LE POMPIER
Octobre 1902,
11 y a trois mois, lorsque j'eus le très grand honneur de célébrer, à Dieppe, l'illustre auteur des Mousquetaires^ je rappelai l'histoire du pompier d'Anlony, Ce fut notre regretté ami Charles Chincholle qui, en fidèle secrétaire de Dumas, me donna ce conseil. L'histoire du pompier?
J'étais bien un peu inquiet et me méliais. Toute la famille Dumas devait assister au dîner; Tanecdote, signalée par Chincholle, n'était peutêtre pas faite pour être contée en public... Mes craintes étaient vaines. La scène fit un effet énorme. Je dois à Chincholle et au pompier de Dumas mon plus grand succès oratoire... Encou-
ragé par cet accueil, je reprends aujourd'hui la scène.
Dumas, — Dumas tout court, disait Chincholle reconnaissant — avait eu, avec les artistes de la Comédie-Française, de retentissants démêlés. Les sociétaires du Comité avaient reçu à regret Antony^ espérant bien au fond que la censure arriverait à temps pour interdire l'ouvrage. Les premiers actes n'en furent pas moins inscrits au tableau des répétitions. Ce fut, dans les coulisses, une hilarité générale : tous, hommes et femmes, sociétaires et pensionnaires, se livraient à de faciles et irrévérencieuses plaisanteries — tous excepté deux braves hommes que le bon Dumas prit en affection. Le premier se nommait Marquet : il avait d'abord été suisse, mais la Révolution s'étant débarrassée de ces honorables fonctionnaires, Marquet était devenu le garçon d'accessoires de la Comédie-Française. 11 n'avait plus sa hallebarde, mais il n'en était pas plus fier, et c'est par lui que Dumas se renseignait sur les ténébreux desseins des sociétaires. Le second, c'était le pompier A^Antony, Ce pompier avait, par autorisation spéciale de son chef, assisté à toutes les répétitions et à
toutes les représentations de Touvrage. Tandis que la tôte de Marquet apparaissait aa fond de la scène, le casque du pompier passait par le manteau d'Arlequin. Et Dumas de répéter triomphalement :
« Jeunes auteurs, qui vous livrez au théâtre, n'oubliez pas les quelques lignes qui vont suivre et qui ont rapport à ce casque de pompier. Le casque du pompier, voyez-vous, c'est le symbole du succès de larmes. Le casque du pompier, c'est l'équivalent du capucin-baromètre. Si le temps doit être beau, le capucin sort et se montre... Si le temps doit être nébuleux, le capucin reste chez lui. Le pompier qui émerge de la coulisse, comprenez-vous? c'est l'intérêt populaire. Si vous intéressez le pompier au point qu'oubliant son devoir il sorte de la coulisse et en arrive à se mêler aux comparses, votre affaire est claire : vous avez un succès. Plus il sort, plus le succès sera grand. Voilà pourquoi je vous disais que le casque du pompier, c'est le symbole du succès de larmes. Dans toutes les situations dramatiques d'^n/o/iy, je voyais la têle de Marquet qui entre-bàillait la porte du fond et le casque du pompier qui sortait de la coulisse. »
Nous avons retrouvé l'autre soir, aux Bouffesdu-Nord, le digne descendant du pompier d'Antony. M. Gustave Larroumet allait entrer en scène, la sonnette de l'entr'acte rappelait les spectateurs à leurs places, lorsqu'un jeune homme portant le casque traditionnel et gratifié des galons de caporal s'approcha de moi :
— C'est bien Monsieur Larroumet, celui qui a succédé à M. Sarcey?
— Lui-même.
— Si je vous disais^ Monsieur, qu'autrefois j'ai demandé à mon capitaine d'être chargé du service des matinées de l'Odéon, lorsque M. Sarcey et M. Larroumet faisaient leurs conférences. Ce sont eux qui m'apprirent à comprendre et à aimer nos grands auteurs!
Ces observations m'étaient présentées avec tant de conviction que je contai au brave garçon notre plan de théâtre populaire. Peine perdue! Lecteur assidu des feuilletons dramatiques de M. Larroumet, notre pompier savait nos projets; il avait assisté, en mai, aux galas populaires des
Gobelins, de Montparnasse, de Grenelle. Nous avions donc, nous aussi, notre pompier d'A/itony\.,.
— Une observation, cependant, Monsieur.
M'autorisez-vous à vous la présenter? Vous remarquez avec quelle attention respectueuse tous nos publics de quartier écoutent le Misanthrope et les Femmes savantes? J'observe bien allez! dap.3 ma petite loge de pompier... Ils ont tous tellement peur de laisser échapper un vers, un mot, qu'ils attendent la fin de la tirade ou de la scène pour applaudir. Eh bien, croyezmoi! Ne craignez pas de leur offrir du Racine ou du Corneille ! Vous verrez Teffet que produiront le Cid^ Andromaqiie^ Horace, Britannicusl Ce sont des drames, ça, et des drames qui font couler de bonnes larmes! Je vous réponds du succès !
— Soyez heureux! Mercredi,' vous aurez Andromaque à Ba-Ta-Clan.
M. Mounet-SuUy, spontanément, avait bien voulu se mettre à la disposition de notre Comité, donnant ainsi le meilleur des exemples. Mais je puis bien Tavouer aujourd'hui : c'est notre pompier des Bouffes-du-Nord qui a décidé du
choix A'Andromaqiie. Ekimas avait raison : le pompier, c'est Tintérêt populaire.
La vérité — et cette fois c'est Dumas, et Dumas le fils que j'invoque — est que le théâtre n'est pas seulement un lieu de récréation et d'émotion, oii le poète traduit et représente les passions, les vices, les ridicules, les caractères des hommes, sans ambitionner d'autre gloire (}ue celle de faire une peinture vraie, d'autre récompense que le rire ou les larmes du spectaleur...
Le théàlro a un autre but que cet amusement et celle émotion, une autre valeur que cette représentation plus ou moins mouvementée, plus ou moins dramatique de ces passions ou de ces ridicules, de ces vices ou de ces caractères; il n'est pas seulement propre à amuser les oisifs, a faire pleurnicher les femmes et à charmer quelques délicats : il a d'autres visées et une autre puissance! Oui, Dumas l'a dit, et notre pompier des Boufîes-du-Nord a repris la même cause : Shakespeare ne serait pas ce qu'il est s'il n'avait écrit que Roméo et Juliettel En écrivant Hanilet^ il a posé et discuté en pleine scène devant le public, le grand et l'éternel problème
de rimmortalilé de l'âme. Quand Corneille a donné Polyencte^ quand Racine a donné Andromaquey cette Andromaqiie de Ba-Ta-Clan, ont-ils été de simples hommes de « théâtre »? Et Molière, quand il écrivit ce Tartufe que nous présenterons quelque soir à ces publics de quartier, n'a-t-il eu d'autre but que de fustiger Timposteur? Nous savons bien — toujours avec le pompier des Bouffes-du-Nord ! — que Molière s'est fait ici justicier et vengeur et qu'il a tiré par-dessus son temps...
Gardons notre pompier des Bouffes-du-Nord.
Tant que nous l'aurons avec nous, le public nous suivra...
Septembre i902.-
Il y a quelques jours, je recevais la visite de M""' Anna Thibaud.
— Vous rappeliez Tautre jour^ me disait l'aimable diva du café-concert, que vous avez visé la première chanson de ma camarade Méaly. Elle s'essayait dans l'emploi des gommeuses, tandis que la charmante Valti, affublée d'un chapeau mirobolant et d'un strapontin gigantesque, renouvelait le genre.
— Je me souviens aussi, rçpris-je, qu'une gentille diseuse débutait alors aux côtés des célèbres gommeuses. Comme Anna Judic, elle possédait l'art de soupirer, de sourire, de murmurer et de sous-entendre ; on ne pouvait mieux
comprendre la polissonnerie décente. Cett^ diseuse, c'était vous.
— Peut-être bienl Mais il en était alors une autre, Florence Duparc, la véritable émule d'Anna Judic, celle-là! Souvenez-vous de laNouy non et du P'tii qui demande que' que chose l Souvenez-vous du Panache du tambour-major?
Souvenez-vous des Ecrevisses aux Ambassadeurs I Souvenez-vous surtout de Monsieur et Madame Denis ! Toutes ces chansons ne devenaient-elles pas, dites par elle, des petits poèmes de chatouillerie malicieuse?
— Je m'en souviens !...
— Elle aussi était une étoile ! Elle gagna cent, puis deux cents, puis troiscents francs par soirée^ et, sur ses économies elle achetait une maison au bord de la Marne ! Elle aimait la pêche à la ligne, car tous les artistes de café-concert adoraient alors la pêche à la ligne ! Et cela n'était-il pas consolant de revoir sur les bords delà Seine, de rOise ou de la Marne (ils aimaient particulièrement la Marne), tous ces soupirants de romances et ces diseurs de chansons à boire? Ils étaient là, philosophes et flegmatiques, ceux-ci «dans Teau à mi-jambes, ceux-là debout à la
i8i SOUVENIRS DE THEATRE
pointe d'une barque, d'autres perchés sur la rampe d'un quai, tous suivant de Toeil, avec une attention extrême, les ondulations de la perfide vague! Chacun était accompagné de sa petite amîe, et invariablement la petite amie chantait au concert; elle aussi charmait des centaines de spectateurs amoureux des lilas et des cerises — la romance — et respectueux des conseils patriotiques.
— Et n'est-ce pas, continua la divette, que tout notre petit monde n'est point haïssable? Cela vous amusait de retrouver, occupés à pêcher h la ligne, tous ces couples que vous aviez entendus la veille et qui, parfois, payaient une amende pour avoir chanté un couplet que vous leur aviez sévèrement interdit! Si vous saviez ce ({ue les romances, les chansons à boire et les (( conseils patriotiques » coûtent de peine à ceux qui les disent et à ceux qui les font? Vous l'avez dit, vousTavez écrit, vous avez pris notre défense; nous n'avons personne, nous, pour nous donner la réplique! Nous sommes maîtres de nos chansons ; nous en sommes responsables. Vous avez vu à l'œuvre Jules Jouy, Aristide Bruant, Xanrof, MacNab: c'étaient les maîtresdelachanson,
ceux-là, les vrais poètes. Mais pensez-vous que les scies qui deviennent populaires et ne sont susceptibles de plaire qu'aux seuls Parisiens soient aussi bêtes qu'on le dit? N'y a-t-il pas très souvent, chez leurs rimeurs si méprisés, une connaissance exacte du comique? Est-ce que les gigolettes de Jouy et de Bruant ne se distinguent pas par un grain de poésie ? Ayez donc pitié de nos trente ans de concert ! Il en est et beaucoup, parmi nos artistes, nos auteurs, nos musiciens d'orchestre, nos machinistes que la guigne poursuit! Est-ce que le concert, ce n'est pas du théâtre ? Si je vous citais certains noms, vous ne me croiriez pas ! Ils n'ont plus le temps de pêcher à la ligne, allez ceux-là! Quant à elle, l'émule de Judic, la grande camarade de Victorine Demay et de Paulus, elle, la propriétaire d'autrefois, elle n'a plus rien! Elle ne veut pas le dire... Elle n'ose pas... Dites-le, vous! Aideznous un peu !
Et avec une indicible tristesse, Anna Thibaud me montre un carnet contenant les coupons de la représentation qu'elle prépare à l'Eldorado pour les premiers jours du mois prochain au
Jbénéfice de Florence Duparc.
Une représentation à bénéfice! C'est donc vrai! Eh oui! pendant les sept années que j'ai appartenu à la censure, j'eus Toccasion de voir de près tout ce petit monde, supérieur à la réputation qu'il a. Yvette Guilbert, Juliette Méaly, Anna Thibaud, Valentine Valti, Paula Brébion et la pauvre Marguerite Duclerc, qui vient de mourir dans la misère il y a quelques semaines, étaient toutes des débutantes au café-concert. Nous fûmes, mon collègue et ami Georges Gauné et moi, leurs premiers parrains ; nous donnâmes le fameux visa à ces chansons qui devaient faire le tour du monde.
... Je vois encore Yvette Guibert inconnue, pleine de talent cependant, n'arrivant pas à se faire connaître; elle appartenait à l'Eden du boulevard Sébastopol dirigé par Mme Castellano. Le secrétaire de l'établissement, Maxime Guy, qui, lui aussi, s'éteignit si misérablement, avait décidé sa directrice à organiser des vendredis de chansons classiques ; Sarcey se fit Tapôtre de FEden-Concert et ces soirées furent triomphales.
Cest en ce même Eden que, sur le coup de huit heures cinq, c'est-à-dire au commencement de la soirée, la fameuse pancarte indicatrice nous annonçait le numéro 3. Et le numéro 3 était représenté par un bon gros garçon à la face réjouie, répondant au nom de Polin. J'assistais, en qualité d'inspecteur des théâtres, aux répétitions de censure qui avaient lieu à huis clos, et je fus le premier — je m'en vante! — à signaler à la directrice de TEden-Concert la nature charmante et le talent naissant du célèbre tourlourou...
La grande camarade d'Anna Thibaud, l'émule de Judic, Florence Duparc, suivit le courant et renouvela son répertoire. Elle redoutait la Lisette de Déranger; elle avait entendu Déjazet et la comparaison lui faisait peur; le caféconcert, dont elle était la pensionnaire, préparait une revue; timidement, elle pria les auteurs de lui confier le soin de dire, à l'acte des théâtres, la chanson célèbre : Monsieur et Madame Denis, J'ai, tout à l'heure, cité les noms de Judic, de Viclorine Demay: j'évoquerai ici celui de Thérésa. Ce soir-là, ce fut de l'art, et du meilleur. Jamais la créatrice de la Petite Nounou et des Ecrevisses n'obtint un tel succès. On bissa,
on trissa ses couplets, et, à partir de ce jour, Monsieiu' et Madame Denis figura dans toutes les revues de théâtre et de concert. C'était Duparc qui avait remis à la mode la chanson oubliée de Désaugiers. Il y avait là plus et mieux qu'un triomphe éphémère; cette résurrection de Monsieur et Madame Denis fit époque dans l'histoire du concert et du théâtre. Les vieilles chansons do M"® Auguez et de M. Cooper, les chansons d'aïeules de M™^ Amel, pour ne citer que celleslà, sont alors venues... C'est que Florence Duparc ne se contentait pas de détailler une chanson de façon exquise, en diseuse qui sait son métier, connaît son public, prépare et calcuh) ses efTets ! elle avait fait revivre tout un temps, toute une époque. On nous contait bien ce qu'étaient V Ancien Caveau et les Dîners du Vaudeville; nous savions que si Désaugiers devint le patron à perpétuité de tous ces dîners chantants, c'est qu'il avait la veine plus grasse qu'aucun de ses devanciers et de ses contemporains. Mais ce qui nous plaisait par- dessus tout, dans ce Monsieii?' et Madame Denis si délicieusement soupiré, c'était la sensibilité particulière ^u poète. Il y avait dans celte histoire des deux
bons vieux une tristesse inexprimable que voilaient Texpression et le sourire; nous découvrîmes ce soir-là le charme de ce conte gaulois qui semblait nous être venu du temps de la mère-grand et que l'auteur de Philémon et Baticù, le bon La Fontaine, n'aurait sans doute pas désavoué! Il faudra bien qu'un jour notre ami Fernand Samuel restitue dans sa forme primitive, avec ce souci d'art qu'il apporte aux pièces anciennes aussi bien qu'aux nouvelles, le vaudeville de Monsieur et Madame Denis « tableau conjugal » en un acte, tel qu'il a été joué pour la première fois, au théâtre des Variétés, en 1808... Et qui sait si demain, quana il connaîtra l'infortune de l'inoubliable interprète de la chanson de Monsieur et Madame Denis, il ne la priera pas de reprendre le principal rôle du « tableau conjugal » oublié?
Hélas ! Ce que notre monde du théâtre cache de misères discrètes, ignorées, inavouées, nul ne le saura jamais! Je vois, depuis que notre Œuvre française des Trente Ans de théâtre existe,
bien des infortunes; j'ai reçu les confidences de ces pauvres gens qui trop souvent ne savent pas, le matin, où ils coucheront le soir. Mais je crois bien qu'il n'est pas de plus triste, de plus lamentable, de plus intéressant malheur que celui que nous a signalé Anna Thibaud . Ainsi , voilà M™* Duparc qui, pendant de longues années, fut une éloile et une grande étoile de café-concert, qui se montra sans rivale dans son genre, qui fut l'interprète parfaite de nombre de chansonniers, qui assura la fortune de beaucoup d'entre eux, qui sans se préoccuper de la mode, tout simplement chanta des chansons, et cette femme, qui ne devait sa fortune qu'à eUe-mème, se trouve aujourd'hui sans ressources!...
Et je remercie, quant à moi, sa camarade Anna Thibaud de nous avoir dit ce qui est. Il semble impossible qu'une artiste à laquelle ce grand public du concert, si simple, si naïf, si bon et si fidèle, doit tant de joies, ne se souvienne pas I 11 semble impossible que ses camarades du concert et du théâtre (elle appartint au théâtre) n'assurent pas l'existence d'une femme qui a été — je le dis au risque de faire sourire les sceptiques, mais sans crainte d'être démenti
par eux — l'honneur de sa profession ! Il semble impossible que tous, auteurs, directeurs, artistes, écrivains, ne lui viennent pas en aide ! Ce n'est pas une représentation de retraite que nous réclamons, c'est une pension viagère qui la mettra h Tabri de la misère. Cela est nécessaire, cela est indispensable; cela est dû à Florence Duparc.