‹ Trente ans de théatre (volume 2)Chapitre 3 sur 33 · A MUNICH · texte numérisé non relu

A MUNICH

point la joie de faire de telles découvertes. Je pris donc, tout regaillardi,le chemin de la gare de Munich et montai dans Texpress de Vienne. Je retrouvai à la gare de Munich, comme à celle de Strasbourg, des homme gros, rouges, chamarrés d'or, des compartiments vert bouteille, des voyageurs stationnant sur les quais... Et tout ce qui, à Strasbourg, était si effroyablement triste, me parut à Munich tout naturel... C'est que Munich n'était point parmi les villes de mon premier grand voyage — un 831 avant la guerre ! . . .

La fronlière est atteinte. Les douaniers ont fait leur œuvre; des différences de formes attes* tent que nous passons d'une contrée dans une autre; le ciel est gris el brouillé; le froid rougit nos visages consciencieusement penchés à la portière du wagon verl-bouteille... Voici Vienne. Nous saulons dans une calèche élégante, capitonnée, rembourrée, passemenlée; c'est la voiture viennoise de première classe, une des gloires de la capitale! Déjà, malgré TheUre matinale, une animation extraordinaire règne dans la ville; on va, on vient, on monte, on descend, on cause, on chante, on rit; çà et là, des orchestres jouent le Beau Danube bleu et autres valses

du pays; tout ce mouvement ressemble à de la joie. Peu de boutiques, pas trop de brasseries, beaucoup de cafés et encore plus de magasins; des hommes, des femmes, des enfanls, tous le sourire aux lèvres, bravant le vent qui redouble, sont installés devant les restaurations^ d(^gustant de formidables kapuziners^ — lisez des cafés au lait : et quels cafés au lait!... Nous arrivons à l'hôtel. Un homme affable, souriant, nous aitcnd; il a réservé une cluinibri* gaie, spacii'use; il nous lait les hoiincuirs de sa maison; olb» est j)ropre, confortable, moderne; des images de madones décorent les longs corridors. A chai|ue étage, notre bon maître d'hôtel nous demande d'admirer les nouveaux systèmes d*électricit('', répélant :

— De vrais jeux d'orgues! Vous voyez que .nous connaissons l'organisation de vos théâtres parisiens!

Car il adore le théâtre et, naturellcnieni, le Ihéâlre françnis surtout... lîref, notre bon maître se donne la peine de bien nous recevoir et de nous fain» fête. Un peu d'apprêt et de convenu dans celle galanterie viennoise, ^lais qu'importe! iSous sommes loin de la lourdeur de nos

gros hommes rouges à écussons dorés précédeaament entrevus... Notre malle fait son «entrée; le bon maître^ après nous avoir mis mi courant de ses projets d'avenir, tels q-ae Ja création d'rai théâtre dans Dhôtel même, prettd coagé de nous. Uû >domestiq»e survient et, a'v^-ec ce sourire -qui nous poursnailt depms fe gare, ©ous présente ses -devoirs. Giitefi Morgen! vrs,dame et monsieur. Il ne sait pas un mot de français. Par bonheur, meine Fran est mon interprète et je suis ainsi délivré de cette stupide et ridicule pantomime à laquelle, pauvre célibataire, je me livrais jadis dans les hôtels étrangers^ lorsque je voulais manger, boire ou écrire !

Un visiteur se fait annoncer. C'est M. Buckowitz, le directeur du théâtre populaire, le Volkstheater de Vienne. Il sait Tobjet de mon voyage. Immédiatement, il mo conte sa vie. Il a longtemps habité Paris; il y a été le correspondant de grands journaux autrichiens; il a traduit en langue allemande plusieurs de nos ouvrages modernes, entre autres Madame Sans- Gène et Francillon, Il a contribué au succès, chaque jour grandissant, de noire théâtre à

rétranger; iboonnaît jusqu'à nos mœurs ihéâ- IraLes; mais, ici, il fait ses réserves : il regrette le temps où, nos speclacles parisiens commençant à six heures et finissant à dix, on soupait joyeusement après le théâtre; il affirme que la mode nouvelle — le dîner ii huit heures et le iiiéà'tre h neuf heures — est funeste à Tart dramatique et encore plus aux directeurs de théâtre. A ce propos, il proclame qu'un directeur, un imprésario, doit être un professeur de théâtre. Il s'excuse bien vile de cette prétention : il rappelle qu'il y a soixante ans un professeur, qui a fait quelque bruit dans le monde, éprouvait une joie particulière à reconnaître, dans les générations incessamment renouvelées devant lui, l'âme môme de son pays. A l'exemple de ce professeur, M. Buckowilz fait de ses spectateurs ses élèves, et en ces masses, en ces publics venant chaque année, chaque mois, chaque jour de toutes les provinces, il trouve l'abrégé de l'hisloire de l'Aulriche. Ce professeur, ajoute-t-il, se nomme Michelet... Michelet et le directeur du Volkstheator de Vienne, il y a là un assemblage de noms qui étonne bien un peu, mais notre professeur-directeur, qui sait

décidément ses classiques, objecte que, lorsqu'il s'aj^it de théâtre populaire, le nom de Michelet doit être là, devant nos yeux, inscrit en lettres d'or.

— Et puis, voulez-vous la vérité, toute la vérité sur nos théâtres en général et sur nos Volkstheaier en particulier? s'écrie-t-il dans un bel accès de sincérité.

— Je ne suis venu que pour ça!

— Eh bien! nos théâtres, ce ne sont pas des lieux de plaisirs; ce sont des écoles du soir. AbendscJiido, Vous allez au théâtre pour vous distraire. Nous y allons pour nous instruire!

Ahp?u/.sc/nfle!Lecv\ d'alarme était jeté. A Strasbourg, M. En gel m'avait avoué que le a spectacle gratuit » n'(^xiste ])as à Félranger. A Munich, j'avais vainement cherché le véritablo Volkstlicalrr. A Vienne, cVst le directeur du Volkslhoaler lui-niome qui, procédant par comparaison et s'assimilanl à un maître d'école, me donne le mot de l'énigme.

Ecole du soir!... Je comprends alors sa théorie, en apparence si subtile, appuyée sur l'exemple de Michelet... Il en a dit assez pour une pre-

mièrc visite : Theure de la répétition du malin — dix heures! — approche, el il est temps, pour nous, d'enregistrer avec une fidélilé scrupuleuse de si précieuses indications. Il est convenu que Taprès-midi nous passerons en revue les principaux théâtres de la capitale; il ne nous reste qu'à gagner la Restauration,

On nous a dit monts et merveilles de la cuisine viennoise et notre attente n'est pas dcçue. Notre bon maître d'hôtel, redoublant de zèle, nous présente le chef suprême de la Restauration. Je l'ai autrefois entrevu à Paris, dans un cabaret du boulevard. Il veut bien me reconnaître et je l'en remercie. Eh quoi ! ce Parisien dédaigne les poulardes du Mans, les terrines de Nérac, les pâtés de Corse, les raisins de Thomery et les poches de Montreuil! Il se livre tout entier, corps et âme, aux galanteries culinaires viennoises et nous en sert quelcjnesunes de sa fai^on. Comme je le félicite, il nie dit que, pour lui, ses clients, ce sont des élèves sans cesse renouvelés... Je Tarrète. 11 allait invoquer Michelet ! Et voilfi comme ce confident discret de nos plus jolies Parisiennes est devenu, sans y penser, professeur,

de quelque chose! Tous professeurs! Que d'écoles!

Le Volksthealer de M. Buckowitz est digne d^e son nom. C'est bien un ihéâtre populaire, mais un Ihéâlre populaire qui n'est ouvert qu'à la comédie et d'où la musique est exclue; un demi-théâtre populaire.

Sans subvention de l'Etat, sans appui de la Ville, la direction se donne la fantaisie d'offrir chaque semaine une soirée a prix infiniti^prit réduits (de 3 francs à 60 centimes la place assise et 20 centimes la place debout); le programme est consacré aux œuvres classiques et l'interprétation en est confiée aux plus jeunes artistes de la troupe. Les autres soirs, à l'instar de nos

scènes d'Etat et du théâtre Antoine, M. Buckowitz varie ses spectacles.

Ce théâtre, qui n'a pas de frais excessifs, marche à merveille et doit, tout naturellement, son succès à l'ensemble de sa troupe ^t à fe richesse de son répertoire; les appointements des artistes sont convenables, les costumes 4es

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comédiennes sont payés par la direction..

A Vienne, pas plus qu'en Allemagne, point de droit des pauvres. Quant à ceux des auteurs, ils se règlent par des traités particuliers entre l'imprésario et l'écrivain; une prime de 1.000 florins (1.800 francs) est allouée au dramaturge dont le nom fait recettes. Notre imprésario — notre professeur ! — estime que l'ouvrage d'un débutant représente, commercialement, une marchandise inférieure à celle de l'auteur à succès, laquelle est garantie d'avance. 11 y aurait sans doute beaucoup à dire sur ce mode de perception, mais je n'apprécie point et je constate que notre directeur, tout professeur qu'il est, sait compter...

Quant à Tinstallalion du Volkstheater, elle semble parfaite. Ce théâtre a dix-sept sorties : dix-sept!

— C'est que nos théâtres, ajoute M. Buckowilz, sont des squares. J'entends par là qu'ils restent absolument et rigoureusement isolés.

Chez nous, le règlement est formel. Jamais, à Vienne, on n'admettrait des théâtres formant deux étages, entourés de boutiques et d'appartements. Le théâtre doit être sans contact pos-

sible avec les maisons voisines. Pour tout dire, un thdàlrc, s'il brûle, doit brûler lout seul!

La visile de ces squares fut rapide. Une salle de spcctucle prend, quand le jour luil au dehors, un aspect étrange et quelque peu lugubre. Mais il y aurait mauvaise grâce à ne pas reconnaître que ces s(|uares sont excellemment aménagés et que tout y est calculé, combiné, arrangé pour le bien-ôtre du spectateur.

Voici, après le Volkslhealer, \e Rainiimd Theater, un théâtre tout neuf datant de 1893; il contient 1 .000 places; on y joue indistinctement la comédie, le vaudeville et le drame; le fauteuil d'orchestre coûte S francs, la place debout GO conlimes. Joli théâtre d'ailleurs que ce /?aimund Tlieater, où la Duse et nos étoiles parisiennes remportèrent leurs plus éclalants succès. Voici le Ihéâlre de Vienne, Wien Theater, qui compte un siècle d'existence, a 1.800 places et se consacre à l'opérette; même larif ici qu'au Rainiund Tlieater. Voici le Cari T/teater qui contient 1.300 places; on y joue le drame, l'opérette et la comédie moderne française. Môme tarif ici encore, avec cette différence que les jumelles et les programmes sont assurés aux

personnes qui ont loué leurs places. Voici le Theater in der Joseph Stadt, le plus ancien théâtre de la capitale, qui ne contient que 900 places. Voici le Ja?itsch'Wienner, (lui fut inauguré en 1873 et a i .800 places : il joue principalement les pièces populaires. C'est ce théâtre qui abrita la Comédie-Française quand, il y a quelques années, une partie delà troupe se rendit à Vienne, sous la direction de M. Frédéric Febvre. Voici enfin le Jubileiims-Thealer^ un théâtre moderne de 2.000 places, où la stalle de fr. 35 est aussi commoile cjue le fauteuil à 6 francs. C'est le théâtre-modèle, construit à la façon de celui de Budapest.

Cet aperçu du tarif des places dans les principaux théâtres de Vienne montre combien il serait diflicile de fonder un grand, un vrai théâtre du peuple dans une capitale qui compte lant de petites scènes et où le plaisir du théâtre coûte si peu.

La vérité, et ceci ne diminue en rien le

mérite du directeur du Volkstheater, est qu'à

Vienne tous les théâtres sont, à proprement parler, des théâtres populaires; le tarif des places reste accessible à tous; de là, peut-être, rhabilude prise par les Viennois de se rendre au spectacle, môme h TOpora et au Burglheater (la Comédie), en simples coslumes de voyage, autant dire en costumes d'étude. Abendschule! L'école, toujours l'école!

L'école encore à l'Opéra, l'école au Burgtheater (la Comédie) et ici l'école subventionnée! Cette subvention — j'aurai l'occasion d'expliquer le mécanisme des subventions allemandes qui ne diffère point de celui employé à Vienne — s'élève à 630.000 francs. Elle roule sur les deux théâtres. L'Opéra prospère-t-il et le Burgtheater se trouve-t-il en déficit? L'Opéra vient au secours de la Comédie ou inversement; le budget des deux scènes subventionnées se trouve ainsi équilibré. L'Opéra jouant tous les genres, depuis le drame lyrique jusqu'à Topéra-comique , ne peut donner des matinées à prix réduits; il se contente de déléguer son orchestre dans les concerls philharmoniques^ de la ville. Le Burgtheater — Ihéâtre de la Comédie — fait mieux; il a organisé un abon*

nement très réduit pour les matinées classiques du dimanche sur le modèle de celui qui fonctionne le jeudi h la Comédie-Française. Les noms de Schiller, de Gœihe, de Shakespeare et quelquefois celui de Molière alternent sur Tafliche^, et je me suis laissé dire par les hauts fonctionnaires de l'administration théâtrale d'Autriche que le Burgtheater est, de tous les théâtres d'Europe, celui qui, bien que le sociétariat n'y existe pas, ressemble le plus à notre Comédie. Les représentations y sont, pour la plupart, excellentes et, de l'avis de tous, le Burgtheater justifie son bon renom. C'est le grand théâtre de comédie bien aménagé, bien organisé et bien administré. Mais à Vienne, comme à Munich et à Strasbourg, jamais de spectacles gratuits. Le spectacle gratuit est décidément inconnu à l'étranger.

Hélas! le temps presse... 11 va falloir dire adieu au bon maître d'hôtel, au grand chef de la Restauration^ à l'aimable M. Buckowitz, à tous ces souriants Viennois... Quand reverrons-

nous cetle belle et grande ville? Sarcey, qui accompagna la Comédie dans tous ses voyages, et avait gardé de Texpédition à Vienne le meilleur des souvenirs, nous disait, plein d'enthousiasme :

— A Vienne, il y a de la cordialité dans Pair!

Rien n'est plus juste... Vienne reste la grande capitale telle qu'elle nous a été décrite. Elle est la réunion de Tintelligence, de Taclivilé, du pouvoir, de la richesse, du luxe, du plaisir, accumulés dans le milieu le plus favorable ; elle est la serre, le bazar où affluent tous les produits du monde; elle est le musée toujours ouvert pour les expositions, la bibliothèque où il ne mancjue aucun livre, le théâtre aux représentations jamais interrompues, le salon illuminé d'un bout de Tannée à l'autre.

Il est trop tard aujourd'hui pour parler de ce petit théâtre de lîerndorf, dont l'honneur revient au sénateur M. Krupp. A Berndorf s'élève un théâtre populaire modèle, unique au monde. Cette visite est le clou de notre voyage.

Il n'est pas un Parisien s'intéressant aux choses du Ihéâlre qui, de passage à Vienne, ne fasse aujourd'hui le pèlerinage de Berndorf. Ce théâlre-modèle est maintenant classé comme un musée; tout l'honneur en revient à M. Krupp, sénateur considérable et considéré, grand patron de l'endroit. L'Empereur d'Autriche, en personne, inaugura le théàlre de Berndorf le 27 septembre 1899 : il le baptisa du nom de Frantz-Joseph.

Je pourrais reproduire le discours prononcé par M. Krupp le jour de l'ouverture. Mais, je l'avoue humblement, je ne sais de Tidiome de Gœlhe que juste assez pour exciter l'hilarité

des chefs de gares et des portiers d'hôtels. Examinons donc Tœuvre de M. Krupp, sa genèse, son caractère et aussi ses effets.

La salle du théâtre Franz- Joseph, dont un des contremaîtres, en l'absence de M. Krupp, nous fait les honneurs avec tant de bonne grâce, contient exactement S16 places. Un rez-dechaussée et un balcon; de stalles, de parterres, de seconds balcons, point. Quant aux loges, deux baignoires d'avant- scène réservées aux patrons. En haut, au balcon, deux avant-scènes çôur les contremaîtres ; pas une seule place debout. Sur la scène, une machinerie perfectionnée, celle du théâtre de Budapest. Pour ce qui est des entrées, des sorties, des dégagements, des vestiaires, c'est la perfection même.

ÎL Krupp fit plus. Il s'assura la collaboration des peintres les plus distingués de son pays, et nous admirons des plafonds représentant T-aUégorie des travailleurs acclamant leur souverain, les portraits des grands artistes d'Autricfce, Jeanne d'Arc donnant la main à Phèdre, Falstaff à Tabarin, et aussi — j'en ai pris note •— la Belie Hélène à notre Fille Angot. Aidé par des ingénieurs et des architectes, M. Knipp a

dofifié à ses ouvriers une salle à la fois tcommode et élégante, « un théâtre bijou ». C'est son expression et elle paraît juste. Coût : six «ceat mille francs.

Le théâtre de Berndorf devait naturellement avoir ses défenseurs et ses adversaires. Les uns rendent pleine justice à Thomme sage, éclairé, généreux, qui ne ménagea ni son Icmps ni sa fortune; les autres, heureusement moins nombreux, insinuent que le sénateur Krupp a obéi à des préoccupations personnelles. Il n'en reste.pas Hioîns vrai que, sous quelque forme qu'on place la question, nous sommes ici en présence d'une tentative toute nouvelle qui appelle la discussion.

« Beaucoup, dit M. Krupp dans son discours, seront incrédules quand ils verront ce théâtre d"'ouvriers. » 11 ajoute que son rêve est d'être l'ami de ses ouvriers et que c'est aussi sa fierté; il exprime le vœu de faire voir et entendre de belles choses, estimant que « la jouissance intellectuelle reste supérieure au bien-être corporel.

32 LES THÉÂTRES POPULAIRES A L'ÉTiUNGER

et que ce qu'il y a de plus élevé dans rhomme, c'est l'àme » *.

J'iaiagine que si le célèbre écrivain de VEtudianl revenait au monde, sa première visite serait pour M. Krupp. Oui! Comme Michelet, l'honorable patron veut des fuies, des choses fictives plus nobles que celles que nous voyons. Comme lui, il s'écrie : « Mettez deux hommes ensemble, ils S3 disputent. Eu voyez- les au

1. Voici la Iraduclion littérale du dis :ours prononcé par le séjateur Krupp, le jour de l'inajguration du théâtre.

« A mes ouvriers,

« Nous av'ns éjà passé une bonne quantité d'années ensemble, et amené la prospérité à Berndorf Gela a toujours été mou l)iit et mon orgueil d'^'lre l'ami de mes o'ivri»TS, et je me sentais heureux d^ pouvoir instituer ici quantié de bonnes œuvres par lesrpielles les pensées des temps modernes, .« ramour du prochain », d'aprôs la mesure de nos moyens, pouvaient ôirc léaliséea.

« Mieux encore que pour le bien-être corporel, ce temple des Muses destiné à ce qu'il y a de plus élevé et de plus noble dans l'homme, « l'âme », le satisfera.

« Ua théâtre d'ouvriers I Beaucoup seront incr<^dules et secoueront la tô:e quand ils verront ce hijou de salle. Mais oui, un théâtre, un théàtie d'ouvriers! Ceux-ci amont le goût élevé et pur en ne voyant et u'enten-lant que de belles chos s «l verrcnt qu'il n'y a pas que le hien-être physique, mais aussi l.i jouissance intellectuelle et mora'e. Je souhaite que vous passiez «le nombreuses heures de joie dans cette mais m. C'est le vœu le plus cher avec lequel je vous euvre les portes de ce théâtre. »

théâtre: ils critiquent ou applaudissent. Oublier ensemble, c'est de la fraternité. Qu'est-ce que le théâtre? l'oubli momentané des misérables querelles. »

Oui, ce Ihéâlre d'ouvriers, tel que nous Tad^ mirons à Berndorf, est bien le théâtre simple et fort, le théâtre de village, le théâtre où l'énergie du talent, la puissance créatrice du cœur et la jeune imagination des populations toutes neuves dispensent des moyens matériels, des décora lions prestigieuses et des costumes somptueux. M. Krupp tient le théâtre pour le plus puissant moyen de l'éducation et du rapprochement des hommes, pour le meilleur espoir de rônovalion sociale. Il n'ignore pas que, quand ses ouvriers sortent de leurs usines, ils se rassemblent dans la rue, sur la place, dans les débits de boissons; il comprend ces rassemblements, il les admet. Et lorsqu'il y a Irois ans, revenant précisément de voyage de lierndorf, j'eus la grande joie d'entendre, à la Chambre, le chef de noire gouvernement, M. Waldeck-Uou'sseau, développer, sur l'organisation du travail et les syndicats ouvriers, une thèse admirable qui ne peut être que celle de M. Krupp, je me suis demandé un

34 LES THÉATKES POPIXAIRES A L'ÉTRANGER

instant pourquoi nos grands centres ouvriers de France n'auraient pas, eux aussi, leurs petits théâtres-bijoux. Mais M. Buckowitz nous Ta dit l'autre jour : Autres pays, aulres mœurs, et, partant, autres thé A 1res.

Pourtant, certaines objections se présentent, certains maux s'aggravent.

Que le théâtre d'ouvriers de M. Krupp ne soit pas gratuit, on veut bien l'admettre ! Malheureusement les contremaîtres, véritables régisseurs généraux du théâtre, n'avaient pas prévu certains frais qu'il fallait «ouvrir par de petites receltes. Peut-être un imprésario eût-il indiqué certains remèdes pratiques; mais M. Krupp, désireux de mieux montrer son idée, avait écarté les gens de théâtre et laissé à ses contremaîtres seuls le soin de veiller à tous ces détails.

Le jour de l'inauguration, tout alla bien. Le spectacle d'ouverture, composé du Petit homme ^ une comédie fort connue à Vienne, réussit à merveille; l'Empereur donna le signal des applaudissements, et ce gala de village fit <]uelq«Le

bruit dans le pays. Mais ce jour-là, exceptionnellement, le directeur du Volkstheater de Vienne avait délégué ses artistes à Berndorf. Ce fut, m'a conté M. Buckowitz, plus qu'un voyage, ce fut une expédition véritable, et une expédition qui ne pouvait être renouvelée qu'à la condition de fermer les portes du Volkstheater de Vienne. M. Krupp ne l'aurait pas voulu et M. Buckowitz encore moins.

Voilà le premier obstacle. Les contremaîtres régisseurs ne s'étaient pas suffisamment inquiétés du choix des spectacles et du recrutement des artistes.

C'est que Berndorf n'est point, ainsi qu'une fausse légende l'établit, un environ [Umgebung) de Vienne. La route est longue de la capitale jusqu'à la petite cité, et les trains, tous désespérément omnibus, ne mettent pas moins d'une heure et demie pour la parcourir. Il faut avoir accompli cette excursion par une glaciale matinée d'hiver pour se rendre un compte exact de ces difficultés matérielles. Plus de jolies calèches viennoises à la gare de Berndorf, pas de voitures, pas môme de diligences! La solitude est complète... Par bonheur, un aubergiste

qui entr'ouvi^ ses volets — il est huit hçures du matin et les becs de gaz tremblolent encore et n'osent s*éteindre — prend pi lié de nous et nous recueille. Sans lui, sans son kaptiziner^ sans sa chaufferette, nous serions reslés sur place. A la vérité Berndorf n'est ni Tenviron de la capitale, ni la pelile ville de province; le baromèlre n'altrisle pas plus qu'il ne déride les lierndorfois, et la ménagère peut acheter un poulet sans que la voisine demande au mari s'il est cuit à point; la vie ne se passe pas en plein air. Les seuls édifices de Berndorf sont des usines, les seuls habitants des ouvriers; une pauvre petite église se dresse au bord de la route, et là-bas, à travers la neige qui tombe toujours, nous apercevons un cimetière.

— Le cimetière du peuple {Vo/h/riedhof)\ nous dit mélancoliquement Taubergiste en nous offrant la carte postale qui représente les trois seuls monuments du village : l'église, le cimetière et le théâtre.

Les adversaires de M. Krupp ne manquent

pas d'insister sur tous ces inconvénients. 11 est incontestable que les ouvriers de Vienne n'ont ni le temps ni les moyens matériels de faire une heure et demie de chemin de fer. De ce fait, le théâtre de Berndorf devient exclusivement le théâtre de M. Krupp et de ses ouvriers. L'objection a sa valeur.

Quant aux spectacles, ils avaient d'abord été fixés au samedi soir et au dimanche après-midi, mais on reconnut que le samedi est un mauvais jour non seulement pour les ouvriers qui règlent leurs comptes et font leurs achats, mais aussi pour les contremaîtres qui, dès le samedi, prennent le train pour Vienne. Les représentations furent alors données le vendredi soir et le dimanche après-midi, et on décida que le directeur du casino de Baden, une ville d*eaux située aux environs de Vienne, se chargerait des spectacles et établirait un roulement entre son casino et le petit théâtre-modèle. Cet imprésario, on le conçoit, trouva là une affaire excellente. Il utilisa les loisirs de sa troupe de casino et, sans se préoccuper le moins du monde du but du théâtre de Berndorf, il

donna d'abord des drames populaires et des

vaudevilles. Il est maintenant tout entier à Topérette.

Certes, on sait gré aux peintres du plafond du théâtre de Berndorf d'avoir représenté M""' Angot aux côtés de Phèdre et non loin de Falstaff ; certes nous devons au vaudeville et à l'opérette des chefs-d'œuvre. Mais le théâtre d'ouvriers, tel qu'il fut conçu par M. Krupp, était-il celuilà? N'appartenait-il pas de droit aux grands classiques? Un illustre écrivain a eu le courage de lancer cette vérité : « Nous nous croyons tous. Français, Anglais, Russes, Allemands, Autrichiens, Italiens, Espagnols, familiarisés avec les classiques de notre pays. Ils sont tellement devenus nôtres, il est tellement convenu qu'ils sont supérieurs, ils font tellement partie de notre gloire, de notre intimité, de notre éducation, de notre famille, ils sont tellement passés à l'état de grands-parents, que, tout en les respectant et en les aimant, nous ne les écoutons plus guère ; nous avons tant entendu ce qu'ils nous disent depuis deux cents ans, qu'ils ont quelquefois l'air de radoter, et nous finissons par passer à c5té d'eux comme ces habitants de Chamonix qui trouvent le mont Blanc chose toute

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naturelle et se promènent, à ses pieds en allant à leurs affaires, sans lever la tête. »

Eh bien, oui ! Faust et Jeanne d'Arc, à l'exemple de notre Tartufe et de noivQ Phèdre, sont de partout et de toujours, et si, comme M. Krupp le croit, comme il Ta dit et proclamé, le Ihéâtre semble le moyen le plus puissant d'amélioration sociale, pense-t-il que Marie-Stuart ou Wallenstein^ Hermann et Dorothée ou Werther n'agiraient pas mieux et plus que toutes les opérettes d'im casino sur l'âme de ses ouvriers?

Que les œuvres musicales prennent place au théâtre de Berndorf, cela va de soi. Un véritable théâtre populaire doit être, on ne saurait trop le répéter, ouvert à la fois à la comédie et à la musique ; mais c'est Gluck, c'est Mozart, c'est Rossini, c'est Wagner qu'il faut faire aimer! Les petits ouvriers et les petits paysans d'Autriche et d'Allemagne, alors qu'ils n'ont pas encore l'ùge d'homme, alors qu'on leur indique Talpliabct, apprennent à connaître et à aimer Gœllie et plus encore Schiller. Le génie des grands écrivains et des grands musiciens s'infiltre jusque dans les masses du peuple. 11 n'est pas une fdle d'auberge, il n'est |)as un cocher de fiacre qui

ne connaisse le nom de Schiller. Tout est préparé : pourquoi alors s'arrêter en chemin ?

Là est le mal. M. Krupp a conçu une œuvre à laquelle son nom restera attaché; il Ta exécutée, il a donné l'exemple, il a semé des idées. Mais qu'il écoute une fois encore les sains et réconfortants conseils de Michelet : que, dans le fond de la scène de son théâtre-modèle, il installe les dieux; que ces dieux ne soient pas seulement Schiller, Goethe et Lessing, qu'ils soient aussi Molière, Corneille, Racine et Shakespeare !

A cette condition, le théâtre d'ouvriers remplira son rôle véritable : il éduquera, il fortifiera, il rapprochera tous ces travailleurs fatigués qui n'ont plus le temps de lire, et ces belles fêtes adouciront et charmeront la mélancolie de teur monotone existence...

Poète et dramaturge, critique et traducteur, conférencier et journaliste, M. Rodolphe Lothar, Tauteur à' Arlequin roi^ est renseigné sur toutes les questions d'art, d'histoire, de philosophie, de politique, d'économie sociale. Le matin, il compose; l'après-midi, il traduit; le soir, il juge. Il est le monsieur de rorchcstre qui regarde, observe et enregistre : il est le chroniqueur prêt sur toutes choses qui, suivant les exigences du temps, du lieu et du sujet, se réjouit, s'attriste ou s'indigne : il sait par cœur Gcrthe, Schiller, Molière, Shakespeare et excelle à repenser avec eux : il est l'éloquent avocat des écrivains d'avant-garde; il a créé à Vienne une Revue de la Jeunesse socialiste ; il en parle avec amour,

et alors il a des paroles superbes; il s'intéresse

à la liberté du monde ; il s'inquiète des malheurs les plus lointains ; l'humanité tout entière semble vibrer en cet être plein de jeunesse et débordant d'enthousiasme.

Avec cette bonne grâce, dont les Viennois ont le secret, M. Rodolphe Lothar proclame que c'est Paris seul qui distribue les couronnes, décide des succès, consacre les réputations...

Paris, pour lui, c'est la France, et la Seine est le plus grand fleuve du monde y compris le beau Danube bleu... Ah! les ponts de Bercy et d'Austerlilz, où Sainte-Beuve, le poète des Consolations, promenait, ie dimanche, ses mélancoliques amours! Et Notre-Dame dressant ses deux tours gigantesques comme deux bras levés pour la prière! Et le pont de la Concorde où la Seine s'infléchit rappelant un coin du canal de Venise ! Et le Trocadero qui fait penser à l'escalier des Propylées d'Athènes! Et à Toctroi (il sait jusqu'à la limite de nos fortifications) le Point-du-Jour, ses bateaux-mouches, ses barques amarrées et ses arcades triomphales! Que de souvenirs de jeunesse ! Car, avant d'être l'infatigable chroniqueur viennois, il a été Pétudiant de notre Quartier Latin. Sa voix chaude

devient alors caressante et, avec un sentiment rare et sans le moindre accent, il murmure Rolla et soupire V Espoir en Dieu : il a chanté à Musette un lied d'amour dans les bois de Ville-d'Avray et il relit dans son cœur...

Mais bien vile il se ranime; la voix, qui nous avait surpris par sa pdnétrante douceur, tonne de nouveau. Il laisse Musset et Murger : il revient à Ibsen, à Tolstoï et à Zola, ses trois dieux véritables : il passe à Texamen des questions de théâtre. La Société des auteurs, le prix des places, les billets de faveur, les instituts du soir, les théâtres populaires, la censure, les répétitions générales, tout Tinquiète, tout le préoccupe...

Un homme aussi parfaitement averti ne pouvait que nous fournir de très utiles renseignements sur les modifications apportées aux scènes populaires de Vienne et au « théâtre bijou »

de Berndorf depuis l'inauguration de septembre 1889. Avec une amabilité grandissante, M. Rodolphe Lothar se met à notre disposition.

Au Burgtheater (Comédie-Française), dont il a, dans un substantiel ouvrage, retracé l'histoire complète, les places de troisième et de quatrième galerie sont maintenant distribuée chaque samedi aux écoliers et chaque dimanche aux ouvriers; le prix en est fixé à trois ou quatre sous, vestiaire compris...

A Berndorf, l'imprésario du casino de Baden^ chargé par M. Krupp d'assurer les représentations du petit théâtre-modèle, a abandonné Topérette pour le vaudeville. M. Lothar, comme tous ses confrères de Yienne qui ont participé à la création de ce théâtre, aurait voulu y organiser des conférences, des causeries du soir, mais il se heurta à des difficultés sans nombre. Ceux-ci, se faisant les défenseurs de Tadroit directeur de Baden, vont répétant qu'un ouvrage classique ne distrairait qu'insuffisamment les ouvriers fatigués par dix longues heures de travail ; ceux-là estiment que ces ouvriers devraient jouer eux-mêmes la comédie. Bref, tous déforment l'idée de M. Krupp, et le théâtre d'ouvriers qui devait remplacer, à Berndorf, le débit de boissons, devient une scène quelconque, sans signification et sans portée.

Est-il temps encore de porter remède au mal et de venir au secours du petit théâtre -modèle sur lequel les Viennois fondèrent tant d'espérances? M. Lothar le croit. Je lui présente les photographies du théâtre, les cartes postales qui m'ont été offertes par le cafetier de la commune : je lui conte mon voyage de décembre 1889: je lui montre qu'il y a là un théâtre comme il n'en existe pas...

— Comment! fait M. Lothar, vous avez vraiment pensé à notre petit théâtre de Berndorf? Sauvez-le ! Sauvez-nous !

Je lui rappelle alors qu'un critique, poète à ses heures, celui des Consolations cité tout à rheure, Sainte-Beuve, songea, il y a une cinquantaine d'années, le premier sans doute, aux lectures du soir.

— Erreur! reprend l'auteur d'Arlequin roi, les instituts populaires du soir se fondèrent à Berlin et à Vienne.

Désireux que j'étais de ne pas ôtre mis en échec par un aussi redoutable adversaire, j'avais pioché la question et pris toutes mes précautions. Tout doucement, comme si, à mon tour, je songeais aux violettes fanées de Musette, je

lui fais observer, documents à Tappui, qu'en 1880, quelques écrivains français, et non des moindres, eurent Tidée d'établir, dans différents quartiers de Paris, des lectures du soir publiques à l'usage de tous ceux qui, occupés le jour, n'avaient qu'une heure ou deux dont ils pouvaient disposer après leur travail. Le but de ces lectures du soir? Répandre le goût des choses de l'art, faire connaître les chefs-d'œuvre de la littérature française, instruire insensiblement les auditeurs en les amusant.

— Mais où avaient lieu ces lectures? me demanda M. Lothar surpris.

— Au Conservatoire!

A ce mot, il réclame les preuves. Je lui livre le nom du premier lecteur, M. Just Olivier, professeur au lycée Charlemagne, qui faisait une lecture et non une leçon. On comptait trois cents auditeurs quand le temps était convenable, cent à peine par les soirées rigoureuses. Ils étaient, pour la plupart, bijoutiers, mécaniciens, charpentiers, menuisiers : pas d'ouvriers imprimeurs, soit parce qu'ils étaient occupés le soir, soit parce que leur profession même les avait déjà rassasiés.

M. Lothar ne dit plus mot; il écoute. Je lui présente les notes du professeur, M. Just Olivier, que j'avais prudemment extraites du volume de Sainte-Beuve :

Poésies de Casimir Delavigne : goûtées.

Jeanne d'Arc^ Essais de Michelet. Très grand effet.

Molière. Je n'ai pas lu de pièces complètes, si ce n'est le Dépit amoureux et les Précieuses ridicules. J'analysais et je notais les principales scènes de manière à pouvoir faire connaître chaque fois toute une pièce. L'effet a toujours été très grand.

Corneille. J'ai agi pour lui comme pour Molière. Effet très grand.

Racine. Même méthode. Effet moins grand.

Chateaubriand. Grand effet. J'ai analysé les Mav-

tljTS,

Bernardin de Saint-Pierre. La Chaumière indienne a fait grand plaisir.

Boileau. Deux épîtres, deux ou trois satires. Peu d'effet.

Paul- Louis Courier. Quoique j'eusse choisi dans ses œuvres ce qu'il y a de plus générai et ce qui sent le moins son œuvre de circonstance, l'effet a été médiocre; les allusions fines ne portaient pas; cette politique de la Restauration est oubliée.

Béranger. De l'effet, mais moins que je l'aurais cru. Le refrain, heureux quand on chante, gêne quand on lit.

Mon auditeur, tout confus d'ignorer Torigine des lectures du soir, oublie Berndorf et son théâtre et me prie de lui indiquer la date de cette Causerie du lundi. Il trouve ici matière à une série d'articles.

— Soyez sans crainte! Vous aurez ces renseignements dans...

— Où cela? interrompt-il.

— Dans le Temps \

M. Rodolphe Lolhar a trop d'esprit pour m'en vouloir d'avoir tenu ma promesse.

Mais il est une question qui préoccupe particulièrement M. Rodolphe Lothar; celle des droits d'auteurs. 11 n'ignore pas que la Société des auteurs français a pour objet la défense mutuelle des droits des associés vis-à-vis des administrations théâtrales, la perception des droits d'auteurs, la création d'un fonds de secours et d'une caisse de pensions de retraites au profit des associés, de leurs veuves, de leurs héritiers ou de leurs parents. Il a lu l'admirable plaidoirie prononcée par l'éminent avocat de la Société, M. Raymond Poincaré, dans l'affaire de la « grande » société, contre la « petite » ; il l'a minutieusement étudiée, il s'en est imbu, il

en sait les termes mêmes et il déclare que c'est à partir du 9 juin 1898, que la Société des auteurs fut définitivement et officiellement reconnue. Il prépare, sur les droits d'auteurs en France et à l'étranger, un ouvrage dont il soumettait, Tan dernier, le plan à Tagent général de notre Société. N'est-ce pas, d'ailleurs, un collaborateur de M. Lothar à la Neue Freie Presse qui adressait à Gustave Roger la lettre suivante :

Neue Freie Presse

Wien. 26 Octobre 1898.

Monsieur,

Un groupe d'auteurs et de compositeurs dramatiques de Vienne a Tin ten lion de fonder une Société, laquelle serait enfin capable de sauvegarder d'une manière efficace les intérêts de la production littéraire et artistique vis-à-vis des théâtres, des éditeurs, des autorités, etc.

Tout ce que nous avons en ce genre ne suffit pas, et même la Société fondée dernièrement est, à notre avis, plutôt faite pour protéger les intérêts des éditeurs que les droits de ceux qui produisent. Ici, le directeur dicte sa loi\ chez vous^ Vauleurest le maître. Sous ce rapport, la Société des auteurs et compositeurs dramatiques de Paris reste le modèle du genre, et c'est bien à son image que nous voudrions former

la nôtre. C'est pour cela que je viens vous demander, cher Monsieur, de nous envoyer un exemplaire de vos statuts.

H. Wettmann.

M. Lothar est décontenancé. Comment cette lettre, qu'il tenait pour un des clous de son ouvrage sur les droits d'auteurs, tomba- 1- elle dans des mains indiscrètes? Je le rassure et lui raconte que Gustave Roger, qui considérait à juste titre cette lettre comme un bulletin de victoire, m'avait recommandé de la publier quelque jour. J'exécute donc la volonté d'un ami, et cette explication m'est indispensable pour obtenir la grâce de M. Rodolphe Lothar.

J'ai revu M. Lothar après la première représentation (ÏArleqmn-Roi, à FOdéon. Il se proposait de passer une semaine au milieu de nous. 11 est resté un'mois, heureux de l'accueil que lui fit la critique parisienne, comblant d'éloges nos directeurs de théâtre qui répètent vingt ou trente fois un ouvrage nouveau alors que l'imprésario viennois annonce une première représentation après huit jours de travail.

Dirai-je, enfin, que cette érudition, cette

LES THÉÂTRES DE VIENNE 5i

abondance, cette faculté d'assimilation véritablement prodigieuses, ne sont point les seuls dons de ce très distingué écrivain? 11 a le sourire constant, l'indulgence aimable, la bienveillance toujours prête...

Une autre lettre, qui est également un bulletin de victoire, m'a été adressée par M. Frédéric Febvre à propos des théâtres de Vienne. Je ne résiste pas au plaisir de la publier :

Mon cher ami,

Vous aviez, dans votre très intéressant article sur les théâtres de Vienne, aimablement rappelé que j'avais été chargé par M. Claretie, en 1892, de diriger cette expédition, et vous m'aviez, il y a quelque temps, demandé de vous donner quelques détails sur ce voyage dont nous avons tous gardé un excellent souvenir. Les voici.

Ce déplacement semi-officiel avait été sollicité et obtenu sur la demande de M™*" la princesse de Metternich et celle de M. le baron de Bourgoing. Les conditions toutes spéciales de ce voyage n'impliquant pas d'une manière absolue la présence de notre adminislrateur général, M. Jules Claretie m'avait fait

rhonneur de me confier la direction provisoire de la troupe.

Les feuilletons de notre ami Sarcey ont tenu le public assez au courant de notre séjour à Vienne pour que je risque ici une appréciation quelconque; mais en dehors du domaine de la critique, il m'est permis, mon cher ami, de vous raconter quelques particularités de cette campagne qui assura au théâtre de l'Exposition des arts rétrospectifs de Vienne une série de recettes qui firent rentrer la Société dans les pertes causées, avant notre arrivée, par les représentations du théâtre impérial de Berlin.

Sur ma requête pressante appuyée par S. E. Monseigneur le prince de Hohenlohe, grand-maréchal de la Cour, j'obtins de S. M. l'empereur François-Joseph la promesse qu'il nous ferait la faveur d'honorer de son auguste présence l'une de nos représentations.

Je devais recevoir la réponse impériale à une garden-parly, qui était donnée en l'honneur de la Comédie-Française dans les jardins Sacher, sous la haute présidence de M™** la princesse de Metternich. A cette fête avaient été conviés la presse et les principaux artistes des théâtres de Vienne.

Un peu avant la fin de cette journée inoubliable, la princesse fit photographier les artistes autrichiens et français réunis deux par deux : Got et Sonnenthal — Liwienski et moi — M'^^Bartet et M"' Lola Beth — M'^** Reichenberg et M™* Sonnenthal.

Puis, la princesse elle-même ayant pris place au

milieu d'un groupe composé de Got, moi, Reichenberg, Barlet, Pierson, nous dit ce mot charmant :

« Sociétaire de la Comédie-Française! Plus heureuse que Michonnet d'Adrienne Lecouvreur, mon rêve est accompli!... »

Notre camarade Falconnier, qui est un très habile tireur, avait apporté sa carabine dans Tespoir de découper, sous les yeux de la Princesse un as de trèfle placé au-dessus de la tète de celui qui, en tenant cette carte, voudrait bien rééditer la scène de Guillaume Tell. Ce rôle, il faut bien l'avouer, semblait n'être disputé par personne. Tout à coup, Albert Lambert s'offrit de la meilleure grâce du monde.

Alors, la princesse me lira à l'écart et me dit :

— Dites-moi! cher monsieur Febvre, si on en choisissait plutôt un qui no joue pas ce soir?

Le coup partit. L'as était découpé et notre jeune el sympathique camarade joua ce soir-là. avec un grand succès Devise, devant S. iM. l'Empereur, car on venait de m'apporter l'heureuse nouvelle. François-Joseph daignait honorer la représentation de son auguste présence.

A huit heures moins dix j'attendais le souverain pour lui faire les honneurs de la soirée.

Je le vis descendre ou plutôt sauter de sa voiture comme un jeune officier; il gravit les marches qui conduisaient à sa loge par un escalier particulier. En m'apercevant, il s'arrêta et attendit que je lui fusse présenté par le chambellan de service, M. le comte Boos de Waldeck.

— Monsieur ï'ebvre, vice-doyen, directeur de la Comédie-Française à Vienne en l'absence de M. Claretie, administrateur général, dit le comte, pendant que je m'inclinais devant l'Empereur.

— Si j'ai bonne mémoire, vous m'avez été déjà présenté, Monsieur, aux Tuileries, par Napoléon III, fit le souverain dans le plus pur français. Vous jouiez une petite comédie de M. Legouvé en compagnie de M"''' Plessy.

Je m'inclinai de nouveau, admirant la mémoire de mon impérial interlocuteur.

— Je me promets une très bonne soirée, ajouta l'Empereur. Est-ce commencé?

— Non, Sire. On attend votre Majesté.

— En ce cas. Monsieur, veuillez, je vous prie, donner les ordres nécessaires. J'ai l'habitude de ne jamais me faire attendre. A tout à l'heure, Moûsieur.

Tout cela dit avec un ton de simplicité et celte allure de grand seigneur dont Sa Majesté, d'ailleurs, est le plus impeccable modèle.

Denise, qui avait été représentée à la Burg par ordre de Sa Majesté, car la censure avait mis le veto sur l'œuvre de Dumas, Denise eut un succès de larmes.

François-Joseph, qui est le plus matinal de son royaume, resta jusqu'à la fin du troisième acte, et comme je le reconduisais à sa voiture :

— Quelle musique que cette belle langue française, quel merveilleux ensemble, me dit Sa Majesté! Le talent de vos camarades a encore surpassé mes

espérances et tout ce qu'on m'en avait dit... Quelle superbe pièce ! Quelle style simple, quelle concision! Je suis enchanté de ma soirée.

— Votre Majesté, répondis-je, me permet-elle de rapporter à mes camarades les paroles flatteuses qu'elle vient de prononcer?

— Je ne vous le permets pas, Monsieur, je vous en prie... Mai^ il est tard et je rentre à Schoenbrunn. Bonsoir, Monsieur, et encore une fois mes remerciements et mes compliments, voulut bien ajouter le plus courtois des souverains, en prenant place dans sa voiture qui disparut, emportée par deux admirables trotteurs.

Après le dernier acte, j'eus également Thonneur de saluer S. A. I. la princesse Stéphanie qui, me montrant ses yeux encore rougis de larmes, me dit :

— Voyez l'état dans lequel m'a mise M. Dumas. Bonsoir, Monsieur, et tous mes compliments à vos illustres camarades !

Puis vinrent en dernier S. A. I. Mgr l'archiduc Louis-Victor et celui qu'on nommait le prince héritier, qui tous deux me tinrent le même langage flatteur.

Le 28 mai, il y eut une bataille de fleurs dans les allées du Prater, fête qui revêtit la forme d'une sorte de démonstration des plus flatteuses pour la France.

Dix voitures aux couleurs de France étant venues nous prendre au Continental Hôtel, sur notre parcours nous n'entendions que ces cris : « Vive la France! Vive la Comédie-Française! »

Dans tout ce voyage, une seule chose pouvait me préoccuper, c'était la dignité de la noble maison à laquelle nous avions Thonneur d'appartenir, et qui avait été confiée à mes soins... C'était une lourde responsabilité, mais grâce au zèle de mes illustres administrés et à la haute bienveillance de M""* la princesse de Metternich, ainsi qu'à la courtoisie de M. le baron de Bourgoing, j'ai la satisfaction de penser que je fis tout ce qui était en mon pouvoir pour me montrer à la hauteur de la tâche qui m'avait été confiée.

Voilà, mon cher ami, l'historique du voyage de la Comédie-Française à Vienne, voyage heureux à tous les points de vue, puisqu'il maintenait une fois de plus la fière devise de cette belle et noble maison : Honneur et succès.

Recevez, mon cher ami, l'assurance de mes senlimenls affectueux et dévoués.

Frédéric Febvre.

Un jour que les artistes de la Comédie-Française inscrivaient leur devise au bas d'un album qui devait être offert à un souverain, M. Coquelin Cadet écrivait : « La Comédie- Française est le Sénat des ouvreuses. » Et M. Frédéric Febvre, de son côté, ajoutait : « Un comédien devrait être élevé sur les genoux d'une princesse. »

M. Febvrc, on le voit, n'a pas changé d'opinion; il reste fidèle à la Cour. Mais à travers ces anecdotes joliment contées, ne retrouve -t- on pas, à chaque phrase, à chaque ligne, Tamour et le respect du grand théâtre? El, lorsqu'il s'agit d'une expédition qui, comme colle-là, ne prit pas le caractère d'une tournée, n'est-ce pas le cas de redire : Partez, comédiens de notre pays! Parlez, belles comédiennes! Partez, charmants missionnaires de notre esprit et (l(^ nos mœurs! Cueillez partout des lauriers ! Que toutes les capitales vous acclament ! Partez, courez, volez! Là où vous Êtes, là est la langue française, là est la France.

Et c'est encore du théâtre populaire que de populariser notre Ihéâtre!

Nous arrivons à BerliiK. Le Dienstmann prend nos bulletins de bagages et nous met en rapports avec un sergent de gare qui nous installe dans un mauvais liacre — oli ! les regrettées calèches viennoises ! — et donne à notre cocher Tordre de nous conduire aux Linden,

Dienstmann, sergent de gare, cocher, contrôleurs de train, tous nous recommandent des hôtels excellents, confortables, à prix modérés, et toujours Untei' den Liden. Heureusement, j'avais lu et relu le manuel Berlin-Potsdam ; je savais les heures et les jours d'ouverture des musées, des bibliothèques et des jardins zoologiques ; j'étais renseigné sur la marche des bateaux à vapeur de la Sprée, cette jolie Sprée qui serpente à travers les forêts des environs de

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la jeune capitale, et je n'ignorais pas que les Linden représentent les grands boulevards avec leur Académie des beaux-arts, leur Université, la statue de Frédéric le Grand, le Palais du prince impérial, TArsenal, l'ambassade de Russie, et aussi la Commandatui\ autrement dit le siège du général en chef de la place.

Les Linden n'ayant plus de secrets pour moi, je donnai contre-ordre au cocher et rendis visite au directeur du théâtre Schiller, M. Lœwenfeld. De la gare au théâtre! Il était impossible, je crois, d'accomplir ma mission avec plus de conscience.

Le théâtre Schiller passe pour être le type du théâtre populaire. Il a été inauguré le 30 août 1894; il est vaste, commode, mais triste ot sans élégance. Après une année d'exploitation, son directeur comptait six mille abonnés.

Comme le directeur du Volkstheator de Vienne, M. Lœwonfeld est un gérant, et un gérant fort avisé, comprenant merveilleusement ses intérêts et ceux de son personnel. Il touche des appointements annuels fixes (12.500 francs).

Si les bénéfices dépassent les S ^o ^^ capital, ils sont distribués sous forme de récompenses aux artistes et aux employés les mieux notés. Abendschicle, l'école du soir, toujours l'école !

Ces artistes, ou pour mieux dire ces élèves, étaient, en décembre 1899, au nombre de 34 :

22 hommes et d2 femmes. Les appointements d'un chef d'emploi ne dépassaient pas 10.000 fr. par an, c'est-à-dire par saison, le théâtre ouvrant ses portes le I" septembre et les fermant le 30 juin. Aux frais de troupe, il convient d'ajouter ceux de loyer, de costumes (l'administration paie les costumes), d'éclairage, de figuration. Pour les couvrir, le théâtre doit faire exactement 35.000 francs de recettes par mois, soit 330.000 francs par saison. Ces chiffres n'ont sans doute rien d'excessif, puisque M. Lœwenfeld vient de créer, toujours à Berlin, dans un autre quartier de la capitale, un second théâtre Schiller fonctionnant sur le modèle du premier.

Telle est, présentée par le directeur luimême, l'organisation du théâtre Schiller. Je passe maintenant à l'importante question du choix des ouvrages.

Le répertoire du théâtre Schiller se compose des chefs-d'œuvre de tous les pays. Mais les pièces nouvelles n'en sont pas exclues; je dirai tout à rheure dans quelles conditions elles sont représentées.

Le 23 décembre 1899, lors de ma visite, M. Lœwenfeld offrait en matinée une pièce de Calderoa, et, le soir, Maison de poupée^ d'Ibsen; le lendemain, Jeanne d'Arc, de Schiller; le 27, en matinée, Do?i Carlos, et, le soir, Divorçons, la charmante comédie de M. Sardou, connue sous le titre de Cyprienne, Théroïnc de Touvrage, le titre de Divorçons offusquant les austères Berlinois.

Les noms de Scribe, de Dumas, de Sardou, de Meilhac et Halévy, d'Augier se croisent sur l'affiche du théâtre Schiller avec ceux de Gœthe, de Schiller, de Calderon, do Shakespeare et de Molière. Beaucoup de bruit pour rien, que j'y vis excellemment joué et monté, alterne avec Molière, celui-ci représenté par le Malade imaginaire et ÏEcole des feyntnes.

M. Lœwenfeld a donc un répertoire et un répertoire varié et solide. Grâce à un système de répétitions ingénieusement combiné, toutes les pièces sont sues en double et en triple, et, chaque jour, Tafficfie est renouvelée. M. Lœwenfeld ne fait, en somme, que mettre en pratique une théorie qui, pour être très vieille, n'en donne pas moins les plus heureux résultats. II pense qu'une pièce de théâtre quelle qu'elle soit, ancienne ou nouvelle, classique ou moderne, ne fait recettes que si elle n'est pas jouée tous les soirs.

Des écrivains, et parmi les plus autorisés de la presse allemande, font remarquer que le succès de cette entreprise est surtout dû à la modicité du tarif des places et à certaines commodités — Bequemlichkeiten — qui sont offertes aux spectateurs. Quelles sont ces commodités ? La place la meilleure, le fauteuil d'orchestre, coûte 3 francs le soir et 2 francs le dimanche en matinée ; la place la moins chère, douze sous le soir et huit sous le dimanche matin. Des abonnements trimestriels ont été créés et l'abonné, au début de la saison, reçoit un cahier de cinq coupons, moyennant la somme extraordinairement

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modique de 6 fr. 23 pour cinq fauteuils; des abonnements, plus réduits encore, sont réservés aux lycéens et aux écoliers. Enfin, toujours pour 6 fr. 25, l'abonné a droit au petit banc, au vestiaire et aussi au programme, lequel est un véritable opuscule comprenant l'histoire de la pièce, la biographie de Tauleur, des artistes, du directeur, ainsi que des extraits d'articles de critique, des gravures et des photographies représentant les scènes principales de Touvrage. Voilà, selon M. Lœwenfeld, les commodités particulières qui ont assuré la fortune du théâtre et permeltent de donner en dix mois trois cents soirées, plus de cinquante matinées, douze représentations pour les lycées et les écoles, sans compter une vingtaine de speclacles particuliers consacj'és à la poésie, aux conférences et aux expositions de tableaux de théâtre.

— Vous le voyez, reprend M. Lipwenfeld, ma méthode est simple. Je garde toujours un ouvrage tout prêt pour masquer un insuccès. Je n'ai rien inventé; j'ai adopté, pour la première

fois, dans un théâtre libre, indépendant et non subventionné, la méthode d'alternance des spectacles depuis longtemps en vigueur, chez vous comme chez nous, dans les théâtres d'Etat. Mais je ne veux pas de subvention, ajoute vivement mon aimable interlocuteur. Cela vous étonne, vous surtout ! La raison de ce refus absolu, c'est que je tiens à rester maître chez moi et à ne rendre de comptes qu'à moi-même. J'entends bien... Je suis gérant, c'est-à-dire sous la surveillance de capitalistes que vous appelez, vous, des actionnaires... Mais il a été entendu, dès le principe, que ces messieurs ne s'occuperaient ni des pièces à monter ni des artistes à engager, moyennant quoi je me suis contenté de mes 12.500 francs par an. Ajouterai-je que ces appointements me suffisent largement ? Je passe ma vie ici, au théâtre, j'y loge et n'en sors jamais... Une subvention, voyez-vous, serait pour moi une attache, un contrôle permanent, quotidien, car vous ne savez pas qu'ici, les subventions, ce sont... comment dire? des fonds secrets ! A Berlin, il y a trois théâtres subventionnés : l'Opéra, le Schauspielhaus (théâtre de la Comédie) et le Krolltheater, suc-

cursale de ces deux grandes scènes, théâtre annexe qui, en hiver, ne joue que le dimanche, et, en été, ouvre ses portes tous les soirs. La subvention de ces trois théâtres est de 1.320.000 fr., mais cette somme n'est affectée ni à TOpéra, ni au Schauspielhaus, ni au Krolllhealer. Si rOpéra périclite, c'est le Schauspielhaus qui vient h son secours et inversement, comme à Vienne.

— Et si les deux théâtres ne marchent pas?

— C'est alors la cassette impérialequi marche ! Et la casselte s'ouvre non seulement pour ces trois théâtres, mais pour nombre de scènes de Jprovince.

Et M. Lœwenfeld poursuit, s'anime et, triomphalement, conclut que le théâtre Schiller a atteint son but parce qu'il est libre. Le tarif des places, l'alternance des spectacles, la solidité du répertoire, les fameuses commodités, tout cela ne compte plus! M. Lœwenfeld se passe de la cassette impériale : là est le secret de son bonheur.

Il y a quelque vérité dans ces assertions. Je

reçus à ce sujet les confidences de l'intelligent et

regretté surveillant des trois théâtres impériaux,

M. Pierson, et je compris que sa besogne était délicate entre toutes. M. Pierson qui, comme M. Lœwenfeld, parlait fort bien le français répétait :

— Entre l'arbre et Técorce ! Voilà ma véritable fonction de surveillant...

Cependant une observation se présente. Le théâtre Schiller est-il, comme on le prétend, le théâtre populaire type?Le véritable théâtre populaire doit-il représenter des ouvrages classiques et modernes? M. Lœwenfeld répond sans hésiter ; oui.

Quant à moi je reste, avant comme après ma visite dans les théâtres d'Allemagne, convaincu qu'un théâtre populaire n'est viable qu'à trois conditions : la première, c'est que les chefs-d'œuvre classiques y aient seuls leur place; la seconde, c'est que cette entreprise soit ouverte à la comédie et à la musique; la troisième, c'est que les représentations soient espacées et non quotidiennes. Du jour où elles seront quotidiennes, elles se nuiront les unes aux

^ulres. Un théâtre populaire, qui donnerait Irois-cent-soixante-cinq soirées par an, serait •condamné d'avance.

Certes, en ouvrant les portes du théâtre Schiller aux jeunes écrivains, M. Lœwenfeld a développé et élargi son idée. La Freie Volksbiihnc^ <jui est à Berlin ce que V Œuvre de M. Lugné-Poé est chez nous, multipliait ses représentations et M. Lœwenfeld sentit là une dangereuse concurrence. Aussi, comme il savait que son théàlre ne pouvait vivre qu'avec des spectacles sans •cesse renouvelés, il prit soin d'avertir ses auteurs :

— Je vous joue, mais je ne vous jouerai que <louze fois, pas davantage!

Les auteurs de M. Lœwenfeld acceptèrent ce contrat. Ce sont, on le devine, de très jeunes auteurs. Leurs grands confrères, leurs anciens, préfèrent être joués tous les soirs et se soucient peu du théàlre Schiller et de toutes les lenlalivcs populaires.

Veut-on, en somme, dissiper tous les malentendus ? Qu'il soit convenu, décidé, que le théâtre populaire n'inscrira à son programme que des

œuvres d'auleurs morts — insistons sur ce mot — consacrées par le succès et par le temps. Il faut avoir le courage de le dire avec une absolue franchise : il n'est pas d'aulre moyen de réaliser la création du théâtre simple et fort, du théâtre d'éducation populaire.

(( De grandes œuvres scolaires, écrit M. Ernest Lavisse dans l'admirable étude qu'il a placée en tête de V Etudiant^ s'organisent : ceux qui savent vont partout, au devant de ceux qui ne savent pas... L'école populaire est plus peuplée qu'elle ne l'était au temps de Michelet et ne se contente pas d'apprendre aux enfants les choses nécessaires pour gagner leur vie; elle leur donne des indications au moins pour comprendre leur vie. Mais elle est insuffisante, cette école d'où l'enfant sort si jeune. Je sais bien qu'il n'a pas le temps d'attendre, mais nous, nous n'avons pas le droit de l'abandonner. C'est pourquoi tant de bonnes volontés, à Paris et partout, concourent à l'éducation après l'école... Je voudrais qu'il n'y eût pas un village en France, pas un quartier de grande ville où une lanterne ne s'allumât le soir pour appeler ceux qui veulent entendre la parole. »

Ecoutons ces sages 3onseils. Allons trouver

les petits Parisiens chez eux, dans leurs quartiers, dans leurs théâtres, offrons-leurs sans qu'ils so dérangent, pour quarante sous, pour vingt sous, pour dix sous, de bonnes, grandes et belles choses. Le directeur du théâtre Schiller, en créant une succursale à sa première scène, a compris son devoir et a marqué son but. Faisons mieux encore! Desservons les uns après les autres tous nos faubourgs de Paris, organisons le théâtre-ceinture, le théàlre-roulolte. L'eitpérience de ces derniers mois est décisive : nos très intelligents spectateurs des petites places de nos grands théâtres ont acclamé Molière, Racine, Corneille, Marivaux, Regnard. Les voilà, les fêtes reposantes et consolantes ! Rendons au théâtre sa grandeur et sa beauté! Aimons le théâtre et faisons-le aimer.

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