D'APRÈS LE POINT DE VUE HIST. PAR M. STAUL
quelqu'un des besoins réels de la nature humaine, prend le nom de Droit rationnel , comme déduit uniquement de la raison.
Mais la liberté extérieure est, dans le système de Kant, la liberté de la raison, plutôt que celle de l'homme 4 la raison établit avec nécessité ce qui dérive de la notion de la liberté extérieure. L'Etat est un impératif de la raison , et non une convention des hommes. La notion du pouvoir est contenue dans la notion de l'Etat; le pouvoir est inviolable, et Kant s'indigne du jugement de la nation française sur son roi. Le droit subjectif n'est pas une faculté positive, mais une sphère indifférente entre la défense et le commandement. L'homme en soi , l'humanité a des droits aussi bien que l'individu. La raison réclame la peine, non comme moyen de sûreté et de défense, mais comme redressement d'une inconséquence logique par le talion.
La raison domine l'homme individuel, qui est relégué dans le monde phéuoménal , avec son libre arbitre, que Kant distingue si soigneusement de la liberté véritable. Mais il n'est point méconnu, et Kant lui réserve une part, quoique assez arbitraire, dans sou système. Ce dualisme inconséquent, dont les deux termes sont tenus, jusqu'à un certain point, en équilibre, appelait une solution scientifique, eu même temps que l'exaltation de la liberté individuelle poussait au système de Fichte.
RESl ME DE LA PHILOSOPHIE Dl DROIT
SYSTÈME DL FICHTL.
Le rationalisme entre dans une phase nouvelle de son développement. Pour Fichte la raison n'est plus l'ensemble des formes de la pensée, mais l'être pensant , le moi, la conscience de soi-même. Tout le reste . les choses extérieures aussi bien que les formes de la pensée, n'existent point par elles-mêmes, mais uniquement pour moi, comme conceptions. La loi nécessaire du moi est de s'opposer à lui-même, comme sujet, un objet , le non-moi; ou plutôt, la notion même du moi contient primitivement le non-moi; le non-mot n'est encore que le moi s opposa ut à lui-même dans l'identité de la conscience. Si le moi réel ou l'objet précède, c'est connaître; si le moi idéal ou le sujet . c'est agir. La connaissance est nécessaire, l'action est libre. Telles sont les bases de l'idéalisme subjectif de Fichte.
Il s'ensuit qu'il ne suffît plus ici de déduire un ensemble de règles rationnelles servant de loi aux faits extérieurs : ces faits eux-mêmes , tels qu'ils apparaissent dans la conscience de l'homme, doivent être déduits de la notion du moi, ou posés par lui dans un seul acte identique.
Il s'ensuit encore que la méthode admise par l'école de WoLr, par les docteurs du Droit naturel et par Kast même, est repoussée par le système de Fichte. Plus de syllogisme, plus de conclusion tirée de deux prémivu * hétérogènes , la règle ra ionnelle comme majeure et ■
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une donnée quelconque comme mineure) mais une production indivisible de la pensée aelive. La loi morale est la libellé même; le devoir est le besoin de spontanéité absolue.
Le système de Fichte répond donc au motif in lime du rationalisme, puisque l'homme est affranchi de toute dépendance du monde extérieur par la négation de ce dernier. 11 satisfait en même temps à l'unité scientifique, puisqu'il fait tout dériver d'un principe unique, la raison ou le moi. Mais par cela même il détruit de nouveau sou propre ouvrage: l'homme n'obéit, il est vrai, qu'aux lois de sa nature; mais ces lois ellesmêmes sont nécessaires , et elles enchaînent l'essor qu'allait prendre sa liberté. Par là Fichte reste dans les conditions générales du rationalisme, et se rapproche même de Spinoza, malgré l'opposition constante qu'offrent dans tous leurs résultats les deux formes du rationalisme, dont ils sont les représentants extrêmes.
Mais le moi de Ficute, c'est le moi individuel ; et tout partisan rigoureux de sa philosophie devrait se leuir pour le centre et la cause de l'univers. La coexistence de plusieurs moi est impossible, ou du moins il ne pourrait y avoir aucun contact entre eux, puisque le non-moi u'est qu'une conception du moi, sans existence indépendante de lui. Fichte ne s'avoue pas luimême celle conséquence de sa doctrine, car elle mène à la démence; mais la preuve que c'est bien le moi individuel, cl non le moi universel ou Dieu, qu'il entend, est d'abord, que celle substitution de termes
a seule produit le système postérieur de Schellikg elle se trouve ensuite dans sa théorie juridique tout entière.
THfcORIK DU DROIT, SUIVANT FICHTE.
Par Kant, le Droit naturel est complété comme théorie rationaliste; par Fichtb, comme théorie subjective. La liberté juridique ne dérive plus de la raison pratique, mais de l'existence réelle du moi. Elle n'est plus la notion de l'égale liberté de tous, mais la liberté primitive de l'individu. Elle n'est point une injonction, mais un fait : le moi réel se pose comme libre, et ne se connaît que comme tel ; la liberté est une nécessité philosophique, et non morale. Cette liberté primitivement illimitée de l'individu est le fondement de la théorie du droit suivant Fichte.
Le moi réel pose le non-moi; s'il pose d'autres êtres raisonnables , il ne peut les concevoir que doués pareillement d'une liberté primitive et illimitée. Il obtient d'eux la reconnaissance de sa liberté eu la modérant , en reconnaissant la leur. La réciprocité de» droits, voilà la loi juridique.
Fichte a donc netlemeut séparé la morale et le droit ; le premier il a pu leur donner des princi|M»s distincts sans inconséquence. D'une même loi , d'une même notion, on ne peut tirer des conséquences contraires; mais le moi, l'existence vivante, peut, par sa uature même et sans inconséquence, manifester son activité «le manières diverses. L impulsion du moi vers le de-
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voir fonde la morale; la puissance actuelle de sa liberté fonde le droit. La morale dit : Aime le devoir pour le devoir; le droit dit: Aime-toi par-dessus toutes choses et les autres pour toi-même.
Mais voici une autre conséquence de ce système. L'impulsion du devoir oblige; mais la liberté ne peut se restreindre que librement : toute limitation extérieure l'anéantit. Le droit primitif, le droit naturel , c'est la puissance illimitée. La réciprocité des droits n'a donc rien d'obligatoire : elle est un conseil , une règle de conduite pour le moi libre, dans le cas où il veut être conséquent. La loi juridique n'est point proprement pratique, mais technique. La propriété, la famille, tous les droits sur quoi que ce soit , n'existent que par convention. L'État lui-même, son existence aussi bien que son organisation , dépendent d'un contrat. C'est un problème à résoudre pour arriver d'une manière conséquente à la protection de la liberté. Si l'individu peut être contraint à entrer dans la société , c'est parce" que la force réunie des associés triomphe de la sienne.
La loi juridique dépend du bon plaisir de l'homme; mais elle n'existe aussi que pour l'homme. 11 n'y a plus ici, comme dans Rant, de droits de l'humanité, de l'homme en soi, de la raison : il n'y a que l'individu, la personne, qui puissent avoir des droits. Car le principe du droit c'est la liberté indéfinie du moi individuel.
Ainsi bien des difficultés, bien dos inconséquences
4î)0 RESISE DE LA PI1ILOSOPU1E Dl> DROIT
dos .systèmes précédents soiil évites : mais en revanche le droit a cessé d'être véritablement un droit; il u'csl plus qu'un fait. La coercition est expliquée par la puissance réelle du moi; mais eu revanche elle est destituée de toute sanction morale. L'Etat même ne la lui donne point , car l'État dépend d'un contrat , et ce contrat , de ma convenance.
Mais, même comme simple fait, la réciprocité des droits est une inconséquence dans le système de Fichte. Si la liberté illimitée de l'individu est le priucipe, la loi juridique peut bien conseiller à l'iudividu de se modérer, de se restreindre par prudence, tant qu'il est faible; mais elle doit ajouter aussitôt ce conseil plus direct et plus essentiel : Fais que ta liberté, qui est primitivement illimitée, et à laquelle ton //lo/n'op- |>ose la liberté des autres que pour acquérir la conscience de la sienne propre , soit en effet une liberté illimitée par son triomphe sur celle des autres. Sou» ce rapport la pratique a été plus conséquente que la s|>cculation. Il y a longtemps qu'on a remarqué le parallélisme de la philosophie allemande avec les périodes de la révolution française. Le principe de l égale liberté de tous, proclamé par Kant, a présidé à la première période, qui aboutit à la république. Le système de Ficute semble avoir présidé à la seconde, qui aboutit à Napoléon.