LEÇONS PROFESSÉES
PAR
Le D-^ Alfred FOURNIER
Médecin des hôpitaux Professeur agrégé de la Faculté
■<*==<:?^c&=^c^^crp^
PARIS
V. ADRIEN DELAHAYE ET G^e, ÉDITEURS Place de l'École-de-Médecine.
Extrait de L'UNION MÉDICALE (Troisième série) Année 1877.
NOURRICES
ET
NOURRISSONS SYPHILITIQUES
Messieurs,
Il est certaines questions — et ce ne sont pas toujours les moins graves — qu'on n'a guère l'occasion d'aborder à l'hôpital, et qui se présentent dans la pratique de ville d'une façon assez fréquente.
L'une de ces questions va nous occuper aujourd'hui. Elle est relative à la conduite que doit tenir le médecin^ aux obligations, aux devoirs qui incombent au médecin, alors qu'il se trouve placé entre un nourrisson syphilitique et une nourrice que cet enfant a ou non infectée de syphilis.
Question grave, comme vous le pressentez par ce simple énoncé ; — question s'imposant dans la pratique avec une fréquence qu'il est malheureusement impossible de méconnaître ; — et néanmoins question absolument négligée dans les livres classiques, sacrifiée, omise même le plus souvent, ou tout au plus à peine indiquée.
De cette absence d'éducation sur un sujet aussi spécial résultent naturellement, pour le jeune médecin, des difficultés, des embarras, des incertitudes de plus d'un genre. De là, sans doute aussi, ces erreurs, ces défaillances, et — disons le mot — ces fautes, que les tribunaux, en quelques circonstances regrettables, ont pu reprocher à certains de nos confrères et dont j'aurai l'occasion de vous parler au cours de l'exposé qui va suivre.
Vous signaler les difficultés, les surprises, les écueils, qui surgiront devant vous dans les questions de ce genre ; vous tracer, comme Tenteiident nos maîtres et nos
lois, la ligne de conduite que vous aurez à tenir en semblable occurrence ; vous ournir les enseignements ou les remarques qui ont résulté pour moi de mon expérience personnelle dans ces matières délicates; tel sera en somme, Messieurs, le sujet de notre réunion.
J'entre de plain pied dans la question.
Vous voici, je suppose, chez un client, dans une famille. On vous a fait mander pour un tout jeune enfant, âgé de quelques jours, de quelques semaines, de quelques mois au plus. Vous examinez cet enfant, et vous reconnaissez sur lui des signes évidents de syphilis, et d'une syphihs manifestement héréditaire. Or, cet enfant n'a pas été nourri par sa mère. Il reçoit le sein d'une nourrice. Cette nourrice, naturellement, vous êtes appelé à l'examiner à son tour. Et alors, de deux choses l'une :
Ou bien, vous trouvez cette nourrice saine; saine, du moins en apparence et à s'en tenir aux signes négatifs actuels (vous comprendrez plus tard le motif de cette réserve) ;
Ou bien, vous la trouvez infectée, et infectée de telle façon qu'il ne saurait rester le moindre doute sur l'origine de sa maladie; c'est de son nourrisson, sûrement, qu'elle a reçu la contagion.
Telle se présente, je suppose, la situation, Messieurs.
En pareille circonstance, qu'avez-vous à faire? Voilà ce qu'actuellement il importe de spécifier de la façon la plus nette, la plus catégorique.
Vous avez à faire, d'abord, ce pour quoi l'on vous a mandé, ce pour quoi vous êtes consulté, à savoir : Vous occuper de l'enfant; lui prescrire un mode d'alimentation, une hygiène, un traitement.
Mais est-ce tout? Non.
Cela fait, les obligations de métier accomplies, deux devoirs s'imposent encore au médecin, au médecin vraiment digne de ce nom ; — deux devoirs pour lesquels il n'a pas été mandé, que personne ne songe à réclamer de lui, dont personne ne lui saura gré, mais que sa conscience d'honnête homme rend obligatoires pour lui et auxquels il ne faillira pas; — deux devoirs, relatifs l'un à la nourrice, et l'autre à la société; je m'explique.
Ce n'est pas tout, en pareil cas, que de satisfaire une famille en prenant soin de son enfant. La situation nous crée et nous impose deux autres obligations que voici. L'une, c'est de sauvegarder, si cela est possible et s'il en est temps encore, de smivegarder, dis-je, la nourrice , menacée par l'enfant d'une contagion redoutable.
L'autre, c'est de sauvegarder la société^ menacée par la nourrice. En d'autres termes, nous devons faire, d'une part, que la nourrice ne reçoive pas la syphilis de son nourrisson, et que, d'autre part, cette nourrice, si elle a eu le malheur d'être contaminée, n'aille pas k son tour déverser ailleurs la contagion.
Laissez-moi ajouter encore, pour vous donner immédiatement une idée générale de ce qui va suivre, que l'accomplissement de ces deux devoirs ne sera pas toujours chose aisée pour le médecin. Loin de là. 11 se heurtera dans cette voie à nombre d'embarras et de difficultés d'un genre tout spécial; il rencontrera des résistances, des oppositions, dont il ne viendra pas à bout sans efTorts, sans discussions pénibles, sans froissements, sans combats. Et, comme prix de cet honnête et utile labeur, il ne recueillera le plus souvent que peu d'honneur et de gratitude contre beaucoup d'ennuis, de tribulations et de désagréments. C'est là ce dont j'aurai toutes facilités pour vous convaincre, au détail du sujet que nous allons maintenant aborder.
Reprenons la question où nous l'avons laissée.
Vous êtes dans une famille , en face d'un enfant syphilitique d'une part (syphilitique héréditairement, bien entendu), et d'autre part d'une nourrice, qui ou bien est encore saine, ou bien a déjà reçu l'infection de l'enfant.
Que devez-vous faire, qu'avez-vous à faire? Tel est le problème qui se présente à débattre.
Divisons d'abord les cas, comme la pratique même les divise, et discutons séparément la conduite à tenir dans ces deux alternatives, dans les deux seules alternatives possibles, à savoir :
lo Nourrice encore saine; 2° Nourrice déjà contaminée.
Premier ordre de cas : Enfant sijphiliiîque et nourrice saine.
Ceci est le cas le plus simple. Car, aussi nette, aussi formelle que possible est la conduite à tenir en pareille occurrence. Et cette conduite se résume en ceci :
Séance tenante, faire suspendre rallaitement de ce nourrisson sijphilitique par cette nourrice saine.
Sans la moindre hésitation, sans le moindre retard , le médecin doit empêcher que cette nourrice saine continue un, instant de plus à donner le sein à cet enfant syphilitique.
Et pourquoi? Tout naturellement, parce que cette nourrice saine, si elle a pu échapper jusqu'à ce jour à la contagion, recevrait aujourd'hui, demain ou plus tard, cette contagion, en continuant à nourrir un enfant contaminé.
Je ne dis pas (notez bien ceci) que fatalement, nécessairement, inévitablement, cette nourrice recevrait la syphilis de son nourrisson. Car dire cela serait excéder la mesure, et plus d'une fois on a vu des nourrissons syphilitiques ne pas infecter leurs nourrices. Mais ce que je prétends, et ce qui est l'exacte, la stricte vérité, c'est que, dans les conditions où elle se trouve placée, cette nourrice a toutes chances pour contracter la maladie, c'est qu'il y a toutes probabilités (l'enfant même n'aurait-il pas actuellement d'accidents contagieux) pour qu'elle n'échappe pas à la contagion (1). Et, pour affirmer cela, je n'ai malheureusement que l'embarras du choix dans les preuves à fournir. Ouvrez vos livres. Messieurs, parcourez les journaux de médecine, parcourez les journaux de droit, et vous trouverez des centaines de faits où il est question de contagions semblables, c'est-à-dire de contagions s'exerçant de nourrissons à nourrices. Des exemples d'infection syphilitique transmise de la sorte par l'allaitement ne sont plus à citer aujourd'hui. Il en existe un nombre prodigieux dans les annales de la science, et chaque médecin pourrait en grossir la liste par des cas empruntés à sa propre pratique. J'en ai déjà observé plus de quatrevingts pour ma seule part. A ce point que, sans exagération, on peut poser ceci en principe : Toute nourrice saine, allaitant un enfant syphilitique, court grand risque de contracter la syphilis, et n'y échappe que rarement.
De cela, Messieurs, la conséquence est formelle, au point de vue qui nous intéresse essentiellement, nous praticiens; et cette conséquence est la suivante :
Un médecin ne doit pas permettre qu'un enfant syphilitique soit allaité par une nourrice saine.
Mais j'entends déjà l'objection qui s'élève : « C'est une chose bien grave, me dira-t-on, que vous formulez là. Quoi! vous proposez d'enlever sa nourrice à cet enfant, à cet enfant malade! Il est déjà bien périlleux de sevrer un enfant sain, bien portant, car on sait par une triste expérience ce que vaut l'allaitement artifi-
(1) « L'allaitement, en eiïet, comme l'a fort bien dit M. le docteur Blondeau, offre les conditions de toutes les plus favorables h. la contagion de la vérole. En loule autre circonstance, le contact inl'ectanl n'est jamais aussi fréquemment répété, aussi longuement prolongé, qu'il l'est ici entre la bourlie du nourrisson, aU'oclée d'accidenls susceptibles de s'inoculer, et le mamelon de la noui-rice, que l'état d'érélhisme dans lequel il entre par le l'ail de la succion exercée sur lui, rend éminemment apte ù l'absorption des liumeurs virulentes. » {Giu. des hôpitaux, 1866, p. 282.)
ciel. Combien le biberon n'a-t-il pas tué d'enfants, et d'enfants qui, robustes, vigoureux, tant qu'ils étaient au sein, ont dépéri aussitôt jusqu'à en mourir dès qu'ils ont été privés de leurs nourrices! Or, cet enfanta qui vous parlez d'enlever sa nourrice est un enfant malade, chétif, malingre peut-être, portant en lui le germe d'une affection grave. Plus que tout autre, il a besoin d'une nourrice, et vous lui refusez cette nourrice ! »
Eh bien, oui, répondrai -je, je lui refuse cette nourrice — bien à regret, assurément, — mais je la lui refuse.
Je la lui refuse, parce que je ne me crois pas le droit de la lui accorder; — parce que je ne me crois pas le droit, pour être utile à un enfant, de donner la vérole à une femme. La vie même de l'enfant serait-elle à ce prix (et elle n'y est que trop souvent), je ne me jugerais pas autorisé, pour la sauver, à risquer la santé d'un autre être, à risquer la santé d'une nourrice en communiquant à cette nourrice une maladie telle que la vérole, maladie grave et susceptible de devenir très-grave, maladie dont la gravité vraie n'est pas assez connue, maladie dont la gravité va s'exagérant chaque jour, à mesure que de nouvelles études nous font mieux connaître la redoutable période tertiaire et nous forcent à lui rattacher des accidents dont la spécificité était restée jusqu'alors ignorée. Non, je le répète encore, mille fois non, nous n'avons pas le droit, pour sauver un enfant, de donner la vérole à une nourrice (1).
Un enfant a la vérole, il doit être privé de sa nourrice; cela est absolu. Cela est une conséquence cruelle — d'accord, — mais cela est une conséquence forcée de l'infection dont est affligé l'enfant et des risques auxquels il expose sa nourrice.
D'ailleurs, n'exagérons rien. Patience! Et nous verrons par ce qui va suivre
(1) Deux cas, pris au hasard, témoigneront des conséquences possibles d'une infraction au principe que nous formulons ici :
L — Un enfant, né d'un père syphilitique, est confié à une nourrice saine. Il ne tarde pas à présenter divers accidents syphilitiques et conlagionne sa nourrice. Celle-ci, à son tour, contagionne son mari.
Le mari est affecté d'une iritis syphilitique et perd un œil.
La femme est prise, quelques années plus tard, d'une paralysie syphilitique, à laquelle elle succombe. (D'' Delore, de Lyon.)
IL — Un de mes clients, syphilitique, se marie malgré moi, et ne tarde pas à contagionner sa femme. — Naît un enfant qui (à mon insu, je crois inutile de le dire) est confié à une nourrice de province.
Cet enfant ne tarde pas à présenter de nombreux symptômes de syphilis, et infecte sa nourrice.
Cette femme, à son tour, contagionne : 1° son enfant, qui meurt après quelques mois ; 2° son mari. — Affectée d'une iritis grave, elle perd un œil. — Un an plus tard, elle accouche d'un enfant qui présente des. accidents syphilitiques intenses et succombe à l'âge de deux mois.
Et ainsi de tant et tant d'autres faits analogues que je pourrais citer.
qu'un enfant syphilitique n'est pas toujours perdu pour être séparé de sa nourrice. Le biberon ne tue pas tous les enfants, môme syphilitiques. Et il est du reste d'autres procédés que le biberon pour alimenter ces malheureux petits êtres, comme j'aurai l'occasion de vous le dire dans un instant.
Voilà donc un premier point établi : interdire l'allailement d'un enfant syphilitique par une nourrice saine.
Ce précepte est formel, absolu. Sur lui repose la base d'une saine pratique pour les questions difficiles qui vont suivre. Et pas de transaction possible avec lui, car il a pour double assise les données de la science et les lois de la morale.
J'insiste cependant, quoique en apparence il n'en soit guère besoin; j'insiste et je dis : C'est un devoir pour le médecin de proscrire l'allaitement en pareil cas, et de le proscrire : 1» alors même qu'il est le plus énergiquement sollicité, réclamé par les parents ; — 2° alors même qu'en dépit des risques auxquels il expose, il est consenti, accepté par la nourrice. — J'ajoute, en troisième lieu : Cet allaitement doit être proscrit pour le présent et pour l'avenir.
Quelques mots de développement sur cette triple proposition.
I. L'amour paternel ou maternel, il faut bien le reconnaître, est souvent égoïste. Pour le moins, il est souvent aveugle. Aussi rencontrerez-vous parfois, Messieurs, certains parents qui, dans les conditions dont nous parlons actuellement, tenteront de vous détourner à leur profit de la seule ligne de conduite à tenir en pareil cas.
Il en est, d'abord, d'odieusement cyniques (j'en parle par expérience), qui vous diront, qui oseront vous dire : « Au surplus, peu nous importe la nourrice; notre enfant avant tout! Et puisque notre enfant a besoin d'une nourrice, arrive que pourra à cette nourrice, qui est faite et payée pour nourrir notre enfant ». A ceux-ci vous saurez que répondre, Messieurs. Pour l'honneur de l'humanité, ce sont les plus rares, j'ai hâte de le dire.
Mais il en est d'autres aussi qui, tout en déplorant le risque encouru par la nourrice, tout en s'avouant tacitement coupables, chercheront une transaction de conscience dans les « nécessités » de la situation, autant pour s'excusera leurs propres yeux que pour vous arracher le consentement qu'ils espèrent obtenir. « L'enfant est si malade, si exposé, vous diront-ils; sa vie est au prix d'une nourrice; devons-nous donc le laisser mourir? Serions-nous bien coupables, même en exposant cette femme, de chercher à le sauver? Etc., etc. « C'est là le procédé par attendrissement. Eh bien. Messieurs, gardons-nous ici de toute sentimentalité, et
ayons le courage de ne pas nous laisser attendrir. Le devoir est formel, nous l'avons dit; obéissons au devoir, en dépit de toute autre considération, même des considérations les plus émouvantes, les plus touchantes. Et ne nous laissons pas aller à ce qui serait, somme toute, une mauvaise action , quelque honorable d'ailleurs que pût être dans l'espèce le mobile qui nous y entraînerait. Pour être utile à l'enfant, je le répète, nous n'avons pas le droit de lui sacrifier la nourrice. Pas plus qu'il n'est permis de faire la charité avec les deniers d'autrui, il ne nous est pas permis, à nous médecins, de faire la charité à cet enfant d'une santé qui ne nous appartient pas.
En ce qui nous concerne, d'ailleurs, la loi ne fait pas de transaction. Et plusieurs fois, comme je vous le dirai bientôt, les tribunaux ont vivement réprimandé certains médecins qui, en de semblables conditions, avaient consenti, pour un motif ou pour un autre, à laisser continuer l'allaitement.
II. Je vais plus loin, et j'ajoute : C'est encore le devoir du médecin de s'opposer à l'allaitement, alors même qu'il est accepté, consenti, par la nourrice, dûment avertie de la maladie de l'enfant et des dangers auxquels elle s'expose.
Quelquefois vous serez étonné, arrivant dans une famille en de telles circonstances, de trouver une nourrice qui, mise au fait de la maladie de l'enfant, aura consenti néanmoins à continuer l'allaitement. Que s'est-il donc produit? La pauvre femme aura été circonvenue. « L'enfant n'a rien de grave, lui aura-t-on dit. Avec des précautions et des soins, les dangers à courir pourront être évités. D'ailleurs, on ne sera pas ingrat, on saura récompenser le dévouement dont elle fera preuve, etc. » Quelque peu d'argent et beaucoup de promesses auront cimenté la convention, pour laquelle on n'attend plus, comme sanction morale, — et aussi comme garantie contre toute éventualité fâcheuse, — que votre consentement à vous, homme de l'art, à vous médecin, chargé d'endosser la responsabilité de ce qui peut suivre.
Qu'avez-vous donc à faire en pareille occurrence? Ceci : refuser de la façon la plus formelle, la plus absolue, le consentement, la justification qu'on vous demande.
Et pourquoi? Pour les deux raisons que voici :
1» Parce que, d'abord, il est peu certain (disons mieux, il est plus que douteux) que la nourrice ait accepté en pleine connaissance de cause. On a bien pu lui dissimuler, non pas la maladie de l'enfant, mais la gravité de cette maladie et les risques qui en dérivent. Certes, pour obtenir son consentement, on a dû moins charger le pronostic que l'adoucir et l'atténuer. Sans doute on n'a pas trompé cette femme tout à fait, mais on l'a trompée à demi, dans la mesure du nécessaire; voilà la vérité.
2» Parce qu'en saine morale un contrat n'est valable qu'autant que la nature des
engagements souscrits est nettement déterminée. Or, comment cette nourrice seraiteile éclairée, elle ignorante, sur la nature des risques auxquels elle consent à s'exposer, alors que nous, médecins, nous ne saurions formuler, préciser ces risques? Savons-nous ce que deviendra jamais un cas de vérole donné? Et comment alors voulez-vous qu'elle le sache, cette nourrice?
N'en déplaise à certains de mes confrères qui ont dit « ne voir rien d'immoral » dans un tel contrat, je trouve, moi, que ce contrat n'est pas moral. Je ne sais, je n'ai pas besoin de savoir s'il est valable en droit, et je laisserai aux gens spéciaux le soin d'en discuter la valeur légale (1). Mais ce que je sais, c'est qu'il n'est pas valable en principe. Je ne puis me résigner à le considérer comme honnête. Car, en somme, qu'est-ce donc que ce contrat, sinon l'achat de la santé d'une nourrice pour un peu d'argent? Et ce singulier marché, cette traite de la nourrice
(1) Cette valeur légale serait nulle, comme on va le voir. J'ai tenu à être dûment renseigné sur ce point par des hommes spéciaux, et on ne lira pas sans intérêt la consultation suivante, que je dois à un jurisconsulte des plus distingués, M* Julien Larnac, avocat à la Cour de cassation et au Conseil d'État ;
« Les prescriptions du droit positif sont d'accord, sur cette question, avec les enseignements (le la morale et les règles de la profession médicale.
En admettant même qu'on n'ait dissimulé à la nourrice ni la maladie de l'enfant ni la gravité de cette maladie, et qu'elle ait parfaitement compris les dangers auxquels elle s'exposait, le contrat dont il s'agit n'en serait pas moins entaché d'une nullité radicale et absolue.
Il résulte en effet des art. 6 et 1128 du Code civil, et il est enseigné par tous les commentateurs, que les choses qui ne sont pas dans le commerce ne peuvent point faire l'objet d'une convention valable, et qu'on doit considérer comme placées hors de commerce celles dont l'aliénation serait contraire à l'ordre public. (Demolombe, Traité des contrats, t. I, n° 316.)
Or, parmi ces choses, il faut ranger en première ligne la personne humaine, dont l'art. 15 de la Déclaration mise en tête de la Constitution du 5 Fructidor an III, dit, précisément à l'occasion d'un contrat de louage de services, qu'elle « n'est pas une propriété aliénable » ; il faut y ranger également, avec la personne humaine, les éléments qui la constituent, la vie d'abord, et ensuite la santé, qui est la condition de la vie.
Il suit de là que la convention par laquelle un individu promettrait à un autre, soit gratuitement, soit moyennant un prix, le sacrifice de sa santé, ne lierait aucune des parties contractantes et serait aux yeux de la loi comme si elle n'était pas.
A plus iorte raison en est-il ainsi de la convention qui interviendrait entre la nourrice et les parents d'un enfant syphilitique dans les conditions ci-dessus, et dont l'exécution mettrait eu danger non-seulement la santé et même, selon les cas, la vie de la nourrice, mais exposerait en outre à ces mômes risques l'homme avec qui la nourrice aurait des rapports sexuels et les enfants qu'elle pourrait engendrer.
La société tout entière est intéressée à arrêter la propagation du mal syphilitique ; dès lors toutes les conventions qui lèsent cet intérêt sont réprouvées par la loi comme contraires à l'ordre public.
Les piinciijcs que je viens de rappeler sont élémentaires, et je ne crois pas que la solution cl laquelle ils conduisent puisse être sérieusement contestée. Les tri])unaux n'ont jamais eu, à ma connaissance, à se prononcer sur la valeur légale du pacte entre la nourrice et les parents d'un enfant syphilitique, ou d'un pacte analogue; mais ils n'hésiteraient certes pas à le réprouver énergiquement et h en prononcer la nullité. »
me répugne; je me refuse à ratifier, à couvrir an tel traOe de mon consentement médical.
N'acceptez donc pas, Messieurs, je vous le conseille, de semblables transactions entre parents et nourrice. Dissuadez-en les familles d'abord; dissuadez-en la nourrice surtout. Eclairez cette femme sur la situation qu'on lui propose; dites-lui bien catégoriquement les dangers qu'elle va courir. Efforcez-vous de la persuader qu'elle n'a pas le droit — pour son mari, pour ses enfants à venir, pour elle-même, — de faire ainsi le sacrifice de sa santé actuelle et future.
Que si cependant, malgré tout, malgré vos avertissements répétés, les deux parties résistent et s'obstinent l'une et l'autre à respecter le pacte conclu, alors tout au moins restez en dehors de telles « affaires » ; n'y compromettez pas votre caractère et votre dignité de médecin; déclinez toute responsabilité, et cela devant témoins, si possible, afin que, plus tard, on ne vous accuse pas (comme cela s'est vu) de vous être associé pour une part quelconque à ce contrat malsain. Au besoin même, retirez-vous si vous croyez cela nécessaire ; retirez-vous en protestant, en disant que vous ne sauriez accepter la situation actuelle avec les résultats qu'elle doit presque inévitablement comporter.
Plusieurs fois déjà je me suis trouvé en pareilles circonstances, et je n'ai jamais eu qu'à me féliciter d'être resté fidèle aux principes que je viens de développer, soit que j'aie réussi par mon insistance à modifier après coup une résolution prise à la légère par des parents affolés, soit tout au moins en parvenant à soustraire ma responsabilité aux tristes résultats qui suivirent.
Une seule fois je me suis départi de cette ligne de conduite, et mal m'en a pris, aomme vous allez le voir.
Il y a une dizaine d'années, je fus appelé, avec mon distingué collègue et ami le docteur Siredey, à traiter l'enfant d'une célébrité du demi-monde, affecté d'une syphilis héréditaire des plus graves, à laquelle (soit dit immédiatement) il finit par succomber. Nous trouvâmes là une nourrice qui, depuis six semaines, donnait le sein à l'enfant, et qui, malgré l'horrible aspect de son nourrisson tout couvert d'ulcères et de croûtes, malgré nos conseils et nos vives instances, persistait à vouloir continuer l'allaitement. Je dois le dire à sa louange, la résistance qu'elle nous opposait paraissait inspirée moins par l'appât d'un bénéfice pécuniaire que par un sentiment de commisération, par un dévouement réel, par un attachemeut quasimaternel pour l'enfant. J'insistai; je déployai tout l'arsenal d'arguments propres à ébranler sa résolution; je lui fis même une petite leçon de pathologie syphilitique où le pronostic n'était rien moins que mitigé. Peine perdue; c'était prêcher dans le
désert; et cette brave femme ne s'entêtait que de plus en plus à vouloir continuer son rôle de nourrice.
Devant cette obstination invincible et dans ces conditions spéciales, nous crûmes, mon collègue et moi, pouvoir passer outre, non sans avoir protesté une dernière fois et décliné derechef toute responsabilité dans ce qui allait suivre.
L'allaitement fut donc continué, avec toutes les précautions de nature à diminuer les chances de contagion. Chaque jour nous visitions l'enfant, qui, malgré tous nos soins, allait de mal en pis et dépérissait à vue d'œil.
Bref, qu'arriva-t-il? C'est qu'en dépit de notre surveillance commune des plus assidues, la nourrice fut contaminée, comme nous nous y attendions. Elle prit un chancre du sein, lequel fut suivi, dans le délai voulu, d'une explosion intense de manifestations secondaires. Puis, l'enfant mort, elle quitta la maison , toujours contrairement à nos avis, retourna dans son village, et là, bien entendu, contamina son mari.
Ce mari, alors, entra en scène à son tour. Et, comme c'était un rusé campagnard, il comprit du coup la situation, qu'il se mit à exploiter de la façon la plus fructueuse et la plus durable; je xrois même qu'il continue à l'exploiter encore aujourd'hui.
Ainsi : nourrice infectée; — mari de la nourrice infecté; — mère de l'enfant restant sous le coup d'un éternel chantage en coupe réglée ; — • voyez le résultat auquel aboutit dans ce cas la transgression bien involontaire d'un principe absolu.
III. Troisième point. — Non-seulement, ai-je dit, il faut proscrire d'une façon formelle l'allaitement d'un enfant syphilitique par une nourrice saine ; mais il faut le proscrire à la fois pour le présent et pour l'avenir.
Cela n'est pas douteux. Et, en effet, si vous avez eu de bonnes raisons pour interdire l'allaitement aujourd'hui, ces mêmes bonnes raisons subsisteront pour l'interdire encore dans quelques semaines ou quelques mois. Même traité, même délivré des accidents contagieux qui vous ont imposé de le séparer de sa nourrice, un nourrisson syphilitique n'en reste pas moins syphilitique, et sera exposé, comme tel, à des récidives possibles de manifestations contagieuses. Dangereux actuellement, il reste dangereux pour l'avenir. Donc la prohibition de l'allaitement doit ne pas être actuelle et provisoire seulement; elle doit en plus s'étendre à V avenir.
Ce précepte vous paraîtrait-il excessif. Messieurs? Eh bien, pour vous convaincre du contraire, écoutez l'observation suivante, racontée par son auteur avec une abnégation qui l'honore, et très-propre à servir de leçon en pareille occurrence.
Un de nos plus distingués confrères, chez lequel le caractère est à la hauteur
du talent médical, le docteur B..., est mandé dans une famille pour examiner un tout jeune enfant qu'allaitait une nourrice. Il trouve l'enfant syphilitique et la nourrice encore saine. Immédiatement, bien entendu, il fait cesser l'allaitement, et institue pour le nourrisson un traitement approprié. Trois mois plus tard, à une époque où l'enfant ne présentait plus depuis longtemps la moindre trace de manifestations suspectes, notre estimé confrère juge la guérison assez confirmée, tout au moins la diathèse assez affaiblie, pour qu'il n'y ait plus risque de contagion, et il permet de confier l'enfant à une autre nourrice. Qu'arrive-t-il alors? C'est que de nouveaux accidents se reproduisent à la bouche de l'enfant, et que ces accidents confagionnent la nourrice!
La morale de ce fait est aussi simple que formelle. Et cette morale, la voici, telle qu'elle nous est donnée en excellents termes par le médecin auquel j'ai emprunté ce qui précède :
« Alors même que, sous l'influence d'un traitement régulier et longtemps suivi, on a fait taire ( chez un nourrisson syphilitique) les manifestations appréciables,
ces manifestations peuvent réapparaître à un moment donné J'ai donc à me
reprocher d'avoir permis l'allaitement, croyant l'enfant guéri , d'avoir manqué de cet excès de prudence dont un médecin ne doit jamais se départir, et d'avoir été la cause des accidents qui se sont produits.... (1). »
Rien de mieux dit. — Et que cela nous serve à tous d'avertissement, pour rester fidèles à cet « excès de prudence » si indispensable, si impérieusement imposé au médecin en pareil cas.
Donc, vous le voyez. Messieurs, de quelque côté que nous envisagions la question, nous arrivons toujours au même résultat, à savoir : nécessité d'interdire l'allaitement dans les conditions où nous nous supposons toujours placés, et nécessité d'une interdiction formelle, absolue, sous peine d'accidents possibles pour la nourrice, et sous peine aussi — en ce qui nous concerne, nous médecins, — d'une responsabilité des plus graves.
C'est pour cela que, dans l'espèce, nous ne saurions être trop intransigeants.
C'est pour cela aussi que je rejette et condamne, en pareil cas, toute demi-mesure, tout « à peu près » prophylactique.
Or, à propos de ces demi-mesures, il importe surtout que je vous en signale deux, qu'on ne manquera guère de vous proposer, et qui se présentent d'ailleurs avec l'apparence d'utiles ressources contre les difficultés de la situation actuelle.
(1) Gazette des hôpitaux, 1866, p. 281.
I. On vous dira ceci, d'abord : « Ce que vous craignez le plus, ce que vous craignez presque exclusivement, c'est la contagion s'exerçant de la bouche de l'enfant au mamelon de la nourrice. S'il en est ainsi, faites donc en sorte de protéger le mamelon contre la bouche de l'enfant ; protégez-le mécaniquement par un bout-desein, par un appareil intermédiaire quelconque, qui réalise l'allaitement, le tétage, en isolant la bouche du nourrisson du sein de la nourrice. »
Parfait, répondrai-je; mais parfait en théorie seulement. Avons-nous, en effet, un appareil de ce genre? Est-ce que le vulgaire bout-de-sein offre une sauvegarde réelle en pareil cas? Peut-il constituer un isolateur véritable pour le mamelon, alors qu'il est assidûment humecté par la salive de l'enfant, alors que, perforé, il laisse un passage ouvert à cette salive? Vous y fieriez-vous, si la nourrice était votre femme? Non, n'est-ce pas? Donc, la chose est jugée.
D'autres appareils, je l'avoue, plus perfectionnés, plus complets, sont à imaginer ou ont été imaginés déjà. Exemple celui-ci, qui, construit sur mes indications par le très-habile M. Mathieu, réalise, ce me semble, tout ce qu'on peut demander à un « allaiteur médiat » (1). Mais cet instrument ou tout autre semblable est-il d'un emploi facile et pratique? Question essentielle : l'enfant en voudra-t-il, l'acceptera-t-il, nous fera-t-il la grâce de s'en accommoder? D'ailleurs, souvenez-vous qu'ici nous avons souvent affaire à un enfant faible, débile, chétif, pouvant à peine « tirer »,
(1) Cet appareil se compose :
1° D'un boul-de-sein terminé par une soupape à anches en caoutchouc , soupape exactement semblable à celle du Iransfuseur Mathieu, et s'ouvrant de dedans en dehors;
2° D'un petit réservoir en veire, adapté au bout-de-sein ; c'est dans ce réservoir que vient s'ouvrir la soupape ;
3° D'un tube aspirateur, fixé au réservoir et terminé à son autre extrémité par une tétine en caoutchouc.
L'appareil fonctionne de la façon suivante :
Quand la succion est exercée, le lait qui sourd du mamelon pénètre dans le bout-desein et de là, par la valvule qui s'entr'ouvre sous l'influence de l'aspiration, dans le réservoir, d'où il est conduit par le tube jusqu'à la bouche de l'enfant.
Quand l'effort de succion cesse, la valvule se referme d'elle-même, et dès lors toute communication se trouve interrompue entre le mamelon et la bouche de Tenfant. Tout reflux du lait aspiré ou de la salive vers le mamelon est rendu physiquement impossible.
Le mécanisme utile de l'instrument réside donc dans la soupape qui, permettant à un courant liquide de s'établir du mamelon vers la bouche de l'enfant, s'oppose à tout reflux de la bouche vers le mamelon. De là l'impossibilité d'une contamination du sein par les sécrétious de la cavité buccale.
Une fois amorcé, ce petit appareil fonctionne aisément, et les enfants, comme j'en ai l'expérience, s'en accommodent assez volontiers.
comme disent les nourrices, et exercer le degré de succion nécessaire à la sortie du lait. Quand cet enfant devra téter non plus un sein de femme, mais un appareil de physique, une mécanique, croyez-vous que son instinct ou ses petites forces se prêteront volontiers à ces combinaisons plus savantes que pratiques?
Je suis donc le premier à faire une critique sévère de mon allaitcur médiat. Et si cet appareil — ou tel autre semblable — est bien capable de rendre quelques services en certains cas particuliers, s'il peut par exemple, faute de mieux, être utilisé d'une façon toute provisoire, il ne constitue pas à coup sur une méthode d'allaitement qui soit de nature à être recommandée d'une façon générale, et qui coupe court aux difficultés contre lesquelles nous nous débattons actuellement.
Conclusion : Il n'est pas d'espoir sérieux à baser sur les procédés d'allaitement médiat.
II. Avons-nous mieux à attendre de Vallailement surveillé? Autre demi-mesure n'offrant pas plus de garanties, comme vous allez le voir.
Si l'enfant a des accidents dans la bouche ou le nez, tout le monde est d'accord, car alors il ne saurait y avoir deux opinions. De toute évidence il faut en pareil cas proscrire l'allaitement, puisque les dangers de contagion sont actuels et patents.
Mais s'il n'existe pas de manifestations à la bouche ou dans les fosses nasales, si les accidents actuels sont localisés ailleurs (par exemple, comme le cas est fréquent, sur ks fesses, à l'anus, sur le corps, sur les membres), la même prohibition doitelle être formulée?
Certains de nos confrères raisonnent de la sorte : « Pourquoi sevrer l'enfant dans ces conditions? Voyez : rien à la bouche, rien dans les fosses nasales. Donc, pas de contagion possible actuellement. S'il survient quelque accident en ces points un jour ou l'autre, eh bien nous le verrons veîiir^ et il sera toujours temps alors de suspendre l'allaitement. Nous surveillerons, et, avec de la surveillance^ l'allaitement peut être permis quant à présent. »
Je suis moins confiant pour ma part, et voici les raisons qui me tiennent en respect.
Notez d'abord, Messieurs, les exigences» les nécessités, les difficultés pratiques d'une telle surveillance en pareil cas. Pour qu'elle soit sérieuse, efficace, comme nous voulons tous qu'elle le soit, elle réclame des visites quotidiennes à l'enfant, et quotidiennes pendant un temps démesurément long. Sujétion pour le médecin; sujétion plus qu'onéreuse pour la famille, A divers points de vue, que je passe sous silence parce que vous les devinez de reste, une surveillance de ce genre sera-t-elle toujours possible?
Puis, si assidue, si attentive que vous la supposiez, cette surveillance ne risquerat-elle pas encore de rester insuffisante? La bouche d'un nouveau-nc ne s'examine pas comme la bouche d'un adulte, ni aussi commodément, ni aussi complètement, ni aussi sûrement. J'accorde que vous y procédiez — et cela chaque jour — avec toute la patience, toute la méthode, toute l'habileté désirables, serez-vous bien sûrs, même après un tel examen, de n'avoir rien laissé échapper? Serez-vous bien sûrs que quelque érosion minime, située sur un point peu accessible (tel que les côtés de la langue, la base de la langue, le plancher buccal, les anfractuositès amygdaliennes, etc.) (1), ne se sera pas dérobée? Après la bouche, d'ailleurs, reste le nez. Comment apprécierez-vous l'état des fosses nasales? Par le jetage? Mais, apparent alors qu'il est plus ou moins considérable, ce jetage, s'il est minime, ne risquera-t-il pas de passer inaperçu?
Enfin, j'en appelle à l'expérience. Je sais, il est vrai, qu'on a cité des cas heureux, c'est-à-dire des cas où, surveillé de la sorte, Tallaitement d'enfants syphilitiques a pu s'effectuer sans accidents. Lisez, comme exemple, une observation de ce genre relatée par un syphiliographe éminent, M. RoUet. Mais voyez aussi la contre-partie. Pratiqué de la façon la plus attentive, l'allaitement « surveillé » a laissé plusieurs fois se produire la contagion, malgré l'habileté et le dévouement de médecins qui s'étaient imposé cette tache impossible. Qu'est-il arrivé (entre autres observations qui se présentent à mon souvenir), qu'est-il arrivé à M. le Dr B..., dans le cas que je vous ai relaté précédemment? Moi aussi, d'ailleurs, au début de ma pratique, j'ai essayé, je me suis laissé aller à essayer de l'allaitement surveillé, et j'ai eu lieu de m'en repentir. Rappelez-vous le fait que j'ai eu l'occasion d'observer avec mou ami le docteur Siredey, relativement à cette nourrice qui a persisté quand même, et contrairement à notre avis commun, à allaiter un enfant syphilitique. Là aussi nous avons surveillé^ et très-assidûmcut, trcs-?crupuleusement, je vous l'assure. Or, je vous ai dit quel a été le résultat de notre double surveillance.
Vous le voyez donc, Messieurs, alors qu'on fait des transactions avec une situation qui n'en comporte pas, on aboutit ou l'on risque bien souvent d'aboutir au résultat qu'on a le plus à cœur d'éviter.
Et c'est pour cela, je vous le répète encore, que la conduite à tenir en pareil cas doit invariablement se régler sur le seul précepte qui coupe court sûrement à toute
(1) Je partage absolument sur ce point Tavis de M. Diilay, qui, dans son intéressant Traité de la syphilis des nouvcaii-nh, a écrit ceci :
«... Pour avoir examiné beaucoup de nourrissons, je me crois, autorisé, sans craindre d'être démenti par ceux qui ont l'iiabiludc de cos reclicrclies, ù formuler faxiome suivant :
Le médecin ne -peut jamais répondre qiCil n'y ait pas quelques lésions dans C arrierc-bouche d*un enfant vouvcau-nc » (page 105).
chance de contagion, précepte formel, dont il n'est à s'écarter en aucune condition, à savoir :
Interdiction absolue de l'allaitement d*un nourrisson syphilitique par une nour^ rice saine.
Cela posé comme base, accepté comme point de départ, voyons maintenant ce qui nous reste à faire.
Tout d'abord, naturellement, occupons-nous de Venfant^ pour lequel nous avons été mandés.
Cet enfant, nous avons à le traiter, et surtout nous avons à le nourrir.
Laissons de côté, quant à présent, le traitement médical, dont je vous entretiendrai tout au long à propos de la syphilis infantile, et ne parlons exclusivement que » de ce qui intéresse notre sujet actuel.
Comment allons-nous., dans les conditions qui nous sont imposées par ce qui précède, nourrir cet enfant?
L L'allaitement au biberon se présente comme première ressource. Et c'est au biberon, en efTet, qu'on a recours dans la plupart des cas pour l'élevage des petits syphilitiques.
Mais que vaut le biberon en pareil cas?
Inutile de faire ici le procès du biberon d'une façon générale, et de répéter ce qui est de notoriété commune, à savoir : que pour tous les nourrissons, même pour les nourrissons forts, valides, non entachés d'un vice héréditaire, le biberon constitue un mauvais procédé d'alimentation. C'est un procédé qui peut bien réussir, assurément, et qui réussit dans un certain nombre de cas; mais c'est, de l'aveu général, un procédé plus qu'incertain, qui, pour des raisons aussi multiples que variées, aboutit le plus souvent à étioler, à affaiblir les nourrissons, à les laisser dépérir et même succomber par alimentation vicieuse, insuffisante.
Or, en ce qui nous concerne, le biberon est plus qu'ailleurs insuffisant et dan^ gereux.
De cela témoigne aussi péremptoirement que possible l'observation journalière. Et les faits sont ici trop nombreux pour que j'aie à vous citer des exemples particuliers.
Je ne vous dirai pas cependant ce que j'entends souvent dire autour de moi, à savoir : que le biberon tue tous les enfants syphilitiques. Gardons-nous de ces exagérations qui provoquent presque invariablement une réaction en sens inverse de ce
qu'elles prélendcnl dcmonlrcr. Non, le biberon n'est pas toujours fatal, toujours nuisible, tant s'en faut. J'affirme même à sa décharge que, sur quelques enfants, j'ai vu le biberon soigneusement administré, administré avec sollicitude et dévouement (c'est là l'essentiel), le bii)cron armé de bon lait (autre point capital), réussir à donner ce qu'on lui demandait, c'est-à-dire suffire à l'alimentation (1).
Mais, cela constaté, cette part faite aux cas heureux, j'ajoute aussitôt ce que je dois ajouter comme expression de la vérité, à savoir : que le biberon, dans la très-grande majorité des cas que j'ai observés, n'a pas répondu à ce qu'on attendait de lui ; — qu'il n'a pas alimenté, nourri; — que les enfants soumis à ce mode d'allaitement se sont affaiblis, ont périclité visiblement, et ont fini par succomber, par succomber moins en raison, je crois, de leur maladie que de l'alimentation défectueuse, insuffisante, qui leur était fournie.
Ces résultats de mon expérience personnelle sont d'ailleurs absolument conformes à ceux de nombre d'autres observateurs. — Et la question paraît définitivement jugée dans le sens et la mesure que je viens de formuler.
Aussi s'est-on bien justement ému de la situation faite à ces malheureux petits êtres auxquels on ne peut accorder une. nourrice, et que le biberon laisse habituellement mourir. Aussi s'est-on demandé si l'on ne pourrait rien autre pour eux, s'il n'y aurait pas quelque expédient qui permît de tourner la difficulté et d'assurer aux enfants syphilitiques un mode quelconque d'alimentation suffisante.
Eh bien, oui, il est autre, chose à faire que ce à quoi l'on s'en tient le plus souvent. Oui, il est des expédients (expédient est le mot propre ici, vous allez en juger) à l'aide desquels on parvient quelquefois à fournir aux nouveau-nés syphilitiques une « nourriture » convenable, excellente même, la seule qui d'une fiiron générale soit appropriée à l'alimentation des jeunes.
Ces expédients, quels sont-ils donc? Tel ou tel des deux suivants : 1^ Recours à une nourrice syphilitique; 2" Alimentation directe par la chèvre-nourrice.
Ceci va nous demander quelques développements.
\[. Premier moyen : Recours à une nourrice syphilitique.
Quelle est ici la difficulté originelle, source de tous les embarras contre lesquels
(1) J'ai mis en usage plusieurs fois le procédé conseillé par M. RolU'l, consistant à donner à Tenfanl, avec la cnillcr ou le ])iheron, du Init de femme {ralcliemcnt ea:irnit du sein. C'est là, je crois, un bon procédé en lanl que mode d'allaitement provisoire, lemponiire. Mais il n'est pas à compter sur lui, sauf exceptions rares, comme méthode d\isage habituel, prolongé. Car il fatigue rapidement les femmes et exige une assiduité de soins, d'attention, de dévouement, qu'il n'est guère i\ cspéicr d'une nourrice.
nous nous déballons? La crainlc d'une contagion transmise par l'enfant à la nourrice.
Or, si la nourrice fournie à l'enfanl était au préalable syphilitique, aurions-nous à redouter pour elle la possibilité d'une contagion? Pas le moins du monde, puisque la syphilis, ainsi que je crois vous l'avoir nettement démontré dans l'une de nos dernières réunions, est une de ces diathèses qui ne se doublent pas^ lout au moins une de ces diathèses qui ne se doublent que d'une façon prodigieusement exceptionnelle, et toujours à une époque éloignée du début de l'infection première.
De cela vous concevez immédiatement l'application possible : choisissons pour l'enfant une nourrice syphilitique (syphilitique d'assez fraîche date, si nous voulons exagérer les mesures de prudence, ce qui n'est pas un mal), et nous voici garantis contre tout risque de contagion. Tout sera pour le mieux dans ces conditions nouvelles, puisque d'une part l'enfant aura ce qu'il lui faut, à savoir un sein à téter, et puisque d'autre part cette nourrice syphilitique n'aura rien à redouter de cet enfant.
Voilà la difficulté tournée de la sorte; voilà, grâce à cet artifice, l'enfant syphilitique rentrant dans les conditions communes à tous les nourrissons. — Tel est l'expédient.
Acceptable en théorie, que vaut ledit expédient en pratique? Je n'hésite pas, quant à moi, à le qualifier d'excellent. Oui, c'est là, d'après ce que j'ai vu, un excellent moyen d'allaitement pour les enfants syphilitiques. Je vous le donne comme tel pour en avoir essayé plusieurs fois.
Ne vous attendez pas cependant à ce qu'un tel procédé soit accepté facilement par les familles, accepté sans objections, sans répugnances. Bien loin de là. Les oppositions, les récriminations vont pleuvoir. Mais insistez et discutez; discutez, comme nous allons le faire entre nous.
Que reproche-t-on donc à la nourrice syphilitique? Des objections de deux ordres lui sont opposées :
1° « Ne craignez-vous pas, vous dira-t-on, que cette nourrice ne communique son mal à l'enfant? L'enfant a déjà une maladie dans le sang^ et vous proposez de lui donner une nourrice affectée de la même maladie! Mais cette nourrice ne va-t-elle pas développer ou exagérer chez lui les germes d'infection? » — Simple préjugé de gens du monde non initiés aux doctrines médicales relatives à l'unicité de certaines diathèses, et préjugé qu'un médecin ne saurait partager. Non certes, et bien malheureusement pour lui, l'enfant n'a plus rien à redouter de la nourrice en fait de vérole. Il a la vérole une fois et ne saurait l'avoir deux. Cette nourrice ne peut lui communiquer une seconde infection, non plus qu'exagérer les dangers de la première.
2" « Mais une nourrice syphilitique, ajoulera-t-on, ne saurait être qu'une mauvaise nourrice, qui n'aura pas de lait ou qui n'aura qu'un mauvais lait. » Et pourquoi cela? répondrai-je. Une nourrice syphilitique est ou peut être (syphilis à part, ce qui est indilTérent dans l'espèce) une excellente nourrice, une nourrice aussi bonne que toute autre femme non syphilitique. Tout est de bien la choisir. Ah! sans doute, je ne vous proposerai pas de prendre pour nourrice une de ces femmes, comme nous en voyons parfois, rudement éprouvée par la vérole, anémiée, asthéniée, terrassée par la vérole, une femme dont les seins, comme la constitution, sont à l'avance épuisés, asséchés par la diathèse. Mais, ce que je vous proposerai, c'est, par exemple, une de ces belles filles de campagne (comme on en rencontre si soU' vent à Lourcine) que la syphilis aura frappée dès son arrivée à Paris et qui conserve encore sa constitution plantureuse; ou bien une de ces femmes (ce qui n'est pas rare) chez lesquelles la syphilis se montre bénigne ou moyenne, une de ces femmes qui résistent à la diathèse grâce à leur vigueur native, qui supportent allègrement la vérole et qui, même avec la vérole, restent fraîches, rosées, vigoureuses, avec des mamelles gorgées de lait.
Pour avoir passé de longues années dans un hôpital exclusivement consacré aux femmes syphilitiques, je puis vous affirmer que de tels types de nourrices sont assez communs. C'est qu'en effet, comme je l'ai dit ailleurs, la syphilis, même chez la femme, respecte souvent la santé générale. 11 n'est pas que des femmes syphilis tiques à faciès blême et anémique, à constitution appauvrie et étiolée ; il en est aussi qui, en dépit de la diathèse, conservent leurs forces, leur embonpoint, leurs belles couleurs, et qui, en un mot, restent avec la syphilis ce qu'elles étaient antérieurement (1).
Pourquoi donc de telles femmes ne feraient-elles pas de bonnes nourrices, tout au moins des nourrices suffisantes?
D'ailleurs l'expérience a parlé, et d'une façon formelle. En maintes et maintes circonstances, pour ma part, j'ai vu, soit à Lourcine, soit ailleurs, des femmes syphilitiques allaiter leurs enfants et en faire de beaux nourrissons, malgré leur syphilis personnelle, malgré la syphilis de leurs enfants. Et tout le monde a vu des cas semblables. Que voulez-vous de plus probant?
Donc, une nourrice syphilitique peut élrey pour un enfant syphilitique^ une excellente nourrice. C'est d'ailleurs, ne perdez pas cela de vue, la seule nourrice qui convienne à un tel enfant, qui puisse lui être concédée.
En conséquence, les embarras si graves que présente l'allaitement d'un enfant
(1) c'est h\ un point que j'ai longuement étudié ailleurs cl, je crois, démontré. ÇV. Leçons 9ur la syphilis chez la femme, p. 321.)
syphilitique peuvent être levés par ce très-simple expédient, le recours à une nourrice préalablement syphilitique.
Mais, pratiquement, une difficulté se présente, avec laquelle il faut compter. Cette difficulté, c'est de trouver à point une nourrice syphilitique, alors qu'on en a besoin. Cela n'est plus, vous le concevez, qu'afiaire de chance et de hasard. Souvent, à Lourcine, j'ai eu sous la main, au môme moment, deux ou trois belles filles syphilitiques qui, ayant perdu leurs enfants, auraient été enchantées de devoir à leur maladie la bonne aubaine d'entrer dans une famille comme nourrices spéciales. Et d'autres fois, il m'est arrivé de chercher pendant plusieurs semaines, pendant plusieurs mois, une nourrice syphilitique, sans pouvoir découvrir cette perle rare.
Quand on a pris le parti de confier un nouveau-né syphilitique à une nourrice syphilitique, le tout est de chercher et de chercher activement ladite nourrice. A ce point de vue, je signale aux praticiens les hôpitaux spéciaux, Lourcine et Saint-Louis notamment, comme les milieux à explorer par excellence pour les investigations de ce genre.
IIL Second moyen : Allaitement par la chèvre-nourrice»
En quoi consiste ce procédé? Très-simplement, en ceci : Avoir une chèvre laitière; — présenter l'enfant à la chèvre, et la lui faire téter, ciu pis^ directement.
D'abord, me direz-vous, est-ce possible, ce que vous proposez là? — Très-possible, vous répondrai-je, très-facile même. J'en ai fait l'épreuve bien des fois, et je puis vous affirmer que les choses se passent, en général, le mieux du monde. Chèvre et enfant s'entendent à merveille le plus souvent, l'une pour servir de nourrice, et l'autre pour remplir son office de nourrisson. Du premier coup, la chose est faite et l'essai réussi, pourvu surtout que l'enfant soit quelque peu affamé par une diète de plusieurs heures, et que la chèvre ait les mamelles quelque peu distendues. Vous présentez à l'enfant le pis de l'animal; il s'en empare aussitôt instinctivement, pratique la succion, reçoit le lait, et continue à téter la chèvre tout comme s'il tétait sa nourrice. De son côté, la chèvre ne se montre pas rebelle, en général du moins ; elle se laisse faire , et voilà l'enfant assuré d'une excellente nourrice d'un nouveau genre.
Pendant plusieurs mois, pour servir à une démonstration publique, j'ai eu à l'Hôtel-Dieu, alors que je remplaçais le si regretté professeur Grisolle, j'ai eu, dis-je, une chèvre laitière à laquelle j'ai présenté tous les nourrissons qui nous arrivaient, syphilitiques ou non syphilitiques. Et, à de très-rares exceptions près, j'ai toujours vu chèvre et nourrissons faire le meilleur ménage du m^onde, l'une pour se laisser
téter, les autres pour accepter cette singulière nourrice. Je vous promets sous peu de temps, Messieurs, de répéter l'expérience devant vous, et je vous en garantis les résultats à l'avance.
En ville aussi, pour ma pratique particulière, j'ai eu plusieurs fois recours à la chèvre comme nourrice de nouveau-nés syphilitiques, et presque toujours les choses ont marché le plus simplement du monde et le plus heureusement.
Ce n'est pas à dire pourtant qu'elles marchent toujours ainsi. Quelquefois on éprouve des résistances, résistances venant soit de la chèvre, soit du nourrisson. Ainsi, l'on peut tomber sur des chèvres rélives, indociles, qui ne veulent pas se laisser faire, qui se débattent, qui — dites-m'en le pourquoi, si vous le savez, — se refusent à accepter un nourrisson humain. 11 faut les dompter, ce qui certes n'est pas toujours facile ou môme possible, et, en cas d'échec, les changer. Plus souvent, la résistance vient de l'enfant. Quand il s'agit d'un enfant tout jeune, d'un nouveau-né, en général il prend le pis de la chèvre assez volontiers. Mais un enfant plus âgé, déjà accoutumé au sein d'une femme, ayant déjà quelque connaissance ou, pour mieux dire, quelque instinct développé par l'habitude, refuse souvent de prendre la chèvre, et cela avec une obstination dont on peut bien venir à bout quelquefois grâce à une égale persévérance, mais qu'il n'est pas toujours facile de surmonter (1).
(1) M. le docteur Boudard, de Gannat (Allier), a minutieusement étudié tous les détails de cet allaitement par la chevre-nourrice.
D'après lui, ce serait la chèvre qui, de tous les animaux domestiques, se prêterait le mieux aux conditions diverses de l'allaitement direct. « La position de ses mamelles, l'abondance de son lait, sa facile domestication, sa taille, son attachement, etc., tout semble la désigner de préférence, quand il s'agit de suppléer la mère malade ou absente. »
Des diverses espèces de chèvres, ce serait, d'après le même médecin, à l'espèce blanche et sans cornes {(ii\[ç, Cachemirienne) qu'il convient surtout d'avoir recours. Et cela :
« 1° Parce qu'elle n'a pas de cornes, ce qui l'cmpcclie d'être dangereuse;
« 2" Parce qu'elle est de mœurs plus douces, et s'accommode mieux de la stabulation que de la lil)erlé;
« 3" Paice que, bien tenue et bien nourrie, elle fournit un lait abondant et sans odeur, se rapprochant le plus, comme composition, du lait de la l'emme ;
« If Parce qu'elle ne se montre jamais rebelle, pourvu qu'on laisse ses mamelles se gonfler et qu'on lui présente un enfant affamé.
«... On devra donc choisir, pour le but qu'on se propose, une chèvre de cette espèce, âgée de 3 ans au moins et de 8 ans au plus, ayant les mamelles développées, le trayon effilé, semblable au mamelon le mieux fait, el, s'il se peut, ayant dc'j;\ rempli le rôle de nourrice.
« Une belle chèvre, du commencement de mai jusqu'à la fin de juillet, donne en moyenne trois litres de lait, qui se réduisant ;i deux litres jusqu'à fin d'octobre. D'octobre jusqu'en janvier, celte quantité se réduit à un litre; el, quand l'animal est bien nourri (surtout avec des pommes de terre cuites, avec du son, de la larine), cette quantité se maintient jusqu'à la fin de février, époque à laquelle la lactation cesse Pour les grands établissements hospitaliers, plusieuis chèvres couvertes à dilTércnles époques pourront fournir du lait toute l'année. »
or.
Alors que l'allaitement peut être pratiqué do la sorte, quels résultats fournit-il? Ces résultats sont ce qu'ils doivent être, à savoir excellents, je n'hésite pas à dire môme admirables^ d'après ce que j'ai vu. Ainsi :
10 L'enfant trouve dans la chèvre, cela va sans dire, une merveilleuse nourrice. Qui ne connaît l'abondance de lait fournie par certaines chèvres? Au point de vue de la nutrition de l'enfant, donc, rien de plus satisfaisant.
20 Bien nourri, l'enfant tolère mieux à la fois et sa syphilis et le traitement destiné à la combattre.
Et, finalement, on obtient de la sorte un résultat des plus complets, des plus heureux.
J'ai déjà fait l'expérience de ce moyen plusieurs fois sur des enfants syphilitiques, la plupart gravement affectés, très-gravement môme pour quelques-uns. Et, si le temps ne me permet pas de vous relater des observations en détail, je puis du moins vous en exprimer d'un mot les résultats, en vous disant que ce mode d'allaitement n'a jamais, jusqu'ici, trompé mes espérances. Toujours il m'a donné des succès, et je crois devoir vous le présenter au titre du plus utile, du plus e/ficace recours que nous puissions fournir, comme procédé d'alimentation, aux enfants affectés de syphilis.
11 serait à désirer — et je ferai tous mes efforts pour cela — que cette méthode d'allaitement peu connue, du moins peu usitée jusqu'alors, se vulgarisât. A nous, praticiens, le soin de la répandre dans la clientèle de ville. Mais émettons aussi le vœu qu'elle soit admise dans la pratique hospitalière. Signalons à notre Administration un énorme bienfait à réaliser ici, et à peu de frais. Dans tous les hôpitaux, vous voyez quantité d'enfants syphilitiques que, pour une raison ou pour une autre, leurs mères n'ont pu nourrir, dépérir par le biberon, s'étioler et mourir. De quel secours serait une chèvre pour ces malheureux petits cires que tout le monde abandonne, que toutes les nourrices repoussent, en les considérant ■ — à juste titre d'ailleurs — comme des foyers d'infection, et qui finissent par mourir, faute d'une alimentation appropriée à leur âge! Une chèvre dans chaque hôpital, deux ou trois chèvres dans certains hôpitaux spéciaux (tels que Lourcine, Saint-Louis, les Enfants), suffiraient, je n'en doute pas, à sauver la vie, non pas assurément à tous les nouveau-nés syphilitiques, mais à bon nombre d'entre eux que laisserait vivre la vérole, et auxquels la faim ne pardonne pas.
Un mot en terminant ce sujet. Je ne nie pas, bien loin de là, j'affirme, pour les avoir rencontrées souvent, les difficultés pratiques, matérielles, de ce mode d'allaitement, qui exige une dépense première, une installation, un personnel, des soins particuliers et dévoués, etc. Toutes ces difficultés ne laissent pas que d'etfrayer les
familles, et cela souvent plus que de raison. Elles n'ont rien d'insurmontable au total, puisqu'elles peuvent toutes se résoudre par une question d'argent, et que la charité particulière ou publique ne fait que très-rarement défaut aux besoins légitimes. Quant aux embarras, aux incommodités, à la gêne que l'introduction d'une chèvre dans un ménage est bien naturellement appelée à produire, cela n'est plus qu'affaire secondaire. On ne discute pas avec la nécessité, on la supporte, et qui veut la fin veut les moyens. C'est lace qu'il faut bien dire aux familles. Est-ce d'ailleurs payer trop cher la vie d'un enfant que de l'acheter au prix d'un sacrifice pécuniaire ou de quelques embarras domestiques?
VU
Je viens de déterminer la conduite que vous aurez à tenir vis-à-vis du nourrisson, dans les conditions où je vous ai supposés placés, c'est-à-dire mandés dans une famille pour un nourrisson affecté de syphilis et allaité jusqu'alors par une nourrice.
Or, le traitement et l'alimentation de l'enfant réglés d'après les principes que je viens de tracer, est-ce là tout ce que vous avez à faire?
Non. Je vous l'ai déjà dit dès le début de cet exposé, d'autres devoirs vous restent encore à remplir. Et ceux-ci ne sont plus simplement médicaux; ils sont d'autre nature, comme vous allez le voir. Ils sont sociaux^ si vous me permettez l'expression, que j'espère d'ailleurs légitimer par ce qui va suivre.
Ont-ils pour cela moins d'importance, et avons-nous le droit de nous en détacher, de nous en désintéresser, en disant qu'après tout, nous ne sommes que médecins, simplement médecins, et que notre rôle s'arrête à prescrire une hygiène, à formuler une médication? Nullement. Notre conscience, d'abord, nous impose ces devoirs, elle nous y oblige. Puis, viendrions-nous par impossible à les oublier, que les tribunaux (comme cela s'est vu) pourraient nous y rappeler.
Seulement, les devoirs qui se présentent alors au médecin et dont il me reste à vous parler sont plus délicats, plus difficiles à remplir, que les simples obligations professionnelles et purement médicales. Le médecin est moins familiarisé avec eux qu'avec la pratique courante de son art. Le jeune homme, qui sort des bancs de l'École ou des salles de nos hôpitaux, peut ne pas connaître ces devoirs ou n'y satisfaire que d'instinct, comme l'honnête homme satisfait à la loi sans en avoir jamais ouï parler. Il peut être, en tout cas, plus ou moins embarrassé pour savoir comment et dans quelle mesure ces devoirs s'imposent à lui. Raison de plus, ce me semble, pour que je vous les expose avec détails, et que j'essaye, dans la mesure de mes forces, de vous épargner sur ce point un pénible apprentissage.