L'HONNEUR
Pièee ^ cinq adei de M. Hbnrt FtvBB.
« mars 4S94.
On disait bien que F Honneur, de M. Henry Fèvre, était une des pièces les plus révoltantes et pénibles du Théâtre- Libre. Nos craintes ou nos espérances — cela dépend des spectacles que vous souhaitez ~ ont été dépassées. La basse immoralité boui^;eoise s'étale dans ces cinq actes, où on nous montre de quoi sont capables des gens tenant i la considération publique, résolus à dissimuler une faute de leur fille, à n'avoir pas chez eux l'accident, l'humiliation d'une fille-mère. Le sujet est vrai, sans doute. Il y a bien des familles, où, si l'on est à peu près sûr de n'avoir pas à compter avec le procureur du roi et les juges, on se résoudra à tout, pour que rien n'apparaisse d'une aventure, si dommageable pour le rang qu'on veut garder. Hais M. Fèvre ne s'est pas contenté de traiter brutalement un si singulier sujet. Car il est de peu de révélations sur les mœurs actuelles, sur les combats intérieurs d'une conscience ou d'une passion, ce svfjet très spécial, exposant des cynis-
mes et des férocités eiœptionnels, pour un exœptionnel accident.
On insiste, dans F Honneur, et comme à plaisir, comme si le répugnant était marqué de force, sur les détails les plus odieux. La mère qui est si furieuse d'avoir une fille enceinte, donne à cette fille toutes les recettes bourgeoises de l'avortement. C'est un cours minutieux et impératif, bientôt suivi, quand il faut abandonner ce premier moyen de se débarrasser d'un désastreux ennui, bientôt suivi d'un autre cours non moins circonstancié sur les meilleures fiiçons de rendre un bon jeune homme entreprenant, à cette fin qu'il se puisse croire le père d'un enfant déjà conçu. Tels sont, Asjïs F Honneur, les bons avis et tendres exhortations, adressés par la mère Lepape â sa fille Cécile, n y a évidemment de ces mères énergiquement prévoyantes. Mais sans rechercher si ce cas particulier est une bonne matière de théâtre, nous ne croyons pas que les M'** Lepape de la vie, de la réalité, s'appliqueraient ainsi i mettre tous les points sur tous les i, appnyeraient si inutOement sur les plus efficaces procédés d'avortement, indiqueraient si complaisamment à leur fille comment on amène un jeune homme naïf à mettre à mal une innocence avariée. Les situations ne sont pas seulement révoltantes. On y sent de l'artificiel, par poursuite du détail malpropre. Il y a deux façons d'écœurer, par le trop de fadeur, ou le trop d'amertune. Certaines violences étalées sans nécessité peuvent être aussi fausses que les berquinades les plus douceâtres. Et â les entendre, les dégoûtant conseils de M"* Lepape i sa fille, on n'a pas la sensation qu'ils aient
pa èlre formnlét avec cette prédsioii et cette insieUnoe.
Vous ttvei maintenint les éfènemente de rHonneur^ pièce en cinq actes de M. fleniy Fène. IPCécUe Lepape. jeane penonne au tempérameiit iiKpiiéÉant, dit le médecm delamaiflon, a Até priae i^ pea près de fMce par TafiBreux Bagrèaut, un homme marié, très mûr. VoQà M"* Cécile enceinte, et il s'agit qniqnement poor sa mère de sauver Ilionnenr de la bmille Lqiape. Le père, bien qull sdt encore taillé sur le patron de ces booifeois i scrupule^ d'honnêteté et i ccdères fidotes, si souvent joués par M. Antoine; garde ses révoltes de conscience jusqu'au dernier moment. Après sa première tqdosion de fîîreur contre sa fille séduite, il revient i la pitié, i Tidèe des abominables projets de sa femme. Il ne veut pas qu'on fasse mal à Cécile. Et il est de résistance honteuse, de silence farouche, quand on l'empaume pour qu'il se prête au mariage réparateur du cousin Edmond avec sa cousine. Réparateur des méfaits d'un autre, du sale Bagréaut. Mais vous savez que M"* Lepape a pensé i tout, et que l'adroite Cécile est stylée sur les abandons auxquels elle pourra entraîner l'amoureux Edmond.
Le père à préjugés n*a pas été mis au courant, naturellement, de cette partie de plaisir, organisée, par la mère, pour l'honneur de la maison. Une entremetteuse par devoir, une M"^ Cardinal pour que les appariées soient sauvées, telle est cette bourgeoise enragée. M. Lepape, tourmenté, indigné, le jour du mariage d'Edmond et de Cécile, tient à prévenir, avant la cérémonie, le pauvre fiancé, à qui on livre, soigneusement ornée de la couronne d'oranger, une
fine enceinte. Mais il lui faut bien se rendre, conduire ITieurenx couple à l'autel, quand le timide Edmond s'acéose d'un bonheur prématuré dont il ne se sait pas redevable à son ingénieuse belle-mère.
Tels sont les faits principaux de cet Honneur. Sauf les insistances de paroles, le cynisme de H"* Lepape, si formellement et abondamment exposé, la pièce montre des scènes qui se sont passées maintes fois. Mais le vrai, dans les œuvres d'art, peut paraître faux, quand Fauteur ne l'a pas rendu vraisemblable, intéressant, — effroyablement ou délicatement intéressant. Et puis, ces mystérieux drames de famille, si malpropres, peuvent-ils fournir des études morales bien profondes et originales? Tout cela tourne dans un cercle bien étroit, dans un baquet d'eaux nauséabondes, où il n'y a pas lourd à pécher. Trois ou quatre types, dont les corruptions et les affaissements varient peu, l'argent qu'il feut se procurer, la considération extérieure qu*il faut se maintenir, l'amour» tressautement de quelques vieux libertins ou de quelques impatientes et féroces jeunesses, cette conception de la vie est sévère, opprimante, mais elle ne s'étend pas loin.
M. Henry Fèvre a du talent, et une curieuse vigueur. Son premier acte est saisissant. Au quatrième acte l'indignation du pèro Lepape est d'une énei^e bien nature, d'un emportement qui a de la force avec simplicité. Tout ce personnage-là est accusé avec fermeté, et avec des hésitations et des gaucheries bien observées. Une figure de vieille servante, d'honnêteté franche, et rude au parler, est bien dessinée aussi : • Vous êtes de la famille, » lui dit la
mère, enjAlease pour set sales amngemeDts. — t Je n'en sois pas plus fièrepoarœb, s répond la rabronease. Mais M"* Lepape, a?ec sa frénésie constante, coupée seulonent par ses minutieuses instructions sur raforteqient salutaire, et la seconde séduction réparatrice de la première, et M** Gédle, qu'on nous donnait d'abord ccMume une victime pitoyable et sans méchanceté, et qui se résout si allègrement, avec un odl si confiant, i la |dus ignoble tromperie, ces deux perMmnages-là ne sont pas de composition bien solide et vivante. Et puis, il y a trop d'ordure remuée en cinq actes, pour le plaisir, pour TalEBÎctation d*avoir été audacieux, il y en a trop.
V Honneur est très bien joué. Le personnage du bourgeois Lepape est rendu avec ces qualités de H. Antoine, qu'il a eu souvent occasion d'appliquer à des physionomies presque pareilles. Ici, son souci de réalité est particulièrement intéressant. La justesse est d'un art très raflBné. — IP" Theven est excellente dans le rôle de Cécile. Elle est dramatique simplement au premier acte, et elle fait avec souplesse la transition de la victime accablée à la roublarde invitante. — H"* Bamy a la tâche périlleuse, le rôle de l'abominable mère, dont elle s'acquitte avec beaucoup d'intelligence. Et M"^ France est d'uriS franchise parfaite, dans la servante qui ne mâche pas ses dures paroles.
L'ÉCOLE DES VEUFS Comédie de M. Georges Ancet.
L'École des Veufs^ oe titre classique semble destiné i prendre place après oeui-ci : LÉcole des Maris et VÉcole des Femmes. M. Georges Ancey continuerait Minière, comme on le doit continuer à une époque où le beau de l'art est de tout montrer et de tout dire des platitudes et des corruptions. Malgré ce titre un peu ambitieux pour sa pièce, — car ces résignations de veuf partageant une maîtresse avec son fils ne sont pas présentées comme ayant fait, ou menaçant de faire école, — H. Georges Ancey paraît moins préoccupé de produire du Molière moderne que du Becque renforcé. Il est vrai que le Becque des Cor* beaux et de la Parisienne est devenu un classique pour le groupe des virtuoses de la férocité, pour les arrangeure spirituels de mots profonds qui soient cyniques. Ces mota- U, que Ghamfort trouvait déjà en son temps, peuvent se frbriquer sans grand fonds de misanthropie. Et on se méfie de quelques-uns de ces observateurs A la manière
noire, qui pountmil bien a?oir pluB de procédé litténiie qœ de pwwimiMne réflédii et d'amére expérience.
Que M. Georges Ancey soit on niUeorp praianl ptaisir i frire parier de bons bonigeois avec les ^ns naÎTas bassesses et les plus francs égolttnes, ou quH soit nn poéCe comique, cruel et sincère, d'autant plus cruel qa*il est plus sincère, il a des mérites précieux : un dialogue vif, plein de pandes caractéristiques, des personnages de curieux relief, avec nature et simplicité apparentes. Ces personnsges ont parfois l'air d'être démmcés psr un auteur très malin, leur prêtant les meilleures sottises ou ignominies qu'ils puissent dire. Ge ne sont pas eux qni parient, arec les précautions, les dissimulations, les scrupules, qu'ils garderaient dans leurs vices et convoitises. Cest cet auteur, très sagace, très ironique, qui s'exprime en leur nom, qui leur attribue des pensées, des paroles, le plus souvent vnies au fond, mais dont la forme accusée est de lui, qu'il a détachées avec étalage et moquerie. Il en résulte que cette vérité du dialogue de M. Ancey, tout en étant faite de beaucoup de traits excellents, pris au vif actuel, tient plus de la satire voulue que de la comédie observée et vivante.
Du reste, V École des Veufs, en ses principales bardiesses, reprend des scènes, qui n'en ont pas moins été neuves et profondes, pour s'être moins appliquées à être choquantes. On a déjà remarqué que la querelle du père et du fils se disputant la même maîtresse, est dans F Avare, et Harpagon et Qéante se sont dit le plus net, le plus décisif de ce qu'on peut échanger en pareille situation. L'Amolphe de V École des Femmes, dans ses lâchetés dernières auprès
d'Agiiès, et comme argument suprême, lui foit entendre aussi à quelles complaisances il se résoudra. Et le bourgeois, le Hirelet de H. Geoi^^es Ancey, n'a enchéri sur Amolphe que par la stipulation précise des accommodements du partage. C'est plus audacieux, si vous voulez, qu'on nous donne le marchandage du père, qui ne peut pas abandonner sa maîtresse, et qui demande réduction de certaines exigences de cette aimable créature, laquelle ne restera avec le père que si on lui laisse le fils pour son agrément particulier. Mais cette audace n'est-elle pas de vérité appuyée, forcée? Les choses se passent-elles ainsi dans la vie, avec ces débats minutieux et ces acquiescements formels à une corruption si franche? N'est-ce pas M. Ancey qui s'amuse à ces conversations de ses personnages, qui s'amuse de leur bassesse et de nos révoltes?
Nous retrouvons encore cette ironie de l'auteur dans une scène qui nous a rappelé le délicieux Bonscarin, du Roi Candaule^ de Meilhac et Halévy. Il a ses lâchetés aussi, ce M. Bouscarin, si justement et finemei^t touché, et il a ses scrupules de bourgeois, il veut de l'honnêteté dans son libertinage, il souhaitait pour sa mattresse une • existence presque honorable •. Le Mirelet de M. Georges Ancey a des arrangements intérieurs imités du naïf Bouscarin. La jolie gourgandine qu'il a installée chez lui lira des livres sérieux, aura des façons réservées, n'entendra pas de trop libres propos. C'est plus détaillé que M. Bouscarin, et cela ne sonne pas aussi vrai. Ce Mirelet, cet industriel qui apporte un livre de Joseph de Maistre à une cocotte, qui a des éloges snobistes des Soirées de
SÊdnt-POenbtmrg et des ramaDS de SMdean, est platAl on prétexte i niUeriet de Faiiteiir, qu'il n'est un boarReois reesemMant, Mirdel, recrnnmandant i et maîtresse la lecture de Joseph de Maislre, c'est une qpiritndle moquerie de M. Ancey» ce n'est pas un naiaemUaUe Irait de caractère ou de situation.
Faui-il TOUS dire maintenant les événements de cette École du Veufê t Ils sont si peu compliqués, que nous les avons presque tous indiqués, en nous demandant si le parti pris satirique de M. Georges Ancey est d'un auteur comique sincère et profond. Le premier croquis de cette suite de petits taUeaux parisiens, celui de l'enterremenl, est parfait, de cette gaieté macabre toujoure forte, qui montre l'envere des douleure offidelles, et le déshabillé cérémonial.
Après cela, le meilleur personnage de la pièce nous semble être le fils Hirelet. Lui, il n*excède pas, il est bien saisi, avec son type de jeune roublard, qui ne veut pas avoir de gènes ni de crampons dans la vie. Il n'a pas de férocités ni de corruptions inutiles. Ce qu'il en fait, c'est pour ne pas être • embêté •. Il ne s'étale pas dans ses affaissements, conune le père Hirelet. Il est simple, il est vivant.
La cocotte, bien campée au début, avec ses habiletés de commerçante de Taroour, unies à ses niaiseries de femme, devient, à la fin, d'une brutalité voulue, artificielle. Quand elle est si dure au vieux Hirelet, elle paraît sortir de sa nature et de son emploi de fille accommodante, elle a Tair de nous vouloir montrer jusqu'où elle le poussera, dans la
oomplaisanoe ignominieuse. Elle sert au jeu pessimiste, à la raillerie cruelle de H. Georges Ancey, plutôt qu'elle ne &it son propre métier et ne dit ses naturelles paroles.
Mais si tout cela est souvent de dureté arrangée, si on a cherché de la vérité, ce qui pouvait être le plus choquant» on n'en a pas moins eu vigueur, précision, curiosité, à la saisir maintes fois, cette amére vérité. Quantité de propos, échangés en ces dialogues rapides, sont perçants, faisant trou, et clarté par conséquent, dans les corruptions bourgeoises. On a vaguement méfiance de M. Georges Ancey, et on craint, en se révoltant, de trop satisfaire un virtuose du mépris spirituel et combiné. Mais cet esprit de M. Georges Ancey a son originalité et sa force. C'est un satirique très amusant, tout en étant très noir, et qui a des vues et des dons d'auteur comique pénétrant.
LES REVENANTS dUBiiMi Ibskr, tradueUcn de H. Rodolphe Dambo.
Ne craignez pas de retrouver dans les RenenanU dlbaen l'aventure ordinaire de l'ordinaire personnel des demiAroB œuvres du Théâtre Libre. Toutes ces bassesses bourgeoises et ces ignominies féroces pour une existence plus aisée, la dissimulation d'une faute, ou un mariage avantageux, toute cette sordide et invariable matière n'a plus rien à faire ici, heureusement. L'étude d'Ibsen est pénible, désespérante, obscure parfois; mais au moins nous débarrasse-t-elle de cet insupportable trio, — le faible père qui voudrait être honnête et n'y parvient pas, la mère cynique, à Tâpreté furieuse, et le petit jeune homme, qui blague l'amour et raisonne sa corruption, par deux et deux font quatre.
Ibsen, inventeur original, observateur profond, a de bien attristantes conceptions delà vie, et de hardies révoltes, comme dans les Revenants, contre certaines fatalités et hérédités. Mais il n'a pas du tout ce pessimisme courant, à formules toutes faites, qui devient plus banal et plus aga-
çant que roptimisme et rentboiisiasme conventionnels des PrudlK)mnies d'autrefois. La gloire d'Ibsen nous est venue surtout par l'Allemagne, où ses dernières œuvres, plus amères, ont eu plus de retentissement encore qu'en son pays, en Norvège. L'Allemagne a une tendance particulière i découvrir, dans la littérature et l'art, de nouveaux génies, qui ne soient pas français. Et comme elle n'en a pas pro« duit elle-même, depuis Wagner, il lui faut bien se rabattre sur des terres plus septentrionales.
Hais on n'a pas contesté, à Paris, le talent vigoureux du poète norvégien, parce qu'il avait trouvé de bons juges i Berlin. Ici, M. Vanderkindere a foit connaître Ibsen, d'abord par une adaptation ingénieuse de la comédie la Maison de Poupée^ jouée au Parc sous le titre de Nom; ensuite, par une conférence instructive, intéressante, sur les poèmes et les pièces de théâtre de l'auteur des Revenants.
Ibsen a cette patience de psychologie des écrivains du Nord, qui creusent les plus redoutables problèmes de la vie ou de la conscience, sans chercher comme nous, au théâtre, des actions rapides, claires, attachantes. Le personnage principal des Revenants, H"* Alving, va, avec une tteacité réfléchie, jusqu'au bout de ses révoltes contre la règle morale et les mensonges héroïques dont elle a tant souflGBrt. Et les angoisses de cette épouse, qui a sacrifié toutes ses joies d'existence pour que son mari laissât un nom respecté, de cette mère appliquée â ce que son fils ait de la santé physique, de la droiture d'intelligence et de conduite, ces angoisses suivies de farouches redressements
ocmtre It destinée implaceUe, oontre ke leveDants — te nliiiee tieee, te mèiiNB malheurs qui renaissent toajoun -— tout œb ne peatètre qa'one étode drainaliqiie triste, tete, et, dans sa foroamAme, d'âne phite(^iliielHe&o^ pacte pour le puUie.
Eh bien, œ public, il était probaUemem trié sur le volet, s*est intéressé à ce drune fiunilial, de tant de puissance et d'audace dans sa mardis logique, comme ail était plein de coups de théâtre, d'une intrigue lumineuse et copieuse. L'eibt a été saisissant, de ce drame qui se passe dans une atmosphère sombre du Nord, sous on del rayé de pluie, oft ne s'agitent entre une mère, aon fils, et un pasteur protestant à l'âme candide, que des aspirations maladives à la joie de vivre, que des craintes douloureuses des fatalités, des débilités héréditaires.
H"* Alving a été Tépouse dévouée de son mari, un beau capitaine et un chambellan honoré. Tant qu'il a vécu, leur union a paru parfaite, leur bonheur sans nuages. Après sa mort, pour perpétuer la mémoire d'un si digne homme, M"* Alving a fondé un asile, qui portera son nom. L'évangélique pasteur Manders, qui s'est employé avec tant de zèle à la construction de l'asile, à son aménagement, rend compte des dépenses faites, des statuts préparés, et déclare qu'il n'a pas fait assurer l'asile contre l'incendie; car ce serait douter de la Providence, qui ne laissera pas brûler une si belle œuvre. Tout en se complaisant modestement dans sa foi, sa charité, son austérité confiante, le pasteur Mandera rappelle à M"* Alving combien il eut raison, un jour qu'elle avait fui le toit conjugal, au début de son mariage, et
qu'elle lui avait dit : a Prenez-moi, je suis à vous, je ne peux pas vivre avec mon mari, » — combien il eut raison, le scrupuleux pasteur, en la renvoyant à son devoir, où elle a trouvé finalement paix de la conscience, bonheur calme.
Il est admirable, ce pur Mandera, voyant tout en bien, mêlé aux plus tragiques aventures, sans y rien discerner qui puisse troubler sa sérénité, acceptant les explications des coquins comme raisons louables, s'applaudissant, après vingt ans, de la force d'âme qui lui a fait repousser le coupable égarement de M"* Alving. Mais celle-ci s'est bien juré de faire voir la vérité telle qu'elle est, au prêtre naïf, et ce jour est venu.
Donc, le capitaine Alving, en l'honneur des vertus duquel sa veuve a élevé un asile bienfaisant, était un débauché inguérissable. Ivrogne, ayant pris comme maîtresse une servante de la maison conjugale, ce beau capitaine roulait aux vices les plus bas. Et non seulement M"* Alving s'est tue, jouant pendant tant d'années Tatroce comédie de sa vie heureuse, mais, pour retenir chez lui^^ mari débauché, elle s'est faite la compagne de ses désordres secrets, elle a bu avec lui, elle a lutté violemment contre lui, pour le soigner et le coucher, quand son ivresse était furieuse. Elle a fait tout cela, par attachement à la n^gle qu'on lui recommandait, par résignation puritaine, et aussi pour que son fils, — le fils né d'un tel père, agité déjà de ses ignobles passions — n'eût pas de si déplorables exemples, ne subtt pas la tare d'être le fils d'un père méprisé.
Telle a été l'œuvre héroïque de M"* Alving, et qu'elle
dévoile enfin an cendide Mandera, font bonleveraë. Elle ne se glorifie pu de aea meniongea courageux et de aea BolUdtudea aniieusea. Elle ne croii plna guère à l'efficatité du aacrifiœ qu'elle a ai anatèraaMnl pratiqué. Ceit une vertueuae, désenchantée de la vertu. Ajol moins que son fils Oswald, éloigné du domicile paternel, oivoyé i Paris, ait profité de son dévouement i die, revienne prés ds sa mère, sain de corps, énergique d'esprit.
Hais tandis que M"* Alving se confesse ainsi au pasteur Mandera, voici qu'eUe entend la petite bonne du logia, la fille de ceOe qui était la maîtresse du beau chambellan, murmurer i (^wald : c Biais Uchez-moi donci i YoilA les revenants. Les vices du père sont dans le sang et lea moelles du fils. Et comme cette servante capiteuse, qui veut vivre pour le plaisir et le luxe, est bien la fille de sa mère, et, du reste, la sœur naturelle d'Oswald, celui-ci, avec ses troubles cérébraux, ses fatigues, ses convoitises inassouvies, est bien le fils du capitaine débauché. Tout ce que M"* Alving a tenté d'édifier, pour la santé morale et physique d*Oswald, s'écroule pièce à pièce.
Le drame est poignant, au deuxième acte, des révélations successives faites à cette mère par son fils. Il se sent perdu, ce jeune homme sans force, sans volonté, vermoulu, comme le lui a dit un médecin de Paris. Il ne peut plus travailler, son cerveau est vide, ses membres agités. Et quelle tristesse, pour son pauvre corps souffreteux, en ce froid et ruisselant pays de Norwège ! A Paris, à la bonne heure, le soleil rayonne, la joie de vivre éclate dans tous les yeux, et partout. La plantureuse R^ne seule, l'amour
de cette belle fille florissante, rendrait à Oswald quelque attachement à l'existence, quelque sensation de bonheur. Et M""* Âlving écoute tout cela, torturée, prête à se plier à toutes les faiblesses maladives de son fils. Puisqu'il veut boire du Champagne, qu*il en boive ; puisqu'il veut avoir Régine près de lui, qu'elle s'asseye à table. Elle remonte la voie douloureuse, qu'elle a déjà montée pour son mari ; mais, cette fois-ci, avec une révolte plus farouche, une négation plus amère. Oswald a raison, dit-elle au pasteur plus effrayé qu'indigné ; et s'il lui faut, pour être heureux quelque peu, s'unir à cette Régine, qui est sa sœur, je voudrais ne pas avoir la lâcheté de m'y opposer. Cette lâcheté, qu'elle s'attribue encore, on voit bien qu'elle ne l'a plus, qu'elle acceptera tout, par redressement haineux contre cette fatalité qui la poursuit dans son fils après l'avoir poursuivie dans son mari.
Les révoltés romantiques déclamaient beaucoup contre le sort et la société. Mais cette puritaine qui raisonne a la logique de ses révoltes. Âh ! si le vertueux Manders ne l'avait pas ;*envoyée à son mari, s'il l'avait gardée après sa fuite éperdue et son coup de passion, elle n'aurait pas mis au monde ce fils débile, détraqué, en qui s'agitent tous les désordres nerveux de son père ! Et elle en vient, pour calmer les fébrilités d'Oswald, à lui raconter ce qu'a été son père, ce qu'est Régine. Le pauvre malade n'a cure de ce père, qui ne lui a laissé qu'un souvenir indistinct, déplaisant, et il n'est revenu auprès de sa mère que pour 86 faire soigner, en ses crises accablantes. Pour ces crises, la morphine le soulagera, si elle doit le tuer. En voici une,
qui le renvene, qui Ifi dédiire, pour laquelle il imidûre de et mère le remède meurtrier. L'inBoudante Régine, qd u'a plus voulu vivre dans cette maison de malades, n'aurait pas hésité i lui administrer l'endormante morphine. Et quand le rideau tombe» on voit bien que M^ Alving, qui a lutté, qui a refusé à son fils œ calmant mortel, va descendre ce dernier pas, dans ses défaillances et ses désespérances réfléchies.
Ge drame si sombre, i si douloureuse conclusion, sans événements, sans autre action que l'analyse approfondie d'une fotalité Cuniliale, et des ébranlements qu'elle produit dans la conscience, ce drame est original, puissant,, d'une bien autre audace de fond que toutes les pièces à pardes grossières. Ne croyez pas qu'il soit d'un nihilisme moral absolu, que les acquiescements de M"^ Âlving à la joie de vivre, dédaigneuse des règles et des sacrifices, nous soient donnés comme l'inévitable conclusion à adopter. C'est la destruction faite, en une âme énergique comme celle de W^ Âlving, par les rigueurs de l'existence, ce sont les revenants, ceux de l'hérédité du sang, comme ceux de la transmission des idées et des préjugés, c'est ce drame saisissant qu'Ibsen s'est borné à rendre avec une si pénétrante psychologie, une réalité si intense. Quant à sa conclusion morale, pourquoi ne la prendrions-nous pas, dans cette réponse de l'austère Manders à M"^ Alving, qui s'explique en disant combien elle a été malheureuse : c Chercher le bonheur dans cette vie, c'est là le véritaUe esprit de rébellion. Quel droit avons-nous au bonheur! Non, nous devons faire notre devoir. »
Tous ces personnages des Revenants sont bien fermement tracés. Le pasteur Manders, si naïf, n'est pas niais un seul instant. Sa foi inaltérable est de l'accent le plus vrai. M"^ Alving, même dans ses indécisions, dans les obscurités de conscience qu'elle accuse, est d'un intérêt tragique. Oswald, dans sa clairvoyance désespérée, dans ses égoîsmes de malade irrémédiablement perdu, a une vérité frissonnante. La résolue Régine est bien vivante, d'une dure vie animale. Enfin, toute l'œuvre d'Ibsen est singulière, forte et neuve.
Il est bien difficile de jouer un drame comme les Revenants. M. Antoine est remarquable dans Oswald, ayant l'allure vacillante, la pensée flottante, les impuissantes colères du personnage. Ses moyens d'exécution, sa voix spéciale le servent en cette curieuse création. Mais aussi son étude est très minutieuse et son art très sûr. — BP* Bamy n'a pas toute la force de voix et de composition qu'il faudrait au terrible rôle de M"** Alving. Elle a de l'intelligence, une certaine justesse. Mais elle n'a ni le jeu assez arrêté, ni l'accent assez net. — M. Arquillière a eu de la conviction, une tranquillité assez émouvante dans le pasteur Manders. — Et M"* Luce Colas a bien l'extérieur et le ton de la vive Régine. Il ne faut pas chercher amusement aux Revenants; mais sensation vigoureuse et profonde, ce qu'on a eu.
Thëâtfre Wallon
TATI V PERRIQUI
La littérature wallonne est une littérature ; elle a sa poésie, ses contes, même des livres de science, comme le Dictiomiaire étymologique de Charles Grandgagnage, souvent cité par Littré. Les comédies wallonnes sont des œuvres absolument originales, et non des traductions ou des adaptations de pièces françaises, comme il arrive d'ordinaire pour les drames et vaudevilles d'un autre théâtre, comblé d'encouragements officiels. Tâti V Perrir qui^ la dernière comédie couronnée par la Société de littérature wallonne de Liège, est wallonne de fond et de forme, de personnages, de mœurs, de verve locale, d'accent du terroir, et, en outre, elle touche aux travers, aux vanités qui ne sont pas d*une seule race et d'une seule ville, tout en ayant fortement sa marque liégeoise.
Voilà qui explique le grand succès des deux représentations de Tàti V Perriqui à Bruxelles. Les Wallons,
fl.
Innsplantès en Brabant, se retrouvaient en pldn Liège, entendaient tous ces ptontbes populaires par Iesq[uelB s'expriment le bon sens et la raillerie des bords de la Ifeuse» et ils avaient Fagréable fierté de voir que ces dia« logues familiers, que ce pittoresque des locutions liégeoises s'appliquaient i une vraie comédie, babilement fiûte, finement observée, jouée avec ce parbit naturel, qui est le don le plus rare des comédiens.
La Société de littérature wallonne publie éhaque année un volume de morceaux savoureux, qui vont du rire firanc ila délicatesse émue. D y a eu dans ces recudls des oomfrdies joyeuses, comme celle de M. Ddchef : Li galant étêl 9iervanU, des chansons sentimentales ou ironiques, comme celles de M. Dcfrecheux, des revues piquantes des gens et des choses, mordants couplets, fantaisies charmantes, où un grave professeur, excellent écrivain, où un magistrat de grande science et de grande sagacité de jurisconsulte luttaient d'esprit, de malices non blessantes, de plaisantes imaginations sous le nom collectif d'Alcide Prier. Mais les volumes de la Société de littérature wallonne, qui ont tous des échantillons variés, drus et fins de l'humeur liégeoise, auront eu peu d'œuvres aussi originales que Tâti V Peiriqui, étude de caractère, tableau de mœurs, pièce comique dont toutes les scènes se développent avec logique, vérité, gaieté.
Ce Tâti, modeste perruquier, croit avoir gagné un gros lot de cent mille francs, et le voilà possédé de la manie des grandeurs et du luxe, voulant avoir beaux habits, beaux meubles, valet et servante, prétendant ne plus parler que
le français des gens huppés, aspirant aux emplois politiques, aux galons et décorations. Le personnage n'est pas nouveau, mais sa vérité reste la même en tous les temps, et sous tous les régimes. Et M. Remouchamps, l'auteur de Tâti V Perriqui, tout en usant du fond étemel et des traits généraux de cette sorte de glorieux, lui a donné une personnalité bien distincte. Ta bien placé en son milieu liégeois, a laissé à sa vanité la bonne humeur, l'accent populaire, tous ces dictons pittoresques qui sont le tempérament même de l'esprit wallon. A côté de Tâti, le pauvre homme qui veut faire figure, sa sœur. Tonton, est la raison rudoyante, l'honnête femme aux propos francs. C'est l'ordre classique; Molière mettait auprès de ses vaniteux et de ses maniaques, la bonne bourgeoise, M"* Jourdain, le frère Béralde, de bon conseil, les servantes à ripostes brusques et à dévouement obstiné. M. Remouchamps s'astreint à cet ordre consacré. Mais sa Tonton ne trahit pas un seul instant l'imitation et la convention. Ce n'est pas une Dorine wallonisée ; c'est Tonton, une vraie femme liégeoise de sens et de verve. Ce qu'elle dit, fait des scènes de bonne comédie ; et ce qu'elle dit, nous l'avons entendu autrefois, au quai de la Batte, ou â la place Maghin, du populaire â gouailleries de bon jugement.
On ne les oublie plus, ces fleurs du langage wallon, ^ non plus que les spots, ou sots messèges ou galguizouUs des rivages de la Meuse. Les nés natifs ont beau avoir quitté leur pays wallon depuis de longues et longues années, tous les mots du terroir leur restent familiers
comme en leur jeunesse, n y avait dimandie, au Musée du Nord, à TàH FPerriqiU, un Liégeois des plus illustres, BruxeUois depuis quarante ans, depuis le nûnistère libéral de 1847, retenu à Bniidles par ses grands devoirs et son grand rôle dans l*Ëtat, et qui n avait rien oublié, depuis quarante ans, des finesses et de la verdeur du parler liégeois. Titi et Tonton n'ont pas eu de meilleur auditeur dans la salle, ni de plus empressé à saisir tous les traits du dialogue, toutes les touches vives de ce style coloré.
Le Cercle d'agrément de Liège» présidé par M. Renkin« à qui l'on doit ces représentations de la comédie de M. Remouchamps, a tout simplement des acteurs de premier ordre. Ce ne sont que des amateurs, et deux ou trois d'entre eux ont le naturd, la justesse, une verve sans procédés. M. Quintin, qui joue le rôle de Tâti, est un comédien qui parle, iiui est toujours à sou personnage et à la situation, qui n a jamais d'intonation de théâtre, qui arrive toujours au comique par la conviction et la vérité. C'est un artiste. — El M. Lambreiuont, qui représente la raisonnable Tonton, est parfait de raillerie tranquille et de bon sens piUoresque. Les autres, MM. Raskin, Antoine, Kondonfaz, M"*^ Ëlodie et Joachims-Massart, ont aussi ce rare mérite d'être simples. Le triomphe des acteurs est de vous faire croire que c'est arrivé. Et, en effet, ce doit être arrivé, Tâti VPcrriqui^ tel que M. Remouchamps la écrit, et tel que MM. Quintin et Lambremont l'ont joué.