LE SOUS-PRÉFEÏ DE CHATEAU-BUZARD
rait en scène. Dame Censure, qui a toujours bon dos, intervint, et comme j'élais un de ses représentants, j'eus la mission d'aviser Milher que, sur la scène de la rue Montpensier, mieux valait peut-être ne pas revêtir l'uniforme.
— Mais Christian dans Mamzelle Nitouche !
reprit le comddien avec une solennelle assurance. Le Palais-Royal vaut les Variétés, ce me semble...
— On ne vous défend rien, fis-je interloqué... Et puis, vous n'allez pas vous comparer à un roi (le fèorio, à un compère de revue?
L'argument avait porté...
— Dites-leur que je jouerai le général ! Diteslonr même que je le jouerai très bien! s'écria Millier...
Il le joua, en elfet, avec un art consommé, en j^rand, (mi très grand comédien, sans forcer un seul iuslîuit la note, retrouvant sous les traits du {^«'uéral du Sans-Préfet de Cliàteau-Buzard \\\\ pcMidant à ses fameux rôles des Cloches de CornrrlUe el du Train de plaisir. Et voilà la panne (ju'il dédaignait à la lecture!...
Comme Millier, liaimond fut acclamé dans ce personnage si amusant de domestique qui reste,
à mon sens, sa création la plus parfaite. Quant h la pièce, — un véritable petit chef-d'œuvre d'exécution en son genre, — elle alla aux nues et se maintint durant cent soirées consécutives sur Taffiche du Palais-Royal. Elle est devenue classique à celte heure, et il n'est pas une scène de province ou de l'étranger qui n'en fasse chaque hiver, comme aujourd'hui le théâtre du Palais-lio\iil, une fructueuse reprise.
" Le drauio de la lecture, le voyage de l'auteur à Bruxcllï's, l'anlre aux sardines, lo refus du comédi(»n, le retour du directeur, la mort de l'étoile, runiformo et la censure, le triomphe du général... Que d'aventures !.Que de tableaux ! Et Gandiilot, avec sa douce philosophie, de répéter le plus gentiment du monde :
— Ma pièce ne vaut pas mieux que beaucoup d'autres! Elle n'est pas non plus mauvaise... Toutes les pièces se valent... Celle-là a réussi pour une raison bien simple : c'est que les directeurs voulaient la faire réussir!...
iN'est-ce pas, messieurs les auteurs, qu'il y a du vrai dans cet amusant paradoxe?
Orlohre lOO^L
— Delaunay, me disait son grand camarade M. Moimet-Sully, ne fut pas seulement un des premiers comédiens de notre temps et de tous les temps; il ne se contenta pas de marquer à jamais les amoureux du répertoire, Ilorace, Acaste, Valère, Damis, Lélie, Dorante et Mario en passant par des jeunes premiers, tels que Clitaïuin* i\{''> Femmes savantes et des premiers rôles comme Alceste ou Almaviva du Mariage,,. Perdicîui, Valentin, Fortunio, Cœlio, Octave, qu'il chanlait de sa voix mélodieuse et éclairait d'un sourire ex(|uis,ne lui suffirent pas, non plus que les triomphales créations d'Augier, de Dumas, d(î Pailleron et, avant elles, celles de Ponsard (rappelez-vous Tinoubliable « Vive le Roi! » du
Vaiigris du Lion amoureux!),.* Il fil mieux... Le professeur ne le céda en rien à Tartisle... Un maître merveilleux de diction, certes, mais avant tout un professeur de style.
« Un professeur de style », le mot est exact... Et tandis que M. Mounet-Sully m'indiquait, d'un trait sûr, ses idées sur la science du geste et de Tattitude, sur la largeur du jeu et de la diction, je revivais ces heures charmantes et déjà bien lointaines où, spectateur attentif, j'assistais aux classes de Got et de Delaunay, de Worms et de Maubant...
La Comédie-Française venait alors de donner le Monde où l'on s'ennuie et Madeleine Brohan avait bien voulu se constituer la présidente des Chevreuillets. Ce qu'était cotte amicale Société, je vous le contai, je crois, à celte place : Tunique article de notre règlement stipulait que celui qui n'assisterait pas à toutes les soirées de la duchesse de Réville, [autrement dit à toutes les représentations de la comédie de Pailleron, serait passible d'une amende d'un bouquet de violettes... Oh! ces délicieux enlr'actes du Monde où l'on [s'ennuie! Que de fois Suzanne Reichenberg, la pauvre Jeanne Samary et notre prési-
dente elle-môme manquèrent leur entrée, au désespoir du brave Richard Mazure, sévère gardien de la scène ! Jamais le foyer de la Comédie ne fut plus gai. Perrin, qui n'y faisait que de rares apparitions, nous surprit un jour, sociétaires, pensionnaires, chevreuillets et habitués de la maison, Henri Lavoix lui-même, dégustant force limonades, et vous pensez si ce spectacle — le foyer de Molière transformé en bar — effaroucha Téminent administrateur.
Un soir que Delaunay avait pris part à nos folles orgies :
— Je vous présente le plus jeune et le plus cliauvede nos Chevreuillets, mon cher Delaunay, fil nolr(^ présidente... 11 se propose de croquer l(»s professeurs du (Conservatoire.
Lo Icnchmiain, j'assistais au cours de Delaunay : dans Tétroite loge réservée aux auditeurs, un jeune homme prenait des notes, faisait des portraits et lorgnait les élèves.
— luîcore un de mes fidèles, nous dit Delaunay. .. C'est M. Philippe Crozier, ancien élève (le l'Ecole polytechnique et auditeur au Conservatoire.
La leçon commençait le plus souvent par une allocution qui n'avait rien à voir avec le Conservatoire. Faisant appela ses souvenirs personnels, se conciliant Taffeclion de ses élèves, forçant la sympalhie de ses auditeurs, Delaunay se plaisait à conter des anecdotes sur les artistes disparus : volontiers, il donnait communication d'une lettre secrète qu'il avait retrouvée dans ses archives, et naturellement élèves et auditeurs couvraient d'applaudissements cette lecture.
— Merci, mes enfants ! Mais nous ne sommes pas au théâlre! s'écriait le maître rayonnant. . Vous troublez vos camarades de la classe de Crosti! .. Ecoutez-les, les mâtins.
Un autre jour, à la lecture de Tépître confidentielle faisait place une imitation d'un camarade célèbre. Car nul — qui s'en souvient seulement aujourd'hui? — n'excella comme Delaunay à montrer et à grossir par un seul geste, par une simple intonation, les défauts d'un interprète : c'était de la charge et de la meilleure, de la parodie et de la plus fine. Rien qu'à entendre
DELAUNAY PUOFESSEUU 335
Delaunay débiler une tirade de Robert Macaire, nous devinions ce qu'avait été Frederick Lemaître, terrible et comique, élégant ei trivial, féroce et tendre. Puis, après cette récitation improvisée, le professeur expliquait à Taide de (juels effets de théâtre b'S Frederick, les Dumaine, les Taillade, les Lacressonnière, les Paulin-Ménier gardaient le privilège de provoquer ici les larmes et là le rire, et de trouver, pour exprimer les sentiments les plus divers et rendre les cliocs de passions contraires, la note juste el vraie.
— C'est qu'ils avaient le panacln», concluait victorieusement Delaunay, romani icpie impénitent, fidèle interprète de Marion Delorme et A'ncriifnu. VA le panache des acteurs de drame, cela s'appelle, de nos jours, tout simplement «le styhî ! »...
Kl alors, uK'ttant ses principes en action, il niont;iit sur la petite scène du Conservatoire : il jouait et disait indistinctement h^s rôles d'ingénues et d'amoureux, les grandes coquettes el les pères nobles, les soubrettes et les comi(|ues : à .\r'° MuUer, il indiquait Angéli(iue de lEi)reiuu*\ à W" Darlaud, Cécile de Jurer de Hien\ à M'"" Harety, Camille de On ne badine
avec r amour \ à Albert Lambert, Oreste; à Laugier, Chrysale; à Henri Samary, Fortunio. Le mouvement des scènes, les silences, les passades, les traditions que lui avaient léguées Samson, Régnier, Beauvallet et Provost, tout chez lui était classé, catalogué. A la Comédie, au Conservatoire, à la ville, toujours et partout il était le ihéâlre même : il ne concevait pas — n est-ce pas le défaut mignon de nombre d'illustres artistes? — qu'on exerçât une autre profession que la sienne...
Un comédien qui possédait à un tel degré le culte et le respect de son art ne pouvait quitter sans tristesse le public qui l'avait acclamé durant plus de quarante années... L'œil vif, la démarche souple, la voix fraîche, la taille svelte, il avait gardé jusqu'au dernier jour toutes les séductions de l'amoureux, mais il sentait ses forces le trahir et déjà, sous l'administration Perrin, il voulait prendre sa retraite : ses camarades le prièrent de revenir sur sa décision ; après quelques hésitations, il se laissa faire. Un incident qui causa
alors quelque tapage (éclata : le Comild démissionnaire créa Taffaire Dudlay... La presse prit positi(^n : Sarcey et Fouquier se firent, comme toujours, les plus acharnés avocats du décret de Moscou; Adolphe Brisson, quelques camarades et moi, nous suivîmes le mot d'ordre de l'Oncle.., Plus d'entr'actes du Monde où F on s'ennuie!,,. Je m'étais interdit l'entrée des coulisses; heureusement la présidente des Chevreuillets me tenait au courant de la petite révolution et m'écrivait ce charmant billet :
... Vous vous êtes fermé, mon cher ami, pour un temps, la porte du foyer... Est-ce un grand mal pour le moment? Des potins, des cancans, des mesquineries... Vous avez été très net dans la question Dudlay, et vous avez bien fait. Vous savez que, pour moi, je n'ai jamais varié là-dgssus. Sauf Coquelin qui, ayant plus d'engagements qu'il n'en peut acceptiy, n'a ri<Mi à perdre, je suis sûre que les bonzes du Coinilé se mordent les poings de leur attitude passée. Pourmoi, je suis absolument convaincue que pas un ne partira. Comment fera Delaunay?... Je ne sais... Pour Got, cela ne fait pas un doute... Il restera...
J'ai reçu hier, d'un monsieur que j'ai bien perdu de vue et qui habite la province, une lettre prud'homme et sérieuse où j'ai cueilli cettre phrase char-
mante : f< Voici le printemps... Les dépuratifs s'imposent! )) Sancta poesiaf... Quelle musique Gounod pourrait faire là-dessus.., Exema polka!,..
Je suis très contente, mon cher ami, quand je vous VOIS et peux causer avec vous, mais je ne vous en veux pas, encore une fois, quand vos occupations vous enipôctient de venir.
Au revoir, mille amitiés do votre vieille présidente et amie,
Madeleine Brooan.
Notre présidente disait vrai : Got resta, Coquelin alla promener le répertoire à travers le monde ; quant à Delaunay, après une magnifique soirée d'adieux, il s'adonna tout entier à son ensoigneniont dn Conservatoire.
Hélas ! il n'était plus professeur lorsqu'il y a exactement sept ans, j'allai lui demander, au nom de M. Rambaud, ministre de rinstruction publique, de prendie part à la soirée organisée à Versailles en l'honneur de l'empereur de Russie. L'implacable et injuste limite d'âge venait de l'atteindre; il n'avait môme pas été, comme Got, nommé juré des examens du Conservatoire et cet oubli Taltrislait.
— Alors, je ne suis pas tout à fait enterré?
me demanda-t-il mélancoliquement... Ma ren-
trée au théâtre ! au palais Je Versailles!... C'est donc vrai, bien vrai?...
Il hésita un instant; puis reprenant courage et retrouvant toute sa jeunesse, il me récita avec un art incomparable : rEspoir en Dieu, la Soirée perdue, la Lettre à Lamartine,,, Musset, encore et toujours Musset!
— Allons, inscrivez-moi au programme pour la Soirée perdue. C'est convenu! Dix heures pour le quart... Vous m'enverrez un bulletin !
Cette rentrée fut triomphale... Ministres, ambassadeurs, tous lui firent fête et lui rendirent visite après la représentation. Et comme le Président Félix Faure le présentait à l'Empereur de Russie :
— Ma dernière, irrévocablement, cette fois, monsieur le Président, balbulia-t-il, maîlrisant nuil son émotion et soutenu par son ami Constant (]o(|uelin. Je n'en puis plus!
Pordican, il me Tavoua plus tard, goûta ce soir-là sa dernière joie de comédien...
Ociobro 1903.
M. Georges Claretie, avocat de talent et écrivain distingué, publiait récemment, saus le titre : Une comédienne du siècle passée des lettres pleines d'intérêt dues à Suzanne Brohan^ la mère d'Augustine et de Madeleine, la marraine de Suzanne Reichenberg, la tante de Jeanne, Marie et Henri Samarv.
« Madame Madeleine! » La présidente des (^lievreuillets!... C'est toute la Comédie-Française d'autrefois qui revit avec elle!... Et comment — je remercie M. Georges Claretie de me suggérer cette idée — résisterai-je, à mon tour, au plaisir de rendre publiques certaines lettres que Madame Madeleine voulait bien m'adresser sur son grand camarade Bressanl, sa mère
LETTRES DE MADELEINE BROllAN 3*1
Suzanne, son administrateur Perrin, son divorce avec Mario Uchard, son départ du Théâtre-Français, sur tous et sur tout enfin? Commenter cette correspondance, ce serait, ce me semble, la déparer. La voici :
Vendredi.
J'arrive de la campagne. Je suis allée à Nemours voir mes pauvres amis Dressant. Voyez-vous... Il n'y a rien de plus aifreux... Paralysé complètement et la télé absolument nelte, parlant encore, mais sentant que le mal gagne etpensant que bientôt il faudra deviner ce qu'il ne pourra plus dire ! Il a, au milieu de cette désolation, le bonheur d'avoir auprès de lui deux êtres admirables de dévouement : sa femme, puis Jean. Jean est depuis trente ans dans la maison... 11 a le culte, l'adoration absolue de son maître, il le tait vivre positivement, et ce garçon, qui nuit et jour voill(\ n'a jamais eu un mouvement d'impalienf'o, un froiu'ement de sourcils. Pour nous, les amis, Jean, c'est la personnification du dévouement serein, heureux du bien qu'il apporte à ce pauvre èlre ! De (fuel cœur nous lui tendons la main! C'est rare...
J(î ne vais pas bien... J'étouffe, j'étrangle... C'est éternel, ce mal!... Il est vrai que le temps est bien mauvais ! Encore merci, mon cher enfant. On dit Perrin lort malade et ne reposant plus qu'avec de la m()ri>liine. Cela me fait de la peine comme amie...
342 SOUVENIKS DE THEATRE
J'espère que sa vie n'est pas menacée, mais je crois qu'on lui iinpos»*ra le repos absolu. Perrin hors du théâtre... lien mourrait!
On dit qu'il a un rhumatisme goutteux dans la tête et une maladie du pharynx et puis... soixantedix ans! Tout cela est triste.
Je vous serre bien la main, Adrien, et encore merci.
M. Brohan.
Mardi.
Si vous voulez rester en bonne amitié avec votre présidente, petit chevreuillet, jamais, jamais de cadeaux, enleiidez-vous î Une bonne poignée de main et un bouquet de violettes de deux sous parfois, voilà It^ programme. C'est dit. Toutelois, je remercie de la belle j^ravure, mais c'est fini, pas vrai!
J'arrivt- de Nemours où je suis allé»» voir mes amis Brossant. Toujours le même état. Ln tête absolument saine et le corps emicrement perclus. Si vous voyiez quelle joie c'est pour lui de causer tliéiVtre, de voir les vieux, les auiisl... Ah ! il ne faut être ni malade, ni malheureux!... Us se font rares, les amis, en ce cas!
J'ai passé une bonne journée... J'ai été patauger dans la neige comme le bonhomme Hiver et j'avais l'air d'un ours en gaieté avec mon attirail de campagne... Mais j'ai respiré l'air pur, les sapins... C'est bon...
LETTRES DE MADELtINE BROHAN 343
On me remet, pendant que j'écris, un mot qui m'annonce la mort de la petite fille de Jeanne. Ah! la malheureuse enfant! Dans quel désespoir elle doit être! Lagarde me fait dire de n'y pas aller, que Jeanne a pris la maladie de l'enfant. C'est affreux !
Au revoir. Je vous serre la main. Amitiés.
M. Brodan.
21 août.
Bonjour, polit chevreuillet, vous m'avez écrit une bonne lellre, hii-n affectueuse et je vous en remercie. Nous soiunies encore ici pour dix jours Le paysluinicme n'est ])as beau, mais les environs sont superbes. Je sale Paul tant que je peux : il prend des d()iich«'S. des bains, il marche, boit de l'eau thermale cl, en soninie, se porte très bien. Moi, je prends des douches sur les jambes, el comnie j'ai horreur des inutiles, je n(\ lais aucune nouvelle connaissance. Je me fais mouler au plus haut poini possible, el une fois là, je Irolle, je cueille dos Heurs 1res belles et d'un éclat incomparable, je mange des mûres, des fraises, (b^s cornouilles: je vais de-ci de-lA, comme il me plaîl, sans voir ûme qui vive el respirant le grand air pur et vif. C(^tte vie-là me plaît.
A propos (le liberté, vous savez que le divorce a été prononcé entre moi et M. Uchard. J'en suis absolument ravie.
Vovez la loi ! Le divorce eût été refusé sans la
:U4 SOrVEMRS DE THEATRE
naissance de Paul, car c'est moi qui avais demandé et obtenu la séparation de corps contre M. Uchard,. La demande eiU donc été repoussée, puisque c'était lui qui demandait le divorce, mais la naissance d'un fils constituant une injure grave, ça a passé sans aucune difficulté. Et voilà comme quoi, ô petit chevrt^uillet, votre présidente serait libre, à cette heure, d'épouser un jeune homme de vingl-cinq ans qui la prendrait pour* son argent, la battrait comme plâtre et la ferait mourir de chagrin I
Au revoir, mon cher enfant, respirez le bon air, vous aussi.
Mille vieilles amitiés.
xM. Brohan.
Samedi.
.l'ai là accroché un portrait de Perrin dans son cabinet de la Comédie. C'est Adrien Marie qui me Ta donné. Perrin l'a fait prendre un jour dans ma loge et a écrit ceci dessous :
A Madunie Madeleine Brohan.
Ceci est l'image fidèle d'un petit coin Je cette grande maison que vous avez si bien servie et avec tant d'éclat, de celte maison où vous avez étéaiin«''e, applau<lie, adorée, ot que vous avez promis de ne pas quitti^r tant que la lumière de cette lampe éclairera à cette même place.
Votre très dévoué serviteur et ami.
Emile Penin.
LETTRES DE MADELEINE BROHAiN U^
Il y a un an qu'il a écrit cela, et nous voilà partis tous deux!
J'ai du chagrin, Adrien, et, comme je récrivais hier à son fils... La Comédie- Française perd un grand administrateur et moi un ami. Les rangs s'éclaircissent!
Au revoir. Je vous serre bien la main.
M. Brohan.
Hermogor (Tyiol).
Mon cher enfani, je reçois voire lettre et cela me fait doublement plaisir, parce que j'y retrouve beaucoup de mes propres sentiments. — Oui, c'est ignoble de permettre que l'on trouble l'agonie si longue et si cruelle de ce pauvre Perrin. Certes, il a des défauts; (jui n'en a pas?... Et puis laissons le directeur pour qui on est absolument injuste... IN'est-ce pas odieux, cette volée de corbeaux qui n'attend pas hi mort? Je suis révoltée et j'ai gros cœur... — Ma voix va l)ien, mais j'ai des oppressions et des étouffemonts terribles. Je ne pourrais rejouer sans souf- 11er comme un marsouin, et d'ailleurs je suis partie, c'est fini et je m'en réjouis chaque jour. Je suis fort contente : Paul est admissible à Saint Cyr... et sera admis, je l'espère; il se dit sûr de son oral. Pierre est marié selon son goût et va bien mieux. Maman va bien. Le reste... au petit bonheur! 11 faut, dans la
34t) SOUVEMUS DE THEATHE
vie, je crois, bien réfléchir sur ce qu'il y aurait à faire dans telles ou telles éventualités, s'occuper de ceux à qui l'on se doit et puis attendre les événemenls; ainsi fais-je, mon cher enfant.
Je ne peux pas vous dire, Adrien, la réelle affection que j'ai pour vous. Vous vous révoltez encore dos petites saletés devant lesquelles on courbe Téchine, à cette heure, sans rien dire... J'aime ça.
Je serai à Paris à partir du 31 ou du l*''^... Vous seriez bi<^n airnable de venir me serrer la main. Au revoir, mon cher enfant. Bons souhaits pour vous et les vôtres.
M. Brouan.
... Quand on pense que dans deux mois, mon cher ami, il y aura un an que le pauvre Perrin est mort! Je ne peux pus cesser d'aimer mes amis morls, pas plus que mes amis vivants. Voyez-vous, Adrien, Perrin vieilli, malade, était comme une coquette qui se désole en regardant le passé. Il avait toujours été aimé, adulé, flatté. Les banquiers, les princes (;t les directeurs de théâtre trouvent toujours des femmes qui leur disent qu'ils ont vingt-cinq ans. Puis arrive, comme l'a dit ce pauvre Perrin, le supplice de l'incertitude, et alors le désespoir s'empare de ces êtres gîités, quelle que soit leur valeur. J'entends encore Perrin me dire : « Voyez-vous, quand on n'est plus un homme dans toute la mâle acception du mot... mieux \aut crever! »
J'en arrive à ceci : Tarlicle de Wolff disait la vérité : P(nTin était un homme et un monsieur.
Maman va bic^n, malgré l'approche de ses quatrevingts an-. C'est pour moi un grand bonheur. Pierre est toujours bien souffrant, mais pas pire. Moi, j'ai mal aux p itles, le cœur trop gras, un peu essoufflée. Mais, en somme, ça va pour mon âge. Et puis, vous savez, Adrien, le chagrin m'abat; mais le mal physique, pas b<'aucoup.
Au revoir, bon voyage, bon retour, mon cher enfant.
Votre vieille présidente et amie,
M. Broiian.
Mercredi 6.
Mon clicr entant, je viens de passer par une cruelle épreuve. Maman a failli moiirir. Elle est sauvé»' à ('('ttr hfMire. Mais quels mom<Milsl Elle a eu des sutVor.i lions effrayantes... Aujourd'hui, elle est bien alVaih'i'S mais il n'y a plus de danger.
llt'lasî ou ne p«*ut pas la guérir du plus lerribl'^ .. quatn»-vingts ans! Je reste ici tant que j'y jugerai ma présence nécessaire et réconfortante. Tout le monde est bon pour ma pauvre veille mère : elle est adorée dans ce village.
Au revoir, mon cher Adrien, je vous vois peu, mais vous savez que mon amitié pour vous est toujours la même.
Que Dieu vous garde vos chers parents!
Je vous serre bien affectueusement la main.
M. Broiian.
Fontenay-aux-Roses, 2 mai 1887.
Ah! mon pauvre Adrien, quel chagrin d'a^^sister à la lente agonie de cette pauvre chère mère et ne rien pouvoir pour la soulager, rieni
Je suis ici depuis un mois, ne la perdant pas de vue une minute. J'ai espéré pendant quelques jours, mais le mal est le plus fort, et le médecin me dit qu'elle va mourir. Une lumière qui s'éteint... Oui, c'est bien l'expression vraie, l'image exacte. Par instants, des lueurs qui redonnent l'espérance, puis la nuit, et dans quelques jours, ce sera la grande, Téternelle nuit. Voyez-vous, Adrien, pendant ces heures que je passe là, près d'elle, je fais mon examen de conscience et je suis bien heureuse de ne me trouver que quelques torts de caractère vis-àvis de cette chère femme qui va disparaître, et encore. Dieu sait si je me les reproche, ces torts!
Elle me l'a dit, il y a quelques jours : personne ne viendra que la famille et elle sera transportée d*ici au cimetière de Fresnes. Nous avons là — j'ai plutôt — un caveau de famille pour ma grand'mère, ma mère, moi et mes enfants.
Fresnes est un village où maman avait une mair-
sonnette où nous avons tous été élevés ! C'est près de la Croix-de-Berny.
Si vous voyiez ce qui reste de ma pauvre mère... Rien !... Une enfant!
Par instants, la tête n'y est plus... Puis, à mon grand désespoir, la mémoire revient. Alors c'est horriblement cruel. Pendant quinze jours, j'ai dû la veiller en me cachant. Elle m'avait en hainp, prétendant que je voulais l'assassiner, appelant les voisins au secours, voulant mettre le feu! Aujourd'hui, elle est abattue, oppressée; j'ai dû reprendre l'appareil à oxygène. Elle étouffe, veut partir pour Paris, aller au jardin chercher de l'air, puisque je lui en refuse!
Le médecin, le docteur Faure, est admirablement bon pour elle et la soigne très bien; mais maman a eu quatre-vingts ans le 29 janvier. Vous avez eu bien du chagrin, Adrien, mais pensez à votre mère!... Vous comprendrez quelle doit être ma douleur.
Au revoir, merci de votre visite, mais je ne bouge pas d'ici.
Amitiés,
M. Brohan.
Jeudi.
Voyez-vous, mon cher enfant, il faut savoir bien mourir!... J'ai été touchée de votre lettre, votre affection pour moi vousarendu clairvoyant. Oui, certainement, je suis triste. On ne quitte pas sans un
serromenl de cœur une maison où Ton a été longtemps heiiivuse... Mais c'est la vie, cela. Ma voix est absolument inlermiltente, je ne peux me risquer ain«.i. J'étais n^-^ohie à partir au mois de juillet, je suis mai.ide et je ne veux pas être payée deux mois cucon^ à ne rien faire.
Donc finie Magdalena, qui restera, faute d'une soriélairc, une; bonne amie à vous et sera toujours heureuse de vous voir, petit chevreuillet.
Voln*
M. Brohan.
Mercredi.
Bonne et >incère amie, oui, Adrien, certes, mais femme inconipiirahle! C'est beaucoup! Je vais un p(;u niii'ux, mais ce mieux est encore bien précaire. Voilà i'Ànq mois que je suis tenue au lit par cette liorrihie cliule. Mi^rci pour ce que vous dites d'Augustine. C'est vrai, Son fils a été admirable de dévouement pendant les lonjj;s moi** de son agonie. 11 y avait bi(;n longtemps <[ue l'esp'it était parti. Quolhî Uni A mon tour! C'est sans etïVoi que je dis cela, Adii(^n, croyez-moi, c'est ce (|ui pourrait m'arriver de plus heureux. A la volonté de Dieul Mille bonnes amitiés,
M. Brohak.
J'aurais voulu donner d'autres lettres encore... La vérité, c'est que Madeleine Brohan ne se montra pas Sï>ulement une comédienne admirable qui, après avoir triomphé dans Célimène, Elmire, Sylvia, Araminte et toutes les grandes coquettes du répertoire, sut assouplir el perfectionner son tal'-^nt à un tel point qu elle trouva, vers la (in de sa carrière, de consolants et inoubliables succ^s. Elle fut aussi et surtout une femme vraiment supérieure : une intelligence toujours prèle et ouverte à toutes choses, un cspril vif et pénétrant, une érudition large et, avec cela, une bonté rare...
— Mi(Hix et plus qu'une femme! disait Dumas... Une àme !
A ces inappréciables dons elle en joignait un aulre ; elle eut l'art de vieillir sans tristesse, avec un dc^licieux sourire... Elle pensait que mieux vaut devenir la plus jeune des vieilles que de rester la plus vieille des jeunes. Ce fut sa façon de changer d'emploi, à la scène comme à la ville.
rô'2 SOrVEMRS DE THÉÂTRE
Vax publiant quelques-unes de ses lettres, peutl'trc ai-je donné un peu de joie à ceux qui eurent le bonheur de connaître la femme, et aussi un pou de regret à ceux qui durent se contenter d'applaudir l'artiste.
VICTORIN JONGIÈRES
Novembre 1903,
C'était il y a quelques mois... Le Conseil supérieur du Conservatoire tenait séance; je me trouvais, autour de la table verte, voisin de Viclorin Joucières ; on traitait une question technique parliculièrenient difficile.
— Qu'eu pensez-vous, mon cher Joncières?
lui demanda noire président.
— Je n'en pense plus rien! répondit-il d'une voix allaiblie.
Kl, comme la discussion se poursuivait, Joncières se pencha vers moi et me dit tout bas, avec un accent d'une indicible tristesse :
— Je craignais de rester en route !...
Il n'en pouvait plus, en effet... Depuis sept
longues années, le chagrin faisait son œuvre
354 SOUVEMIIS DE THÉÂTRE
lente, impitoyable... ^Quand nous lui demandions clos nouvelles de sa santé, que nous savions, depuis la mort de sa femme, irrémédiablement compromise :
— A quoi bon vivre! soupirait-il. C'est fini! Je ne me rendais pas assez compte de mon bonheur!
Rien de plus vrai. Joncières mena près de trente ans la vie la plus calme et la plus heureuse. Il choisit la compagne de ses rêves, et tandis que Dimiiri vengeait superbement, au Théâlre-Lyrique d'Albert Vizentini, Téchec, immérité d'ailleurs, de Sardanapale, c'était cette charmante femme qui, se cachant sous le pseudonyme de Jennius, préparait les notes savantes du critique et les nouvelles parisiennes du courriériste de théâtre.
Compositeur |de talent, critique averti, Victorin Joncières paraissait alors afjpelé aux plus brillantes destinées. Chaque semaine, Pasdeloup et Colonne faisaient entendre des fragments d'œuvres françaises inédiles; ils se gardaient bien d'oublier d'inscrire à leurs programmes Victorin Joncières, lequel, dans son feuilleton, ne manquait pas de rendre un éloquent et re-