‹ Trente ans de théatre (volume 2)Chapitre 32 sur 33 · POUR BECQUE · texte numérisé non relu

POUR BECQUE

tard qu'hier, M. Jules Claretie, très simplement, m'écrivait au bas d'une modeste lettre de palmes académiques qu'il voulait bien me signaler :

« Larroumet s'y intéressait ! »

Eh bien ! à mon tour, je demande au victorieux avocat de Francillon de jeter un voile sur le passé et de nous aider dans l'accomplissement d'une lâche que nous entreprenons en l'honneur de Becquo...

L'an dernier M. Paul Mounet, au sortir d'une représentation classique populaire offerte dans un théâtre de faubourg, me confiait un projet artistique, que je jugeai alors d'une exécution difficile.

11 s'agissait de remettre à la scène, pour une fois seulement, une œuvre aujourd'hui oubliée, d'ilonry Becque : Michel Paiiper. La dernière reprise, l'unique reprise d'ailleurs , remonte à quinze ans ; nous la devons à M. Porel, alors directeur et excellent directeur de TOdéon: les principaux protagonistes de cette pièce s'appelaient M""* Weber et M. Paul Mounet, aujour-

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(l'hui sociétaires de la Comédie-Française. L'ouvrage n'obtint qu'un succès d'estime et disparut de l'affiche après une série de représentations honorables. La critique d'alors se contenta d'établir une comparaison entre le sujet de Michel Paiiper et celui du Maître de Forges^ lequel venait de triompher bruyamment sur la scène du théâtre de Madame. Les amateurs de la pièce bien faite et les partisans du « ça c'est du théâtre » décernèrent la palme à M. Georges Ohnet; les autres, plus soucieux de vérité et d'observation, tout en reconnaissant que Michel Pmiper pouvait passer pour une œuvre de jeunesse, louèrent la grande scène qui termine le second acte, et plus encore les deux derniers tableaux où à chaque réplique, à chaque mot, on découvrait la marque puissante, tragique, impitoyable, de l'écrivain auquel nous devons les admirables Corbeaux et l'impérissable Parisienne,

Mais une belle scène et deux tableaux bien venus suffisent-ils à assurer la réussite d'une pièce qui, en somme, n'est point nouvelle? Telle fut la première remarque que je fis à M. Paul Mounet. D'autres objections se présen-

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talent, non moins sérieuses. Comment ce spectacle extraordinaire serait-il organisé et autorisé ? Sous quelle forme allait-il être offert au public ?

— Mais à propos de Becque, parbleu! fit mon interlocuteur bondissant... Cela ne suffit donc pas? Vous inaugurez des monuments, vous.nous accablez de statues, je passe mon temps h apprendre des à-propos en l'honneur d'illustres inconnus sur lesquels vous accumulez des discours! Et vous qui avez connu Becque, qui l'avez profondément aimé et estimé, qui méprisez toutes les stupides calomnies entassées sur ce grand écrivain, vous hésitez un instant à faire pour lui ce qu'on a fait pour tant d'autres !

l\iul Mounet vainquit mes hésitations, tant sa parole était sincère, cordiale et vibrante. Toutefois, j<» lui indiquai (jue la Comédie-Française n'avail jamais autorisé une représentation unique dans des conditions semblables; je lui rappelai, d'autre pnrt, que notre regrettéami Gustave Roger, en dépit des malentendus qui s'étaient produits entre Becque et la Société des auteurs dramali({ues, avait entrepris, une première fois

avec MM. Sardou et Henry Baûer, une seconde

fois avec MM. Octave Mirbeau et Antoine, de pressantes démarches auprès du Conseil municipal et (le la direction des beaux-arts.

— Mais Roger est mort, reprit Tinterprète de Michel Pauper, Dalou aussi ! Et puis, croyezmoi, pas de souscription! Une seule représentation de Michel Pauper^ et, quelques mois après, nous inaugurerons le monument. Oh! je sais que tout cela n'est pas commode à mettre en train! Mais obtenez l'autorisation et j'en fais mon aiïaire avec quelques camarades qui se souviendront que Becque n'a pas été un mauvais homme... Nous en reparlerons l'hiver prochain, à la première occasion.

Celte occasion s'est offerte , et plus tôt que nous le pensions. Un communiqué municipal ne nous avertissait-il pas tout récemment que la tombe de Becque avait disparu?

— Ça y est maintenant ! s'écria le tragédien triomphant. Puisqu'on a décidément perdu les dépouilles du pauvre Becque, faisons au moins vivre et durer son nom!... A quand Michel Pau^ per ? Une seule fois ! Ne manquez pas de le dire, diable! Je me charge du choix du théâtre, des interprètes et des répétitions!...

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Voilà ridée, voilà le projet de Paul Mounet... M. Jules Claretie se faisait, l'autre jour, Téloquent avocat des vaincus de la vie et des maltraités du sort et réclswnait la pitié pour les dédaignés. Mais est-ce que Becque ne fut pas un de ces maltraités? Est-ce qu'il n'aima pas, avant tout et par-dessus tout, les innocents, les dépourvus, les accablés, ceux qui se débattent contre la force et contre toutes les tyrannies? Est-ce qu'au moment, où toutes les rivalités d'écoles cessent devant le nom respecté de Dumas, il ne convient pas de déti-uire ces vilains mots d'auteurs et ces fausses légendes qui, depuis trop longtemps, ternissent la mémoire de Becque ?

On a fait bien des portraits de l'homme, on a bien souvent disserté sur le génie de l'écrivain et je n'iuitends point rechercher si Becque fut le chef du pessimisme moderne et révolutionna notre théâtre. Mieux vaut garder la formule de Dumas et affamer qu'en art et surtout en art littéraire, il n'y a pas d'écoles, il n'y a pas de

genres, il n*y a pas de vérité, et qu'il n^ a que ce qui dure. Mais ce que j'ai bien le droit de redire, c'est que cet homme, qui de sa voix tonitruante faisait des mots, lançait des flèches, déchiquetait ses semblables, fut, en réalité, un tendre, un sentimental, un poète. Il aurait pu, comme tant d'autres, se laisser imposer d'utiles collaborations, signer avec les directeurs d'avantageux traités : il aurait même pu éviter la misère! Mais non! il préféra l'indépendance : il se refusa les satisfactions faciles, et j'ose ajouter qu'il rendit des services de toutes sortes, jusqu'à des services d'argent. Eh oui! Becque faisait vingt-quatre heures de chemin de fer avec douze sous dans sa poche, et cela ne l'empêchait pas d'obliger les vieux comédiens et les débutants. Et je ne dis rien du chef de famille qui, épuisé, à bout de forces, chaque mois, prenait le train pour La Rochelle, où il allait embrasser ses petits-neveux...

« Les grandes tristesses, m'écrivait-il le jour de la mort de sa mère, ce ne sont pas, mon ami, mes pièces qui tombent, ce sont les places du foyer qui restent vides ! »

Une autre fois, en janvier 1899, quelques mois

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