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LE SUPPLICE D'UNE FEMME

M mai 4865.

La dernière pièce da Théâtre-Français, le Supplice iune femme, a déjà son histoire, comme les œuvres classiques d'autrefois. A l'intérêt excité par ce drame émouvant, rapide, original, s'ajoute la curiosité provoquée par les révélations, les attaques, les plaidoyers des deux auteurs. S'il y avait, de la part de ces deux associés qui se combattent, entente pour ameuter la foule, concert pour grossir le retentissement de la pièce des tumultes du scandale, il faudrait avouer que cette périlleuse partie est gagnée.

On s'occupe, en effet, des mystères du Supplice d^une femme, de sa naissance, des opérations qu'on lui a fait subir, des forces qu'on a pu lui enlever et des souplesses qu'on lui a procurées; on s'occupe de tous ces détails de coulisses ou de laboratoire avec autant de fièvre, autant d'ardeur, qu'on en met à suivre les luttes et les surprises du drame même. Le public est conquis par ce Supplice iune femme et dans les théâtres et dans la rue. Ce que dit la pièce l'émeut, et ce qu'elle ne dit pas l'intrigue. On va

— lavoir ces trois actes nouveaux et saisissants et Ton ne se contente pas de les applaudir tels qu'ils sont ; il faut savoir ce qu'ils étaient, comment et dans quelle mesure on les a transformés, pourquoi les auteurs ne ramassent les bravos qu'on leur prodigue que pour se les jeter à la face.

Assistons-nous à une parade inoffensive et bruyante? Les auteurs, en ayant l'air de se cogner rudement, se bornent-ils à battre avec zèle le fer chaud de leurs succès? Non. C'est sérieusement que les deux victorieux ne se pardonnent pas leur victoire. Ils ne font point de malices au public qui les appelle tous deux et qui les veut tous deux acclamer ; ils sont tout pleins de leur maussaderie et de leurs étranges révoltes, et ils viennent saluer leurs admirateurs, non pas en se tenant par la main, mais en s'égratignant et en se marchant sur les pieds. Il y a deux éléments en toute composition dramatique : Tidée et l'exécution ; nous acceptons tout ; nous louons l'idée et l'exécution du Supplice dCune femme. Mais nous avions compté sans les auteurs. L'un des deux trouve l'exécution détestable, et l'autre trouve que l'idée est d'une médiocre importance.

Vous voyez que rien ne manque à cette comédie singulière. Vous voyez que tout conspire pour faire à ce Supplice étune femme une destinée éclatante, et que ceux qui seront rebelles au pathétique du drame, seront attirés du moins par la bizarrerie de ses aventures.

Et puisque nous avons été mis tous dans la confidence de cette étonnante querelle, écoutons ce que chacun de ces associés dit de la marchandise qui est leur commune pro-

priété. Avoir à défendre une œuvre contre œux qui l'ont faite, c'est un accident trop rare pour que nous n'en profitions {)as. Les deux collaborateurs triomphants et mécontents — personne ne l'ignore — sont M. Emile de Girardin et M. Alexandre Dumas fils.

Nous avons eu d'abord les explications de M. de Girardin. Dans une préface très intéressante et très agressive, M. de Girardin nous apprend que l'idée du Supplice tCune femme lui vint au château du Yal, que, c dans un élan de plume, il en écrivit les trois actes en trois matinées » ; que, reconnaissant le péril de son sujet, c il accepta avec empressement l'offre amicale de concours d'un auteur encore jeune, mais auquel de grands et nombreux succès ont donné une vieille expérience » ; que cet auteur c mit trois semaines à faire rentrer dans le moule usé de la vérité factice les personnages dont M. de Girardin avait demandé l'empreinte au moule toujours neuf de la vérité humaine » ; et qu'enfin c de l'idéal, qui était le vrai, son drame est tombé dans le banal, qui est le faux ». — o La pièce, dit encore M. de Girardin, que j'ai lue, le 14 décembre 1864, au comité de lecture du Théâtre-Français, et qui a été reçue, c'est la mienne... Dans la pièce reçue, il y avait â la fois une situation et un caractère, tandis que dans la pièce représentée il n'y a plus qu'une situation ; le caractère s'aplatit et s'efface. »

Yoilâ de vives paroles. Il faut entendre maintenant M. Alexandre Dumas fils.

Celui-ci dans la brochure qu'il va publier, et dont je n'ai qu'une partie sous les yeux, nous raconte qu'il fut invité,

» Voilà pourquoi, moi, auteur dramatique, je répondais à M. de Girardin après la remise de la lettre : « J'attends! »

» Or, à partir de ce moment, la pièce devenait, non plus impossible, mais insensée. Le mari acceptait inunédiatement cette situation, et il se mettait à la raisonner avec sa femme aussi tranquillement que s*il se fût agi de la suppression des octrois et de la réforme des banques. Il terminait le deuxième acte en lui pardonnant, en l'appelant honnête femme, et en lui disant d'aller s'habiller pour se rendre à l'Opéra, comme à l'ordinaire...

» M. de Girardin lut son 3* acte, non pas celui qu'il dte dans sa préface, mais celui que je donne à la fin de cette réponse. On verra ce qu'il était. Je n'en fais pas de reproche à M. de Gbardin. Ce n'est pas son métier de faire des pièces. C'est déjà bien joli d'avoir été frappé par une situation dramatique au milieu de sa vie de discussions économiques, politiques et gouvernementales. »

On voit que si l'un n'est pas tendre pour la pièce qui existe, l'autre est fort peu respectueux pour la pièce qui n'existe plus. Mais M. Alexandre Dumas n'a pas fini, il faut lui laisser dire comment, après s'être engagé à collaborer au Supplice (Tune femme^ il en est venu à écrire la pièce telle que nous la voyons aujourd'hui :

« Je me mis à l'œuvre et, je l'avoue, je laissai de côté la version de M. de Girardin, que j'avais prévenu du reste. Je fis son sujet mien. Je supposai que l'idée m'en était venue à moi, seule manière de s'identifier avec un sujet étranger, et non pas trois semaines, mais huit jours après

cette dernière convention, je loi apportais mon manuscrit, dont je lui avais déjà, dans l'intervalle, fait connaître quelques fragments.

» Peu à peu je m'étais monté la tète comme s'il se fUt agi de moi seul. Dès que j'avais entrevu le dénoûment possible, j'avais compris aussitôt dans quelle forme le sujet devait être traité. Je sortais tout chaud encore de la leçon que j'avais reçue avec l'Ami des femmes, dont on m'avait reproché le trop de développements physiologiques ; je m'étais dit que décidément le théâtre vit d'intérêt^ de faits, de passion, de mouvement ^ de progression. Tout en Êdsant mes réserves sur la valeur intrinsèque de ma dernière œuvre (6 vanité ! tu ne nous abandonnes jamais !), je m'étais bien promis de changer ma manière, le cas échéant, et de profiter de cette expérience, car je ne suis pas entêté et je suis de l'avis de celui qui disait de Voltaire : a II y a quelqu'un qui a plus d'esprit que lui, c'est tout le monde, i

» Franchement, j'en appelle au public qui me donne raison depuis quinze jours sans connaître les détails que je lui expose aujourd'hui : pouvait-il se présenter une meilleure occasion de foire cette épreuve nouvelle ? Était-il un sujet qui demandât plus de concision, plus de rapidité, plus d'adresse? Fallait-il procéder autrement que par le mouvement, le fait ^ l'émotion? Le temps de reprendre haleine, le public était révolté. Un entr'acte d'un quart d'heure qui permit de réfléchir, la pièce était perdue !

» Le spectateur devait subir cette œuvre comme un accès de fièvre, sans la prévoir ; en sentir la vérité dans

les pulsations de son cœur et n'en reconnaître le danger qu'après, c'est-à-dire trop tard.

» C'est avec une sorte de fièvre que je l'écrivis moimême, au crayon, dans mon lit, en visite, tant j'avais peur de laisser refiroidir l'inspiration, pardon du mot, et pour me reposer de ce travail, et pour qu'il ne s'effaçât point, je le repassais le soir à la plume.

» Mon manuscrit terminé, je le portai à M. de Girardin et je le lui lus tout d'une traite. C'est ce manuscrit qu'on représente, mot pour mot, au Théâtre-Français. »

Et voilà les affirmations et les récriminations des deux auteurs. Que d'autres prononcent entre eux. On ne peut pas se borner à sourire de cette guerre étrange. Et j'avoue qu'en transcrivant ces explications désobligeantes, ces politesses ironiques, ces récits piquants, j'ai plus d'une fois éprouvé de l'impatience.

Oui, il est agaçant de voir ces deux hommes de talent et d'esprit, ces deux hommes très sceptiques, qui semblent si bien faits pour s'entendre, se donner publiquement des coups à la grande satisfaction des badauds et des sots. Ils sont liés depuis vingt ans, nous disent-ils, et ce qui les sépare aujourd'hui, c'est un succès dont chacun des deux peut réclamer une honorable part! En vérité, monsieur de Girardin et monsieur Dumas fils, vous, les hommes du fait, de l'expérience, de l'observation froide, vous, les adversaires des sentimentalités vaines et des violences inutiles, en vérité, messieurs, vous êtes bien naîCs. . n en résultera, s'il vous platt, que vous serez condamnés l'un et l'autre. M. de Girardin semble le plus

coupable, puisque c'est lui qui a commencé, et que M. Dumas ne fait que riposter. Oui, mais il faut tenir compte à M. de Girardin de ce courage, de ce mouvement très franc et original qui lui fait répudier une victoire dont il pouvait accepter silencieusement les bénéfices. Combien, à sa place, eussent dit : « Mon œuvre est un peu dénaturée, mais j'ai réussi, je ne me plains pas! i A-t-il obéi à son besoin habituel d'audace paradoxale; a-t-il voulu, cette fois encore, remonter le courant de l'opinion ; n'a-t-il pas été tenté, lui, l'homme des témérités isolées, par un triomphe qui n'était pas contesté? Ce sera ce que vous voudrez, mais, à coup sûr, cette révolte imprudente contre la fortune qui vous arrive malgré vous n'est point d'une nature banale et faible.

Cette circonstance atténuante apportée à la déclaration de guerre de M. de Girardin, nous les renvoyons tous deux applaudis et blâmés : applaudis pour leur œuvre; blâmés pour les commentaires dont ils l'ont surchargée.

Nous approuvons le Supplice iune femme. Mais nous critiquons l'opinion que H. de Girardin a du dialogue et de l'action de M. Dumas fils, et nous critiquons le jugement que M. Dumas porte sur la donnée et les caractères de M. de Girardin. La situation est originale, je l'ai dit déjà, n s'agit de défendre une pièce contre ceux qui l'ont faite. Mais toutes les épigrammes et les maussaderies des deux auteurs ne m'empêcheront pas de reconnaître qu'il y a une rare vigueur draunatique dans cette lutte nouvelle où sont engagés ces trois personnages classiques : la fenmie, le mari et l'amant, et, une invention saisissante dans cette

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scène de la lettre qui dtaoue si résolument une aventure où tout était mystère menaçant ou intolérable esclavage.

Yoilà la part du premier collaborateur. Et je reconnais aussi, à l'honneur du second, qu'il était impossible d'éviter avec plus de dextérité qu'il ne l'a fait les récits du sujet, d'unir dans le développement d'un drame si émouvant plus d'énergie à plus de sobriété, d'assembler enfin d'une main plus ferme et plus souple tant de périlleuses nouveautés et tant de réalités impitoyables. Il y a, à la charge du second collaborateur, quelques paroles un peu sonores et qui cherchent l'effet. Mais il a trouvé, en ces trois actes, assez de paroles vivantes, nettes, profondes, allant droit au but, pénétrant dans la chair comme des flèches, il a été assez nerveux et précis, pour porter sans peine le poids de quelques mots ambitieux.

Notre justice dissipera-t-elle l'injustice de MM. de Girardin et Dumas? Gesseront-ils, contre l'œuvre qu'ils ont créée tous deux, une campagne qui n'est fatale qu'à la dignité des lettres, une campagne étrange puisqu'elle grandit une pièce en diminuant ses auteurs? C'est pitié de voir deux esprits si alertes, si vigoureux, si modernes, si peu imbus ordinairement des préjugés et des mesquineries d'autrefois s'aventurer en ces disputes byzantines.

Le rédacteur en chef de la Presse et l'auteur du Demi-Monde imitant ces pédants ridicules qui se déchiraient pour la propriété d'une phrase ou la valeur d'une épithète, ce curieux spectacle manquait aux curiosités de notre temps ! M. de la Rochefoucauld avait raison : tout arrive en France.

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En attendant l'issue de la bataille, — j'espère encore qu'elle est finie, et qu'on s'en tiendra à ces premiers engagements si imprudents, — le Supplice iune femme poursuit heureusement sa carrière. Le succès à Bruxelles a été presque aussi grand qu'à Paris. Le public n'a point cherché à faire les parts, à donner raison à celui-ci ou à celuilà, il a été saisi, remué, gagné, et il s'est rendu. Nous discuterons tantôt, a-t-il semblé dire, mais maintenant j'appartiens à cette femme qui est rivée à sa faute et qui veut se dégager, j'appartiens à cet homme qui voit tout son bonheur s'écrouler, et qui s'efforce de n'être point écrasé sous ces débris qui le meurtrissent.

Et, en effet, il était vraiment conquis, cet honnête public; il oubliait ses préoccupations et ses ennuis pour ne songer qu'à d'imaginaires douleurs; il oubliait les petitesses ou les duretés de sa vie quotidienne pour ne songer qu'au pathétique de ses inventions saisissantes.

Personne ne conteste, dans le Supplice éfune femme, l'originalité et la force du sujet. Mais quelques natures timides n'admettent pas la parfaite vérité de cette situation inouïe : avoir cédé sincèrement à un amant, et n'avoir point cessé d'aimer son mari, n'avoir subi nulle pression d'intérêt ou de libertinage, être tombée enfin sans s'être abaissée, voilà ce qui trouble beaucoup de consciences.

Quant à moi, je ne vois nulle di£Sculté à comprendre et à accepter Mathilde telle qu'on nous la présente. Je ne m'effiraie pas de ce qu'on a voulu pour elle : la rendre intéressante, parce qu'elle a cédé à un amour qu'elle ne partageait pas. Car voici l'audace de cette pièce : elle prétend

nous faire accepter, non pas les conséquences d*une passion souveraine, mais les conséquences d'une erreur avilissante. C'était hardi déjà de vouloir nous mettre du côté d'un amour qui marche à son but à travers tout, qui ne cherche qu'en sa sincérité ses droits à l'existence, qui heurte les règles et les convenances du monde, qui menace la société dans ses prudences et le mariage, dans ses privilèges. Cette hardiesse de quelques drames ardents avait paru déjà monstrueuse. Et voici un drame qui nous montre toutes ces choses sacrées : les droits de la société, l'intégrité du mariage, la fidélité de l'épouse, le respect de la foi jurée, tout cela violé, non par un amour étemel et tout puissant, mais par une exaltation mensongère et fugitive ! Et on nous montrera la femme qui s'est trompée en trompant son mari, on la montrera blessée, meurtrie, suppliciée, mais non flétrie et méprisée !

Je tâche d'indiquer avec précision les révoltes que provoque le Supplice dHune femme, et je ne crains pas d'appuyer sur l'arête la plus vive du sujet. Et pour dire toute ma pensée, j'irai plus loin encore que les auteurs du Supplice cCune femme. Non seulement j'admets que Hathilde, troublée par un amour qui l'assiège sans cesse et la sollicite, émue par une générosité magnifiqile, ait cédé à une sorte d'enivrement où se mêlaient et la reconnaissance qu'elle éprouvait et les ardeurs dont on l'entourait. Non seulement j'admets que Mathilde, qui a vu une grandeur si simple et un dévouement si enflanmié à celui qui l'aime, se soit abusée et n'ait reconnu qu'elle avait donné un bien qui ne lui appartenait pas, qu'après l'avoir pour jamais

perdu. Mais je crois qu'il peut se rencontrer une femme sincère et honnête, un homme honnête et sincère qui ne sauront vâritablement s'ils s'aiment ou s'ils ne s'aiment pas, que le lenctemain du jour où ils se seront donnés l'un â l'autre. La proposition est téméraire, mais ne pourrait-on trouver qudque chose de semblable dans une lettre de la Nouvelle HélotseT

n y a, en amour, un dernier et complet abandon, qu'on considère oomme une sorte de récompense, comme un couronnement de l'édifice, comme un dernier terme qu'on ne pmit atteindre qu'après avoir subi toutes les Neuves préparatoires qui répondent de notre étemelle décision. C'est bien imaginé. Mais il n'en est pas moins vrai que cette prétendue récompense est simplement pour l'amour ce que les mots sont pour l'intelligence : le moyen de fixer un sentiment, le moyen de l'exprimer, le moyen de le rendre définitif et réel. Et de même qu'il y a des pensées qui s'évanouissent dès qu'on les a formulées, de même, il y a de diimériqnes entraînements dont la chimère ne se démontre qu'après avoir été satisfaite. Je ne crains pas d'aller jusqu'au bout de mon opinion : pour savoir qu'on ne s'aime pas, on peut avoir eu besoin de se prouver qu'on s'aimait.

Est-il nécessaire de dire que ceci n'est nullement une théorie absolue? Soutenir la nécessité de l'expérience en matière amoureuse, ce serait légitimer d'avance toutes les fimtaisies déréglées et tous les libertinages curieux. Je me borne à admettre la possibilité de cette situation : deux personnes, non méprisables, et à qui leur union révèle qu'elles

ne sont point faites pour s'unir. Cherchez, si yous voulez, le dénouement de la situation. Je ne l'ai signalée que pour afSrmer combien l'erreur de Mathilde est vraisemblable et combien son supplice est sympathique et réel.

Une autre objection qu'on fait à la pièce, c'est la lâcheté de l'héroïne, c'est cette longue faiblesse qui lui fait supporter pendant sept ans la souillure dont elle a honte et la blessure dont elle souffre. J'avoue que la longueur du supplice ne me révolte pas. Il satisfait d'abord les âmes affamées de justice. Et puis, les femmes ne sont énergiques que pour accomplir leurs propres desseins ou renverser ce qui leur fait obstacle. L'accident qu'elles n'ont pas prévu, l'erreur qui ruine leurs croyances ou détruit leurs appuis les trouvent sans force, hésitantes, nerveuses, n'osant rien faire, de peur de retomber en quelque catastrophe inattendue. Ajoutez â cela qu'une femme comme Mathilde, née pour la vie régulière et l'attachement au foyer, a pu d abord prendre pour des remords Téloignement que lui inspirait son amant. Ce n'était pas l'amant qu'elle détestait, devaitelle croire d'abord, c'était l'amour coupable. Il a fallu les soupçons, les violences, les férocités d'égoîsme de cet amant ; il a fallu la bonté, la grandeur, le dévouement du mari ; il a fallu tout cela, s'éclairant de plus en plus, pour qu'elle fût éblouie enfin de la terrible vérité qui sera son supplice.

Mais quel soin naïf je prends en défendant cette pièce victorieuse. Elle a bien besoin, vraiment, d'être défendue, cette œuvre à laquelle personne ne résiste en face. Car on la peut discuter quand elle est finie, mais elle ne vous lâche

pas dès qu'elle vous a pris ; elle vous remue, elle vous pénètre, elle vous fait subir tous les contre-coups de ses luttes, elle fait saigner en vous la plaie qu'elle vous montre.

Tableau émouvant et original, étude prise dans le vif des mystères du cœur, invention saisissante en même temps qu'exacte reproduction, le Supplice éFune femme est une des œuvres marquantes de ces dernières années. La vigueur s'y accuse, l'esprit s'y joue, le cœur y parle, et nulle part n'y est faite — n'en déplaise à M. de Girardin— au banal, au cdnvenu, au compliqué, aux entassements d'événements, aux timidités de langage, aux habiletés vulgaires. C'est un drame copieux et sobre, rapide et douloureux, sympathique et dangereux, invraisemblable et vrai.

Nous avons eu, au théâtre du Parc, la bonne fortune de voir le rôle de Mathilde créé par M^ Fargueil. On pouvait croire que M"* Fargueil ne nous donnerait qu'une ébauche, puisqu'elle n'a eu que quelques jours pour donner la vie à ce personnage difficile. Ébauche puissante, mais où son talent si personnel et si actif n'aurait laissé que de rapides empreintes. Il se trouve que rien ne manque à l'exécution de l'excellente artiste. C'est enlevé, comme en une heure d'inspiration, et c'est achevé comme par un travail attentif et patient.

Le personnage tout entier est sous nos yeux, dans ses dégoûts et dans ses révoltes, dans ses lassitudes et dans ses souffrances. Tout, dans cette dramatique figure, est marqué par M"* Fargueil d'un trait exact et vivant. Elle est émouvante et elle est simple; elle est sympathique et elle est vraie.

édatant pour un écrivain capable de le porter, c'est le but qui attire les artistes véritables et les talents fiers.

M. Dumas fils est de force à ne point fléchir sous le tumulte que produiront les Idées de M^ Aubray. Il est vaillant et il est ferme. S'il est armé de toutes les ressources du dramaturge, ce n'est pas pour assembler des combinaisons de scènes et des jeux de dialogue uniquement destinés à nous faire agréablement passer une heure ou deux. Son ambition va plus loin. Elle s'attaque à ces vieilles questions sociales toujours nouvelles, toujours posées, jamais résolues, et qui sont l'obsession des intelligences élevées et des âmes droites. L'amour, la femme, le mariage, l'enfant légitime, l'enfant naturel, l'éducation, l'argent, les préjugés étroits, les charités fécondes, en voilà plus qu'il n'en faut pour nous ofifrir toute une série de problèmes que remuent incessamment nos lois, nos mœurs et les conditions de notre société.

Peindre les gens qui nous entourent, les signes qui nous marquent et les courants qui nous entraînent, c'est une tâche qui n'est pas sans gloire, et M. Dumas fils l'a brillamment remplie. Ses premières comédies l'ont montré déjà en possession de pénétrantes facultés d'observation et de procédés de reproduction très fins et très vigoureux. Il a bien vu les personnages, les habitudes et tous les détails de la vie à laquelle il était mêlé. Et ce qu'il a bien vu, il nous l'a fait bien voir, mettant les lignes caractéristiques dans un relief lumineux, accusant les saillies, éclairant les recoins, incrustant la réalité, pour ainsi dire, dans toutes les parties de ses tableaux. L'œil de M. Dumas fils est

perçant, il ne s'arrête point aux apparences, il dém&le dans le jeu des articulations et dans les variations des physionomies les fils conducteurs et les forces maltresses ; la main est souple et nerveusCi elle dédaigae les précautions timides, elle arrache la vérité de tous les puits où elle se cadie et la jette devant nos yeux toute nue, audacieuse, palpitante.

Les premières comédies de M. Dumas fils, disons-nous, ont révélé en lui cette précision de l'analyse et œtte exactitude du pinceau. Ses dernières œuvres ne sont pas d'une fidélité moins rigoureuse. Nous avons vu dans l'autobiographie de Pierre Clemenceau un homme analysé par luimême, disséqué avec une vigueur et une sûreté très rares. Pierre Qémenceau ne &ibUt pas dans cette opération qu'il &it sur sa propre chair et sur ses propres sentiments ; le regard est vif et la volonté patiente. Il s'étudie, il se dévoile, il se fouiUe; travail savant et obstiné qui met à nu toutes les fibres du cœur, qui fait voir, en quelque sorte, les replis de la conscience et les mouvements du sang.

Mais en même temps que M. Dumas fils a gardé tout entier ce pouvoir de retracer dans leur saisissante évidence les visages, les £ûts, les gestes et le langage contemporains, il s'est appliqué à ne point négliger ce qui est de toutes les époques, les questions d'hier, d'aujourd'hui, de demain, les problèmes incessamment posés par les aspirations de l'âme et les institutions de la société. Il ne s'est plus contenté de saisir et de rétablir dans ses œuvres les groupes et les vues qui nous ont le plus frappés dans notre existence quotidienne, il a voulu faire un examen

Mais qu'avons-DOus besoin de prouver que les écrits de H. Dumas fils rédament Tétude et la discussion? La précaution vraiment est inutile. Et les Idées de M^Aubray, qui donnent lieu à tant de controverses, suffisent à nous indiquer quelle est maintenant l'autorité de l'auteur de la Dame aux camélias. Examinons donc, sans plus de prépsu^tion ni d'avertissement, les personnages de cette comédie. Peut-être que, nous représentant ces personnages, nous verrons bien où ils nous mènent. Peut-être qu'en montrant le sujet de l'œuvre nous montrerons en même temps ses tendances.

M"^ Aubray a l'ivresse du bien et la soif de l'amour. L'enthousiasme, telle est sa force ; la générosité, telle est sa règle. Elle a de la pitié pour les méchants ; elle a de la tendresse pour les faibles. Elle rêve de relever les existences abattues, de guérir les soufiBrances, d'effacer les souillures, de pousser l'humanité dans les voies de la miséricorde, de la charité, des croyances fermes et des sentiments doux. D est possible que ce ne soit qu'un rêve, mais le rêve est noble. Une femme qui a eu l'ardeur de prosélytisme que M. Dumas fils attribue à M"^ Aubray, M"^ de Krûdner, a écrit : « C'est un bel éloge à faire de quelqu'un, au milieu de la corruption du monde, que de le croire digne d'être appelé romanesque. » M"^ Aubray est digne d'être appelée romanesque. Elle n'a aimé véritablement qu'un seul homme, son mari, qu'elle a perdu après deux ans d'une union absolue et d'un bonheur parfait. Elle reste fidèle à ce souvenir qui possède tout son cœur. Après vingt ans l'absent est toujours présent pour elle, inspirant toutes

ses pensées, remplissant tonte son âme, dirigeant tontes ses actions. Le jugement de M"^ Aubray sur M. Aubray nous a rappelé ce que M"** de Krûdner a écrit de M. de Krûdner : « On ne sait d'abord ce qu'on aime le plus en Ini, ou de sa figure noble et élevée, ou de son esprit qui est toujours agréable et qui s'aide encore d'une imagination vaste et d*une extrême culture ; mais, en le connaissant davantage, on n'hésite pas : c'est ce qu'il tire de son cœur qu'on préfère ; c'est quand il s'abandonne qu'on le trouve si supérieur, n sait tout, il connaît tout, et le savoir en lui n'a pas émoussé la sensibilité. Jouir de son cœur, aimer et faire du bonheur des autres le sien propre, voilà sa vie. •

M"* Aubray dit à peu prés la même chose. Mais pourquoi la rapprochons-nous de MV de Krûdner? Pourquoi songeons-nous à l'Egérie illuminée de l'empereur Alexandre, en parlant de la missionnaire créée par M. Dumas fils? C'est que le rapprochement vient naturellement à l'esprit. C'est que toutes ces femmes dévouées à la régénération universdle et à la propagande de l'amour, qu'elles aient vécu au mUieu de nous ou qu'elles aient été entrevues par un artiste qui a la réalité de la conception et de l'exécution, sont toutes entraînées par les mêmes courants. Ce sont des amantes récaldtrantes, qui se donnent à l'humanité, par vertu. Elles ont des passions inassouvies qu'elles dépensent en fidsant de la sympathie un apostolat et, de la consolation, une bonne fortune. Elles aiment tout le monde, pour n'aimer point une seule personne. Elles étendent leurs sentiments, pour pouvoir diminuer leurs sensations.

De là, un peu de factice dans leur vocation. Pour M""* de Krudner, le factice est allé jusqu'au charlatanisme. M. Dumas fils n'a pas voulu de cette vilaine tache pour son héroïne, et il l'a faite absolument sincère et droite. Seulement, comme il est en garde contre les personnages chimériques, il nous a montré M"^ Aubray résistant à ses propres théories, quand ses théories ont de périlleuses et de définitives applications. Cela dit clairement quelle part de fièvre et d'exaltation les femmes chevaleresques introduisent dans leurs systèmes de chevalerie les mieux conçus et les mieux raisonnes.

Heureuses femmes, qui sont extrêmes en tout, comme l'a dit La Bruyère. C'est leur honneur, elles qui ne sont jamais dupes de nos paroles, d'être toujours dupes de leurs convictions. C'est leur honneur de n'avoir jamais de mesure, quand leur cœur s'est mis de la partie. Ces logiciennes si rigoiireuses — rien de plus logique que les femmes et les enfants quand leur intérêt seul est en jeu — ces logiciennes si rigoureuses, ont de naïves inconséquences. Elles sont naïves quand elles prennent la soif d'être aimées qui les tourmente pour le désir de consoler et de protéger. Elles sont naïves quand elles ne voient pas que les missions charitables qu'elles embrassent ont autant d'apaisement pour elles que de soulagement pour les autres.

Et il faut bien que cette naiveté-là ait quelque chose de voulu et d'exagéré, puisque celle qui la subit s'y trompe elle-même et y met toutes les ardeurs qu'elle prétend s'interdire. Il faut bien qu'elle croie infini son dévouement à tout le monde, quand elle n'y reconnaît pas le besoin de

dévouement à une seule personne. Ne vous étonnez donc pas si la bonté de M"^ Aubray est un peu violente et si sa charité a des excès de zèle sur lesquels elle est obligée de revenir. Une femme comme celle-là a des dessous orageux, et sa pureté n'y fait rien. C'est parce qu'elles est pure qu'elle met toutes ses véhémences dans sa générosité. C'est parce que sa vie est honnête que sa miséricorde est impérieuse.

Que ceux qui trouvent qu'elle nous demande trop en nous prêchant l'oubli des fautes, la restauration des virginités délabrées et l'harmonie de toutes les âmes, n'oublient pas qu'il y a les opinions de la raison et les opinions de l'imagination, de même qu'il y a l'amour de cœur et l'amour de tête. M"^ Aubray ne sépare pas son imagination de sa raison, parce qu'elle ne veut pas donner à son imagination un rôle personnel et aventureux. H y a du chimérique dans ses idées, parce qu'il n'y a rien de chimérique dans sa conduite.

Nous cherchons laborieusement à expliquer cette femme enthousiaste, et son enthousiasme suffit à l'expliquer. Elle exige de nous et d'elle-même plus que nous ne pouvons lui donner, et elle l'exige sincèrement, parce que ses exigences n'ont pas d'autre emploi. Elle va trop haut et trop loin, et la majorité juge qu'elle n'est pas dans le vrai. Qu'importe qu'elle ne soit pas dans le vrai, si elle est réelle? Qu'importe qu'elle dérange les conditions ordinaires de la vraisemblance, si elle a pu vivre ainsi? Or, M"^ Aubray, selon nous, est invraisemblable et possible. C'est de la sorte que parlera et qu'agira une femme qui a mêlé à de telles pensées une telle existence.

Son fils, qui est fait à son image, nous parait moins acceptable. « Depuis que Dieu a fait Thomme à son image, disait Voltaire, l'homme le lui a bien rendu. » En effet, nous avons donné à notre Dieu nos traits et notre taille. M. Camille Aubray rend, de même, aux femmes les traits et la taille que sa mère lui a procurés, n est toute foi et toute innocence. Celle qu'il aime a failli, et il existe de sa faute une cruelle preuve. Non seulement il ne doute pas de cette femme, mais son passé même ne le trouble point. Qu'il subît ce passé terrible, sa passion pourrait le justifier, s'il en souffrait du moins, si quelque révolte, quelque jalousie traversaient cette passion. Mais non, il n'est pas jaloux de ce souvenir brûlant. Il le noie dans le débordement de son amour. Rien ne dérange sa sérénité, rien ne menace son adoration. Il n'a ni embarras ni lutte à surmonter. Jeannine — c'est le nom de la pécheresse purifiée — Jeannine a un enfant ; cet enfant n'apprend rien à Camille Aubray. Ce qu'il est lui-même, vierge de corps et d'âme, Jeannine l'est à ses yeux. Cette femme qui va le posséder tout entier, il ne la possédera pas tout entière; il n'y songe pas et ne s'en émeut pas. En vérité, ce M. Camille Aubray pousse trop loin le pouvoir d'ignorer ; il a un cœur trop neuf, il a une tranquillité trop absolue. On s'étonne déjà que le fils d'une mère si favorable aux affections soit arrivé à l'âge de vingt-quatre ans, n'ayant connu que l'amour filial, le goût de l'étude et le dévouement aux malheureux. Le jeune honmie candide est un type plus extraordinaire encore que l'illuminée du sacrifice et de la vertu. Mais cette candeur, du moins, doit recevoir d'éclatantes lueurs quand les flammes

de la passion la gagnent. On peut acœpter, à la rigueur, le GamiUe Aubray sans tache; on ne peut pas accepter le Camille Aubray sans orages,

Arrivons à Jeannine : M. Dumas fils y a mis tout son art, et nous lui devons quelque attention. On dirait qu'il y a de la gageure dans la création de ce personnage, tant la diflBculté vaincue est ^i^nde, tant l'audace est violente. Voici le problème que Tauteur s'est proposé : étant donné une jeune fille qui a été séduite, qui a eu un enfant, qui n'a jamais aimé son séducteur, qui ne le déteste pas quand elle en est abandonnée, qui a pour lui de la reconnaissance parce qu'il ne la laisse point manquer d'argent — rendre cette jeune fille intéressante et sympathique. M. Dumas fils n'a rien évité, rien atténué. Jeannine fait les déclarations les plus catégoriques. Sa naïveté doit être choquante, sa firanchise doit révolter. On n'avait pas encore entendu au , théâtre de confession si étrange et si nette. Nous sommes à mille lieues avec Jeannine des infortunes des filles déchues. Elle n'est ni sentimentale, ni gémissante, ni irritée. Elle explique simplement le cas de M^ Jeannine. Elle se définit, die se révèle, elle ne s'accuse ni ne se justifie.

Et cette femme, qui fait sa propre analyse, parvient à être sympathique et à être vivante. Elle n'a rien de ces types absu^its, qui sont seulement des composés de phrases et de formules; elle a gardé dans ces souillures qu'elle ne cherche pas à dissimuler une fraîcheur qui vous séduit. Sa faute n'est point sa faute à elle. « Tout était disposé autour de moi pour le mal, dit -elle; je l'ai fait naturellement, fatalement. » La misère de ses parents, son ignorance, la

générosité du propriétaire de leur mansarde, voilà pourquoi Jeannine s'était donnée. Gela ne suffit point ; mais savaitelle véritablement qu'elle se donnait ? C'est par l'éducation ou c'est par l'amour qu'on sait ce que vaut la pudeur. Jeannine n'a été guidée ni par l'éducation ni par l'amour. Elle vit dans une sorte de nuit calme. Elle a accordé loyalement à celui qui assurait le sort de sa mère et le sien tout ce qu'il réclamait. Son cœur et ses sens pourraient oublier qu'elle a livré sa personne, tellement cet accident l'a peu éclairée et transformée. « Je n'ai plus aucun souvenir de ce qui s'est passé jadis, n dit-elle au père de son enfant. Et l'on ne songe pas à sourire de cet oubli.

G'est une figure bien neuve et bien réelle que celle de Jeannine. Elle n'a aucune ligne de convention, aucune trace d'arrangement. Elle ne ressemble à personne, et on la reconnaît tout de suite. Elle paraît un assemblage d'étrangetés et d'audaces, et on l'accepte immédiatement. L'art de M. Dumas fils a usé là de toute sa souplesse et de toute sa science. Il a eu Tair d'ôter à Jeannine toute excuse en ne lui donnant pas d'amour pour son séducteur, et c'est parce qu'elle n'a pas d'amour qu'elle n'est pas avertie et qu'elle est inconsciente. Qu'elle ait eu un seul moment d'émotion et elle est avilie ; c'est sa froideur naïve qui a fait son innocence. Gomment refuserait-on de s'intéresser à cette femme qui n'a eu à repousser aucune leçon, qui n'a trahi aucun devoir ? La maternité est venue sans pouvoir la renouveler ; vienne l'amour, et ce sera l'aurore de tout ce qui sommeillait en elle.

L'amour vient, et il agite un monde de pensées dans

cette âme ignorante. Et quand tout fermente dani cette nature si longtemps contenue, elle rencontre sur son chemin M"** Aubray qui sait le fin des choses, et à qui sa tendresse et sa générosité ont appris à ouvrir et à reconnaître les consciences. Il ne manque à Jeannine qu'un rayon pour se bien voir et faire tomber tous les voiles. C'est la charité de M"* Aubray qui lui procure ce rayon-là. A son tour, cette feomie peut dire, conune la Pauline de Ck)meiUe :

Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée.

La lumière s'est faite et toutes les révélations se pressent. C'est très délicat d'avoir complété la régénération, ou, plutôt, l'éducation que Tamour du fils a commencée, par la bonté de la mère. Sans les doux enseignements de IP^ Aubray, les instincts de Jeannine ne deviendraient pas si promptement des principes et des croyances. C'est la bonté ferme et vaillante de M"^ Aubray qui a précisé tous les vagues contours que cet amour qui ne s avoue pas encore avait jetés dans cette vertu naissante. Encore une fois, ce caractère est aussi neuf qu'exact, n est neuf, quand il nous touche dans son abaissement inconscient ; il est exact, quand il nous entraîne dans son redressement passionné.

Nous tâchons de présenter au lecteur les personnages prindpaux de la comédie de M. Dumas fils. Et il est juste de ne pas oublier Barantin : Barantin, dans cette pièce d'un souffle ambitieux, Barantin est la raison modeste et le préjugé prudent. Il est chargé d'exprimer avec malice et fermeté toutes les objections de la majorité du public aux

thèses de M"* Aubray. Si bien que la majorité s'amuse de ses propres réserves et qu'elle n'a plus besoin de les formuler, puisque Tauteur lui-même en a pris soin. C*est très habile. Puisqu'on a répondu au nom du public à M^ Aubray, le public ne juge pas mauvais qu'en fin de compte elle ait raison. Les répliques ont été entendues et le bon sens un peu étroit a pu poser ses conclusions.

U y a deux figures encore dans la pièce de M. Dumas fils : un bon jeune homme, agréablement vicieux, au demeurant le meilleur fils du monde, et que M"^ Aubray convertit sans peine, et une petite fille qui joue au mariage avec Camille comme on joue à la dtnette, et qui aime son bouvreuil comme elle aime son prochain.

Nous bornons là notre examen. Nous ne voulons pas suivre ces quatre actes en tous leurs épisodes et leurs détours. Les moindres détails de l'action sont connus maintenant, et notre analyse aurait le piquant d*une vieille histoire. Mais il était naturel d'étudier un peu ces personnages si discutés. Le talent de l'auteur est hors de cause, et tout le monde l'a constaté. Vigueur dans l'exécution, exactitude des nuances, originalité du sujet, délicatesse et fermeté des procédés, M. Dumas fils a prodigué dans ces Idées de AP^ Aubray toutes ses ressources et toutes ses forces. Qu'a-t-il voulu prouver? D'abord, qu'il n'est point de situation périlleuse qu'un homme habile et vaillant ne puisse emporter. C'est la difficulté de faire accepter les Idées de M^ Aubray, qui a dû séduire M. Dumas. L'artiste amoureux de l'impossible a été attiré par les impossibilités de la pièce. Et vous vojez bien qu'il a eu

raison, et que tout est facile aux victorieux, puisqu'on se récrie à peine contre M"** Aubray et contre son fils.

Ce que Fauteur a voulu prouver encore, c'est que dans un temps de crises et d'accommodements, la moyenne de la vertu ne suffit pas. Ce n'est pas avec de petites institutions charitables et de bons sentiments mesurés, que nous répandrons partout l'air pur et la lumière. Ce qui nous manque, c'est la folie du bien. Nous sonmies trop sages, et nous obéissons trop aux règlements du monde et aux avertissements de l'intérêt. D y a une générosité comme il &ut et une bonté distinguée que nous ne dépassons pas. Soulagement efficace pour les épidermes. Mais c'est le dedans qu'il faut guérir, et on n'atteint les âmes malades qu'avec des remèdes héroïques. Ayons donc l'héroïsme de M"** Aubray, n'ayons point de garde-fous à nos tendresses, soyons trop bons pour que les autres le puissent devenir assez. Voilà ce que M. Dumas fils recommande ; il veut le plus pour obtenir le moins ; qu'on en rabatte ce qu'on voudra, il ne se dégage pas moins de cette œuvre une influence saine, un parfum doux, un soufBe fortifiant.

On peut serrer la pièce de plus près que nous ne l'avons foit, et vouloir qu'elle ait ici un mouvement plus réel, là, un cAté mélodramatique de moins; mais ces menues remarques ne sont rien auprès de l'impression définitive. L'impression définitive, c*est que les énei^tques et rares facultés de M. Dumas fils, c'est que son brillant et nerveux esprit ont tout leur relief et toute leur variété dans cette comédie originale. L'émotion s'y accuse et la finesse s'y joue; c'est une œuvre de prix, et c'est une œuvre utile.

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