‹ Travaux sur l'histoire du droit françaisChapitre 236 sur 250 · CRITIQUE RÉELLE OU POSITIVE · texte numérisé non relu

CRITIQUE RÉELLE OU POSITIVE

La philosophie abstraite est réfutée par sa propre méthode; le Droit naturel est réduit à l'absurde. Après cette critique purement négative, il convient d'examiner aussi quels sont les effets positifs de cette théorie sur la vie, ses résultats pour la satisfaction des besoins réels de l'humanité.

L'impulsion du devoir est quelque chose d'essentiellement différent de la connaissance du vrai. Le rationalisme méconnaît cette différence : la justesse logique est subsiluée à la justice, ou bien; l'immoralité n'est qu'une inconséquence. Bien plus, la nécessité logique détruit la liberté humaine, et avec elle l'autorité de la conscience, la possibilité du devoir, la différence du bien et du mal.

La vertu toute négative du rationalisme consiste à ne point violer la loi , à ne pas commettre une inconséquence. Ou il y a transgression, ou il n'y en a point ; la loi ne peut être observée plus ou moins; si elle l'est moins, elle ne l'est pas. Mais la charité, mais la foi, mais tontes les vertus positives, que le

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rationalisme réprouve ou dessèche, sont au contraire des énergies spontanées, inépuisables, susceptibles de* degrés infinis et d'une progression illimitée.

Ce caractère purement négatif se retrouve dans le Droit naturel comme dans la morale du rationalisme. Ce prétendu Droit normal n'est point un idéal, un tvpe de perfection, une législation modèle; mais ce dernier terme de l'abstraction , qu'on ne saurait plus éliminer sans détruire la notion même du droit. Celte notion exclut ce qui est absolument destructif du droit; mais elle n'exclut pas moins toutes les institutions diverses et fécondes que les législations positives, la plus imparfaite comme la plus sublime, contiennent au delà des dernières limites de l'abstraction. Celles-ci sont éternellement les mêmes, et le Droit naturel n'est susceptible d'aucun progrès. La plus haute conception du droit rationnel de Kajit, c'est la paix perpétuelle, autrement dit, la négation de la guerre, la négation de la destruction.

Si le Droit naturel a été néanmoins embrassé avec ardeur |>ar tant de hautes intelligences, s'il a excité un si vif enthousiasme parmi les masses, c'est qu'il promettait satisfaction, tout en faussant leur nature, à deux grands besoins de l'homme, la lil>erté et l'égalité.

Le Droit naturel n'arrive à l égalité absolue que parce que la liberté qu'il réclame également pour tous, est une liberté purement négative, |e droit de n'être point esclave, de n'être j>as un pur moyen pour autrui. Mais la liberté que Dieu a destinée à l'homme est IL 32

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une faculté positive, riche, variée dans ses formes, indéfinie dans ses progrès: elle esl susceptible de plus ou de moins. L'égalité finale des hommes esl dans la destination commune que Dieu nous a donnée : tous nous sommes créés à l'image de Dieu, tous nous sommes appelés* à devenir parfaits comme le père céleste est parfait. En même temps l'inégalité temporaire est justifiée, non dans toutes les formes qu'elle a affectées dans l'histoire, mais en thèse générale, par l'imperfection de la condition actuelle des hommes, de l'humanité comme des individus. Enfiu , l'égalité du Droit naturel tend à niveler les sommités; l'égalité véritable tend à élever les classes inférieures.

A ces résultats pratiques du Droit naturel, comme théorie rationaliste, il faut ajouter ceux du point de vue subjectif. La liberté de l'individu , le droit de l'iodividu, voilà le point de départ : tout principe supérieur est proscrit. L'harmonie et la dignité de l'organisation sociale sont sacrifiées. Les crimes qui ébranlent les bases mêmes de la société, mais ne portent atteinte à aucun droit individuel , sont absous. La sainteté du mariage est profanée. Les restrictions au droit de propriété, même pour les choses que la nature a destinées à l'usage d'une suite de générations, comme les forets, semblent une tyrannie. Les nations sont des agglomérations fortuites, des associations arbitraires, subordonnées à la volonté des individus. La souveraineté du peuple se substitue à la souveraineté de la nation en corps. Le pouvoir n'est légitime que par le

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consentement. « La loi de la pluralité des suffrages est elle-même un établissement de convention, et suppose au moins une fois l'unanimité. 1 *

Est-ce à dire que le rationalisme n'a produit aucun bien, qu'il ne renferme aucune étincelle de vérité? Loin de là : l'abstraction a son motif légitime; elle a affranchi l'homme des forces inintelligentes de la nature. L'homme a toujours eu le sentiment de son existence dépendante, créée, finie; mais il ne pouvait voir l'infini, le Créateur, dans ce tout complexe et inerte, qui est l'univers : l'unité et la personnalité lui manquent. Spinoza cherche l'unité dans la raison inactive et impersonnelle, qu'il trouve en lui-même, mais qu'il révère comme un être supérieur. Depuis Spinoza jusqu'à Fichte la marche régulière de la philosophie a conduit à cette conséquence, désormais acquise à la science, que la personnalité, la conscience de soi, la causalité véritablement active, peuvent seules servir de principe. Il ne reste donc plus qu'à reconnaître le Dieu personnel au-dessus de la personnalité humaine.

L'abstraction a de môme affranchi l'homme de l'empire des forces inintelligentes de la société. L'homme ne sert plus d'iustrument à la cité: c'est son bonheur, c'est sa liberté qui sont le buU La constitution la plus parfaite , l'organisation la plus harmonieuse de l'Etat n'ont de valeur qu'autant qu'elles sont mises en mouvement par le concours libre et intelligent de la per-

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