L'ANCIEN CHAT NOIR
Gandillot ou plutôt par sa concierge : la bonne dame prit la précaution de nous apprendre que plusieurs impresarii lancèrent ce petit théâtre, pour y faire de déplorables affaires; elle appela notre attention sur le calorifère qui se trouvait dans un état détestable, et sur l'électricité qui, depuis longtemps, ne marchait plus; elle nous montra une petite cabane sur laquelle se trouvait inscrit le mot location, et cette cabane, toute démolie, avait fort mauvaise apparence... Mais nous nous étions mis en tète de remettre à la scène VÉpopée^ de Caran d'Ache. Sans tenir compte des prudents avis de la concierge des Funambules, nous retînmes la salle pour la soirée du réveillon.
Nous sommes sortis indemnes de cette périlleuse épreuve, mais j'ai bien le droit de le dire aujourd'hui à tous les présidents et vice-présidents de tous les comités et sous-comités de fêtes : « Gardez-vous de pareilles imprudences! » Ce sont là des folies d'i77ip?*esani que des hommes raisonnables ne doivent pas faire. « Si Télectricité ne marche pas? « me disait celui-ci. « Si le calorifère marche trop? » répétait celuilà. Découragé, je ne soufflais plus mot... La
nuit, j'avais d'inavouables cauchemars... C'était la faute au bon Salis ! C'était la tsiuiehV Épopée!,,.
h'Épopée, de Caran d'Ache, nous laissait à tous d'inoubliables souvenirs. N'est-ce pas M. Jules Lemaître qui, dans un article à jamais célèbre, proclama que les ombres de ÏÉpopée sont une des plus nobles formes de l'art, qu'elles excellent à traduire à la fois les mythes et les légendes, les idées générales et très simples, à nous mettre sous les yeux les figures idéales et largement humaines, les spectacles grandioses, la vie des foules et les plus grands événements de l'histoire?
Oui ! Salis avait, avec beaucoup d'à-propos, renouvelé la Bohème et fait de son cabaret un restaurant et une brasserie, un café et un cénacle, un concert et un théâtre : on y buvait, on y mangeait, on y chantait ; on y jouait la comédie, le drame, la pantomime : on y lâtait de la peinture, de la sculpture, de l'aquarelle: tous les genres étaient bons. Le cabaretier, commerçant supérieur, préparait à ses hôtes de choix la plus
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attirante des réceptions : les bocks — les bocks à dix francs — étaient présentés par des académiciens ; le boniment était lancé avec une verve surprenante ; il y avait entre cet extraordinaire compère et ses dociles auditeurs une sympathie charmante et obligatoire.
Au beau temps du Chevalier Salis, en 1888; je débutais à la Censure. J'étais la terreur du pauvre Libert... Le joyeux Amant d'Amanda avait la mauvaise habitude de chanter des couplets interdits : m'apercevait-il blotti dans le fond d'une loge? Vite, il perdait une fois de plus la mémoire, prétextait une indisposition subite et quittait la scène, plongeant dans une profonde stupéfaction les spectateurs alléchés par la chanson obscène. Pauvre Libert! Combien de fois il me répéta mélancoliquement :
— Et Salis I Vous leur laissez tout dire làhaut, à Montmartre !
Le brave garçon ne se doutait pas que le programme du cabaret Salis ne fut jamais soumis à notre visa ! Pourquoi ? Comment ? C'est un mystère resté impénétrable!...
Nous avons naturellement beaucoup pensé, l'autre soir, au défunt cabaretier. M""^ Salis, avec une extrême obligeance, nous envoya caisses, boîtes, accessoires, ombres, mais le grand patron n'était plus là pour conduire le feu ! Par bonheur, les fidèles FrageroUe, Hyspa, Meusy, Jules Moy, Montoya répondirent à notre appel, réparant ainsi la mauvaise conduite des Ombres. Quant à cette admirable Epopée^ elle avait, comme Libert autrefois, été prise d'un fâcheux malaise... Les scènes comiques semblaient d'une tristesse morne, et les tableaux de la « Retraite », qui sont d'une réelle beauté, marchaient à l'envers...
La pendule des Funambules — je la verrai éternellement cette pendule ! — marquait alors exactement neuf heures trente-cinq, et le spectacle avait commencé à neuf heures... Les étoiles de la chanson se trouvaient bien là, mais leurs accompagnateurs, comptant — ô ironie ! — sur les bisàçi V Epopée, n'arrivaient toujours pas!... Que faire ? Que penser ? C'est Maurice Donnay