CHAPITRE HUITIÈME pb à
En six jours, je me rendis à la montagne de la Tortue, où les Crees s’assemblaient en grand nombre. Après'un mois d'attente, j'y vis arriver Wagetote, marchant au rendez-vous avec soixante hommes. Là nou: nous joignîmes à lui au nombre de‘huit, et nous donnâmes toutes les provisions dont nous pouvions disposer à cet homme et à son parti, qui manquaient de vivres depuis quelque temps. Bientôt nous fûmes réduits aux mêmes privations, et après deux ou trois jours de marche, vingt jeunes guerriers furent choisis pour aller à la chasse des bisons. Wagetote insista pour que je partisse avec eux, mais je refusai. Il revint plusieurs fois à la charge, et enfin, enlevant mon fardeau de mes épaules : « Maintenant, mon neveu, me dit-il, vous pouvez partir ; je porterai vos bagages pour vous jusqu'à ce que vous nous ayez rejoints. » Je n’allai qu’à peu de distance, et j’eus la bonne fortune de tuer un élan. Les Indiens tombèrent dessus comme des chiens affamés ; en peu d’instants, il n’en resta pas le moindre morceau, et cependant la moitié à peine de ceux qui mouraient de faim purent en goûter.
Les vingt hommes détachés rentrèrent de la chasse sans avoir rien tué ; la plupart de mes compagnons devinrent bientôt si faibles que beaucoup restèrent en arrière, hors d'état de marcher. Pendant bien des jours, nous eûmes pour toute nourriture les racines du metushkooshemin, plante alimentaire que les Anglais nomment grass-berry, et les Français pommz blanche. J'étais moi-même presque en défaillance, lorsqu'une nuit, quand tous dormaient, un vieillard, parent de ma femme, vint me réveiller, et glissa dans ma maïn un peu de pemmican (1) qu’il avait soigneusement caché. Ce secours, venu si à propos, me permit d’atteindre la montagne de la Tortue, où il n’arriva guère avec moi que la moitié de la bande de Wagetote ; de ceux qui n'avaient pu
(1) Viande séchée au feu.
nous suivre, quelques-uns vinrent nous rejoindre, plusieurs retournèrent à leurs familles, et l’on n’entendit plus jamais parler de divers autres.
Les Assinneboins et les Crees que nous comptions trouver à ce rendez-vous en étaient partis depuis quelque temps, et en suivant leurs traces nous les rencontrâmes, au bout de peu de jours, revenant de leur expédition ; ils nous racontèrent qu'ils étaient arrivés au village des Mandans au moment où un détachement de Sioux venait l’attaquer. Le chef mandan leur dit au premier ibord : «Mes amis, ces Sioux sont venus ici pour éteindre mon feu, ils ignorent votre présence ; comme ils ne se sont pas mis en marche contre vous, pourquoi votre sang coulerait-il dans notre querelle ? Restez donc dans mon village, vous verrez que nous
sommes des hommes, et que nous n’avons pas besoin de secours :
quand on vient nous combattre à nos portes. » Le village mandan ét entouré d’une palissade de piquets ; les Sioux combattirent tout près pendant la journée entière ; enfin un armistice fut conclu, et le chef mandan, s'adressant aux Sioux, sans sortir de l’enceinte, leur dit : « Quittez le village, ou vous allez voir fondre sur vous nos amis les Ojibbeways qui, s'étant reposés parmi nous tout le jour, sont maintenant dispos et infatigables. » Les Sioux répondirent : « C’est là une fanfaronnade pour déguiser votre faiblesse ; vous n'avez point d’'Ojibbeways parmi vous, et, si vous en aviez des centaines, nous n’en aurions aucune peur, Les Ojibbeways sont peureux comme des femmes; si votre village en était plein, ce serait une raison de plus d’y pénétrer promptement.» Les Crees et les Assinneboins, s’irritant de ces injures, s’élancèrent à l’attaque des Sioux, qui, à leur vue, s’enfuirent en désordre.
Les Ojibbeways, quoique n'ayant pris que peu de part au combat, reçurent plusieurs des chevelures scalpées dans la journée ;
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