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LE FILS NATUREL

iô mars 1863,

Le Fils naturel est une des comédies les plus vigoureuses de H. Alexandre Dumas fils. Elle a quelques brutalités qui nous rebutent et une discussion persistante où quelque chose de nos plus intimes émotions se trouve rudement manié et froissé. Mais, à travers ces vivacités un peu gênantes et dures, se dégagent un sentiment très honnête, un intérêt puissant, une observation saisissante et juste.

Gela nous embarrasse et nous inquiète d'écouter toutes ces raisons apportées de part et d'autre pour ou contre la reconnaissance des enfants naturels. Je ne sais quoi proteste en nous contre les conversations de ce père et de ce fils qui soutiennent si tranquillement le droit d'être étrangers l'un à l'autre. C'est le sujet qui forcément amène en notre esprit cette impression troublée, et c'est le sujet qui a

produit aussi bien des remarques et des débats hardis qui nous amusent à la fois et nous effraient. Mais les périls de ce sujet acceptés, il faut reconnaître que Fauteur a rassemblé dans cette œuvre toutes les habiletés nerveuses, toutes les fermetés simples et vraies, toute la vie impérieuse et charmante de son talent.

Nous avons revu beaucoup de ces pièces pleines de surprises et d'éclat à leur apparition, et qui nous semblent aujourd'hui vieilles déjà et alourdies. Le Fils naturel n'a rien perdu. L'énergique sobriété de ses peintures et la finesse acérée de ses traits ne se sont point effacées ni émoussées. L'œuvre est vivante encore; elle nous parle de questions qui n'ont point fait un seul pas en notre siècle, et elle nous en parle avec une précision savante et une attachante vérité qui ne sont point entamées.

Il y a du cœur dans le Fils naturel^ et il y a un souffle moral qu'on y sent courir dans les témérités mêmes du dialogue et l'étrangeté des discussions. La comédie est tout entière résumée dans une phrase très nette du notaire Fressard: « Le mieux, c'est de n'avoir d'enfants que par le mariage, car, tant qu'on n'est pas marié, la loi permet de faire des enfants, elle ne permet pas d'en avoir. » Cette conclusion assurément n'est pas contraire à la famille. C'est en quelque sorte le dernier mot des scènes principales de la pièce, et les libres amours n'y trouveront pas d'encouragement.

Je ne sais si je prends mes désirs pour la réalité, mais je découvre dans le Fils naturel des idées et des aspirations bien généreuses et fières. J'exprimerai tout mon sen-

liment en un mot : c'est l'œuvre la plus démocratique et, partant, la plus élevée et la plus saine de M. Alexandre Dumas fils. On n'y tombe point dans cet écueil de prêcher et de célébrer les doctrines de renoncement et de grandeur. Mais il y est établi si simplement, avec un accent si pressant à la fois et si mesuré que le bonheur et la facilité de la vie sont dans la dignité même et la fermeté du caractère, qu'on s'abandonne à ces preuves évidentes. Nous arrivon^i sans que l'auteur ait élevé la voix, sans qu'il se soit échaufiTé et emporté, sans qu'il ait prononcé une seule parole de colère et de haine, nous en arrivons à maudire ce qui, dans le monde, nous paraît parfaitement explicable et prudent. Nous ne comprenons pas M. Stemay au théâtre et nous l'accusons, nous qui tous les jours l'approuvons dans la vie! Et ce résultat singulier est-il dû à quelque surprise? L'auteur nous a-t-il entraîné dans le tourbillon de ses arguments passionnés? Nous a-t-il accablés de récits émouvants, de considérations véhémentes et d'effrayantes peintures? Cédons-nous à un logicien violent qui nous remue, qui nous pousse, qui a une fièvre de persuasion que ses accès obstinés rendent contagieuse? Nullement. Il n'y a point de déclamation dans le Fils naturel. L'auteur semble s'y dissimuler, il n'intervient jamais pour nous animer et nous convaincre, il n'a usé d'autre artifice que de nous montrer avec évidence et force ce que disent et ce que font ses personnages. Nous pouvons prononcer librement entre eux. M. Alexandre Dumas n'accuse point celuici ni celui-là. Il n'a commis aucune dissertation sur r^îsme de M. Stemay, ce père qui ne reconnaît pas son

fils, cet amant qui, sans autre motif que de fuir des devoirs gênants et embarrassants, abandonne la femme qui a eu confiance en lui. Si nous avons vraiment dans notre conscience des raisons favorables à M. Sternay, si nos complaisances pour ces doctrines commodes se peuvent justifier, nous trouverons aisément c[uelque réponse victorieuse à faire, car l'auteur ne cherche ni à nous éblouir ni à nous intimider. Il n'a pas un seul de ces grands mots, pas une seule de ces indignations banales, pas un seul de ces élans bruyants, vulgaires moyens, mais solides, faciles arguments, mais puissants, vieilles armes, mais que le temps ne peut rouiller ni ébrécher.

J'avoue que ce qui me séduit surtout dans le Fils naturel, c'est cette façon discrète et simple dont cette cause est gagnée. C'est cette leçon énergique, impérieuse, éclatante que les seuls événements, sans le secours d'aucun plaidoyer, nous imposent et fixent en notre esprit : Nous appartenons à l'idée que défend M. Alexandre Dumas, sans qu'il nous ait jeté aucune de ces paroles ambitieuses et sonores qui font de notre complicité un point d'honneur et une vanité.

Cette touche mesurée et ferme, qui s'imprime dans l'ensemble même de la comédie, se retrouve principalement dans la peinture du caractère de Sternay. Aussi est-ce la figure, à mon sens, où H. Alexandre Dumas a fait le mieux ses preuves d'observateur pénétrant et souple et de peintre ingénieux et savant. Comme il était aisé de répandre de l'odieux sur ce pauvre Sternay ! et quelle périlleuse tentation de noircir et de faire grimacer ce

visage ! H. Alexandre Dumas a évité l'écueil très habilement, n n'a rien forcé, il n'a rien dissimulé. Il a mis dans un jour excellent toutes les lignes tranquilles et froides de cette physionomie satisfaite : Stemay est ce qu'on appelle un homme honnête, ne détestant personne, s'aimant bien, très soigneux de la facilité et de l'agrément de son existence, incapable de nuire sans y être obligé, cherchant 2 éviter aux autres les misères qui pourront retomber sur lui, ayant le respect des préjugés, préférant briser une âme dont il ne verra pas les tortures qu'une convention dont il subit l'influence, et si naïf dans les inquiétudes ou les placidités de son égoïsme qu'il excite à la fois l'impatience et le sourire.

On disait de M"^ de Tencin, je crois, qu'elle avait une sorte de bonté : « Oui, répondit Chamfort, si elle avait intérêt à vous empoisonner, elle choisirait le poison le plus doux. 9 M. Stemay est trop bien élevé pour empoisonner jamais personne; mais il a ce genre de bonté-là. Il est de ces natures très communes qui mêlent la plus complète insensibilité du fond à une modération persistante dans la forme. Ne voyant que le but où ils marchent, ces gens réguliers écartent obstinément tout ce qui les arrête. Seulement ils vous écartent avec politesse. Us n'écraseraient ceux qui leur feraient obstacle qu'en s'excusant de la liberté grande et en gémissant de l'impérieuse nécessité.

Qara, la mère du fils de M. Sternay, forme un contraste .parfait avec celui à qui elle a tout livré. Ame tendre et fière, nature vaillante et délicate, Clara a toutes les qualités vivantes qui nous attirent, comme Stemay a

toutes les précautions raisonnables qui nous glacent. Il y a bien de l'amour, et du plus vrai, dans ce caractère féminin.

La scène où Stemay vient voir pour la dernière fois celle qu'il a séduite, est en son genre une chose achevée par la diversité et la justesse des figures. Les tendresses, les dévouements, les inquiétudes, les retours douloureux, les vives espérances de l'une, et les embarras, les froideurs, les hésitations de l'autre, tout cela est noté et rendu avec une sûreté, une souplesse, une fermeté très délicates et saisissantes. Toute l'amertume de la situation est indiquée, et aucune ligne n'a des arêtes trop tranchantes, aucun point n'est touché avec trop de complaisance ou de rudesse. Écoutez bien cette scène, vous y reconnaîtrez à chaque mot l'empreinte d*un talent aigu, qui trouve l'accent de la plus impitoyable réalité, et qui sait n'y rien mêler de ce qui la pourrait atténuer ou transformer. M. Sainte-Beuve, parlant de Madame Bovary, disait : tt C'est bien un livre à lire en sortant d'entendre le dialogue net et acéré d'une comédie d'Alexandre Dumas fils, ou d'applaudir les Faux Bonshommes^ entre deux articles de Taine, car en bien des endroits, et sous des formes diverses, je crois reconnaître des signes littéraires nouveaux : science, esprit d'observation, maturité, force, un peu de durelé. »

Cette brève sentence est des plus exactes, et le célèbre critique, en quelques mots juge à merveille ceux dont il constate l'énergique vitalité. Oui, il y a un peu de dureté dans cette manière savante d'Alexandre Dumas fils; un peu de dureté se mêle à tous ses rares mérites, mais la vie est à ce prix, la vie, don puissant et qui s'impose

à ceux mêmes qui ne peuvent le reconnaître et l'analyser.

Si je suis à ce point &vorable aux bonnes fortunes de ce talent nerveux et sûr, je ne méconnais pas ses côtés un peu forcés et tourmentés. L*art s'accuse toujours dans ces brusqueries piquantes de la conversation. La naïveté et la facilité, sorte de jeunesse étemelle pour les œuvres inspirées et spontanées, n'apparaissent jamais dans ces compositions laborieuses. On y sent les efforts et les ressources d'un esprit curieux, pénétrant, vigoureux, qui veut sans cesse nous tenir en haleine et nous faire sentir l'aiguillon.

Gela se marque dans les rôles comiques ou gracieux que M. Alexandre Dumas fils imagine, et dans ceux du Fils fuUurel principalement. Le notaire Fressard, physionomie très amusante, inépuisable en saillies singulières et fines, animée d'une sorte de verve raisonneuse et endiablée, le notaire Fressard a des plaisanteries où se trahissent l'originalité voulue et l'étrangeté subtile. On rit de tant de réflexions et de définitions très comiques, mais on n'y sent point cette veine firanche et simple qui réjouit sans fatiguer jamais. L'esprit de H. Alexandre Dumas fils, tout abondant et brillant qu'il est, fatigue et surprend. Ce n'est point cette gaieté ample qui nous assouplit et nous détend, ce sont des traits et des paradoxes acérés qui nous éblouissent et nous oppriment. Car on subit une espèce d'oppression dès qu'on reconnaît le parti pris d*ëtre spirituel. Au demeurant, et malgré ses recherches et ses hardiesses, ce rôle de Fressard est d'une vivacité et

d'un toar excellents. H a un accent rapide et tranchant qui emporte tout. Si TefTort et l'obstination y paraissent, la finesse, la rondeur, Timprévu, la familiarité touchante, la plaisanterie vivante et drue y sont des qualités naturelles et qui s'harmonisent.

La jeune fille, Hermine, n'a pas été touchée assez délicatement par M. Alexandre Dumas fils. Elle démontre son amour, elle l'explique, elle le prouve, elle le justifie avec de petits syllogismes très bien construits, mais d'où la grâce est absente. Le public qui aime mieux la nouveauté que la vérité applaudit fort M"* Hermine développant à sa grand'mère cette thèse qu'il est tout simple qu'elle soit fidèle à celui qu'elle aime et qu'elle lui parle de son amour.

Pour moi, je n'admets point qu'on apporte des arguments si paisibles et si serrés en de tels sentiments. Gela me firoisse d'entendre plaider avec force et habileté une cause où quelques mots émus et naïfs seraient les meilleures raisons.

M"* Hermine a le grand défaut d'être une jeune fille très peu jeune et très peu fille. Elle manque de cette sorte de grâce aisée et douce, duvet printanier des jeunes âmes, et qui n'a pas moins de charme que le duvet éblouissant des joues fraîches. Elle en sait long sur toutes choses; elle a beaucoup réfléchi et elle a des explications très savantes et très laborieuses de toutes les difficultés qu'elle rencontre. Le défaut de la manière de M. Alexandre Dumas fils s'étale ici et s'accentue : cette vigueur raisonneuse et cette maturité qui meurtrissent les impressions tendres et simples.

On personnage très sympathique et agréable, c'est celui du marquis. Le public le goûte beaucoup et fait le meilleur accueil à ces bontés piquantes, à cette noblesse délicate. Les teintes favorables sont un peu prodiguées dans cette esquisse souriante ; ce marquis bénit et protège avec un peu de zèle, il fait bien bon marché des prétentions et des prudences de sa famille au profit de celui qu'elle repousse. Non que je le blâme d'être franchement du parti de Jacques. Mais il se dévoue à celui-ci et se fait l'adversaire de sa sœur avec une conscience qui touche à la chevalerie un peu singulière. Du reste, on ne s'en plaint pas. Ceux qui ont des opinions généreuses au théâtre, et qui, en outre, savent les exprimer avec agrément et finesse, sont assurés d'avoir doublement raison.

Voilà mes réserves et voilà mes éloges sur cette pièce intéressante, nerveuse et amusante. Elle a bien des mérites, assurément, que je n'ai point signalés, et il aurait fallu louer dans la peinture de Jacques ATignot une fermeté de pinceau, une sobriété d'exécution, une netteté de lignes, marques évidentes d'un art très sûr et très délié. Mais il suflBt d'avoir dit tout le prix et toute la verdeur de la comédie, il suffit d'avoir indiqué d'un mot ces dons pénétrants et agiles, ces ressources énergiques et ingénieuses. Je n'ai point essayé une analyse complète du talent de M. Alexandre Dumas fils.

Le Fils naturel^ je le répète, est une des œuvres les plus vigoureuses et les plus solides de cet esprit net et tranchant. Œuvre vigoureuse, et qui a de l'élévation aussi. L'habileté y est extrême ; toutes les situations périlleuses

sont rendues avec une mesure parfaite; on n'y sent jamais ni banalité ni déclamation. L'émotion s'impose dans cette comédie par la manière discrète et ferme dont elle est rendue. La gaieté, encore qu'il s'y mêle de l'arrangement, a de ces nouveautés et de ces vivacités qui mettent les plus maussades en belle humeur. Gela pique et cela caresse ; cela échauffe et cela brille.

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