D'APRES LE POINT DE VUE UIST. PAR M. STA1IL
ment sur les dieux et sur les hommes. La croyance primitive de l'humanité nous montre le Dieu personnel et tout-puissant, conduisant les destinées, et dictant aux hommes leur loi par sa libre volonté. Ces lois n'ont de sauclion que dans sa volonté souveraine : « Vous ne devez pas agir faussement entre vous , car je suis le Seigneur. * Cet ordre de choses est complètement interverti chez les Grecs. « Le saint , dit Platon , dans l'Eutyphron, n'est pas saint parce que les dieux l'aiment , mais les dieux l'aiment parce qu'il est saint. 8 La volonté de Dieu, la loi de Dieu, est ici isolée de son auteur et élevée au-dessus de lui-même. La cause suprême de toutes choses a cessé d'être intelligente et libre.
Par cela seul le principe historique est exclu. L'histoire suppose l'action; et les idées, comme le destin , immobiles plutôt qu'immuables, sont de toute éternité sans résolution, sans action, sans progrès. Dans le judaïsme et le christianisme tout est histoire, tout est progrès; le changement devient possible sans que l'unité soit détruite; et le Sauveur a pu dire, lorsqu'il fondait son nouveau royaume : « je suis venu non pour détruire, mais pour accomplir. » La philosophie grecque, au contraire, voit les événements se succéder dans un mouvement perpétuel, sans plan, sans but et sans progrès.
Par la même raison , le principe de charité esl totalement étranger à la philosophie grecque. La charité, l'amour, n'existent que de personne à personne;
456 RÉSL'IÉ DE LA PHILOSOPHIE Dt' DROIT
le destin, les idées sont insensibles, inexorables. Mèn** le Dieu jaloux de l'ancienne alliance suspend la vengeance à la quatrième génération , tandis que sa bénédiction s'étend jusqu'à la millième : la Néniésis des Grecs est sans pitié. Comment le législateur ou le philosophe, organisant librement la société échappée aui lois théocratiques , aurait -il eu pour l'homme des ménagements que ce qu'il connaissait de plus puissant r le destin, foulait aux pieds; dont ce qu'il connaissait de plus sublime, les idées, paraissaient souvent exiger le sacrifice? La perfection de 1 Etat , sa beauté dam Platon , sa conservation et sa prospérité dans Aristote , sa puissance guerrière à Sparte, voilà le but : qu'importe après le sort de l'homme?
Aussi l'éthique des Grecs ne s'adresse -t -elle pas à l'homme, mais à l'Etat. Elle ne dit pas : tels sont les devons de l'homme dans l'Etat, mais: l'Etat réalisera celte idée, et par suite la conduite des citoyens sera telle. L'homme n'a donc des devoirs qu'indirect émeut, et il ne lui est pas donné davantage d'avoir des droits propres et individuels. Au premier livre de la République, Platon dit que le juste consiste à rendre à chacun ce qui lui appai lient (tt^oct^kov) ; ou croit trouver ici le suit m cuique tribuere des jurisconsultes romains : mais on voit aussitôt qu'il ue s'agit nullement d'un droit, par cet exemple que donne Pla ton, qu'il faut faire du bien à ses amis, du mal à ses ennemis.
Si, chez les Grecs, le point de départ |ioiir l'orga-
d'après le point de vue hist. par m. stahl. 457
nisalion de la société est hors de l'homme, le point de départ de la science , de la philosophie en général , n'est pas non plus en lui. Rien n'y rappelle le principe tout subjectif de la conscieuce ou de la pensée humaine adopté par les philosophes modernes. Principe objectif et concret , mais absence du point de vue
historique, et prééminence de l'Etat sur l'homme, sur son bonheur, sa liberté, sa moralité; tels sont les caractères essentiels de l'éthique des Grecs.