‹ Treize Motets et un Prélude pour OrgueChapitre 1 sur 39 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Au printemps de 1531, l'éditeur parisien Pierre Attaingnant publiait trois livres de musique religieuse destinée à l’orgue. Après un recueil de versets pour la messe et un pour les vêpres ! venaient les Treze Motetz ?, arrangements de pièces vocales polyphoniques. Onze motets sur paroles latines et deux chansons italiennes avaient servi de modèles pour ces transcriptions, auxquelles on avait joint un bref prélude.

Le Benedictus de Févin est la seule de ces pièces pour laquelle l’auteur du motet original soit indiqué. Le titre des autres morceaux d’orgue nous a guidé pour découvrir leur source vocale, et notre recherche a dû se porter sur les pièces diverses, en certains cas nombreuses, que les musiciens du xvI® siècle ont composées sur le même texte. Il fallait choisir entre les sept Aspice Domine imprimés entre 1500 et 1550 environ —sans parler de ceux restés manuscrits ; entre les cinq motets O vos omnes, les quatre Sicut lilium, les quatre Sancta Trinitas d'auteurs différents. Pendant la même période, un motet ,S2 bona suscepimus avait été composé pour le moins par dix maîtres : Claudin de Sermisy, Verdelot, Jachet Berchem, Clemens non papa, Antonio Gardane, N. Gombert, Jean Lhéritier, P. Manchicourt, Matthias Hermann et Andreas de Silva. Lequel de tous ces originaux avait fourni au transcripteur français l’occasion d’exercer son talent ? Bientôt il est devenu clair, à mesure que les sources se découvraient, que les auteurs des pièces d’orgue avaient demandé la plupart de leurs modèles à des compatriotes et à des contemporains.

Les œuvres vocales ainsi transposées ont évidemment compté parmi les plus célèbres du premier tiers du xvi® siècle. Leurs auteurs composent la cohorte des musiciens que tous les poèmes, toutes les descriptions du temps mettent au nombre des plus illustres. L'’organiste de Saint-Maurice d'Angers vers 1530, Jean Daniel dit maître Mitou, écrit dans ses Noëls nouveaulx un long chant où passe le nom de tous les musiciens qu’il connaît : Alexandre (Agricola), Prioris, Josquin, de La Rue, Loyselet (Loyset Compère), « Fevin le propelet », « Richard fort », « Gascoigne », Mouton, « Moullu », de La Fage, Claudin (de Sermisy), etc.® Sept sur huit de nos auteurs sont représentés dans cette liste. Et dans le prologue au Quart livre de Pantagruel (1548), où les musiciens sont classés

1. Ces deux livres ont déjà été publiés par les soins de la Société française de Musicologie (Y. Rokseth, Deux livres d'orgue parus chez Pierre Attaingnant, Paris, Droz éd., 1925). Les Treze Motetz sont foliotés. à la suite de ces deux livres : celui des Magnificat étant folioté de xLI à Lxxx, ils portent donc les chiffres LXXXI à Cxx. On trouvera dans l'introduction de l’ouvrage précité la description de l’extérieur des tablatures.

2. Le terme de motet ne désigne pas uniquement, mais plus fréquemment des œuvres sur texte sacré. Tinctoris définit le motet : «cantus mediocris, cui verba cujuslibet materiae, sed frequentius divinae supponuntur » (Terminorum musicae diffinitorium, Coussemaker, Script., IV, p. 185).

3. H. Chardon, Les Noëls de fean Daniel, Le Mans, 1874, pp. 7-0.

en familles d’après leur âge, ce sont ces mêmes noms qui reviennent. Presque tous nos compositeurs, Obrecht, Brumel, Lafage, Moulu, Gascongne, Loyset Compère, Févin (il nous manque seulement Claudin), y sont groupés autour de « Iosquin des Prez » en un beau parterre et chantent mélodieusement :.

Les organistes de 1531 choisissent donc les prototypes de leurs transcriptions parmi les œuvres les plus réputées. N’hésitons pas à ajouter qu’ils prennent du même coup les plus belles. Qu’un groupe choral mette aujourd’hui à son programme les motets, pour la plupart jusqu'ici non réédités, que nous publions avec leurs adaptations pour orgue, l’Aspice de Lafage, l'O vos omnes de Loyset, le Sancta Trinitas de Févin, le Si bona de Claudin, et l’on pourra juger que ces œuvres égalent les meilleures de la même époque. C’est grâce à cet heureux choix des originaux vocaux que le livre des Treze Motetz l'emporte en intérêt à nos yeux sur les livres de messes et de Magnificat, de toute la distance qui sépare, au début du xvi® siècle, la musique vocale a cappella et les essais de musique spécialement destinée aux instruments.

Ajoutons qu’une raison commerciale n’est peut-être pas étrangère à l’esprit d’Attaingnant quand il choisit les œuvres dont il compose cette tablature. Plusieurs de ces motets ont pour auteurs, sous leur forme originale, des habitués de sa boutique dont il se dispose à publier la musique dans sa grande collection de motets parue en 1534-1535.

Du point de vue du style, on peut distinguer trois groupes parmi ces treize originaux. Huit grands motets dépendent du style d'imitation qui caractérise l’école franco-flamande dans le premier tiers du xvi® siècle. Ce sont les motets de Lafage (n° 1 de la présente publication), Antoine de Févin (n° 11 et vir1), Loyset Compère (n° vi), Claudin de Sermisy (n° 1x), Antoine Brumel (n° x), Pierre Moulu (n° x1), et un Manus tuae Domine fecerunt me que nous n’avons pu identifier (n° v). Les auteurs de ces œuvres ont reçu directement les leçons d’Ockeghem comme Brumel et Loyset ?, ou ils ont subi l’influence de ses élèves personnels, surtout par l’intermédiaire de Josquin des Prés, comme la génération des Févin, des Moulu, des Lafage et des Claudin.

Il est difficile d’imiter Ockeghem. Ses disciples n’ont pas pénétré le secret de sa phrase longue, tendue, d’une puissance architecturale, quoiqu’un peu lourde et dédaigneuse de charmer. Son style ample et la densité de son écriture, il faudrait son génie pour les reproduire. Ce qu’il a laissé à l’âge qui le suit, c’est la conquête achevée du style de contrepoint mélodique fondé sur l’imitation et sur l’indépendance des voix. Josquin, qui allège et clarifie ce style, le rend assimilable. Son motif court, flexible, nettement articulé, s’impose à ses successeurs. On n'oublie plus, après lui, que les ressources de l’écriture homophone peuvent être exploitées dans les compositions les plus savantes, et que la vérité de la déclamation prête au chant une expression insoupçonnée.

La variété que donnent à une œuvre musicale le mélange de l’homophonie et de la polyphonie et l’adaptation des mélodies aux textes font la valeur de motets comme Sancta Trinitas, Aspice, Si bona suscepimus. Les sept originaux connus des motets dont nous formons un premier groupe présentent une alternance de passages en accords et d'épisodes plus alertes, où les voix se divisent en deux masses qui se font écho : alternance qui est

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