‹ Travaux de Jeunesse 1843-1844Chapitre 16 sur 138 · IL CARACTÈRES ET LOIS DU SCRUPULE · texte numérisé non relu

IL CARACTÈRES ET LOIS DU SCRUPULE

Je suppose que l’on vient de lire les deux derniers chapitres des Esquisses de Philosophie Morale de D. Stewart (1), qui me semblent résumer de la manière la plus claire et la plus exacte ce que les Théologiens comprennent sous le nom de Traités des Actes humains et de la Conscience.

« Le sentiment du devoir, dit-il, s’il vit fortement en nous, nous fera mettre en usage tous les moyens que nous possédons et toutes les ressources que nous pouvons acquérir, pour agir conformément aux règles du bien absolu. Ne pas le faire, serait une négligence coupable » (2).

Cette obligation, qui est réelle, et que le bon sens a toujours suffisamment reconnue, aussi bien que la distinction de la moralité absolue et de la moralité relative (3), ou, comme disent les Théologiens, du péché matériel et du péché formel, est très susceptible d’être mal comprise, et il me semble que c’est un malentendu sur ce point, qui donne lieu à un des états [f° 499 v.] moraux les plus remarquables, le Scrupule.

En effet, ce qui caractérise le scrupule, c’est une trop grande attention

(1) D. Stewart, Esquisses etc., trad. de l’abbé Ph. Mabire. Ces ch. ont respectivement pour titre: Classification et Analyse de nos Facultés actives et morales et Des différentes branches du devoir.

(2) P. 180 (sect. VI, ch. dernier).

(3) Il est question de ces deux sortes de moralité 1b., 179.

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donnée à la moralité absolue, sans considérer assez que, lorsque la raison s’est acquittée de l’examen requis, la moralité relative est l’unique source de l'approbation morale,

Une foule de faits se réunissent pour prouver que c’est là un des caractères essentiels du scrupule. Ainsi le scrupuleux ne croit jamais avoir assez examiné la licéité (4) de son action, il craint d’avoir laissé échapper quelque considération importante, sans songer qu'une pareille erreur, si elle est involontaire, ne saurait être imputable. Il consulte sans cesse, et nulle consultation ne le satisfait, il craint que l’on soit relâché à son égard, sans songer encore que si la personne qu’il a consultée est compétente, l’erreur ne saurait lui être reprochée. Aussi veut-il toujours changer de directeur, il voudrait consulter tous les livres, tous les docteurs. Sans doute il y aurait là plus qu’il n’en faut pour le rassurer sur la moralité de son action : encore n'est-il pas satisfait, et termine-t-il souvent par se décider au plus sûr (5), contre le témoignage de sa raison et le sentiment universel.

Ce caractère, quoique tout à fait essentiel au scrupule, n’en présente néanmoins encore qu'une face. Ce n’est pas assez pour le scrupuleux de s'être livré avant l’action à l’examen le plus inquiet et le plus méticuleux, après l’action ce sont de nouveaux tourments. La crainte d’avoir [f° 500 r.] violé la loi morale le poursuit sans cesse; ce sont de nouvelles consultations, de nouveaux examens, lorsqu'ils paraîtraient le plus inutiles. Ce second point de vue du scrupule, que j’appellerais, pour parler avec les Théologiens, le scrupule conséquent, pour le distinguer du premier, que je dirais antécédent, se confond néanmoins avec lui à beaucoup d’égards. Comme lui, il suppose une attention exclusive à éviter le péché matériel, mais il suppose de plus une jalousie excessive à conserver intact le témoignage de sa conscience. La joie à se reposer en ce témoignage constitue un de nos principes naturels, et si ce soin devient ridicule dans le scrupuleux, c’est ou bien parce que d’un côté on le pousse à l'excès, comme le font certaines âmes pures, mais peu éclairées, ou parce qu’on le fait par orgueil et roideur de vertu (6) : ce sont là en effet les deux caractères auxquels le scrupule s’attache plus particulièrement.

Après cette description du fait, exposons les lois principales qui le régissent, ou si l’on aime mieux, ses caractères généraux.

Le premier caractère du scrupule, c’est d’être complètement indépendant de la raison et de la faculté morale, d’être souverainement injuste et illogique. S'agit-il, par exemple, d’un mouvement corrompu, auquel le

(4) Ce nom n’est ni dans le Dictionnaire de l'Académie, 6° éd., 1835, ni dans Littré. Mais il est très courant chez les Théologiens.

(5) C'est-à-dire à suivre l’opinion la plus sûre, bien qu’elle puisse être la moins probable. (Vocabulaire de Théologie Morale, dans la question du probabilisme).

(6) Renan se rappelle-t-il ces vers du Misanthrope : « Cette grande roideur des vertus des vieux âges Heurte trop notre siècle... » (1, 1)?

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scrupuleux craint d’avoir consenti, il se rend témoignage de toute la force de sa conscience, qu'il ne voudrait jamais y avoir donné son assentiment, ct il [f° 500 v.] tremble néanmoins de l’avoir donné. Il ne croit pas au témoignage de sa propre conscience, il s’en défie : il n’est pas sûr de lui-même, il semble qu'il n’ait pas le sens intime de sa propre volonté. C’est là du reste un état psychologique singulièrement remarquable, et qui montre bien, non que nos facultés soient trompeuses, mais combien il faut peu de choses pour les troubler et pour détruire la croyance naturelle qui s’attache à la légitimité de leur exercice. La raison atteste au scrupuleux qu'il peut agir en sûreté, la conscience l’assure de ses bonnes intentions; mais il y a là dans son esprit comme un atome qui rend nul pour lui l’exercice de ces facultés. Il y a comme une force qui lui est imposée, qui émousse l’assentiment de la nature. La faculté agit et prononce; mais l’assentiment naturel, qui dans l’état normal lui est invinciblement annexé, est comme détruit.

Un autre fait qui prouve encore que le témoignage des facultés du scrupuleux est comme altéré dans les jugements qu’il porte par rapport à lui-même, c’est qu'il n’est plus souvent le même homme par rapport à autrui. Quand il porte contre lui telle décision d’une rigueur absurde, dans un cas absolument semblable, il en porterait une toute contraire par rapport au prochain. Il y a des exemples de directeurs scrupuleux, qui ont eu des principes singulièrement larges par rapport aux autres. Ainsi altération de la raison et de la faculté morale, état illogique et injuste, première loi de l’état de scrupule.

La seconde loi est d’être temporaire. Il naît on ne sait trop comment, se fortifie avec une prodigieuse [f° 501 r.] rapidité, parvient à un excès souvent intolérable, puis disparaît, comme il était venu, sans qu’on s’en aperçoive. Il y a bien quelques exceptions à cette loi, on a vu des personnes scrupuleuses toute leur vie; néanmoins je ne les crois pas assez nombreuses pour nous empêcher de poser en principe que le scrupule est un mal qui ne dure pas, et qu'il disparaît spontanément. Du reste, nous reviendrons à ce caractère dans les $ IT et II...

Une autre loi bien remarquable qui accompagne presque toujours la précédente, c’est que quand le scrupule disparaît, il se change précisément en l’excès opposé, et l’on passe d’une rigueur extrême à un extrême relâchement. C’est là du reste une loi qui a beaucoup d’analogues dans la nature : c'est la grande loi de réaction qui domine la marche de l'univers. Cela peut aussi tenir quelquefois à l'effet en vertu duquel il arrive souvent qu’en guérissant d’une maladie, on tombe dans l’opposée, parce que les remèdes administrés pour cette guérison, et dont l’énergie était neutralisée par la présence du mal, aussitôt que le mal a disparu agissent de toute leur force, sans action compensante.

Enfin la loi peut-être la plus remarquable du scrupule, c’est que, même dans sa plus grande force. il est partiel, c’est-à-dire que, tandis que l’on est

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très scrupuleux sur un point, on est très relâché sur d’autres beaucoup plus importants. Ici les faits sont innombrables. Un scrupuleux est dans des transes mortelles d’avoir omis quelques [f° 501 v.] mots de ses prières, et se livre sans remords à des médisances, des mouvements de vanité, etc. Mais jamais peut-être ce trait moral n’a été plus vivement mis en peinture que dans cette circonstance de la passion de J. C. (laquelle considérée humainement serait encore un trésor de faits psychologiques) où les Juifs, qui immolent sans scrupule un innocent, craignent de se souiller par l’action la plus indifférente : celle d’entrer dans le prétoire (7).

Les autres lois du scrupule appartiennent à son origine, à son développement et à sa cessation, et doivent trouver lieu dans le $ IT.

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