‹ Treize Mois Dans L'armée Des Rebelles: Aventures D'un Engagé Volontaire Malgré LuiChapitre 1 sur 7 · Treize Mois Dans L'armée Des Rebelles: Aventures D'un Engagé Volontaire Malgré Lui · texte numérisé non relu

Treize Mois Dans L'armée Des Rebelles: Aventures D'un Engagé Volontaire Malgré Lui

J'avais passé mon enfance dans le Kentucky, près de Louisville. Je me passionnai pour le caractère un peu aven- ^tureux des jeunes gens dé ce pays, et au commencement de i^l'année 1861, me sentant entraîné vers ces régions, jequitittai New- York, ma patrie, pour aller me fixer dans le che- 4^ valeresque Etat du Kentucky. Au mois de mars, je descenf^ dis le Mississipi pour aller chercher une place dans une école. Je m'arrêtai dans TÂrkansas, où j*esp(^rais rencon- I trer un parent qui y était occupé dans l'enseignement. N'ayant trouvé ni mon parent, ni une école où l'on voulût de moi, je formai une association de commerce avec un jeune homme de Memphis, du nom de Georges Davis, association ayant pour but de nous procurer des douves de tonneaux pour les envoyer à la Nouvelle-Orléans et les faire embarquer pour la France. Nous nous établîmes dans le Philipps-Counly, Etat de l'Arkansas, au bord du St-Frau-

cis, à plus de cent milles de Memphis. L'entreprise se trouva être profitable. Avec cinq Français à nos gages, nous amassions de l'argent assez rapidement pour satisfaire une modeste ambition, et j'eus le temps d'étudier le pays, tout en me mettant au courant des caractères variés qui forment la population de TArkansas.

Le transport des troncs d'arbres et des rendez-vous pris avec les voisins pour enlever le bois mort tombé pendant rhiver, m'avaient mis en rapport avec beaucoup de citoyens à bien des milles à la ronde. Tous cherchaient à lier connaissance avec le jeune étranger qui était venu s'établir au milieu d'eux, et, en somme, ils me traitaient avec courtoisie et bienveillance. Mais si, dans les occasions où il fallait montrer de la force corporelle et de l'adresse, j'avais su gagner l'amitié et la considération des hommes d'un certain âge, j'excitais évidemment l'envie et la jalousie des gens plus jeunes et plus rudes de caractère. Mes refus de boire à tout propos avec le premier venu élargirent aussi bientôt le fossé qui se creusait autour de moi sans que j'y eusse donné d'autres motifs.

On sondait souvent mes opinions au sujet de l'esclavage. C'est là, en e£fet, la pierre de touche au moyen de laquelle on éprouve dans le Sud le caractère de tout nouveau-venu. J'étais jeune et je n'avais jamais fixé mes idées sur ce sujet. Mon impression était que, là où l'esclavage existe, il doit être abandonné au contrôle de ceux qu'il concerne, et comme étranger à l'Etat, je pensais que je n'avais pas à m'en occuper directement. Je n'avafs non plus aucun pen-

chant à faire prévaloir autour de moi les convictions antiesclavagistes dont on avait nourri mon enfance, et je ne savais que trop qu'en les propageant je ne produirais rien de bon. Du reste, j'avais rencontré dans le Nord quelques radicaux exaltés et à moitié fous auxquels je n'avais pum'empécher de faire opposition. Ce que je disais en toute sincérité sur leur compte ne pouvait manquer de me concilier la faveur de ceux qni me questionnaient. Cependant il m'était impossible de classer indistinctement dans la catégorie abhorrée de ceux qu'ils appelaient des abolitionistes tous les gens du Nord que j'avais rencontrés dans le Kentucky. Il en résulta que je fus toujours jusqu'à un certain point tenu en état de suspicion.

Les opiuions sur l'esclavage ne sont pas libres dans le Sud, et là où j'habitais, en particulier, aucun anti-esclavagiste n'aurait pu s'estimer un seul instant en sûreté. Mais, comme on me voyait encore un tout jeune homme, on paraissait disposé à croire que j'étais peu renseigné sur ce sujet» et qu'en tout cas je ne pouvais être un hôte dangereux. Les choses en étaient là lorsque j'eus l'idée d'écrire à mes parents, qui, je le savais, étaient inquiets de moi. Je pensai toutefois qu'il serait imprudent d'adresser une lettre directement à New-York ; je la mis donc sous un pli à l'adresse d'un ami que j'avais près de Louisville, dans le Kentucky, et je le priai de faire parvenir cette lettre à mon père dès qu'il jugerait h chose faisable.

Cette lettre, dans laquelle j'évitais toute allusion compromettante, contenait ces mots : « La vie n'est pas facile là où

je suis ; il n)*a fallu faire dix milles à cheval pour me procurer du papier et de Tencre et pouvoir vous écrire ; » phrase malheureuse, comme on le verra bientôt. Je mis moi-même ma missive à la poste le 16 avril 1861 . Je rentrai ensuite chez moi, et là, je ne me rends pas bien compte pourquoi, l'idée que je courais quelque danger me saisit. Je pris mes deux revolvers à six coups et les nettoyai. Cependant, après avoir examiné mes munitions, je remis mes armes dans un coin de la chambre sans les charger. Pendant la nuit du 17 avril, comme j*étais plongé dans un profond sommeil, je fus réveillé en sursaut, et vis devant moi trois hommes qui m'invitèrent à les accompagner à Jeffersonville, bourgade sur la rivière St-Francis, à huit milles de ma demeure. J'avais souvent eu occasion de voir ces trois hommes. L'un d'eux avait toujours été considéré par moi comme un ami, et je n'avais jamais eu que de bons rapports avec les deux autres. Je leur demandai de me laisser le temps de m'habiller et de faire quelques préparatifs, ce qu'ils m'accordèrent^sans peine. Je chargeai soigneusement et j'amorçai mes deux revolvers, puis, après avoir sellé mon cheval, je partis avec eux. Me voilà en route pour Jeffersonville, « ne sachant pas , t comme dit saint Paul, « ce qui m'y doit arriver, t Je crois toutefois que je ne partis guère avec les sentiments qui animaient l'apôtre lorsqu'il se rendit à Jérusalem, ni avec cet esprit de piét^ qu'on avait essayé de m'inspirer sous le toit paternel. Le! armes toutes mondaines que j'avais dans mes poches m^ paraissaient plus appropriées à la circonstance.

Chemin faisant, celui des trois hommes que je considérais comme mon ami, un nommé Buck Scruggs (il méritait on plus joli nom), m'engagea à prendre avec lui un peu d'avance sur bos compagnons, puis il me donna les renseignements et les conseils suivants : c Vous allez passer en jugement devant le Comité de Vigilance de Philipps-County sous l'inculpation d*étre un homme du Nord et un abolitioniste. Quand vous serez dans la boutique où est assemblé le comité, placez-vous sur le comptoir dans le fond de h chambre. Là, si vous vous trouvez dans le cas de vous défendre» on ne pourra pas vous attaquer par derrière. Lorsqu'on vous interrogera, ne faites pas de plaidoyer ; répondez simplement aux chefs d'accusation en temps voulu et le plus brièvement possible. Restez calme, ne prononcez aucune parole qu'on puisse faire considérer comme offensante, et, si c'est encore possible, je vous sauverai. Si les choses s'enveniment, sortez vos pistolets et tenez-vous prêt, mais ne faites pas feu tant qu'il y a encore une lueur d'espérance. Il va sans dire que, dés que vous aurez tué quelqu'un, vous êtes certain d'être tué à votre tour. >

J'écoutais avec attention ces conseils, qui m'étaient donnés sur le ton d'une conversation de tous les jours. Nos compagnons pouvaient croire que nous causions de la ploie et du beau temps. Je compris alors que tout dépendrait du sang-froid que je saurais déployer dans cette lutte suprême, et je résolus de vendre chèrement ma vie, si elle devait être sacrifiée à la fureur aveugle d'une populace surexcitée. Un moment, je soumis à Buck Scruggs l'idée

de me laisser fuir ; j*avais un cheval agile q je les autres ne pourraient pas suivre. II s*y refusa formellement, car, disait-il, sa parole était engagée qull m^amènerait au Comité de Vigilance. La parole d*honneur est aussi sacrée chez ceux qui appliquent la loi de Lynch que parmi les brigands. Il ne me restait donc plus qu*à m'armer de courage pour traverser une crise dont je ne pouvais encore calculer la portée. Nous atteignîmes la ville aux environs de minuity et je fus aussitôt introduit en présence de cinquante ou soixante des plus hideux coquins que TÂrkansas ait jamais produits. Ils m'accueillirent avec des huées, des gro* gnements, et les cris mille fois répétés de : c Pendez-le ! brûlez-le! • et autres semblables. Les deux tiers de cette vile populace étaient dans un état de frénésie amené par l'abus d'une mauvaise liqueur qui abonde dans ces localités, et, parmi le reste des hommes présents, il y en avait peu, si tant est qu'il y en eût, qui fussent dans la pleine possession de leur raison. L'espoir dont je m'étais bercé de me voir protégé par ma complète innocence s'évanouit à leur vue. je ne savais que trop, en effet, que des ^[égorgeurs ivres, loin de se sentir désarmés par Tinnocence de ceux qu'ik ont en leur pouvoir, sont plutôt portés à s'en offenser.

L'ordre se rétablit cependant, et monami, H. Scruggs, fut appelé à la présidence. Une lueur d'espoir me revint. On donna lecture de la loi constitutive et du règlement du Comité de Vigilance. Ils portaient en substance que, dans l'état de trouble où se trouvait le pays» les citoyenss'étaient

constitués en cour de justice pour procéder à Tinterrogatoire etyS'il yavaitlieu, au jugement de tousles hommes du Nord, et que ceux qui seraient convaincus de professer des principes abolitionistes devaient être pendus. On fit l'appel des membres du Comité, et je remarquai que la plupart des assistants en faisaient partie. Les autres étaient des bateliers ou des vagabonds qu'on avait rassemblés dans la ville. La cour du Juge Lynch entra en séance et mon procès commença. J'étais accusé d'être un abolitioniste et d'avoir cherché à exciter une insurrection parmi les esclaves. Le président s'efforça d'amener les témoins à préciser leurs dépositions, mais en vain. Il n'est pas facile de faire entendre raison à une populace en démence, et lorsque l'ivresse s'en môle, la chose devient complètement impossible. On ne prononçait contre moi que des accusations vagues et pour la plupart ridicules. Tantôt l'un, se souvenant que j'avais refusé de boire avec lui, s'écriait : « Il fout qu'on le pende ; c'est un cafard qui ne veut pas boire la goutte avec des gentlemen : à la potence 1 » Tantôt un autre hurlait : c Oui, c'est un satané Yankee, un buveur d'eau sucrée; pendez-le! » Je répondis calmement que ce n'était pas là un cas de culpabilité, et que la pendaison serait une peine bien sévère pour avoir simplement refusé des invitations qui m'avaient été faites. Quelques-uns se rendirent à mes arguments, et la tempête paraissait se calmer, lorsqu'un des assistants objecta : « Il est irop savant ^ trop rusé pour ce pays. Ne voyez-vous pas qu'il parle comme un avocat de Philadelphie? »

Certes un légiste de la ville de Tamour fraternel ne trouverait pas beaucoup de besogne dans TÂrkansas.

c II est venu ici au milieu de nos bois» continua mon accusateur, pour nous endoctriner, nous autres ignorants. Nous lui enseignerons quelque chose qu'il ne sait pas encore : il apprendra chez nous comment on se balance au bout d'une corde, le maudit Yankee ! > Le président demanda enfm qu'on articulât le crime dont j'étais coupable : « C'est un abolitioniste, un abolitioniste ! t répondit-on avec l'accent d'une rage arrivée à ses dernières limites. Plusieurs étaient trop avinés pour articuler le mot, mais ceux qui n'étaient pas encore complètement ivres l'emportèrent, et on commença à m'examiner sur le chef d'accusation mis en avant. On m'assaillit alors de questions au sujet de mes idées sur l'esclavage. Je répondis aussitôt brièvement et avpc pleine franchise que je n'avais sur la matière aucune idée à laquelle ils pussent trouver à redire, que d'ailleurs je ne m'étais jamais mêlé de ce qui concernait cette institution depuis que j'étais dans le pays, ni n'avais eu même aucune intention de le faire. Mon sang-froid parut les calmer ; mais une bouteillç ayant été mise en circulation au milieu d'eux, je vis que ce qui restait encore de raison à la majorité aurait bientôt disparu. Leur parole s'échauffait et devenait sauvage; leurs yeux jetaient des flammes et j'entendais des dents qui claquaient de rage. Je compris que cette tourbe ne connaîtrait bientôt plus aucun frein si le président ne parvenait à clor la séance ; j'émis donc l'idée que, puisqu'il n'y avait poii

de charges sérieuses contre moi, on voulût bien terminer ie procès, lorsque, à mon grand étonnement, on exhiba la lettre que j'avais écrite à mon père trente-six heures auparavant, et qui contenait, disait-on, la preuve irrécusable que j'étais un abolitioniste du Nord. La malle des Etats- Unis était donc visitée par les Comités de Vigilance du Sud, lorsque cela leur plaisait. Je l'avais ignoré jusque-là. Toute cette canaille ne me permit pas même de m'expliquer sur le nouveau crime qui m'était imputé. Les seuls mots de ma lettre qu'on incriminait étaient ceux-ci : « La vie n'est pas facile là où je suis. » Certes, dans ce moment, cette phrase me parut plus vraie que jamais. Elle servit à quelques plaisanteries qui excitèrent encore davantage contre moi : « Oui, disait-on entre autres, la vie n'est pas facile dans ce pays, et nous te la rendrons plus difficile encore avant que tu en sortes, infernal espion !... »

Le président essaya quelques mots en ma faveur. Je l'accusais en moi-même de faiblesse ; mais je me trompais, il connaissait mieux son auditoire que moi. Selon lui, cette lettre ne contenait aucune preuve à ma charge, j'avais toute l'apparence d'un jeune homme sans malice, je n'avais jusqu'ici donné lieu à aucun reproche; il était évident que je connaissais peu l'institution particulière au pays, et qu'en tous cas je n'avais aucun mauvais dessein à son endroit. Il y eut alors une délibération à voix basse. Pendant ce temps je me tenais toujours assis sur le comptoir, mais je me glissais insensiblement vers son angle le plus éloigné. La crise approchait. La discussion se poursuivait dans des

groupes différents, et, si elle était moins bruyante qu'avant, G est que la colère étouffait les paroles. Ma vie ne tenait plus q>j*à un souffle ; je sentais que je ne pourrais plus rien changer à la décision qui allait être prise^ quellt qu'elle fût. Gependaut, je dois le dire, mes nerfs ne fiûblissaient pas, et je ne me sentais pas trembler. J'avais ee calme inaccoutumé qui est souvent donné à ceux qui sont en face d'une mort inévitable. Je savais en effet que, pour peu qu'on me déclarât coupable, la mort m'attendait; mais j'étais en même temps décidé à me défendre jusqu'à la dernière extrémité et à mourir sur place plutôt que de m'exposer aux tortures qu'une haine implacable pourrait m'iofliger.*

Pendant la délibération, un nommé Butler Cavins, qui avait assez d'ioflueQce dans la contrée (il possédait environ vingt esclaves) sortit de la boutique avec quelques autres. Au bout de dix minutes, il rentra avec un rouleau de cordes sous le bras, et, après avoir écarté la foule, il s*écria : € Messieurs, je crois qu'il convient de le pendre. C'est un gentil et innocent jeune homme. Il est beaucoup mieux préparé pour le cid que si nous lui laissions le temps d'apprendre à boire et à jurer, et de devenir un vieux pécheur endurci comme moi. i Malgré la terrible position dans laquelle je me trouvais, je ne pus m'empêcher de rétorquer : « Monsieur, vous venez de prononcer la seule vérité que j'aie entendue cette nuit, i Ceux qui m'étaient favorables, bien que peu nombreux et ne soutenant pas bien fortement ma défense, semblèrent reprendre le dessus après cette ré

plique et poreot un moment se faire écouter. Mais Catins ne se laisea pas imposa silence : « Allons, mes amis, dit-il, irmlà an joli laeet. Il a déjà servi d'escarpolette à deux abo- Utienistes; il pourra bien servir à un troisième, > et, comme il parlait, la foule se rassemblait en demi-cercle devant le eampti ir. Le moment fatal était venu, ma résolution était prise; je sautai derrière le comptoir, et, sortant mes deux revolvers à six coups, je m'écriai : • Ah l c'est ainsi que voas entendez plaisanter. Eh! bien, avancez! 11 y en aura quelques-uns d'entre vous qui iront avec moi dans l'autre monde l Le premier qui fait un pas est un homme mort ! t D y eut un moment de stupéfaction, le silence succéda lu tumulte ; je vis des mains serrer des poignards ou des pistolets, mais pas une ne se leva. On eût dit des hommes pétrifiés, aucun ne bougeait, convaincu que le moindre mouvement en avant serait pour lui le signal d'une mort certaine. Ceux qui m'étaient favorables s'étaient en partie tenus groupés ensemble. Us se rangèrent alors devant le comptoir, faisant face à la foule, et Buck Scruggs s'éeria : c II n'y a pas de preuves à sa charge et personne ne le touchera. > James Niel et Dempsey Jones, les deux autres qui avaient aidé à mon arrestation, appuyèrent les paroles de Scruggs, et leur influence, aidée de l'éloquence persuasive de mes pistolets, fixa l'opinion des indécis. En moins de vingt secondes, vingt voix furent données en foveur de mon acquittement, et le président prononça d'une voix triomphante : c II est acquitté à l'unanimité. • L'unanimité n'était, je l'avoue, pas aussi rassurante que je l'au-

rais dësiré ; mais tous s'accordèrent à dire que le jeuûe homme c avait du toupet» et ferait bientôt un aussi bon cham* pion qu'aucun d*eux. Ils décidèrent de lever la séance, les uns avec un rire forcé, à travers lequel perçait une haine mal déguisée, les autres en essayant quelques grossières et inconvenantes plaisanteries ; toutefois ils eurent soin de se voter encore une bouteille de liqueur à mes frais, chose juste puisque j'avais été généreusement acquitté par eux. J'avoue qu'à ce moment, en posant un dollar sur le comptoir pour payer un litre de whiskey, je formai le souhait que ce même dollar pût un jour ou l'autre servir à payer une corde à mettre au cou du lâche Cavins ; mais je crus prudent de ne pas laisser voir ce qui se passait dans mon esprit.

 mesure que la bouteille faisait le tour des assistants , leurs sentiments à mon égard se modifiaient, et beaucoup de ceux qui avaient le plus insisté pour que je fusse pendu se montraient mes plus chauds protecteurs, ils sortirent peu à peu par groupes de deux ou de trois, et bientôt la boutique fut presque complètement vide. Mes amis, et c'étaient bien maintenant plus que jamais de véritables amis, puisqu'ils avaient risqué leur vie pour moi (dans ce moment je pensai aussi à Celui qui avait donné sa vie pour me sauver) , mes amis m'adressèrent quelques paroles sérieuses et me donnèrent le conseil suivant : c Monsieur, me dirent-ils, mettez trente milles entre vous et ces gaillards avant que le jour se lève; il y en a qui se considèrent comme joués et qui sont furieux. Si vous restez ici, votre affaire est faite. >

Li preini^ idée qui me vint fut de retourner à mon domicile, de reprendre mes affaires, de braver tous ces ecquins, et, s'il y avait lieu, de vendre chèrement ma vie. Maïs que pouvait foire un tout jeune homme, un étranger contre toute une populace corrompue et ne connaissant aucun frein? Le moindre soupçon qui naîtrait contre moi me ferait aussitôt considérer comme un criminel. Ce pays était retombé dans l'état barbare en ce qui concerne l'application des lois. La tourbe y régnait depuis des années, et l'esprit de rébdlien, qui s'est enrparé du Sud, se manifestait ici par ces Comités de Vigilance, tribunaux plus cruels et plus impitoyables que ne le fut jamais Tlnquisition.

Des exemples récents d'actes d'une atrocité féroce me revenaient à l'esprit, et je compris bien que, si je restais, je serais désormais en proie à des persécutions incessantes qui se termineraient nécessairement tôt ou tard par ma mise à mort. U n'y avait pas plus de deux nuits qu'une partie de la bande que je venais de quitter avait assassiné M. Crawford^ un homme né, il est vrai, dans le comté de Sullivan, Etat de New- York, mais établi depuis seize ans dans l'Arkan$as, et contre lequel on ne pouvait avancer aucune accusation sérieuse. Quelques jours auparavant, un nommé Washburne avait été tué à coups de bâtons par quatre misérables, parmi lesquels s était trouvé Cavins. Le seul crime de ce pauvre Washburne était d'être un homme du Mord. Après cet acte vraiment satanique, le cadavre de la victime fut jeté dans la rivière de St-Francis. On m'amH raconté tout cela, mon sang s'était glacé à ce récit,

et» eo y pensant de nouveau^ je compris q«» je* nVilais rien de mieux à faire que de quitter an plus tôt cette qua** trëe maudite. Pour peu qu'on eût appris^ pendaDt. cette qoéme nuit, que j'étais de New-YoïJL, j'auirais été im*médiatement pendu.

Je n'ai jamais pu bi^ comprendre eommentl on airait.pii arriver à ce mépris de toutes les lois. Probabtement que les hommes insouciants qui, les premiers^ sont venus s'éktf Uirdaos le pays, vivant en dehors des régions, où Ton ad?* ministre calmement la justice, se soumireobpeu à pe«i aides tribunaux auxquels les plus aotib et les piust hardis &*ffi^ saient eux-mêmes.

Puis les dangers auxquels expose l'esclavage fireol dénner à oes tribunaux, le droit absolu^ de disposer de la pei^ aonne et de la vie d'une foule de créaiurea bumatnesv Dans ces circonstances • l'esprit de desipotisme naturel 1^ tout homme» même au plus civilisé, se/développe vita^ lorS'* qu'il se sent investi d'un pouvoir illimité*

Eoiia quelques fafiatiques du Nord, nourris de. Tidde qu'il fallait arriver à rompre violemment les liens, des; es*-; claves, avaient été surpris répandant dans la.parli& pauvre de la population blanche et parmi les nègre» qui savaient lire des écrits incendisâres propres à mettre en péril la vie des maîtres et de leurs familles. C'était par mesure; de dé«n fefise qpe les hommes du Nord étaient surveillés et qu!oft m perdait de vue aucun de leurs actes.

Que mon explication soit juste ou non, il est, de fait q^'agpun homme du Nord n'était ea sûreté, à l'époqiuba

dont Je j)trle» dans oette pâràe de l'Arkansas. Je me ik deie 'que le conseil qm venait de m'ôtre doeoé était bwi^ fit Je résolus de le suivre^ alors même que oria ane Msiiil pendn toul ce que j'aurais 'eu encore à retirer de mon assoeîalioii oommerciale. Je fris immédiateiiient la reifte d*Heleda, TÎile sitoée sur le Missiasîpi. Je ne racentérai )Ms Aies pensées peiaiaà oe voyage ; on les comprendra iik réfléofaissant que j'iélaispotir ie moment sans domicile, safts ami et pourdiassë comme un véritable meurtrier, eit cela au milieu 4e cette Amérique si Kbre et si éclairée.

GobAieD de temps dorera cet affreux terrorisme? QMnd reviendrà-t-on de ce m^s de la loi et de cet oubli du raapeel dû à là vk^uimaine? Nesont«ce pas là des queslioas importantes qne h guerre aura à trancher? Qeand ar* rivera le moment où un citoyen amériomn pourra veyS|^ et se fixer en pleine sécurité dans son propre pays, et quand 8eiia4 il permis de penser et de parler librement an sojet de l'esclavage?

S'il est vrai que <;ette institution ne peut tolérer à cMé d'die la liberté de la pensée et de h parole sans mettre eu dai^r lasilnetéilu maître, n'est-ce pas là la oondamûstiob de ce stf^tème barbare qu'on ne saurait du reste compfen*» dre dans un pays qui se dit libre ? Admettons qu'il y ait des dlfiScoltés iabérentes i l'existence de l'inatitution ; admettetts encore que l'envoi des émissaires de John Brown, atée leurs exeitalioDS incendiaires ^ leurs aecusatiof^ cetitre tous oeok qiii tiemient de près o»de loin au s^slème, soient dea Jtortis ^ttaves et inekeusaUes. Use cihose est ceitiitf^

c'est que toutes les lois qui sont destinées èi régler et à sou^ teoir l'esclavage, ne sauraient supporter une discussfott calme etraisonnéesans être condamnées comme honteuses et criminelles. Faut-il permettre que toutes les cruauté et les iuiquités qui sont la conséquence de cette institution restent i jamais sans contrôle et sans punition? Si Toh'ne peut soutenir cette thèse (et qui Iciserait?), alors .ne feut-il pas que tout le système soit détruit de fond en comble comme une énormité et une plaie qui ne saurait être tolérée, ni par la civilisation du XIX* siècle, ni' par un Dieu juste. : Le sang de plusieurs centaines ide citoyens américains répandu dans nos plaines crie vers le del : «Soigneur; Dieu saint et vrai, le jour n'ést-il pas venu où tu vengeras notre sang sur ceux qui Tont répandu? » Oui, ce jour est venu» et la vengeance'^a commencé.

Les émotions par lesquelles j'avais passé dans les heures qui venaient de s'écouler in'avaient énervé, et maintenant que Texcitation produite par le danger ne me soutenait plus, j'avais peine à me tenir en selle. J'éprouvais un sentiment d'abandon et dlsolement comme je n'en avais jamais ressenti, et, plus ique jamais, je soupirais après les libres pays du Nord, après ma patrie et 1 mes bien-aimés parents.

Mais, comme le jour parut, je refis mes esprits et j'envisageai en face les réalités de h vie. Je me fis servir i dé-^ jeûner dans la maison d'un particulier, et j'entrai dans Helena i temps encore pour prendre le bateau de Memphis, qui partait à dix beuresf du matin. Ce bateau, le Sl^Frm^

cis A* S, quittait JeffersoQville (où j'avais été mis en jugement et relâché) à$ept heures (lu matio; il fdescendait le St-Fraocis, s'arrêtait i Helena. puis se rendait à Memphis, Lorsqu'il quitta ce jour-là Jefferson ville, le bruit s'était déjà répandu sur la jetée qu'un abolitioniste avait été mia en jugement et s'était échappé. Ce bruit faisait l'objet des convei!sations sur le bateau, et lorsque j'y montai, à dix heures, j'entendis la foule des passagers raconter les dâails de l'incident dans lequel j'avais joué un rôle quelqqes heures auparavant.

Il fallut toute ma force de volonté pour composer moa )ripAge de façon à n'avoir l'air de m'iotéresser oi trop, ni trop peu au récit qui était dans toutes les bouches. J'eus la satisfaction de m'apercevoir que personne ne pensait que VaboUtioniite évadé fût sur le bateau. Personne ne me soupçonnait, eu tout au moins je le crus Cependant l'aspect des passagers n'était pas fait pour me rassurer, C*é-r talent presque tous des hommes violents, qui se répandaient en imprécations contre le Nord. J*élais épuisé de fatigue; les scènes par lesquelles je venais de passer m'avaient complètement abattu, et je n'eus pas le loisir, pendant un jour et une nuit que dura le voyage à Meraphis, de me préparer pour d'autres scènes plus palpitantes encore que j'altais de nouveau avoir à traverser.

Comme le Saint-Francis touchait h jetée de Vlem^ phis, Je matin du 1 9 avril (le mêmejour où le sang du ^'Mgitnent de Massachusets traîtreusement massacré, tei*gnait les rues de QaUimore), je me bâtai de des^eodiie afin

de juger de Tétat des choses dans la ville et de voir comment je pourrais arriver i Nashville, où j'avais des amis qui, je l'espérais, m'aideraient i regagner mon chez moi. Hais à peine avais-je quitté la jetée qu'une jaquette bleue (sobriquet donné aux hommes de la police militaire qm gardait la ville) m'accosta et me dit : c Je vois, Monsieur, que vous êtes étranger... • — c Oui, répondis-je. — c Eh bien, c'est à vous que j'ai affaire. Veuillez me suivre I » — Comme j'exprimais un étonnement qui était bien réel, il reprit : # Vous répondez parfaitement au signalement qui m'a été donné, Monsieur. Le Comité de sécurité publique désire vous voir. Suivez-moi I » Il était inutile de parlementer^ je le suivis et je fus bientôt introduit devant le Comité. C'était un tribunal beaucoup plus intelligent que celui que j'avais trouvé dans la boutique de Jeffersonville, mais qui n'avait pas moins pour cela le caractère des cours à justice sommaire organisées dans le Sud.

On me questionna sur ma patrie, sur mes opinions politiques et sur le but de mon voyage. Je fis les réponses que je crus prudent de donner. Là-dessus, à ma grande stupéfaction, on me confronta avec un des membres du Comité de Vigilance qui m'avait jugé à Jefferson ville, à cent trente milles de là, et trente heures auparavant. Mon ébahissement était au comble, car je ne comprenais pas comment un de ces hommes avait pu atteindre Memphis avant moi. Il paraît qu'il était parti à cheval de Jeffersonville peu après mon départ; pendant que je déjeunais avant d'entrer à Helena» il m'avait dépassé et avait pris un bateau qui touchait dans

catte ville quelques heures avant k Sî-Francii. W aviit donc eu |)lemement le temps de déposer devant le Comité de sécurité publique de Mempbis sur ma personne et sur toule mon histoire. Malgré cet agile lémoin à charge, le Comité ne trouva pas moyen d'établir qu'il y eût crime, après une courte délibération, on me déclara donc que je pouvais me retirer. Mais, comme je m'en allais, le policeman de service me suivit, et me présenta une lettre du président dans laquelle on me conseillait d'aller me présenter à un certain bureau de recrulemeut, oii le gouvernement provisoire du Tennessee faisait enrôler des jeunes genSj et où il serait dans mesintérôls de ra'engager comme vôhn-taire. La lettre ajoutait : * Quelques membres du Comité fâtiment que, dans le cas uù vous ne jugeriez pas k propos de suivre ce conseil, vous pourriez bien vous trouver au bout d une corde avant de quitter Memphis. Ils ne peuvent rien conire les excès auxquels risque de se livrer une populace en fureur, si elle apprend que vous Stes du Nord, « Je n'eus pas le temps de réfléchir, la policeman attendait devant moi, à ce qu'il disait, « pour m'indiquer le chemin. I Je compris alors que l'autorité militaire avait résolu de me forcer àm'engager. Privé d'amis et de secours, je n'avais aucun moyen d^échapper à cette cruelle nécessité. Il me restait encore l'espoir de pouvoir faire une promesse évasive, de gagner du temps et de me soustraire ainsi àlavigiUnce des autorités* Mais le policeman s'impatientait, il devint impérieux, me faisant sentir que j'étais en ion pouvoir; je le suivis donc pour échapper à la foule qui

commençait is'attrouper autour de nous, et j'arrivai bientôt au bureau de recrutement. A peine entré, je ip*aperçi|ys que la seule porte de la chambre était gardée par de$ hommes déterminés qui tenaient leurs fusils placés en croix de- Tant Touverture. Lh jaquette bleue eut d'abord une coover*satinnà voix basse avec Tofiicierde recrutement, et lui expliqua sans doute mon cas Là-dessus l*officier se tounia vers moi et me dit, avec le ton d*ua homme qui est déâd^ à oe pas admettre d'objections : i Eh bien, jeune homme, on me dit que vous êtes venu vous engage comme v<4et»* taire* Je suis bien aise de faire votre connaissance I i

Je répondis aussitôt : # On m*a en effet conseillé la chose, mais veuillez me donner un peu de temps pour y réfléchir. •

c Non, Monsieur, bor, ce n'est pas nécessaire ; nous n'avons pas de temps à perdre. Voilà le rôle; veuillez vous inscrire; endossez l'uniforme, et après cela vous aurez le loisir d'aller vous promener dans la ville ! •

Un coup d'(Bil significatif jeté au policeman et vers les bayonnettesqui gardaient la porte me fît assez comprendre que cela voulait dire : i Vous ne sortirez pas d'ici avant que ce soit fait. »

Ressayai encore d'objecter que j'avais un cheval sur le bateau à vapeur fit qu'il me fallait aller cq prendre soin, 9iais il me répondit brusquement : c Tout cela pourra se fipdre {dus tard. »

J'étais prisilans les fils qu'on avait tendus autour de moi; impoftsibl^de m'en 4éfair.e.. J'in^vi^ donc moa ^iw sur

le rôle avec toute la bonne grftce qu'il m*étâit possible de montrer dans ce moment, et voilà comment je devine v<h hniaire.

Peut-être quelque lecteur dira : • Vous eûtes tort, mieux valait s'exposer i la mort que d'appuyer de sa signature ime rébellion aussi infime et aussi peu justifiable! • A cela je me permettrai dé «répondre qu'il est bien facile de dire ce qu'aurait dû faire un tout jeune homme, loin de sa patrie, âtigué et énervé après avoir été pourchassé pendant deux nuits et un jour 'Roanne mie bête fauve, éèul, sans amis, au milieu d'une populace arm^e et furieuse. Que celui-là seul mecondamnequi, en mettant sa main sur sa conscience, peit 86 dire : 4 Quelle que soit la pression qu'on pluisse œiter sur moi*, je suis certain de ne jamais faiblir! •

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