‹ Trente ans de théatre (volume 2)Chapitre 1 sur 33 · EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE · texte numérisé non relu

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE

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Tous dr.).t'< r.^servôs.

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Le 20 décembre 1899, muni des passeports qui devaient m'ouvrir les portes des théâtres populaires de l'étranger, je me mettais en roule... On m'avait dit que Strasbourg possédait un théâtre populaire modèle: je m'arrêtai à Strasbourg... Je n'avais pas revu, depuis 1869, la fameuse cathédrale... Je venais de recevoir, des mains augustes de l'archevêque Darboy, les cinq premiers prix de la classe de neuvième du lycée Saint-Louis, et, pour me récompenser d'un succès qui ne s'est d'ailleurs jamais renouvelé,. mes parents m'offraient mon premier grand voyage. Il n'y avait pas alors d'express-orient,

et les diligences étaient encore fort en honneur dans TAlsace et les Vosges. Oh! le col de la Schlucht,le montHoneck et ces vieilles abbayes chères à Gautier! Oh! ces sonneries de grelots, ces claquements de fouets, ces bruits de ferraille et, dans la nuit fraîche, cette fumée de sueur et d'haleine enveloppant les joyeux attelages en marche ! Oh! ces guimbardes délicieusement incommodes qui vous donnaient le loisir d'admirer ces belles roules des Vosges aujourd'hui encombrées par les cent à l'heure! N'étaitil pas exquis d'employer trois jours à ce qui peut maintenant se faire en trois heures ? On ne passait pas à l'étal de colis blotti dans une machine à vapeur!

Je songeai à ces diligences en débarquant à Strasbourg et je ne trouvai, pour timbrer mes papiers, qu'un gros homme rouge, revêtu d'un uniforme plus rouge encore sur lequel s'étalaient des blasons brodés en or. C'était le chef de gare... Autour de lui se tenaient groupés, alignés, astiqués, faisant cercle, de jeunes hommes sévères, aspirant évidemment aux mêmes blasons dorés. Puis, sur les quais de la^gare immense, à droite, à gauche, en avant, en arrière, au-des-

SUS, au-dessous, des centaines de voyageurs grouillaient, les uns attendant les trains, les autres venus pour les voir passer, tous Iristes «omme s'ils se rendaient h un convoi funèbre. Les caisses des wagons étaient peintes on vert, un vert litre, un affreux verl bouteille que nous avons adoplé pour nos fourgons funéraires; les mâts et les signaux eux-mômes avaient les couleurs de Prusse. Voilà ce qu'était devenue la

gare de mon premier grand voyage! J'allais retrouver morne et endeuillée la vill<* d'Alsace, naguère si vivanle et si joyeuse!... Kt je n'ai voulu revoir ni la cathédrale ni celte rue de la Nuée-Bleue dont j'avais relenu le joli nom! Je n'ai mémo pas demandé dos nouvelles du ('oq d'Alsace! Un lugubre ciel de déoorubro n^ndait cette arrivée plus maussaile encore... Il semblait -que la nature», dont los joie^s no coïncident pas toujours avoc nos lristoss(»s, avait pris soin desemotiroîi l'unisson de nosciouis...

Le dir-ecleui' du tln^àlro, — Stadl Thoa'or, — M. Eng(d, comme s'il avait deviné noire douloureuse impression, tenta de nous rassurer. Il nous expli<|ua (|ue Strasbourg était n^sto français et (jue rien n'y est h la mode que ce (|ui

vient de Paris. Je marquai ma surprise... Il nons conta que tes jeunes gens qui travaillent autour des chaires de Strasbourg considèrent qu'ils tfont pas terminé leurs études s'ils ne sont venus faire un tour et même un long stage 'à Paris, au Quartier Latin. Il ajouta que dans sa saison théâtrale qui dure huit mois, seules les représentations françaises réussissent et rapportent. Pour ces soirées, les annexés — c'est notre imprésario qui parle — veulent bien sortkr de leurs retraites. Ce sont des fêtes, où la politique n'a rien à voir et auxquelles tous les habitants prennent part, oubliant l'élernelle 'blessure. Visiblement, M. Engei, qui parlait d'ailleurs le français avec correction, avait préparé en notre honneur cette aimable allocution.

Le soir, M. Engel nous convia à une représentation de la Fh\te enchantée. L'affiche nous annonçait un opéra en deux actes et quinze tableaux, des souterrains, des grottes de feu, des jets d'eau et des apothéoses. La direction strasbourgeoise avait pris, avec le chef-d'œuvre de Mozart, de surprenantes libertés ; je ne reconnus plus du tout notre Papageno de la salle Favart, et je crois bien que les doux habitués

de notre Opéra-Comiquen'auraient été qu'à demi satirfaits des roulades de la trop bien portante reine de la nuit. Qu^nt au texte — est-ce bien un mal? — il avait été radicalement supprimé. Bref, l'œuvre se trouvait par des mains impies, mais non inhabiles, transformée en féerie à spectacle : la musique ne tenait plus qu'une place accessoire: les trucs, les changements à vue, les décors à eau absorbaient tout... M. ïlngel me déclara que la plupart des grands théâtres de l'étranger faisaieat de même...

Pauvre Mozart!

Et puis il s'agissait bien des opéras, des comédies, des drames, des vaudevilles, des opéretlcs, des féeries, — car le théâtre, moyennant une subvention de 300.000 francs, devait être ouvert tous les soirs et faire marcher une double et môme une triple troupe... Non !

M. Kngel était tout entier aux représentations populaires qu'il venait d'organiser et qui donnaient déjà d'appréciables résultais... La saison commençait à peine et déjà il avait offert trois spectacles populaires classiques, presque des spectacles gratuits, puisque toutes les places coûtaient dix sous. En octobre, on avait oué

la Jeanne d'Arc de Schiller ; en novembre, le Guillaume Tell au même Schiller, et en décembre le Tsar et Charpentier de Lortzing. Chaque fois on avait fait salle comble et chaque fois, malgré la modicité du prix des places et grâce à un système de location des plus ingénieux, on encaissait une recette de 500 francs.

Ce système, dont Tinvenlion revient, à M. Engel, consiste à faire tirer au sort, la veille du spectacle, à la mairie de Strasbourg, les coupons de spectacles populaires. Ce tirage est fort simple : à ^rintérieur de la salle de la mairie, trois labiés sont dressées : trois commissaires, assistés d'un conseiller municipal et du directeur du théâtre veillent à l'exécution des moindres détails. Les bureaux ne sont pas ouverts le soir et, de cette façon, tout un petit peuple s'amuse à bon compte, sans perdre de temps, sans se bousculer, sans se quereller, sans stationner aux portes du théâtre durant de longues heures, et, ajoutons-le, sans trafic possible pour les vendeurs de billets.

Certes cette loterie théâtrale comporte de sérieux avantages. J'en ai expliqué à mon retour le fonctionnement à certains de nos directeurs qui cherchent les moyens de perfectionner leurs représentations gratuites ou populaires. Mais ce qui est facile dans une ville comme Strasbourg ne l'est pas toujours dans une ca|)itale comme la nôtre. Autres villes, autres mœurs et aussi autres théâtres...

On ne conçoit guère nos mairies de Paris organisant, la veille de nos représonlalions gratuites, des lolcMies semblables à celle du lliéàlre de Strasbourg. Il faudrait, si Tcm voulait appliquer cette méthode, établir un roulement entre nos théâtres et nos mairies. Qu'en penseraient nos honorables ad joints? Le principe des représentations graluiles est excellent : encore* l'aut-il que rexéculion en soit bonne. Or, sait on (ju'en 18114, quand les speclacles gratuits renij)lacèrent il rOpéra les r(»présenlations poi)ulair('s In^bdomadaires inaugurées par la direction llertrand, des accidents mortels, des congestions par le

froid se produisirent? La direction de TOpéra demanda,, judicieusement, l'autorisation de donner ses quatre spectacles gratuits non plus à date fixe mais à des époques où la température est clémente. Mais à peine MM. Bertrand et Gailhard avaient-ils porté remède a ce mal, qu'ils constatèrent que les sous-officiers, profitant de la faveur qui leur est accordée de ne pas faire queue aux portes du théâtre, envahissaient la salle. Le second ^< gratuit » fut un véritable gala militaire: l'effet était superbe... Le lendemain, le gouvernement de la Place recevait force réclamations et, d'accord avec la direction du théâtre, il décrétait que les sous-officiers n'axiraient plus droit qn'à deux cents places par représentation gratuite. Du coup, on supprimait les galas militaires gratuits.

Pauvre Eugène Spùller! Se serait-il douté, le jour oii il signait Tarrôté ministériel des quatre « gratuits » de l'Opéra, que sa décision amènerait un conflit entre le militaire et le civil? Ce n'est pas tout... L'atTreux marchand de billets n'organise-t-il pas, pour ces soirées comme pour les spectacles à recettes, un service adroitement compris et ne con(ie-t-il pas à ses plus avisés

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collaborateurs le soin de s'installer, dès le malin, aux portes du théâtre?... Et les abonnés de no& « gratuits » s'adressent au marchand qui, toujours là, fidèle au poste, leur assure les meilleures places!...

La direction du théâtre de Strasbourg prévit ces écueils. Elle a été naturellement suivie par les grands théâtres d'Allemagne tels que ceux de Wiesbaden, de Mannheim, de Dresde, de Francfort.

Toutefois, je remarque que la représentation gratuite reste inconnue en Alsace, en Allemagne et en Autriche. J'en fais l'observation à M. Engel, qui me répond :

— C'est là votre vraie force ! Nous n'avons nulle part de spectacle gratuit. Nous n'avons point non plus à Strasbourg, ni à Vienne, ni à Berlin, ces théâtres « d'autour la grand'ville » que je visitai à Paris.

Ces théâtres « d'autour la grand'ville », ce sont, on le devine, nos théâtres de quartiers et -de faubourgs... M Engel en reconnaît la double supériorité qu'il attribue à la solidité du répertoire et à l'ensenible des troupes...

— Vous verrez, ajoute-t-il en souriant, que

Tavantage est de votre côté! Les Volkstheatei\ c'est-à (lire les théâtres du peuple, sont ce que vous appelez vulgairement des petits théâtres, plus ou moins bien gérés chez nous par des commerçants qui, désireux de faire de bonnes afVaires, suivent le goût du public, sans se préoccuper de l'art !...

M. Engel ne nous disait que trop vrai... Le lendemain, je m'embarquai pour Munich, et je dus, à mon regret, constaler que la ville qui donna, pour la première fois, Tristan^ les Maîtres chanteurs^ VOr du Rhin, la Wa/kyrie, n'a pas de théâtres populaires.

Assurément le tarif des places est fort abordable dans les grands théâlres comme dans les petits, au théâtre de la Résidence (la Comédie), comme au Colosseum (les Folies- Bergères), aux concerts du soir de l'Odéon Royal (concerts classiques), comme à ceux de la grande salle de la cour de Bavière.

Cette modicité des tarifs des places reste le

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