‹ Trente ans de théatre (volume 2)Chapitre 33 sur 33 · POUR BECQUE · texte numérisé non relu

POUR BECQUE

avant de mourir, il m'adressait le billet suivant :

Mon cher ami, je ne déjeune plus!... Il m'est interdit de manger quoi que ce soit. J'ai eu toutes les peines du monde à obtenir de mon médecin un croissant, un pauvre petit croissant d'un sou. J'avale trois litres de lait par jour, et ce n'est rien de les avaler. Cette maladie, qui n'en est pas une — on le croit du moins — est un embarras, une privation, une souflrance de tous les instants...

Henry Becque.

Un pauvre petit croissant d'un sou, un bouquet de violettes fanées, une boucle de cheveux dans un cadre cassé... C'était sa vie, la vie du poète! Voilà son excuse, et voilà pourquoi nous réclamons son entrée dans ce service, qu'il appelait si joliment : le service des statues !

SOCIÉTARIAT ET SOCIÉTAIRES

Décembre 1903

Les mémoires du temps — et vous savez qu'il convient de se lier toujours aux mémoires du temps — attestent que la Comédie-Française avait autrefois deux foyers d'artistes : celui des sociétaires, vaste, somptueux, oii les habitués se donnaient rendez-vous ; celui des pensionnaires, étroit, triste et pauvre, si pauvre que la Contât, la grande « part entière » de Tépoque, se serait un soir écriée :

— Je voudrais bien aller causer avec vous, mes chers pensionnaires, mais je crains que mon costume ne s'abîme sur vos parquets! Et puis Tair, chez vous, devient irrespirable!

La Contât d'aujourd'hui, M""® Bartet, ne lient pas, je vous l'affirme, de semblables propos : le

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foyer du pauvre a heureusement disparu. Toutefois, ainsi que l'exige le fameux décret impérial de 1812, le sociétariat seul concède tous les droits, tous les privilèges, toutes les faveurs, et un artiste n'est vraiment de la Maison — je cite le lermc technique — que le jour où ses pairs le reconnaissent digne de devenir Tassocié de la Compagnie.

Sarcoy qui nous laissa, sur la Comédie, des pages inoubliables, répétait avec son robuste bon sens ; « La Maison de Molière ne constitue pas, à proprement parler, un théâtre; c'est une monarchie constitutionnelle, dont Tadministrateur général reste le roi, et les sociétaires du Comité tradminislration les ministres. »

Don(î ces mini-tres, sous la présidence et sur la proposiliou de leur administrateur-roi, jugèrent que ^I""' Cécile Sorel et Thérèse Kolb participoraieul (h'sorniais, cliacune pour un quart de i)ai l, aux bénéfices de la Société.

Voilà donc deux sociétaires appelées à tenir le premier rang dans le grand répertoire.

Dirai-je qu'on doit savoir gré au Comité d'administration d'entrer dans une voie qui ne peut que donner les plus heureux résultats? Le répertoire n'est pas seulement la force de la Comédie; il en est aussi la raison d'èlre : un jeune premier qui n'a pas joué Clitandre des Femmes savantes et qui s'est intentionnellement confiné dans les amoureux modernes, reste un comédien de genre égaré chez Molière; de même une jeune première qui dédaigne Aricie et Henriette. M"'*' Sarah Bernhardt serait-elle l'artiste que nous admirons tous, si elle ne savait, à ses heures, idéaliser les héroïnes de Hacine?

jyjme g^ptgi^ tiendrail-elle, en cette même Comédie, la première place, si aux triomphes remportés dans le drame moderne elle n'ajoutait ceux d'Armande, de Sylvia, de Bérénice, d'Andromaque et d'iphigénie?

La vérité, c'est que pour bien dire le Dumas il est indispensable de s'être rompu à la prose de Molière. On peut être un comédien do haute valeur — témoins les Febvre, les Dupuis, les Antoine, les Huguenet — sans avoir passé par l'Ecole de déclamation... Mais je crois tout, de môme — et ni M. Coquelin, ni M. Mounet-

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Sully, ni M. Guitry ne diront le contraire — que si Ton ne profite que médiocrement du Conservatoire lorsqu'on y est élève, on n'en apprécie que mieux les bienfaits quand on en est sorti... El ces deux essentiels bienfaits s'appelaient autrefois et s'appellent encore aujourd'hui : la diction et le style.

Jamais, d'ailleurs, nominations de sociétaires ne rencontreront une approbation aussi unanime que colles de M"*^' Sorel et Kolb. Sans doute, qiielquos chroniqueurs avisés insinuent doucement que les retraites récentes laissent disponibles de nombreux douzièmes et ils en concluent que certains pensionnaires hommes, attendant depuis longtemps leur tour et ayant prouvé leur indiscutable talent, auraient pu, sans inconvénient, figurer dans la promotion... Je rassurerai nos confrères en leur transmettant la jolie réponse d'une aimable sociétaire :

— l^ourquoi ils ont, celte année, oublié de nommer des hommes? Mais parce que les femmes sont exclues du Comité, parbleu!

La raison, en somme, n'est pas mauvaise.

Patience, d'ailleurs! Le féminisme ne nous guelle-t-il pas de tous côtés? N'applaudissionsnous pas, il y a quelques jours, à Ha-Ta-Clan, la scène populaire par excellence, une de nos distinguées « confrères », M""*" Brémontier, qui se faisail, pour la circonstance, conférencière, et indiquait à deux milliers de spectateurs les beautés d'une tragédie de Racine? Notre Conservatoire lui-môme ne donna-t-il pas le premier Texemple, et le bon exemple, en appelant, l'an dernier, au Comité des examens de l'Ecole et en même temps au professorat officiel, une grande artiste, qui bonore au plus haut point l'art musical français : M""' Rose Caron? Sociétaire, M"^*' Rose Caron I sociétaire, iiolre conférencière! Et tout à l'heure ministresse de la Maison de Molière, la spirituelle comédienne qui nous livrait la cause de l'échec des hommes au sociétariat !

On vous a conté la belle et déjà longue carrière de M°'' Thérèse Kolb... C'est sous la direc-

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tion Duquesnel, à l'Odéon, que nous la vîmes pour la première fois. Elle s'appelait alors Marie Kolb; en entrant chez Molière, Marie devint Thérèse, et cela pour ne pas être confondue avec son chef d'emploi, l'excellente Marie Kalb. A la Comédie comme à l'Odéon, elle est Toinette du Malade^ Cathos ou Madelon des Précieuses^ Martine dos Femmes savantes^ Dorine de Tartuffe^ Lisette du Légataire et des Folies] elle est aussi devenue Frosine de V Avare, Possédant tous les secrets du répertoire, elle nous montre, avec un art minutieux, qu'autour de ce personnage difficile, compliqué, tout en nuances, qu'on nomme une marchande à la toilette (on l'appellerait autreaient aujourd'hui!), il y a du rire et des larmes, de la richesse et de la misère, du vice et même de la vertu... Ah! la vraie Frosine, savamment classique et ingénieusement moderne, (}u'elle nous découvre! la Frosine achetant les vieilles dépouilles et les jeunes défroques, trafiquant du haillon et aussi de la dentelle, colportant le gant brodé et le jupon défraîchi, se faufilant dans la riche maison et la pauvre mansarde, mêlée à toutes les intrigues et s'y meltant d'elle-même quand on ne l'y met

:\s't SOIJVEMHS DE TllÉATUE

pîj*^!... Frosirn' cl»<*z Molicro, M"*' La Kcssourco cIh'z Hri^nanl, \o nom ne i'ail rion à TalTaire : le |)(Msnnna^o lostc dehoiit, campé on chair et en us, oloriH»! !

Kl ilomain, coUi» mc^me comédienne, qui nous procure ici le [)laisir d'une 1res rare perfection, jouera les mères dans la comédie moderne, et plu< lard les duègnes du répertoire classique. Oui, un jour, si elle le veul, elle sera Bélisc a|)rès avoir été Martine ; elle sera Tacariàlrc .M'"*" Arj^an après avoir été Taccorte Lisette; elle sera Jl"'" Jourilain après avoir été la soubrette Nicole.

On a dit ici même (|u<* M"'" Sorol offre aux niéditalions des pliilosoj)hes le modèle d'une ohslinalion superbe el triomphante : rien n'est plus jusie.

In simple fait, donl je fus h* témoin, indique avec <|uell(» ardeur la jeune soubrette poursuivail inlelligemment son but. Klle venait de remporter k TOdéon des succès décisifs qui lui valaienl son engagement immédiat à la Comédie ;

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mais un hasard malencontreux l'empêchait de jouer devant les abonnés du second Théâtre- Français les deux principaux rôles classiques de grande coquette, Célimène et Elmire; elle était prête cependant à les aborder, car elle avait nuancé de délicieuse façon la troublante Sylvia du Jeu de l'amour^ et elle savait bien qu'une comédienne, qui s'aventure avec succès dans les tortueux sentiers du subtil Marivaux, n'a point de peine à triompher dans les larges allées du grand Molière... On donnait alors des soirées classi(]uos dans les théâtres de faubourgs et on essayait d'imposer Molière, Corneille, Racine à nos petits Parisiens...

— Si vous affichiez le Misanthrope? demanda crânement la belle comédienne à l'organisateur de ces spectacles.

— Les cinci actes de Molière ! en costumes !

mais vous n'y pensez pas, lit en bondissant l'imprésario.

— Je gage que partout vous refuserez du

monde î reprit Célimène. J\ous aurons, nous,

d'excellentes répétitions, et vous assurerez,

vous, le succès de vos représentations chez les

petits Parisiens.

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La toiirnéo fut, en effet, triomphale, et quand, après cet essai, M'" Sorel parut à la Comédie dans ce rôle redoutable entre tous, elle conquit d'emblée tous les suffrages ; les juges les plus difficiles déclarèrent que la vraie grande coquette, digne héritière des Brohan, des Plessy et des Croi/elte, était née : ce fut un enchantement... Après (^lélimène, la marquise de Prie; après la marquise, Fillmire; après Elmire, la baronne de rEtincf'lle^ et, entre temps, Priola et l'AfUrr /)an(jef\.. Jeux que tout celai

VA voWh qu'en moins de deux années la Musette (faulrefois, réalisant un rêve qu'elle croyait elle-même irréalisable, a gagné le titre si envié de sociétaire... Et c'est encore Eugène Bertrand qui voyait juste lorsque, dirigeant les Variétés, il répondait h Léon Gandillot :

— Vous me demandez si ma petite pensionnaire Cécile Sorel pourrait créer vôtre Mariée récalcitrante à Déjazet? Je vous la refuse I

— Et pourquoi?

— J'ai déniché, et je m'en vante, Céline Chaumont; j'ai déniché Judic, j'ai déniché Réjane!... Aujourd'hui, j'ai deux autres étoiles que je garde prudemment en réserve.

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— Elles s'appellent, vos étoiles? reprit l'auteur désappointé.

— La première, Cécile Sorel; la seconde, Yvette Guilbert. Retenez bien ces deux noms-là I

Mais Bertrand, malgré ses rassurantes prédictions, laissait ses deux petites étoiles se morfondre dans rinaction. Désolées de ne jouer aucun rôle, elles quiltèrent les Variétés, et bravement, confiantes en leur destinée, triomphant j^aioment de tous les obstacles, elles partirent loutcs deux pour la gloire!... Elles sont heureuses, pleinement heureuses aujourd'hui, les deux charmantes camarades et elles ont ceci d'assez particulier qu'elles méritent leur bonheur...

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