‹ Trente ans de théatre (volume 2)Chapitre 28 sur 33 · LE SOUS-PREFET DE CHATEAU-BUZARD · texte numérisé non relu

LE SOUS-PREFET DE CHATEAU-BUZARD

pièce elle-même. Opinion, en somme, forl admissible, que partagent nombre d'auteurs.

— Cette fois, me dit Gandillot, c'a été navrant!... Ils n'ont pas sourcillé... Raimond seul entrevoit son rôle !

— Et Milher?

— Milher! Il dit qu'il ne vit jamais semblable panne... Et, ce qui est plus comique encore, c'est que je viens chercher ici, à Bruxelles, l'artiste qui doit tenir le rôle du sous-préfet... Ah! Si Milher lui donne son avis sur la pièce, je crains fort qu'il ne préfère la Belgique à la France!

Ininiédiatc^ment, nous courûmes à la recherche du comédien ; il appartenait au Vaudeville de Bruxelles, dirigé par M. Léopold Boyer, associé de M. Mussay au Palais-Royal de Paris. Kouvelle complication! Le jeune artiste se trouvait-il au courant de la situation? Tout était là .. Après (le nombreuses haltes dans les calés de la capitale belge, nous découvrîmes, rue de l'Empereur, une obscure taverne; elle était célèbre par ses sandwiches aux sardines... .Nous y entrâmes... 11 nous semblait d'autant plus malaisé de reconnaître le comédien que

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nous ne l'avions jamais vu. Nous savions seulement qu'il s'appelait Dubosc : nous savions aussi qu'en cette rue de TEmpereup naquit notre excellent camarade Cooper.

— C'est bien ici, fîmes-nous en entrant dans la Caverne aux sardines, c'est bien ici que les comédit'us se réunissent après le théâtre?

— Et les comédiennes, savez-vous! reprit la i^entille demoiselle installée au comptoir.

Le comédien arriva, et ce fut tout naturellement notre aimable interlocutrice qui fit les présentalions. 11 ne savait rien de la lecture, et nous eûmes la discrétion de ne pas lui en parler : il devait jouer le rôle du sous-préfet Ini-menie, et cela suffisait au jeune artiste... (jui ne sait que pour nos comédiens, grands et petits, porter le litre d'une pièce c'est en tenir le j)rincipal personnage!...

Après quel([ues mauvaises heures de sommeil très troublées par les sardines et le faro, nous fûmes réveillés en sursaut, [jn télégramme de ÏHavas — YHavas belge! — nous apprenait que liéjane était morte; je l'avais vue le jour même de mon départ, dans son joli appartement de l'avenue d'Antin, pleine de gaité, navrée de

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ne pouvoir faire, avec notre amie Blanche Pierson, le voyage de Bruxelles, et nous ne pouvions croire à une aussi stupéfiante nouvelle. Hélas ! Un second télégramme — toujours VHavas belge! — confirmait la fin tragique de la grande comédienne; elle était morte en mettant au monde un petit garçon. Affolés, désespérés, nous fîmes nos malles, consultant l'horaire qui ne nous donnait un train qu'à midi... Nous courûmes au téléphone, mais nous comptions sans la préposée qui nous congédia en nous disant :

— Les communications avec Paris? impossible! Vous ne savez donc pas que la créatrice de Madame Sans-Gêne est morte cette nuit?

Au moment où nous nous apprêtions à ^ai^ner la gare, notre ami Gaston Berardi, mieux ini'oruié que ses confrères, se précipitait sur nos valises :

— Débouclez-les! Elle vit!... Elle a accou- A\r d'un gros garçon!... La mère et l'enfant se jiorlont bien!

l'iK^ heure après nous nous réunissions tous au buis de la Cambre, où nous fêtions la résur-

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lection de notre amie. Le soir même nous prenions le rapide de Paris.

Au milieu d'un tel drame, Gandillot ne pensait plus guère à sa pièce nouvelle; il avait totalement oublié le refus de Milher et la catastroplie de la lecture. Quelle ne fut pas sa surprise quand, débarquant à Paris, il apprit que M. Mussay revenait tout exprès de voyage pour ranimer le cœur de ses pensionnaires, y compris celui de Milher. Certain du succès de la pièce, le directeur avait jugé inutile d'assister h la lecture, à la collation des rôles et au débrouillage des premiers jours... La pièce, grâce à son activité, se répéta rapidement et sans accroc; mais Milher grognait toujours... Son directeur lui prédisait un triomphe; il ne voulait rien entendre. 11 fit mieux... Quelques jours avant la première, il invoqua un rhumatisme qui le condamnait au repos. Une fois encore, le directeur redonna confiance à son pensionnaire et guérit le rhumatisme qui, on le devine, n'avait rien de bien inquiétant... La veille de la répétition, autre affaire! Milher entendait endosser l'uniforme du général durant les trois actes ; à cette condition seule, il entre-

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