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LE CAFÉ DE LA COMÉDIE

Octobre 1902.

Il y a quelques jours, dans une de ses jolies « Promenades et Visites », notre ami Adolphe Brisson, après nous avoir livré les secrets des plus illustres joueurs d'échecs de notre temps, depuis le président Grévy jusqu'à Joliet, l'excellent artiste de la Comédie-Française, nous conduisait dans leur demeure favorite, le café de la Régence. Ce café a, en effet, son histoire ot aura quelque jour sa place dans le vieux Paris. Il n'abrite pas seulement les joueurs d'échecs; il est aussi et surtout le refuge des habitués de la Comédie et des gros sociétaires. Tôt ou tard, à moins que l'Echiquier ne fasse valoir ses droits

d'ancienneté, il s'appellera le Café des parts entières.

Comme Joliet, je fréquentai cette vieille maison propre, calme, classique. Les serviteurs, je n'ose dire les garçons, y sont courtois et graves; ils se rendent compte de la mission qui leur incombe; ils débutèrent là comme modestes laveurs de vaisselle; sous Tœil paternel de leurs anciens, ils passèrent par tous les grades : de pensionnaires qu'ils étaient, ils devinrent sociétaires; la tradition leur est enseignée par leur patron, un aimable homme qui ne connaît et n'admet qu'un théâtre au monde : la Comédie- Française. Son prédécesseur, qui pensait comme lui. ne me disait-il pas un jour avec une profonde mélancolie :

— C'est dommage. Monsieur! Au fond, voyez-* vous, nous, nous ne sommes pas le café du théâtre!

— Et pourquoi cela?

— Nous n'avons pas la sonnette de l'entr'acte!...

Il y avait dans ce « nous ne sommes pas le café du théâtre » tant de regrets accumulés, tant de tristesses inavouées, que je transmis les

doléances du pauvre homme à l'administrateur général de la Comédie-Française, Emile Perrin. J'espérais qu'il lui donnerait satisfaction... Oh que non! Perrin, de sa voix nasillarde et tremblante, me répondit sérieusement comme s'il n'avait pas compris :

— C'est l'affaire du Comité!...

Je portai, un peu penaud, la réponse au patron qui me répondit, plein d'assurance :

— Erreur! Monsieur. Je connais par cœur notre décret de Moscou!...

Notre décret de Moscou! Nous n'avons pas la sonnette de l'entr'acte ! Les voilà les vraies consolations de notre vie de théâtre! Notre cher Alphonse Allais, prononçant ces irrévérencieuses mais mémorables paroles : « Tous les . jours que Dieu fait, et il en fait, le bougre! » n'a pas mieux dit...

Tout est arrangé aujourd'hui. La Comédie reconstruite n'a plus son café du théâtre et la Régence triomphe!...

Ne calomnions d'ailleurs pas ces cafés de

comédiens ! Je parle ici du premier de tous, véritable monument historique, digne de figurer dans les guides de notre capitale. Mais est-ce que les plus petits cafés de théâtre n'ont pas leur légende? Est-il un théâtre, un concert, un beuglant (|ui n'ait pas sa sonnette de Fentr'acte, c'est-à-dire son café? Oh! ces antres de province, antres de misère et de désespoir, où, à travers les haillons des Crispins à la réforme et des Dugazons en retraite, reparaissent le drame et ses douleurs, la comédie et ses rires. N'est-ce pas que ces halles étroites, malsaines, noires, enfumées, qui ne « travaillent » qu'après la répétition et le soir pendant les entr'actes, ont une grâce ineffaçable? Cherchez, dit le poète, dans ce silence, dans cette pauvreté, dans cet abandon, dans cet hôpital de comédiens qui invoquent le pain et l'habit, vous respirerez l'odeur des cuisines fermées et des bouteilles brisées; vous retrouverez le bruit des gaîtés envolées, le vestige de l'œuvre des maîtres, et je ne sais quel parfum d'atticisme qui vous fait deviner que Molière, Racine et Corneille, quelquefois même Mozart et Rossini, ont dû passer par ces ruines !

Hélas ! ces rendez-vous du talent vagabond et de la vieillesse errante disparaissent, et c'est Guy, le charmant artiste des Variétc^s, qui aura eu l'an dernier, dans un joli couplet de revue, riionneur de célébrer la mort du café de Suède. A ces tavernes vieilles et incommodes, mais dont la vétusté même était la parure, succèdent les brasseries spacieuses, confortables, modernes, d'oii le charme s'envole. Le téléphone a tout pris, tout envahi, nous enlevant jusqu'à ces lettres de comédiennes dont raffolaient nos pères.

— A quoi bon écrire maintenant? me disait un jour notre pauvre Madeleine Brohan. Elles ont toutes le téléphone !

— Les lettres d'amour restent...

— Oh! ce n'est môme plus ça! soupira notre pauvre présidente des Chevreuillets! Nous savions écrire : <( Je t'aime!... » Maintenant...

— Maintenant?

— Maintenant, voulez-vous que je vous dise?

Mes jeunes camarades ont peur ! Elles se lèvent à cinq heures du matin pour aller jeter à la poste leurs lettres d'amour!

Il y avait bien un peu de vrai dans cette mélancolique boutade. La comédienne n'écrit plus :

le papier à lettre est inutile et la devise n'est plus de mode. Allô! allô!

Notre café des parts entières a-t-il le téléphone? Joliet, représentant en chef deFEchiquier, autorise-t-il l'emploi de ce fâcheux instrument? Je n'oserais l'affirmer. Il faudra qu'Adolphe Brissonnous renseigne à ce sujet. Mais j'entends déjà le charmant écrivain de Florise Bonheur. « Plus d'échiquier, plus de Régence, plus de Paul et Virginie! » Les réclamations pleuvent et l'assaillent... Sans penser à mal, très joliment et en des termes fort mesurés, sur la foi du patron de la Régence, il avait conté que Prudhon, un des fidèles du lieu, s'étant cru atteint par un article désobligeant, envoya naguère ses témoins à Sarcey. Légende, paraît-il, fausse légende!

C'est à la Régence, précisément, qu'il y a une vingtaine d'années — vingt-trois même — je fis la connaissance de Prudhon. Nous étions là alors, Louis de Gramont, Georges Chalamet, Le Bargy lui-même et quelques autres encore, installés dans la petite classe, la classe préparatoire,

celle du grand domino à quatre et à sepl dés, le domino de part entière! Les joueurs d'échecs, après une bataille qui durait plusieurs heures, daignaient parfois passer par notre classe et nous gratifier d'un conseil. C'était pour nous le suprême honneur. Mais il y avait un écueil..; Respectueuse dbs saines traditions, la vieille Régence fermait ses portes quelques minutes après le Ihéâlre... A minuit vingt, très exactement, les garçons amoncelaient les chaises :

c'était le chant du départ! Comme tous, journalistes et comédiens, nous n'étions libres qu'après le speclacle, nous dûmes nous transporter dans la brasserie voisine, l'odieuse rivale! Le préfet de police, après bien des démarches, nous autorisa à ne fermer les portes de notre — je dis notre — taverne qu'à trois heures du malin! Ce fut une date historique, et le lendemain de la publication de l'arrôté préfectoral, tous les établissements suivaient l'exemple. Nous avions, sans y prendre garde, fait la fortune des cafés et des brasseries!...

Nos assises du domino étaient alors célèbres. Aux camarades précités se joignait notre grand et cher ami Falguière, joueur intrépide aussi

rageur qu'enragé, qui jetait ses dés sur ou sous la table lorsque son partenaire, M. Adrien Hébrard, avait négligemment « donné le dé de fermeture ». Le dé de fermeture! Savent-ils seulement, les joueurs d'échecs, tout ce que ces quatre mots renferment!... Et Jeanne Samary, sortant du théâtre, venait se mêler à la lutte, contemplant, effarée, Falguière qui murmurait en grognant :

— Je boude!

Ces matches sont finis... Nous avons quitté notre petite brasserie... Jeanne Samary, Céline Montaland, Jcjanne Ludwig, Falguière, tous parlis les uns après les autres!... Mais le domino n'en a pas moins créé une très particulière amitié entre les rares survivants.

— Et celui-ci? Et celui-là? Et cet autre?

demandais-je hier à un partenaire d'autrefois...

— En retrouverions-nous un seulement ce soir pour faire le quatrième!

Et l'on s'en va et l'on passe!...

Prudhoa était un des plus forts d'entre nous, mais quoi qu'en dise le patron de la Régence, il ne se montra jamais d'humeur batailleuse...

Nous avons tous deux poursuivi la longue route

sans trop de secousse. Lorsque je le vis pour la première fois, il y a vingt-trois ans, en compagnie de Georges Chalamet qui devait devenir un de mes amis les meilleurs, il était pensionnaire de la Comédie ; il y avait débuté à sa sortie du Conservatoire, dans Bonaparte du Lion amoureux. Je faisais, moi, mes premières armes aux Beaux- Arts, dans le bureau de Gustave OUendorff, encore un disparu du domino! Je consacrais mes loisirs à mes silhouettes de théâtres, et, en conteur averti, je citais tous les rôles de Prudhon ; je fus stupéfait : la liste en était interminable ; il était de toutes les pièces modernes et classiques et venait de remporter, après Got, dans Bellac, le plus grand succès de sa carrière. L'année suivante, il était sociétaire. On sait le reste... Il est aujourd'hui Inspecteur général des services de la Comédie et s'acquitte de ses nouvelles fonctions avec un zèle et un dévouement au-dessus de tout éloge. Quant à moi, je ne sais pas de camarade plus sûr, plus prêt à rendre service... Et puisque la légende du duel Sarcey- Prudhon est à jamais détruite, je puis bien rapporter aujourd'hui une scène dont je fus le seul témoin.

iU SOUVENIRS DE THEATRE

C'était encore à la Régence... Nousattendions^ rOncle et moi, la fameuse sonnette de i'entr'acte, lorsque, très respectueuseinent, mais avec une ardeur que je ne lui soupçonnais pas, Prudhon s'approcha de Sarcey et lui dit :

— Vous savez que vous êtes injuste! Vous ne voulez pas reconnaître le talent de Leloir! Il n'est pas de feuilleton où vous ne le découragiez I Vous êtes féroce!

— Noua verrons bien ! reprit tranquillement Sarcey, qui ne demandait qu'à se laisser convaincre.

Et Sarcey fut convaincu, reconnut son erreur et déclara que le débutant était une des plus belles espérances de la Comédie.

El voilà comment, grâce à son camarade Prudhon, le jeune Leloir rentra en grâce a.uprès de l'Oncle et devint son grand favori...

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