CHAPITRE n
Senrice âmam l'IaCwleri^
Ub coDUBisMimrpriseir vwilut bm secbarferde tm* dre poir moi le beau <>hefal qui avait dû me porter à Nadh ville et de là dans le Keotucky ; il m'en livra ensuite le prix 60U8 retenue d*une assez jolie commission. Là-dessus je commençai mon service dans les volontaires, régiment des Invincibles de Jefferson Davis, sous le commandement de J. Knox Walker, de Memphis. Je conservais toujours quelque espérance d'évasion, d'autant plus que je n'avais pas encore prêté serment au drapeau, et je m'occupais activement de recueillir des renseignements propres à servir mes desseins. Je ne pouvais toutefois interroger directement personne, et je craignais d'éveiller les soupçons si je me montrais trop désireux de connaître les différentes routes qui partent de la ville ainsi que les endroits où elles aboutissent.
Le 1^ régiment qui avait été levé à Memphis, était
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I d*homm68 appartenaixt wm clafsses^^përieurMi et représentait pluâfiure millions de dollars é» proprîtf^ lés. C'était» à ce point de vue, le pendant du 7^ régiment de NeMK-Yei'k. Eid revanche, le î** régiment (pri fui formé; <t dansi lequel je (us classé, contenait environ 750 trlandais^ tDos oadhoUques; c'était donc, à' son tour, le pendane da G9«'régiment de ma ville natafe. Nous campions > uoepetiie distance de Hèmphis, dans un enclos d^enviro» aspt aores, entouré d'une haute palissade et gardé par des fiMîtionnaires très-rapprochéâi les uns des autres. Gomme ces factionnaires n'étaient pas \3m dans notre régiment, nais dans des compagnies éprouvées et de plus ancienne fonoatioi, jeus bienidt la conviction que je n avais auonne dmee de m'évader, et je me résignai à mon sort;
Une bis habitué! celte pensée, je résolus de me mettre an ODorant de tous les détails de la vie militaire, d'apprendve; aussi bien que possible.le maniement d'armes et la manœuvre^ sentant que j'avais assez de capacités poor m'éie»* ver aiMlessas de la positron de simple soldat. Je n'eus.plua tard qu'à me louer d'avoir pris cette détermination.
Le 6 mai nous reçûmes l'erdredenousrendreà Randdph,. vitte$ituéeà66 mijIesau-KlessusdeMempbis, surla rivetennessieone duHississipt Nous y arrivâmes en bateau^ à vapeur le 7. La. ville de Randolph, qui naguère contenait environ» 3000 habitants, est située au*<tessus de la ligne des baiileB' eaux, sur une étroite bande de terrain d'environ 300 mètresi de largeur, derrière hquelfe s'élève une colline terminée par* tiae^ftiaisat dd>90 piedscdehauteur. Ce> fut sur oettë^
eolline, d*où lV)n domioait la ville et le fleuve, que nous établîmes notre camp, et c'est là seulement que commença ea réalité pour nous la vie de soldat. Le service était réglé ainsi que suit : à 5 heures du matin, diane; de 5 i/2 i 7 1/2, exercice; à 7 1/2, déjeuner; de 8 Jt 10, corvée; i midi, dîner; de 1 heure après midi à 4, corvée ; de i>l/t à 7 1/2, inspection et exercice; à 8 heures, souper; à 9 heures, retraite. Il ne faut pas se figurer que les heures de corvées fussent des heures peu occupées : nous étions an contraire astreints à un travail lissez rude^
Telle fut la vie que nous menâmes pendant hait lonpes semaines, sans qu'on nous donnât un seul jour de repos, si ee n'est le dimanche, jour dont nous saluions avec joie l'arrivée. J'eus ainsi l'occasion de me convaincre que l'observation du dimanche est aussi bien une nécessité physique qu'un devoir religieux, alors même que notre r(^glment ne 1 observât pas d'une manière bien édifiante. Notre aumônier, le Père Daly, célébrait la messe le matin, prêchait l'aprèsmidi, et essayait le soir d'amener à la raison les hommes ivres qui faisaient du tapage. Ces hommes ivres étaient toujours beaucoup trop nombreux pour donner à un jeune homme protestant comme moi une haute idée d'une rt'ligioa dont le brave Père était cependant un très-digne représentant. Son influence était heureuse pour le maintien de la disdpline, et il en usait avec beaucoup de tact et de savoirfoire.
L'oisiveté, pendant la journée du dimanche, avait de fïcbeuses conséquences, car nous n'avions aucun livre àlire;
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ie/0u et ks combats de coqs étaient nos seules distractions. C'était aussi notre jour de lessive; mais la ration de savon qu'on dâivrait pour six hommes était à peine suffisante pour laver une seule chemise. Nous la donnions donc tour à tour à un homme de Tescouade, et les autres devaient s'en remettre k la seule vertu de l'eau claire pour blanchir leur lifife. Notre régiment fut souvent vanté pour son habileté dans les travaux de fortifications, mais il ne s'attendait guère à œ qu'on lui fît jamais compliment sur sa propreté.
Peu de temps après l'établissement du camp à Randolph, je fus nommé sergent, et après avoir fait quelques jours seulement de service dans ce grade, je fus promu à celui de sergent-major. Ce dernier grade me dispensait naturellement des travaux de terre, mais j'avais à surveiller une escouade de travailleurs.
Pendant les deux mois que nous passâmes dans cette localité, nous construisîmes, aidés de trois autres régiments, le fort Wright, ouvrage irrégulier, couvrant environ trente acres de terrain. Il n'y avait point de sources qu'on pût amènera l'intérieur de l'ouvrage. On délibéra longtemps «ur les moyens d'y faire arriver de l'eau, et pendant ce temps nous étions obligés d'aller en chercher avec nos bidons dans le Mississipi. Les officiers du g^nie firent enfin pla^ cer une mauvaise petite pompe à vapeur, qu'ils s'étaient procurée de seconde main, sur le bord du fleuve, dans le but de faire arriver l'eau sur la colline dans une grande citerne qui avait été construite à cet effet. Cette citerne pouvait contenir l'eau nécessaire à 2000 hommes pendant une se-
maine, mais nos braves officiers du génie n'eur^ jamais Tair de se douter que, si nous étions assiégés, on boulet pouvait détruire cette pompe et nous priver du seul moyen que nous avions de nous procurer de Teau.
Si Ton avait pu remédier à cet inconvéaîent, et si le fort avait été bien armé, il aurait été difficile à prendre, maison ne le pourvut jamais convenablement d'artillerie et de munitions, et, en fait, il ne fut d'aucune utilité à l'armée confédérée. Nous construisîmes en outre quatre batteries sur le bord du fleuve, trois d'entre elles étaient destinées chacune à trois canons, et dans la quatrième (une batterie basse) on en plaça six. Ces canons lançaient des boulets de 32 et de 64 livres. Trois milles en amont, vers l'embouchure de la rivière de Hatchie, on construisit une autre batterie pour trois canons de 32.
Les rations de vivres qu'on nous donnait n'étaient à ce moment ni bien fortes, ni d'une bien bonne qualité; cependant on ne peut pas dire que nous vécûmes précisément de privations. Pendant le premier mois on nous distribua du whiskey,etles hommes travaillaient volontiers sur la promesse qu'on leur faisait d'une paie supplémentaire de ÂO cents (2 fr. 50 c), promesse assaisonnée chaque jour détruis petits verres. La cinquième semaine on supprima les petits verres, et la solde supplémentaire ne fut jamais payée. J'ai ouvert un compte au gouvernement de JeiTerson Davis, et je laisse courir les intérêts de ma solde supplémentaire arriérée, ainsi que d'autres sommes plus fortes qui me sont dues. Mais je pense, et le lecteur sera de mon avis» que
368 intérêts pourront courir longtemps encore avant d'être payés.
« L'eau volée a une saveur toute particulière, • dit une grande autorité, mais quelques hommes de notre régiment semblaientapprécier davantage encore la liqueur volée. TaBt qu'on donna la ration de whiskey, il y eut peu de cas d'ivresse. Cette quantité limitée de liqueur qui arrivait régulièrement suffisait à maintenir les soldats en belle humeur, et la santé générale s'en trouvait bien. Hais quand la distribution de whiskey eut cessé, un trafic clandestin pour s'en procurer commença à s'établir à l'aide des Juifs et des colporteurs qui rôdaient dans les bois à une petite distance autour du camp. Les chefs en sentirent l'inconvénient et donnèrent la chasse à ces commerçants, si bien qu'au bout de quelque temps il ne fut plus possible de trouver du whiskey à acheter, si ce n'est à Covington, à huit milles du camp. Cette distance n'empêchait point nos hommes d'aller y faire de fréquentes tournées. Plusieurs expédients furent imaginés pour faire entrer la douce liqueur en dedans de la ligne des factionnaires. Quelques hommes bouchaient la cheminée de leurs fusils et remplissaient le canon de ce précieux liquide. Un jour le colonel, passant devant une tente, vit un homme qui levait son fusil en l'air pour boire une gorgée dans ce verre d'une nouvelle espèce. Il lui cria : § Pat, qu'est-ce qu'U y a dans votre fusH? du whiskey, sans doute ?i
f Oh! mon colonel, répondit le soldat, je regarde dans le canon de mon fusil pour voir s'il est propre, i
Le colonel passa, objectant seulement qu'il était curieux
que cet homme eût les yeux à l'endroit de la boueh'e. Lorsqu'il fut hors de vue, Pat examina de nouveau son arme, et l'ayant levée en l'air sans avoir pu en tirer une seule goutte de whiskey, il dit tristement : c Hélas ! mon canon de fusil « été plus vite nettoyé que je ne pensais ; le voilà parMtementsec. »
Pendant que nous campions au fort Wright, nous iftmes un jour mis en émoi par une mutinerie qui aurait pu avoir degraves conséquences. Quelques hommes de la compagniedu eapitaineCosset, de notre régiment, ayant découvert un trésor sous la forme d'un tonneau de whiskey, qu'une malheureuse marchande n'avait pas su mettre ensûreté^ s'enivrèrent complètement et jugèrent à propos de ne pas paraître à l'inspection de l'après-midi. Le colonel voyant le petit nombre des hommes de cette compagnie qui se trouvaient sur les rangs, donna Tordre au lieutenant Beard, en ce moment oflicier du jour, de faire arrêter les défaillants et de les en* voyer à la salle de police. Lorsque l'inspection fut terrai-» née, le lieutenant transmit cet ordre pour être exécuté à un sergent qui lui-môme avait bu. Comme le sergent essayût d'arrêter un homme, il fut battu par plusieurs autres. Un simple soldat de la compagnie, un nommé Wahlen, inter-^ vint et arracha le sergent des mains des assaillants. Au même moment le quartier-maître du régiment, Isaac Saf-* farrens, frère du terrible héros de Belmoat, dont je nH centerai plus loin les hauts faits, arriva sur le lieu de la scène et fît mine de vouloir arrêter le soldat Wahle», dont le seul crime était d'avoir cherché à empêcher le sergent
d'être battu. Wahlen lui dit aussitôt qu'il ne 86 laisserait pas arrêter, jparoe qu'il n'avait aucun tort. Le quartier*^ maître essaya de se saisir de lui, mais WahleU le renvetisa d*un coup de poing. Plusieurs officiers accoururent au bmit) en particulier le chirurgien du i^^ment, le D' CaTenaugh; il voulut prêter main^-forte au quartier-maftre, mais il ne sortit de la bagarre qu'après avoir eu les deux yedx po« cbés. Les hommes ivres, les seuls qui^ au fond, méHtae* sent une punition, prirent alors le parti de Wahlen ; Ils oiiargôrent leurd fusils et manifestèrent Tintentioi de tner tous leurs officiers si on essayait encore d'arrêter leur eamarade.
Dans la mêlée qui s'ensuivit, un des officiers tira uA coup de pistolet sur Wahlen, mais la balle ne fit que lui effleurer le front et laissa seulement une ligue rouge sm* la peau. Le soldat fut étourdi un momesit et chancela, maid il se raffermit bientôt sur ses jambes, et, sans se servir d'aa- Ires armes que de ses poings^ il renversa uh à on tous tes fffieiers qui s'approchaient. Cependant des renforts arri-^ vèreni bientôt pour soutenir les officiers. Le colonel Wal-^ ker, voyant qu'une révolte générrie était iminiiieiite^ fit prendre les armes à deux batteries 4'artillerie légère et à deux compagnies d'infanterie.
Les canon» furent braqués de façon à balayer tout to aamp des révoltés et on les somma de se rendre. Maié œuxrei trouvèrent moyen de se retrancher derrière wa gros bloe de rocher, d'où il aurait &é diffic le dé les dékn ger sans perdre beaucaup de mande^ Âpréé avoir conféré
eDtre eux, ils déclarèrent qu*ils se rendraieDt à coDdition de pouvoir conserver leurs armes et reprendre leur service. Cette proposition fut naturellement rejetée; on chargea chacun des canons avec une double charge à mitraille, et une seconde sommation fut faite. Cette fois-ci les mutins obéirent; ils jetèrent leurs armes qui furent aussitôt saisies, tandis qu'eux-mêmes furent placés sous la garde d'un fort détachement. Je fus moi-même commandé ce jour-là pour faire partie de cette garde. Pendant la nuit, un de ceux qui avaient été arrêtés à propos de la tentative de révolte, se prit de querelle dans la salle de police avec un soldat détenu pour une autre cause. Je voulus m'interposer et fus battu par tous les deux. Ma position devenait ridicule ; je ne pus me contenir, je saisis le fusil d'un factionnaire, et, avec la baïonnette, je clouai au mur Tun de ceux qui venaient de me battre, tandis que la garde s'emparait de l'autre et le garrottait. Le premier moment de colère passé, je fus heureux de voir que c* était par ses habits seulement que j'avais cloué -mon homme au mur; il n'avait qu'une légère égratignure au flanc. On le transféra au cachot et on le mit aux fers.
Quatorze des soldats qui s'étaient mis en révolte compa^ rurent peu de jours après devant un conseil de guerre général Wahlen fut condamné à mort. Quatre autres furent condamnés à traîner le boulet pendant un mois et à perdre six mois de solde. Trois d'entre eux, se trouvant être des sousofficiers, furent dégradés publiquement et rentrèrent dans le rang. Tous les autres eurent à traîner le boulet pendant
un mois et perdirent trois mois de solde. La sentence pronoDcée contre Wahlen devait être exécutée dans le mois ; mais la sévérité de Tarrét de condamnation causa de tels murmures dans le régiment qu^un recours en grâce en sa faveur fut chaudement appuyé auprès du général Pillow. La peine de Wahlen fut commuée, et il fut envoyé à Memplus. Plus tard il obtint sa grâce et on le transféra dans un régiment qui partait pour la Virginie. On ne voulait sans doute pas qu'il rentrât dans son ancien régiment et que rindulgence dont on avait usé à son égard filt un fâcheux précédent qui eût chance d'en induire d'autres à mal faire. Toutefois la chose ne resta pas ignorée et elle eut certainement une mauvaise influence sur la conduite future du régiment, comme on le verra. Certes, la révolte que je viens de décrire aurait pu se produire dans n'importe quelle armée, mais il s'en produisit d'autres dont la seule cause gisait dans le défaut de discipline et dans la mauvaise organisation de l'armée des rebelles.
Quelquefois des scènes plus ou moins comiques venaient jeter un peu de diversion dans la vie du camp. Un de nos sergents, nommé Brown, avait amené sa femme avec lui de Memphis. Pendant quelque temps ce ménage vécut dans la meilleure intelligence ; mais, un jour, le sergent s'étant procuré une cruche de whiskey, déclara à sa douce moitié qu'il la boirait à lui tout seul. M°^« Brown n'entendit point de cette oreille, et, étant parvenue à s'emparer de la cruche, elle se retrancha derrière des caisses et des tonneaux, prête à soutenir un siège en règle. Le
sergent essaya de l'amener à capituler en lui prodiguant les épithétes de : c Mon bijou« mon ange, mon anooofl • M*»« Brown fut inflexible. Alors le sergent, passant tout à coup des paroles mielleuses k une violente colère, voulut monter à l'assaut pour reconquérir la précieuse cruche. M">« Brown se défendit vaillamment avec un piquet de tente. Notre capitaine ayant vu ce scandale, m'ordonna ié prendre quatre hommes de garde pour le faire cesser* On s'empara d'abord du sergent, mais il se débattait, el il fallut les quatre hommes pour remmener. Laissé seul pouf opérer l'arrestation de M"*® Brown, je m'avançai, mais je reçus de cette femme, qui, il faut le dire, était un coldtee pesant 200 livres au noiûs, un coup si violent qu'elle m'administra avec son piquet que j'en fus étourdi et dut attendre du renfort. On fut obligé de cerner la place et l'ennemi se rendit à discrétion.
Les époux furent alors consignés tous deux dans la tente de garde. Dés qu'elle se vit de nouveau en face de sod mari, M<°'* Browa se mit à l'insulter en criant de façon à attrouper tout le camp : « Ltche coquin^ lui disait-elle entre autres, comment as-tu pu laisser ainsi maltraiter ta femme? N'est-ce pas moi qui t'ai ramassé dans les rnea, qui t'ai donné six cents dollars que j'avais chez un banquier et qui ai fait de toi un §enlleman't et tu n'as pas set»lement su remuer ton petit doigt pour me défendre! • -^ « Mon bijou, répondait Brown, j'ai fait ce que j'ai pu^ maison m'a garrotté. » — c Infâme, Iftche, poltron!... » rèj.reûail toujoui^ M°^ Brown, et elle sd serait mise à
battre son mari si la garde n'avait pas cru devoir l'en séparer. Le colonel étant survenu déclara à M«« Brov^rn que, si elle ne se tenait pas tranquille, il la ferait mettre à h salle de police :
• Moi, à la salle de police, s'écria-t-elle ; non , colonel, non, vous ne le ferez pas! Jamais le général Washington, ni le duc de Wellington, ni Napoléon n'ont mis une femme à ià salle de police. Je vous ferai paraître devant un conseil de guerre, je le ferai et cela en vertu de la loi mar« Ûàki... f
Cependant W»^ Brown, voyant que le colonel ne badinait pas, finit par se calmer et promit de se bien compor^ ter si on la relâchait. Peut-être une idée lumineuse, qu'elle se bâta d'aller mettre à exécution, lui était déjà venue pen* dant qu'elle parlementait et n'avait pas peu contribué à l'apaiser. Profitant de ce que le sergent était encore prisonnier, elle courut à sa tente pour s'emparer à elle seule et sans contestation de la cruche de whiskey. Hélas! la cruche s'était brisée pendant la lutte dont elle avait été la cause. Mme Brown revint toute triste retrouver son mari à la garde et se lamenter avec lui sur cet affreux malheur. Tout étant rentré dans Tordre, le sergent fut relâché et le soir on put entendre M"^« Brown qui lui disait dans sa «Mte :
ff Sergent Brown, je crois que tu t'es fait moquer de toi aujourd'hui ! »
« Oui, Madame Brown, répondit celui-ci, nous nous sommes fait moquer de nous. »
yen le 1^ juillet, l'ordre arriva de nous rendre au fort Pillow, qui est situé à quatorze milles en amont de Randolpb, du même c6té du fleuve. Lorsque nous y arrivâmes, on s'attendait journellement à une attaque de la part des chaloupes canonnières ennemies. Nous avions déjà beaucoup entendu parler de ces engins, mais nous n'en avions pas encore vu, ni eu occasion de les redouter. Nos chefo voulurent nous faire travailler comme au fort Wright, mais cela causa des murmures, et les soldats pétitionnèr^t pour demander que les planteurs, qui restaient tranquillement chez eux, eussent à envoyer leurs esclaves pour travailler aux retranchements. Le général Pillow trouva la chose juste, et publia un appel demandant qu'on lui envoyât des travailleurs. En moins d'un mois, 7,000 nègres, tous valides, arrivèrent sur les lieux et furent misé l'œuvre. S'il en avait fallu le double, on aurait pu les avoir. Certes, les planteurs ne sont pas rebelles à demi, et le jeu qu'ils jouent est sérieux. Depuis que je suis rentré dans le Nord, où j'écris ces lignes, j'ai l'impression que les unionistes sont dans un état de torpeur incroyable, et qu'ils n'ont aucune idée des ressources du Sud, ni de l'achamement avec lequel il poursuit la guerre. Ici, au Nord, nous sommes bien loin d'avoir cet enthousiasme général qui se rencontre partout dans le Sud. On le comprend, du reste. Dans les Etats rebelles, les femmes même, lorsqu'elles voient les armées de l'Union envahir leurs domiciles, les priver de leurs époux, de leurs frères, détruire leurs propriétés, ne peuvent, quels que soient leurs sentiments chrétiens, s'empêcher de s'intéresser du
food du cœur à cette lutte terrible ; tandis que dans le Nord, la population, vivant loin des champs de bataille et de leurs horreur», n'a pas encore éprouvé les privations que la guerre amène avec elle. Je dis plus : dans le Sud, les femmes sont arrivées à un tel degré d'exaltation, qu'on pourrait en former des régiments, si besoin en était. Le £iit qu'elles sont dans leur tort et qu'elles luttent contre l'autorité légitime, ne contribue certes pas à diminuer leur acharnement ni la violence de leur haine; peut-être même œ fait agit-il en sens contraire, et ce ne serait pas la première fois qu'un phénomène pareil aurait été observé chez la plus belle moitié du genre humain.
L'emploi des esclaves pour les travaux les plus pénibles fut une heureuse innovation sous beaucoup de rapports. Il permit à la troupe de perfectionner son instruction militaire, de donner plus de soin à ses armes et à son équipement, et de ménager sa santé. Nous n'eûmes plus même besoin de surveiller les travailleurs, les planteurs envoyant pour cela leurs intendants, en même temps que leurs nègres. Les soldats étaient de meilleure humeur, et mieux disposés à supporter les fatigues de la vie militaire proprement dite. Les esclaves ne reçurent point d'armes et ne s'attendaient pas eux-mêmes à avoir à se battre. Je ne saurais dire quelle contenance ils feraient au feu, n'en ayant jamais vu mener au combat.
Le fort Pillow occupe une position déjà forte par ellemême; c'est la meilleure que je connaisse sur les bords du Mississipi. Cet emplacement se nomme la première colline
de ChickasaW) le fort Wright est construit sur la seconde ^ et Memphis sur la troisième colline de ce nom. Le fleuve coule ici de façon à former un fer à cheval ; le fort se trouve placé vis-à-vis du centre delà courbure, en sorte qu'aucune embarcation ne peut approcher sans se placer, déjà à une assez grande distance, sous son feu.
Le premier ouvrage qu'on établit dans cet endroit fut construit précisément au niveau des hautes eaux. Il présen*tait un front d*un demi-mille de longueur. Des magasins ^ répreuve de la bombe avaient été creusés dans les flancs de la colline. Deux rangs de casemates superposées contenaient des canons du calibre de 32 et de 64, et Ton avait arrêté le plan pour un troisième étage de batteries blindées à construire par-dessus. On ne doutait pas que ce ne fussent là des moyens de défense plus que suffisants contre une attaque de chaloupes canonnières.
Nous établîmes aussi une belle route militaire de trente pieds de largeur qui, du pied de la falaise, montait à son sommet. Elle était faite en tranchée, et la terre avait été re* jetée à Textérieur, de façon à former un parapet de protection pour les tirailleurs. A Tendroit où la route atteignait le sommet de la hauteur se trouvait un mortier de six pouces sur une plate-forme à pivot ; un peu plus loin, ou avait placé une batterie de trois mortiers de huit pouces, qui avaient été fondus en 1804, et qui avaient Tair d'avoir d^à beaucoup servi. Enfin, la partie supérieure de la colline avait été aplanie, et on avait commencé plusieurs travaux de défense du côté Je terre. Mais, avant que tout cela fût achevé, nous reçûmes l'ordre de partir.
Le fleuve avait été barré un peu en aval du fort Pillow, et cela par des moyens de nouvelle invention, mais peu efficaces. On avait placé des bateaux plats, retenus par des ancres, à cent yards les uns des autres, et de lourdes chaînes avaient été passées par-dessus. On pensait que cela suffirait pour arrêter les canonnières, arrivant dans l'intentioQ de s'embosser devant le fort, jusqu'à ce que les batteries que je viens de décrire eussent eu le temps de les couler bas. Tout cela paraissait fort bien imaginé, mais un beau jour, il y eut une grande crue d*eau ; les bateaux soulevèrent leurs ancres, rompirent les chaînes et se mirent à descendre le courant jusqu'à ce qu'ils eussent atteint un autre barrage qui se trouvait à quelques milles plus bas et qu'ils endommagèrent.
Ici encore, Tesprit intraitable des hommes qui composaient le régiment se manifesta, et cela d'une manière plus fipappante qu'au fort Wright. Le solde et les primes auxquelles le régiment avait droit n'avaient pas été payées depuis quatre mois environ, et les soldats étaient décidés à demander pourquoi on ne les payait pas. Un matin, ma compagnie était sortie pour l'exercice, lorsque les hommes mirent leurs armes en faisceaux et refusèrent d'obéir à aucun commandement. Je m'avançai pour faire l'appel, mais personne ne répondit. Je Gs donc rapport au capitaine que personne n'avait répondu à l'appel, mais que tous les dé^ faillants étaient présents. 11 m'ordonna de commander une garde et de mettre les renitents aux arrêts ; la question
difficile était de savoir où prendre la garde, puisque tout le monde refusait le service.
Le capitaine rapporta au colonel que sa compagnie était en état de rébellion. Le colonel Walker monta immédiatement à cheval, il arriva au galop dans la rue de notre camp, et ordonna aux hommes de prendre les armes et de partir pour Texercice. Pas un ne bougea. Quelques-uns, sans doute, n'auraient pas mieux demandé que d'obéir, mais ils avaient peur de leurs camarades. Le colonel s'emporta, jura, et promit qu'il ferait fusiller la compagnie si elle ne rentrait pas dans le devoir. Cependant, voyant que rien n'y faisait, il prit le parti de se calmer, et demanda aux hommes pourquoi ils refusaient le service. Alors, quelques-uns répondirent qu'ils voulaient de l'argent. Le colonel, prenant un ton ironique, leur demanda de nouveau si c'était à cause de la misérable slomme de onze dollars par mois qu'ils s'étaient mis en campagne, et il prétendit leur foire honte de leur manque de patriotisme. Là-dessus, un soldat ne craignit pas de faire observer qu'il était très-facile aux officiers d'avoir du patriotisme une fois qu'ils tiraient leur solde tous les mois. Le colonel, alors, devint rouge de colère, et donna l'ordre de faire avancer le reste du régiment pour mettre fin à cette mutinerie ; mais il se trouva que les autres compagnies avaient pris la même résolution que la nôtre, et refusaient aussi de prendre les armes. Walker mit alors tous les sous-officiers aux arrêts pour n'avoir pas su prévenir ce désordre. Mais comme il n'y avait dans ce moment pas d'autre régiment au fort Pillow, on ne put pas pousser les
choses plus loin. Deux jours après^ la solde arriva, et tout le monde rentra dans le devoir. Le colonel Walker fut mis aux arrêts par le général Pillow ; il passa même devant un conseil de guerre pour avoir permis à son régiment de ne frire aucun service pendant deux jours, mais il fut acquitté.
Le général Pillow, dont le fort portait le nom, est un homme de cinquante ans environ ; il est petit, mais forte* ment bâti; l'expression de son visage est ordinairement douce et avenante ; il a la bouche grande, mais ses lèvres serrées indiquent un caractère énergique; ses yeux sont gris; ses favoris et ses cheveux sont parsemés de poils blimcs. il tient à être aimé de la troupe, et s'applique à tout ee qui peut se concilier avec la rigueur militaire pour obtenir son bon vouloir. Il n'en fait pas moins observer strictement la discipline, et il a plusieurs fois fait punir de mort des hommes qui avaient déserté ou avaient refusé d'obéir à leurs supérieurs.
Au milieu d'août, la division Pillow, dont mon régiment bisait partie, reçut l'ordre de se rendre à Columbus. On nous enpibarqua ; nous passâmes devant l'île n^ iO, qu'on était alors en train de fortifier, et nous ne reprîmes terre qu'à Columbus même. Cette ville est située dans le Ken^ tucky, sur la rive gauche du Mississipi, à UO milles en amont du fort Pillow, à 20 en aval de Cairo. Vis-à-vis, de l'autre côté du fleuve, se trouvent deux ou trois maisons, qu'on désigne sous le nom de Belmont.
Ici la vie pénible du fort Wright recommença; tous les
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jours un travail fatigant et des heures d'exercices plus fatigantes encore. Pendant quelque temps, on nous fit travailler douze heures sur trente-six; ainsi, sur trois nuits, Tune se passait au travail. Les généraux Polk, Pillow, Gheatham et Mac Gown y assistaient jour et nuit, stimulant les hommes avec des paroles d'encouragement. Un jour, le général Pillow descendit de cheval et se mit à travailler lui-même aux remparts, afin de calmer des murmures qui s'élevaient. Voici comment cela arriva. La nuit était sombre et pluvieuse, les hommes étaient épuisés et donnaient des marques de mécontentement de ce qu'on les faisait travailler par un temps aussi afireux. Le général Pillow était là, à cheval, essayant de démontrer aux soldats la nécessité de presser l'ouvrage, lorsqu'un vétéran de la campagne du Mexique, nommé W.-H. Thomas, l'apostropha de la façon suivante, en l'appelant par son sobriquet: cEh bien, vieux Gid, si tu crois que l'ouvrage presse, descends un peu de cheval et donne-nous un coup de main ! t Le général, voyant une occasion de gagner de la popularité, la saisit au vol ; il sauta à terre, jeta là son manteau et son sabre, et se mit à bêcher plusieurs heures de suite. Pendant quelques jours, les soldats ne tarirent pas de louanges sur son compte.
Les ouvrages élevés autour de Columbus devinrent formidables ; la ville fut surnommée le Gibraltar du Mississipi, et les généraux confédérés la considéraient comme imprenable. Elle est construite sur une plaine située à quelques pieds au-dessus du niveau des hautes eaux, et
elle a été submergée lors des crues extraordinaires qui ont eu lieu anciennement. Une rangée de collines parallèles au fleuve s*élève derrière la ville. C'est sur ces collines que le plus grand nombre des batteries furent installées; elles étaient reliées entre elles par une longue ligne d*épaulementspour les tirailleurs. Les batteries de plus gros calibre avaient été placées au bord du Mississipi . Une batterie de sacs de sable pour six pièces était établie à l'extrémité en amont delà ville, en face du quartier général de Pillovr. Ces pièces étaient de 32 et de 64, et avaient été amenées de la Nouvelle-Orléans. Â un mille environ au nord de la ville, les falaises s'élèvent à pic au bord de l'eau, mais à un certain endroit, un large éboulement a formé une espèce de eap qui s'avance fortement dans le cours du fleuve. Ce cap fut encore élargi, et on y plaça une batterie pour dominer le fleuve dans la direction de Cairo. Elle pouvait contenir dix à douze pièces de gros calibre. Sur le haut de la falaise, on avait mis en barbette un énorme canon rayé de Whitwortb. Il lançait un boulet rond du poids de cent vingt-huit livres. On pouvait également le charger avec un boulet à la Minié beaucoup plus pesant encore. C'était une des quatre pièces monstres qu'on amena à Charleston en forçant le blocus au commencement de l'automne.
Tous ces ouvrages furent élevés par d'habiles officiers du génie, sous la direction générale du capitaine E.-D. Pickett, qui devint plus tard adjudant général du major général Hardee.
On obstrua aussi le fleuve, et on y plaça plusieurs pé*
tards, mais cela fut fait en secret par le corps du génie. Les autres corps ignorèrent le nombre et Tendroit de ces moyens de destruction. Ces mines, ou fougasses fluviales, étaient faites en fonte,et avaient été fondues à Memphis et à Nashville. Elles pouvaient contenir de cent à deux cents livres de poudre. D'autres étaient construites avec des pla« ques de fer rivées ensemble.EUes pendaient par des chaînes à des bouées, et étaient placées un peu au-dessousdelasurface de Teau. C'étaient les embarcations ennemies qui devaient en occasionner elles-mêmes l'explosion en brisant des fils de fer tendus à travers le fleuve. Je n'ai pas ouï dire que ces machines infernales aient causé aucun mal à l'ennemi. Je sais seulement qu'un bateau de transport confédéré faillit être détruit pour s'être imprudemment approché de l'une d'elles.
Après deux mois delà vie monotone de garnison, il survint tout à coup, le 7 novembre au matin, un événement qui y fit diversion d'une manière peu agréable pour moi. Je n'avais jamais assisté à une bataille, et je me souciais fort peu d'avoir à me battre contre mes compatriotes, peutêtre même contre des parents, car je n'avais aucun doute qu'il n'y en eût dans l'armée qui était devant nous. Elle avait été, en effet, levée dans un pays où j'avais beaucoup de parents, et je savais qu'ils ne manqueraient pas, en gens fidèles au vieux drapeau» d'ofiTrir leur vie pour le défendre. Mais l'alarme fiit donnée si inopinément, que je n'eus pas le temps de feindre une indisposition, ou de trouver une excuse pour ne pas prendre part au combat.
Les régiments Tappen et Russell, le premier de TArkaasas, le second du Tennessee, ainsi qu'un escadron de cavalerie du Mississipi, en tout quinze cents hommes, staionnés à Belmont, de Tautre côté du fleuve, furent attaqués ce jour-là à sept heures du matin, par un peu plus de sept nulle hommes (à ce que disent les rapports unionistes), sous les ordres du général Mac Glernand. Nous ne nous doutions de rien de semblable. Nous crûmes d'abord que c'était une simple escarmouche d'avant-postes de cavalerie. Mais bientôt notre brigadier, Frank Cheatham, arriva au galop dans notre camp, tête nue et sans autre vêtement que sa chemise et son pantalon. 11 nous cria qu'il fallait marcher au feu, que l'ennemi massacrait les malades de l'autre côté du fleuve. Ce bruit se répandit aussitôt et se transforma peu de minutes après en celui que clés Yankees avaient tué à coups de baïonnette les malades du régiment Russel.» Ce régiment était composé en grande partie d'Irlandais comme le nôtre. La rage de nos hommes ne connut alors plus de limites. Ils s'écrièrent qu'ils traverseraient le fleuve à la nage s'il le fallait, et, qu'en tous cas, ils ne feraient pas de quartier.
Je fis l'appel de ma compagnie comme c'était mon devoir. Sur cent et trois hommes d'efiectif, il ne s'en trouva d'abord que soixante-dix-neuf présents. Il y avait alors beaucoup de malades dans l'armée. Quatre hommes sortirent bientôt de l'hôpital et demandèrent à prendre part au combat, puis on relâcha encore quatorze hommes qui étaient consignés, en sorte que la compagnie se trouva à peu près au complet.
Deux bateaux à vapeur chauffèrent, et à neuf heures le général Pillow, avec sa brigade composée de trois mille cinq cents hommes, avait passé le fleuve et se trouvait au feu.
A ce moment, les forces fédérales avaient chassé les confédérés de leur camp et les menaçaient d une destruction complète ; mais Tarrivée de Pillow commença à changer la tournure des choses. A dix heures, la brigade Gheatham, dont mon régiment faisait partie, forte de 2,500 hommes, entrait aussi en lice. A onze heures, les deux armées en étaient aux prises sur toute la ligne. En même temps, les fortifications de Columbus et les canonnières fédérales qui étaient arrivées jusqu'à trois milles de distance, échangeaient des boulets, mais sans beaucoup de résultats de part ni d'autre.
La négligence des officiers de notre brigade faillit faire perdre la journée déjà de fort bonne heure. Nous n'avions reçu que dix cartouches par homme ; elles furent brûlées en un clin d'oeil, et il fallut nous retirer derrière la berge du fleuve jusqu'à ce qu'on nous en eût apporté de nouvelles.
Je vis, dans cette occasion, combien l'homme (et il fout avouer que cela ne fait pas honneur à sa nature) est disposé à plaisanter dans les circonstances les plus solennelles de la vie, alors que le plus endurci, s'il y réfléchissait, sentirait qu'un sort fatal attend quelques-uns de ceux qui l'entourent. Un capitaine de notre régiment, J.-L. Safiarens, pressé de se mettre en sûreté,se jeta en courant dans l'eau, et arriva à en
avoir jusqu'à la ceinture. Un soldat, le voyant, lui cria: cCapitaine, mon ami, où allez-vous de ce pas ? Etes-vous eo route pour Memphis? Si vous y allez, dites à ma vieille que, la dernière fois que vous m'avez vu, je me battais, tandis que vous, vous décampiez!»
Le vaillant capitaine reçut une balle en pleine figure pendant qu'il se débattait dans la boue où il venait de s'enfoncer. Il fut transporté le lendemain avec les blessés à Memphis, mais je n'ai jamais appris s'il avait fait la commission dont on l'avait chargé.
Un autre incident excita l'hilarité générale de notre compagnie, précisément au moment où les balles tombaient sur nous comme de la grêle. Nous avions dans nos rangs un drôle de petit Irlandais, très-maladroit, qui savait à peine distinguer un des bouts de son fusil de l'autre, au-* quel on avait donné le sobriquet de Farceur de Dublin, et qu'on appelait aussi, par abréviation, Dublin tout court. Soit hâte, soit ignorance, il fit ce qui peut du reste arriver à des soldats plus éprouvés dans la chaleur du combat, il mit une cartouche dans son fusil sans la déchirer. L'arme, naturellement, ne fit pas feu. Il recommença à faire régulièrement tous les temps de la charge, et gUssa par conséquent une seconde cartouche dans son fusil, lâcha la détente encore une fois sans résultat, et ainsi de suite pendant plusieurs minutes. 6e ne fut qu'alors qu'il songea à remédier aux inconvénients que présentait son arme. Il s'assit par terre, piqua la première cartouche en enfonçant son aiguillette dans la cheminée, et y introduisit aussi quelques grains de poudre.
Cette fois-ci le coup partit, mais Dublin fut renversé par le recul de l'arme. Comme il se relevait aux éclats de rire de ses camarades : c Diable, dit-il, il n*y a pas de quoi rire ; voilà qu'il faut que je recommence ; il y a encore sept cartouches là-dedans. »
On le voit, les plaisanteries étaient à l'ordre du jour an milieu des horreurs du combat. Bien que hors de saison dans ces moments-là, elles contribuaient à soutenir le mo« rai des hommes. Mais, si l'esprit amenait quelquefois ce résultat, les spiritueux y aidaient aussi. On ne saurait trop 1^mer cependant Tbabitude de s'exciter par la boisson avant de marcher à l'ennemi. L'homme qui veut servir dignement la cause qu'il défend doit le faire avec la pleine conscience de lui-même. Je dirai de plus que les actes de cruauté qui se commettent souvent sur les blessés et les mourants sont le fait de mauvais drôles plus ou moins ivres, comme on en rencontre dans toutes les armées.
Notre brigade, après avoir reçu des munitions, longea le fleuve et exécuta un mouvement de flanc contre l'aile gauche de Mac Clernand, pendant que le général Pillow donnait de l'occupation à son centre. Nous filmes bien près d'envelopper les forces fédérales. Le combat se prolongea pendant cinq heures avec des chances diverses ; mais, en somme, les rebelles gagnaient du terrain sur les fédéraux. Enfin, notre régiment fut lancé à la baïonnette, et nous fîmes en partie prisonnier le 7« régiment dlowa.
Une charge à la baïonnette est quelque chose de graad el de terrible. Pour nies yeux encoreinexpérimentés, eeller
ci fut un spectacle magnifiqse. Au milieu des orages, dans les pays de TOuest, j'avais souvent vu, avec un sauvage plaisir, de sombres nuages se rencontrer. Deux masses noires s'avancent Tune vers Tautre, des éclairs les sillonnent, la foudre gronde, les vents hurlent, un moment les vapeurs amoncelées se confondent, puis Tun des courants remporte et balaie tout devant lui. Certes, ce fut avec un intérêt bien plus vif encore, que je vis nos huit cents hommes se masser et se préparer pour la charge. Au commandement tous se précipitent en avant, au pas de course, hurlant comme si les démons de Tenfer étaient déchaînés. Puis vient le choc, les hurlements se transforment en cris de malédictions et se mêlent aux plaintes et aux gémissements des Messes. Les baïonnettes se fraient un chemin dans le sang et la mort ; c'est un jeu terrible; la force et Tadresse sont aux prises, et, le plus souvent, c'est Tadresse qui l'emporte.
Les soldats d*Iowa furent vaincus. Quatre cents d'entre eux mirent bas les armes et furent envoyés sur les derrié« res de nos lignes ; on les transporta plus tard à Memphis. Le bruit s'était répandu que le régiment d'Iowa avait massacré des malades le matin même, et on a prétendu que, par représailles, plusieurs des prisonniers furent tués par nos hommes après qu'ils s'étaient rendus. Je n'ai rien vu de pareil, mais il est possible que quelques faits isolés de cette nature aient pu se produire. Si c'est le cas, ceux qui ont répandu le premier bruit sont responsables de ces actes de barbarie. Je ne mets pas en doute que quelques-unes
de ces lâches cruautés ne se commettent dans la chaleur du combat ; il y a dans toutes les armées des hommes brutaux, privés de tout sentiment d'humanité. Mais je dois rendre la justice aux officiers des rebelles, qu'ils blâmaient toujours sincèrement des actes pareils, et qu'ils nous tenaient sans cesse en garde contre tout ce qui ne saurait être toléré dans une guerre entre nations civilisées.
Les fédéraux se battirent bien, autant, du moins, que j'en pus juger. Néanmoins, vers deux heures de l'aprèsmidi, ils commencèrent à plier. Leur retraite se transforma bientôt en déroute. Ils regagnèrent en désordre leur flotille, qui était à trois milles de là. Les confédérés les suivirent de près. Ils reprirent plusieurs canons qui leur avaient été enlevés pendant le premier engagement du matin et firent un terrible ravage parmi les fuyards. Quelquesuns de ces derniers furent encore tués au moment où ils franchissaient les ponts volants jetés de leurs bateaux sur la rive.
On ne saurait expliquer la défaite des soldats de l'Union, si l'on n'admet pas que les rebelles se soient mieux battus qu'eux. Les forces étaient à peu près égales, et il n'y avait aucun avantage de terrain ni d'un côté ni de l'autre.
Le général Polk, qui commandait en titre l'armée des rebelles, n'arriva sur le champ de bataille que peu avant la fin du combat. Il n'a droit à aucune part dans les honneurs de la journée. Le général Pillov\^ et les brigadiers Cheatham et Mac Govfii furent ceux qui conduisirent en réalité la bataille.
Nous eûmes environ sept cents blessés ; on les emporta pendant le combat et on les dirigea le lendemain sur Memphis. Il était sept heures du soir lorsque nous repassâmes le fleuve et regagnâmes notre camp, exténués de fatigue. Notre compagnie perdit, ce jour-là, en tués et blessés, trente-trois hommes ; le régiment entier, cent quinze.
Le lendemain, des détachements furent envoyés pour enterrer les morts. Trois cents confédérés gisaient sans vie sur le champ de bataille. Nous creusâmes des tranchées de six pieds de profondeur et de quatre de largeur ; les cadavres y furent couchés en ligne deux à deux ; ceux d*une môme compagnie étaient placés ensemble ; le prêtre prononçait quelques prières sur les fosses, et la cérémonie se terminait par des salves de mousqueterie. Les morts des fédéraux furent aussi ensevelis de la même manière, mais il n'y eut pour eux ni service religieux, ni salves d'honneur. Notre compagnie enterra ses morts un peu avant le coucher du soleil. Quand les chants funèbres furent terminés et les salves tirées, plus d'un homme aux dehors rudes, au cœur endurci par une vie de privations ou de crimes, se laissa aller à verser des larmes comme un enfant. Il s'établit toujours entre soldats des liens fraternels qui ne se brisent pas sans déchirements. Un des plus mauvais sujets de la compagnie s'excusait devant un camarade de s'être laissé aller à cette faiblesse : « Tim, lui disait-il, il y a vingt ans que je n'avais pas pleuré; mais c'étaient de bons garçons et des pays ! > Le surlendemain de la bataille, lorsqu'on fit l'appel et
qu'ils ne répondirent pas, l'aspect de leurs visages dëàgu* rés au moment où nous les vîme^ pour la dernière fois dans la tranchée nous revint à Tesprit, et nos cœurs battiren. un moment plus fort que d*habitude. Lorsqu'on s'asseyait pour prendre un repas et qu'un compagnon de table manquait, plus d'un se disait : c Sera-ce mon tour la prochaine fois? » On oubliait les défauts du camarade qu'on avait perdu ; on exaltait ses bonnes qualités» et tous disaient : « Paix à ses cendres ! »
Je puis dire ici que si quelqu'un est, comme je l'étais, obligé de se battre contre des amis, il a bien des moyens d'é.. viter d'attenter à leur vie. Une cartouche sans balle glissée dans le fusil, une capsule qu'on ne place pas sur l'arme ou le seul fait de viser trOp haut, voilà des procédés bien simples pour n'avoir pas à se reprocher la mort d'un ami. Ea revanche, il arrive souvent que, dans le feu de l'action, un officier qui s'est fait détester tombe sous la balle d'un de ses hommes.
Deux jours après la bataille, il arriva un accident qui ajouta à notre tristesse. Une foule s'était rassemblée autour du canon monstre de Whitworth, qui était resté chargé depuis le combat et qu'on allait décharger. Cette pièce avait été baptisée Lady Polk, pour faire honneur à l'évêque, devenu soldat et général, auquel on la donnait ainsi comme épouse. Il était là, prenant intérêt à l'opération. Le canonnier chef de pièce disait bien à la foule qu'il y avait du danger, mais on ne se pressait pas moins autour de l'affôt. Le général regardait ; pourquoi les soldats se seraient-ils écartés comme
s*ils avaient peur? J'étais à trente pieds de la plate-forme/ et comme je vis le canonnier reculer, tenant le bout d'une longue courroie de tirage, je reculai aussi. Au même instant, une épouvantable détonation se fit entendre, et nous fûmes enveloppés dans un nuage de fumée. Lorsqu'il se dissipa, nous vîmes un affreux spectacle. Le canon avait éclaté, ainsi que le projectile à percussion qu'il contenait. Neuf hommes avaient été littéralement coupés en morceaux, et leurs membres gisaient épars autour de nous ; deux autres moururent plus tard encore des blessures reçues dans cette occasion. Le général Polk l'échappa belle; Fexplosion lui arracha son manteau des épaules et déchira ce vêtement en deux, comme si on l'eût coupé avec un sabre.
Quelques mots sur cet homme, qui a quitté les fonctions ecclésiastiques pour la carrière militaire termineront l'histoire de ma vie de soldat sur les bords du Mississipi.
Le major général Léonidas Polk est un homme grand et bien bâti ; il a cinquante-cinq ans ; ses cheveux commencent à grisonner, tandis que ses favoris sont blancs comme la neige ; il a le nez aquilin ; sa bouche indique de la fermeté de caractère. Il a une voix forte, qui en impose lorsqu'il commande, et comme il a été élevé à West-Point et qu'il s'est perfectionné depuis dans la science militaire, on pensait qu'il ferait un général de mérite. Mais il se montra de beaucoup inférieur à ce qu'on attendait de lui, et, dans l'ouest, la clameur populaire demandait sa destitution. Un moment, on crut qu'il serait appelé dans le cabinet deRichmond comme secrétaire d'Etat; mais il n'en fut rien. Beau-
coup de ses amis et de ses anciens admirateurs furent aussi fort peines d'apprendre que le bon évéque se laissait aller à des propos assez profanes dans les occasions assez firéquentes où il poussait ses libations un peu trop loin. Tous ces bruits, vrais ou faux, nuisirent beaucoup à sa réputation.