‹ Trente ans de critiqueChapitre 38 sur 42 · LES SEPT PRINCESSES · texte numérisé non relu

LES SEPT PRINCESSES

46 novemàre 4894.

Il serait intéressant de savoir si M. Maurice Maeterlinck a écrit les Sept Princesses avant ou après la Princesse Maldne. Si c'est avant, ce premier essai d'une « pièce A la façon de Shakespeare pour un théâtre de marionnettes », comme Fauteur a qualifié lui-même sa tentative dramatique, ce premier essai est bien plus curieux que s'il eH simplement une reproduction diminuée de quelques indi* cations saisisssantes et de quelques procédés à la fois primitifis et raffinés. Il paraît qu'en citant, dans un rapport officiel, cette propre parole de M. Maeterlinck, nous avons ainsi, par le fait seul de cette citation exacte, nommé le poète de la Princesse Maldne, un « Shakespeare de marionnettes ». Voilà les habiletés de transcription par lesquelles un journaliste ingénieux peut ne rien comprendre, ni à un rapport qu'il condamne, ni à une œuvre qu'il croit défendre.

Nous ne savons rien de la date de composition des Sept Princesses. Et nous ne pouvons pas dire, par conséquent»

qae cette seconde édition de viâons, de lerrann, de moyens presque pareils et de personnages encore plus embryonnaires, soit une déception pour ceux qui attendaient de M. Maeteiiinck, victorieaaement entré, du premier coup, dans la pleine notoriété, une seconde oonoqytion autre que la première, des tableaux de lignes et de couleurs un peu différentes. Remarquons encore, i propos de ces personnages « embryonnaires » de la Prineene Mokmt^ qu'on s'est indigné bien gauchement de cet a^jectif-li, comme on s'est indigné, avec non moins de naïveté, de ce que nous jugions ce drame, t de réalité nulle et d'humanité vide ». (Test l'originalité profonde, la vigueur et le charme personnels de M. Maeterlinck, qu'avec une action chimérique, sans aucune réalité, avec des figures, qui sont des apparitions, et non de « Thumanité sur ses jambes », pour employer une expression d'Edmond de Concourt, il ait produit des sensations si nettes, des épouvantes en même temps mystérieuses et distinctes. Nous avons essayé de définir comment M. Maeterlinck a prêté du charme et du tragique à des scènes si peu vivantes. Mais les naïfs qui prenaient notre explication pour un persiflage, et qui prenaient probablement la Princesse Maleine pour un drame à la mode ordinaire, un drame ayant eu lieu, avec des personnages ayant existé, ces bons naïfs n'ont évidemment pas lu l'œuvre qu'ils s'imaginaient défendre contre nous. — Avertissons-les aussi que le mot « embryonnaire » dont ils se sont si étourdiment indignés, est de Mirbeau, oui, de Mirbeau lui-même, de Mirbeau, dans le fameux article déclarant Maeterlinck plus fort que Shakespeare, et

la Princesse Maleine le plus pur chef^d^œuvre qui ait jamais été écrit.

Mais sans revenir encore sur les polémiques excitées par la Princesse Maleine, annonçons et analysons les Sept Princesses, un drame obscur; — Tobscurité peu! augmenter la terreur. Cela se passe en un pays sans nom, et dans une famille royale, qui est désignée vaguement ainsi : « le vieux roi, la vieille reine, le prince, les sept princesses. • Si M. Maeterlinck rend saisissants des perr sonnages si peu spécifiés, cela prouve que deux ou trois contours lui sufiBsent pour obtenir des images qui entrent dans les yeux.

Le lieu de la scène est plus minutieusement marqué : t Une vaste salle de marbre, avec des lauriers, des lavandes et des lys en des vases de porcelaine. Un escalier aux sept marches de marbre blanc divise longitudinalement toute la salle, et sept princesses, en robes blanches et les bras nus, sont endormies sur ces marches garnies de coussins de &oie pâle. Une lampe d'argent éclaire leur sommeil. Au fond de la salle, une porte aux puissants verrous. A droite et à gauche de la porte, de grandes fenêtres dont les vitrages descendent presque au ras du carrelage. Derrière ces fenêtres, une terrasse. Le soleil est sur le point de se coucher et l'on aperçoit, à travers les vitrages, une noire campagne marécageuse avec des étangs et des forêts de chênes et de pins. Perpendiculairement A Tune des fenêtres, entre d'énormes saules, un sombre canal inflexible, à l'horizon duquel s'avance un grand navire de guerre. •

En œs ûmplet indieitioiis da ndie en aofiM, M. teriinck a son art précis de flore Yoir des dioies étnngea^ parmi seolmot. Le i sombre canal inflenble » eslnne troniraiUe. L'aoleiir a en, dans son paja» de œs tiaioBi sTenfonçant dans la noh. Et notai, i propos de oMb belle épiihète € infteiiMft », qœ c'est one inqmssion de ment qui derient nn cAt pittoreeqoe. Cest la dassiqne, d'attacher nn sens moral, nn reflet dVme, de Tdonté, anx choses de la nMure. Le mrit dramatique, mAme pour caradcèriaer matArieDement les objrts, a éM sonirent plus sûr qn*nne tondie de peintre. Yiqfei-imn le groupe des princesses endonnies snr les mardiea de marbre blanc? n ne font pas les distingaer tmp nettement, car elles ne prennent qa'nne part passiw, inexpliquée, au drame. Mais le naiFire de guerre, qui apparaît à l'horizon, est comme un de ces navires des estampes primitives, sûrement porteurs d'événements, de catastroplMBS.

Le vieux roi et la vieille reine attendent sur la terrasse leur petit-fils, le prince Maroellus. Les sept princesses, qui dorment, attendent aussi celui qui est leur cousin ; dlen Fattendent depuis tant d'années; t elles étaient toujours dans cette salle de marbre ; elles regardaient le canal jour et nuit ». Mais, dit la vieille reine A son petit-fils, qui vient de descendre du grand navire de guerre, t elles ne savaient pas que vous alliez venir... Nous n'avons pas osé les réveiller... Il faut attendre... Il &ut qu'elles s'éveillent d'elles-mêmes... Elles ne sont pas heureuses et ce n'est pas notre faute... Nous sommes trop vieux;

tout le monde est trop vieux pour eUes. . . On est trop vieux sans le savoir... »

Vous reconnaissez les procédés un peu obstinés de te Princesse Maleine et les petites phrases i répétitions. Mais la naïveté touchante est obtenue ici. Tandis que les exdamations du prince Marcellus sont d'un artificiel trop visible et trop fecile : a Oh! qu'elles sont blanches toutes les sept!... Oh ! qu'elles sont belles toutes les sept !... Ohl qu'eUes sont pâles toutes les sept!... Mais pourquoi dorment-elles toutes les sept? » Le prince Marcellus distingue très bien six des princesses qui dorment, Geneviève, Hélène, Christabelle, Madeleine, Claire et Qaribelle. Mais il préfère celle qu'il ne voit pas bien, celle qui est couchée autrement que les autres, et dont on n'aperçoit pas le visage, o C'est Ursule, dit la vieille reine, c'est Ursule qui vous attend depuis sept ans ! toutes les nuits ! toutes les nuits ! tous les jours ! tous les jours ! »

Le prince Marcellus et sa mère-grand sont inquiets de voir dormir ainsi la petite Ursule, en si étrange attitude, le bras replié, les cheveux non noués, environnée d'une ombre si singulière. Marcellus dit en regardant les sept petites sœurs : « Ils auront froid, leurs petits pieds presque nus sur les daUes! » Et ce n'est pas moins délicat que le vers de Vigny :

Us sont petits et seuls, ses deux pieds dans la neige.

Mais, dit la vieille reine, t éveillez donc les petites sœurs! Toutes les sept! Toutes les sept!... Je ne puis [dus les voir ainsi 1 » Et les deux aïeuls frappent doucement

d'abord, et pais plus fort, tox vitres épaisses des fenêtres. Ds collent leurs visages et leurs cheveux Uancs contre ces vitres sourdes, mais personne ne bouge damila vaste salle de martyre. Et conune la porte aux puissants verrons est fermée i rintérieur, le prince Marcdlus ne pourra pénétrer auprès des sept princesses, et les réveiller, qu'en passant par les souterrains où son père et sa mère sont enterrés. Une dalle i soulever, et il sera dami la salle de marbre.

Voilà le prince, t abandonnant la dalle tumulaire quil vient de soulever », et six princesses, t aux derniers grincements des gonds, ouvrant les yeux, puis échangeant avec lui un long regard plein d'étonnementSi d'éUouissements et de silences » . Mais Ursule ne s*est pas réveillée. Et le vieux roi et la vieille reine, en frappant violemment aux fenêtres, crient : « Ursule, Ursule! II est revenu! II est là! Il est là !... Il est temps! Il est temps!... Eveillezla... Eveillez-la donc! »

Les bras nus d*Ursale sont inertes sur les coussins de soie. Au contact de cette chair firoide, « MarceUus se redresse subitement avec un long et circulaire regard d'épouvante sur les six princesses muettes et extrêmement pâles. Elles, d'abord indécises et frémissantes d*un désir de fuite, se penchent ensuite d'un mouvement unanime sur leur sœur étendue, la soulèvent et portent, dans le plus grand silence, le corps déjà rigide, à la tète échevelée et roide, sur la plus haute des sept marches de marbre, tandis que la reine, le roi et les gens du château, accourus, frappent et crient violemment à toutes les fenêtres de la salle » . Le drame est dans ces indications de jeux de scène plus

que dans les paroles prononcées. Mais il y a pourtant de ces paroles, simples, répétées, qui ont de nettes évocations tragiques.

Vous pouvez rêver que les six sœurs ont étranglé celle qui était aimée du beau prince, du beau cousin attendu, ou que la frêle Ursule a succombé i son attente désespérée. Les drames suggestifs doivent avoir du mystère, et si les personnages et les événements n'étaient pas vagues, ils perdraient le meilleur de leur charme.

M. Maurice Maeterlinck n'a fait aucune révélation nouvelle dans les Sept Princesses, et on peut même dire que ses effets, d'un primitif rafSné, d'une naïveté subtile, sont moins variés, ont moins de fraîcheur savante, moins de grâce et de dramatique en cette o^iupre-ci que dans te Princesse Makine. Mais vous retrouverez le poète visionnaire, qui a su faire du chimérique distinct et de la terreur inexpliquée, en ce second drame, plus embryonnaire que le premier.

Guy de M^^^ps^ssant

ET

Jacques floirtnaiid

MUSOTTE

44 décembre 4894.

Musotte a eu un grand snccès de larmes au théfttre du Parc, bien qu'une bonne partie du public distingué des premières représentations soit rebelle aux attendrissements prolongés : On ne va pas au théâtre pour pleurer ; ces scènes d'agonies étalées sont énervantes; il est ridicule de se tamponner les yeux, dans une loge où l'on doit £ûre belle figure. — Voili les raisons mondaines de ceux qui s'affiranchissent, par des railleries voulues, de leur incommode émotion. C'est une théorie nouvelle, que le théâtre doit être une aimable et légère récréation. Des esprits distingués, dont les journées sont dures et les travaux absorbants, ne veulent plus pour leur soirée que des spectacles sans désolation, et même sans âcreté. Ce goût très

de perdre Famoiir de st fmme, qall ne peut pet et n'oee pu prévenir de SOI d^^.

MiapeMam^qninevanooiitiegaèce, en tes nmveDee et nmans, de natoree bomieeet cfaevilenecpiei, t e^ de ne voir, en œtle tventnie de iAMrtte, qn*lnies no M ee et personnes exquises : le miri, la fmme, le firère, ronde, le père, li mtttresse abandonnée, qui est martyre arme humilité, et jnsqu*i la tanle, qui est one Cuisse nloMe, et reste senûUe sons ses apparentes aigreurs. Nous iroili loin dn tranquille pessimisme, de la navrante ooneeplios de la vie, auxquels Fanlenr ssmUait se rfisignert en ses premiers livres. À la vérité, il s*est attendri d^uiS| dent Fcfi comme Im mort, et dami Noire Oomr, tout en n*éliilant pas ses compassions, et en laissant i ses récits, ptns douloureux, toute leur évidence, tout lear relief.

Mais il est bien resté lui-même et vous trouverez aussi, comme dans ses cruels romans, t des morceaux d'existence humaine arrachés i la réalité », dans cette comédie de MuêotU, pleine de braves gens et d'actions admirables.

Le deuxième acte, c*est la mort de la petite Musette, une mort à fendre l'âme, mais qui la fend lentement, et tandis que tous les nerfs se contractent. L'effet est profond, foroé, et il est vrai que la pauvre en&nt qui agonise, qui cherche ses recommandations suprêmes i celui qu'elle a aimé et à qui elle laisse son fils, a des douceurs de sacrifice, d'humbles reconnaissances, par lesquelles l'émotion devientmoins douloureuse. On a mis aussi, auprès de ce lit de mort, et pour que les oppositions ordinaires delà réalité, tragiques et comiques, fussent notées, on a mis deux ou trois types

parisiens mêlés au drame, non indifférents, mais dont les insouciances involontaires percent naturellement. C'est une sage-femme, qui a été danseuse, s'intitule : aocoucheose de l'Opéra, apprécie la pointe et le ballon de ses anciennes rivales; et le médecin, très dévoué du reste, homme de coulisses, très friand des clientes, palpables i souhait. Ces petites scènes railleuses, qui interrompent l'agonie et les appels désespérés, fr(»ss6nt quelques scrupuleux. Mais la (Uversité de la vie a de plus violents contrastes. Et puis, la sensation navrante est déji si tradue, si prolongée, dans cet acte serrant le cœur, qu'il y Mait bien ces notes vives, ces échappées, même cruelles, de l'oubli quotidien.

Le drame est rai»de. Jean Martinel, qui a quitté sa femme, le soir de ses noces, pour ne point se dérober à l'adieu d'une maîtresse mourante, et qui accepte l'enfant qu'elle ne peut léguer qu'A lui, Jean n'a plus qu'à convertir sa vraie, sa chère fenmie i sa propre générosité. C'est le difficile. L'épousée meurtrie, les parents offensés, effrayés, tout cela est matière à débats pathétiques. C'est une discussion, i la manière de Dumas fils, où le pour et le contre de l'adoption de l'enfant sont présentés. Seulement, Dumas, tout en se prononçant sûrement pour la solution humaine, hardie, aurait fiiit soutenir plus vigoureusement les anciens préjugés, les résistances familiales. Toutes ces honnêtes personnes semblent gagnées d'avance i la bonne action de Jean; le frère et l'onde l'admirent; le père n'a que des objections hésitantes; la tante grincheuse n'est pas convaincue au fond, et cédera à la première parole touchante.

Il s'agit de persuader Gilberte, qui a la délicatesse —

non pts d'être jaloiue de la mittresie vinnte — mais d'avoir peur de œtte mortei donl die cnini le aoavenir attendri, obeédant. Jean la raisare ardemment sor aon propre amoor, cet amonr dont il ae tentait poesédè, même an chevet fùnèlm où il plearait ainoârement. Gela snflBt; la confiance de Gilberte, à cette sincArité de paaaion, lui cet revenue, dette certitude d'être aimée lui fara paaier aur tout. Et ce mouvement» ce dénouement ont une belle vérité.

Les railleun diront que cette déclaration de Jean nppelle le mot plaisant d'une ftmme infidèle, confessant sa trahison, et la faisant pardonner en disant : • Oui, mais je pensais à toi tout le temps. » Qu'est-ce que cda pronye, sinon que toute vérité du cœur a deux ûices, et que la situation ironique et le fait douloureux peuvent être caractérisés par le même mot? Jean Martinel enlève sa femme; celle-ci va recueillir Tenfant légué par la pauvre Musotte. Ne dites pas que la nuit de noces qui suivra a peu de chances d'être très douce, très heureuse, absolument oublieuse du drame qui a précédé. La pièce est finie, i votre satisfaction, et les personnages y ont dit et y ont £adt ce qui vous a paru le meiUeur, le plus sincère, le plus émouvant. On n'en peut demander plus, et vous savez bien que les suites probables de toute pièce terminée, ce serait une toute autre aventure qui se développerait.

La Musotte de MM. de Maupassant et Normand n'est qu'un fait dramatique mis à la scène avec vivacité, justesse, évidence. On n'a pas donné de caractères très distinctiCs aux personnages, et leur psychologie est absolument som-

maire. La tante de Ronchard a seule quelques légers replis, bien faciles i soulever. Toutes ces âmes sont nettes, claires, et il n'y a que l'événement, et le moment où il arrive, qui aient quelque difficulté. Ne montrer aux prises avec cette difficulté que des mouvements généreux, qui soient vrais; des paroles vaillantes et touchantes, qui soient raisonnables et simples, tel est l'art, peu profondi si vous voulez, mais saisissant de cette œuvre réelle. Si ce n'est pas un drame suffisant pour le mattre écrivain de Fort comme la mort^ pour celui qui a donné en ses romans les plus fortes impressions de la vie actuelle, c'est une pièce nerveuse, attadiante. Un peu de longueur à la scène d'amour du premier acte, aux confidences et souvenirs du deuxième, cela n'a pas refroidi l'émotion. On a pleuré abondamment, et on en a d'autant mieux goûté les quelques piquantes répliques du bon frère, du bon onde et de la tante pas méchante.

Georges de PoirtoNf^iehe

Page 1