‹ Travaux sur l'histoire du droit françaisChapitre 235 sur 250 · CRITIQUE LOGIQUE OU NEGATIVE · texte numérisé non relu

CRITIQUE LOGIQUE OU NEGATIVE

Il est aisé d'affirmer in abstracto que tout provient dune loi unique et nécessaire; que celle-ci (qui est Dieu) renferme en elle-même l'univers en vertu de sa nature môme; que partant rien n'a pu être que ce qui est , et que ce qui est a dû être nécessairement. Cette solution semble même de prime abord la plus simple , et peu de gens s'avisent, en l'admettant, de vérifier comment il est possible de tout ramener à cette loi nécessaire, de tout expliquer par elle. Et pourtant celui qui l'aurait découverte saurait tout à priori, l'avenir même lui serait dévoilé, car il n'y aurait partout pour lui que les corollaires nécessaires d'un principe nécessaire. Eh bien! le rationalisme s'est développé sous toutes les formes, il a eu d'illustres représentants ; mais cette précieuse découverte n'a point été faite. Spinoza s'est dispensé de l'entreprendre. Ficute, Schelling, Hegel, y ont échoué; Kant en a désespéré. C'est qu'en effet elle est impossible; il implique de poser un tel problème.

492 BESUOE DE LA PHILOSOPHIE Dl> DBOIT

La science ne saurait renoncer à l'unité, mais La variété est, d'autre part, un fait incontestable, et qu'il s'agit d'expliquer. Comment cette variété se coociliet-elle avec l'unité rationnelle? Spinoza, Fichte, Hegel, déduisent la variété de l'unité même; Kant et l'école qui l'a précédé, admettent une matière multiple, par l'effet de laquelle la raison une et simple se manifeste diversement. Or, la première explication renferme une pétition de principe; la seconde, une conclusion illégitime.

Un principe unique et simple, procédant toujours suivant une seule et même loi , produira éternellement le même, jamais le multiple. Si doue Spinoza recounait à sa substance absolue des affections diverses ; si Fichte déduit du moi le non-moi, qui est tantôt une plante et Un tôt un animal, tantôt un homme et tantôt un autre, il faut que la substance absolue el le moi aient été eux-mêmes des notions complexes, el alors l'unité rationnelle du principe n'existait point.

D'un autre côté la raison et la matière sont des notions hétérogènes, qui se rapprochent sans se combiner. La matière est variée , mais la loi logique qui s'y applique ne se -diversifie point : elle reste simple et une, et celte unité de la pensée ne ramène pas davantage à l'unité la variété de la matière.

Kaivt avait senti profondément cette impuissance de la raison : saus la matière point de variété; hors de la raison point d'imité ; el entre la raison el la matière nulle combinaison possible. Aussi Kant ivuouce l-il

d'après le point de vue hist. par STAHL. 493

à expliquer l'univers par la raison théorétique ; s'il s'adresse à la raison pratique, c'est par une inconséquence déjà signalée plus haut; et encore ne peut-il admettre la variété que dans le monde phénoménal, dont l'existence est inexpliquée dans son système.

Les mêmes difficultés se retrouvent dans la théorie spéciale du Droit naturel. Est-il légitime de déduire, avec Fichtb, de la notion vide et simple du moi toutes les relations diverses auxquelles la loi juridique s'applique? Le moi suppose le non -moi; mais de <îette notion abstraite du non- moi il y a loin à l'existence précise des autres hommes. Il faut que le moi puisse entrer en communication avec le non-moi; mais de la notion abstraite d'un moyen , d'un organe quelconque, propre à établir cette communication, il y a loin encore à la constitution précise du corps humain , avec ses membres, ses fonctions, ses besoins divers, tels que l'observation nous les fait connaître. En un mot, entre l'abstrait et le concret il y a un abîme infranchissable, que Fichte a constamment méconnu. Les docteurs du Droit naturel et Kaist, au contraire, ne déduisent de leur principe rationnel que les prescriptions morales et juridiques, et les appliquent, par voie de syllogisme, aux faits moralement indifférents que l'expérience suggère : mais ils fout constamment de ces prescriptions une application inégale. La loi morale de Kawt est la généralité et la nécessité, c'està-dire une conduite conséquent e. Mais la conséquence est possible dans l'immoralité comme dans le bien :

pourquoi Kant ne la cherche-t-il que dans le bien? La loi juridique esl l'égale liberté de tous : il eu déduit entre autres la monogamie, parce que la pluralité de* femmes ferait de celles-ci de purs moyens, des esclaves ; mais pourquoi ne fait-il pas le même raisonnement pour exclure la pluralité des domestiques? C'est que la nature des choses y répugne; c'est que, par une pétition de principe perpétuelle, le rationalisme emprunte tacitement à la réalité, qu'il devrait ignorer en vertu de sa mélhode, des faits, au moyeu desquels il développe, modifie et corrige son principe; c'est qu'après avoir proclamé qu'il n'y a de vrai que ce qui est nécessaire , de nécessaire que ce dont le contraire serait absurde, la philosophie abstraite donne toute chose, dès qu'elle n'est pas absurde elle-même, pour vraie et pour nécessaire.

Le nerf du rationalisme est dans cet axiome de Spinoza, que, la cause étant donnée, l'effet s'ensuit fatalement. Dès lors toute production est nécessaire; il n'y a d'autre méthode que la déduction analytique, el l'analyse d'un principe simple exclut éternellement la variété, la multiplicité; si donc la multiplicité existe, et si l'unité est la condition irrémissible de la science, il faudra admettre un autre principe que les formes abstraites et inactives de la raison. Il faudra n'employer celles-ci que comme critérium négatif, afin d'exclure l'absurde; l'instrument positif de la vérité sera l'ensemble des facultés actives de notre intelligence, et le vrai aura sa réalité objective : jk>ui le

d'après le poi.yt oe vue hist. pak m. staiil. 495

couuallre, il faudra le chercher, non dans l'intelligence, mais par elle.

Il y a plus : non-seulement la philosophie abstraite échoue dans son explication de l'univers , mais son principe ne saurait donner aucune certitude. Kant rejette la preuve ontologique de l'existence de Dieu , parce que la notion d'être absolu ne renferme pas nécessairement l'existence réelle et actuelle de cet être. En cela Kant fait abstraction de l'existence réelle du sujet pensant, où l'on pourrait voir une garantie de l'existence de l'être: Dieu est, aussi vrai que je suis. Mais c'est là une bien vaine assurance dans la bouche d'un homme mortel, d'un être contingent, qui n'est pas sûr d'exister l'instant après celui où il parle.

Le Droit naturel , déduit de la philosophie abstraite , ne peut donner qu'une certitude subordonnée à l'existence temporaire d'une créature contingente; par sa méthode, il est incapable de concilier les conditions indispensables de l'unité et de la variété; enfin il aboutit, ainsi que cela a été développé plus haut, à des conséquences nécessairement contradictoires. En partant avec Kant de la loi rationnelle, on établit le despotisme logique; en partant avec Ficute de la liberté réelle de l'individu, on organise l'anarchie et légitime l'usurpation. Aussi les docteurs du Droit naturel eut remêlent- ils , sans s'en rendre compte , ces deux principes, et le plus précis, le plus rigoureux entre tous, Feuerbacii, jurisconsulte et philosophe à la fois, reconnaît qu'ils sont également réclamés par

la science. Or, comment les concilier? Feuerbach confesse que c'est impossible : il faut bien qu'ils dérivent l'un et l'autre de la raison , puisque toute vérité a son fondement en elle; mais comment? on l'ignore.

Etrange mystère, que le rationalisme n'est en droit d'imposer à personne, et qu'il ne peut admettre luimême sans se détruire.

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