‹ Travaux divers [sur la syphilis]Chapitre 4 sur 48 · DE LA GLANDE · texte numérisé non relu

DE LA GLANDE

SUB-LINGUALE

L'observation suivante, relative à un fait de dégénérescence syphilitique de la glande sub-linguale, m'a paru digne, en raison de sa rareté, d'être soumise à l'attention de la Société de chirurgie. C'est, pour ma part, le seul cas de ce genre que j'ai eu l'occasion d'observer.

M. X..., un de mes clients habituels, âgé d'une trentaine d'années, vient me consulter le 27 octobre 1873 pour des accidents assez singuliers qu'il éprouve vers la bouche. Depuis une quinzaine, dit-il, il ressent une certaine gêne pour parler et pour avaler. Ces derniers jours, ayant introduit le doigt dans la bouche pour chercher la cause de cet embarras, il a reconnu sous la langue^ du côté droit, l'existence « de quelque chose de dur, qui a certaic< nement grossi dans ces derniers temps, sans donner lieu « cependant à la moindre douleur. » Je remarque, en effet, en l'écoutant me raconter ce qui précède, que la parole est altérée d'une façon assez notable dans l'articulation de quelques mots. Le malade parle comme s'il avait un corps ciranger dans la bouche. — Relativement, les troubles de déglutition sont bien moindres ; ils consistent simplement en un certain embarras, en une sorte de « tiraillement» alors

que le bol alimentaire franchit l'isthme du gosier. — Du reste, aucun autre trouble local ou général. État satisfaisant de toutes les fonctions; santé parfaite.

Procédant à l'examen local, je constate aussitôt un léger soulèvement antéro-postérieur dans la fosse sub-linguale droite. Là existe une tumeur que le doigt sent et limite facilement. Cette tumeur est située sous la muqueuse du plancher de la bouche, muqueuse d'ailleurs intacte à tous égards. Elle est oblongue, ovalaire, absolument comparable comme volume et comme forme aune datte de moyen volume. Comme emplacement et comme direction, elle correspond exactement à la glande sub-linguale, et il n'est pas douteux un instant qu'elle ne soit conslituée par cette glande tuméfiée, affectée d'une certaine façon. Ainsi, d'une part, elle est située sous la langue, latéralement; d'autre part, elle est plus rapprochée de la langue que du maxillaire; enfin, elle est dirigée suivant son grand axe d'avant en arrière et de dedans en dehors. Son extrémité antérieure est un peu renflée et arrondie, tandis que la postérieure, plus grêle, plus effilée, se continue jusqu'à la partie la plus reculée du plancher buccal. De la sorte, cette tumeur mesure environ 4 centimètres en longueur, sur 1 centimètre de large au niveau du point où elle atteint son maximum de développement. — Au toucher elle est rénitente, ferme, dure, assez dure pour donner immédiatement la sensation d'un néoplasme solide et exclure l'hypothèse d'uneproduction liquide enkystée. — Elle constitue une lésion nettement délimitée, au pourtour de laquelle les tissus ambiants se présentent absolument sains. — Enfin, elle est complètement indolente, au palper et à la pression.

Ce ne fut pas un médiocre embarras pour moi que d'instituer un diagnostic sur cette tumeur. Cependant, en y réfléchissant, les hypothèses à faire se circonscrivaient

dans un cercle assez restreint. Une phlcgniasie simple n*(^.tait pas admissible, vu l'absence de tout caractère inflammatoire, jyidée d'une production liquide enkystée devait être également exclue, en raison de la consistance manifestement solide de cette tumeur. Restaient les néoplasmes solides. 11 me paraissait impossible de songer au cancer, vu lïige du malade, le développement très-rapide des accidents, etc. Mais ne pouvait-il s'agir d'une production adénoïde?... Pendant que je discutais à part moi ces divers diagnostics, il me revint en souvenir que mon client était un ancien syphilitique, et je me demandai alors si la syphilis ne pouvait être mise en cause dans le cas actuel, et si cette tuméfaction de la glande sub-linguale n'était pas une de ces infiltrations tertiaires telles qu'on en a quelquefois observé dans la glande sous-maxillaire et dans le pancréas.

IjCs antécédents syphilitiques du malade n'étaient pas douteux. Onze ans auparavant (en juillet 186:2), je l'avais traité pour trois petits chancres syphilitiques de la rainure glando-préputiale , accompagnés de pléiades inguinales bien accusées. Quelques mois plus tard s'étaient produits divers accidents secondaires d'ailleurs assez légers : syphilide papuleuse discrète; — éruption croûteuse du cuir chevelu; — plaques opalines de l'isthme du gosier. Le traitement spécifique intervenu à cette époque avait coupé court à toute autre manifestation. Mais ce traitement n'avait été prolongé en réalité que d'une façon insuffisante. Le malade se trouvait donc, après onze ans d'infection, dans cette période où la diathèse s'accuse fréquemment par des déterminations viscérales. Il n'était pas impossible conséquemment que la lésion actuelle de la glande sublinguale fût un accident tertiaire de vérole.

Dans cette pensée, et je dirai dans celte espérance, je résolus de tenter le traitement spécifique, et je prescrivis

un sirop d'iodui'C de potassium (25 grammes d'iodurc pour oOO grammes de sirop d'écorces d'oranges amères), aux doses quotidiennes de 3, 4, 5 cuillerées à bouche, progressivement.

L'influence de cette médication fut immédiate et surprenante, comme on pourra en juger par les notes que je recueillis à chaque visite du malade et que je transcris textuellement :

« 30 octobre (c'est-à-dire trois jours après le début du traitement), amélioration très-marquée. — La tumeur paraît diminuée. — En tout cas, le malade parle et mange plus facilement.

3 novembre. — Diminution très-notable de la tumeur, réduite d'un quart pour le moins.

12 novembre. — La tumeur a diminué de moitié. — Les troubles fonctionnels de mastication et de parole ont tout à fait disparu.

24 novembre. — La tumeur qui avait primitivement les dimensions d'une datte de moyen volume est tout au plus comparable aujourd'hui à un noyau de datte.

3 décembre. Diminution continue.

11 décembre. Il ne reste plus aujourd'hui de la tumeur qu'une dureté filiforme mesurant 2 centimètres environ en longueur, sur une largeur d'un millimètre.

Janvier 74. — L'induration sub-linguale est à peine perceptible. — Elle achève de disparaître dans les semaines suivantes. Et depuis lors jusqu'à ce jour, la guérison s'est maintenue. »

Une action aussi rapidement, aussi immédiatement résolutive, exercée par l'iodure de potassium me semble de-

voir laisser bien peu de cloutes sur la nature spt^cifique de cette lésion.

Je nie crois donc autorisé, de par les particularités cliniques relatées précédemment et surtout de par les résultats du traitement spéci tique, à considérer l'accident pré.» cité comme un exemple de dégénérescence tertiaire de la glande sub-linguale, et, dans cette opinion, j'ai pensé qu'il ne serait pas sans intérêt d'appeler sur ce fait l'attention de mes confrères.

Comme confirmation indirecte du diagnostic porté sur la nature de la tumeur sub-linp[uale, j'ajouterai que, peu de temps après l'accident dont il vient d'être question, mon client présenta à deux reprises de nouvelles manifestations spécifiques, à savoir : en décembre 73, une papule tuberculeuse du gland; et, en novembre 74, une poussée (le psoriasis palmaire et plantaire, détermination morbide souvent très-tardive, comme on le sait, dans les syphilis iusuffisanmicnt traitées à leur début. Ces deux explosions lie la diathèse, succédant dans un court délai à la tumeur sub-linguale, ne fournissent-elles pas un appoint de probabilité en faveur de la spécificité de ce dernier accident?

Une dernière question pourrait être agitée. En admettant, comme cela semble bien vraisemblable, qu'on ait eu affaire dans ce cas à une dégénérescence syphilitique de la glande sub-linguale, quelle a été la nature de cette dégénérescence ? S'est-il agi d'une hyperplasie simple par prolifération conjonctive, hyperplasie analogue à celle qui constitue la forme habituelle du sarcocèle syphilitique ? Ou bien, s'est-il agi d'une infiltration gommeuse ? Les seuls éléments cliniques dont je dispose ne me permettent pas, on le conçoit de reste, d'émettre une opinion sur ce point. Ce n'est là au surplus qu'une question secondaire, et le fait essentiel, le seul que j'ai eu en vue dans cette corn-

munication, c'est d'établir cliniqncmenî que la syphilis peut être l'ori()lne de certaines tumeurs de la glande sublinguale. A ce fait se rattache un intérêt pratique évident, puisque, méconnues comme nature, les dégénérescencis syphilitiques de la glande sub-lingualo pourraient donner lieu à de regrettables erreurs diagnostiques. •

Cliii.y. — Imprimerie IVvri. fUTONT. nie du Rac-d'A^nièro'*. 1-2. [iVi. '2-6.

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