CHAPITRE HUITIÈME
ser ni les uns ni les autres, nous trouvâmes une multitude de castors ; en un seul mois, sans l’aide de mon fusil, avec mes seules trappes, j'en pris une centaine de très beaux. Ma famille se composait de dix personnes, dont six enfants orphelins ; et, quoique seul pour chasser et tendre mes trappes, je suffis pendant quelque temps à tous leurs besoins. Enfin les castors commencèrent à devenir rares, et je fus obligé de tirer un élan ; ma famille avait si bien perdu l'habitude d'entendre des coups de fusil, qu’au bruit du mien tous sortirent de la cabane et s’enfuirent dans les bois, croyant qu’un Siou avait fait feu sur moi.
Il me fallut transporter mes trappes beaucoup plus loin, et ne les visiter qu’une fois par jour. Mon fusil était toujours dans mes mains ; si j'avais quelque chose à faire, je le tenais d’une main et travaillais de l’autre. Je dormais un peu pendant le jour, et toutes les nuits je faisais la garde autour de ma cabane. Le venaison étant venue à manquer, j’allai, dans les bois, à la chasse des mooses, et en un seul jour j'en tuai quatre, que je vidai et dont je détachai les meilleurs morceaux sans déposer mon fusil. Tandis que je préparais le dernier, j’entendis un coup de fusil à deux cents verges, tout au plus, de distance.
Je savais que je m'étais avancé plus près de la frontière des Sioux qu'aucun Ojibbeway, et je ne connaissais, de cette dernière tribu, personne dans mon voisinage. Je jugeai donc que ce devait être un Siou, et, pensant qu’il avait dû m’entendre, je l’appelai, mais sans recevoir de réponse. Je veillai autour de moi avec plus d'attention encore qu'auparavant, et, aux approches de la nt, je me glissai jusqu’à ma cabane, avec toutes les précautions possibles. Le jour suivant, je m’'aventurai à reconnaître l'endroit d’où le coup de fusil avait dû partir, et je distinguaïi la trace d’un Ojibbeway,qui, ayant fait feu sur un ours, avait été probablement trop ardent à sa poursuite pour pouvoir m’entendre.
Bientôt après, je rencontrai des traces nombreuses, et je découvris que j'étais à peu de distance d’un camp élevé et fortifié par des Ojibbeways. A trois reprises, les chefs de cette bande envoyèrent des messagers pour me représenter que ma position était trop exposée et trop dangereuse ; mais, malgré leurs pressantes invitations, je ne pouvais me décider à partir, tant il était contraire à mes inclinations de vivre dans un. place forte ; enfin, ayant découvert les traces de quelques Sioux qui étaient venus reconnaître mon camp, je cherchai un asile auprès des Ojibbeways. La nuit qui précéda mon départ fut, dans ma cabane, une nuit de terreur et d’alarmes plus grandes que les Indiens n’en éprouvent communément : j'avais parlé des traces des Sioux, et je ne doutais pas de la présence d’un de leurs détachements dans notre voisinage : nous nous attendions à les voir tomber sur nous avant le jour.
lus de la maitié de la nuit s'était rassée dans le calme,et nul de nous n'avait encore dormi, lorsque, tout à coup, un bruit se fit entendre à peu de distance ; nos chiens donnèrent des marques évidentes de frayeur,et je dis à mes enfants que l’heure était venue de mourir tous ensemble. Je me plaçai sur le devant de ia cabane, et, soulevant un peu la porte, j'avançai le canon de mon fusil, tout prêt à recevoir l'ennemi : j entendais distinctement un bruit de pas ; mais, la nuit étant obscure, je ne pouvais rien apercevoir. Enfix, une petite masse noire, pas plus grande qu’une tête d’homme, s’avança lentement et marcha droit à ma cabane ; j'éprouvai alors de nouveau combien la peur peut agir sur le sens de la vue. Cet objet, en s’approchant, me semblait, parfois, s’élever à la hauteur d’un homme, et presque aussitôt reprendre ses véritables proportions. Convaincu, enfin, que c'était un petit animal, je sortis, je reconnus un porc-épic, et je le tuai d’un coup de tomahawk. Le reste de la nuit se passa sans plus de sommeil, et le matin, de bonne heure, je me réfugiai dans le camp fortifié.
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