ANCIEN CHAT NOIR
qui nous isauva. Se souvenant qu'il avait débuté chez Salis, il entra en scène et, sans gestes, sans manières, de sa voix délicieuse, avec un art incomparable, il débita deux poésies d'autrefois — deux chefs-d'œuvre ! Les spectateurs, ravis, firent fête à Donnay : ils avaient oublié les Omfires et ï Epopée !... Dans la coulisse, les accompagnateurs arrivaient, et les artistes battaient des mains...
— Je prends une leçon, murmurait une diva de la chanson. Pour dire mieux que nous, il n'y a encore rien de tel qu'un vrai poète !...
Maurice Donnay sortit de scène. Nous étions tous dans la joie, et moi-même, oubliant nos malheurs, j'embrassai Donnay... C'est tout ce que je sus lui dire...
La partie fut ainsi gagnée. Notre ami Zama-
coïs suivit l'exemple et donna au public une
nouvelle surprise... Affolés par les Ombres,
nous avions appelé au secours une des anciennes
gloires du concert, Leoncavallo. L'auteur des
Paillasses dormait, on le réveilla ; il sauta dans
un fiacre et arriva aux Funambules juste à temps
pour se mettre au piano... De la pauvre Epopée
il n'était plus trace, et les étoiles de la chanson,
femmes et hommes, reçurent un accueil enthôu-
SlaSXe. • •
Aujourd'hui le calme est revenu, mais la leçon profitera. Nous avons fait aux Funambules de Gandillot le grand maximum, et de tous côtés on réclame une nouvelle soirée... Mais non! La cabane de la buraliste est cette fois démolie et irrévocablement... Nous ne la reconstruirons pas...
Janvier iOOS,
Le hasard, qui fait parfois bien les choses, me conduisit Tautre semaine à Munich, et j'ai pu ainsi assister aux dernières répétitions d'ensemble de Messido?^ Tœuvre d'Emile Zola et Alfred Bruneau. Il y a trois ans, lors de ma visite dans les théâtres populaires d^Allemagne et d'Autriche, je constatai, sans songer à mal, que Munich, la ville du progrès par excellence, ne possédait pas de scène populaire, de « Volkstheater». Mais j'avais, je le confesse, compté sans l'intendant général des théâtres de la ville, M. le baron de Possart, homme fort important, qui n'entend point que les scènes dont il a la surveillance officielle soient traitées avec une telle désinvolture. Rendons donc aujour-
jourd'hui au maître des théâtres de Munich la justice qui lui est due.
M. de Possart a la direction efifective des trois grands théâtres de la capitale de la Bavière. C'est un fonctionnaire nommé par la Cour et agréé par l'Empereur : il n'a rien à voir dans les affaires commerciales de ces trois entreprises. On sait qu'en Allemagne les subventions arrivent toujours à temps pour boucher les trous et réparer les désastres s'il en est. Les subventions sont en réalité des fonds secrets. Depuis que le vigilant administrateur de cet admirable théâtre de Wiesbaden, répondant à une indiscrète question que je lui posais, me dit :
— Monsieur, sachez que, chez nous, il y a toujours des subventions, mais sachez surtout qu'il n'en faut jamais demander le chiffre !
Depuis ce jour-là, je compris et me gardai de m'attirer, à Munich, une réponse aussi catégorique. Les trois théâtres de M. de Possart sont, il n'en faut pas douter, richement subventionnés. Cassette royale de Bavière ou cassette impériale de Berlin, peu importe : le résultat est là.
Le premier de ces théâtres se nomme l'Opéra
royal, le second le Residenztheater — théâtre Louis XV, disent les Munichois — le troisième le théâtre du Prince-Régent, situé à quelques kilomètres de la ville. L'inauguration eut, Tan dernier, un retentissement énorme ; M. de Possart passait non sans raison pour avoir créé à Munich un nouveau théâtre-trapèze, sur le- modèle de celui de Bayreuth. Munich allait faire au fameux théâtre de la Colline la plus directe et la plus dangereuse des concurrences! L'avenir nous dira si le théâtre du Prince-Régent est véritablement supérieur au théâtre de Wagner ; telle qu'elle est, la nouvelle salle possède tous les éléments de réussite. L'administration de Bayreuth aura toujours, comme par le passé, dix longs mois pour préparer des spectacles qui ne durent que quelques semaines. Celle de Munich dispose naturellement de forces déjà prêtes, j'entends par là de la troupe régulière de l'Opéra de Munich.
Dirai-je que le théâtre du Prince-Régent de Munich, reste ouvert, durant Thiver, tous les dimanches en matinée et se transforme alors en grande scène populaire, où, seuls, les chefsd'œuvre classiques de tous les pays et de tous
les temps trouvent leur place? Et cela est encore de la très bonne et de la très sage administration. En juillet et en août, des représentations wagnériennes avec des fauteuils à vingt francs; en hiver, des spectacles classiques accessibles aux petites bourses, avec des fauteuils à quarante sous.
— Et des spectacles hebdomadaires, reprend M. Brugmann, le jeune et distingué chef de chant de TOpéra de Munich, qui nous fait avec tant d'obligeance les honneurs de tous ces théâtres. Hebdomadaires! M. de Possart n'a pas voulu qu'il en fût autrement. Un théâtre populaire ne peut vivre, à Munich, que si les spectacles demeurent espacés. Songez que nous ne comptons ici que cinq cent mille habitants, pas davantage. Et puis, il y a autre chose!... Notre théâtre du Prince-Régent se trouve hors ville. C'est noire théâtre de banlieue, à nous! Les ouvriers de Munich s'y rendront le dimanche et les jours fériés... Mais faut-il exiger qu'ils y aillent le soir, en cette saison, par la pluie ou la neige?... Ne serait-ce pas trop leur demander?
L'argument est, à mon sens, irréfutable.
Oserai-je faire remarquer que c'est la thèse que
nous avons sans cesse défendue? Parcourir la banlieue, desservir tous nos faubourgs les uns après les autres, aller trouver les petits Parisiens chez eux, leur apporter de belles œuvres bien jouées, leur offrir ces spectacles pour quarante sous, pour dix sous, voilà la forme véritable du grand théâtre populaire, ouvert à la fois à la comédie et à la musique.
Ajouterai-je que M. de Possart se donne parfois la fantaisie de jouer lui-même un beau rôle du répertoire dans ces matinées classiques populaires du théâtre du Prince-Régent? Car M. de Possart n'est pas Seulement intendant, et un excellent intendant fort en honneur à la Cour ; il se montre aussi un metteur en scène d'une rare intelligence, un conseiller avisé et un comédien de talent. Visage souriant, soixantedeux ans, tout en n'en portant que cinquante, œil vif, voix grave, et avec cela un état-major actif, des directeurs de musique, des « cappelmeister », des costumiers, des décorateurs, des électriciens, tous bien stylés, exécutant les ordres sans hésitation ni murmure. C'est plus qu'il n'en faut pour être considéré comme le premier directeur des théâtres d'Allemagne ^et
M. de Possart respire le bonheur : il est nécessaire, il est indispensable; il le croit, il le dit. Ecoutons, d'ailleurs, Fauteur de ce beau Mes-sidor^ que les Munichois viennent d'accueillir avec enthousiasme.
— A peine étais-je entré à l'Opéra de Munich, me conte Alfred Bruneau, que j'eus Toccasion de me trouver dans une maison vraiment consacrée à la musique, une maison où la musique règne en reine aimée, admirée et respectée.
Me souhaitant la bienvenue, l'intendant M. de Possart, et le direteur général, M. Zumpe, me déclarent que le théâtre m'appartient jusqu'à la première représentation. Faites - en absolument ce que vous voulez, reprennent- ils, vous êtes chez vous! En effet, le personnel se met à ma complète disposition avec une simplicité, un entrain et une cordialité qui me touchent profondément. L'œuvre avait été préparée de la façon la plus remarquable par M. Hugo Rohr, un « cappelmeister » hors ligne, qui savait déjà la partition par cœur et qui m'a donné d'incom*
parables joies. Sous sa direction, Torchestre — vousn'avez pas manqué de vous en rendre compte r— n'est qu'un seul et unique instrument, tantôt de douceur délicieuse, tantôt de rudesse formidable. C'est un ensemble aux mille jeux, souple, précis, obéissant et magnifique. M. Rohr avait deviné tous mes mouvements, toutes mes intentions. Cependant, à chaque instant, debout au pupitre devant ses artistes, il se tournait vers moi, m'interrogeant du regard, me priant de ne point lui ménager les observations, ne craignant point de diminuer son autorité de chef. Le compositeur, vous l'avez vu, est le maître souverain dont les désirs sont immédiatement contentés. A la fin d'une longue et fatigante répétition, par exemple, j'éprouvais la sensation qu'une séance d'étude supplémentaire serait utile pour le tableau de la « Cathédrale d'Or ». On s'en aperçut, et aussitôt, le corps de ballet fut convoqué, le soir même. Pas une danseuse ne manqua à l'appel. Toutes acceptèrent en souriant ce surcroît de besogne inattendu et recommencèrent à travailler gaiement de huit heures h onze heures. Les choristes, concourant à la vive et pittoresque mise en scène que vous avez vue,
les artistes interprètes que vous avez entendus^ ne me témoignèrent pas un moindre dévoue* ment. Certes, il y a dans ce dévouement de la sympathie pour moi, sympathie que je suis très heureux d'avoir gagnée, mais j'ai cru y découvrir aussi et surtout une sorte de satisfaction passionnée à servir la musique. Et c'est ce qui m'a frappé et ravi... Et cela double ma fierté de Taccueil qui m'est réservé ici... J'en rends grâce à mon cher et glorieux ami disparu, à Zola, car c'est à son admirable génie que je dois de pouvoir aujourd'hui chanter, dans le pays des dieux de rilarmonie et de la Mélodie, un peu de notre bonne terre de France!...
J'assistai, en effet, aux deux dernières répétitions, et je pus me rendre un compte très exact de l'intelligence ou, pour mieux dire, du génie musical de tous ces artistes d'orchestre, au milieu desquels s'était glissé — Alfred Bruneau oublia de nous l'indiquer — le neveu du roi de Bavière, (( Son Altesse », qui vient, chaque matin, suivre les cours d'orchestre de l'Opéra de Munich. «.
Je dis chaque matin, car, contrairement à ce qu'on croit, il n'y a pas, dans les théâtres d'Allemagne, deux répétitions : une le matin et une le soir; il n'y en a qu'une seule. Elle commence à dix heures du matin et finit à deux heures de l'après-midi, et cela pour la raison que, de deux heures à six heures, le théâtre doit rester vide par mesure de salubrité publique édictée par la police. Tous ces travaux préparatoires se font sans bruit et sans joie : tels les exercices de chambre exécutés dans les casernes par les soldats sous l'œil vigilant des officiers et des sous-officiers. Casernes de théâtre ! Je vous l'ai dit : écoles du soir, Ahendschule!
Toutefois, je ne puis que regretter que M. de Possart, qui passe pour un homme de théâtre si averti, offre aux Munichois, comme spécimens de la musique française, le Postillon de Lonjumeau et la Muette de Portici, Les Munichois ignorent les noms de Saint-Saëns, de Reyer, de Masscnet, et le chef de chant du théâtre, déjà nommé, pour s^excuser de ces incompréhensibles oublis, me répond :
— Mais nous avions monté Gwendoline, nous avions monté Louise^ et Messidor est notre troi-
sième ouvrage ! Avant, nous avions donné Fausû et môme Carmen,
Voilà oii en est notre musique à Munich...
Le Postillon de Lonjumeau^ qu'on ne joue plus que rarement dans nos théâtres de France et que Léon Carvalho offrait jadis en fin ou en commencement de spectacle avec le Pré aux Clercs ou la Dame Blanche ^ a les honneurs de toute une soirée... On le joue seul, comme Tannhaûser. L'auteur de Giralda et du Chalet représente la musique française... Art sensible, je n'en disconviens pas, art complaisant, art câlin, qui, au lieu de s'imposer violemment à notre pensée, nous enveloppe, nous caresse, nous entraîne et nous repose des soucis et des angoises de la réalité! Mais l'art câlin se bornet-il vraiment à la Muette et au Postillon? Y a-t-il, chez les grands directeurs des grands théâtres allemands, une telle ignorance de la musique française? Lorsque je visitai les Volkstheater d'Allemagne, je m'aperçus que nous avions plus fait, en deux années, pour le développement du théâtre populaire, que tous les Allemands, les Autrichiens et les Belges qui depuis des siècles méditent des projets grands
comme le monde. Est-ce qu'il en serait de même pour la musique moderne? Le grand Opéra de M, de Possart, c'est-à-dire la première scène musicale d'Allemagne, n'a encore représente^, ni Samsoriy ni Sigurd^ ni Manon!
Février 1903,
Un comédien excellent, poète délicat à ses heures, M. Jules Truffier, vient d'être chargé de fonder une école de déclamation à Athènes, et voici que, sans y prendre garde, le distingué sociétaire remet à Tordre du jour Tintéressante question de la propagation de notre théâtre à l'étranger. Weiss eût dit, en son langage imagé : « M. Truffier va porter à Athènes un rayon de France! »
Je me souviens, à ce propos, qu'un soir, un soir de grande première, il y a une vingtaine d'années, une belle discussion s'engagea, pendant l'entr'acte, entre les deux rois de la critique d alors, Sarcey et Weiss. Il ne s'agissait pas de savoir si la scène à faire de l'ouvrage nouveau
semblait conçue et exécutée selon les lois régulières du théâtre; sur ce point, les deux illustres normaliens étaient d'irréductibles adversaires : celui-ci voulait que le théâtre fût un genre particulier, soumis à d'inviolables règles; celui-là, au contraire, s'amusait à prouver, et Ton sait avec quelle ingéniosité, que le prologue A'Amphitryon demeure la genèse A' Orphée aux Enfers que Thérésa était une seconde Rachel et que Ma Camarade^ de Meilhac et Gille, décèle une psychologie racinienne.
Ce soir-là Wciss prétendait que les tournées de théâtre rehaussaient la gloire de notre art dramatique. Vous pensez bien que Sarcey, tranquillement installé dans son fauteuil et attendant la sonnette du dernier entr'acte, se mit dans une colère folle. Eh quoi! il avait fait contre les tournées une ardente campagne, et c'était un de ses plus honorés confrères qui le désavouait de la sorte! Weiss repartait de plus belle, lançait les grands mots, proclamait que les ordonnances royales et les décrets impériaux ne comptent pas et que l'essentiel c'est de répandre à Tétranger, toujours et partout, par tous les moyens possibles, notre littérature dramatique.
— Et VOUS n'avez pas le droit de vous révolter, continuait-il, vous, Sarcey, le premier! Qui donc accompagna la Comédie à Londres dans ses deux expéditions? Vous, Sarcey! Qui donc nota avec amour les émotions des sociétaires, enregistra leurs triomphes? Vous, Sarcey! JN'étaient-ce donc point là les véritables tournées dramatiques dans toute leur splendeur?
— Erreur! Vous ne comprenez pas qu'il y a tournée et tournée, vous, Weiss, qui fûtes le directeur du plus important des ministères de France, vous, ex- conseiller d'Etat! Je vous dis, moi, que la Comédie-Française qui ferme ses portes et se transporte, armes et bagages...
— Armes, les sociétaires ! bagages, les pensionnaires!
— Si vous voulez!., ne peut être assimilée à une tournée composée de comédiens recrutés au hasard. Vraiment, vous n'avez pas l'air de vous douter que ces promenades ont ruiné nos théâtres de province qui, autrefois, étaient des écoles pour nos jeunes lauréats du Conservatoire. Aujourd'hui, que se passe-t-il, avec vos express, vos rapides, vos wagons-lits?
— Je vous ferai remarquer que je n'ai jamais
été directeur d'exploitation d'une compagnie de chemin de fer...
— Possible.. Que se passe-t-il?Nos provinciaux viennent à Paris...
— Vous ne pouvez pourtant pas les en empêcher!
— Cela ne serait rien encore! Mais les provinciaux qui — quand nous étions, vous et moi, professeurs dans un bon lycée de province — s'abonnaient au théâtre, savez-vous ce qu'ils font aujourd'hui? Ils se réservent, ils attendent la tournée annoncée à grand fracas; le fauteuil d'orchestre qui, sous forme d'abonnement, coûtait jadis 3 ou 4 francs, est maintenant fixé à
10 ou 12 francs pour la soirée de la tournée. Eh! parbleu! il faut bien payer le cachet de l'étoile, car il n'est pas de tournée sans étoile, sans vedette... L'entrepreneur fait le maximum, c'està-dire une recette de 7 ou 8.000 francs et, du coup, il rafle les économies de nos provinciaux.
11 leur a donné la pièce nouvelle, mais il les prive de théâtre pendant des jours, des semaines, des mois... Et, à la fin de la saison, le directeur présente ses comptes à la municipalité, sollicite une augmentation de subvention qui lui est im-
pitoyablement refusée, et le théâtre est contraint de fermer ses portes, et la ville se trouve, pendant toute une année, privée de son plaisir favori... Vous appelez cela répandre notre littérature dramatique au dehors, vous !
— Je ne demande pas mieux, reprenait doucement Weiss, que de compatir aux malheurs de nos impresarii, mais leur « doit et avoir » ne m'inquiète pas, je vous le confesse.. . Vous avez votre opinion? Vous me permettrez de garder la mienne. Vous écrivez : « Cette pièce n'aura sans doute pas une longue carrière », autrement dit : « elle ne fera pas d'argent. » Vous le dirai-je? Les carrières courtes ou longues des pièces mauvaises ou bonnes m'importent peu, et ces assemblées d'hommes, de femmes et d'enfants, que vous appelez le public, n'exercent qu'une action fort médiocre sur mon âme naïve.
— Ah ! je sais soupirait Sarcey, nous ne nous entendrons jamais !
Le dimanche suivant, dans leurs feuilletons respectifs, les deux critiques reprenaient la scène de Tentr'acte, Sarcey pestant contre la vedette, la liberté dos théâtres et l'extension des tournées, et Weiss, nous déconcertant par une
exquise placidité, méprisant les théories toutes faites et alignant le plus spirituellement du monde, sans prendre la peine de les ajuster, des opinions souvent quelque peu contradic-
toires...
Weiss et Sarcey, il faut bien le dire, avaient tous les deux raison. Que les tournées et les étoiles aient porté un coup décisif à Pexploitation des scènes de province, nul n'en disconvient aujourd'hui, et Targument de Sarcey reste, de tous points, irréfutable. Il n'en est pas moins très exact que, suivant la théorie de Weiss, un comédien qui donne des représentations à l'étranger contribue, personnellement et directement, à la propagation de notre théâtre.
J'en lis moi-même la constatation, lorsque je visitai les théâtres de Tétranger. Les représentations françaises qui, depuis la guerre de 70, étaient devenues en quelque sorte exceptiontionnelles, redeviennent aujourd'hui normales, et cela est sans doute un grand bien. A La Haye, par exemple, le portier du théâtre (c'est le
248 SOUVENIRS DE THÉATBE
fonctionnaire que je me fais un devoir de consulter toujours le premier lorsque je débarque dans une ville) m'indiqua, dans un patois effroyablement hollandais, que les représentations du cru alternaient aujourd'hui avec les représentations françaises.
— Et ça marche très bien, voyez- vous, Monsieur, ajouta-t-il.
Puis, d'un air malicieux, il reprit :
— Lisez ce programme. Monsieur : il en dit plus long que tous vos guides, allez! Voyez!
l'heure du commencement du spectacle, et celle de la fin, c'est-à-dire l'heure de nos repas... Comme ça, vous savez tout !
C'est encore un portier, un portier belge celui-là, qui m'apprit qu'à Gand la lutte s'était engagée entre les spectacles allemands et les spectacles français. Ce portier ne savait pas si bien dire... Renseignements pris, la ville de Gand, intelligente et laborieuse entre toutes, échappe à notre langue : l'allemand et le flamand ont envahi peu à peu la rue et le théâtre; c'est donc tant mieux si des troupes françaises, ainsi que nous l'annoncent des notes officieuses, portent à Gand les chefs-d'œuvre de notre littéra*
ture en y multipliant les représentations et les conférences.
En déléguant M. Jules Truffier à Athènes Tadministrateur général de la Comédie-Française a, avec beaucoup d'à-propos, mis en pratique la doctrine de Weiss, si tant est que le célèbre criliquo ait jamais eu 'une doctrine! M. Truffier fondera-t-il à Athènes une école de déclamation? Organisera-t-il des cours? Fera-t-il des conférences? Il est homme à mener de face cette triple besogne, et je suis assuré qu'il s*en tirera à son honneur et à celui du grand théâtre qu il représente. Oui, grand théâtre, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse... Il faut avoir parcouru les théâtres de l'étranger pour savoir ce que représente la Comédie-Française aux yeux de nos voisins. Est-il d'ailleurs besoin d'aller si loin pour se rendre compte de cet état très particulier? Il suflit, un soir de représentation classique populaire, de gagner un théâtre de faubourg. Quels applaudissements! Quels bravos! Quels rappels! Et quelle joie, pour tous les interprètes, de se
trouver face à face avec nos petits Parisiens et de leur présenter les clairs génies de Molière, de Racine et de Corneille !
Bon et heureux voyage, donc, mon cher sociétaire! Je n'oublie pas que c'est vous qui, le premier, il y a un an, avez fait connaître et aimer nos grands poètes dans nos faubourgs de Paris. Vous allez reprendre à Athènes cette saine et utile besogne et c'est là encore une forme du vrai théâtre populaire!...
Mars i903.
C'est encore TOncle — toujours l'Oncle! — qui, ne songeant pas à la mort et plein de confiance dans Tavenir, nous disait gaiement, à Tun de nos déjeuners d'avril 1899 :
— Attention, mes amis! Encore deux gros qui viennent de s'éteindre !
Le troisième fut l'Oncle lui-même, et ce déjeuner a été le dernier de tous...
La mauvaise série des gros de théâtre recommence aujourd'hui. Après Courtes, Riga, et, sans doute, le vieil artiste et le consciencieux régisseur valaient mieux qu'un communiqué officiel. Tous deux firent du bien autour d'eux : Riga en fondant de nombreuses sociétés de secours mutuels ; Courtes en aidant^ sans rien en
dire et de la plus délicate manière, des camarades malheureux.
Je ne vis Courtes qu'une seule fois, et je garde de cette entrevue un souvenir charmant. Le brave comédien désirait obtenir les palmes académiques. Comme il n'avait jamais fait de démarches que pour les autres, il se montrait fort embarrassé quand ses affaires personnelles étaient en jeu. Il délégua donc auprès de moi un de ses camarades ; il savait que lorsqu'il appartenait au Vaudeville, j'avais, avec mon regretté ami Raymond Deslandes et quelques confrères, réclamé son entrée à la Coniédie-Française. Le pauvre Barré, qui souffrait d'une maladie d'yeux, était alors forcé de prendre sa retraite, et Courtes semblait, avec Daubray, le seul comédien capable de nous rendre le domestique du Mariage de Victorine^ le Verdelet du Gendre de M, Poirier^ ou même Chrysale des Femmes savantes. Mais on nous objectait, non sans une apparence de raison, que si Daubray fit jadis, au théâtre de La Tour d'Auvergne, de solides études classiques — il avait été un Orgon exquis ■—■ Courtes, lui, ne possédait pas la tradition nécessaire pour prendre l'emploi des grimes, des
financiers et des manteaux du grand répertoire.. Puis, le malheur voulut qu'au moment même où ces pourparlers s'engageaient avec la Comédie, le pauvre Courlès perdît, dans de mauvaise^ spéculaiions, les petites économies qu'il avait' péniblemcnl amassées.
Il avait (Hé mis au courant des démarches qu'on faisait pour lui el, avec une naïveté charmante, il dit àDeslaiides :
— No conlinuoz pas, je vous en prie! J'ai trop de soucis, voyez-vous... La Comédie-Française était lo rc^ve de ma vie, c'est vrai... Pour y entrer, el aussi pour y rester, il m'eût fallu travailIcM-, et Ix^aucoup travailler... Je puis, au besoin, refaire ce que j'ai fait, c'est-à-dire jouer de bons pivhos... Je continuerai, à minuit moins vini^t, à cliàlior les coupables et à récompenser les iiinoceuls... Tout cela me connaît... Mais entr(»j>r(Mi(lr(.^ une nouvelle besogne, non! Je ne m'en sons plus la force : je suis trop décourage'^ !
Ouand, il y a (fuatre ans, Courtes me rendit visilo pour me remercier du ruban violet, il balbutia, nio s(îrrant bien fort les mains :
— Raymond Deslandes!
Mais le brave homme voulait cacher son émotion, et bien vite, il reprit :
— Oh! vos six étages! J'étouffe... Pensez que, pour rien au monde, nous ne nous servirions d'un ascenseur, nous, les vieux! C'est comme ça! Ni ascenseur, ni téléphone, ni automobile! La vieille école!... Ne vous moquez pas!
Et, tout en pestant contre le progrès, il dépliait un paquet.
— Tenez ! Regardez et acceptez ! Ce sont les vues de nos vieux théâtres du boulevard du Temple. J'ai débuté là... Vous accrocherez ces histoires-là dans voire antichambre et, quand je ne serai plus là pour jouer mes rôles, vous penserez de temps à autre au vieux Courtes et vous direz que ce ne fut pas un trop mauvais homme !...
Tout cela était conté avec une exquise bonhomie. L'homme semblait heureux de vivre : la voix était enrouée, fatiguée et déjà malade; quant à la mimique, elle était cordiale, mais non excessive : je retrouvai, dans ses moindres gestes, le personnage sympathique, tendre et bon des plus célèbres drames de d'Ennery. Je
savais gré à Tactcur de rester à la ville ce qu'il olait à la scène... C'est très rare cela !
Il fut convenu avec Courtes qu'après les cinq années réglementaires, j'interviendrais pour lui faire obtenir les palmes d'officier d'instruction publique à la condition que, sans messager cette fois, il me rendrait une nouvelle visite. Je reçus le l*"*^ janvier dernier, la carte traditionnelle d(»s souhaits de bonne année, mais la seconde visite ne devait être que pour l'année prochnino.
Ruban violet ou rosetle, qu'importe! C'est un comédien, et un bon comédien de l'ancien temps qui disparaît. Courtes aurait pu, avec un peu plus de chance, devenir un artiste supérieur, un grand sociétaire de la Comédie-Française; la destinée ne l'a pas voulu. Mais c'est déjà (|uelqu(? chose de Iaiss(M^ un nom intact et d'avoir mo.no une vie — une vie de soixante-dix années ! — (jui peut être donnée en exemple aux jeunes comédiens.
lli|^a, lui, s'essaya d'abord dans la féerie et
Topérette : il jouait et chantait invariablement le troisième mousquetaire — quand il n'était pas le quatrième! — des jolies pièces de Varney.
Le comédien savait son mélier et le chanteur n'était pas maladroit. Avec cela, un physique excellent une face épanouie et gaie... Et, cependant, les années passaient et les rôles ne venaient pas... Fatigué d'attendre, Riga s'adonna à la régie. Intelligent et laborieux, il fit un stage dans différents théâtres ; mais c'est surtout auprès de Fernand Samuel qu'il sut se rendre utile, indispensable. Il était le Coleuille des Variétés.
Comme le régisseur de l'Opéra dont je contai l'histoire, Riga était un fonctionnaire modèle. Il arrivait le premier au théâtre et en sortait le dernier; il exécutait, sans se donner le droit de les juger, les ordres de son chef, prenait des notes, et sténographiait les pensées directoriales. Le soir, quand le service de la scène était assuré il allait s'installer dans un affreux petit bureau d'une rare incommodité ; il y rédigeait son rapport de la journée.
Je Tai vu personnellement à l'œuvre quand, il y a trois ans, pendant l'Exposition, il mit en
scène les délicieux Refrains cTOffenbach^ de Gandillot et Varney, qui obtinrent tant de succès dans les fêtes ministérielles. La lâche n'était pas commode, car les interprètes se recrutaient dans tous les théâtres, et c'était le plus populaire des artistes de la Comédie, notre joyeux ami Cadet, qui jouait le compère. Mais Riga était là, veillant à lout, dissipant les malentendus, montant, en quelques jours, une véritable pièce nouvelle et accomplissant un réel tour de force. Il fallait le voir, au Ministère de Tlntérieur, sur cette scène exiguë, spécialement construite pour ces fûtes! Il avait, d'un côté, reçu, de la Préfecture d(» police, les ordres les plus rij^oureux; de l'autre, il était bien forcé de laissor pénétrer, dans les coulisses ministérielles, les souverains pour h^squels cHaient préparés ces gala<. Il faut rendis* à |{i«;îi cette justice qu'il sul, avec un tact rare, conlenlcM* l(is uns et les autres sans jamais enlVeindn^ la consi<»ne.
(Ju(^l(|ues mois après, je retrouvai un second Ri^îi qui n*élait pas moins pittoresque que le pi'emior.
Alfred (lapus, fétichard comme pas un, avait
lu pour la première fois, sa délicieuse comédie,
la Veine, chez moi. Il exigea que la lecture des Deux écoles se fit dans la môme maison, dans la môme chambre, à la même place. Ce qui fut dit fut fait et le succès, comme on pense, tourna au triomphe. Avec un art infini, Tauteur indiquait chaque Irait, chaque mot. Ce fut un enchantement général. Tandis que directeur et artistes remerciaient l'auteur et s'extasiaient sur la forme exquise de cette jolie comédie, Riga, lui, son crayon à la main, minutait exactement chaque acte, chaque scène. Quant à son opinion sur la pièce, elle était bien simple :
— Tous des rôles à effet, tous de bons rôles I Donc la pièce est bonne et fera beaucoup d'argent. Cest couru !
Car Riga, bien que relégué au second plan, n'en gardait pas moins ses idées sur la vedette, la cherté du prix des places, les répétitions générales. Il était ce qu'on appelle, en argot de coulisse, un homme de théâtre...
L'autre soir, quand j'allai féliciter les étîncelants interprètes du Beau Jeune homme, je trouvai close la petite porte de la chambre minuscule.. . Je revécus les Refrains dOffenbach, l'inoubliable lecture des Deux écoles, et je me souvins
d'un pelit drame dont nous fûmes, Jeanne Granier, Riga et moi, les trois seuls interprètes.
C'était, il y a quelques années, à Tune des dernières répétitions d'ensemble du Vieux Marclipur. Le dernier acte venait de finir. Il était deux heures du matin, et les employés, fatigués et pressés, avaient éteint la rampe et les lustres. Nous restions plongés dans l'obscurité. Le trou du souffleur était resté ouvert, béant. Bêtement je m'y j)r('ci|)itai : je poussai un cri formidable; Jeanne firanior d'une main, Riga de Tautre me sortirent du malheureux trou. Une seconde de plus et c'en était fait de moi !...
(iomment donc ne pas remercier aujourd'hui le bravo régisseur disparu? Il m'a tout simplement sauvé la vie...
Mars 1903,
Qu'aurait dit Emile Havez, le plus aimable des chefs de claque, s'il avait pu supposer que les Tribunaux de France trancheraient un jour celte question : c Un chef de claque doit-il être considéré comme un employé de théâtre et a-t-il droit à une retraite? >^ Tel est, on le sait, le cas que Tex-organisateur des victoires de nos sociétaires, autrement dit le préposé au service des applaudissements de la ComéJie-Française, soumet à la justice de notre pays. Il veut qu'on apprécie ses états de services; il exige une retraite, sinon pour lui, du moins pour ses mains laborieuses.
— Nous sommes des critiques, me disait un jour Havez.
— Comment? Des critiques?
— Certainement! Nous ne pouvons rendre bonnes des pièces qui sont mauvaises, mai-^ nous forçons les succès et nous masquons les échecs. Croyez-moi!... Auteurs, directeurs et artistes ne peuvent trouver de meilleurs avocats que nous. Le jour oîi vous nous supprimerez, c'en sera fait du théâtre. Détruire la claque? Jamais!
Emile llavez lançait ces opinions avec tant de conviction qu'il était impossible de lui résister, (hélait charmant. Vous entendez bien qu'il tranchait ainsi, d'un seul coup, deux affaires qu'il tenait pour les plus graves du monde : celle du trafic des billets et aussi celle de la claque, car vous savez que le chef de claque surveille les ap()laudissements à l'intérieur d(»s théâtres et la vente — et quelle vente ! — des coupons au dehors.
Kh oui ! marchands de billets et claqueurs, c'est lout un... Ces bonnes gens qui vous accostent le jour à la porte des théâtres, regardez-les bien : vous les retrouverez tous le soirs, réunis aux galeries supérieures, ayant deux missions distinctes : d'un côté, applaudir les entrées, les
sorlies et les effets des artistes; de Tautre, irriter les nerfs des speclateurs. Leur mot d'ordre? Vous le connaissez!... Si la pièce va bien : « Numéroté pour ce soir, 20 francs! ». Si elle marche mal : « Moins cher qu'au bureau ! » N'est-ce pas, précisément, un de nos plus sympathiques directeurs qui, ayant la manie de s'installer chaque soir au contrôle de son théâtre, fut surnommé par les marchands de billets eux-mêmes :
« Moins cher qu'au bureau » ?
Je n'ai pas connu l'illustre Fournier qui laissa un nom dans l'histoire de la Claque française, mais j'ai élé en relations avec son successeur, Emile llavoz.qui resta un des plus dévoués amis d'Eugène Bertrand et de Victor Koning, et avait des intérêts considérables dans les principaux théâtres de Paris. Quand je pense qu'on parle aujourd'hui de trust théâtral et d'accaparement! Mais je le demande aux auteurs, aux directeurs et aux arlistes, est-il donc si éloigné le temps où certaiîis comédiens ne pouvaient appartenir qu'à certains théâtres? La combinaison était d'une ingéniosité rare :
— Vous me quittez, disait tranquillement le directeur à son pensionnaire ; où irez-vous? Vous
savez que vous ne serez nulle part aussi bien qu'ici!
Et le comédien, naïf, allait rendre visite à l'imprésario voisin. Il ne se doutait pas qu'un traité en bonne et due forme avait été signé entre plusieurs directeurs qui, tout bonnement, se syndiquaient. Je sais des arlisles, et des artistes excellcnls, qui se virent contraints, devant un tel état de choses, de s'expatrier pendant plusieurs années. N'était-ce pas là le trust secret?
llavez, il faut lui rendre cette justice, se plainaitdetro l'instrument de tels marchandages.
Un jour qu'il avait été appelé devant la Commission des autours pour fournir des explications sui' luio médian le affaire de lever de rideau, je le vis arriver pâle, la mine défaite.
— Vous savez qu'on me condamne à une aniondo (le douze mille francs! soupira-t-il. Mais, au moins, j'aurai la satisfaction de n'avoir trahi pei'sonne!
Vno fois encore, Havez payait des pots qu'il n avait pas cassés... Mais il était heureux et fier
264 SOUVENIRS DE THEATKE
de jouor un rôle, et il continuait... 11 await pu, ayant plac«> toute sa fortune dans les exploitations llïéàl raies, prendre un théâtre et caresser la doucojoie de se faire appeler « monsieur le direcleiir », lui qui commença là-haut, au quatrième olaj^e des Variétés, sous les ordres de son père... Mîiis non! Il aimait mieux garder, ici et là, son inlUience, tirer d'embarras un directeur^ faire drs démarches pour un auteur, protéger une débulante...
Ce fut, en vérité, un type bien amusant qu'Emile I lavez, et je crois qu'avec lui la race des graïuU chefs de claque s'est à jamais éteinte. Ses amis — ils furent nombreux, car il aimait à rendit' service — disaient :
— Ilavr/, un chef de claque? Un marchand debillels? Allons donc! Un banquier de théâtre l
Ban|uirr de théâtre! Pour un peu, Uavez l'aurait inscrit sur sa carte de visite... Au mot banquier de Ihéâtre, je bondissais aulretois et,, pris d'une belle ardeur, je consacrais de violenta et hélas! inutiles feuilletons au commerce desdes billcls, à la claque, au jeune et intelligent directeur du Gymnase Victor Koning et au banquier lui-même que je ne connaissais pas
alors... J'étais censeur et critique... Havez me rendit visite... Il s'agissait d'une pièce de caféconcert interdite : Fauteur molirait de faim, et Havez se chargeait de ses intérêts; il présenta la défense du malheureux en termes si habiles que Tinterdiclion fut levée. Bien entendu, il ne souffla mot des articles contre les claqueurs... Mais le soir môme de la première représentation de la [)ioce autorisée, je reçus du banquier de théâtre une invitation h dîner. Je me trouvais, je l'avoue, fort embarrassé, d'autant plus embarrassé que le billet se terminait ainsi : « Prouvezmoi que vous ne me tenez pas rancune de tout le mal que vous pensez de moi ! Soyez gentil et ne vous souvenez que du service que vous avez rendu à mon auteur! Vous serez en pays de connaissance : Raoul Toché, Céline Montahind et ([uelques autres amis. Une surtout! »
L' (( l'îie surtout» me décida. J'acceptai l'invitation. La cuisine fut exquise, la réunion fort gaie. La pauvre Céline Montaland chanta ses plus jolis refrains, que Toché, musicit»n charmant, accompagna au piano. Quanta 1' « Une
surtout », elle fit si bien que, durant une
année, je devins, avec elle, un des habitués de cette hospitalière maison.
ITavez possédait alors, en Seine-et-Oise, à Yillennes, propriétés, chevaux et voitures.
C'était lui qui y faisait nommer les employés des postes, les buralistes de tabac <4 y dirigeait la pêche à la ligne... Il était le gros monsieur de Tendroit, organisait des fêtes de charité, des concerts dans les églises des environs, et amenait à Villennes toute une petite colonie. Pour le récompenser de ses services, les Villennois le firent maire : il était devenu fonctionnaire dans l'âme et négligeait son service habituel. Koning était mort, Bertrand quittait les Variétés pour l'Opéra; Ilavez restait donc seul, se débattant au milieu d'auteurs nouveaux qui avaient leurs idées et leurs exigences.
Hélas! je devais causer un nouveau chagrin au nouveau maire de Villennes. Gomme lui, j'étais fonctionnaire et le fonctionnariat, chacun le sait, comporte ses devoirs. 11 avait donc été décidé que, pour mettre un frein à la fureur ex-
Iraordinaire de certains trafiquants, la claque do nos grands théâtres serait confiée à un employé appointé qui ne pourrait, sous aucun prétexte, exercer les fonctions de marchand de billets. C'était un coup droit porté à l'Association des Claqueurs...
Le lendemain de la publication de Fukase, je fus inondé de lettres anonymes me menaçant de mort : je reçus même la visite du sous-chef révoqué de la claque d'un des théâtres en question — du sous-chef, vous entendez! — accompagné de ses commis principaux, rédacteurs, expéditionnaires, auxiliaires. Ces fonctionnaires, qui constituaient le Ministère de la claque, me déclarèrent que je mettais des familles entières sur le pavé d(; Paris. Après le sous-chef et ses employés, ce fut le chef lui-môme de T Association, le Miuistie de la clacjue, Emile llavez, qui vint nie li'ouvcr :
— Vous brisez ma carrière, mon pauvre ami, sou|)ira-t-il.
l)uis-je dire que les familles mises sur le pavé se ()orlent à merveille, que le sous-chef prit sa r<»lraite — une retraite dorée! — et que le nouveau système donne les meilleurs résul-
tats? Ce n'en fut pas moins une vraie révolution dans ce petit monde...
Aujourd'hui, le calme renaît et ces messieurs ont tous trouvé de solides emplois... Quant h la Claque, malgré les prédictions d'Havez, elle est bien malade : ici, elle fut supprimée ; là, elle est faite gratuitement, et je sais des petits employés, d'honnùtes ouvriers, de braves coiffeurs qui sont maintenant, à l'Opéra, abonnés de la claque, et abonnés des trois jours, s'il vous plaît!...
Le droit du chef de claque de la Comédie à une pension de retraite! La claque gratuite! (Ju'aurait dit de ce nouveau bouleversement Emile Havez?... N'en doutons pas! Il se serait consolé de cet échec en se retirant définitivement chez les Villennois; il eût été nommé maire à perpétuité et fait chevalier de la Légion d'honneur!... Et nous aurions tous applaudi à cette récompense — et moi, sans nul doute, tout le premier!...
Avril 190S.
La judicieuse annexion d'un des chefs-d'œuvre de Dumas, la Princesse Georges^ au répertoire de la Renaissance, avec M"® Brandès dans le rôle principal, m'amène à rappeler les intéressants débuis di) l'artiste. Donc, un soir de réveillon, dans un modeste appartement, rue de Paradis, nous l'ùlànios rentrée au Conservatoire de la jeune élève» d(î M. Gustave Worms.
Le repas tut (l'une gaîté extraordinaire : c'était à (jui lancMM'ait le plus d'abracadabrantes folies et c'est tout juste si, au dessert, nous n'installânu^s pas un loto avec le 22 — les deux cocottes — ou le 1 1 — les jambes à ma tante. Réunion é[)i(iue (\uo Paul de Kocli n'eût pas désavouée !
<Juel(ju(îs douzaines d'huîtres commandées chez
le troquet du coin, de bonnes côtelettes de porc, constellées de vertes rondelles de cornichons, \ que les fournisseurs livrent tout accommodées, les boudins de la nuit de Noël, et le tout arrosé de quelques médiocres bouteilles de jeune chablis, que faut-il de plus pour s'amuser? Et nous nous amusions, en effet, d'une joiefacile, un peu grosse, mais franche et honnête, inspirée par le mauvais vin, excusée par la traditionnelle charcuterie, surveillée enfin par la maman de la débutante qui contemplait, triomphante, le premier succès de sa fille.
Les assistants? Notre pauvre ami Henry Régnier qui, impassible, présidait à ces agapes et représentait Taduiinistration française; Georges lioyer, qui, débutant dans la carrière, faisait d'aimables vers et occupait ses loisirs à inaugurer avec douceur les « Mille regrets » du secrétariat général d'un théâtre; Georges Baillet alors jeune pensionnaire de la Comédie, qui déclarait que la jolie Marthe deviendrait la première de nos comédiennes; Adrien Vély qui, comme moi, sortait du collège, où je lui infligeai — superbe joueur de barres que j'étais — de formidables raclées; la gracieuse Berthe de
Choudens, escortée de son papa et de sa maman : elle aussi, entrait au Conservatoire et devait, quelques mois plus tard, devenir Berthe Cerny; enfin notre ami Philippe Crozier, aujourd'hui ministre à Copenhague, qui, au sortir de Polytechnique, hésitait entre la diplomatie et le théâtre, suivait assidûment les cours de MM. Gol, Delaunay, Worms et Maubant, et honorait de son amitié les trois étoiles naissantes du Conservatoire : Marie-Louise Marsy, Marthe lirandès et Uosa liruck — oh! le beau concours de juillet 1883!
A tous ces aimables compagnons de Réveillon s'adjoignait un protecteur important, illustre, qui n'assistait pas h notre fùte, l'auteur de la Princesse Georges lui-même, Alexandre Dumas.
Laj<Mineélèvede Worms avait-elle, au moment d'rnlrer au Conservatoire, rendu visite à Téniinent dramaturge, comme le veut Fusage et le drl'end le règlement de l'école?. Je ne sais ! Mais la vérité, c'est qu'entre ces deux cents petites iiiles, débitant ou plutôt balbutiant leurs scènes
de concours, une seule, M^^* Marthe Brandès, intéressa Dumas, lui rappelant par le geste, l'attitude, la mimique, le sentiment qu'elle apportait dans la compréhension du personnage, une grande comédienne trop tôt disparue : Aimée Desclée. 11 suffit de relire l'éloquent, le douloureux, Tadmirable discours — prononcé par Dumas sur la tombe d'Aimée Desclée, pour deviner ce qu'il pensait de la comédienne et de la femme. Elle était son artiste... Il adorait cette exquise Froufrou éclose dans un éclat de rire, évaporée dans une larme : il connaissait loutesles faces de ce laloiit multiple, tous les contrastes de cette organisai ion nerveuse, toutes les délicatesses, toutes les poésies, toutes les violences, toutes les ressources de cette imagination tourmentée... Un jour (c'était précisément lors de la première représentation de reprise de la Princesse (jleorges à la (lomédie-Française) qu'une jeune pensionnaiie demandait à Dumas, qui écoutait la pièce dans le guignol, de caractériser la nature d'Aimée Desclée.
— Ça ne s'explique pas, voyez-vous ces choseslà! Ça est ou ça n'est pas... Ainsi le veut le théâtre et là se manifeste la supériorité incontes-
table du théâtre moderne sur le classique; M"'' Mars, par exemple, dont on vous parle et dont on vous parlera bien longtemps encore, appela à son aide — relisez Jules Janin ! — deux amis excellenls.
— Deux amis ? fît la pensionnaireeffarouchée.
— Ne riez pas ! C'étaient Molière et Marivaux : Tun austère, sérieux, solennel, Taiitre bienveillant, aimable, gracieux... Et Ton vous contera que le jour où M"® Mars a dit adieu à la scène, elle emporta Marivaux qu'elle avait, délicieuse Araminte des Fausses Confidences, ravissante Sylvia des Jeux de l'Amour^ ou parfaite marquise du Legs, ressuscité d'un sourire. Erreur que tout cela, Mademoiselle ! Après M"® Mars nous avons applaudi M""" Arnould Plessy, Madeleine Brohan, des grandes coquettes, elles aussi! Et, après elles, nous eûmes M"" Sophie Croizette et Gabriclle Tholer, et la liste ne s'arrôlera pas làl Des interprètes du répertoire, il y en aura toujours, vous entendez bien, tant que nous posséderons une école de déclamation, une Comédie- Française et même un Odéon. Les commentateurs pourront se querellera perte de vue... Nul ne nous dira si le « Je vois clair dans mon cœur »
de Sylvia doit être lancé à pleins poumons ou, au contraire, prononcé à voix basse. Le seul juge, c'est Marivaux, et Marivaux n'est plus là... Dites-vous bien qu'un auteur a toujours son artiste : un liomme ou une femme; un favori ou une favorite. Emile Augier eut Gol; Meilhac et llalévy eurent José Dupuis... Moi, j'ai plus de chance... C'est une femme, Aimée Desclée.
Quant à Sardou, il les a tous, hommes et femmes!... La raison est qu'il passe, merveilleux amuseur, Je la comédie au drame, du vaudeville à Topérelte, de l'opéra à la féerie. Vous-même, petite, vous aurez votre auteur. Tout arrive!
Dumas, visiblement inquiet, continuait, ponctuant ses phrases, martelant ses mots, guettant les effets des comédiens qui achevaient la scène capitale de la pièce. Un silence se fit, long, terrible, vrai silence de théâtre.
— Ils n'ont pas compris ! s'écria Dumas. Elle a pourtant bien enlevé la scène. Ce n'est pas sa faute après tout! Elle n'a pas vu Desclée. Elle ne jouera complètement le rôle que dans dix ans... Je suis tranquille !
Dix années ont passé... Dumas n'est plus et la pièce, comme M'^® Brandès, quitte la Comédie pour so réfugier sur une autre scène. La prédiction de Técrivain sera, j'en suis sûr, réalisée et l'artiste donnera, dans ce rôle, difficile entre tous, une nouvelle preuve de son talent assagi par rexpérience et mûri par le succès.
Que nous voilà loin du Réveillon de la rue de Paradis ! Que do rôles créés ou repris au Vaudeville el à la Comédie depuis le jour où, toujours sur le conseil de Dumas, Raymond Deslandes engageait la jeune lauréate et la faisait débuter, au Vaiuloville, dans une reprise de Diane de Lys celle Didiie de Lys que la Comédie nous rendit il y a trois ans avec les costumes de Tépoque. Mai'^ ii'esl-ce pas que Dumas avait cent fois raison (le proclamer qu'il est des rôles qu'un artiste ne poul jouer qu^après bien des années d'étude et (le planches?
« Elle n'a pas vu Desclée », soupirait-il, <l('Couvrant ainsi Textrème fragilité de Tart du comédien, montrant que nul ne peut peindre
telle intenlion, noter telle inflexion de voix. Hélas ! Dumas, non plus que le poète, ne prévut les prodiges du phonographe! Se doutait-il qu'on pourrait un jour conserver, suspendues à la muraille, les cavatines d'un ténor, les imprécations de Camille ou les inflexions d'Aimée Desclée, et pourrait-il redire, aujourd'hui,, que cette intelligence du comédien ne laisse pas plus de traces que la barque sur l'eau ou le vol du papillon dans l'air!...
SYBIL SANDERSON
Mai 1903.
La dernière fois que je vis Sybil Sanderson, c'était il y a trois mois, au Grand-Opéra de Nice. On reprenait, ce soir-là, Marie-Magâeleine^ il s'agissait de savoir si cet ouvrage, qui, comme on sait, fui « l'envoi de Rome » de M. Massenet, était bicu fait pour la scène. Nous assistions donc à une véritable grande première bien plutôt ({u'uiie reprise, et la salle de l'Opéra de Nice, qui, par son cadre môme, se prête merveilleusement à ces solennités, élait superbe : toutes les étoiles, comédiennes et chanteuses, se trouvaient à leur poste, et Fauteur, blotti dans le fond de l'avant-scène directoriale, était acclamé après chaque acte et contraint, suivant la
coutume provinciale, de répondre aux applau-
dissements enthousiastes du public par d'aimables et nombreux saluts.
La triomphante créatrice d^Esclarmonde occupait une loge; j'allai, au premier enlr'acte, lui rendre visite : elle était entourée d'un comte russe, d'un baron italien et d'une duchesse espagnole. Aussitôt les présentations faites, le comte et le baron se levèrent, saluèrent et prirent congé de nous.
— Ne faites pas attention, dit en souriant l'aimable Sybil... Cela vaut mieux! Ils ne parlent pas plus le français qu'ils ne le comprennent!
Et alors, avec une volubilité singulièrement inquiélante, la pauvre artiste, agitée, nerveuse, me parla de ses projets de théâtre, des engagements qu'elle allait signer, des rôles qu'on écrivait pour elle : elle s'informa de tous et de tout me demanda si les directeurs de l'Opéra et de rOpéra-Comique étaient dans la salle, s'ils voudraient bien venir causer un instant avec elle, et si, à la fin de la représentation, elle pourrait aller complimenter son maître.
— Mon auteur favori, vous le savez bien! faisait-elle.
Hélas! ces engagements dont elle parlait
SYBIL SANDERSON 279^
n'étaient pas signés, ces rôles n'étaient pas fails, et les directeurs n'étaient pas là... Elle savait bien que, lors de ses dernières représentations à Paris, sa santé déjà chancelante Tobligea à abandonner son poste; elle savait bien que ses forces et sa voix la trahissaient, mais elle voulait reparaître et elle se débattait contre le mal qu'elle sentait terrible et inguérissable. Oh! les cruelles angoisses de l'artiste, qui se sent diminuée, amoindrie, presque oubliée, qui appelle au secours, qui veut des rôles et encore des rôles et qui n'ose môme plus, tant elle redoute les comparaisons, s'aventurer dans ceux qui lirent sa gloire !
... Et je regagnai ma place, et tristement je songeai à ma première rencontre avec l'aimable. Sybil. Elle était alors en plein succès, dans tout l'éclat de sa jeunesse, de son talent et de sa beauté : à Paris et à l'étranger elle menait nombre d'ouvrages à la victoire; les portes de notre Académie nationale de musique s'ouvraient toutes grandes. M. Massenet venait
d'écrire sur un livret de M. Anatole France un rôle qu'elle allait promener dans son pays natal. Car si notre délicieuse Thaïs, dont le nom seul faisait partout recettes, s'essayait dans la Juliette de Roméo et dans Rigoletto, c'était par pur amour-propre de chanteuse :
mais comme elle était intelligenle et fine, elle se rendait un compte très exact de ses qualités et de ses défauts et n'ignorait nullement que le répertoire lui convenait peu : elle était Esclarmonde ou Manon — et Manon même après Marie Heilbronn! — elle était Phryné ou Thaïs; ici comme là elle idéalisait ses héroïnes et les adaptait à sa nature, mais elle n'était — elle le disait elle-même avec infiniment de gentillesse — qu'une demi-Juliette, et je l'entends encore, répétant à ses directeurs qui, séduits par les recettes de Thaïs^ voulaient l'utiliser dans le répertoire :
— Souple, bien découplée, bien plantée, oui!
Les poiguets minces... Les jambes, vous les avez vues, mes chers directeurs, faisait-elle, en éclatant de rire, ce sont les jambos de Thaïs ! Des chevilles assez fines si vous voul<*z! Mais la voix, n'est-ce pas Monsieur Gailhard, qu'elle
SYBIL SANDERSON 281
n'est pas une voix de répertoire? Dites-le-moi, je ne m'en fâcherai pas; je ne me fâche jamais d'ailleurs... Les Américaines, elles sont bien moins sensibles que les Françaises ! Ne me ditesvous pas que je suis peut-être la seule chanteuse n'ayant jamais pleuré chez son directeur? Je suis un phénomène, hein?
Cette histoire était narrée dans un français d'une incorrection amusante. Elle avait une façon particulière de chercher, de lancer et aussi d'estropier ses mots et elle riait de ce jargon franco -amc^ricain. Avec cela, de la gaîté, de l'esprit, beaucoup de malice et une constante bonne humour : il n'en fallait pas plus pour imposer à ses directeurs ses moindres volontés et voilà comme MM. Bertrand et Gailhard résilièrent c\ Tamiable, sans le moindre dédit, l'enga- U(^mont de la jeune étoile!...
Le lendemain de cet entretien, auquel j'avais
eu r honneur d'assister, je recevais la visite de
Svbil Sanderson
— Cela vous étonne de me voir chez vous, monsieur?
— Un peu !
— La raison de ma visite est simple. Je voudrais les palmes et, comme je suis étrangère, je voudrais les « supérieures ».
Les « supérieures », vous le devinez, c'étaient les palmes d'officier d'instruction publique.
Et pendant qu'elle me contait pourquoi elle cachait de telles ambitions, elle se promenait dans la chambre, lisant les lettres qui traînaient sur ma table de travail, ouvrant les dossiers verts, décrochant les portraits pendus au mur, les sortant de leurs cadres, déchiffrant les dédicaces et continuant à agrémenter ses monologues de délicieux barbarismes. Tout d'abord, un peu. décontenancé, je tentai de remettre en place les lettres, les dossiers, les portraits et les cadres, mais c'était peine inutile... Elle se disposait à s'en aller, non sans m'avoir recommandé d'obtenir les « supérieures » et un indispensable passe-port pour ses malles qui étaient au nombre de douze, lorsque, dans l'antichambre, elle aperçut plusieurs minuscules biscuits de Sèvres; c'étaient les médaillons en porcelaine très fine de
SYNL SANIIBRSON ffi»
tous les rois, reines, prinoés et princesses de
France et de Navarre; elle me pria de lui en pro« curer une collection avec les « supérieures » et le passeport pour les douze malles!... Je télégraphiai à Sèvres ; la collection était épuisée ; le plus simple était encore d'envoyer les médaillon» à la voyageuse. En même temps, je fis part à mon obligeant ami Philippe Grozier dès désirs de la gracieuse Sybii. Le soir même, elle était munie du passeport ; le lendemain elle possédait les souverains de Sèvres et, le surlendemain,. elle obtenait les « supérieures ».
Coinaient vous remercier, cher Moasieur, m'écrivait-elle bien vite, et surtout comment le faire en français? Et cependant je tiens à vous faire savoir combien je vous suis reconnaissante et apprécie votre délicate attention. Je veux vous dire tout cela et je sens que je le dis mal. Enfin merci mille fois et bien cordialement.
Sybil Sanoerson.
P,'S, —J'aimerais bien i*adresse de votre encadreur !
Je n'entendis plus parler d^elle durant de longs mois : les uns prétendaient qu'elle vay^F-
geait pour son plaisir, les aulres qu'elle gagnait des monceaux d'or à Tétranger. Un beau jour, on nous apprit qu'elle allait se marier et se retirer du th(?âtre. Elle se maria en effet et devint jyjme Xerry. Elle réalisait son rêve lorsqu'elle tomba dangereusement malade; elle avait la nostalgie du théâtre et elle n'osait se l'avouer. 11 y a quelques mois, elle recevait une dépêche de Paris lui demandaul si elle voulail participer à un gala et soudainement, à la stupéfaction de ses médecins, elle guérit... Elle reparut sur la scène, elle reprit ses rôles favoris, et le public, toujours fidèle, l'acclama, mais la fêle fut de courte durée...
— Je ne suis plus la belle Manon, je suis la petite Manette, répétait-elle alors.
De guerre lasse, elle quitta son théâtre : elle abandonna ses grands rôles et parut dans les concerts à Vienne, à Londres, attendant anxieusement l'heure du retour à Paris ; de temps à autre elle venait passer ici une quinzaine : elle entr'ouvraitson hôtel, et vite elle téléphonait aux couturiers; elle se promenait dans les allées perdues du Bois et elle se cachait au théâtre; elle invitait à sa table quelques intimes amis et elle
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essayait de revivre durant quelques jours!... Mais la lutte n'était pas égale, et la désespérance augmentait chaque jour... Qui sait même si la radieuse Manon, désolée d'être devenue la petite Manette et si peu faite pour souffrir, n'est pas partie à temps!...