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II. CAUSES OCCASIONNELLES DU SCRUPULE

I. Histoire du Scrupule. — C’est une recherche très curieuse d’examiner l’histoire de ce fait psychologique, et les époques où il a trouvé occasion de se développer. Il est très remarquable en effet que toutes les époques et tous les peuples n’ont pas eu l’idée du scrupule. Ainsi, par exemple, on n’en trouve nulle trace dans tous les écrivains païens. En examinant la chose avec attention, je n’ai trouvé que deux époques et deux sociétés où ce fait soit bien caractérisé. La première apparition que j’en trouve dans l’histoire, c’est chez les Juifs depuis la captivité de Babylone, et surtout dans les derniers temps, dans la secte pharisaïque; on sait jusqu’à quel point ils poussaient le ridicule à cet égard. Le scrupule, en [f° 502 r.] persévérant parmi les Juifs, empreints dans les premiers siècles du Christianisme de l'esprit pharisaïque, ne me paraît pas avoir eu aucune influence sur la société chrétienne dans ses premiers âges. Ce ne fut guère qu’au Moyen-Age, que les habitudes monastiques lui rendirent une de ses principales causes occasionnelles. Peut-être pourtant pourrait-on en trouver quelques traces parmi les solitaires de la Thébaïde. Quoi qu'il en soit, il me semble avoir toujours fait des progrès depuis le X° ou XI° siècle jusqu’au XVII, où il me semble avoir exercé le plus grand empire. Jamais plus qu’à cette époque, on ne parla davantage [sic] de morale, de licite ou d’illicite, de directeurs et de directions, mots qui tous ont une étroite connexion avec le Scrupule, comme se rapportant surtout à la Moralité absolue. Le relâchement de quelques Moralistes de cette époque qui restreignaient la Morale à un point de vue purement subjectif, put aussi donner lieu à cette réaction.

Cherchons à découvrir dans ces faits la cause occasionnelle qui a dû être commune à ces différentes époques pour y produire le même effet. En y réfléchissant, je me suis trouvé conduit à la loi suivante, dont l'énoncé toutefois est, je le sens bien, susceptible d’être encore généralisé : Le scru-

(7) Cf. Jean, XVIII, 28.

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pule a surgi surtout aux époques où l’on a prétendu à des systèmes de morale très détaillés, objectivement rigoureux, et où les règlements positifs ont été multipliés. Ainsi les anciens ne connaissaient pas le scrupule, parce qu'ils n’avaient pas comme [f° 502 v.] nous une science de morale pratique systématiquement formulée. Les Pharisiens au contraire, qui cherchaient à préciser les cas, et qui chargeaient la loi d’une multitude d’observances, y furent très gravement sujets (8). Mais les deux faits qui me semblent confirmer de la manière la plus frappante la loi que j’ai donnée, c’est 1° que le vrai domicile des scrupules a toujours été les cloîtres, où se rencontrent précisément les deux conditions qui y sont énoncées; 2° que le développement du scrupule a coïncidé avec le développement de la Théologie Morale, inconnue avant St Thomas, et qui a toujours de plus en plus envahi les écoles jusqu’au XVIT° siècle, où la fureur des controverses morales fut portée à son comble.

Cherchons maintenant, en étudiant les diverses natures d’esprits qui y sont le plus sujettes, à découvrir les autres lois de son développement.

IT. Esprits qui y sont le plus sujets. — On peut compter principalement: 1° Les âmes pures, mais douées d’un esprit peu élevé, peu penseur. 2° Les imaginations fortes, accompagnées d’une raison faible, s’enflammant de leurs lectures, des prédications, des avis de leurs directeurs, prenant toutes choses sur le ton extrême, capables de devenir fous, et souvent sur le bord; j'ai plusieurs exemples de folies réelles arrivées ainsi. Des personnes du peuple, l'imagination nourrie d’un type excessif, frappées des pensées de l'enfer, de l'éternité etc. et n’ayant pas la tournure d’esprit expérimentale pour réduire toutes ces conceptions au [f° 503 r.] cadre ordinaire, de telles personnes, dis-je, sont très exposées à perdre la tête. 3° Les esprits rigoureux, scolastiques, les moralistes, qui font la Morale à coups de hache, ordinairement portés à restreindre la liberté humaine. 4° Les esprits timides, qui craignent d’affirmer, qui n’osent avancer une proposition, sans un mais pour correctif, qui n’osent penser par eux-mêmes, qui croient voir partout des hérésies. 5° Les esprits étroits, subtils, toujours attachés au. particulier, incapables de s'élever au général, qui voudraient une solution pour chaque cas particulier, n'ayant pas assez de vigueur d'esprit pour appliquer sans hésiter les principes généraux : aussi St Liguory veut-il qu’on les conduise surtout par ces sortes de principes (Theol. Mor. De Consc., cap. I, n° 14) (9). 6° Ceux en qui les affections bienveillantes sont très peu développées, et qui mènent une vie austère. Quoique ces deux caractères paraissent séparables,

(8) Peut-être Renan se souvient-il du portrait des pharisiens tracé dans les Mœurs des Israëlites de l'abbé Fleury (164-166).

. (9) Theologia moralis etc., t. I : « Le confesseur prudent fera bien de prescrire au scrupuleux plutôt des règles générales, que particulières; car les scrupuleux récusent ces dernières presque toujours, etc...» (P. 7).

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ils sont rarement séparés; il est sûr que la vie sévère, retirée, solitaire est très peu favorable au développement de ces affections : de là l’idée d’insensibilité, de dureté, qui dans l’opinion vulgaire s'associe à celle de la vie monastique, à tort, mais non sans raison (a). 7° L'esprit de système, l’envie de tout mettre sous forme de règlements, de n’agir que par des principes sans flexibilité. C’est ici un principe d’action qui se trouve plus ou moins en tous les hommes, et que quelques-uns portent à un point incroyable. Je suis fâché que les Ecossais ne l’aient pas analysé. Ils parlent bien de l’esprit de système [f° 503 v.] dans les sciences, etc., mais ce que j'appelle ici de ce nom, comme peignant bien la chose, est fort différent de ce qu'ils entendent par là. Voici le fait tel que je l’ai observé en moi et en d’autres. C’est un penchant qui naît dans les personnes peu occupées activement dans les affaires de la vie, ou dont les occupations extérieures doivent avoir peu de conséquence actuelle; ainsi, par exemple, un séminariste qui dans son travail n’a pas toujours présente une grande vue ultérieure. Alors pour donner du ressort à son acte, paraît ce principe : tout se case dans son esprit, le soin de ses cahiers, de ses livres, la constance dans ses habitudes, l'attention minutieuse à se prescrire des règles pour tout, le plaisir à songer à l’ensemble fortuit de choses qui résultera de leur observation, tels sont ses vrais mobiles. La manière dont ses livres seront disposés sur sa table, dont ses cahiers seront arrimés (10), la suite de ses occupations, le plaisir qu’il trouve à ces occupations (souvent très ennuyeuses en elles-mêmes, mais qui deviennent très agréables par cet esprit) non par ce qu’elles sont en elles-mêmes, mais par la place qu’elles occupent dans le cadre qu’il s’est tracé, voici l’objet perpétuel qui l’occupe, d’une façon imaginativement agréable, mais souvent très pénible; car le plaisir qu'il s’en promet est toujours dans l’avenir.

Les deux causes occasionnelles de ce fait remarquable, sont : 1° L’habitude d’études sèches, peu intéressantes, bénédictines en un mot, de nomenclature, etc. Ce principe vient alors leur donner par leur place l'intérêt [f° 504 r.] qu’elles n’ont pas en elles-mêmes, et fait souvent trouver à un vieux moine plus de plaisir dans les travaux les plus minutieux et les moins féconds en résultats qu’au savant utile dans ses plus belles occupations. C'est par lui qu’il n’y a pas à proprement parler d'étude sèche ou désagréable. 2° C’est l’absence d’un mobile supérieur. Ordinairement c’est lui qui produit le goût de l'étude, dans ceux qui n’ont pas quelque vue d’ambition, de recherche de la vérité, ou de religion. On voit donc que comme tous nos autres principes d'action, il témoigne un dessein éminemment profond et

a) [En marge] On pourrait aussi ajouter les esprits ardents, qui se tournent vers la religion, mais sans pouvoir dépouiller leur caractère, et comme il faut qu’ils s’agitent de manière ou d’autre, dans la voie où court leur esprit, il faut qu’ils fassent dégénérer la religion en aliment à leur humeur remuante et active.

(10) Le sens propre de ce verbe est : « arranger la charge d’un: bateau ».

bienveillant dans son instituteur. Du reste je ne l’ai examiné que sous une face, c’est dans son exsertion (11) quant à l'étude : il est la source d’une foule d’autres habitudes intellectuelles, par exemple l'esprit de collection,

médailles, gravures, livres, etc., esprit qu'on peut rapporter à peu près aux mêmes causes occasionnelles et finales que le précédent.

Je me suis étendu sur ce point, car cet esprit me semble un principe d'action commun à tous les hommes, seulement qui ne trouve pas en tous l’occasion de s’exercer. J'aurais voulu que les Ecossais l’eussent classé parmi les Désirs (12), sous le nom de Désir de vie systématique, ou plutôt de [ ](a). Du reste il ne faut pas leur en faire un reproche : l'esprit de cette Ecole la mettra toujours à l’abri de toute erreur, quelque découverte ultérieure que l’on fasse, puisqu'elle commence par déclarer qu’elle ne prétend donner aucune énumération complète. On pourra prouver qu'elle a été incomplète, non erronée; [f° 504 v.] et c’est là l’admirable privilège des sciences conduites par la méthode d’induction. Les successeurs prouvent que leurs devanciers n’ont pas tout vu, mais non qu'ils ont mal vu. Au contraire, dans l’ancienne méthode philosophique, le successeur devait raser tout l’ouvrage du devancier. Revenons au scrupule.

8° Tous les auteurs spirituels conviennent que l’orgueil, l’attachement à son propre sens, l'esprit opiniâtre, sont les sources les plus fécondes du scrupule. Fénelon dans ses Lettres le répète sans cesse : « Toute votre délicatesse, écrivait-il à une personne atteinte de ce mal, ne va qu’à craindre de ne pouvoir pas être assez content de vous-mêmes [sic]. Voilà le fond de vos scrupules » (13). Il y a là une très fine observation morale. Ce qui fait en effet que le scrupuleux revient avec tant d'inquiétude sur sa conduite passée, c'est qu'il craint de n’être pas tel qu'il s’est figuré. Il s’est fait de lui-même l’idée d’une perfection suprême, il se regarde comme bien au-dessus des faiblesses de l'humanité, il se croit un ange, puis quand tout à coup quelque petit fétu vient lui révéler qu’il est homme, il en est tout étonné. Il voudrait avoir la certitude absolue qu'il est un saint et un prédestiné : un doute sur ce point le révolte. La moindre imperfeclion en lui-même l’impatiente (14), parce qu'elle le force à déroger à ce type sublime qu'il s’est formé de luimême. Aussi Fénelon ne cesse-1-il de leur répéter ce conseil d’une si profonde

a) Espace laissé en blanc, faute d'avoir trouvé le mot propre.

(11) Ce mot semble être un anglicisme (exertion, exercice, usage) emprunté à la Traduction des Esquisses de Philosophie morale de D. Stewart, où il se trouve p. 46 : («Le mot action s'applique proprement à toute exertion de force qui suit une volition »). !

. (2) Une section de l’ouvrage précité (2% partie, ch. I, sect. III) est intitulée : Des désirs (de connaissance, de société, d'estime etc….). Ë (13) Fénelon, [Lettres Spirituelles, n° 327 (A la comtesse de Montberon ; il faut donc lire contente de vous-même) (Œuvres, t. II, 351).

(14) Cf. 1b., même lettre, 352 : « Etre inconsolable de se voir imparfait, c’est un dépit d’orgueil et d’amour-propre ».

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sagesse dans toute la conduite du perfectionnement moral, d’être patients - avec eux-mêmes (15). C’est pour des raisons analogues que tous les auteurs spirituels [f° 505 r.] s'accordent à prescrire l’obéissance comme le remède souverain contre les scrupules (16).

IT. Occasions qui font naître le Scrupule. — Je mettrai au premier rang une vie paisible, peu active, délivrée de soins, d’inquiétudes extérieures, soumise à une règle, et par conséquent avant tout l’état religieux. A moins d'une grande puissance méditative, ou d’un grand développement de Ja faculté mystique, l’état religieux détachant l’homme des grandes passions et des grands mouvements qui remplissent l’âme, le précipite de force dans des petitesses, car le cœur humain s’attache de nécessité à quelque chose. De là l’attachement de ceux qui mènent la vie commune pour de petites choses, leurs habitudes, leurs livres, leur chambre, etc. Or nous avons vu combien cet état est favorable au développement du scrupule. De plus c’est une loi sur laquelle je reviendrai plus tard, qu’il faut que le cœur humain soit tourmenté par quelque chose. Or ceux qui mènent cette vie manquant ordinairement de grandes inquiétudes, le scrupule vient y suppléer, et les

remettre à l’ordre de l’humanité, auquel ils auraient voulu se soustraire. 2° La lecture de livres propres à exalter la piété (17), l’audition de prédicateurs véhéments, en un mot tout ce qui est propre à produire une conversion prompte et subite, où l’âme se porte avec contention et une sorte de saisissement. 3° La préoccupation qu’on y va tomber, fait psychologique qui s’observe encore en d’autres occasions, où la crainte d’un mal que l’imagination se figure devoir certainement lui arriver, fait que réellement il arrive. Ainsi je me [f° 505 v.] figure en parlant qu'’arrivé à tel endroit de mon discours, je m'’arrêterai tout court, et par le fait, je m’y arrête. M. Billion et M. Chesnel m'ont dit avoir observé en eux le même fait. 4° L'idée défectueuse qu’on se forme de Dieu, le regardant comme un tyran contre lequel on cherche à prendre ses précautions, « comme un espion qui nous observe pour nous surprendre, comme un ennemi qui nous tend des pièges » (Fénelon) (18). 5° Le commerce avec des scrupuleux (19) : peu de maladies sont plus contagieuses. 6° Mais la circonstance de beaucoup la plus remarquable,

et que j'ai déjà touchée, c’est lorsque l'esprit est libre de toute autre

(15) Par exemple 1b., n° 183.

(16) Cf. le Cours de Théologie Morale, Traité De la Conscience : «Après la prière, le moyen le plus sûr est l’obéissance au directeur... ». Et l’auteur renvoie à Lombez et aux Lettres de St. François de Sales (vol. 11479, fo 44 r.).

(17) Bailly indique comme cause extérieure du scrupule la «lecture de livres traitant de la perfection évangélique ou rapportant des choses qui font peur » (Theologia dogmatica et moralis, t. VI, 357).

(18) Op. cit., 150 (À diverses personnes de piété qui vivaient dans le monde).

(19) Classé comme cause externe dans le Cours de Théologie Morale (vol. 11479, fo 43 v.).

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inquiétude. Une personne dévorée d’inquiétudes extérieures, de soins de famille, etc. n’est guère susceptible d’en être assiégée, parce qu'ayant des peines réelles, elle n’a pas besoin de ces peines imaginaires. Du reste cette observation ne s'applique pas seulement aux scrupules, mais à toutes ces peines d'esprit dont on sent fort bien la futilité, sans pouvoir s'en débarrasser. C’est là encore un fait psychologique tout à fait important, et qui n’a pas été suffisamment décrit; sans doute parce que les analystes psychologues (20) ne se sont pas trouvés dans des circonstances favorables à son développement. Ayant eu cet avantage, je vais chercher à en peindre quelques traits.

J’ai l’esprit libre de toute peine extérieure, tout va à mon gré, l'avenir me présente une perspective agréable. Je m'excite moi-même à jouir de mon bonheur, je jette les yeux autour de moi pour voir si rien ne le trouble, et j’aperçois un petit rien, un atome, dont je sens tout [f° 506 r.] le ridicule, je prononce sans balancer qu’il n’y a pas là de quoi le troubler. N'importe, cet atome dont je me moque, dont je sais surtout que je me moquerai dans quelques jours, suffit pour tout empoisonner, et me ronger d'autant plus que je me dis que c’est lui seul qui m’empêche d’être heureux, puisque tout d’ailleurs concourt à mon bonheur. Je cherche à l’attaquer par la raison, ici labyrinthe de subtilités pour et contre, controverse la plus ardente avec moi-même, laquelle n’aboutit d'ordinaire à rien, je me dévore, jusqu'à ce que l’occasion soit passée; alors l’atome disparaît. Je n'’oserais confier au papier les ridicules néants qui m'ont joué de ces tours : on ne pourrait les croire.

Mais le fait constant, le fait infiniment remarquable, c’est qu'ici comme dans les scrupules, ce trouble n’a lieu qu’en l’absence de toute peine étrangère : une peine réelle me survient, je ne pense seulement plus au trouble qui faisait mon malheur un instant auparavant, je m'en moque, j en hausse les épaules, et il ne m'en viendra aucune semblable, tant que durera la peine réelle. Du reste il est aussi très remarquable que quand une de ces causes de trouble à passé, je ne conçois pas comment j'ai pu m'y laisser embrouiller.

De là résulte, ce me semble, cette grande loi: que le scrupule et le trouble pour des futilités ne s’élèvent d'ordinaire qu’en l'absence de peines réelles. C’est à mon sens la plus remarquable, et la plus [f° 506 v.] capable de faire réfléchir.

Selon moi en effet, cette loi n’est qu’un des moyens d'exécution d’une loi plus générale, savoir que l'esprit humain ne doit jamais jouir d’un parfait repos. Or comme ce repos, il pourrait absolument, en certaines cir-

(20) Ce mot était alors beaucoup moins courant qu’il ne l’est aujourd’hui. On employait (en substantif comme en adjectif) psychologiste, qui se rencontre neuf fois dans les papiers de jeunesse de Renan (cf. supra p. 44 et infra p. 75) et une fois dans Lettres Intimes, 197. Cf. Ste Beuve : « Humbles psycologistes » (Port-Royal, II, Eugène Renduel, 1842, 381). =

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constances, l’avoir du côté des choses extérieures, Dieu a dû, pour conserver l’exécution de sa loi, ménager ces deux moyens pour suppléer au défaut des peines réelles. C’est là cet ennui, dont parle Pascal, qui a ses racines naturelles en nous, et qui de son autorité privée sort du fond de l’âme (21), lorsqu'elle est libre d’autres soins.

Il y a dans cette loi de l’esprit humain de quoi prouver le christianisme. Je la crois établie par une multitude innombrable de faits, et surtout par celui de la loi que je viens de signaler touchant les scrupules, d’où elle s’induit naturellement. Il est vrai que je n’ai guère pour ces faits que mon expérience personnelle. Il n’y a guère que M. Delormel (22), de tous ceux à qui j'en ai parlé, qui m’ait paru en avoir ressenti quelque chose. Tous les autres ne me comprenaient pas. Cela vient peut-être de ce qu’ils n’avaient pas réfléchi assez sur eux-mêmes, ou peut-être de ce que la cause occasionnelle du phénomène n’était pas aussi marquée en eux qu’en M. Delormel et moi. Quoi qu’il en soit, je crois qu’on est toujours autorisé à induire de soi aux autres en tout ce qui n’est pas tout à fait individuel; vu [f° 507 r.] que nous sommes tous fondus au même moule.

7° Enfin la dernière loi, aussi très frappante, des causes occasionnelles du scrupule, c’est que quelquefois il n’en a aucune apparente, et auquel [sic] on puisse raisonnablement l’attribuer. Il naît on ne sait comment, ni d’où, ni pourquoi, spontanément, souvent dans les natures d’esprit qui y semblent le plus opposées. Le P. Pinault parlait un jour devant moi d’un homme, d’un caractère large, porté même au relâchement, se moquant des scrupules et des scrupuleux, en un mot, comme on dit, un homme rond, lequel un jour fut pris de la maladie, sans pouvoir en aucune façon s’en débarrasser, et la porta à un degré extrême.

IV. Occasions qui font disparaître les scrupules. — Je me contenterai de noter ici les deux faits suivants, qui font le parallèle des deux derniers que je viens de rapporter. Ils s’appliquent aussi aux peines d’esprit que j'ai décrites, quoique distinctes du scrupule.

1° Une peine réelle, quelque inquiétude grave, tels sont les meilleurs remèdes du scrupule, ce qui prouve de nouveau qu'ils ne sont que comme les suppléments de nos autres peines.

(21) Pensées, sect. XXVI (Misère de l’homme), p. 139 : « Quand on se verrait même’assez à l’abri de toutes parts, l’ennui, de son autorité privée, ne laisserait pas de sortir du fond du cœur où il a des racines naturelles, et de remplir l'esprit de son venin». À cette Pensée, qui avait dès longtemps frappé Renan (cf. une Note marginale à D. Stewart, Esquisses etc., 122), j’ajouterais, s’il ne manquait dans l’édit. de Port-Royal (d’après la petite édit. Brunschvicg, Hachette, 1917, 388 et 751) cet autre texte : « Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent il sortira du fond de son âme l'ennui... ».

(22) Séminariste.

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2° De même qu'ils tombent souvent sur nous à l’improviste, sans que nous sachions comment, de même ils se retirent insensiblement, sans que d'ordinaire on saisisse la cause qui a pu déterminer ce fait. [f° 507 v.] lis résistent à tous les efforts, à tous les remèdes, puis tout à coup on est tout surpris d’en être délivré : ce n’est qu’un petit point de vue imperceptible qui s’est changé dans l'esprit, c’est si peu de chose qu’on ne saurait le définir, et ce peu de chose décide de notre bonheur ou de notre malheur. On n’a conscience d'aucun effort efficace, on ne songe seulement pas à s’attribuer cette délivrance, l’âme n’a été que passive dans la cessation du phénomène comme dans le phénomène lui-même.

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