ETC E CRIE À
(84) Cf. infra, p. 87, Notes sur Cavour.
Observations et Faits Psychologiques 61
culée, et entrait dans le plan, néanmoins vous sentez qu’elle est action. Je ne sais si les autothéistes (85) ont eu cette pensée, mais il est certain que leur hypothèse est la conciliation la plus plausible en apparence de ces deux étonnantes lois. Car si nous sommes nous-mêmes la force, on conçoit que nous soyons emportés, et pourtant libres, puisque nous sommes emportés par nous-mêmes. Car être traîné par soi, c’est être libre, dans le sens de fait du mot, non peut-être dans le sens de définition qu'y donnent [f° 486 r.] les métaphysiciens scolastiques, auquel, je crains bien, ne correspond nul fait.
Quoi qu'il en soit, toutes ces* lois avaient été entrevues dès longtemps, et les Théologiens les avaient exprimées en leur langue. Nos Ecritures les avaient aussi présentées dans leur style magnifique, et peut-être en somme le plus exact de nom*. Cette force qui conduit tout à travers tout, c’est la providence, cette force qui force pour soi ce qui est contre soi, c’est le Dieu qui tient en sa main les cœurs, qui incline les cœurs (86), qui fait sa volonté par les efforts de ses ennemis. Or, c’est là tout l’esprit de la Bible et des prophètes.
Tous les proverbes du vulgaire, profanes et surtout religieux, tous les dogmes des religions qu’on peut regarder comme la philosophie d’instinct, la philosophie de l’humanité spontanée, opposée à la philosophie du travail individuel, sont vrais quant au fait exprimé, mais généralement il s’y mêle une hypothèse. Exemple : ce proverbe si connu : il y a un ange pour les petits enfants (pour les préserver des dangers). Il y a en cet aphorisme deux choses : 1° un fait, lequel est vrai, c’est que les enfants échappent souvent à des dangers où des grandes personnes périraient, si elles n’avaient pas plus de prudence. 2° une cause fictive, (qui toutefois peut être [f° 486 v.] vraie), c’est d'attribuer cette conservation à un ange. Le fait s'explique physiquement, parce qu'ils ne se troublent pas du danger, ou plutôt ils ne le voient pas. D'ailleurs ils ne se roïidissent pas. Voilà donc deux choses, l’une vraie, l’autre hypothétique, mêlées dans ce proverbe, car jamais le peuple ne peut se résoudre à s’arrêter au fait, il est toujours jeté au-delà dans la cause, et cela se conçoit : la connaissance de la cause est un besoin pour l’homme. D'un autre côté, cette connaissance ne pouvant* s’acquérir
que par la lente induction, et le peuple étant incapable d’attendre et d’in- XCIX * soit, ces * tous. nom paraît devoir être maintenu.
C * pouvait (85) Sur ce mot, cf. infra, p. 96 et n. 12.
(86) Expression biblique. Voir à inclino les Concordantiae de F. P. Dutripon, et Pascal, Pensées, VI, $ 2.
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duire, il arrive qu’il est essentiellement hypothétique (87). Ce serait au sage éclectisme à faire ainsi en tout l'élimination du fait et de l'hypothèse: ce serait un puissant moyen de collection de vérité. (Ceci important pour mon Traité de la Méthode (88).
Je voudrais faire un ouvrage pour prouver deux lois psychologiques à propos d’un fait qui a tant fait jaser les niais cette année, la controverse des Jésuites et de Michelet (89). La première serait comment la vérité se forme par le conflit de l’erreur, et l'élimination des exagérations, qui se choquent et se réduisent à 0, en sorte qu'il ne reste que le pur. C’est une équation chargée dans ses deux membres de termes superflus, que le conflit détruit, en sorte qu'il ne reste que le pur. Je crois, en effet, au milieu des [f° 487 r.] exagérations hinc et inde avoir saisi le vrai, sur cette question, et pouvoir expliquer les excès mêmes. Le second fait, c’est que le pur de vérité ne sera jamais bien reçu seul des hommes (90) : c’est une nourriture trop solide pour eux, fl faut y mêler du non-digestible, pour s’en aller en superflu. Ce fait se prouverait par l’effet même du livre, qui serait très mal reçu de tous. Ainsi en attaquant ma première partie, ils établiraient à qui mieux mieux ma seconde.
Il y a une analogie remarquable entre le procédé des algébristes dans la résolution des équations, et celui de l’esprit humain dans l'élimination de l’erreur et même le phénomène de la digestion.
(87) Cf. D. Stewart, Eléments etc., t. III, 268 : La disposition à recourir aux causes est si profondément entrée dans l’esprit humain que «le narré le plus simple de l’observateur le plus vulgaire renferme toujours plus ou moins d’hypothèse. Et même on trouvera en général que plus le narrateur est ignorant, plus sont nombreux les principes hypothétiques contenus dans ses discours ».
(88) Ce Traité est resté en projet, ou il n’a pas été retrouvé.
(89) L'occasion, on le sait, en avait été les leçons que Michelet fit au Collège de France sur les Jésuites à la fin de l’année scolaire 1842-1843 (à partir du 27 avril 1843). Ce Cours, avec celui de Quinet (qui débuta le 10 mai) parut bientôt en volume (Des Jésuites, par MM. Michelet et Quinet, in-8 et in-12, Paris, Lu. Hachette, Journal de la Librairie du 22 juillet 1843). Trois éd. in-12, deux éd. in-8, se succédèrent du 20 au 30 juillet. La bataille de presse avait été vive surtout en mai-juin; elle reprit en août, puis en octobre. Mais ensuite elle languit. Gabriel Monod relate toute cette polémique (La vie et la pensée de Jules Michelet (1798-1852), Paris, 1923, Bibliothèque de l'Ecole des Hautes Etudes, t. II, 1. IV, ch. IT). On peut la suivre encore de plus près dans la collection de l'Univers et dans celle, qu’il n’a pas utilisée, de l’Ami de la Religion. :
(90) Adaptation d’une idée de Cavour. Cf. infra p. 88.
Observations et Faits Psychologiques 63
Un exemple bien remarquable de ce que je disais n° C, c’est l’opinion des Juifs sur les démoniaques au temps de Notre-Scigneur. Ils expliquaient ainsi les maladies. Tel homme est muet, il a un démon muet, etc. (91). C’est bien là le fait psychologique tout pur. Ce n’est pas assez de dire pour le peuple : Il est muet, il faut le pourquoi, la cause cachée, efficiente. Or on ne peut se figurer (et on a raison), que c’est Dieu; donc, c’est un démon. Ces deux idées des démons et de ma loi s'expliquent l’une par l’autre et s'appuient l’une l’autre (je veux dire mon opinion sur les démons de cette époque, et ma loi psychologique).
(91) Cf. Matth., IX, 32-33; XII, 22; Luc, XI, 14.