‹ Travaux sur l'histoire du droit françaisChapitre 223 sur 250 · Philosophie abstraite ou Rationalisme · texte numérisé non relu

Philosophie abstraite ou Rationalisme

L'essence de la philosophie abstraite est de n'admettre comme vrai que ce qui découle à priori de la raison pure, ce qui est logiquement nécessaire, ce dont le coutraire serait impossible et absurde. 11 ne suffît pas qu'une chose soit, il faut qu'elle ne puisse pas ne pas être. La raison, qui est le critérium négatif de toute spéculation et de toute connaissance , en ce sens que ce qui est contraire aux lois de la pensée ne saurait être vrai , devient ici le critérium positif de la vérité. Car il n'y a de nécessaire pour la raison que la raison elle-même, avec ses lois, ses formes, ses catégories, ce qui est contenu en elle antérieurement à toute expérience : ce que l'expérience nous apprend pourrait aussi ou n'être point ou être autre.

Le motif de celte philosophie n'est rien moins qu'un besoin de doute et de scepticisme. Le philosophe qui

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fait table rase, a la confiance de reconstruire l'uniTer» par la seule raison. Ce n'est pas davantage l'admiration de l'entendement humain; autrement les philosophes modernes s'efforceraient , comme les philosophe» grecs, de porter l'intelligence dàns les choses, au lieu de les éliminer par l'abstraction.

Ce qui a produit le rationalisme est un besoin de liberté, d'individualité, de subjectivité, qui édate dans toute l'histoire de l'Europe moderne et des populations germaniques. Dans la science comme dans la vie, l'individualité humaine se révolte contre toute contrainte extérieure. La connaissance des choses suppose la reconnaissance de leur existence hors de nous, de leur action sur nous, de la limitation de notre activité par elles. La raison humaine se refuse donc à les reconnaître, à moins qu'elle n'en trouve en ellemême, dans sa propre nature et dans ses lois, la justification subjective. Cette tentative, de n'admettre que soi et de tout déduire de soi , semble à bon droit présomptueuse et folle; mais la faculté d'abstraction y entraîne l'esprit instinctivement , jusqu'à ce que l'expérience acquise de ses résultats inévitables nous ait appris à nous en préserver.

Toute philosophie a pour but théorique de metlrv de l'unité dans la masse de nos connaissances; pour but pratique, de nous donner la certitude de certaines vérités, comme Dieu, l'immortalité. Pourquoi le philosophe, qui |>eul tout éliminer de sa pensér par l'abstraction , excepté sa propre existence et sa

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propre pensée, ne tenterait-il pas d'atteindre le double but de la spéculation au moyen de ce dernier terme, qui seul résiste à sa faculté d'abstraire? Ainsi s'explique le principe de la philosophie abstraite, la raison , et sa méthode, qui est ou simplement la réduction à l'absurde, ou, dans quelques systèmes particuliers (de Fichte, de Hegel), l'évolution par oppositions nécessaires.

Mais par là la philosophie abstraite anéantit toute vie, toute action, toute liberté; la catégorie de causalité n'est même conservée que de nom : il n'y a plus, comme dans la logique et la géométrie, que des principes et leurs conséquences. Le principe contient sa conséquence aussitôt qu'il existe ; si le principe est vrai, la conséquence est forcée; et les conséquences n'ajoutent rien au principe, elles ne sont qu'une autre expression de lui-même. La définition du triangle ou du cercle étant donnée, toutes leurs propriétés sont données et connues par cela même. Mais l'effet est séparé de la cause par le temps. La cause peut s'exercer , et néanmoins l'effet avorter par un obstacle extérieur. Bien plus, la cause elle-même peut être libre d'agir ou de ne pas agir, de produire un effet ou d'en produire un autre. L'effet n'est donc pas nécessairement donné avec la cause, ni nécessairement connu d'après elle, parce qu'il est quelque chose de nouveau, quelque chose de plus que la cause.

S'il n'y a de principe que la raison et de méthode que la logique, il n'y a plus d'action, de création ni

de changement possibles. La philosophie abstraite est donc la négation directe du point de vue historique, que les Grecs avaient seulement ignoré. Celui-ci, en effet , ne consiste pas à se complaire dans le passé et à déprécier le présent , ni à prétendre qu'on ne peut rien savoir que par l'élude des événements antérieurs . ni à voir dans la succession des faits une fluctuation continuelle sans unité et sans but; mais au contraire de tout cela, à reconnaître qu'il y a changement et progrès , qu'il y a l'action libre et créatrice de cause» intelligentes. Voilà pourquoi Schellmg appelle historique son nouveau point de vue , qui est aussi le point de vue chrétien. II appelle, par la même raison, sou système actuel le système de la liberté, ou bien le système positif, parce qu'il s'attache à la réalité des choses , et non pas seulement aux formes vides de la pensée abstraite.

Le rationalisme fait du dernier terme de 1 abstraction son premier principe et son Dieu; et le monde ne peut être expliqué que comme contenu logiquement dans ce principe : tout rationalisme conséquent aboutit au panthéisme. Spinoza appelle son premier principe la substance; Kant, l'absolu; Fichte, le moi; Hegel, la pensée pure. Ces diverses expressions peuvent toutes se ramener aux deux termes renfermés dans la célèbre proposition de Descartes : cogito, ergo sum, savoir l'existence réelle du sujet pensant, et les formes pures de sa pensée même. Ils donueut naissance aux deux phases du rationalisme. Pour le ralio-

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nalisme objectif, Dieu est la raison i m personnel le ; pour le rationalisme subjectif, s'il ne reculait devant cette conséquence pourtant inévitable, Dieu serait l'homme pensant lui-même.

Spinoza.

Spinoza est le représentant du rationalisme objectif. Il n'a point, comme les philosophes postérieurs, développé de système précis et complet ; il n'a poiut essayé de montrer comment toutes choses se déduisent de la raison; mais prenant les choses telles qu'elles sont, il en a expliqué les rapports, dans l'hypothèse que ces rapports ne peuvent dériver que de la nécessité logique. Ainsi l'on est frappé de la hardiesse de l'entreprise saus en éprouver l'impuissance. La rigueur des déductions est inattaquable; et pour réfuter cette explication il n'y a qu'un moyen , c'est d'attaquer l'hypothèse même sur laquelle elle repose.

L'absolu (causa suf) ne peut être que ce dont l'existence est donnée avec sa notion même (ce dont la nonexistence impliquerait contradiction), savoir, l'être même, la substance, Dieu. La substance est une et simple (la pensée, dans sa forme primitive, est nécessairement vide, et n'admet aucune distinction). Toute cause produit fatalement son effet (c'est-à-dire qu'il n'y a point de causes ni d'effets, mais des principes et leurs conséquences). Toutes les existences particulières ne sont que des conséquences nécessaires ou afleclions de la substance (de Dieu), qui est en elles

comme l'essence de la pierre (lapideilas) est contenue dans chaque pierre. La substance n'a ni volonté ni intelligence; elle n'est point libre de créer le monde ou de ne le créer pas ; elle contient le monde par une loi nécessaire. L'homme n'est pas plus libre que Dieu; nos actions ne nous semblent libres que parce que nous en ignorons les causes.

Spinoza n'est rien moins que matérialiste, car il raisonne constamment à priori. Mais en niant la liberté, il a rendu toute morale impossible. Toute action est une affection nécessaire de la substance; elle est donc juste par cela seul qu'elle arrive; il n'y aurait d'injuste que ce que personne ne peut ni vouloir ni exécuter : l'existence du mal est une illusion.

Les hommes doivent se réunir en société et en supporter les charges, afin d'obtenir la sûreté, et parce que la nature les pousse à choisir de deux maux le moindre. S'ils ne le font point , c'est que la nature ne les y a point poussés, et ils n'encourent aucun reproche. L'association donne au gouvernement la puissance, et parlant le droit. Le gouvernement peut prescrire ce qui lui plaît, car il a le pouvoir; les citoyens doivent obéissance, car ils n'ont pas la force de résister. Le gouvernement doit veiller au bien public pour prévenir la révolte et la ruine; s'il agit différemment, il le fait à ses risques et périls, mais il n'a pas tort s'il a la force. Les citoyens ne doivent pas transporter absolument et irrévocablement leurs droits au gouvernement , c'est -à -dire qu'il leur est matérielle-

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