‹ Treize Mois Dans L'armée Des Rebelles: Aventures D'un Engagé Volontaire Malgré LuiChapitre 6 sur 7 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Service dan* les hApItanx.

Les blessés arrivaient en foule, mais ils étaient si épuisés p«r la perte de leur sang, par les secousses des chariots de transport et par les intempéries de cette terrible nuit, que pour beaucoup d'entre eux il n'y avait plus d'espoir de guérison.

Autrefois, alors que j'étais au collège (académie) de New- York, j'avais suiviies hôpitaux, et fréquenté lescoursdemédecine. J'avais ainsi acquis quelques connaissances des blessures H de la manière de les soigner. Je me sentais un goût particulier, je dirai même une sorte d'aptitude pour ce genre d'occupation ; aussi je me décidai vite à profiter de mes études pour me créer une carrière momentanée et appropriée aux circonstances.

Mon premier désir fut de consacrer mes soins aux hommes de la compagnie que j'avais commandée lors de notre retraite de Nashville. J'allai à leur recherche et les trouvai à

ne

une petite distance de Corinthe. Dès que je les eus découverts, je me hâtai de les faire transporter dans un hôpital qu'on avait établi dans une église encore en construction. Là je me dévouai à les soigner du mieux qu'il me fut possible.

Dès le lendemain du jour où je les y avais installés, le docteur J.-C. Nott, cbirar^en eh dîéf de la division de rOuest de l'armée confédérée, me nomma aide-chirurgien dans son état-major. Le nombre des chirurgiens n'était rien moins que suffisant pour les besoins ; aussi on comprend que les modestes talents dont j'avais fait preuve en pansant les blessés suffirent pour me valoir cette distinction. Le samedi suivant, 12 avril 1862, j'obtlns|en réifKm dettes blessures, mon congé de l'armée en termes fort honim» Mes, mais je conservai ma place d'aide-chirurtpen à titre d'employé civil. Pendant les dix jours que je passai à€iH rinthe, la ville ressembla à un véritable Aceldama^\Aeiii qu'on usât de tous les moyens possibles pour sauver la vie des blessés et soulager leurs souffrances. Plusieurs ééi meilleurs chirurgiens civils du Sud arrivèrent à temps pour rendre de précieux services aux chirurgiens de l'armée, et les seconder dans l'accomplissement de leurs pénibles devoirs. Parmi ceux-là on peut mentionner Surrell, de la Virginie, Hargis et Baldwin, du Mississipi, Richardson, de la Nouvelle-Orléans, La Fressne, de l'Alabanaa, et plusieurs autres également de renom. Dans le courant de la semaine qui suivit la bataille, les blessés nous arrivèrent par centaines, et nous filmes réellement surchargés de be-

sogne. Il était impossible de donner, comme il l'aurait fallu, des soins immédiats et continuels à plus de 5000 blessés ; aussi nous nous vîmes dans la nécessité de pratiquer un plus grand nombre d'amputations que ce n'eût été nécessaire si nous avions pu panser les blessures au premier moment. J*ai vu bien des blessés qui, pour avoir été exposés au froid et à l'humidité , arrivaient à l'hôpital atteints de gangrène. Dans ce cas, tout délai mis^à l'opération pouvait être funeste, et, d'un autre côté, l'amputation était presque aussi dangereuse, vu que bien souvent elle produisait le tétanos. Sur dix amputés, huit en moyenne succombaient. Pendant cette même semaine, la mortalité, à Corinthe, s'éleva à cinquante hommes par jour. Si les chirurgiens, pris ea masse, remplissaient leur devoir avec un zèle, un dévouement et un talent remarquables, il se trouva parmi eux quelques jeunes gens qui, probablement, venaient à peine d'achever leurs études, et qui pratiquèrent des opérations difficiles avec l'assurance et l'aplomb de praticiens consommés, sans aucun égard pour la vie ou les membres de leurs patients. Au bout de quelques jours des érésypéles se déclarèrent et plusieurs malades en moururent. Des pneumonies, des fièvres typhoïdes, des rougeoles sévirent à leur tour, et Corinthe ne fut bientôt plus qu'un vaste hôpital. Dès que la chose fut possible, on dirigea sur Columbus, Okalona, les Eaux de Lauderdale et d'autres endroits les malades en état d'être transportés , et nous nous vîmes ainsi un peu soulagés dans nos labeurs. Mais ce qui nous fut d'un grand secours, ce fut l'arrivée d'un détachement de gardes-

malades femmes. Leur présence transforma tout, comme par encbantement. L'ordre succéda au chaos, et, ^npia d'heures » le zèle intelligent de quelques dames dévouéfss produisit partout la propreté et le bien-être, et fit que cha^ cun se sentit à Taise. Un exemple frappant de l'heureuse influence que peut avoir la présence d'une lemme swr la nature la plus rebelle se produisit à l'hôpitied auquel j'élUds attaché. Un de ces robustes et incultes pionniers de nos frontières reculées avait eu le bras cassé et manifestait sans cesse sa mauvaise humeur par des imprécations mêlées d^ blasphèmes à l'adresse des médecins et des infirftiiers ; mais lorsque un de ses camarades se permettait une parole grossière devant une des t sœurs^ t il le gourmandait vertement : « Comment, lui disait-il, peux-tu être assez mal appris pour te permettre de jurer en présence de ces dames ? « Honneur à ces femmes dévouées qui, bravant le dangeret la maladie, ont su, à la suite de cette sanglante bataille, faire tous les sacrifices possibles pour soulager les souffrances des blessés et des malades.

Qu'on me permette d'interrompre un moment mon récit pour rappeler quelques incidents curieux survenus au milieu de cette lutte terrible dont je viens de raconter les faits principaux. Je signalerai avant tout un trait décourage des plus héroïques, si on ne préfère le qualifier de stoïcisme poussé jusqu'à la folie. Le brigadier général Gladden, de la Caroline du Sud, sous les ordres du général Bragg, avait eu le bras gauche fracassé par une balle dès le premier jour de la bataille. Son chirurgien d'état-major opéra à la

hâte l'amputation du membre sur le champ de bataille môme. Au lieu 4e se retirer derrière les lignes pour se faire soigner, le général remonta à cheval malgré les représentations de son état^^ajor, et continua à exercer son commandement. Le lundi suivant, il passa la journée entière à cheval, le mardi il se rendit, toujours à cheval, à Corinthe, à vingt milles du champ de bataille, et continua à y remplir ses fonctions d'officier supérieur. Le mercredi on jugea qu'une seconde amputation près de Tépaule était devenue nécessaire. Le général Bragg, instruit de la chose, envoya un de ses aides de camp au général Gladden pour lui demander s'il ne désirait pas être déchargé de son commandement. Â cela il fit la réponse suivante : « Faites mes compliments au général Bragg, et dites-lui que le général Gladden ne renoncera à son commandemeat qu'au moment où on le mettra dans son cercueil, i En dépit des remontrances de ses amis et des injonctions du chirurgien, il persista à demeurer debout, à recevoir des dépêches, à donner des ordres jusqu'au mercredi après midi. 11 fut alors saisi d'une attaque de tétanos qui l'emporta «n quelques minutes. Triste fin pour un homme qui possédait des talents incontestables, et était doué de beaucoup de noblesse de caractère.

Deux jours plus tard, le 11 avril, un meurtre eut lieu, meurtre sanctionné par les lois de la guerre, mais qui n'en est pas moins pour cela un acte vraiment odieux. Jl prouve, une fois de plus, tout ce que la rébellion entraîne d'atrocités avec eUe« et le daqger qu'on court dans le Sud

en y témoignant la moindre sympathie pour la cause de TUnion. Dans le Nord on applaudit au patriotisme, là-bas on le punit comme un crime.

Voici le fait : lorsque les rebelles levèrent des corps de volontaires dans l'Etat du Tennessee, deux frères du nom de Rowland s'engagèrent. Ils avaient un frère plus jeune» William Rowland, qui se trouvait être partisan de TUnion. Ce dernier refusa de s'enrôler» mais on se saisit de lui et on l'incorpora de force dans l'armée. Il protesta contre la violence exercée sur lui. On ne Técouta pas. Il déclara alors qu'il déserterait à la première occasion, décidé à ne pas combattre pour une mauvaise cause et contre le gouvernement légitime. On fut inexorable, on l'arracha à sa famille, et on le dirigea vers le théâtre de la guerre. Au combat du fort Donelson, Rowland échappa à ses persécuteurs dés le second jour de la bataille, et rejoignit immédiatement l'armée de l'Union. Bien qu'appelé désormais à se battre contre ses propres frères, il sentit qu'il était dans le vrai et qu'il se sacrifiait pour un noble but.

A la bataille de Pittsbourg, il fut fait prisonnier par le régiment même dont il avait fait partie. Dès ce moment^ il ne pouvait plus avoir de doute sur le sort qui l'attendait. Pendant le trajet à Corinthe, plusieurs de ses anciens camarades, et parmi eux ses deux frères, essayèrent de le massacrer. L'un de ces derniers était sur le point de lui passer sa baïonnette au travers du corps, lorsque l'escorte parvint à le sauver. Trois jours après celui où l'armée était rentrée à Corinthe, le général Hardee, dans la division duquel était le régiment

qtit recoitealssait Rowhind cMnme un dëserteur, donni l'ordre défaire fàsiHer cet homme* Le général (et j'espière que C6 fut par quelques remords de conscience) ne se soucia fMiâ d'assister lui-même à TexécuUon de Tordre qu'il avilit donné, et chargeai le^néral Claibourne de le remplacer. A qaatre heures de Taprès-midi, dix mille hommes de troupes du Tennessee furent disposés en deux lignes parais lèiës faisant front l'une tontre l'autre , à trois cents yards ck diistanee. Le condamné, entouré d'une garde prise dans son ancien ré^ment et désignée pour le fusiller, s'avança d'un pas feroie dans l'espace laissé libre entre les troupes. Là, OM avait creusé sa fesse, et un cercueil de sapin noirci étail posé à côté. Aucun ministre de la religion ne s'offrit pour diriger ses pensées vers un Sauveur miséricordieux, et je ei^ains qu'il ne fClt bien mal préparé à entrer dans l'éternité qui allait s'ouvrir pour lui.

On k*t la sentence^ de mort, et on demanda au condamné s'il avait quelque excuse à faire valoir qui pût motiver une commutation. Alors, d'une voix forte et assurée qui retentit au milieu des masses qui l'entooraient, il prononça les paroles suivantes : f Camarades, soldats du Tennessee, on m'a burcé à entrer dans l'armée du Sud contre ma volonté et centre ma conscience. J'avais déclaré que je déserterais à la prettiére occasion, et je l'ai fait. J'ai toujours été partisan de l'Union, je ne m'en suis jamais caché, et je me suis joiiA à l'armée de l'Union pour faire tout le mal que je pourrais aux confédérés. Je (^ois que la cause de l'Uniofi est une cause juste et qu'elle triomphera. Vous ne pou*

Tez me tuer qu'une fois , et je ne crains pas de moorif pour la tM)nne cause. Je ne vous demande qu'one grice, c'est de faire savoir à ma femme et à ma famille que je soii mort sans faiblir, fidèle à mes principes jusqu'au bout. J'ai deux frères dans vos rangs ; ils me tueraient de kors propres mains, s'ils le pouvaient. Je leur pardonne, et maintenant visez-moi bien au cœur; que ce soit vite lait! >

Telles furent ses paroles. Elles dénotaient beaucoup d'énergie et de courage, et avaient presque l'air d'un défi. Je me les rappelle comme si je venais de les entendre. D n'était pas besoin d'un grand effort d'imagination pour me mettre à sa place. Si j'avais en effet réussi à m'échapper, et qu'on m'eût repris, mon sort aurait été le sien. Quoique je visse ce qu'il en coûtait de déserter, je n'en étals pas moins résolu à tenter une évasion, et cela le plus M

Lorsque Rowland eut fini de parler, il ôta son chapeau, son habit, sa cravate, et, posant sa main sur son cœur, il dit : « Visez ici ! t Un sergent s'avança pour lui lier les mains et lui bander les yeux. Il demanda de conserver les mains libres, mais on ne lui accorda pas cette faveur. Lorsque le mouchoir fut attaché sur ses yeux, il s'agenouilla sur son cercueil, pria quelques minutes, puis il déclara qu'il était prêt. Le lieutenant commanda : c Feu ! » et vingt-quatre fusils, dont la moitié étaient chargés à balles, furent déchargés sur lui. Dès que la fumée sefut dissipée, on aperçut le corps du malheureux qui était tombé à la renverse. 11 ne bougeait plus; quelques balles lui

avaient traversé la tête, d'autres Tavaient frappé au cœur. On jeta son corps dans le cercueil, et les mêmes hommes qui Tavaient fusillé Tenterrèrent. Tel fut le sort du patriote du Tennessee. Son sang sera redemandé à ceux qui ont fomenté la rébellion. Le général Hardee a dit plus tard, lorsqu'on lui raconta cette scène : c Je crois vraiment que cet homme était devenu à moitié fou, à force de 's'appesantir sur ses griefs imaginaires. Son exécution était nécessaire, afin d'empêcher d'autres de déserter comme lui ; mais pour tout l'or du monde je n'aurais pas voulu y assister. >

Général ! êtes-vous bien sûr que les griefs de cet homme fussent imaginaires?

Ce spectacle ne fit que m'affermir dans la résolution que j'avais prise de me séparer de l'armée du Sud, dès que je pourrais obtenir ma solde qui ne m'avait pas été payée depuis plusieurs mois. Je ne pouvais pas en effet entreprendre sans ressource aucune un voyage de plusieurs centaines de Biilles, pendant lequel je risquerais à chaque instant de réveiller les soupçons de tous ceux que je rencontrerais. Mais l'ofiGicier payeur n'était pas en fonds, et, bien qu'il approuvât et appuyât de sa signature le compte que j'avais dressé, il prétendait qu'il fallait que j'allasse à Richmond pour toucher la somme due. Je n'avais pas de quoi faire le voyage de Richmond, et j'étais décidé à conserver mes chevaux, dont deux m'appartenaient, pour m'aider dans ma fuite. Je fus donc forcé de continuer, pendant quelque temps encore, à occuper ma place d'aide-chirurgien.

Le 17 avril, le chirurgien en chef, i Uétat*m^or duquel j'étais attaché, quitta Corinthe pour se revdre à Uobik, c'est-à-dire à près de tr ds cents milles de distance» aiv^c un convoi d'environ quarante blessés. Je partis avec lui. Le voyage, déjà fatigant pour nous, fut excessivement pénible pour les blessés, vu qu'ils étaient entassés dans des vr()gons sans ressorts et qu'il faisait très*chaud..Nous fOtmes obligés de laisser quelques-uns de nos hoaimies aux soins de médecins que nous trouvâmes eh chemin, parce qu'Us étaient incapables de supporter plus longtemps le cahotiemftiit jdes wagons. Nous avancions lentement de station en station, nous arrêtant pour prendre des provisions^ que les citoyens que nous rencontrions sur notre route noue apportaient en abondance et sans rémunération. Partout où nous nous arrêtions assez longtemps pour que les gens du pays eussent le temps de se rassembler, la foule accourait pour nous venir en aide. Les dames nous offrait des fleurs, des gelées et des gâteaux pour les pauvres blessés ; les hommes, des provisions d'une nature plus substantielle. Un vieux monsieur riche, nommé Martin, habitant les Eaux de Lauderdale, envoya un char entier de provisions. Cette abondance de choses offertes volontairement est un indice des sentiments des masses dans le Sud en faveur de la cause à laquelle- elles se sont vouées cœur et âme.

Après deux jours et demi de voyage, nous . atteignîmes Mobile, et nous trouvâmes à la gare nombre' de damesavec leurs voitures prêtes à emmener les blessés dans un hôpital vaste et bien aéré, où Ton avadt préparé» tout le ,né-

cessaire et le confort possibles. De nombreux domesti* ques étaient mis à notre disposition pour porter ceux qui, trop gravement atteints, ne pouvaient supporter le mouvement delà voiture. Tout ce qu*on put inventer pour le bien-être de ces pauvres gens fut mis en œuvre : eau en abondance, vêtements propres, nourriture saine, sourires ou larmes sympathiques, conversations pieuses, livres religieux, rien ne manqua-

Après m'être assuré que nos hommes seraient bien soignés, je me mis à la recherche des moyens de m'échapper de Mobile sur la flotte qui bloquait le port, dans le cas où je ne pourrais pas obtenir ma solde pour retourner chez moi par terre ; mais tout ce que je vis ne contribua guère à m'encourager. 11 y avait environ 4000 hommes de troupes dans la ville et aux alentours. Le fort Morgan avait une garnison considérable, et il était difficile de sortir tant que la flotte de l'Union était au large. Je renonçai donc à mon projet qui me parut irréalisable pour le moment.

Au point de vue commercial, Mobile était une ville morte ; il ne s'y faisait aucune afl'aire ; plusieurs magasins étaient fermés, et l'aspect des rues était triste. L'arrivée d'un navire qui avait su passer à travers la flotte de blocus,^ et qui apportait de la Havane du café, des cigares, etc., oe produisit dans la ville qu'une animation momentanée. Ces arrivées étaient assez fréquentes pour n'avoir plus le charme de la nouveauté. Je ne crois pas toutefois qu'on puisse adresser, au sujet de l'inefficacité du blocus de Mobile, des reproches soit aux chefe du ministère à Washing'on, soit

aux commandants de l'escadre. La côte, en effet, est en cet endroit dentelée de caps formant des baies profondes, et les cours d*eau navigables y sont nombreux , de telle sorte que ce ne serait qu^avec un cordon de vaisseaux rapprochés les uns des autres, et à proximité du rivage, qu'on pourrait empêcher les sorties et les entrées.

L'incident que je viens de citer fournit une preuve nouvelle de la surveillance rigoureuse exercée sur la presse dans les Etats confédérés. Les journaux de Mobile ne firent aucune mention de cette arrivée, quoique tout le monde en fût informé. Au commencement de Tannée, les feuilles du Sud se vantaient beaucoup du nombre des navires qui forçaient le blocus ; ils donnaient leurs noms, indiquaient leurs cargaisons et l'endroit où ils avaient débarqué. Mais, depuis quelques mois, on avait défendu de donner ces avis, et l'on ne peut nier que c'était agir fort sagement. Depuis longtemps, aucun journal du Sud, à ma connaissance, ne mentionnait les importations de canons ou d'autres objets, si ce n'est par des phrases ambiguës dans lesquelles on déguisait plutôt qu'on n^indiquait le moment et l'endroit des

Je retournai à l'hôpital, sentant que mon existence y était rivée pour quelque temps encore. Là, je fus témoin d'un fait qui me paraît digne d'être mentionné, et qui prouve la puissance de l'enthousiasme populaire. Un vieux monsieur fort avare, qu'on n'avait jamais vu accomplir un acte de générosité, et qui avait refusé jusqu'alors de la manière la plus péremptoire de répondre aux appels quW faisait à ^

bienfaisance, se sentit poussé malgré lui par le vent qui jBOufflait dans le peuple en faveur des soldats : il vint à l'hôpital, un paquet de billets de banque à la main, et, allant de lit en lit, il remit à chaque blessé un billet de cinq dollars, en répétant avec un sourire forcé et presque convulsif : c Faites<vou8-en du bien, foites-vous-en du bien, mon bon ami ! » Je crains que le pauvre homme ne se fit pas grand bien à lui-même ; son argent ne sortait de ses mains qu'extorqué par l'opinion pubUque.

Le chirurgien en chef, homme aussi estimable dans sa vie privée que distingué dans Texercice de sa profession» me demanda de me rendre à Selma, dans un hôpital sous la direction du docteur W.-P. Reese, clùnirgien en station dans cette localité. Je partis donc le 21 avril pour ma destination, avec vingt-trois blessés confiés à mes soins. Nous atteignîmes la ville le lendemain, après avoir fait cent quatre-vingts milles sur TAlabama. Le voyage par eau avait sensibl^nent amélioré Tétat de mes hommes.

En arrivant, nous trouvâmes de nouveau des voitures qui nous attendaient, prêtes à transporter les blessés dans un hôpital qu'on avait organisé dans une grande école de jeunes filles, admirablement appropriée à ce but, avec de vastes salles à plafonds élevés et très-bien aérées. Une aile de ce bâtiment, contenant une grande salle de musique, fut confiée à mes s(uns. Les malades d'un r^iment en voie de formation occupaient une autre aile. L'école, comme tant d'autres dans le Sud, avait été dissoute par le fiiit de la guerre.

Ici encore, nous f&mes accablés de bontés par les daines de Selma. Du vin, de la gelée, des fraises, des gftteaax, des fleurs nous étaient servis à profusion par de charmantes femmes au doux sourire. J'étais privé depuis si longtemps de la société de femmes comme il faut, que j'appréciais d'autant plus vivement ces aimables attentions. Ces dames étaient si désireuses de contribuer au bien-être de ceux qui avaient été blessés en protégeant leurs demeures, à ce qu'elles pensaient du moins, qu'elles firent apporter un piano dans mon quartier, et que les jeunes demoiselles rivalisaient entre elles à qui nous enchanterait le plus en nous jouant la Marteillaue et d'autres chants patriotiques, entremêlés çà et là de romances parlant de diverses choses, entre autres des promenades au clair de lune dans les bosquets du* Sud, etc., etc. ; mais ma modestie me défendait de croire qu'il y eût là aucune allusion au jeune chirurgien.

Selma est une belle ville, de trois à quatre mille habitants, située sur la rive droite de la rivière de TAlabama. Elle est bâtie sur un plateau uni qui sMtend à quelque distance du bord et s'élève à quarante ou cinquante pieds au-dessus de l'eau. On y arrive par une pente assez rapide. Une des curiosités de Pendroit consiste dans ses puits artésiens, qu'on dit être parmi les plus remarquables du monde entier. Dans la grande rue de la ville, et au point d'intersection de plusieurs autres rues, il y a cinq réservoirs contenant de l'eau qu'on tire de plusieurs centaines de pieds de profondeur, et cela en plus grande quantité qu'il n'en faut pour les habitants. Cette eau est légèrement imprégnée de matières mi-

nérales, elle est agréable au goût, et on la considère comme douée de vertus médicinales. Les habitants de Selma sont remarquables par leur intelligence et la culture de leur esprit, et je n'ai formé nulle part ailleurs dans le Sud des connaissances aussi agréables que dans cette ville. Leur enthousiasme pour la cause des rebelles était devenu chez eux une véritable ûévre, et leurs bontés pour les soldats qui avaient défendu celte cause ne se démentirent pas un instant. Les provisions nécessaires à l'hôpital étaient fournies gratuitement par un comité de l'Association de secours, qui paraissait chagrin que nous ne lui fissions pas plus de demandes. L'adjudant général Cooper, qui visita incognito les hôpitaux du Sud pendant mon séjour i Selma, attesta dans son rapport quelnon hôpital était un modèle par ht propreté qu'on y rencontrait et les soins qui y étaient donnés. Dans une publication qui parut peu de temps après, il lui donna la palme sur tous ceux qu'il avait vus. • Après trois semaines de séjour à Selma, j*o^tins un congé de dix jours pour aller à Richmond tàcb^ d^obtenir ma solde. Ayant pu me procurer un billet de transport du gouvernement, j'atteignis Richmond le 15 mai, très-désireux de trouver le quartier-maître de bonne humeur et en fonds, car de mon succès auprès de lui dépendait la réalisation du projet que j'avais formé d'une prompte évasion. L'argent accomplit souvent ce que l'audace est impuissante amener à bien. Je vis bientôt que je m'^s leurré d-on vain espoir, en partie du moins. Je n'obtins qu'un cinquième de ma solde; on me le paya sans me faire d'obser-

valions, mais on me dit que le quartier-maître de la division de l'Ouest avait des fonds et que c'était à lui de me payer le reste de ce qui m'était dû. Je fis des objections, mais dles ne servirent de rien, et je quittai le bureau de l'officier payeur d'assez mauvaise humeur.

Je me décidai à me venger d'un gouvememoit sans foi, en m'efforçant de recueillir tous les renseignements qui pourraient m 'être utiles à moi ou à mon pays, sur l'état de l'armée rebelle, soit à Richmond même, soit autour de la ville ; mais là encore mes espérances furent déjouées par l'extrême vigilance, et, je dois le dire, par la sage vigilanee des autorités. Mon permis pour entrer dans la ville ne me donnait aucun autre droit; il fallut m'en procurer un second pour pouvoir y rester ; on me le demandait à chaque coin de rue ; puis il en fallait un troisième encore pour quitter la ville, et on ne pouvait en sortir que d'un seul côté.

Quoique je portasse TuDiforme d*aide-chirurgien et que ma casquette fût ornée des lettres M. S., il me fut impossible d'arriver jusqu'à l'armée stationnée en dehors de la ville, ni de suivre le cours de mes observations. De plus, comme on me demandait cinq dollars par jour à l'hôtel Ballard, il fallut me décider à partir si je ne voulais pas mettre ma bourse à sec. Jamais je n'avais si complètement échoué dans mes plans. Je quittai Richmond pour retourner à Selma le 20 mai, me livrant à d'amères pensées sur cette rébellion, qui a>ait débuté par la fraude, qui se continuait en contraignant ses ennemis à combattre leurs propres amis, et qui se refusait à payer le prix stipulé pour ce

service forcé. Plus je réfléchissais, plus j'étais convaincu que jamais je ne recevrais ma solde en entier. La loi sur la conscription, qui avait été mise en vigueur le 16 mai, allait être appliquée d*une manière plus générale et plus rigoureuse encore. Si je retournais à Corinthe auprès du quartier-mattre, il y aurait de nouveaux délais à subir, et en même temps qu'on me paierait en faux-fuyant on m'obligerait à reprendre du service. La pensée que les autorités rebelles' manquaient à tous leurs engagements envers moi afin de m'enlaeer de nouveau dans les fils odieux dont je venais en partie de me débarrasser, me poussait à une exaspération voisine de la folie. Je savais, de plus, que je ne pouvais rester plus longtonps I Selma dans la position que j*y occupais. Les blessés s*y rétablissaient tous ; il n*y restait plus qu'un pauvre malheureux qui n'eut bientôt plus à souffrir des mutilations pratiquées sur lui par ses semblables, et il n'en arrivait pas d'autres. L'opinion publique, à Selma, était tellement surexcitée qu'il aurait été difficile à un bomme en état de porter les armes d'y rester sans rien îtife. Les jeunes demoiselles étaient si enthousiastes dans leur patriotisme, que tous les jeunes gens valides ne pouvaient faire autrement que de s'enrôler. Quelques mois auparavant un monsieur, qui devait se marier, avait refusé d'entrer dans l'armée. Lorsque sa fiancée, charmante fille très-éprise de son futur époux, apprit son refus, elle lui envoya un paquet accompagné d'un billet. Le paquet contenait une crinoline et un jupon de femme, et le billet ces mots, tracés d'une jolie écriture : t Portez-les ou enrôlez-vous ! > 11 s'enrôla.

Quand donc le Nord se réveillera-t-il à la voix du patriotisme pour défendre sa vie nationale, menacée aujourd'hui par rhydre de la rébelUon? Je vois dans des magasins des centaines et des centaines de. jeunes gens faire un ouvrage que des femmes feraient aussi bien qu*eux; je vois un grand nombre d'hommes plus âgés qui se sont enrichis sous la protection de notre gouvernement, qui se lamentent dans leur oisiveté des taxes que la guerre entraîne après elle, et qui, dans leur misérable abaissement, demandent si ce ne sera pas bientôt fini,' aCn que leurs coffres puissent de nouveau se gorger d or .Voilà où ils en sont, tandis qu'on en est à se demander si la rébellion ne va pas les balayer, eu» et leurs richessea, en plongeant le pays dans la ruine et Tanarchie.

Le Nord est eniormiy et son sommeil sçra le sommeil de la mortf de la mort nationale^ si, s animant d'un esprit tout nouveau, il ne sait se secouer de la honteuse torpeur dans laquelle il se complaît.

Page 1