LES DÉBUTS DE MADAME ROSE GARON
depuis des mois travaillent une scène dont va dépendre lout leur avenir; elle songera aux sages leçons des maîtres disparus; elle reverra ces terribles examens de bourses et ces maudits concours de juillet ; elle revivra toutes ces années de déceptions et d'espérances. Et quand, au milieu des chaises et des tapis verts qui seront restés ceux d'autrefois, elle fera le compte des bonnes et des mauvaises heures, elle pourra contempler avec fierté la route parcourue. Je n'en sais pas, pour ma part, de plus noble, de plus unie, de plus belle...
Novembre 1902,
Vous voilà directeur de théâtre: le rêve que vous caressez depuis tant d'années est réalisé; vos camarades vous appellent « Monsieur le Directeur » et vous rendent les honneurs qui sont dus au grand imprésario, car vous serez grand imprésario. La Veine, cette Veine dont vous nous contiez si joliment les effets et les causes, ne vous suit-elle pas toujours et partout? Vous souhaitiez d'avoir une salle nouvelle, votre salle à vous... Vous vous souveniez des succès du Vaudeville et des Nouveautés et vous pensiez que, du moment qu'il y avait du bonheur pour deux, il y en aurait bien pour trois. Et puis, cela vous eût amusé de jouer à l'architecte et de diriger les répétitions des ouvriers maçons. En
dilettante que vous êtes, vous cherchiez là une impression nouvelle et déjà, mettant à profit ce que vous avez vu à l'étranger, vous traciez vos plans et nous présentiez votre petit théâtre modèle. J'ai même idée que, sans rien en dire, un jour que vous vous promeniez à Vienne, vous avez pris le train pour le fameux village de Berndorf et y avez découvert le théâtre de vos rêves. D'aucuns vous ont alors fait doucement observer qu'une salle de spectacle n'est pas concédée à celui-ci ou à celui-là. Vous n'aviez pas songé à votre successeur — on a toujours un successeur! — et vous ne vous êtes pas dit qu'après deux ou trois années d'exploitation heureuse, — la Veine ! — votre successeur aurait le droit de préférer les machines à grand spectacle aux comédies à quelques personnages que vous nous promettiez. Que serait-il alors advenu de votre petite scène modèle? Là était le premier obstacle : mais il en était un autre que vous n'aviez pas prévu : le retard de l'architecte! Connaissez-vous les angoisses de l'homme qui fait bâtir? Nos architectes, et surtout ceux de théâtres, ne passent pas pour être très exacts... Il n'y a encore rien de tel qu'une scène qui est
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bàlio, qui existe, et qui ne demande qu'à prospérer.
Y a-t-il, d'ailleurs, de bons et de mauvais théâtres? Vous ne le croyez pas! Pour un peu, vous affirmeriez qu'il n'y a pas de bons et de mauvais directeurs, et que la Veine, ici encore, vaut mieux que Tintelligence. Selon vous, un directeur doit faire l'office d'un bon maître de maison et préparer à ses invités une attirante réception : la mise en scène n'est pas seulement sur la scène, elle est aussi dans la salle. Déjà, lorsque durant quelques semaines vous dirigiez la l^orte-Saiiit-Martin, vous vous êtes déclaré l'ennemi des fâcheuses routines de théâtre. Vous ne professez pas, que je sache, un amour extrême pour ce chef des applaudissements qui, escorté de quelques satellites de choix, se tient aux dernières répétitions, immobile et contemplatif au milieu du parterre, consignant à Tavance les entrées sensationnelles, les passages à effets, les mots à souligner, les sorties à faire et semble être le précurseur de la Postérité. Vous savez aussi que cet homme, qui est dans le théâtre le chef de claque, devient le marchand de billets au dehors, et que c'est encore lui qui, aidé de
ces mêmes satellites, terrifie vos invités... Nous avons connu, vous et moi, un temps qui n'est pas encore bien éloigné où cet homme, jugé indispensable, était le confident des auteurs, des directeurs et des artistes! Cet âge d'or, pour ces messieurs, n'est heureusement plus, mais il faut que des directeurs aient le courage de porter un coup suprême à tous ces trafiquants qui rabaissent et discréditent le théâtre dans la salle et autour de la salle. Nous comptons sur vous, Monsieur, pour faire cette saine besogne. J'imagine qu'en supprimant à tout jamais le service des applaudissements, les auteurs et les directeurs rendraient au public un service autrement important qu'en mettant à Tordre du jour l'inutile question des répétitions générales. Et laissezmoi vous dire, Monsieur, qu'on vous sait gré d'avoir, au milieu de cette bataille, défini de façon très exacte le rôle de l'auteur et la tâche du directeur; une bonne pièce est toujours une bonne pièce, et toutes les répétitions générales du monde n'empêcheront point une œuvre d'avoir le sort qu'elle doit avoir... Relisons les sages le* çons de notre Oncle !
Et loul à l'heure, lorsque le régisseur de la nouvelle Renaissance frappait les trois coups, sans y prendre garde, tout naturellement, vous regardiez en arrière et songiez aux années du collège Chaptal : vous vous rappeliez le réfectoire, la récréation, la cloche! C'est comme ça!... Il y a des retours que les dilettantes eux-mêmes ne peuvent éviter. Etait-ce le bon temps? Vous croyiez alors que les pensums, les retenues, les consignes et les arrêts étaient vos seuls chagrins. Mais à peine étiez-vous sorti de l'école, qu'un de vos maîtres vous disait que l'homme ne commence à vivre que lorsqu'il commence à comprendre... Il ajoutait qu'il n'est de vrai bonheur, de bonheur réel, que celui dont on se rend compte. Et vous ne regrettez ni Chaptal, ni le Conservatoire, ni la Russie, ni votre rentrée à Paris à l'Odéon, ni la Renaissance de Sarah Bernhardt, ni le Vaudeville de Réjane, ni la Porte-Saint-Martin de l' Asso?7unoh\ ni les trois cents représentations de r Aiglon, ni ia Veine a.ux Variétés, ni même la direction de la scène de la
Comédie-Française!... Le regret est un mot que vous ne connaissez pas : vous ne voulez pas vous souvenir!. . Heureux homme !
... Comme Ton vous envie ! Et comme il serait doux de ne prendre de la vie que ce qu'elle a de bon, et de rejeter ce qu'elle a de mauvais! Ne pas savoir qu'on vieillit, c'est encore la meilleure manière de rester jeune! La vie — vous ne Tavez pas oublié! — est une habitude : c'est la dernière qu'on veut perdre, parce que c'est la première qu'on a prise. Il faut bien croire que cette manière est la bonne, puisqu'elle vous a toujours si parfaitement réussi. Vous êtes heureux et vous jouissez de ce complet bonheur, metlant en pratique la jolie maxime de ce charmant écrivain qui disait un jour, se laissant aller à la mélancolie du souvenir :
« Eh oui! nous étions heureux quand nous étions petits, mais nous ne savions pas que nous l'étions!
— Alors?
— Alors, c'est comme si nous avions été malheureux! Ca ne compte pas!
Et, sans crainte de l'avenir, sans souci du passé, vous poursuivez votre route, laissant à
tous l'impression d'un homme souriant, content des autres et de lui-même, et qui n'en sait pas moins ce qu'il veut et où il va... Avec cela, vous avez des amis dévoués, qui vous donnent le meilleur de leur cœur et de leur intelligence, qui croient en vous, qui ne voient que par vous et pour vous. Et vous vous laissez vivre béatement, vous sentant aimé, choyé. De votre côté, vous donnez à ces amis rares toute Tafifection dont vous êtes capable. Votre façon de juger les hommes et les choses, votre tour d'esprit, vos idées, tout en vous leur plaît, les charme, les séduit; ils vous admirent presque autant qu'ils vous aiment, et cette affectueuse admiration a, dans sa continuité môme, quelque chose de simple, de naïf et de touchant. Ce sont vos mousquetaires, dit-on avec autant de raison que de malice, et vos mousquetaires vous veillent et vous gardent!... Vous êtes bien à eux! Qui sait s'ils ne sont pas encore plus à vous?
Ces mousquetaires sont naturellement trois.
Leurs devanciers avaient l'audace et l'énergie ; rien ne les arrêtait; ils allaient droit à l'obstacle, franchissant la haie et le fossé, marchant à leur but sans que rien les en pût distraire; nous
les aimions parce qu'ils élaient généreux, prodigues et bons. Les vôtres sont moins fougueux et plus prudents; au rire large et épanoui a fait place un sourire discret et charmant; ils méprisent le mot d'auteur, ce qui ne les empêche "pas de jeter de l'esprit parlout: leur imagination est capricieuse, d'un modernisme savoureux, d'une clarté rare mais jamais folle ! La morale de leurs histoires, de leurs romans et de leurs pièces, c'est qu'il n'y a pas de morale, c'est qu'il faut prendre la vie comme elle vient, avec une indulgence clairvoyante. On appelle vos mousquetaires des ironistes. Va pour ironie! Autrefois, on nous disait que Meilhac et Halévy avaient inventé la blague et que la Belle Hélène était le chef-d'œuvre de la parodie. Ironie, blague <ju parodie, le mot ne fait rien à l'aflaire ! Vos mousquetaires sont de leur temps, et c'est lout ce que vous leur demandez.
Mais me voilà en Irain de louer vos mousquetaires, alors que je me proposais de refaire avec
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vous le chemin parcouru depuis la sortie de Chaplal.
La date de votre uaissance? Il est convenu que nous ne donnerons pas de date. Les éphémérides théâtrales attestent que vous êtes né le môme jour, la môme année, à la même heure que voire joyeux camarade Félix Galipaux. C'est quelque chose!... On naît toujours le même jour que quelqu'un...
Après Chaptal, où, déjà, vous récitiez de grandes pièces de vers à vos condisciples et à vos professeurs enthousiastes, vous entriez au Conservatoire ; vous y faisiez les années réglementaires : vous en sortiez avec les premières récompenses. Les mémoires de notre École de musique et de déclamation affirment que vous étiez un excellent élève. A peine sorti de recelé, vous débutiez au Gymnase, négligeant les théâtres d'Elat et repoussant leurs propositions. Vous jouiez la Dame aux Camélias^ aux côtés de M""' Aimée Tessandier. Le lendemain, vous étiez célèbre. Le surlendemain, M. Albert Delpit vous confiait le principal rôle de sa pièce nouvelle, le Fils de Coralie\ vous étiez le grand jeune premier dramatique: la voix, la diction, la
jeunesse, la sincérité, la passion, vous possédiez tous les dons de la nature et toutes les qualités de rinlelligence ; votre façon de rejeter vos cheveux en arrière était déclarée géniale; votre ^avenir capillaire lui-même s'annonçait superbe et ce sont, je crois, les seules espérances qui ne se soient pas réalisées...
Le théâtre Michel vous guettait : il vous prit. A Pétersbourg, vous succédiez à Gustave Worms, ce qui n'était pas une tâche commode, jnais la veine vous suivait, et, dès le premier soir, vous aviez enchanté la Cour et la Ville, vous aviez le droit de tenir tous les rôles, même ceux qui ne vous convenaient qu'à demi. Un jour, ridée vous vint de vous montrer dans Louis X/, et, après quelques répétitions, vous jouiez le rôle. Comment? Là n'est pas la question. Vous vous êtes oiïert la fantaisie d'apprendre, pourTamour de l'art, quinze cents vers de Casimir Delavigne : c'est un péché de jeunesse, bien excusable après tout. Vous appreniez dix rôles tandis que vos camarades, désespérés, en piochaient péniblement un... Et comme si jouer la comédie était pour vous un passe-temps, vous vous amusiez à faire la charge
des grands artistes célèbres. Et quelle charge! Vous souvenez-vous de ces charmantes soirées passt'îes à Croissy, chez notre pauvre ami Raoul Toché ? D'un trait sûr et précis, avec un sentiment juste, vous indiquiez la note vraie et présentiez de vos célèbres aînés — ne nommons personne — des caricatures extraordinaires.
C'était de l'art et du meilleur. Et chaque année, à la mi-septembre, vous nous quittiez... Il fallait bien terminer rengagement!.. Et pourtant, si Paris allait oublier le créateur du Fils de Co^ Italie ! . . .
Mais Paris vous témoignait sa fidélité lorsque vous reparaissiez, à l'Odéon de Porel, dans Kean... Il vous fit fête, comme les Russes dans Louis XL.. Il n'en restait pas moins certain que votre talent, mûri par Tétude et l'expérience, était plus propre h la comédie moderne qu'à Dumas père ou à Delavigne. Maurice Donnay triomphait au Chat Noir. Ce qu'était alors ce petit théâtre, vous le savez. Sous la coupole de rinstitut, un écrivain, et non des moindres, déclarait que, « pour Texpression des choses épiques, seul, de notre temps, le Chat Noir faisait la pige à Bossuet, et qu'ainsi le Chat de
Montmartre consolait M. de Vogué de la perte du regretté Aigle de Meaux ». Nous n'avions alors à Paris rien de mieux pensant — je cite mes auteurs — que le Chat Noir, mais il fallait vivre, et seul le bon Salis, maître du Chat, vivait. C'est alors que Donnay, renonçant à des triomphes qui lui rapportaient plus de gloire que d'argent, songea à Ltjsistrata^ à Réjane et à vous... Le Grand-Théâtre rôvé parPorel, l'clablissement jugé insalubre par la Préfecture, la Censure qui voulait arrêter la pièce!... Que c'est loin tout cela! J'étais censeur et le plus jeune des censeurs, et mon rôle d'ami de la direction du Grand-Théàlre devenait terriblement difficile. 11 fallait à tout prix sauver le poète et la direction affolés! Ce court billet de Donnay, que je vous livre, montre Tétat d'âme du débutant :
Novembre 1892.
Mon cher Bernheim,
Il est impossible de faire disparaître quatre personnages sans nuire à Téquilibre et à la couleur de la pièce. Par conséquent, après deux jours de réûexion, j'ai trouvé le moyen de garder les personnages d'Hirondelle et Rosie, et de leurs maris.
Elles existent comme simples Athéniennes, sans qu'il soit fait un seul instant allusion, même de très loin, à un vice que la police tolère et que les Beaux- Arts réprouvent. Je vous donne ma parole d'honneur et je défie qui que ce soit de trouver quoi que ce soit à redire aux personnes d'Hirondelle et de Rosie au point de vue qui nous inquiète. D'ailleurs, venez vous en rendre compte cet après-midi, à la répétition ; au surplus, il n'y a pas moyen de faire autrement.
Agréez, cher ami, l'assurance de mes profondément dévoués et affectueux sentiments.
Maurice Donnât.
Des concessions furent faites de part et d'autre, la pièce fut jouée et alla aux nues... Le censeur, celte fois, vous avait vu à l'œuvre; il avait assisté aux répétitions, à ces intéressants travaux de mise en scène et de déchiffrage de l'ouvrage dramatique. « Mais c'est un Dupuis, un JoséDupuis, que je joue-là! » répétiez-vous avec insistance, et comme vous aviez raison ! José Dupuis représentait pour vous tout un théâtre, une époque, un monde. Vous aviez, pour cet artiste incomparable, pour le créateur de la Petite Marquise et de la belle Hélène^ de la Vie Parisienne et de la Grande-Duchesse ^ une admiration profonde, un culte véritable... Instinctivement, vous
aimiez la grâce souriante, rironiefine, la mélancolie inexprimable de ce délicieux théâtre; déjà vous en étiez Thomme. Et lorsque je vous contemple aujourd'hui, vous hâtant de rire de tout de peur d'être obligé d'en pleurer, lorsque je regarde douze ans en arrière et songe à nos répétitions de Lysistrata, je comprends votre manière de vivre, de penser, et aussi celle de choisir vos mousquetaires!...
Citer les rôles que vous avez joués depuis Lysistrala^ c'est dire vos succès et refaire une biographie cent fois faite. J'aime mieux, au moment où vous réalisez le rôve de votre vie et o\x vous devenez « conducteur d'hommes », vous demander de rester fidèle à ce théâtre de Meilhac et Ilaléyy. Vous allez jouer les œuvres de vos mousquetaires, et, en les jouant, c'est encore du théâlre de Moilhac et llalévy que vous nous donnerez!... Mais, entre temps, entre deux exquises Châtelaines^ relisez la Petite Marquise ou la Cigale : pensez à Dupuis, à notre José Dupuis, un des plus grands comédiens de notre temps; dites-vous que l'an dernier, aux Variétés, en ce théâtre de la Veine ^ il fut question d'une reprise de la Cigale, jouée par celte
charmante Lavallière et par vous. f?ongez-y!
Pour une fois, souvenez-vous ! Ce passé-là n'est pas si terrible !... Et puis, qui sait si Meilhac et Halévy n'ont pas été vos véritables premiers mousquetaires?...