DISCUSSION A LA SOCIÉTÉ DES SCIENCES MÉDICALES DE LYON
Une importante discussion relative à notre sujet actuel s'est élevée, il y a quelques années, au sein de' la Société des sciences médicales de Lyon. La multiplicité et la diversité des opinions qui s'y sont produites témoignent bien des difficultés et des embarras qui peuvent surgir en pratique à propos de ces délicates questions. Il ne sera pas sans intérêt, je pense, de présenter ici au lecteur quelques fragments de celte discussion restée célèbre et méritant à tous égards d'être consultée. J'en ai résumé ici les points les plus importants.
« M. IcARD : Dans quelle mesure le médecin doit-il donner un enfant syphilitique à une nourrice ? J'ai été consulté pour deux enfants issus de parents syphilitiques qu'on voulait mettre en nourrice, et dan^ les deux cas j'ai insisté pour que les enfants fussent allaités par leur mère.... Je crois, avec M. Lagneau, que le médecin ne peut tolérer la continuation de l'allaitement par une nourrice saine moyennant indemnité, car sciemment il exposerait celte femme à l'infection. Il n'y a donc, en pareil cas, qu'à faire nourrir l'enfant syphilitique soit au biberon, soit par une femme déjà syphilitique.... D'après moi, le médecin doit user de toute son influence auprès des parents pour que les nourrissons menacés de syphilis soient allaités par leurs mères ; et, si ses conseils ne sont pas écoutés, il dégagera sa responsabilité en refusant de déclarer sain l'enfant qu'on va confier à une nourrice.
M. DiDAY t Devons-nous exposer un enfant en le privant d'une bonne nourrice ? Non.
Si nous avertissons la nourrice, elle ne donnera pas le sein à l'enfant.
Pour moi, f avertis Les parents de ce qui peut arriver ; je fais surveiller Tenfant, je caulérise les premiers accidents de la bouche dès qu'ils apparaissent, et je n'avertis pas la nourrice. — Au reste, que peut-il arriver ? C'est que la nourrice prenne une maladie qui guérit très-bien et qui ne se transmet pas en prenant quelques précautions, tandis que, si on la prévient, on expose la vie de l'enfant.
M. Gailleton ; Je suis aussi radical que M. Icard, et je crois que toutes les fois qu'on
peut affirmer la syphilis chez un enfant, il faut prévenir la nourrice. Il n'y a pas de préservatif autre que le petit-pot. La vie de l'enfant sera compromise, c'est possible ; mais la faute en est aux parents, et dans ce cas la mère doit nourrir.
M. Delore : Lorsque le médecin soupçonne la syphilis, ou si la syphilis est développée
chez l'enfant, il doit. conseiller à la mère de nourrir.
Je suppose que l'enfant soit apporté dans le cabinet du médecin et accompagné par le père. L'enfant est syphilitique. La nourrice est inquiète et redoute de contracter la maladie. Le père a eu la syphilis et demande au médecin son avis. Dans ce cas, le médecin doit prévenir le père de ce qui peut arriver et renvoyer la nourrice sans rien lui dire.
Un de nos confrères était ami d'un homme qu'il savait avoir eu la syphilis. Cet homme se marie et a un enfant qui ne présente aucun accident au moment de la naissance. Le médecin cherche lui-même une nourrice. Au bout d'un mois, la nourrice apporte l'enfant, qui est couvert d'une éruption syphilitique, et quelque temps après elle-même est atteinte de syphilis. Celte femme a été traitée, il y a deux ans, à la Clinique médicale pour une paralysie syphilitique et est morte. Son mari a eu une iritis syphilitique et a perdu un œil. Voilà donc un cas où une femme a été infectée et est morte, et un homme a perdu un œil. Le médecin a eu deux procès. La première fois il a été condamné, et la seconde fois il a eu gain de cause.
M. Chabalier : Je considère seulement le mandat de la famille, et, du moment où fax
le secret, je ne ni'occupe plus de la nourrice. Je dis au père : Votre enfant est syphilitique ; si vous le donnez à une nourrice, vous commettez un acte déshonnête, et l'on peut vous poursuivre. Je préviens aussi la mère de ce qui peut arriver, et je l'engage à nourrir son enfant ou à l'élever au biberon. Le père ou la mère ayant tait une faute, il faut que la mère nourrisse ; et, si elle ne le peut pas, je conseille l'allaitement au biberon.
Lorsqu'une nourrice vient, avec un enfant syphilitique, demander un conseil à un
médecin, si l'on ne connaît pas la famille de l'enfant, il faut dire exactement ce qu'il en est. Mais, si la nourrice apporte l'enfant d'un client, on ne doit rien dire à la nourrice et prévenir seulement le père, car liea ne peut faire violer le secret médical.
Si l'allaitement artificiel présente quelque danger, c'est un malheur. Mais on ne doit
jamais exposer une nourrice à subir le dommage d'une faute qui lui est complélement étrangère. Nous devons donc dissuader la famille de tromper la nourrice qui, si les parents s'y refusaient, ne saurait être avertie par nous du danger auquel elle est eœposée. Pour nous le secret est absolu, il ne nous appartient pas.
M. DiDAY : ..... Selon moi, le médecin a rempli son devoir quand, au moment de la naissance, il a expliqué aux parents le danger qu'occasionnerait l'infection reçue par la nourrice... En montrant fortement aux parents le mal qu'ils feraient à autrui et le mal qu'il se feraient à
eux-mêmos, le m'^decin décharge, ce me semble, sufiîsamment sa conscience. Voudrail-on qu'il allât plus loin, qu'il révélât à la nourrice, alors que celle-ci ne le lui demande pas, le danger qu'elle court en acceptant un tel nourrisson ? Le rôle de médecin, tel qu'il est compris et pratiqué jusqu'ici, ne comporte pas une telle immixtion Si je refuse le rôle de délateur, quelque honorable qu'en soit le but dans la circonstance, c'est d'abord parce la meilleure intention est insuffisante pour justifier de pareils empiétements hors de notre ministère; mais c'est aussi parce qu'il y a moyen d'arriver au môme résultat sans encourir le moindre reproche. Avertissez bien les parents que, si Ton vous interroge sur la santé spéciale du nourrisson, vous vous croirez obligé de vous taire, mais non autorisé à mentir, que vous garderez donc le silence, et que très-probablement ce silence sera interprété centre eux. Ainsi prévenus, les parents n'ont à prendre qu'un des partis suivants : ou renoncer à chercher une nourrice étrangère, ou faire marché avec une, mais en la prévenant des chances qu'elle court.
Si l'enfant qu'on me présente a vers la bouche des lésions contagieuses et si elles
existent depuis une quinzaine de jours, je le laisse à la nourrice. En effet, si la nourrice doit être contaminée, le mal, au moment de votre examen, est très-probablement déjà contracté par elle. Donc, soit pour elle qui alors sera mieux soignée, soit pour l'enfant à qui elle transmettra avec son lait le remède, il vaut mieux qu'elle continue l'allaitement commencé
Si les lésions de la bouche n'existent que depuis peu de jours, on n'a plus le même motif pour autoriser la continuation du nourrissage. Mais alors on peut réprimer ces lésions assez promptement pour que la santé de l'enfant ne souffre pas trop de la suspension d'allaitement
qui doit être prescrite jusqu'à leur guérison Si, au contraire, l'enfant qu'on me présente
avec des signes de syphilis n'a pas encore de lésions vers la bouche, oh ! alors il est temps, il y a lieu de préserver la nourrice.
On reproche à certains médecins d'être, avant tout, défenseurs des parents. D'autres,
au contraire, sacrifieraient tout à la sécurité de la nourrice. Quant à moi, je me préoccupe, non pas exclusivement, mais avec une vive sollicitude, de l'enfant, de cet enfant exposé à une mort presque certaine au cas où l'allaitement sera discontinué. Voici, en conséquence, comment je tâche de tout concilier. L'examen du nouveau-né étant fini et la syphilis bien reconnue chez lui, j'évite tout entretien particulier avec les parents, et m'adressant à la nourrice : « Vous voyez, lui dis-je, l'état de ce pauvre enfant. Abandonné par vous, on ne peut guère espérer le sauver. Mais si vous consentez à le garder, si vous ne craignez pas de prendre son mal, les parents seront raisonnables, et vous tiendront convenablement compte de votre sacrifice. » Tout en lançant, de ma propre autorité, ce ballon d'essai, j'observe la physionomie de chacun. La nourrice me demande- l-elle le nom de la maladie, je lâche de ne lui répondre que ceci : « C'est uumal qui peut se communiquer. » Dit-elle, laisset-elle seulement entrevoir qu'elle préfère rendre l'enfant, alors il n'y a pas à insister. Par de nouvelles instances on n'obtiendrait d'elle que des promesses non suivies d'effet, c'est-à-dire éludées au moyen du biberon ; et, si plus lard elle devenait infectée, elle vous re[)rocherait avec raison son malheur. Si la nourrice accepte au contraire (ce qui est le plus commun), alors c'est auprès des parents qu'il faut agir. Prenez-les à part, montrez-leur l'importance du service que celle femme rend en s'exposant volontaireitfenl à la contagion ; rappelez-leur que
vous vous êtes porté garant pour eux auprès d'elle. Failes-leur comprendre enGn que, si la nourrice devenait malade, et si, par suite de leur résistance à ses justes réclamations, un procès s'engageait entre elle et eux, c'est sa cause, non la leur, qu'en conscience vous vous croiriez obligé de servir.
Conclusions finales : C'est d'abord qu'un médecin doit autant que possible éviter de
placer lui-même un enfant syphililiipieou pouvant le dp.venir; c'est, en second lieu, que, s'il se charge de cetle mission, il ne doit jamais la terminer sans avoir, et devant témoins dont il est sûr, prévenu la nourrice du danger auquel elle est exposée.
M. Laroyenne : Deux cas se présentent : 1" Si l'enfant est syphilitique, le médecin doit
prévenir les parents, user de toute son influence pour qu'on ne donne pas l'enfant à une nourrice, engager la mère à nourrir ; mais il n'a pas à prévenir la nourrice. Si, par hasard, la nourrice venait lui demander un conseil, il doit la renvoyer en lui disant qu'il se borne à donner des soins à la famille de l'enfant et que, si elle désire consulter un médecin, elle s'adresse à un autre qui sera son défenseur,
2° L'enfant aura peut-être la syphilis, étant né de père ou de mère syphilitique. Que doit faire le médecin ? Il est bien entendu que la mère est dans l'impossibilité de nourrir. Dans ce cas, le médecin, avec le consentement des parents, avertit la nourrice que peut-être l'enfant pourra prendre une maladie et que cetle maladie peut se communiquer. En se conduisant ainsi, le médecin agit ouvertement et met la nourrice dans le cas de se préserver.
M. Delore : Au sujet de la conduite à tenir vis-à-vis de la nourrice quand l'enfant est
syphilitique ou seulement suspect ^ je dirai qu'il ne faut pas donner à une nourrice un enfant présumé atteint de syphilis. A cet égard, je ne fais aucune réserve. En eifet, et alors même qu'on a appelé l'attention de la nourrice sur la syphilis, il est possible qu'elle prenne l'enfant, puis qu'elle contracte la vérole ; eile peut alors traduire le médecin devant les tribunaux. Enfin, si la femme succombe aux suites de la syphilis, serez-vous en repos vis-à-vis de votre conscience ?
M. IcARD combat les opinions émises par M. Diday. Il ne croit pas qu'un médecin ait le droit de confier à une nourrice un enfant syphilitique, en la prévenant du danger auquel elle s'expose. Evidemment, dit-il, en s'entourant de toutes les précautions dont a parlé M. Diday, le médecin est peut-être pleinement déchargé vis-à-vis de la loi. Mais Fesi-il également devant sa conscience?.... A mon avis, quel que soit l'intérêt qu'inspire un enfant syphilitique et quels que soient pour lui les dangers d'une alimentation par le biberon, le médecin ne doit pas, par une intervention aussi directe, engager la nourrice à continuer un allaitement plein de dangers pour elle et sa propre famille. Que de fois n'a-t-on pas vu de ces nourrices, atteintes de syphilis grave, contaminer leurs maris^ leurs enfants, et importer la syphilis dans des hameaux où elle était inconnue ! »
{Mémoires et Comptes-rendus de la Société des sciences médicales de Lyon, 1868, t. VIIL)
Paris. — Typograpliie Félix Maltestb et Ce, rue des Deux-Portes-Saint-Sauveur, 22.