LES
DEBUTS DE M. LEONGAVALLO
Décembre 1902 i
Il y a une vingtaine d'années, TEldorado — qu'on appelait la Comédie-Française des cafésconcerls — était dirigé par un homme aimable, intelligent, M. Renard, qui serait sans doute encore de ce monde s'il n'avait pas eu, comme tant de ses confrères, la folle ambition de prendre un théâtre. C'est lui qui eut l'honneur de découvrir Anna Judic, Louise Théo, Mily Meyer, et les noms aimés de ces étoiles parisiennes flambaient en lettres d'or au plafond de son établissement. Le fauteuil d'orchestre coûtait alors cinquante sous : on pouvait, moyennant cette somme modique, fumer et boire une cerise à
Tcau-de-vie, et, pour comprendre la lomancc de M. Debailleul, on n'avaitbesoin d'aucune tension d'esprit.
Chez M. Renard, on classait les emplois tout comme à la Comédie-Française : le chanteur comique avait le droit de dire des monologues à refrains, mais la vraie chanson lui demeurait interdite : Mathieu, un comique d'un naturel exquis, et Ducastel, l'émule du joyeux Baron étaient les titulaires en chef de cet emploi; Perrin, le gros Perrin, doue d'une mémoire, prodigieuse et d'une articulation étonnante, débitait, avec une volubilité extraordinaire, des histoires inimaginables; la joyeuse Bonnaire chantait, grimaçait, gambadait, toujours applaudie; la brave Amiali nous donnait des conseils patriotiques. Quant aux chansons à boire, elles étaient dites soit, par Arnaud, soit par Bourges. Qui ne vit le poivrot Bourges s'arrêter brusquement, contempler les spectateurs des galeries supérieures, battre la mesure pour laisser à ce public le soin de reprendre en chœur le refrain populaire, qui n'a pas assisté à ces scènes épiques ignore les véritables joies du café-concert !
Ce sont, hélas! des spectacles qu'on ne re verra
plus : le fauteuil d'orchestre à cinquante sous coûte maintenant six francs : les vieux vaudevilles, qui constituaient pour les artistes du concert les meilleurs exercices de comédie, ont été remplacés par des machines à costumes et à décors. Que sont devenues les romances des petits oiseaux et des jolies violettes? Où est le temps des cerises?...
En cet Eldorado, au milieu de ces maîtres du concert, on apercevait une petite femme boulotte aux yeux ardents, aux cheveux noirs, au teint bruni : elle se nommait Juana. Gomme ses camarades Bonnaire et Amiati, elle était célèbre- Elle chantait, sans bouger, sans articuler, d'une voix forte et délicieusement endormie, des choses que le programme désignait sous le nom de barcarolles. A l'estaminet du concert^ après le spectacle, nous chantions les refrains de la grosse brune et nous ne doutions pas que l'auteur de cette musique serait un jour célèbre dans le monde entier. Le barcaroUiste de notre Juana n'était autre en effet, que Tauteur des Paillasses^ M. Leoncavallo.
— C'est pourtant vrai que je fis pleurer les petits Parisiens, me disait hier M. Leoncavallo, tout en me contant l'histoire de ses débuts... C'est peut-être parce que je pleurais avec eux! Je n'étais pas riche alors... Je donnais des. leçons de piano... J'accompagnais les artistes dans les représentations à bénéfice. Et j'étais très fier d'avoir compris la sensiblerie particulière du bon peuple de Paris ! Je vous assure que ces chansons de Juana et d'Amiati — car je commis aussi des chansons patriotiques — n'étaient pas méprisables. Ce n'est pas si commode de chanter le printemps ou de célébrer la patrie! Pensez que c'est toujours le même soleil qui nous éclaire! Pensez que ce sont constamment les mêmes idées, les mêmes opinions qui reviennent chez vous comme chez nous, en France comme en Italie 1 Nadaud refit ce qu'avait fait Déranger, et les poètes du Chat Noir reprirent Déranger et Nadaud et renouvelèrent de leur mieux le chant des oiseaux, des cerises et des étoiles ! Et après le Chat Noir, d'autres vin-
rent, et ce sera toujours la même chose, parce que c'est toujours la même chose !
Tout cela était dit gentiment, simplement, sans affectation, sans apprêt. Il semblait que le barcarolliste de M"*' Juana avait eu des débuts particulièrement difficiles.
— Si vous racontez mes débuts à l'Eldorado, n'oubliez surtout pas de rappeler que j'ai choisi une Française pour compagne de ma vie! Oui, une Française, une Arlésienne qui comprend l'italien et le parle mal, si mal que nous parlons toujours français à la maison.
Ces barcarolles de concert, ces leçons de piano — il fallait bien vivre! — n'empêchaient pas M. Leoncavallo de continuer ses études musicales. C'est au Conservatoire de Naples qu'il apprit la musique, tandis que ses camarades Puccini et Mascagni faisaient leurs classes à Milan.
— Du Conservatoire de Milan notre grand compatriote Verdi est sorti, ajoute en riant M. Leoncavallo. 11 en fut môme chassé à Tâge de douze ans, sous prétexte qu'il était mal doué, incapable et paresseux!... Et maintenant son nom reste gravé impérissable sur
tons les murs de Técole ! Vous voyez bien que j'ai raison et que c'est toujours la même chose !
Et M. Leoncavallo poursuit et m'explique le fonctionnement des Conservatoires en Italie.
Les comédiens n'ont point d'écoles : les Novellî et les Zacconi se font eux-mêmes ; ils s'engagent dans des troupes ambulantes, puis entrent au théâtre par protection et le plus souvent par hasard. Les musiciens et les chanteurs ont, en revanche, nombre de lycées. Le Conservatoire de Bologne, qui est un des meilleurs, a donné Rossini et Donizelti ; Mozart et Mendelssohn euxmêmes y terminèrent leurs études. Ceux de Parme, de Venise et de Naples ne sont pas moins habilement dirigés.
— Oh ! Naples ! soupire alors mon aimable interlocuteur. Naples ! c'est là que je naquis, que j'appris mes notes... Comme Bellini, l'auteur de la Normal Ils sont injustes pour Naples et pour Rome, vos écrivains français. J'en aurais long à vous conter. Les charpentiers, les menuisiers, les colporteurs, les maçons, viennent de Novare, de Côme et de Bergame, c'est vrai; mais les charcuteries et les boucheries ne sont
pas les seules- boutiques de Rome ! Il y a autre chose ! Il ne me paraît pas juste de prétendre que ritalie subit la double fatalité de son climat et du système de société dans laquelle elle est concentrée. Ce qui est vrai , c'est que chaque province reste fidèle à son génie. Mais cela, c'est le propre de tous les pays!
Puis, se ravisant et s'esclaffant de rire ;
— Vous voyez encore que c'est toujours la même chose.
M. Leoncavallo a déjà fait nombre d'ouvrages : Les Médicis. Chatto'ion, La Bohème — celte jolie Bohèine que le Théâtre lyrique de la Renaissance nous fit applaudir il y a trois ans — 7Mza^ d'autres encore... Mais il avoue sa prédilection pour les Paillasses, Ne vécut-il pas son œuvre? Ne pensa-t-il pas ses personnages? 11 avait cinq ans lorsqu'il assista à la fameuse scène... On célébrait alors à Montalto la fête de la Vierge de la Serra ; une immense foire avait été organisée; le petit Leoncavallo, accompagné
de son frère aîné et du domestique de la famille,
était installé dans une baraque foraine. Le spectacle se terminait par une pantomime.
La pantomime touchait à sa fin lorsque Facteur principal §e précipite au milieu de Torchestre. On baisse le rideau. Qu'y a-t-il?
— J'ai tué ma femme! murmure le mime, essuyant son couteau ensanglanté. J'avais trouvé dans sa poche un billet d'amour !
Et s'élançant sur le domestique des jeunes Leoncavallo :
— Vous êtes l'auteur de cette lettre! Vous (>tes l'amant de ma femme! A votre tour maintenant !
L'artiste est arrêté. Quelques semaines après, M. Leoncavallo père, en sa qualité de magistrat, doit juger le double assassinat de la fête de la Vierge de la Serra... Le meurtrier est condamné à vingt-cinq ans de travaux forcés.
Cela se passait il y a exactement trente-six ans. Paillasse compte aujourd'kui quatre-vingts ans sonnés. Il est sorti de prison et est entré comme garde-chasse au service d'une riche baronne italienne...
Voilà d'où naquit l'ouvrage qui devait populariser le barcaroUisle de l'Eldorado.
Jeunes Italiens des Conservatoires de Naples, de Rome, de Milan, de Venise, de Bologne, rappelez-vous. Thistoire de la fête de la Vierge de la Serra!...