canina sur la Scrophularia canina, le Syrichthus lavateræ, le Lycæna dorylas se reposant sur une Toffeldia.

Nous cueillons de belles touffes de la jolie Linaria alpina. Plusieurs espèces intéressantes sont récoltées par nos collègues, entr'autres, les Deleaster dichrous, Haliplus elevatus, Anthaxia sepulchralis, Syncalypta setigera, Xyletinus pectinatus, Lampyris splendidula, des Cetonia, Hoplia, Anomala, les Otiorhynchus hirticornis, Astynomus griseus, Cryptocephalus bilineatus à taches confluentes, etc., etc.

Dans un champ où l'herbe est clair-semée, je prends en grande abondance la Cicindela germanica et cette fois encore je m'assure qu’elle peut voler, mais peu loin. Au bord d’un fossé, je recueille aussi des Cicindela transversalis ; au vol, quelques Diptères, tels que l’Anthrax fenestrata et sinuata, les Leptis lineola et Xylota segnis.

Ce qui m'étonne le plus, c’est de trouver un grand nombre d'Acrydium migratorium à l’état parfait et faisant bruyamment usage de leurs ailes, près du champ où j'ai pris la Cicindela germanica.

Avant de revenir au Bourg-d'Oisans, nous avons mis à mort, sans pitié, une Vipère. Mais, à notre retour, nous

sommes bien étonnés de voir une immense quantité d’Acrydium à l'état de larve et de nymphe noyés ou écrasés à l'entrée du Bourg, sur la route. Nous apprenons que ces insectes existent par myriades de ce côté de la Romanche, qu'ils n'ont pu franchir. Ainsi m’est expliquée la présence exclusive des individus parfaits de l’Acrydium migratorium, près de la cascade, car ils ont pu traverser la Romanche à l’aide de leurs ailes. Les larves de ces insectes ont déjà produit d’effroyables dégâts; les récoltes de céréales ont été détruites sur pied, les végétaux ligneux dépouillés de leurs feuilles, ils attaquent même les Arundo phragmites.

On nous dit qu’un habitant du pays ayant aperçu une sorte de nuage qui arrivait du côté du Sud, fut très étonné de voir, après la chute de ce nuage, la terre littéralement couverte de Sauterelles. C’étaient les Acrydium qui s'abattaient aux environs du Bourg-d’Oisans. On traita l'observateur de visionnaire, mais il ne s'était pas trompé, il n’avait que trop bien vu.

L'Acrydium , qui a causé les ravages que nous avons constatés au Bourg-d'Oisans, est le migratorium de LiNNÉ ou le Pachytylus migratorius des auteurs modernes. Vous savez, Messieurs, que cette espèce, si anciennement connue, a été plusieurs fois observée en France; et cette année même des milliers de ces Insectes dévastateurs se sont répandus en Suisse (1) et dans plusieurs contrées (2).

(1) Voyez un récent travail de M. À. Yersin, sur le Pachytylus migratorius, publié dans la Bibliothèque universelle de Genève (Arch. Sc. phys. et nat. LXIIT année, II, 267, 1858). — Voyez aussi une note de M. le docteur H. Don, insérée dans ce volume, page coxx1v du Bulletin.

(2) 3.-A. BarrAL, Journal d'Agriculture pratique, 1858 , II, n° 15, page 92.

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