LA FILLE ÉLISA
Pièce en trais actes, tirée du roman de M. Ed. de Gongocrt» par M. Jban Ajâlbut.
U TANTE LÊONTINE
Comédie en trois actes, par MM. Maurice Boniface et Edouard Bodin.
Mars 4891.
Le Théâtre Libre de M. Antoine a foit élection de domicile au théâtre du Parc pour une douzaine de jours. Nous n'aurons pas, â ce qu'il paratt, les pièces dont l'idée et l'exécution répugnantes étaient la principale originalité, une originalité fadle, dont les recettes sont couramment appliquées par des élèves industrieux. C!onune il est plus aisé d'assanbler des situations et des paroles révoltantes que d'avoir de l'observation, de l'esprit, un art de composition, un style, les inaptes â ces anciens mérites ont reconnu la supériorité d'un système dramatique où les gros mots passent pour des preuves de force, ob le cynisme par
procédé se donno pour mie sagacité profimde. On nous apporte des œayres signées de rares écrivains, Edmond de Goncoort, et cet Ibsen, dont la renommée norvégienne s'est fidte en Allemagne, dont le pessimisme est toujours substantiel, n'a pas cette amertume machinale, cette iprelé à vide, par lesquelles la banalité croit se hausser i la puissance. Des comédies, comme Tante Léantine et la griflknta École des Veufs doivent être la note gaie, nne gaieté dure, de ce théâtre i la manière noire. On annonce aussi rSonneur, de M. Henry Fèvre, qui a déjà une rotation de froide peinture des plus basses corruptions. Et deux actes de chroniqueur et de critique, de bien mordant esprit, M. Auréiien Scholl et M. Henri Géard. Mais tout cela, nous dit-OD, a un intérêt d'art et une Esicture personnelle. Et M. Antoine n'a pas l'ironie solennelle de nous offrir ce qui a été jugé«à Paris, comme mystifications sinistres et puériles.
Est-ce en manière de contraste, qu'on a fait précéder les premières représentations du Théâtre Libre d'une reprise furtive du Maître de Forges? L'émotion conventionnelle, la fausseté adroite de la pièce la plus Esimeuse de M. Ohnet, pouvaient faire désirer les hardiesses du nouveau jeu. On n'a pas, du reste, insisté sur cette préparation et cette opposition.
La Fille Élisa et la Tante LéorUine sont d'un art absolument contraire, quoiqu'elles n'aient pas trop de ces audaces résolument embarrassantes, de ces mots visant â la stupéfaction ou au scandale. On s'étonne que les écrivains du Théâtre Libre, avec leur ambition de réalité, d'observation directe, découpent des études de la vie ou des
tableaux singuliers dans des romans. Pour être naturalistes l'un et Tautre, Je roman et le théâtre des chercheurs de neuf n'en ont pas moins des conditions très différentes. Transporter à la scène les romans de H. Ohnet ou ceux de M. de Concourt, quoique leur poétique et leur style soient aussi éloignés que possible, c'est s'exposer aux mêmes diflBcultés, aux mêmes altérations de l'œuvre primitive.
M. Jean Ajalbert, Fauteur du drame la Fille Élisa^ a mis fort habilement en relief les trois épisodes, dont il a fait trois actes, le meurtre, la cour d'assises, la prison. Mais l'épisode principal devient celui qu'il a lui-même construit, la plaidoirie de l'avocat, soutenant l'irresponsabilité d*Élisa, qui a tué, sans qu'on le puisse expliquer, l'homme qu'elle aimait. Cette plaidoirie est éloquente, et M. Ajalbert y a ménagé ingénieusement quelques-uns de ces mouvements artificiels, qui sont de l'émotion d'audience. Quoique cette plaidoirie, qui remplit tout le deuxième acte, appartienne, en somme, à M. Ajalbert, il y a introduit adroitement, pour le récit des premières années d'Élisa et son histoire maladive, des phrases du roman. Avec la mise en scène pittoresque, les robes rouges des juges, les lampes qui les éclairent, les réflexions âunilières des assistants, tandis que le jury délibère, et avec cette plaidoirie éloquente, cet acte est d'un effet saisissant. Hais quoi qu'on décide là du sort de la fille Élisa, le sujet du roman n'est guère traité dans cet acte, le plus important des trois.
Le roman de Concourt, tout en faisant une étude sur les fatalités d'existence d'une fille publique tombée dans
on bigne doni die ne poam pas sortir, a¥ût œtte idée soblile, qn'Élin «ytil tué son petil soldai, par horrenr d'Aire i loi comme elle èlail ibroémenl i aea dienls qocCidiena. Elle voyail ronge, en oalre: c Je loia ronge, dit-eDe, tiena-mm done! • Cèlail minoe, comme eiplicalion de reasawinal, pour lea lectenra. Maia, pour ka qwdalenra de la pièce, le raflBnemwil imprtvn de pnralA dlBliaa ne ae démêle paa. On n'a paa le temps de compiendre par qudie révolte de son cbaste amour de proalituée cette amourenae crible de coups de couteau llMmime qu'elle adore. A peine a-l-il foulu la prendre dana aea bras» qu'elle l'a chouriné, pour qu'il ne base paa ce que font les aulrea. Le crime est commis, sans que nous ayons pu nous en rendre compte. C'est un fait-divers mystérieux, mis en scène avec rapidité. Mais ce théâtre, qu'on nous donne comme plus vigoureux et plus vrai, est uniquement plus expéditif et plus facile.
Au troisième acte, nous avons encore quelques indications sommaires, l'efrort tragique d'ÉIisa pour retrouver la parole, après deux ans de silence imposé ; l'inepte brutalité du directeur de la prison ; la scène de la mère, qui n'esl venue voir sa fille que pour lui prendre son argent, dont elle n'a pas besoin, étaut condamnée à perpétuité. Tout cela rendu en mots brefs, cherchant la force dans le fidi simplement noté. Ce sont des renseignements émouvants sur une condamnée; cela ne constitue guère une pièce. Gomme dénouement, la lecture de la lettre d'amour dn petit soldat, qu'on a déjà entendue au début du premier acte. Ce moyen sentimental, et qui n'a pas l'effet touchant qu'on en pouvait attendre, n'est pas du système nouveau.
Da reste, le style de cette lettre d'amour a du factice, de la littérature. Quand le fusilier Tanchon écrit : • Élisa, je f aime, je t*idolàtre, ma petite femme, avec un grand délire amoureux que tu as fait dissoudre dans toute ma chair », il fait de la phraséologie naturaliste, avec ses propres termes 61 ses affectations.
M. Edmond de Concourt, dans le nouveau volume de son Journal, dit : • A la première de la reprise de Ruy-Blas, j'étais frappé de l'infériorité de la machine dramatique, et comme elle fait faire de l'enfantin aux plus grands talents. » Ni Germinie Lacerteux, ni les Frères Zemmgano, ni la Fille Élisa, au théâtre, ne démentent cette remarque un peu absolue. Les dédains de H. de Concourt pour cette forme inférieure du drame sont assez bien justifiés par les pièces tirées de ses romans, et qu'il ne s'aventure guère à fid)riquer lui-même. Hais le succès de son livre lui reste, et, dans son Journal, il parle de ce succès de la Fille Êlisa avec un abandon surprenant : • C'est ravivant et exaltant tout de même le succès brut, l'exposition insolente de son livre, de son livre auprès duquel on sent que les autres n'existent pas. Je viens de voir, sur un boulevard neuf, une grande librairie, qui n'a en montre que la Fille Êlisa, étalant par toutes ses vitrines, aux gens qui s'arrêtent, mon nom, mon nom seul. » Et il ajoute, au paragraphe suivant : • Eh oui, mon frère et moi, avons mené, les premiers, un mouvement littéraire qui emportera tout, qui sera peut-être aussi grand que le mouvement romantique... et si je vis encore quelques années, et que des milieux bas, des sujets canailles, je puisse monter aux
par un de 068 mots hypocrites si amusants, où le raqiect et la convoitise de l'argent se dissimnlsnt sons un prétendu froissement personnel, t Tu ne m*as pas oonsoltée, s dilelle avec aigreur i son mari» qui a eipolsé violemnient » la tante Léontine.
n est inutile de vous raconter comment le pratique Paul M4ry passe aussi des brutalités i un père donnant ringldnq piteux mille francs de dot, et qui est afBigé» par surcrott, d'un parentage de cocotte, A rextrfime considéra» tion due A une tante, qui pourra lui laisser un héritage de douze cent miUe firmes. C'est ce jeune honune avisé qui commence A ébranler les scrupules bourgeois de M. Dûment. L'évolution est bien plaisante, tous les intéressés s'y einploienty la mère, le futur gendre, la fille, dont la consultation ne semble pas de vérité très évidente. Que voulez-vous que ce Prudhomme fasse contre trois, avec les faiblesses et convoitises dont il ne se rend pas compte? D est parfait, quand il répète la phrase d'explication et de morale jésuitiques, que lui dit sa femme : • Enfin, ce ne peut pas être une chose coupable que de pardonner A sa sœur. »
Sauf à la dernière scène, où les auteurs montrent leur Dumont s'aplatissant à plaisir et inutilement, la pièce n'a pas de cette virtuosité d'amertume, de ce pessimisme voulu, manies bien artificielles et agaçantes de certaines œuvres du Théâtre Libre. Elle a de bons mots de nature, et il faut bien avouer que nous avons eu sous les yeux des accommodements tout pareils. Combien d'honnêtes gens respectés bouderaient inflexiblement A la fortune de la tante Léontine 7
La pièce de MM. Boniiace et Bodin est jouée avec verve et réalité. M. Antoine a le jeu très étudié et très fin, dans ces bourgeois qui disent avec conviction des paroles qu'ils S sont tout prêts à renier. Ses emportements et ses défaillances de conscience ont été rendus par lui avec une justesse très variée, des dégradations parfaitement saisies. — M. Grand a le ton net et résolu de l'ingénieur Paul Méry. — M*"* France est de naturel mesuré et bien observé dans la tante Léontine. — M"** Bamy et M^ Meuris ont leur part dans l'ensemble très amusant et très vrai.