‹ Treize Mois Dans L'armée Des Rebelles: Aventures D'un Engagé Volontaire Malgré LuiChapitre 7 sur 7 · CHAPITRE Vn · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vn

W n devenait maintenant évident que^ si je restais dans le pays, » il ne me serait plus possible d'échapper à la conscription. Ce* peodatit je ne pouvais pas obtenir la solde qui m'était due, et commeot franchir quelques centaines de milles, dénué de toute ressource? J'aurais pu vendre un de mes chevaux^ mais les prix étaient bas à Selma^ parce qu'on j était loin du théâtre de la guerre^ et d*aillcurs on m'aurait payé en

» argent de la Confédération, qui avait ]im de valeur. Je ne me souciais pas de faire ce sacriljce, jïrévoyantque j 'agirais besoin de tous les dollars que je pourrais mettre de côté pour m 'aider à sortir de Tempire de JefTerson Davis* D'autres obstacles risquaient encore d'entraver ma fuite: tous les points m ih ta ires étaient gardés ; chemins de fer et grandes routes étaient sous le contrôle de la force armée. I 11 m'était donc impossible de m'enfuir revêtu d'un costume I civil, et, d'un autre côté, je u'avais plus de grade militaire.

ayant quitté le service en entrant dans les hôpitaux. Je me décidai toutefois à conserver mon uniforme et ma casquette d'officier et à me donner pour un officier confédéré en congé. Pourvu qu'on ne me pressât pas trop de questions, il me restait encore de bonnes chances de ce côté.

Le matin du 26 mai, je pris toutes les dispositions nécessaires pour que mes malades fussent bien soigna. Je passai ensuite encore une fois au milieu des saUes où ils étaient, je les regardai tous en face, et je pris en moi-même congé de chacun d'eux. J'espère que, quelques jours après, lorsqu'on les aura avertis qu'on ne me trouvait plus nulle part, ils auront compris l'adieu mental que je leur avais adressé. Je chargeai le jeune docteur Reese de prendre soin de mes hommes jusqu'à mon retour, lui disant que je songeais un peu à remonter l'Alabama pour conduire mes chevaux dans une ferme où ils pussent pâturer. Jetant un dernier coup d'œil sur cette belle ville de Selma, réprimant à grand'peine un soupir en pensant que je ne jouirais plus de la société de ses femmes charmantes, je m'embarquai, à bord de la Grande-République, pour Montgommery, capitale de l'Etat et pendant quelque temps capitale de la Confédération. J'atteignis cette ville dans la soirée, ayant fait soixante-cinq milles dans la direction de l'étoile polaire. J'y passai la nuit et je parvins à obtenir un laissez-passer militaire et le transport gratuit de cette ville à Chattanooga, où un corps important de la cavalerie confédérée s'organisait en bandes de guérillas, tandis que les forces fédérales occupaient la rive nord du Tennessee, Je jugeai plus sage

de changer en or mon argent de la Confédération, comme le seul moyen sûr de défrayer ma route lorsque j'aurais atteint les lignes fédérales. Mais cet échange n'était pas facile à opérer. Les confédérés envoyaient leur or par millions en Europe pour acheter des armes et des munitions de guerre, s'en remettant au patriotisme du peuple pour maintenir le crédit des valeurs nationales. De peur aussi que les agioteurs n'entreprissent de les déprécier, on promulgua une loi qui infligeait une peine sévère à quiconque escompterait les billets de banque confédérés. Pendant quelque temps on réussit à maintenir le crédit du papier-monnaie, mais l'or disparut bientôt, et on ne vit plus de monnaie d'argent. Cependant, comme il me fallait de l'or, j'entrai dans le bureau d'un courtier, je lui demandai à acheter sept onces d'or, et lui montrai un paquet de billets de banque confédérés. Après avoir tracé quelques chiffres, il me prévint que sept onces d'or me coûteraient deux cents soixante-dix dollars de mon argent, c Pesez-le, lui dis-je. -- En lingots ou en or monnayé ?» Je lui répondis que l'or monnayé était plus commode à transporter. On me le pesa et je me retirai, me demandant si nous n'avions point violé la loi qui interdisait d'escompter les billets delà Confédération. Je quittai Montgommery par le chemin de fer de Chattanooga, le matin du 27, et j'y trouvai un soldat dont je tairai le nom par égard pour sa famille, qui m'a prodigué ses bontés. 11 me dit qu'il allait chez lui en congé ; mais, comme je le soupçonnais alors, et comme je l'appris plus tard, en réalité il désertait. Un sentiment ré-.*

«iproque, que nous ne nous avouions pas, nous attira Tuo vers l'autre, et fit de nous deux camarades intimes, si bien <|ue je finis par savoir toute son histoire. Je fus» je Tavoiie, moins communicatif . Les précautions dont je m'entourais, et mes réticences continuelles, durent lui donner une assez pauvre idée de mes antécédents ou de mes intentions. Son histoire, dont j*eus occasion de reconnaître la vérité quelques semaines après, lorsqu'il touchait à ses derniers moments, vaut la peine d'être racontée. Elle prouve, une fois déplus, combien le gouvernement rebelle est jbrt à Tinté* rieur, et à quelles extrémités il se voit en même temps réduit pour contraindre les hommes à entrer à son service et pour maintenir son armée. La loi sur la conscription, vo« tée par le congrès des confédérés, fut mise en vigueur dés le 16 mai 1862. En vertu de cette loi, tous les citoyens blancs valides, entre dix-huit et trente-cinq ans, étaient appelés au service, c'est-à-dire qu'on les enlevait à leurs familles pour les placer dans des camps d'instruction et les envoyer ensuite aux armées en campagne à mesure qu'on en avait besoin. Un autre article de cette loi mettait en réquisition tous les citoyens de trente-cinq à cinquante*cinq ans pour former une milice locale de réserve destinée à la défense de leurs Etats respectifs en cas d'invasion. Mais comme tous les Etats rebelles ont été envahis, on a déclaré, dans chacun, le moment venu de mobiliser la milice locale. Il s'ensuit qu'en fait l'armée du Sud a englobé dans ses rangs tous les blancs de dix-huit à cinquante-cinq ■Mt)A en état de porter les armes Une troisième disposition

de la loi avait pour but de permettre à tous les hommes au* dessous de dix*huit ans et au-dessus de U'ente-cinq, alors sous les drapeaux, de retourner chez eux libérés du service quatre-vingt-dix jours après la mise en vigueur de la dite loi, fourvu que leurs régiments fussent complétés par de nouvelles recrues. Cette dernière clause permettait de garder les hommes censés libérés par la loi, tant que c'éUit nécessaire, pour maintenir les régiments au complet. Enfin, un autre article statuait encore que lés hommes actuellement au service depuis douze mois, i auraient la permission, • c'est-à-dire seraient ienusy à l'expiration de leurs douze mois, d'élire de nouveaux officiers et de prêter le serment au drapeau pour deux ans encore ou pour toute la durée de la guerre. > C'est en vertu de cette dernière disposition qu'on procédait à Corinthe à la réorganisation des volontaires qui avaient déjà douze mois de service, lorsqu'un beau jour le 5« régiment des volontaires du Tennessee, commandé par le colonel Hill, et recruté dans le Warren-County, déclara qu'il se refusait à continuer son service, et qu'en particulier il ne voulait pas servir en dehors de son Etat. Avant que cette décision eût été formulée d'une manière bien nette, les officiers furent avertis du mécontentement qui commençait à se manifester, et ils résolurent de prévenir ces symptômes de mutinerie. On fit sortir le régiment du camp et on le mena à une certaine distance. Là on lui fit faire l'exercice pendant une heure ou deux, puis les faisceaux forent formés, et les hommes eurent permission de retourner au camp pour dîner. Pendant qu'ils

étaient au camp, on enleva leurs armes du champ de manœuvre, et on y fit venir en môme temps 30,000 hommes. Ces troupes furent placées de façon à former un carré vide au centre. Deux des côtés du carré étaient occupés chacun pari5,000 hommes, un troisième côté par une batterie d'artillerie de campagne de dix canons, chargés à oiitraiUe, avec les canonniers à leurs pièces ; le quatrième côté restait ouvert. On fit alors marcher le régiment sans armes dans cet espace vide, et là on invita tous les hommes à prêter serment, tout en ajoutant que chacun était libre de faire ce qu'il voulait. Après que le régiment eut prêté serment en corps, le colonel déclara que, s*il s'y trouvait quelqu'un qui ne l'eût pas fait de sa libre volonté, il pouvait sortir des rangs. Six hommes profitèrent de cette- foculte qu'on leur donnait. Deux d'entre eux étaient frères; ils exposèrent qu'ils s'étaient engagés volontiers pour une année, qu'ils avaient servi fidèlement, qu'ils avaient supporté les privations et les fatigues sans se plaindre et sans demander de congé; mais qu'ils avaient laissé leurs familles sans moyen d'existence, et qu'elles devaient en souffrir. Ils demandaient donc^u'en leur accordât lapermission de retourner chez eux, de s y 'reposer et de pourvoir à la subsistance de leurs femmes et de leurs enfants, après quoi ils reviendraient pour reprendre leur service. Le colonel Hill habitait dans le voisinage de ces bommes ; il savait qu'ils disaient la vérité, et il essayait de les tranquilliser par des paroles amicales, lorsque le général Beauregard, ayant aperçu de loin ce qui se passait, arriva au galop de son cheval.

— « Colonel Hill, s'écria-t-il aussitôt, est-ce que ces hommes refusent de prêter serment? >

— c Oui, mon général ! »

— ff Eh bien! faites-les fusiller demain matin à dix heures, s'ils ne se sont pas ravisés d*ici là, » — et le général s'éloigna.

Le lendemain, avant dix heures, tous les soldats avaient prêté le serment voulu, mais l'un des deux frères déclara, furieux, que cela neTempêcherait pas de déserter. On l'aurait peut-être fait fusiller pour cette parole imprudente, s'il n'avait pas aussitôt après reconnu ses torts et demandé pardon de cette faute; mais, dans sa pensée, sa résolution demeura inébranlable.

Quelques jours plus tard ce même homme était de service aux avant-postes. Dès que la nuit fut venue, il essaya de traverser la chaîne des vedettes ; on lui tira dessus , il fut blessé au côté, mais légèrement, à ce qu'il crut du moins. Il revint comme il put à son poste et prétendit que c'était une sentinelle fédérale qui l'avait blessé. On le ramena au camp, et, après qu'on eut extrait la balle de sa blessure, on l'envoya, pour se guérir, à l'hôpital d'Atlanta, en Géorgie. Là il parvint à s'échapper, et il venait d'arriver à Montgommery, se dirigeant vers le Warren-County, dans le Tennessee où habitait sa famille.

C'était cet homme que je rencontrai dans le chemin de fer de Montgommery à Chattanooga, et qui devint, pendant quelque temps, mon compagnon de route. Sa blessure était cicatrisée à l'extérieur et paraissait guérie. Je lui

prêtai un de mes chevaux, et, à partir de ce moment, nous résolûmes d*unir nos destinées, de nous tenir pr^ à tout événement et de nous donner mutuellement aide et secours en toute occasion.

Nous arrivâmes à Chattanooga le 1^ juin, et, à mon grand déplaisir, je trouvai cette ville occupée par 7500 hommes de cavalerie soumis à la discipline la plus sévère. Nous étions pris comme des souris dans une souricière. Mon laissez-passer n*allait pas plus loin, et nous étions à peu de distance des avant-postes fédéraux. Comment sortir de la ville? voilà certainement le problème le plus difficile que j'eusse encore eu à résoudre, malgré Tétude approfondie que j*avais faite de la topographie des pays rebelles. Nous descendîmes à Thôtel Crutchfield, et, après avoir mis nos chevaux à Técurie, nous allâmes nous asseoir dans la chambre à boire, ne faisant rien qui pût attirer Tattention, mais nous efiforçant d'obtenir tous les renseignements possibles. J'eus grand soin d'éviter toute démarche qui aurait pu me faire reconnaître. La compagnie de cavalerie que j'avais commandée pendant notre longue retraite de Nash ville était alors à Chattanooga ; si j'avais été vu de l'un de mes hommes, ma position aurait été des plus criti-. ques. J'usai donc des plus grandes précautions. Je m'aperçus bientôt que nous ne pouvions quitter la ville en uniforme comme nous y étions entrés ; il était en effet expressément défendu de laisser sortir de la ville, sans permission, aucun homme de la garnison. Ceci bien constaté, je parcourus les rues, cherchant si je pourrais découvrir quelque

chose qui pût favoriser mes plans. J*aperçus bientôt un magasin tenu par un juif, qui vendait des vêtements vieux et neufs, des uniformes et des habits civils. Mon parti fut bientôt pris, je retournai à Técurie, emmenant avec moi un ofGcier de cavalerie, fraîchement nommé, qui paraissait tout glorieux de son nouvel uniforme, et cherchait une belle selle d'ordonnance, prêt à la bien payer.

A bout de ressources, j'étais obligé de vendre; lui, tout gonflé d'orgueil, et regorgeant d'or, ne pouvait se dispenser d'acheter. Le marché fut donc vite conclu , et c'est ainsi que je me débarrassai d'un des principaux témoins qui aurait pu déposer au sujet de ma carrière militaire. Avec une partie de l'argent qui me fut payé, je fis l'acquisition d'une selle et d'une bride de campagnard ; le juif marchand d'habits me transforma ensuite en fermier de la classe moyenne. Mon compagnon de voyage réussit aussi à se déguiser, et, à la faveur du crépuscule, nous pouvions nous faire passer dans le pays pour des campagnards qui Ont été à la ville voir ce qui se passe. Après avoir traversé sains et saufs les lignes de sentinelles, nous entrâmes dans les bois en nous dirigeant vers la rive du Tennessee. Là nous pensions trouver un bac, et nous espérions qu'au moyen de notre bourse, appuyée s'il le fallait de l'argument irrésistible de dos pistolets, nous déciderions le batelier à nous passer sur l'autre rive. Mon parti était pris et j'étais résolu à tout oser pour mener à bien le plan que j'avais formé. Nous fîmes douze milles environ ; puis nous nous décidâmes à rester dans les bois jusqu'au matin.

Au point du jour je laissai mon compagnon avec nos chevaux dans la retraite la plus sûre que je pus trouver, ^ je partis en reconnaissance.

J'avançais péniblement dans la direction de la rivière lorsque j'eus le bonheur de rencontrer un brave homme sans malice qui voulut bien me renseigner. Il m'indiqua la demeure et le nom d'un batelier qui avait un bac à sa disposition ; mais il m'apprit aussi que, depuis quelque temps, il lui était interdit de passer qui que ce ftL Je notai soigneusement dans ma mémoire tous les renseignements que je pus tirer de cet individu ; je continuai ma route et bientôt j'eus l'heureuse chance de rencontrer un autre personnage qui me fournit des indications plus précises encore sur le batelier que je cherchais. Je me trouvais déjà beaucoup plus près de sa demeure que je ne le pensais. Renseigné maintenant on ne peut mieux , j'atteignis sans peine la maison tant désirée ^ et ce que je ne désirais pas moins, un d(^jeuner. Grâce à ma qualité de voyageur je pus, sans exciter les soupçons, faire ample provision de sandwiches, de façon à suffire au dîner et au souper de mon compagnon d'infortune. Je pris un autre chemin pour retourner auprès de lui, et j'eus le plaisir de trouver nos chevaux en train de se repaître de l'herbe touffue qui croissait autour d'eux. C'était un point des plus importants pour nous que de savoir ces animaux bien nourris et dans de bonnes dispositions. Nos vies dépendaient encore de leur rapidité et de leurs forces.

Les nouvelles que j'apportais à mon compagnon n'é-

talent pas fort rassurantes. Le batelier était un zélé partisan du Sud ; il avait déjà refusé plus d'une proposition magnifique, à ce qu'il disait ; il ne voulait, pour aucun prix , s'exposer à être pendu , en contrevenant à la défense qui lui avait été faite. Il est bon d'ajouter qu'il avait soin d'accompagner le tout d'une certaine quantité de jurements et d'imprécations qui, je l'avoue dans ce cas-là, me firent une impression moins désagréable qu'à l'ordinaire. J'avais, en effet, appris par expérience que l'homme qui use de gros mots avec une si grande libéralité, manque le plus souvent de courage dès que vient l'occasion de se montrer. Lorsqu'il se vanta que jamais son bac ne traverserait un de ces misérables traîtres du Sud se rendant auprès des Yankees, je l'approuvai fortement et lui conseillai même de redoubler de vigilance, parce que les fédéraux n'étaient pas loin. En même temps j'eus soin de ne pas lui dire un mot de mon projet de passer l'eau. Cependant mon plan était irrévocablement arrêté dans mon esprit. J'avais décidé que nous traverserions la rivière ce même soir, et que ce serait cet homme qui nous la ferait passer. C'était là notre seule chance de salut. Après m'être concerté avec mon compa-^ gnon, je repartis pour la cabane de mon batelier. En y arrivant j'expliquai ma seconde visite en lui disant que j'avais perdu mon chemin dans les bois, et étais revenu, sans le vouloir, tout près de chez lui. Au fond, la chose était assez vraie ; mais il n'eût pas l'air d'ajouter grande foi à mes paroles. Un casuiste rigoureux se demanderait peutêtre si j'avais dit toute la vérité, et rien que la vérité ;

mais un homme cherchant à sauver sa vie et poursuivi par un ennemi impitoyable, n'a pas toujours le temps de régler des questions de casuistique.

Je soupai avec mon batelier, puis nous sortîmes pour causer et fumer, et, tout en causant et en fumant, je ramenai tout près de son bac. Là je m'assis et j'essayai de voir l'effet que produirait, sur l'avarice de son cœur, la vue de certaines pièces d'or que j'avais achetées à Montrgommery. Ses yeux brillèrent lorsque je lui en exhibai une tout en l'entretenant, d'une manière générale, du peu de valeur du papier-monnaie et en particulier du sort futur du papier des Etats confédérés.

Cependant le moment approchait où mon compagnon de voyage devait, suivant ce dont nous étions convenus, arriver sur le bord de la rivière et s'y présenter hardiment avec les chevaux. Je descendis sur la rive pour m'assurer de plus près de l'état du bac. Le batelier m'accompagna. Comme je posais le pied sur le bord du bateau, j'entendis le bruit des chevaux : « Voici une pièce d'or pour vous, dis-je alors à mon homme d'un ton ferme et calme, et vous allez me traverser de l'autre côté de l'eau, moi et mon camarade. » Il se mit à pousser de grands cris, me faisant une foule d'objections, déclarant entre autres que jamais il ne risquerait sa vie pour si peu. Enfin il me demanda dix dollars de plus, que je lui payai sans hésiter, et, deux minutes après, nos chevaux étaient embarqués et nous prenions bien réellement cette fois-ci la route de chez nous.

Pendant cette traversée, j'employai mon temps, non-

seulement à calmer et à tranquilliser mon cheval qui était assez efifaroucbé, mais encore à réfléchir à ce qui me restait à faire, et j'en vins à conclure qu'il serait de la plus détestable politique de renvoyer immédiatement notre Caron chez lui, puisqu'on moins d'une demi-heure il pouvait mettre à nos trousses un escadron de cavalerie, qui ne manquerait pas, ignorants comme nous l'étions du pays , de nous atteindre, et de nous réintégrer dé force dans le giron de la rébellion à l'aide d'ime corde passée à notre cou. Un homme qui, après avoir juré que rien au monde ne pourrait l'engager à désobéir aux autorités, n*en prenait pas moins vingt dollars pour un travail de vingt minutes, ne méritait certes pas notre entière confiance. Je murmurai à voix basse à mon camarade : c II faut que cet homme nous conduise jusqu'à un endroit que vous connaissiez, i J'aurais peut-être dû dire plus tôt aux lecteurs que mon compagnon de désertion n'était plus qu'à soixante milles de chez lui, et qu'il connaissait le pays à peu de distance au nord de l'endroit où nous nous trouvions. Il fut décidé qu'au moment où nous atteindrions la rive opposée^ je resterais en arrière, et que, lorsque notre batelier descendrait à terre pour reprendre haleine avant de repasser l'eau, je le suivrais de près. Ainsi fut fiait : • Voyons, mon brave homme, lui dis-je alors, vous nous avez rendu un grand service pour de l'argent, vous allez nous en rendre un autre par pure amitié. Nous sommes étrangers par ici, vous allez nous conduire au pied de la montagne de Waldon, et là nous vous congé-

i66 dierons. » Comme de raison , il répondit à cette demande par de nouveaux cris et par des lamentations; mais la position avantageuse que j'avais su prendre entre lui et son bateau, mes bonnes paroles, Téloquence plus entraînante encore de mon revolver à six coups que la lune faisait briller à ses yeux, oûrent rapidement un terme à la discussion , et il se décida à marcher devant nous. Nous le tenions à quelque distance, flanqué de nos chevaux, et nous nous mîmes à faire la conversation aussi agréablement que les circonstances le permettaient. La seule excuse que je puisse donner de ma conduite, c'est que je pratiquais, à regard de ce sécessioniste, un traitement <iu'en définitive la horde entière de ses pareils m'avait infligé depuis plusieurs mois. Pendant six longs milles nous marchâmes à la suite de notre guide prisonnier. Lorsque nous eûmes atteint le pied de la montagne du sommet de laquelle mon ami espérait reconnaître le pays, et d'où il jugerait, en tous cas, mieux des distances que nous avions à parcourir, nous fîmes halte. Puis, après avoir fait nos excuses à notre batelier, et lui avoir donné à entendre que le désir que nous avions de sauver nos têtes nous excusait mieux que tout ce que nous pouvions dire ; nous le remerciâm^ du service que nous l'avions contraint à nous rendre , et lui souhaitâmes le bonsoir, ne doutant pas qu'il n'eût le temps de retraverser la rivière avant l'aube du jour, et qu'il ne parvînt à consoler sa femme lorsqu'il lui ferait voir le magot qu'il emportait.

Nous nous trouvions, à onze heures du soir, au pied

(l*uDe montagne sombre , ignorant complètement le chemin que nous devions prendre, sachant seulement qu'il fallait nous diriger vers le nord.

Âpres nous être élevés de quelques centaines de pieds sur le flanc de la montagne, nous nous écartâmes de la route dans le but de chercher un abri au miUeu des rochers ; puis, après avoir attaché nos chevaux, nous nous étendîmes sous un roc et nous essayâmes de dormir. Mais toutes les avances que je fis à Morphée furent en pure perte ; mon cœur et ma tête étaient trop pleins. J'étais sur les limites même de cette terre de Canaan après laquelle je soupirais. J'avais lutté et travaillé pendant treize longs mois pour l'atteindre, et je me demandais s'il me serait permis d'y arriver en paix, ou s'il me faudrait encore affronter de nouveaux dangers, et finir par être jeté dans un cachot pour y trouver la mort réservée aux déserteurs? L'avenir était incertain ; mon esprit se reportait aux jours d'autrefois, à ces jours de joie enfantine, embellis par Tamour inépuisable d'une mère. Oh ! quelle soif j'éprouvais de ses caresses! Il me semblait que sa douce main, posée sur mon front, y eût aussitôt amené le sommeil tant désiré. A ce moment, des stances que j'avais apprises depuis longtemps, et qui exprimaient si bien les désirs ardents que mon coeur éprouvait, me revint ent avec netteté à la mémoire. Bientôt, en les répétant, je finis par oublier tout ce qui m'entourait.

• Temps écoulés, revenez en arrière Et renclez-moi mon enfance un seul jour.

Reviens ma mère, etgue too tendre amour Veille sur moi quand je clos ma paupière, Qu'à mon chevet je le trouve au réveil, Reviens, ma mère, et berce mon sommeil !

Temps écoulés, ramenez Tespérance 1* Ce noonde ingrat nous abreuve d*ennui.

Je me sens las de semer pour autrui ; Pour un seul jour, rendez-moi mon enfonce, Un soir de paix, un matin de soleil; Reviens, ma mère, et berce mon sommeil !

Déjà deux fois Therbe a cru sur ta tombe.

Deux fois j*ai vu s'y dessécher les fleurs, Reviens, reviens pour essuyer mes pleurs Ou relever mon âme qui succombe ; Un mal me ronge et. me tient en éveil; Reviens, ma mère, et berce mon s:)mmeil i

Tu n'épargnais ni fatigue ni peine, De soins toujours me comblant à nouveau ; Tu te penchais, le soir, sur mon berceau.

Et sur mon front je sentais ton haleine.

Qui me rendra cet amour sans pareil?

Reviens, ma mère, et berce mon sommeil ! »

Le 3 juin au matin le soleil se leva dans toute sa splendeur sur les montagnes du Cumberland, inondant de ses rayons la vallée de la Sequatchie, dont nous prîmes le chemin, le cœur plus léger que nous ne l'avions eu depuis longtemps. Tout en descendant la montagne, mon compa* gnon reconnut dans le lointain quelques localités, et il put me décrire la route qui devait, disait-il, nous conduire à la demeure de son père ; il souffrait cruellement au côté ;

il avait pris, pendant les nuits passées dans les bois, un refroidissement et un rhume qui menaçaient de faire enflammer et rouvrir la blessure qu'il avait reçue en essayant de s'échapper à travers les lignes des sentinelles confédérées. II parlait constamment de sa maison, de ses parents, ne mettant point en doute que les soins de sa mère ne finissent par le guérir. Pauvre garçon ! les soins de sa mère ne pouvaient déjà plus rien pour lui ; mais nous ne le savions ni l'un ni l'autre alors.

 neuf heures nous arrivions à une ferme, où, sans nous faire trop de questions embarrassantes, on voulut bien nous donner à manger à nous et à nos chevaux. Mon brave Sélim aurait eu grand besoin d'une bonne nourriture et de soins assidus, il me tardait de lui faire donner l'un et l'autre. Il avait été mon fidèle compagnon dans plus d'une entreprise périlleuse, et il avait appris à répondre à mes caresses par un mouvement d'oreilles et de tête, comme pour me dire : c Je suis prêt. » Lorsque je fis la connaissance de Sélim, il était volontaire et indompté, et, ainsi que je crois l'avoir déjà dit, il m'avait donné un coup au genou dont je n'étais pas encore remis. Je lui avais pardonné depuis longtemps cette incartade. N'était-ce pas à lui que je devais de m'être tiré sain et sauf de cette terrible retraite de Nashville; il ne m'avait jamais manqué en face d'un danger ; il était resté immobile à son poste à Corinthe, tandis que je perdais deux de ses camarades sur le champ de bataille de Shiloh ; dès lors, on aurait dit qu'il était reconnaissant de ce que je l'avais préservé du malheur de

no

partager leur sort, car il me servit toujours avec la plas entière docilité. Â Selma, il m'avait permis d'escorter à b promenade les charmantes habitantes de cette jolie viDe, et maintenant il m'emmenait fièrement du côté de mon chezmoi tant désiré. Ne méritait-il pas que je loi prodiguasse mes soins?

Tous ceux que nous rencontrions étaient sécessionistes, et tenaient pour certain que nous l'étions aussi. Ne faisaisje pas, en effet, preuve de mes opinions sécessionistes en me séparant d'un gouvernement qui établit en principe qu'on a le droit de se séparer de tout pouvoir qui ne vous plaît pas?

Soit dit en passant, si le Sud réusât à s'assurer une existence nationale indépendante, il abandonnera immédiatement le principe en vertu duquel il veut que chaque Etat soit libre de se séparer des autres lorsque cela lui convient. Les hommes de réflexion sont partout d'accord là-dessus, c'est que cette faculté détruit toute autorité stable, et la mine dans son existence même. Nous avons vu à Corinthe, après la bataille de Shiloh, un exemple frappant des déplorables conséquences que peut amener le principe de h sécession, élevé à l'état de doctrine. Les autorités de TArkansaS) alarmées de la force de l'armée fédérale qui se trouvait dans leur voisinage, eurent la prétention d'exiger à cette époque que toutes les troupes fournies par leur Etat rentrassent chez elles pour protéger leur territoire. Le général Hindman, qui commandait le contingent de l'Arkan* sas, penchait en faveur de cette mesure, mais le génénd

Beauregard, cooimandant en chef de l'armée de l'Ouest, ne voulut pas en entendre parler. L'a^taiion était à son comble dans l'armée, et une révolte paraissait imminente. La conduite résolue du général Beauregard, qui menaça de faire fusiller le premier homme qui chercherait à quitter les troupes sous son commandement, sauva certainement l'armée du Sud d'une destruction complète. En effet, si on avait permis aux troupes d'un Etat de retourner chez elles pour protéger leurs foyers, il aurait fallu le permettre à toutes. Chacun le comprit bientôt; dès lors on adopta les mesures les plus énergiques contre toute idée pareille, et elles furent couronnées de succès. La surveillance exercée sur la presse était si rigide, que pas un journal, à ma connaissance du moins, ne parla de cette affaire, qui avait menacé de dissolution l'armée entière des rebelles.

Mais je reprends le récit de notre course à travers les montagnes du Gumberland. Nous avions fait à peu près trente milles ce jour-là. Le soir venu nous filmes obligés de chercher encore une fois un abri au milieu des rochers ; ce parti nous paraissait le plus sûr puisque nous ignorions i quelle espèce de gens nous avions eu affaire dans le courant de la journée.

Enfin, le 4 juin, après un détour de dou^e milles environ, destiné à dérouter ceux qui auraient pu nous suivre, nous atteignîmes la demeure de mon ami. Je n'essaierai pas de décrire l'accueil mêlé de larmes et de joie que lui firent sa mère et ses deux sœurs, ni l'orgueil avec 1 son bon vieux père serra dans ses bras ce soldat.

dans lequel il reconnaissait son fils. Mon coear étôt plein des émotions les plus vives. Je pensais i ma mère, à ma tendre mère qui n'avait pas entendu parler de moi depuis plus d'un an, qui me croyait mort et me pleurait peoi* être, ou qui était elle-même descendue dans la tombe minée par la douleur que lui causait la perte de son premier-né. Je pensais à mon respectable père, dont si souvent les oonseils m'avaient fait défaut lorsque j'en avais le plus besois, à mes chères sœurs, à mon petit frère, qui certainooseat se demandaient chaque jour si leur grand frère vivait encore et reviendrait une fois.

Après avoir fait aussi l'accueil le plus cordial à l'étranger qui leur ramenût leur fils blessé, mes hôtes mirent à ma disposition tout le confort que leur modeste habitatioa pouvait offrir, sans se douter nullement que je fusse en fuite et en chemin pour aller rejoindre les Yankees, ni même que leur fils eût déserté. Pour la première fois depuis bien des mois, j'éprouvai un sentiment de douce sécurité. Cependant mes hôtes étaient tous sécessionistes, et s'entretenaient constamment du succès certain de leur cause ; il fallait donc encore cacher mes sentiments et mes projets.

Le lendemain de notre arrivée, le pauvre blessé se mit au lit et ne s'en releva plus. Les fatigues du voyage, agissant sur un corps affaibli par la blessure, déterminèrent une inflammation de poitrine qui, en peu de jours, mit fin à sa vie. Je veillai à son chevet, je lui prodiguai tous mes soins, je lui dis tout ce que je savais d'un monde meilleur, essayant de me rappeler les pieuses paroles que j'avais en-

tendues dans mon enfance, lorsque mon père, en qualité de pasteur y était appelé auprès des mourants. Je n'avais pas beaucoup d'expérience dans la manière d'enseigner les grandes vérités, mais 'je savais qu'il y a un Nom au-dessus de tout autre nom, et je lui en parlai du mieux qu'il me fut possible. Le 12 juin mon pauvre camarade passa dans la sombre vallée.

La cérémonie funèbre était à peine achevée, qu'il arriva une lettre de l'autre frère, racontant comment il avait été obligé de reprendre contre son gré du service pour une année, mais annonçant que néanmoins il serait bientôt de retour à la maison. Il n'était pas arrivé lorsque je quittai ces braves gens, et je crains qu'il n'ait pas réussi à réaliser son projet.

Quant à moi, je n'avais plus qu'un pas à faire pour être libre; ce pas, c'était de gagner les lignes des fédéraux, de prêter le serment de fidélité et de me procurer un passeport. Mais comment y parvenir? Si les autorités fédérales soupçonnaient que j'eusse été au service des rebelles, me permettraient-elles de prêter le serment et de poursuivre mon voyage? Je l'ignorais, mais ce que je savais bien, c'est que jamais les officiers de l'armée confédérée ne se seraient rendus coupables d'une aussi absurde imprudence. Jugeant des autres par eux-mêmes, ils mettaient peu de confiance dans ce simple fait que Â. ou B. eût juré ceci ou cela, et le surveillaient aussi soigneusement après qu'avant. Le Nord devrait savoir que les serments prêtés par les homnues du Sud, devant les prévôts de l'armée, dans les villes

récemment reconquises, telles queMempbis, Nashville, etc.^ ne sont point considérés comme valables. Les sécessionistes les prêtent parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement, mais avec la réserve mentale que, dès que les intérêts de leurs Etats Texigeront, ils seront quittes de leurs obligations. Je conviens que ce que j'affirme ici n'est pas très-moral, et j'aurais peut-être quelque peine à en fournir la preuve ; cependant, d'après ce que j*ai entendu dire une vingtaine de fois dans plusieurs localités du Sud, je suis convaincu que je n'avance que la vérité.

Un incident qui survint vers le 20 juin fut sur le point de mettre obstacle à ma fuite, et cependant il finit par en assurer la réussite. Je m'étais rendu achevai, sur mon brave Sélim, au village de Mac Minnville, situé à quelques milles de l'endroit où je séjournais, dans l'espoir d'obtenir quelques renseignements sur l'armée fédérale ; je désirais savoir où elle était, et dans le cas où elle ne serait pas éloignée, j'aurais cherché à combiner un plan pour essayer de passer ses avant-postes sans exciter de soupçons. J'avais laissé Sélim à Thôtel, lorsque, à la stupéfaction de tout le village, le général fédéral Dumont et toute sa cavalerie y arrivèrent au galop. Un de ses hommes s'étant pris de passion pour mon cheval, l'emmena, sans mon consentement, cela va sans dire, mais encore à mon insu. Ma seule consolation, c'est que mon noble coursier allait dorénavant faire son service pour la bonne cause, et le meilleur souhait que je puisse faire à son endroit, c'est qu'il soit appelé à porter quelque brave officier des Etats-Unis et qu'il foule

un jour aux pieds avec lui le dernier ennemi de notre à jamais glorieuse Union.

La cavalerie quitta la ville quelques heures plus tard, mais non sans y avoir planté lYtendard de TUnion, et sans . avoir fait flotter au vent les étoiles et les bandes. Cependant, peu de jours après, un escadron de la cavalerie de Morgan arriva à son tour et coupa la hampe du drapeau ; Tua des soldats roula Tétendard et le plaça derrière sa selle, chaicgeant les gens de l'endroit de faire savoir au général Dumont oti il pourrait le ravoir s'il lui en prenait fantaisie.

Je quittai le village peu après les troupes fédérales, mais je me dirigeai dans une direction tout opposée et avec un plan arrêté dans mon esprit. Je restai trois jours encore avec mes amis de la ferme, puis je sellai le cheval qui me restait en avertissant la famille que je ne reviendrais pas de quelque temps ; je pris la direction de Mac Hinnville, et, l'ayant traversée, je poussai droit sur Murfreesboro, qui était alors occupé par les forces de l'Union. Interpellé par les sentinelles à un mille de la ville, je leur dis que je désirais voir l'officier qui commandait. Les factionnaires me permirent d'avancer et m'indiquèrent où je pourrais le trouver. Ils connaissaient moins que moi les ruses du Sud, sans cela ils ne m'auraient pas permis de pénétrer seul dans la ville. Dés que j'eus découvert l'officier que je cherchais, je lui expliquai qu'un cavalier de l'armée fédérale s'était emparé de mon cheval à Mac Minnville quelques jours auparavant et que je désirais vivement le ravoir. Il me ré-

pondit qu'il ne pouvait me fournir aucun moyen de rentrer dans ma propriété, à moins que je ne consentisse i prêter serment de fidélité aux Etats-Unis. Je n'y fis pas d'objections; j'eus, cependant, Fair d'hésiter un peu, afin de ne pas parattre trop différent de la masse des cultivateurs de ces contrées ; mais, tout en ayant l'air d'hésiter, j'éprouvais une si grande joie que bien certainement elle dut se trahir quelque peu lorsque j'apposai ma signature au bas de la formule de serment que voici :

— « Moi î A — B — je jure, sans aucune réserve mentale et évasive, que je soutiendrai la constitution des Etats-Unis et les lois faites pour l'appuyer ; je jure de ne pas prendre les armes contre les Etats-Unis, de ne donner ni aide ni secours , de ne fournir aucune information ni directement ni indirectement, à qui que ce soit appartenant aux Etats dits confédérés, qui sont maintenant ou qui pourraient être en révolte contre les Etats-Unis. Que Dieu me soit en aide pour tenir ce serment li — Sur l'autre côté du papier se trouvait un passeport militaire délivré par le lieutenant-colonel Parkhurst, gouverneur militaire de Murfreesboro. Je me considérais comme entièrement dégagé de toute obligation envers les Etats confédérés, depuis le moment où ils m'avaient libéré du service à Corinthe par suite de mes blessures. J'avais le sentiment que je venais d'accomplir un acte solennel en prêtant ce serment, car je n'ai jamais tenu pour chose de peu d'importance d'en appeler à Dieu sous cette forme J'avoue que je ne comprends pas comment tant de braves gens sont parvenus à tranquil-

User leur conscience en violant le serment qu'ils avaient prêté d'être fidèles à la constitution des Etats-Unis. Je connais, il est vrai, les arguments dont ils font usage pour se défendre, je les ai souvent entendus. Le irpurov ^teu^oç, comme aurait dit mon excellent professeur Owen à l'académie libre, c'est-à-dire Terreur fondamentale qui forme la base de l'aberration sécessioniste, c'est la doctrine qui consiste à établir le Drot^ absolu et primordial des Etats : i Je dois fidélité à mon Etat, et, lorsque cet Etat me le commande, je dois obéissance aux Etats-Unis, » tel est le principe qui dirige les principaux chefs, et qui peut donner la clef de la conduite de plus d'un homme respectable d'ailleurs qu'on a vu résister à la séparation jusqu'à ce que l'Etat auquel il appartenait ait été gagné par la rébellion. Toutes les fois qu'un Etat avait décrété la sécession, ces gens-là cédaient et tout le peuple faisait de même.

Us ajoutent, pour appuyer cette erreur fondamentale, que le Sud est engagé dans une révolution et non dans une rébellion, et que le droit de se révolter est reconnu par ces mêmes Etats du Nord qui luttent maintenant pour le réintégrer de force dans une Union qu'il déteste comme une tyrannie. Us prétendent que, si nous admirons nos ancêtres pour avoir refusé le serment de fidélité à la couronne britannique, nous n'avons pas le droit de condamner le Sud lorsqu'il refuse obéissance à une Union déjà dissoute de fait. Mais en admettant même cet argument et en supposant encore qu'on puisse faire abstraction de la dissemblance des deux cas, et du fait que l'Union, quoi qu'on en dise,

subsiste encore, jamais on ne pourra justifier les prinei^ paux meneurs de la sécession d'avoir violé individueliement leur serment. Ils ont juré de maintenir la constitution des Etats-Unis , précisément au moment où ils méditaient de la détruire ; quelques-uns même ont prêté serment en qualité de membres du Congrès ou comme fonctionnaires du pouvoir central, afin de guetter la meilleure occasion de renverser le gouvernement. Disons toute la vérité, -* et c'est ici une tache dont ces misérables conspirateurs ne pourront jamais se laver ; — ils ne reconnsdssent pas la sainteté du serment, et ne se font aucun scrupule de violer les engagements qu'ils prennent sous l'invocation de ce qu'il y a de plus sacré dans le ciel. Les hommes du Sud n'ont pas craint de considérer comme nul le serment de fidâité et d'obéissance qu'ils avaient prêté à leur pays tout entier pour faire passer, en première ligne, les intérêts et les droits de leurs Etats respectifs. Le mot de jésuitisme n'est-il pas devenu une injure sanglante, n'est-il pas de^ venu le symbole des réserves mentales, parce que le jésuite tient pour nul le serment qu'il a prêté à son pays devant Dieu, lorsque les intérêts de son ordre l'exigent ? La fidélité à l'Etat passant avant le serment de fidélité prêté à la nation tout entière ; — n'est-ce pas là une nouvelle appUcation du vieux principe jésuitique?

Ce n'est pas à moi de juger bon nombre d'hommes excellents, des chrétiens même qui se sont laissé entraîner dans la rébellion en dépit du serment qu'ils avaient prêté à la nation; mais je crois que nous pouvons et que noua

devons juger l'acte en lui-même sans nous préoccuper de ceux qui y ont pris part. Si les serments nationaux, comme tous les serments en général , ont une valeur queleonque, la rébellion du Sud n'est pas seulement une trahison; mais, dès son origine, elle a été marquée au coin du parjure. Son enfance a été t revêtue de malédiction comme d'une robe » et un Dieu juste ne peut consolider un pouvoir qui a débuté par le parjure.

Après avoir prêté le serment dont j'ai donné la formule plus haut, jVertis l'officier qu'il y avait de sept à dix mille hommes de cavalerie rebelle à Chattanooga, et que, s'il ne faisait pas bopne garde, il risquait fort d'être, un beau matin, victime d'une surprise.

Ayant ainsi accompli un premier acte de patriotisme qui s'accordait avec le serment que je venais de prêter, j'allai à la recherche de Sélim. Impossible de le trouver à Murfreesboro; j'y renonçai donc, craignant de perdre inutilement mon temps et de retomber au pouvoir des rebelles. J'étais d'ailleurs trop heureux d'avoir échappé au danger pour ne pas foire volontiers ce sacrifice à mon pays, et je ne songeai plus qu'à tourner mes pas vers la demeure paternelle. Je me rendis à Nashville le 28 juin avec des sentiments bien différents de ceux qui remplissaient mon cœur, lorsque j'en étais sorti quatre mois auparavant dans l'arrièregarde de l'armée en retraite du général Johnson Alors, je dois en convenir, un peu enivré et ébloui par Texcitation que produit le service dans la cavalerie, j'étais entraîné dans une cause que je détestais, je m'éloignais de mes

amis, et, aux yeux du vulgaire, je paraissais m'identifier chaque jour davantage avec ia rébellion. Maintenant j*étais libre de toute entrave, je tournais mes pas du côté de ma demeure si longtemps abandonnée, et j'avais au cœur un désir qui devenait chaque jour plus intense, celui de vemr en aide à mon pays dans la lutte sanglante dans laqudle il est engagé.

 Nashville, j*eus le plaisir de retrouver cet ami de mon père, qui avait eu tant de bontés pour moi pendant ma maladie, et de lui exprimer encore une fois ma reconnaissance. Je ne demanderai pas au lecteur de me suivre pendant mon voyage à New-York par Louisville et Cincinnati ; je ne décrirai pas non plus mon arrivée à la maison, la joie, les larmes de mon père, de ma mère, de mes sœurs, de mon frère, qui retrouvaient enfin parmi les vivants, celui qu'ils avaient cru au nombre des morts.

L'histoire de ma vie au milieu des sécessionistes est maintenant terminée. Dans les pages qu'on vient de lire, mon but n'a pas été seulement de raconter mes aventures personnelles; j'ai voulu aussi fournira mon malheureux pays quelques renseignements importants dont j'espère qu'il saura tirer profit. J'ai voulu lui donner une idée de la manière infernale dont le Sud foule aux pieds les droits des individus, de l'ardeur, de la résolution que le peuple entier du Sud sait apporter dans la lutte pour la rébellion ; des ressources immenses que les rebelles possèdent, soit en armes, soit en hommes, et du despotisme qui concentre ces forces et en dispose. J'ai voulu montrer les conséquen-

ces déplorables du système de guérillas organisé et sanctionné par les lois des sécessionistes, mais en même temps faire comprendre la supériorité incontestable du Sud dans chacune des branches du service militaire; j*ai voulu faire sentir aussi Pimportance de mettre un frein à la liberté de la presse en temps de guerre; attirer, enfin, l'attention sur l'influence démoralisante que peut avoir pour un peuple la violation du serment et l'habitude de considérer les intérêts de sa localité comme plus importants que ceux du pays tout entier. Tous ces faits, s'ils étaient connus et estimés à leur juste valeur, devraient faire réfléchir . le Nord et le pousser à considérer la lutte désespérée dans laquelle il est engagé comme bien plus terrible qu'il ne l'a cru jusqu'à présent. Si j'atteins ce but, 1q temps que j'ai passé dans le Sud n'aura pas été perdu, et le travail que je livre au public ne sera pas sans utilité.

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